Dans la nuit du jeudi 2 au vendredi 3 mai, Hicham (les personnes citées par leurs prénoms ne souhaitent pas donner leurs noms) se penche par l’une des fenêtres du premier étage de Sciences Po, rue Saint-Guillaume, à Paris. En bas, un groupe colle des affiches entre les hautes grilles noires, où l’on lit : « L’antisémitisme n’aide pas la cause palestinienne ». « Est-ce que vous condamnez le Hamas ? », lui lance Samuel Lejoyeux, président de l’association l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), depuis le trottoir. De là-haut, le jeune homme, du comité Palestine, approuve. Puis renvoie : « Condamnez-vous les bombardements israéliens à Gaza ? » Le dialogue tourne court.
Une petite centaine d’étudiants passe la nuit dans l’école pour attirer l’attention sur ce qu’ils nomment un « génocide » à Gaza, avec l’intervention de l’armée israélienne en réponse à l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023. Parmi eux, Hicham, Aïcha, Zineb, James, Louise (ces trois derniers prénoms ont été modifiés) se disent athées, musulmans, juifs, « racisés » ou non, sans leader. Le jour, ils portent des masques, redoutant d’être ciblés dans les médias comme « des “islamo-gauchistes” du Hamas », rapporte Aïcha, 22 ans, étudiante à l’école de droit. Ces jeunes nés entre 2002 et 2005, l’œil fixé sur les « stories » de Gaza sur les réseaux sociaux, instantanés de guerre qui les hantent, en ont les larmes aux yeux : « On ne peut pas rester comme ça. »
« Dernière sommation, veuillez quitter les lieux »: le lendemain, les CRS entrent dans la Péniche, le hall historique de Sciences Po, où subsistent une cinquantaine d’étudiants en sit-in, affiche à la main « Les enfants de Gaza nous remercient ». « J’ai vu vos affiches, je marche dessus », lâche un policier, en poussant une étudiante vers la sortie. Dans la rue, d’autres élèves sont dispersés le long du boulevard Saint-Germain. « On vient de se faire virer par la police, alors qu’on ne bloquait pas l’entrée ni la vie académique,réagit James, keffieh noir et blanc sur la tête, en deuxième année . On comprend que Bassères[l’administrateur provisoire de l’école] n’est pas de Sciences Po, il est du gouvernement ! »
Voilà la prestigieuse école de la rue Saint-Guillaume, lieu bouillonnant d’engagements militants, de production des sciences sociales et de formation d’une partie des élites, devenue depuis soixante jours un théâtre politique où se donnent à voir blocages et flambée d’émotions. A l’intérieur, où Le Monde s’est rendu, parmi les grappes d’étudiants passionnés par leur cause, ou à l’étage du bureau du directeur, ce petit monde s’efforce pourtant de débattre, dans un mélange d’incompréhensions de langage, d’accusations croisées d’antisémitisme et de sionisme, de désaccords sur le rôle de l’université face aux fracas du monde. Cannibalisé, surtout, par les jeux d’acteurs, les médias d’opinion, les militants professionnels et les politiques en campagne, qui raidissent les positions dans une école endeuillée par la mort d’Omri Ram, ancien étudiant israélien du campus de Menton (Alpes-Maritimes), assassiné le 7 octobre par le Hamas.
Cette mobilisation désordonnée n’avait-elle pas mal débuté ? Tout a commencé avec ce que la direction nomme « les événements du 12 mars », qui ont donné lieu à deux saisines de la justice. A 8 h 30, dans une institution sans tête, où le directeur Mathias Vicherat s’apprête à démissionner, englué dans des accusations de violences conjugales,une cinquantaine d’étudiants, noyau engagé du comité Palestine Sciences Po, s’installent dans l’amphithéâtre Boutmy qu’ils rebaptisent « amphi Gaza ». Il est temps, à leurs yeux, de débattre du conflit israélo-palestinien.
C’est alors que l’entrée est refusée à une étudiante, Rachel (son prénom a été modifié), responsable à l’UEJF, dont le comité se méfie depuis qu’elle aurait, selon eux, diffusé les photos de leurs membres. Après avoir rassuré sur son intention, elle entre. Un étudiant entend « Ne la laissez pas entrer, c’est une sioniste », ce que dénonce sur X l’UEJF, déclenchant l’indignation du monde politique, jusqu’à Emmanuel Macron. « Tout ça m’a dépassée », confie l’étudiante, meurtrie, alors que l’enquête administrative est en cours.
« Vous faire discrets »
Mais la tension est bel et bien là, cristallisée dans un mot, « sioniste ». Ce même 12 mars, dans la boucle WhatsApp de promotion de deuxième année du bachelor, qui compte environ 500 étudiants, un élève réagit : « Et donc c’est un critère de filtrage maintenant ? On ne peut pas être sioniste et regretter ce qui se passe à Gaza ? » Réponse d’un autre, à 13 h 49 : « Pour moi, en tout cas, ce qui se passe à Gaza est le résultat d’une certaine application du sionisme. Au vu de la situation, la moindre des choses c’est de vous faire discrets. » Un autre questionne : « C’est qui vous ? » 13 h 52. « Les sionistes. » D’autres réactions tombent, outrées : « Sciences Po appartient aux antisionistes ? Non, alors vous serez gentils de laisser les gens circuler. »Ou cette ironie cinglante : « Non vous n’allez pas mourir parce qu’aujourd’hui vous vous êtes sentis mal les sionistes. »
Des échanges signalés à la direction de Sciences Po, que les étudiants du comité Palestine disent condamner. « Nous, quand on critique le sionisme, ce n’est pas contre l’existence d’un foyer national juif ni de l’Etat d’Israël, c’est une critique du colonialisme », argue James, 20 ans. « A mes yeux, le débat est : empêche-t-on quelqu’un d’entrer pour une opinion politique ? C’est très discutable, mais ce n’est pas un acte antisémite », soutient Natanaël, en master d’urbanisme.
Trop tard. Hors les murs, le spectacle s’est imprégné d’une odeur de soufre. Sciences Po, foyer d’antisémitisme ? Les médias réagissent, les politiques dénoncent. « Le poisson pourrit toujours par la tête », lâche Gabriel Attal, débarqué en plein conseil d’administration rue de l’Université, reprenant la formule prisée de Poujade. Sous les yeux de la Fondation nationale des sciences politiques, créée en 1945 pour garantir l’autonomie vis-à-vis du pouvoir, le premier ministre réclame à l’administrateur provisoire d’assurer le respect des « principes de la République », sous peine de réduire le financement de l’Etat, 75 millions d’euros sur lesquels compte l’école aux 15 000 élèves, 300 chercheurs et 400 partenariats.
Il y aura « un lien immédiat »entre les deux, dit-il, avant de quitter la pièce aussitôt. Une brèche ouverte pour Valérie Pécresse, président LR de l’Ile-de-France, qui décidera le 22 avril de suspendre l’aide régionale de 1 million d’euros, en rétorsion contre « une minorité de radicalisés ». « Quelle hystérie », soupire-t-on dans les couloirs de la direction.
Quand, peu après, Jérôme Guedj, qui enseigne à Sciences Po depuis 1998, croise Gabriel Attal à l’Assemblée nationale, il le prend à part. « Tu crées un précédent dangereux,lui dit le député socialiste . C’est un caillou posé vers un Etat illibéral ! Si un jour Marine Le Pen arrive au pouvoir, Bardella va débarquer au conseil d’administration des universités et pourra dire : Attal l’a fait. »Le chef du gouvernement maintient qu’il fallait un signal, ignorant la motion votée le 26 mars au conseil de l’institut de Sciences Po pour défendre une école libre « de toute pression et ingérence politiques ».
Cette irruption crispe la communauté académique. « La véritable occupation des universités, c’est par la classe politique, au mépris de l’autonomie et de la liberté scientifique, s’étrangle Jean-François Bayart, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences Po. On ne peut exclure des actes antisémites dans un établissement de 15 000 élèves, mais on ne peut pas dire que la mobilisation pour Gaza soit antisémite. Il y a une captation politique et une déconnexion des faits. »
A tel point que Jean Bassères se demande, un temps, s’il faut laisser les « insoumis » venir faire leur show. « Ne reculez jamais, ça ne sert à rien », intime Jean-Luc Mélenchon devant les Jeunes insoumis de Sciences Po, le 22 avril, quelques jours après avoir comparé le président de la faculté de Lille au nazi Adolf Eichmann. Le 26, les étudiants accueillent cette fois l’activiste franco-palestinienne Rima Hassan aux cris de « Rima, Sciences Po est avec toi »et « From the river to the sea, Palestine will be free », slogan perçu par les défenseurs d’Israël comme un appel à la disparition de cet Etat, du Jourdain à la Méditerranée. Une formule non pénalisée en France, étudie la direction de Sciences Po, où l’on se sent démuni face à ces étudiants qui parlent de cessez-le-feu et de libération des otages.
Cet appel au cessez-le-feu, ces mêmes élèves le réclament de Sciences Po comme ils l’attendraient du gouvernement, les mains peintes en rouge, comme les familles d’otages à Tel-Aviv. Dehors, les connaisseurs du Proche-Orient y voient une référence au massacre de Ramallah, en 2000, lors duquel deux soldats israéliens ont été lynchés à mort.
« C’est pour détourner l’attention, assène Louise, étudiante de 22 ans en sociologie des religions et des conflits armés. On a choisi ce symbole pour dire qu’on reste silencieux face à un génocide, on n’a pas du tout pensé au lynchage. C’est insultant, on est des gamins de 18 à 22 ans qui veulent faire passer un message de paix, on veut que le droit international soit respecté, et on se fait taxer d’antisémites. En tant que personne juive, je comprends que mes camarades ne se sentent pas à l’aise lorsqu’ils ont construit leur judéité sur le soutien à Israël, mais il faut voir les faits. »« C’était con, mais traitez-nous d’incultes, pas d’antisémites », ajoutent deux autres, en se disant « autogérés », loin du syndicalisme de leurs aînés, que cadrait l’UNEF avec le PS en corde de rappel.
Deux jours plus tôt, Jean Bassères se torturait : sera-t-il le premier directeur de toute l’histoire de Sciences Po à envoyer les CRS déloger des étudiants ? Les élèves ont introduit en cachette une dizaine de tentes dans le campus Saint-Thomas. Quand l’administrateur voit les dômes plantés, le 24 avril, offrant à Paris un semblant d’air de l’université Columbia, le campus de New York sous tension, il constate qu’il n’y a pas de « danger imminent ». Mais Gabriel Attal a « calé la ligne » avec Sylvie Retailleau, ministre de l’enseignement supérieur : Sciences Po ne sera pas une ZAD. Décision est prise d’empêcher cette « Nuit debout » de s’enliser.
Coup de massue
Vers 23 h 30, l’évacuation se déroule sans heurt. Vendredi 26 avril, les étudiants ont racheté des tentes, plantées cette fois dans le jardin du 27 rue Saint-Guillaume. Happening resté discret pour ne pas compromettre les négociations avec l’administration, tandis que, dans la rue, le face-à-face militant fait rage. La direction décroche un accord censé favoriser la désescalade : pas de sanctions pour l’occupation du grand escalier, et possibilité de poser des questions, lors d’un débat, sur les partenariats avec les universités israéliennes.
Le lundi suivant, Jean Bassères découvre avec stupeur la une du Figaro, « Sciences Po s’incline face à la pression islamo-gauchiste ». Un coup de massue. Sa responsabilité, songe-t-il, est de faire en sorte que les cours et les examens aient lieu. Pas de multiplier les gestes d’autorité, au risque de mettre le feu aux poudres. Il a déjà fermé le campus de Menton, où un drapeau palestinien a flotté. Tiraillé, l’administrateur pense aux étudiants qui se sentent ciblés parce que juifs, ému par sa lecture de Comment ça va pas ? Conversation après le 7 octobre (Grasset, 160 p., 16 euros), de Delphine Horvilleur. Tout comme il est frappé par la sincérité de ces jeunes désespérés par le drame humanitaire à Gaza, dont Khaled, étudiant palestinien qui a de la famille là-bas.
Dire qu’il avait accepté cette mission, il y a cinq semaines, « pour rendre service » ! Trois ou quatre personnes avaient refusé le job, dont l’ex-directeur de l’ENA Patrick Gérard, malgré des coups de téléphone de Gabriel Attal. A son arrivée, l’ex-directeur de Pôle emploi, 64 ans, s’imaginait plutôt affronter une « folie wokiste ». Il découvre que le Sciences Po de 2024 ne pratique pas l’écriture inclusive, que les danseurs de tango non genrés sont anecdotiques et que les études de genre ne représentent que 2 % de l’enseignement… Avec la mobilisation propalestinienne, c’est un autre choc des cultures qu’il vit de plein fouet, né dans le flottement laissé par le retrait de Mathias Vicherat.
Au sommet de l’institution au millier de salariés, on se demande si l’image de désordre pénètre la société. « Je ne reconnais plus mon Sciences Po », s’affolent quelques mécènes, que Jean Bassères tente de rassurer. Sans attendre, le fils Fitoussi suspend la bourse Jean-Paul Fitoussi, en citant Princeton ou l’université de Floride : là-bas, on renvoie les perturbateurs, on ne négocie pas avec ceux qui « soutiennent des idéologies appelant à la disparition d’Israël ». D’autres financeurs privés ont « les nerfs bien accrochés », se rassure l’école.
Mais, embarquée dans la gestion de crise, l’équipe de communication de Sciences Po scrute avec fébrilité une cartographie élaborée par l’agence Backbone. La polémique du 12 mars a déclenché 150 000 conversations sur les réseaux sociaux. Fin avril, il y en a 550 000, le plus haut niveau jamais atteint. Bien davantage que lors du mouvement féministe #sciencesporcs, contre les violences sexistes et sexuelles (25 000), en 2021.
Plus frappant, trois bulles hermétiques se sont formées : celle de l’extrême gauche menée par La France insoumise ; celle de l’extrême droite, dominée par la critique du wokisme et des élites ; celle qui débat du conflit israélo-palestinien, où interviennent chercheurs, journalistes, diplomates, militants pro-Palestine. Comme une anguille, le sujet se déplace, du tweet de l’UEJF repris par Renaissance, avant d’évoluer vers la droite radicale et de gonfler sous l’action des « insoumis ».
« Ce n’est pas juste parisien, c’est entré dans la conversation des Français, hume-t-on à l’Elysée. Sciences Po est un concentré de symboles qui marquent les gens : les élites, le wokisme, l’antisémitisme, Israël-Gaza… »« Attention à ne pas importer en France les combats et les passions qui déchirent les campus américains », redit Emmanuel Macron devant son cabinet, fin avril, où l’on se dit « pas fan » du langage anglo-saxon adopté à Sciences Po. Quand Gabriel Attal martèle qu’il n’y a pas de « droit au blocage » des universités, le chef de l’Etat fait savoir, encore et encore, que « l’autorité républicaine »doit prévaloir.
« Un Pari collectif risqué »
D’autres politiques se souviennent de leur propre Sciences Po bloqué. Le jeune François Hollande, président de l’UNEF-Renouveau dans les années 1970, avait envahi avec ses camarades le bureau du directeur pour protester contre la venue du fasciste Maurice Bardèche, beau-frère de Brasillach. Conférence annulée. Au 13 rue de l’Université, des étudiants d’aujourd’hui moquent Valérie Pécresse, qui, en 1991, avait dormi là, dans l’auditorium décrépi, pour protester contre le déménagement de l’Ecole nationale d’administration à Strasbourg.
En 1995, les élèves remontés contre la réforme des bourses d’études avaient rebaptisé, de nuit, leur amphi « Farinelli », un castrat napolitain, pour dire qu’ « on nous coupe les bourses ». Des slogans avaient résonné comme au temps de Mai-68, ses sept semaines d’occupation et son amphi « Che Guevara ». En 2018, les étudiants, masqués et siglés du A anarchiste, opposés à la réforme des universités, avaient même séquestré Frédéric Mion dans son bureau.
Le 2 mai, place au « town hall meeting », dans la tradition des grands débats aux Etats-Unis où l’on interpelle les élus. Dans l’amphithéâtre Boutmy, quelque 2 000 participants prennent place. Tous les syndicats jouent le jeu, de même que plusieurs doyens et professeurs. « Un pari collectif risqué», insiste en introduction Jean Bassères, soucieux de signaler, même si la réunion n’est retransmise nulle part, que « tout le monde nous regarde ».
D’emblée, l’UNEF dénonce la « répression excessive qui criminalise la jeunesse engagée »et réclame de « ne pas céder aux appels sécuritaires ». Les représentants de Nova, un syndicat transpartisan, s’inquiètent de « propos antisémites avérés »et de mobilisations qui « entachent l’image de Sciences Po ». « Nous demandons la libération des otages, nous condamnons toutes les violences contre les civils », clame le représentant de l’Union étudiante, en anglais, rappelant que la mobilisation est pacifique.
A l’UEJF, une représentante explique qu’ils se revendiquent « sionistes dans son sens premier et fondamental : soutenir le droit du peuple juif à un territoire, pas dans son sens politisé actuel ». Ils ne sont donc pas « contre le mouvement pour la Palestine mais contre ses dérives ». Selon eux, une majorité d’étudiants de confession juive s’estimaient exposés à l’antisémitisme avant le 7 octobre, et « le climat s’est aggravé depuis, avec près de quatre-vingts actes ou paroles »antisémites signalés depuis début 2024.
« Tout malaise d’étudiant à Sciences Po est insupportable, l’ostracisation m’inquiète », répond Jean Bassères, en promettant d’examiner tous les cas signalés – onze enquêtes, contre deux en 2023, sont en cours. « C’est un “town hall” fantoche », dénonce Solidaires, qui se joint à la demande de « boycott des universités de Tel-Aviv, Ben Gurion, Reichman et la fin des partenariats avec Carrefour et Axa ». « Les Français qui regardent la télévision n’ont rien vu de la Palestine,déplore l’UNI, mais des cours annulés, des bibliothèques fermées et du désordre. »
Au tour des doyens et des professeurs. Presque tous témoignent d’un immense malaise face aux interventions de la police, mais ils s’élèvent contre la suspension des partenariats, « derniers ponts »à couper quand les autres ont disparu. Faut-il prendre position, comme Sciences Po l’a fait, contre la Russie dans la guerre en Ukraine ? Des étudiants pro-Palestine invoquent la motion de mai 2022 contre Marine Le Pen, votée au conseil de l’institut de Sciences Po, créant l’embarras. Une université n’est ni une ONG ni le Quai d’Orsay, affirme un professeur, en rapportant une confidence d’Albie Sachs, juge constitutionnel d’Afrique du Sud : Ia grande erreur de la lutte contre l’apartheid a été de suspendre les partenariats.
« Couper le travail avec les universitaires, c’est se tirer une balle dans le pied », abonde, avec la bienveillance d’une professeure qui avait 20 ans en mai 1968, Nonna Mayer, en lien avec l’université hébraïque de Jérusalem. « Il faut avoir le courage de la nuance », insiste enfin Jérôme Guedj, représentant des enseignants au conseil de l’institut de Sciences Po, inquiet que la mobilisation pour la cause gazaouie devienne le cheval de Troie d’un boycott systématique d’Israël..
Des étudiants des campus de région se font porte-parole de leurs camarades de Menton, absents du débat. « Ces demandes ne sont pas le fait d’une minorité de radicaux », insiste une élève de Dijon. Une autre du Havre, qui dit avoir recueilli 200 signatures sur les 320 étudiants du campus, relaie « le soutien pour la Palestine, ce n’est pas le soutien d’une minorité ». Professeur à Sciences Po et vice-président du Mémorial de la Shoah, François Heilbronn, s’est assis à la place de David Gritz, étudiant franco-américain tué en 2002 par une bombe du Hamas, et se souvient d’un débat organisé ici, il y a bien longtemps, où tous les négociateurs des accords de Camp David, en 1978, étaient présents.
Après un débat riche de deux heures, le « town hall » touche à sa fin. C’est alors qu’un incident électrise l’atmosphère. Raphaël, étudiant en master, sans affiliation, témoigne : « Je célébrais Pessah la semaine dernière et j’ai participé à toutes les actions du mouvement. Je me sens accueilli dans ce mouvement. Nos identités juives n’ont pas à être instrumentalisées pour la politique d’Israël. Etre antisioniste, ce n’est pas être antisémite. »Jean Bassères le reprend : « Ce que vous venez de dire est choquant, ça a dû heurter beaucoup de monde, je regrette qu’on termine sur ça. » L’étudiant lève les mains en signe d’incompréhension. Des voix et des huées retentissent. Dans la salle, un cri : « On n’est pas choqués ! On est pour la paix. Je suis juif. On est pour la paix ! » L’administrateur, épuisé, conclut en se disant défavorable à la création d’une commission sur les partenariats et appelle à « s’appuyer sur l’existant ».
Les étudiants se rendent dans le hall pour scander « Bassères, casse-toi, Sciences Po n’est pas à toi », « Israël assassin », « Sciences Po complice », et toujours le slogan « From the river to the sea ». Debout sur la Péniche, ils promettent d’étendre aux universités et aux lycées de France le mouvement qui a gagné les IEP de Strasbourg, Rennes, Grenoble, Lyon ou la Sorbonne. Puis, préparent des déclarations à livrer aux caméras de télévision qui attendent à la sortie.
Membre de l’association Printemps républicain, Maxime Loth a apprécié que la direction ait dénoncé une « ostracisation » des voix minoritaires. Dans un coin, Sarah distribue des tracts découpés à la va-vite. « Critiquer les actes de l’Etat d’Israël n’est pas antisémite, cela nous heurte, nous les juifs, qui ne cautionnons pas la mort de 35 000 Palestiniens », argumente-t-elle, au nom des alumni pour la Palestine. A la lisière du hall, deux jeunes débattent vivement. « Pourquoi dire “intifada” dans vos slogans ? C’est un appel au massacre », déplore l’une d’elles, engagée à l’UEJF.
« L’intifada, c’est aussi un symbole de révolte et de libération », répond son camarade, keffieh sur les épaules. « Aux dépens de milliers de morts ! »« La première intifada a mené aux accords d’Oslo, donc à un processus de paix », affirme le jeune homme. « Mais la seconde intifada a fait échouer Oslo », maintient l’étudiante, qui demande aux propalestiniens de bannir les mots qui « choquent ». Il acquiesce, puis s’en va. Dans les jours qui suivent, les étudiants réclament toujours le boycott des organisations israéliennes jugées « complices de génocide ». « On n’a jamais demandé à couper les liens avec tous les Israéliens,soutient James . On veut protéger les partenariats avec les universités où il y a des opinions dissidentes à Nétanyahou, pour qu’elles se sentent soutenues à l’international. »
Grève de la faim
« C’est ça le pouvoir des étudiants, comme pour l’Algérie ou le Vietnam,plaide Aïcha . Quand on parle de la Palestine en France, c’est pour entendre qu’il y a un problème avec les musulmans ou une importation des idées américaines dans les facs. Mais eux, ils importent les méthodes américaines en envoyant la police dans les universités. On continue, on a une plate-forme. »
Jusqu’où ? Une dizaine d’étudiants ont entamé une grève de la faim, comme à « La Sapienza », à Rome, ou à Princeton. « Votre combat est le mien », leur a écrit dans une lettre Fariba Adelkhah, chercheuse à Sciences Po et ancienne prisonnière en Iran, en les priant d’arrêter. Une poignée continuait ce lundi. Au « town hall », Jean Bassères avait pourtant averti qu’il ne céderait pas, en rappelant si besoin les forces de l’ordre. « De toute façon, je n’ai pas vocation à rester parmi vous très longtemps… », avait achevé le haut fonctionnaire, alors que le parcours d’obstacles pour nommer le futur directeur s’ouvrait le jour même.
De loin, l’Italien Enrico Letta, qui a dirigé l’école des affaires internationales, ne se décourage pas : « J’ai toujours perçu dans cette école un grand sens de liberté, de respect et de rigueur intellectuelle, confie-t-il. C’est un lieu vraiment unique. Sciences Po est un énorme atout pour Paris et la France. » Mais, plus proche, Aurélien Rousseau, ex-ministre de la santé passé par l’enfer de Matignon, réfrène sa candidature à la tête de l’établissement : « Comment diriger une telle boutique, quand le sol, le plafond et les murs sont simultanément instables ? »