Le Monde
France, samedi 8 juin 2024 1213 mots, p. 10
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6 juin 2024 - Le Monde (site web)
7 juin 2024 - La Matinale du Monde

L’« aide à mourir » adoptée par les députés après de profonds débats

L’article 5, au cœur du projet de loi sur la fin de vie, a été voté, jeudi

Mariama Darame et Béatrice Jérôme

Il aura fallu quatre jours et des passes d’armes souvent répétitives pour que l’article 5 du projet de loi relatif à l’accompagnement des malades et de la fin de vie soit adopté par l’Assemblée nationale, jeudi 6 juin. L’article voté par 88 voix contre 50 introduit, pour la première fois dans la loi, la possibilité de demander une « aide à mourir », qui« consiste à autoriser et à accompagner une personne qui en a exprimé la demande à recourir à une substance létale. »

L’article ainsi adopté dispose que « la personne s’administre une substance létale ou, lorsqu’elle n’est pas en mesure physiquement d’y procéder,se la fasse administrer par un médecin ou un infirmier ». Les députés ont adopté l’article en le modifiant cependant : ils ont exclu la possibilité, prévue dans le texte initial, qu’une « personne volontaire » autre qu’un soignant puisse accomplir le geste létal, et ce contre l’avis du gouvernement.

Quelque 240 amendements ont été déposés pour cet article, qualifié par les députés de « central », « majeur », « crucial », qui constitue le « cœur du sujet »du texte examiné en première lecture à l’Assemblée nationale, depuis le 27 mai. Les élus Les Républicains (LR) et ceux du Rassemblement national (RN) l’ont âprement combattu. A l’inverse, ses principaux zélateurs ont été les députés « insoumis », socialistes et écologistes, soutenus par l’aile gauche de la Macronie. Ce qui n’a pas empêché que des élus de tout bord adoptent des positions dissidentes par rapport à la ligne dominante au sein de leur groupe.

Pour ses opposants, le principe de l’aide à mourir défini à cet article 5 est une « rupture anthropologique »avec le « principe d’inviolabilité de la vie humaine », selon Thibault Bazin, député (LR, Meurthe-et-Moselle). A contrario, les députés en soutien de l’article ont défendu l’aide à mourir commele moyen d’éviter aux personnes malades de « souffrir le martyre et l’enfer », selon René Pilato, député (« insoumis », Charente), ou comme la « liberté de choisir la fin à laquelle chacune et chacun aspire selon ses convictions et selon ses souffrances », a énoncé Marie-Noëlle Battistel, députée (socialiste, Isère).

Le gouvernement a dû défendre, pied à pied, chaque alinéa de l’article. Et d’abord l’introduction de cette « aide à mourir » dans le code de la santé publique. Cela revient à « considérer que l’acte létal pourrait être un soin, ce que nous refusons », a plaidé Patrick Hetzel, député (LR, Bas-Rhin). D’autres, tel que Cyrille Isaac-Sibille, député (MoDem, Rhône), auraient préféré inscrire cette autorisation dans le code civil, pour signifier sa dimension sociétale, en vain. Corapporteuse du texte, Laurence Maillart-Méhaignerie, députée (Renaissance, Ille-et-Vilaine), a répondu vouloir se conformer à une demande du Conseil d’Etat pour « faciliter l’accessibilité et l’intelligibilité des règles de droit ».

Les macronistes divisés

Mais c’est surtout sur les modalités de cette « aide à mourir » que les débats ont été les plus longs et les plus virulents. Ils ont conduit à une modification importante par rapport à la version initiale de l’article : les députés, par la voie d’un amendement des Républicains, ont exclu la possibilité pour une « personne volontaire », autre qu’un soignant, de pratiquer le geste létal sur une personne ayant obtenu l’accès à une aide à mourir. Ce changement a été voté contre l’avis de Catherine Vautrin et contre celui du rapporteur général du texte, Olivier Falorni, député (Démocrate, Charente-Maritime).

Le sujet a fortement divisé les députés macronistes. Dans les rangs de Renaissance, le député de Paris Gilles Le Gendre, Stéphanie Rist, rapporteuse du budget de la Sécurité sociale, ou Astrid Panosyan-Bouvet ont voté pour la suppression du recours à une « personne volontaire ». « Ces tierces personnes, qui ne sont pas des professionnels, accompliraient, sans doute, leur tâche avec les meilleures intentions du monde, mais à quel point seront-elles affectées, à long terme, en survivant à la personne aimée qu’elles ont accompagnée dans la mort ? », a fait valoir Mme Panosyan-Bouvet.

La corapporteuse Laurence Maillart-Méhaignerie a expliqué que le gouvernement avait introduit cette possibilité pour des motifs surtout juridiques : « Il s’agit de protéger pénalement le tiers volontaire, qui aide la personne malade dans ses derniers instants, y compris lorsque du personnel médical est, à titre d’exception, présent pour l’assister. »« Dans ces moments-là, si intimes, on ne peut pas exclure qu’un proche, une personne aimante ou un ami d’enfance sera présent,a-t-elle poursuivi. Qui sommes-nous pour décider à la place des malades ? »Ses explications n’ont pas eu raison d’une coalition contre la disposition.

En revanche, d’autres tentatives de réécrire l’article 5 ont fait long feu. La députée du Val-d’Oise Cécile Rilhac (Renaissance) et des députés du Parti socialiste, dont Christine Pirès Beaune (Puy-de-Dôme), ont défendu la liberté pour le malade, même physiquement capable de réaliser le geste létal, de choisir qu’il soit accompli par autrui. « En faisant de l’auto-administration la règle, ce qui n’existe d’ailleurs dans aucun autre pays, vous punissez le patient qui appelle à l’aide et qui, peut-être par peur tout simplement de rater son geste, préfère que son médecin traitant l’accompagne jusqu’au bout », s’est émue Mme Pirès Beaune.

Les mêmes arguments ont été déployés sur les bancs de La France insoumise, notamment par Danielle Simonnet. La députée de Paris a défendu, à son tour, un amendement visant à permettre à un malade d’accéder à l’aide à mourir dès lors qu’il en a exprimé le souhait par écrit dans ses directives anticipées – ces déclarations écrites par lesquelles toute personne indique ses volontés pour sa fin de vie. Celles-ci devraient faire foi, selon elle, même si le malade n’a plus, au moment de l’acte létal, le discernement suffisant pour réitérer son souhait de mourir.

Amendement rejeté. Mais la discussion, récurrente sur ce sujet depuis le début des débats sur le texte, devrait de nouveau diviser l’Hémicycle au sujet de l’article 6, qui porte sur les critères d’accès à l’aide à mourir, dont l’examen a débuté jeudi après-midi.

Si le gouvernement compte bien préserver les grandes lignes de son texte, il entend aussi composer avec la volonté des députés de s’exprimer sur le sujet. Une volonté source de la lenteur des débats, à tel point qu’il a dû concéder l’ouverture d’une troisième semaine d’examen sur le texte. Le vote solennel est désormais prévu le 18 juin, et non plus le 11.

En outre, l’exécutif, en quête d’une majorité large sur son projet de loi, s’inquiète du peu de mobilisation du camp présidentiel pour le défendre. Lors du conseil des ministres, vendredi 31 mai, Emmanuel Macron s’est agacé du nombre limité de députés du camp présidentiel présents dans l’Assemblée nationale, dansles premiers jours de cette première lecture, sur un projet de loi qui a vocation, selon lui, à définir le « modèle français de la fin de vie ». Alors quebeaucoup de parlementaires de son camp, a-t-il remarqué, l’ont pressé de légiférer.

Le Figaro, no. 24818
Le Figaro, samedi 8 juin 2024 889 mots, p. 13

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7 juin 2024 - Le Figaro (site web)

L'aide à mourir adoptée par les députés

En quête d'un difficile équilibre, ils ont voté l'article 5 ouvrant la possibilité d'un suicide assisté et d'une exception d'euthanasie.

Leclair, Agnès

L'aide à mourir adoptée... sans intervention des proches

Après d'intenses débats, les députés ont voté, à 88 voix contre 50, l'article 5 du projet de loi sur la fin de vie qui consacre l'ouverture d'une possibilité d'accès à l'aide à mourir pour les malades. Rupture anthropologique ou message d'abandon pour les uns. Loi de liberté pour les autres. C'est une première en France. L'aide à mourir consiste, sous certaines conditions, à «autoriser et à accompagner une personne qui en a exprimé la demande à recourir à une substance létale afin qu'elle se l'administre». Autrement dit, le texte ouvre la possibilité d'un suicide assisté. Une exception d'euthanasie est aussi inscrite dans la loi, quand le patient «n'est pas en mesure d'y procéder».Le geste létal peut alors être effectué par «un médecin ou un infirmier».Seule différence de taille avec le texte initial, les élus ont retiré la possibilité pour une «personne volontaire» d'administrer la substance. Pour Stéphane Delautrette (PS), permettre à un proche de réaliser ce geste aurait pu être «une manière de faire le deuil». La députée Renaissance Laurence Cristol s'est à l'inverse élevée contre «une très mauvaise idée». Il s'en est fallu d'une voix. Un amendement LR pour supprimer ce recours à un proche a été adopté, contre l'avis du gouvernement, à 43 voix contre 42.

Un compromis sur le critère du « pronostic vital engagé »

Au coeur du texte, ce « verrou » a été âprement discuté car il change à lui seul l'application de la loi, ouvrant l'accès à l'aide à mourir à un nombre plus ou moins important de patients. Le gouvernement, attaché au critère de «pronostic vital engagé à court ou à moyen terme» ,a échoué à revenir à la version initiale du texte. En commission spéciale, il avait été remplacé par l'expression moins restrictive de «phase avancée ou terminale»de la maladie. Dans l'Hémicycle, les députés ont opté pour un compromis. Attaquée de tous bords, la notion de «court ou moyen terme» n'a pas réussi à s'imposer. Le «pronostic vital», par contre, a fait son retour dans le texte. Ce dernier prévoit désormais que le patient devrait donc être atteint «d'une affection grave et incurable, qui engage son pronostic vital, en phase avancée ou terminale» pour accéder à l'aide à mourir. Échec ou semi-victoire pour le gouvernement ? Le ministère de la Santé se «félicite» de cette réintroduction, «essentielle pour clarifier les conditions d'accès à la fin de vie». Cette rédaction hybride n'est pas perçue de tous comme un retour à l'équilibre. «Pronostic vital, c'est une précision qui n'en est pas une. Il est engagé dès la naissance...» , a ironisé Pierre Dharréville (PCF). Vendredi après-midi, l'élu communiste, bouleversé par l'orientation que prenait le texte, s'est retiré des débats. «Nous sommes dans la pente et, en ce qui me concerne, j'arrête la glisse, a-t-il expliqué. C'est pour moi une loi brutale et un terrible message de renoncement et d'abandon.» «On légifère un peu à l'aveugle. Je suis content qu'on ait une navette parlementaire», a commenté Jérôme Guedj (PS). «Ce nouveau critère ouvre la mort provoquée à un nombre incalculable de pathologies: le diabète, l'insuffisance cardiaque ou rénale, certains cancers à évolution lente», a pointé vendredi le collectif d'organisations de soignants opposés au texte, dont la Société française d'accompagnement et de soins palliatifs. Sans «horizon temporel», l'ajout du terme «pronostic vital engagé» a «très peu de signification médicale» : «De nombreuses affections engagent le pronostic vital sur des années. La brèche ouverte en commission reste donc ouverte et éloigne ce texte de son objet initial: la réponse à des situations de fin de vie».

Pas d'aide à mourir pour les mineurs

C'était une des principales craintes d'une partie des opposants au texte. Mais aussi un chiffon rouge, selon Olivier Falorni (Démocrate), rapporteur principal du texte. De facto, aucun amendement proposant d'ouvrir l'aide à mourir aux mineurs n'a été adopté. «Pourquoi un jeune de 16ans n'aurait pas les mêmes droits qu'un autre de 18ans?» , a notamment interrogé Bruno Fuchs (Démocrate), rappelant que la Belgique avait ouvert ce droit aux mineurs. Plusieurs voix se sont élevées avec force contre cette possibilité. Comme celle du député (Liot) Charles de Courson qui a alerté sur le risque de «régression civilisationnelle».

Les souffrances psychologiques prises en compte

Endurer une souffrance physique ou psychologique insupportable et réfractaire était l'une des conditions d'accès au suicide assisté prévue dans le projet de loi du gouvernement. En commission, ce critère a été réécrit, stipulant que la souffrance physique pouvait être «accompagnée éventuellement d'une souffrance psychologique» en lien avec la maladie. L'Association pour le droit de mourir dans la dignité craignait que les patients atteints de souffrances psychologiques «immenses» soient exclus. «Nous ne devons pas hiérarchiser les souffrances exprimées», plaide son président, Jonathan Denis. Les députés ont voté pour rétablir la version initiale du texte. «Une souffrance psychologique préexistante au diagnostic de la maladie ne serait pas suffisante pour bénéficier de l'aide à mourir», a rassuré Catherine Vautrin. A. L.

Le Figaro, no. 24818
Le Figaro, samedi 8 juin 2024 1570 mots, p. 4

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7 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Hayer, une proeuropéenne prise dans les filets d'un scrutin national

L'eurodéputée propulsée par le camp Macron a mené une campagne parfois poussive avec l'espoir d'éviter un échec.

Boichot, Loris

Les bords du lac du Parc des expositions sont animés, ce 7 octobre 2023, sous un soleil de plomb. À Bordeaux, où il tient la rentrée de son parti Renaissance, Stéphane Séjourné inaugure la précampagne des élections européennes. Mais, en privé, il teste les hypothèses. Et s'il n'était pas candidat, contrairement à ce que beaucoup imaginent dans son camp ? Il s'en ouvre en aparté à son porte-parole, l'ancien journaliste de CNews Loïc Signor. «Valérie pourrait l'être», lui glisse ce dernier. «C'est pas bête», répond Stéphane Séjourné.

Presque personne ne voit alors Valérie Hayer, une députée européenne de 37 ans inconnue du grand public, prendre la tête de la campagne du camp Macron. Elle non plus, même si elle esquisse une stratégie. À ceux qui l'interrogent sur le profil idéal, elle répond : «Il faut une figure qui ne mobilise pas les oppositions contre elle, qui fasse autorité dans la majorité et qui soit en capacité d'aller tacler Bardella.» Elle ignore encore que Stéphane Séjourné sera nommé ministre des Affaires étrangères et que deux figures de son parti, Bruno Le Maire et Jean-Yves Le Drian, refuseront de mener la bataille déclarée face au Rassemblement national (RN).

Huit mois plus tard, cette charge lui revient. Dimanche, c'est à elle, projetée subitement en première ligne, que s'en remettent Emmanuel Macron et son camp, dans l'espoir d'éviter une sévère contre-performance. Elle fait tout pour, se dit «confiante». Jeudi après-midi, à Nice (Alpes-Maritimes), il fallait la voir enchaîner les visites aux commerçants, entourée d'Édouard Philippe et du maire (Horizons) Christian Estrosi. Jusqu'à la promenade des Anglais, elle a remonté avec eux l'avenue Jean-Médecin. Une artère anciennement nommée « avenue de la Victoire », a relevé l'ancien premier ministre. Il s'en est amusé : «Ce n'est pas rien quand on est en campagne.»

Cette victoire, peu y croient, pourtant, dans la majorité présidentielle. Au terme d'une campagne sans ratage mais sans éclat, les 15 % d'intentions de vote qui lui sont crédités dans les sondages, en forte baisse par rapport à 2019, ont miné le moral d'une partie de ses troupes. Tout comme la percée de Raphaël Glucksmann (Parti socialiste-Place publique) dans les enquêtes d'opinion. «C'est une campagne difficile, on a eu du mal à susciter l'intérêt sur le sujet principal: l'Europe, regrette le député européen (Horizons) Gilles Boyer. Valérie a été interrogée sur énormément de sujets qui n'avaient rien à voir avec l'Europe. On a l'impression que c'est un test national, des « midterms » à la française.»

Appliquée, l'intéressée préférerait aussi s'en tenir à sa feuille de route : sa défense d'une ligne proeuropéenne et ses 48 mesures «pour que l'Europe ne meure pas». Cette Marcheuse historique, issue du centre droit, n'occupe-t-elle pas depuis janvier l'un des postes clés du Parlement européen, à la tête du groupe centriste Renew ? Pendant trois mois, elle a quitté Bruxelles pour se livrer à une cinquantaine de déplacements.

À Kiev, où elle s'affiche avec le président Volodymyr Zelensky, auprès duquel elle promeut une « Europe de la Défense ». À La Réunion, auprès de pêcheurs et de salariés d'une centrale électrique, qu'elle visite un casque bleu sur la tête et un gilet jaune sur le dos. Sans compter les innombrables conférences devant des fédérations professionnelles et les débats radiotélévisés, au cours desquels elle vante le «Besoin d'Europe» - son slogan. Elle fait un pari : l'opinion publique se ralliera au bilan européen d'Emmanuel Macron - plan de relance économique post-Covid, stratégie vaccinale... - et se convaincra de l' «influence» de ses troupes au Parlement européen.

Mais elle sent que quelque chose la dépasse. L'avenir du quinquennat et l'après-Emmanuel Macron, peut-être. Dans la coalition macroniste, les plus ambitieux - Édouard Philippe, Gabriel Attal, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin ou encore François Bayrou - guettent le score final, afin d'adapter leur stratégie en vue de l'élection présidentielle de 2027. Son opposant du RN, Jordan Bardella, appelle les Français à transformer le scrutin en «référendum anti-Macron» pour «stopper» le chef de l'État.

«Je regrette qu'on n'ait pas assez parlé d'Europe pendant cette campagne», confie Valérie Hayer, en évoquant «des drames et des événements nationaux» qui l'ont «parasitée», comme les violences en Nouvelle-Calédonie, l'attaque sanglante d'agents pénitentiaires dans l'Eure ou encore le dérapage du déficit public. Mais aussi, pointe-t-elle, des «polémiques stériles».

Pendant trois mois, l'ombre portée sur elle par Emmanuel Macron et Gabriel Attal a été pointée par les oppositions, et même regrettée par une partie de ses soutiens. Le chef de l'État a été critiqué pour s'être dit «prêt à débattre» avec Marine Le Pen, avant de se voir accusé d'instrumentaliser le 80e anniversaire du débarquement en Normandie, à l'avant-veille du vote. Depuis Caen (Calvados), jeudi soir, sur TF1 et France 2, il ne s'est pas gêné pour lancer un ultime appel à la mobilisation électorale, en insistant sur le risque que l'Union européenne «se retrouve bloquée» si «la France envoie une très grande délégation d'extrême droite».

Sauf qu'aucune de ses interventions, jusqu'à présent, n'a permis à Valérie Hayer de redresser la barre dans les sondages. Ni la deuxième édition de son discours de la Sorbonne, fin avril, dans lequel il a formulé de nouvelles propositions pour les Vingt-Sept. Ni sa flopée d'interviews à destination de différents publics, des élites européennes visées par son très long entretien à TheEconomist, début mai, aux jeunes connectés qu'il a tenté de mobiliser en s'adressant au média en ligne Le Crayon, mardi. En déroulant toujours la même rhétorique binaire : lui ou «les extrêmes», son camp ou celui des «brexiters cachés».

Son premier ministre, lui, participe à une série de meetings. Mais, en acceptant de débattre avec Jordan Bardella, il donne l'impression, à son tour, de laisser sa candidate à l'arrière-plan. Lundi, la scène de Gabriel Attal faisant irruption dans l'auditorium de Radio France en pleine prise de parole de Valérie Hayer, a alimenté le procès d'un couple exécutif désireux de prendre la lumière.

«Vous nous laissez l'interroger, quand même?», a demandé la journaliste au premier ministre. «Ils ne se rendent pas compte de l'image qu'ils renvoient», s'alarme un cadre du groupe Renaissance à l'Assemblée nationale. L'intéressée dément être «effacée» ou «remplacée». Ses proches rappellent qu'elle est restée aux avant-postes jusqu'à début mai, avant que ses colistiers ne soient désignés. «Moi aussi, j'ai eu mon débat avec Bardella», insiste-t-elle.

Pour son dernier déplacement, c'est encore avec Gabriel Attal qu'elle était, vendredi, dans son village de Saint-Denis-d'Anjou (Mayenne). Près de la ferme où elle a grandi, élevée par des parents producteurs de lait - ses grands-parents et son frère sont aussi agriculteurs. Dans le département où elle a commencé en politique, aux côtés de l'ancien ministre Jean Arthuis, dont elle a été la collaboratrice au Parlement européen.

Valérie Hayer, «c'est des racines et des ailes», a fait valoir le premier ministre. Dès que son nom commence à circuler pour mener la liste, en janvier, ses soutiens louent «l'enracinement» de cette élue locale, symbole du renouvellement des visages et réputée influente dans les instances européennes. Quelques-uns savent que Gabriel Attal lui a proposé le ministère de l'Agriculture en janvier, avant qu'il y maintienne le centriste Marc Fesneau, sous la pression de François Bayrou.

Mais certains s'inquiètent alors d'un manque de savoir-faire médiatique. Il faut dire que sa campagne débute le 29 février par une phrase polémique, glissée dans sa déclaration de candidature au Figaro : «Avec Raphaël Glucksmann, on vote à 90% de la même façon au Parlement européen. Il devrait être avec nous, et il le sait.» Autour d'elle, plusieurs se disent qu'elle pousse des électeurs macronistes de gauche dans les bras de son concurrent. Le soir, propulsée sur le plateau du « 20 Heures » de TF1, elle commence par un lapsus devant Gilles Bouleau. «Bonsoir, Gilles Boyer», lui lance-t-elle, stressée, en citant le nom de son collègue du groupe Renew. Son nom, « Hayer », sera aussi sans cesse malmené, jusqu'à sa dernière réunion publique à Nice, quand une organisatrice l'a appelée au micro en écorchant son patronyme.

À l'épreuve du terrain, «elle a beaucoup progressé, observe l'eurodéputée Nathalie Loiseau, à sa place en 2019. Elle a pris de l'assurance sans être agressive, elle a gagné en aisance». En sortant du studio de RTL où elle était invitée, mardi, l'humoriste Philippe Caverivière lui a confié l'avoir trouvée «transformée».

À Lille (Nord) pour son premier meeting national, le 9 mars, elle se tient droite à la tribune, comme corsetée par sa lecture du prompteur. À Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le 1er juin, elle déambule sur la scène, ses notes en main. «Je suis toujours un peu impressionnée, je dois le reconnaître,lance-t-elle à ses quelque 2 000 sympathisants présents. Mais je prends beaucoup de plaisir à être là devant vous. Et je dois même vous avouer que tout ça, au final, ça va me manquer.» Même si, dit-elle trois jours plus tard sur France 2, «les punchlines, c'est pas (son) truc».

Dès lundi, au lendemain du vote, une fois quittées les lumières des plateaux de télévision, elle prévoit de rejoindre Bruxelles. À la tête du groupe Renew, qui pourrait perdre du poids au Parlement européen, «je souhaite continuer», dit-elle. Ce sera sa deuxième campagne, «beaucoup moins visible mais toute aussi essentielle». Dans le huis clos des discussions de l'hémicycle européen, son terrain de jeu favori. L.B.

Le Monde
International, samedi 8 juin 2024 1189 mots, p. 3
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7 juin 2024 - Le Monde (site web)

Législatives fédérales belges : la poussée du Vlaams Belang

Le parti d’extrême droite pourrait remporter le scrutin dimanche 9 juin

Jean-Pierre Stroobants

Bruxelles - correspondant - Dimanche 9 juin, les Belges se rendront aux urnes pour les européennes et choisiront également leurs députés fédéraux et régionaux. Si les sondeurs pronostiquent un « dimanche noir », Nick évoque, lui, un « dimanche rose » pour son parti d’extrême droite, le Vlaams Belang (VB). Attablé au café De Beurs, à Ninove, en Flandre-Orientale, ce militant refuse de donner son nom – « On ne sait jamais. » Mais il est intarissable sur son parti, crédité de 25 % à 27 % des intentions de vote pour le scrutin, ce qui pourrait en faire le plus important de la future Chambre des représentants. Il glanerait alors au moins 27 sièges sur les 150 de l’Assemblée, soit 15 de plus qu’en 1991, à l’époque de ce que les opposants au parti nationaliste appelèrent « dimanche noir », qui vit le Vlaams Belang, alors appelé Vlaams Blok, faire une entrée fracassante au Parlement en quadruplant le nombre de ses voix.

« La Flandre aux Flamands »

Pour Nick, pas de doute : « son » président, Tom Van Grieken, 37 ans, va mener le parti au-delà des 30 %. « Tout le monde n’ose pas encore avouer qu’il vote pour nous », sourit-il. A Ninove, laboratoire de la formation extrémiste, la parole est, en revanche, libérée. A écouter le militant et ses amis de la Vlaams Huis, la vitrine locale du parti, l’heure est venue de faire « Autrement et mieux » (l’un des slogans pour la campagne) et de « Rendre la Flandre aux Flamands » (un autre slogan).

Ninove, raciste ? La ville compte quelque 20 % d’étrangers et 5 % de musulmans. Mais « visibles »– sous-entendu, trop visibles – avance Nick : originaires d’Afrique noire, vivant « entre eux », travaillant à Bruxelles « où je ne vais plus jamais » et ne parlant pas, ou pas assez, le néerlandais « ce qui crée des problèmes pour le niveau des petits Flamands à l’école ».

Le député régional Guy D’Haeseleer, devenu l’élu le plus populaire de la province, a capitalisé sur ces sentiments en militant contre l’installation d’une mosquée et en jouant sur un mal-être que Nick décrit avec ses mots : « Avant, je remplissais mon sac de courses pour 30 euros, aujourd’hui je n’ai plus rien pour ce prix-là. Mon médecin a cessé d’exercer et il n’a pas de successeur. Dans ma rue, je ne trouve plus de distributeurs de billets. Et puis, ces étrangers… Je n’ai rien contre eux, mais il n’y a vraiment pas assez de place pour eux ici. » M. D’Haeseleer, rallié au Vlaams Belang, compte bien rafler la mairie au Parti libéral lors du scrutin municipal, en octobre. « C’est du tout cuit », pense Nick, en levant son verre de bière trappiste.

Une bière wallonne ? Et qu’en est-il du séparatisme, qui fut longtemps le point cardinal du programme du Belang ? « Ce serait bien, mais ce n’est pas pour demain », prétend Nick, quitte à contredire le discours de certains cadres de la formation flamande qui, s’ils arrivent au pouvoir, promettent d’user d’une « bombe atomique financière » contre ces Wallons qui se complairaient dans « le hamac »de la Sécurité sociale. Une enquête de l’institut IVOX publiée le 29 mai indiquait que s’ils sont 57 % à se dire favorables à l’idée d’une Flandre autonome, les électeurs du Belang sont aussi 44 % à se dire « fiers de la Belgique ».

Pour mener son projet à bien, le parti aurait de toute manière besoin d’alliés. Or, Bart De Wever, chef de file du parti nationaliste et conservateur Alliance néoflamande, vient, après beaucoup d’hésitations, de rejeter l’hypothèse d’une entente avec l’extrême droite : il vise désormais le poste de premier ministre fédéral.

Plusieurs scandales récents ont, il est vrai, émaillé la vie du Belang. En janvier, le parquet fédéral ouvrait un dossier pénal à l’encontre de Frank Creyelman, ancien député et sénateur du parti, conseiller municipal à Malines. Il aurait informé un espion chinois, contre rétribution, entre 2019 et 2022. Il a été exclu du parti et son frère, Steven, député fédéral, a dû démissionner de son poste de président d’une commission sur les achats d’armement : son nom figurait dans des échanges de courriels avec le contact chinois de son frère.

Pas de démission, en revanche, pour Filip Dewinter, vice-président du Parlement régional, peut-être parce que cette figure historique du parti est jugée intouchable : il a été l’un des principaux artisans du fameux « dimanche noir » de 1991.

Un autre personnage encore, Tom Vandendriessche, bras droit du président Van Grieken et directeur du centre d’études du parti, est sur la sellette. Eurodéputé sortant et tête de liste du parti pour les élections européennes, il est visé par une enquête de l’Office européen de lutte antifraude après avoir été soupçonné d’utiliser des assistants parlementaires au profit de son parti. « Absurde », affirme l’élu, déjà rappelé à l’ordre par le Parlement de Strasbourg pour avoir utilisé à la tribune le terme de « grand remplacement ». Présenté par des médias flamandscomme un suprémaciste blanc et un antisémite, il avait notamment utilisé le pseudonyme « Grossfaz », renvoyant à Adolf Hitler, sur les réseaux sociaux .

L’un de ses assistants parlementaires a, lui, été condamné avec sursis en mars à l’issue d’un procès intenté à Schild & Vriend, un mouvement identitaire violent dirigé par Dries Van Langenhove, un ex-député du VB. Les enquêteurs ont retrouvé dans l’ordinateur de l’intéressé des discours d’Hitler ainsi que des chants et des images à caractère nazi.

Ces divers éléments semblent visiblement peser beaucoup moins que ceux qui ont assuré la popularité du parti. « Le président Tom Van Grieken a mené à bien un processus de dédiabolisation, peut-être moins net que celui du Rassemblement national, mais qui produit des effets, analyse Benjamin Biard, du Centre de recherche et d’information sociopolitiques. Le député Filip Dwinter appelait cela “une manucure” : le parti effaçait ses traits néofascistes au profit d’une image de droite radicale populiste. »

Favori des jeunes

Autre facteur : le Vlaams Belang possède l’atout de n’avoir jamais participé à un exécutif. « Antisystème, il capte les voix de ceux qui critiquent le fonctionnement actuel de la démocratie. Et il a placé le thème de lamigration au cœur de son programme et favorisé sa banalisation : plusieurs autres partis ont d’aileurs embrayé »,poursuit M. Biard.

Le thème d’une immigration « hors de contrôle » s’est imposé au point que 43 % des Flamands en font leur premier sujet de préoccupation indiquait, en mars, une étude de la chaîne publique VRT et du quotidien De Standaard. Selon IVOX, 55 % des électeurs du Vlaams Belang estiment que « l’on ne peut pas faire confiance » à des étrangers. Et 79 % d’entre eux jugent qu’ils représentent « une menace pour notre culture ».

L’inquiétude de beaucoup de Flamands est aujourd’hui que l’extrême droite n’ait pas encore fait le plein : les jeunes, influencés par la campagne permanente que le parti mène sur les réseaux sociaux, en font en effet clairement leur favori.

Le Figaro, no. 24818
Le Figaro, samedi 8 juin 2024 1994 mots, p. 5

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7 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Bardella, la drôle de campagne de « Monsieur Parfait »

Le nationaliste rêve de finaliser le hold-up du RN sur la droite.

Laubacher, Paul

Le clin d'oeil était certes grossier, mais pourquoi pas. Ce 5 septembre 2023, alors que les jeunes Français retrouvent le chemin de l'école, Jordan Bardella publie une vidéo sur les réseaux sociaux. Le président du Rassemblement national (RN), qui vient tout juste d'annoncer au Figaro sa nouvelle candidature aux européennes, veut souhaiter une «excellente rentrée à tous les élèves». À côté de lui, une pile de livres. Tout en haut, posé négligemment mais pas innocemment, le dernier tome des Mémoires de Nicolas Sarkozy, LeTemps des combats(Fayard, 2023), deuxième volume après LeTemps des tempêtes, paru en 2020. Un message clair adressé à tous ces «orphelins de la droite»que le jeune loup nationaliste veut séduire, pour le scrutin du 9 juin, puis pour la présidentielle de 2027. Autant d'électeurs qui constituent selon lui « la clé » de la conquête de l'Élysée, ainsi que des étapes qui suivront en cas de succès.

De l'exercice du pouvoir à la gestion des crises, en passant par la maîtrise des coups politiques, les deux ouvrages de l'ancien président offrent un concentré de tout ce dont raffolent les passionnés et les ambitieux. Jordan Bardella a dévoré ces deux livres du dernier chef de l'État issu des rangs de la droite. L'idée de pouvoir peut-être l'imiter un jour fascine le lepéniste. D'ailleurs, ne se dit-il pas qu'il faudra «recréer l'UMP», cette machine infernale qui a permis à Nicolas Sarkozy de se faire élire en 2007 ? «C'est mon plan secret», dit-il, amusé. Jordan Bardella, 28 ans, aurait sûrement glissé un bulletin au nom de Nicolas Sarkozy s'il avait été en âge de voter en 2007. Comme les nombreux électeurs du Front national qui se sont laissé séduire à l'époque. «Unir la droite, c'est une trop petite ambition. Je veux unir tous les Français» , a beau clamer aujourd'hui Jordan Bardella, il n'a probablement pas été insensible au compliment que lui a fait Nicolas Sarkozy, dans son entretien fleuve au Figaro, le 30 mai dernier. «Vous ne me verrez jamais critiquer l'émergence de nouveaux talents. Or, Gabriel Attal est incontestablement de ceux-là. (...) À sa manière, Jordan Bardella aussi, même si j'ai toujours combattu la famille politique à laquelle il appartient » , l'encense l'ex-chef de l'État. Un satisfecit public, mais pas encore au point de lui accorder les honneurs d'un rendez-vous privé. Selon plusieurs sources concordantes, le dernier parrain de la droite aurait été sollicité par Jordan Bardella, à qui il n'aurait pas dit oui... Mais pas non, non plus. Une demande de tête-à-tête que dément catégoriquement Jordan Bardella auprès du Figaro. Bien que plusieurs autres cadres RN, transfuges de l'UMP, n'ont, eux, pas hésité à contacter l'entourage de l'ancien président pour le voir. Signe que l'époque change. Et qu'elle n'a manifestement pas fini de changer. La dernière vague du sondage quotidien Ifop-Fiducial pour LeFigaro, vendredi, a en tout cas confirmé ce que le rolling annonce depuis son lancement : le poulain de Marine Le Pen s'apprête à finaliser le hold-up du RN sur l'ensemble de la droite. Crédité à ce jour d'un tiers des intentions de vote (33 %) - soit dix points de plus que ses 23,34 % de 2019 -, à combien finira-t-il dimanche, au soir des européennes ? Autour des 30 %, un peu en dessous ou bien au-dessus ? En privé, Jordan Bardella, qui raffole habituellement des pronostics électoraux, refuse cette fois-ci de s'avancer sur un chiffre. Il préfère dire ceci : «On va faire un carton.»

Le président du RN assure ne s'être donné que deux objectifs, assez simples : porter au plus haut le score du RN et préparer le parti pour 2027. Est-ce là un nouvel électorat que le RN est en train de se construire, en agrégeant enfin des retraités et des cadres ? Ces derniers, qui se mobilisent traditionnellement beaucoup aux différentes élections, constituent un vivier, et même un pactole, à faire fructifier pour la prochaine présidentielle.

En face, Les Républicains de François-Xavier Bellamy et les troupes Reconquête de Marion Maréchal, nièce de Marine Le Pen, ne savent pas de quel côté le couperet tombera. Survivront-ils au rouleau compresseur RN ? Pendant toute sa campagne, Jordan Bardella n'a pas dévié de son objectif consistant à faire le ménage à droite. Pour qu'à la fin il ne reste qu'un seul parti de ce côté-là de l'échiquier : le sien, évidemment.

À l'aube du vote, la dernière crainte qui tétanise les lieutenants nationalistes tient en un mot : l'abstention. Les électeurs lepénistes se déplaceront-ils dimanche ? Le traumatisme des régionales de 2021, marquées par une démobilisation surprise de leur camp, reste vif. Pour y remédier, le président du RN a donc décidé dès le début de sa campagne d'activer la seconde partie de son plan. «Emmanuel Macron, c'est le plus grand moteur électoral de notre base», expliquait il y a quelques mois un député RN, pointant la «détestation»que provoque le président de la République dans les territoires RN. Il fallait donc faire de ces européennes à la fois une élection de « mi-mandat » , un « vote sanction » , et un référendum contre le chef de l'État. Jusqu'à demander la dissolution de l'Assemblée nationale en cas de nette victoire.

Ironie de l'histoire, l' « antimacronisme » primaire est pourtant ce qui a sauvé Jordan Bardella. Ce 23 mai, l'ambitieux nationaliste affronte son alter ego progressiste, non moins ambitieux que lui : Gabriel Attal. L'affiche, annoncée comme le moment fort du scrutin, est organisée en prime time, sur France 2. Mais, ce soir-là, tout se passe mal. Le premier ministre le «mord à la cheville». Le lionceau de Marine Le Pen, à qui sa championne a promis Matignon, rate son moment. «Il y a des marges de progression», concède un de ses proches, selon qui «Attal est le meilleur des débatteurs». Mais «les Français ne veulent qu'une chose: mettre une baffe à Emmanuel Macron et à la macronie», analyse un proche de Marine Le Pen. Alors qu'importe si le nouvel enfant chéri du camp nationaliste échoue à défendre le projet lepéniste. Les électeurs pardonnent tout au gendre idéal, son sourire Colgate, sa silhouette imposante et ses costumes impeccables. Le président du parti à la flamme peut dès lors continuer à faire rêver ses troupes, même si le «vent du boulet» n'est pas passé loin. «Ce qui est embêtant, c'est que notre cible, des cadres, des CSP+, des retraités, vont peut-être, à la marge, continuer de croire dans le procès en incompétence qui nous est fait», s'inquiète un élu.

Pour déjouer cette fatalité, Jordan Bardella a, de son propre aveu, changé sa façon d'être en campagne. En 2019, le jeune homme lisait tout ce que l'on écrivait sur lui. Un commentaire acerbe pouvait le déstabiliser. Il n'avait que 23 ans, après tout. En 2024, il a donc voulu se rendre imperméable aux critiques. Il ne veut plus être atteint par ce qu'on dit de lui. La tête de liste RN s'est entourée d'une équipe fidèle, jeune et entièrement dévouée à sa cause : Victor Chabert, son conseiller spécial, ex-journaliste, venu du Parti socialiste ; Alexandre Loubet, son directeur de campagne, député de Moselle, ancien de Debout la France... «Il y a peut-être un sujet avec son entourage, un côté un peu « Yes man »», s'interroge un mariniste. Jordan Bardella s'est créé une forteresse d'où rien ne filtre. La preuve, les noms des hommes et des femmes choisis pour figurer sur sa liste resteront au coffre-fort jusqu'au moment où lui aura décidé de les dévoiler au public. Alors, pendant toute la campagne, les cadres RN se sont lamentés de ne rien savoir, de ne rien pouvoir influencer.

Le reste du temps, Jordan Bardella a, lui, foncé tête baissée vers les marchés et les foires de l'Hexagone. C'était la méthode de Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2022. Il a tiré sur ses zygomatiques pour les milliers de selfies que des électeurs, sympathisants ou même de simples citoyens, lui demandaient. À ses détracteurs, qui l'accusent de ne faire que de la « com » , il répond sans hésiter : «On me reproche les selfies, mais, contrairement au microcosme politico-médiatique, je ne suis pas déconnecté des Français». L'homme est surpuissant sur TikTok, le réseau social chinois préféré des ados, et Instagram, le royaume numérique des jeunes. Il y lit les messages que lui envoient les utilisateurs. Il a en revanche délaissé depuis longtemps la plateforme X (ex-Twitter). Car il sait que dans cette ère moderne, où la starification peut vite arriver, il est facile d'être tout aussi vite oublié. Ce qui suppose selon lui d'être partout, d'être sans cesse en mouvement, et d'avoir en permanence quelque chose à dire. Les trois ingrédients du succès numérique. Et peut-être électoral, à condition de réussir à transformer les likes en votes.

Était-ce une campagne facile pour Jordan Bardella ? «C'était une campagne sans faute», juge un député RN. Même si rien n'est jamais si simple, en réalité. Des cadres RN vont par exemple demander un « retex » (diminutif militaire - prisé des technocrates - pour « retour d'expérience »). «Il y a sûrement des choses à revoir sur l'organisation interne, sur la distribution des tracts,etc.», glisse l'un d'eux. D'autres plaident pour aller plus loin et ausculter cette campagne, qui doit préfigurer la présidentielle de 2027. «En réalité, la campagne de Bardella, c'est la continuité de celle de Marine LePen en 2022. Il n'y a pas de nouveauté», tranche un autre. Des élus se souviennent toutefois des moments de turbulences. Comme en novembre dernier, quand Jordan Bardella se prend les pieds dans le tapis en réponse à une question sur Jean-Marie Le Pen et l'antisémitisme. Avant de «subir les foudres du système» et de tenter de se rattraper. «On a vécu une campagne de second tour pendant six mois», souffle l'un de ses soutiens. En la matière, la double finaliste de la présidentielle, Marine Le Pen, a de l'expérience.

La candidate « naturelle » du RN pour 2027 sait qu'une mauvaise image peut coller très vite à la peau, et qu'il faut des années pour s'en défaire. C'est ce qu'elle avait dit un jour à Marion Maréchal, sa nièce, quand elle était encore au FN. Pour Jordan Bardella, l'enjeu était là aussi. En 2019, il était le louveteau, le « cyborg » , l'homme aux éléments de langage, le poulain de sa présidente. Un homme façonné davantage qu'un homme sincère ? Cinq ans plus tard, le voilà en « Monsieur Parfait » qui a décidé de séduire les chefs d'entreprise, les seniors, les électeurs de droite. «Mais c'est impossible d'être parfait», observe, lucide, un élu RN. Jordan Bardella n'est d'ailleurs pas passé loin du procès en arrogance, comme en a conscience un cadre.

Quelle histoire Jordan Bardella voudra-t-il raconter après les européennes ? Il faudra lire son livre. Au lendemain du scrutin, il reprendra la plume pour y apporter les dernières touches. Depuis que le projet est né, le titre a changé. La maison d'édition aussi. Le succès en librairie sera-t-il à la hauteur de celui qu'il rencontre dans les sondages ? Aujourd'hui, Jordan Bardella dépasse, dans quelques baromètres de popularité, celle qui l'a poussé vers la lumière, Marine Le Pen. Chez Emmanuel Macron, on y voit les graines d'une future trahison. Le président du RN balaie de la main ces insinuations. Il sait ce qu'il doit à sa championne, qui n'a pas hésité à entrer de plain-pied dans la campagne dans la dernière ligne droite. Pour mieux aider son poulain ? «Il n'y a qu'elle qui peut faire venir aux urnes les 13millions de Français qui ont voté pour elle au second tour en 2022», jure un de ses lieutenants. La candidate « naturelle » du RN en a surtout profité pour rappeler à tout le monde le ticket qu'elle a théorisé et qui «fonctionne à fond » , selon un stratège mariniste : son duo avec Jordan Bardella. À lui Matignon, à elle l'Élysée. Non l'inverse. Conquérir le pouvoir suppose parfois de renoncer à la subtilité pour faire dans la clarté. P. L.

Libération
samedi 8 juin 2024 517 mots, p. 6

événement européennes

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7 juin 2024 - Libération (site web)

Sans grand espoir, LR reste dans l'expectative

Victor Boiteau

Après un score catastrophique en 2019, la droite ne s'attend pas au miracle. Les résultats de dimanche pourraient déterminer l'avenir du parti.

Une ambition au rabais, à la hauteur d'un parti devenu chétif. A la veille du scrutin, Les Républicains n'espèrent pas grand-chose. Et ce serait déjà beaucoup. Le patron du parti Eric Ciotti rappelle souvent le score de 2019 : 8,48 %. Une gifle mémorable, mais le double du drame de Valérie Pécresse en2022. Une histoire de relativité, résumée par un dirigeant du parti : «Jusque-là, tout se passe comme prévu. On n'a jamais espéré faire plus de 7 %. Bellamy a fait 8 en 2019, sans Reconquête. L'objectif premier, c'est d'assurer un seuil de survie. Le deuxième, de remettre de la hiérarchie avec Zemmour. Et trois, si la macronie se décompose, c'est bon pour nous.»

Sauf accident électoral, la droite, à en croire les derniers sondages, devrait dépasser la barre des 5 % et s'épargner une disparition du Parlement européen. Une performance à mettre sur le compte de la tête de liste François-Xavier Bellamy, auteur d'une «belle» campagne, se réjouit-on chez LR. «L'ambiance n'est pas mauvaise», concédait le candidat au Cannet mercredi soir, juste avant son dernier meeting.

Selon lui, le «piège de l'indifférence» a été évité, malgré l'absence de «faits marquants». Appréhension. L'autre objectif, mettre la tête d'Eric Zemmour sous l'eau, est plus incertain. Le parti d'extrême droite décrochera-t-il le miracle des 5 % ? Les troupes LR y croient moyennement. Reste le score du camp présidentiel. S'il s'effondre, et que LR frôle la barre des 10 % - un autre miracle -, les caciques du parti se verront pousser des ailes. «Il y aura match pour l'électorat de centre droit», frétille un proche de Ciotti. Personne, en revanche, ne s'attarde sur la grande forme de Jordan Bardella Dépasser d'un cheveu les 5%, faire 6, 7, ou 8 Chez LR, ces quelques décimales ne cachent pas l'appréhension de sérieuses convulsions postscrutin. La tête de Ciotti sera-t-elle réclamée en cas de crash ? La pression autour d'un dépôt d'une motion de censure s'accentuera-t-elle? La piste d'une coalition avec Emmanuel Macron ressurgira-t-elle? Quid d'éventuels départs vers Horizons, le parti d'Edouard Philippe? Un paquet de questions qui bourdonnera aussi aux oreilles de Laurent Wauquiez et Xavier Bertrand, en service minimum lors de la campagne mais en plein échauffement pour 2027. «Pirate». La jeune garde, elle, pourrait dégoupiller à plus court terme. Si la liste plonge sous les 5%, le député du Lot Aurélien Pradié et ses proches loucheront sur l'appareil. La création d'un groupe parlementaire autonome est même sur la table. «A l'Assemblée, LR est un nongroupe, constate le député Raphaël Schellenberger. Il n'y a pas de discussions, pas de vision commune.» La bande de trentenaires imagine un groupe «plus petit, plus agile, plus carré sur ces positions», fermement dans l'opposition au pouvoir en place. «En mode pirate», conçoit un proche de Pradié. Et Schellenberger de prévenir: «On n'acceptera pas d'être simplement les méchants qui ont des choses à dire mais qui acceptent de se taire.»

Le Figaro, no. 24818
Le Figaro, samedi 8 juin 2024 1267 mots, p. 7

Politique

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7 juin 2024 - Le Figaro (site web)

La droite retient son souffle malgré la campagne dynamique de François-Xavier Bellamy

Si les sondages sont restés figés entre 7 % et 8 % d'intentions de vote, Les Républicains ont trouvé des raisons d'espérer une surprise dimanche, en saluant l'image du parti offerte par leur tête de liste depuis le début de la bataille européenne.

Conruyt, Claire, Galiero, Emmanuel

À la veille des élections européennes, la droite se pose davantage de questions qu'elle n'a de réponses. Une certitude persiste chez Les Républicains : le sentiment d'avoir mené un combat digne. «François-Xavier Bellamy ne pouvait pas faire meilleure campagne et il prouve que l'avenir de la droite ne s'écrira pas sans lui» , salue Bruno Retailleau. Car les obstacles étaient nombreux, internes aux LR pour certains ; techniques, aussi, avec un temps de parole limité et sans cesse menacé par le bal médiatique qu'ont mené le camp présidentiel et le Rassemblement national. Malgré tout, la tête de liste aura su imposer un ton, une voix et une ligne claire d'opposition. Sans que cela suffise à créer un espoir démesuré dans le parti, à quelques heures du verdict...

«Il ne faut pas se raconter d'histoires: à moins de 5%, il sera très compliqué pour Éric Ciotti de conserver la tête de l'appareil,résume un observateur de la droite. Et au-dessus, ce sera une sorte de statu quo. Au-delà un rebond...» Cette même source identifie au moins deux conditions favorables à la droite : Marion Maréchal sous la barre des 5 % et un score de la macroniste Valérie Hayer proche de celui des LR. «Dans ce cas, on peut commencer à écrire une nouvelle histoire», soutient-il. Éric Ciotti y croit : «Plus que jamais, nous avons un avenir. La liste de Macron, où figurent Renaissance bien sûr, mais aussi, le MoDem, Horizons, l'UDI, tourne autour de 15-16%! Qui peut dire que le jeu n'est pas ouvert?»

En cas d'effondrement du score dimanche, l'on imagine sans mal que certains chez LR n'hésiteront pas à condamner un triple échec : celui d'une candidature, d'une ligne politique et d'une présidence, trop droitières à leurs yeux. Pourtant, juste avant le scrutin, force est de constater qu'au-delà des idées défendues pour changer l'Europe, le style et la manière Bellamy en ont convaincu plus d'un au sein de sa famille politique. Comme si le député européen avait eu le mérite d'offrir une image rassurante de la droite, dans un parti lourdement affecté par son dernier échec à la présidentielle et fragilisé à l'Assemblée. « En tout cas, confie un ténor proche du candidat, si le résultat de dimanche est honorable, ce sera uniquement grâce à François-Xavier. »

Au fil de cette campagne, le régulier décalage observé entre la place de la droite dans les sondages (de 7 % à 8 %) et les remontées de terrain jugées positives aura suscité l'étonnement dans les équipes de Bellamy. Existerait-il une sous-estimation de l'étau dans lequel LR se débat depuis le premier quinquennat, entre le Rassemblement national et le macronisme ? Certains l'espèrent. Bellamy, lui, a tenté de s'en extirper en multipliant les offensives. Dénonçant la responsabilité directe d'Emmanuel Macron dans la «mise en scène» d'un duel entre lui et le parti de Marine Le Pen, le candidat de la droite a fustigé maintes fois l'interventionnisme du chef de l'État. Des temps forts de la campagne de LR, comme le fut le coup d'éclat du député européen contre les blocages de Sciences Po par l'extrême gauche, firent du bien au parti... Est-ce pour autant suffisant ?

Entre l'annonce de sa désignation, en janvier, et la dernière semaine, Bellamy aura pu compter sur une relative unité de la droite. En coulisses, certains ont pu soupçonner les ténors du parti de se limiter au « service minimum » , évitant ainsi de lier leur sort à l'issue d'un scrutin de tous les dangers. Finalement, de nombreux élus tels Laurent Wauquiez, François Baroin, David Lisnard, Valérie Pécresse ou encore, Aurélien Pradié, ont accueilli le candidat sur leurs terres. Même Xavier Bertrand, pas franchement réputé pour son dévouement à Bellamy, a reçu la numéro 2 de la liste, Céline Imart, et Emmanuelle Mignon, responsable du projet LR. «Dans ce parti d'autoentrepreneurs, ce n'est pas facile de faire campagne sans prendre les flèches de ceux qui vous reprochent d'être soit trop à droite, soit trop centré. Mais personne ne l'a bousculé », se réjouit un soutien. Un haut cadre ajoute : « Tout le monde a fait sa part, personne ne pourra se défausser.»

Malgré l'absence de dynamique dans les sondages, au-delà de l'épisode difficile de la composition d'une liste jusqu'à la dernière rumeur prêtant au président du Sénat des ambitions de premier ministre (ce que Gérard Larcher a fini par démentir), Bellamy n'a pas relâché son effort. Le candidat est monté au créneau pendant la crise agricole, contre le narcotrafic à Marseille, l'immigration illégale à Mayotte et à Menton, sur les sujets de défense à Nevers ou encore, au sujet des chrétiens d'Orient au Liban. Après quatre débats télévisés, un « 20 heures » sur TF1, deux apparitions chez Hanouna, un soin accordé à la presse régionale, les équipes jugent le parcours «sans faute». Et ponctué, estiment-ils, par de signaux positifs en fin de campagne comme la dernière envolée de 9 points de Bellamy en termes de popularité dans le baromètre mensuel Cluster 17 du journal Le Pointou la tribune parue dans le JDDdans laquelle plus de 3 000 élus appellent les électeurs à choisir un candidat « estimé au-delà de sa seule famille politique » et à voter «pour la seule liste de droite qui peut faire entendre la voix de la France en Europe».

Dans la dernière ligne droite, Bellamy s'est félicité d'une bonne résonance chez les élus locaux comme auprès du monde de l'entreprise où il espère convaincre un électorat déçu par la politique économique d'Emmanuel Macron avec le soutien du libéral David Lisnard, maire de Cannes et président de Nouvelle Énergie. «Contrairement au climat lors du lancement de cette campagne, quand beaucoup craignaient la répétition du score de la présidentielle, ils sont, à quelques heures du vote, ils sont de plus en plus nombreux à imaginer un atterrissage entre 9% et 10%», assure-t-on chez LR.

Juste pressentiment ou voeu pieux d'une droite en quête de perspectives ? Pour Éric Ciotti, LR aura « tout donné pour convaincre ». Saluant le combat de Bellamy, le patron de la droite est optimiste, se tournant déjà vers la prochaine présidentielle. « Nous avons traversé une multitude d'épreuves et malgré cela, depuis quelques mois, nous relevons la tête en multipliant les initiatives et en ayant le programme le plus solide de ces élections. Dès le lendemain de ces européennes, je souhaite que nous accélérions encore plus le rythme jusqu'à 2027. » Vendredi, dans une « Lettre aux Français » envoyée à la base de données de LR, juste avant la réserve, Bellamy a voulu adresser un ultime message : « J'ai tout donné. (...) Ces dernières années, j'ai vécu de grandes joies, des succès partagés, et des rencontres qui m'ont marqué pour toujours; comme bien des épreuves aussi, et des moments de doute où j'aurais pu tout arrêter. » Et s'il a « continué » , poursuit-il, « c'est parce qu'aujourd'hui chaque Français de bonne volonté, dans son quotidien, doit décider de continuer, quand il y aurait mille raisons d'être épuisé et d'arrêter. Continuer à y croire, à se lever, travailler, faire son devoir, continuer à défendre ses valeurs même à contre-courant, face à l'adversité. » Mercredi soir au Cannet, Céline Imart exhortait les siens à prendre le « risque de l'espérance ». Les urnes, dimanche, diront si la droite combative a eu raison d'y croire jusqu'au bout. ET E.G.

Le Figaro, no. 24818
Le Figaro, samedi 8 juin 2024 782 mots, p. 11

International

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7 juin 2024 - Le Figaro (site web)

En Italie, le pari de Giorgia Meloni

La première ministre italienne a pris la tête de la liste de son parti, espérant ainsi asseoir son influence en Europe.

Segond, Valérie

La couverture de TheEconomist, avec Giorgia Meloni de face, entre Marine Le Pen et Ursula von der Leyen de profil, ne pouvait mieux résumer l'équation pour la dirigeante italienne de ces élections européennes. Car ce qui s'y joue est précisément sa place et son influence en Europe. Entend-elle renverser la majorité avec une coalition des droites ? Ce n'est pour l'heure qu'un slogan, car les sondages n'y sont pas, et ils l'ont contrainte à changer de tactique. Mais qui choisira-t-elle ? La coalition de droite avec Marine Le Pen ou le pouvoir d'influence avec le PPE, sinon avec la chef de la Commission européenne ?

Pourtant, elle a mené une campagne classique, avec attaques nourries contre l'opposition et rafale de promesses sur la santé, l'immigration illégale, les aides, etc. En Italie, plus personne n'attaque frontalement l'Europe. Au pire on promet, comme la Ligue, «plus d'Italie, moins d'Europe». Ou on veut la changer, comme Fratelli d'Italia, qui affirme : «Avec Giorgia, l'Italie change l'Europe.» Car, si elle s'est imposée tête de liste, demandant à ses fans d'écrire «Giorgia» sur leur bulletin, c'est pour faire de ces élections un référendum sur sa personne.

Et démontrer que ses dix-neuf mois au pouvoir n'ont pas éloigné les électeurs qui en septembre 2022 avaient voté à 26 % pour elle. Le dernier sondage Ipsos la créditait de 26,5 % des voix. Mais la dynamique des deux semaines ne jouait pas en sa faveur. Quoi qu'il en soit, explique Lorenzo Castellani, politologue à l'Université Luiss : «Ce scrutin sera sans effet sur la tenue du gouvernement italien ni sur sa majorité.» «En revanche, estime Nicoletta Pirozzi de l'Istituto Affari Internazionali, si Fratelli d'Italia remportait plus de 26% des voix, cela renforcerait son influence sur les dynamiques des droites en Europe. »

Pour Giorgia Meloni, le véritable enjeu est là. Si elle peut espérer remporter jusqu'à 26 sièges pour son parti (soit 4 fois plus qu'en 2019) si les petits partis ne passaient pas la barre des 4 % en Italie, son objectif est de faire croître fortement le groupe des Conservateurs et réformistes européens (CRE), de 69 députés aujourd'hui. Mieux : d'en faire la troisième force devant les Libéraux de Renew Europe (RE). Europe Elects, qui agrège les sondages, prévoit 86 sièges pour RE et 75 pour CRE. Mais deux éléments pourraient déjouer cette projection : la recomposition des groupes à la droite de l'hémicycle, après le 9 juin. Ensuite, la marge d'erreur des sondages, qui captent mal les dynamiques des derniers jours.

Stratégie de troisième force

« La vraie bataille d'aujourd'hui est entre Giorgia Meloni et Emmanuel Macron » , résume un député européen de Fratelli d'Italia. D'où l'importance de la contribution de Reconquête, qui avec 5 ou 6 députés, pourrait être décisive dans la course à la troisième place, expliquant pourquoi Marion Maréchal a été reçue à Rome par Giorgia Meloni. «Certes,poursuit ce député , nous ne pouvons pas espérer une majorité de droite au Parlement, et en tout état de cause les élus du PPE, en particulier Forza Italia comme les Républicains, refusent encore toute alliance avec le RN. Mais, si les Conservateurs devenaient la troisième force, cela enclencherait une dynamique nouvelle entre toutes les droites européennes.»

Un tremblement de terre qui, s'il se produisait, pourrait entraîner d'autres répliques. À commencer par les nominations à venir. Si CRE devient décisif, le PPE devra présenter un président de la Commission qui ne lui soit pas hostile, et auquel Meloni, qui s'est pour l'instant montrée très prudente, apporterait son soutien politique externe. Ce qui permettrait de négocier ultérieurement le choix d'un commissaire italien de poids. Un exécutif plus à droite, en somme, dont dépendront les politiques de l'Union. Aussi, en attendant le verdict des urnes, l'idée n'est-elle pas tant de former un grand groupe nationaliste, comme le propose Marine Le Pen, lequel limiterait les possibilités d'alliances, que de parvenir à s'accorder sur l'orientation de quelques politiques clés pour les droites, en se posant en médiateur incontournable entre ces dernières et le PPE.

Il existe quelques obstacles de taille à cette stratégie de troisième force : «Giorgia Meloni a toujours dit jamais avec les socialistes, elle a affaibli son pouvoir de négociation,affirme le politologue de la Sapienza, Gianluca Passarelli. Et ni les socialistes, ni les libéraux de RE, ni même une partie importante du PPE, n'étant prêts à s'associer avec les Conservateurs, qui peut croire qu'elle arrivera à jouer ce rôle de troisième force?»

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 8 juin 2024 795 mots, p. AUJM8
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8 juin 2024 - Le Parisien

LFIiManon Aubry, dans l'ombre de Mélenchon

La tête de liste Insoumise n'a pas toujours eu beaucoup d'espace pour faire campagne, en raison de l'omniprésence dans les médias et sur le terrain d'autres figures de son camp. Au fil des semaines, pour exister, elle a durci son discours.

Pierre Maurer

Jeudi soir à Lyon (Rhône), le dernier meeting de Manon Aubry s'est conclu comme son premier meeting avait débuté : aux côtés de Jean-Luc Mélenchon. Le terme d'une campagne très clivante, où le sujet de la Palestine a pris le pas sur tout le reste, rythmée par les passes d'armes avec le candidat socialiste, Raphaël Glucksmann. L'occasion pour les ex-partenaires de la Nupes de découvrir une nouvelle facette de l'ancienne porte-parole d'Oxfam : celle d'une Insoumise à la « tête dure », intraitable avec ses anciens alliés, dans la droite ligne du chef tutélaire des Insoumis. « Elle fait une vraie campagne d'Insoumise, elle ne laisse rien passer. Toutes celles et ceux qui sont hostiles à Macron l'ont bien compris », loue le député LFI Hadrien Clouet.

Ce n'était pas une évidence au départ pour cette figure du Parlement européen depuis 2019, saluée pour sa force de travail. Au sein de la gauche, elle apparaissait jusqu'ici comme un rouage capable de nouer le dialogue, d'aplanir les relations et de se muer, parfois, en voix critique des positions de Jean-Luc Mélenchon, notamment sur le féminisme. À la veille du scrutin, cette image semble balayée.

Dès son lancement lors d'une convention, le 16 mars à Villepinte (Seine-Saint-Denis), Jean-Luc Mélenchon a chipé toute la lumière à sa candidate en décrétant que le scrutin du 9 juin « prépar[ait] l'élection présidentielle de 2027 ». Tout du long, le triple candidat à l'élection suprême s'est impliqué. Meetings, tournée dans les facultés, apparitions dans les quartiers populaires, déclarations polémiques sur l'antisémitisme... Ni en retrait ni en retraite. Très loin de la forme de « passage de relais » qu'imaginait Manon Aubry aux prémices de sa campagne.

« Rima et Jean-Luc écrasent un peu tout »

« On a échangé quasi toutes les semaines avec Jean-Luc », défend le député Matthias Tavel, directeur de la campagne. « Il nous a dit ce pour quoi il pouvait être utile. Dans certains territoires, comme à La Réunion ou à Évry (Essonne) par exemple, son nom est une force. Il s'est mis au service de cette campagne, du collectif, avec la liberté de création de tous les grands interprètes », sourit cet ex-collaborateur de Mélenchon. Manière de dire que le tribun a toujours conservé son propre tempo.

Débarrassés de la Nupes, les Insoumis ont fait bloc pour défendre leurs thèmes avec une logistique huilée, renforcée par le gain de 75 députés lors des dernières législatives. « La campagne s'est déroulée comme on l'avait voulu, avec une capacité à faire exister les sujets qu'on voulait mettre dans le débat. La Palestine, le protectionnisme, mais aussi le pouvoir d'achat, qui s'est invité dans les derniers débats télé », assure encore Matthias Tavel, dont l'enjeu a été « de mettre en place le piano pour pouvoir appuyer sur les touches au bon moment ».

L'une d'elles a résonné fort : Rima Hassan, une juriste franco-palestinienne à la septième place sur la liste. Engagée pour Gaza, active sur les réseaux sociaux, la jeune femme a appelé au « soulèvement », soutenant les mobilisations à Sciences-po et ailleurs. Elle a vu certaines de ses conférences interdites. De quoi concentrer sur elle les projecteurs. Au détriment de la tête de liste ? « Rima et Jean-Luc écrasent un peu tout, dont Manon », a reconnu un Insoumis.

Dans le camp socialiste, avec lequel les escarmouches n'ont jamais cessé, on estime que Manon Aubry « s'est fait voler sa campagne ». « Elle est coincée par une stratégie de campagne qu'elle n'a pas décidée. Là, ils ont décidé de mettre Rima Hassan tête de liste », cognait, au début du mois de mai, Pierre Jouvet, candidat sur la liste Glucksmann. « Je regrette qu'elle ait cédé à la pression de la facilité et des mensonges », s'agace lui aussi Olivier Faure, le patron du PS.

Pas de quoi la désarçonner. « On n'a rien à perdre dans cette élection. On a fait 6 % la dernière fois. J'y vais sans pression, en mode il se passera ce qu'il se passera », confiait récemment Manon Aubry. En fin de campagne, les sondages la jaugeaient autour de 9 % des intentions de vote, en dynamique. Son score final peut se révéler déterminant pour la recomposition à gauche. Les Insoumis le savent et s'en remettent au destin. Jeudi, Matthias Tavel et Manon Aubry ont eu leur train à trois minutes près. « La chance a tourné du bon côté, relève le directeur de campagne. Et on espère que ça ira jusqu'au bout. »

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_Politique, samedi 8 juin 2024 862 mots, p. AUJM6
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Rassemblement nationaliJordan Bardella, une course en tête... et en pantoufles

Le président du RN a mené une campagne en position de grand favori du début à la fin avec une stratégie sans risque fondée sur la forme et le vote anti-Macron.

Alexandre Sulzer

Assis à son bureau, Jordan Bardella a soif. Il s'empare d'une bouteille d'eau en plastique mais s'énerve contre le bouchon qu'on ne peut plus entièrement enlever. « Voilà, merci l'Europe ! » grince-t-il, en référence à la directive européenne de 2019 qui impose les bouchons indévissables. Dimanche, Jordan Bardella va pouvoir à nouveau remercier l'Europe. Grâce à elle, et pour la seconde fois, il va se retrouver hissé, sauf énorme surprise, sur la plus haute marche du podium électoral. Il sert de courir et de partir à point. Parti en tête dans les sondages, Jordan Bardella finit en tête sans jamais s'offrir le frisson de voir son avance entamée par ses adversaires.

La stratégie de sa campagne a été arrêtée il y a un an déjà : reproduire, sans originalité mais avec efficacité, celle de Marine Le Pen en 2022 : une « stratégie du selfie », bains de foule et sourires à gogo, dans les zones de force du RN pour mobiliser son électorat. « Le fief électoral de Jordan Bardella, ce sont les réseaux sociaux », constate un baron RN. La star de TikTok y peaufine une image sympathique, lisse et dépolitisée. Une arme de dédiabolisation massive. « L'attrait pour le jeunisme, je ne comprends pas. Mon fils de 16 ans trouve que le plus séduisant dans cette campagne, c'est Bardella ! » souffle, estomaqué, un président de région.

Autre axe de campagne : dévoiler au compte-gouttes, au fil des mois, une liste de « ralliements », connue seulement de Marine Le Pen et Jordan Bardella qui mènent eux-mêmes les entretiens d'embauche. « C'est une campagne très opaque. C'est frustrant mais efficace », lâche un député RN. Aucune prise de poids dans les rangs LR, contrairement à ce que le parti avait fait un temps miroiter, mais plutôt des profils « techniques », rassurants, pensés comme des clins d'oeil à l'électorat de droite : l'ancien patron de Frontex Fabrice Leggeri; l'essayiste Malika Sorel, vieille gloire du fillonnisme; l'avocat conservateur Alexandre Varaut, l'ex-policier Matthieu Valet...

Élargir la base... sans renier son programme

Pour élargir sa base, Jordan Bardella n'oppose plus le « peuple » aux « élites » mais entend s'adresser aux deux. Sans pour autant changer une virgule au programme de Marine Le Pen de 2022 ni même à celui des européennes de 2019, à peine relifté, le candidat multiplie les messages pro-business et les rencontres avec des chefs d'entreprise où il enchaîne les slogans comme : « Sans ses entreprises, la France s'éteint. Avec les entreprises, la France peut tout. » Creux ? Sans risque, en tout cas. « Nous jouons à deux jeux en même temps : un jeu de construction avec un discours contre la décroissance et un jeu d'esquive en évitant les pièges », glisse un stratège. Russie, immigration, alliés européens : le RN cherche à rassurer sans se renier...

« C'est comme au foot : quand on est en tête, on se contente de faire tourner la balle », sourit un parlementaire. Rien de mieux, surtout quand on est leader de l'opposition, que de réduire le scrutin européen à un « référendum anti-Macron ». Le duel avec la tête de liste Renaissance Valérie Hayer a lieu le 2 mai. « Vous n'êtes pas la candidate de l'esprit de finesse », « C'est triste pour vous, ça démontre votre impréparation »... Curieusement, Jordan Bardella reprend à son compte les saillies d'Emmanuel Macron contre Marine Le Pen de 2017. « C'était un renvoi d'ascenseur, un rappel à l'humilité à des gens qui se veulent des experts », confie-t-il en privé.

« On attend beaucoup plus de moi »

Lui-même n'est pourtant pas exempt d'arrogance quand il snobe les premiers débats télévisés (notamment sur Public Sénat qu'il qualifie de « coquelicot TV ») ou assure en marge d'un meeting qu'il ne « sait même pas à quoi ressemble » le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu. Ce qui ne l'empêche pas de dénoncer « l'excès d'arrogance » du Premier ministre lorsqu'il se retrouve en duel face à Gabriel Attal, le 23 mai. Sur le fond des dossiers, le président du RN joue toutefois sur la défensive. « J'ai trouvé Jordan un peu en dessous d'Attal. Mais quand j'ai vu les réseaux sociaux s'enflammer quand même pour lui... c'est un signe que la forme l'emporte désormais sur le fond », reconnaît un député RN influent.

« Ça n'a rien à voir avec 2019. On attend beaucoup plus de moi », confie Jordan Bardella, en rembobinant le fil de la campagne. Ses rivaux ont l'impression qu'il a fait une campagne en charentaises ? Pas lui. « Heureusement que je ne suis pas hypersensible ! » souffle-t-il, listant « les attaques » contre lui de ses concurrents au cours des débats télévisés ou l'émission « Complément d'enquête » qui lui était consacrée sur France 2. Dans les trois dernières semaines de campagne, il a pu compter davantage sur le soutien de Marine Le Pen, qui a enchaîné les matinales. « Ta communication ne doit pas disparaître derrière celle de Jordan », a conseillé un cadre à la patronne... S'il arrive à Jordan Bardella d'avoir soif, certains le soupçonnent aussi d'avoir très faim.

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_Politique, samedi 8 juin 2024 764 mots, p. AUJM6
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RenaissanceiValérie Hayer, les coulisses d'un chemin de croix

Donnée largement devancée par le Rassemblement national, la candidate de la majorité présidentielle a peiné à se faire entendre. Dans l'ombre d'Emmanuel Macron et de Gabriel Attal, omniprésents ces dernières semaines.

Pauline Théveniaud

Strasbourg, septembre 2023. François-Xavier Bellamy interpelle Valérie Hayer : « Bah alors, ça va être toi la tête de liste ? Ça doit être toi ! » lance le futur candidat les Républicains à sa collègue Renaissance. « C'est bizarre qu'il me dise ça... » songe alors l'intéressée, qui se souvient : « Ce n'était pas du tout dans ma tête, je comprenais encore moins que ce soit dans la sienne ! » Une scène prémonitoire. Une clé pour comprendre la suite. Valérie Hayer, qui se voyait initialement plutôt numéro deux, n'était pas prédestinée à conduire les troupes macronistes sur ce chemin de croix.

Un terme que son équipe abhorre, mais il n'empêche. « Dans l'opinion, on n'a rien bougé. Les gens s'en fichent, se désole une petite main. On a fait campagne dans le vide avec des sondages qui ne sont pas bons. » Et avec le défaitisme interne, dont témoigne ce député : « Il faut débrancher le cerveau, faire campagne et attendre l'impact. Mais j'en peux plus, c'est le crash de la Germanwings (accident causé en 2015 par le suicide du copilote). » Entre l'usure du pouvoir et la flambée de l'extrême droite, la bataille s'annonçait rude.

D'ailleurs, les candidats ne se sont pas bousculés. Jusqu'au mois de février, Emmanuel Macron a tenté de convaincre les ténors de son camp - Bruno Le Maire, Jean-Yves Le Drian - et essuyé autant de refus. Quand bien même son ambition l'a conduit à dire oui sans hésiter, l'eurodéputée entre dès lors en scène avec le sparadrap de la « candidate par défaut ».

La présidente du groupe macroniste Renew à Bruxelles est une experte des questions européennes. L'un de ses plus proches s'exaspère d'ailleurs d'entendre louer sa « résilience », son « courage », sur tous les tons : « C'est pas le Petit Chose ! » Mais cette inconnue du grand public est une vraie bleue des médias. Problème, cette bataille se joue essentiellement sur les plateaux et face à des adversaires aguerris. « Il ne fallait pas la choisir. Ou alors, il fallait la préparer dès septembre, ne pas la désigner toute seule, sans colistiers et sans programme », juge un député Renaissance en vue.

L'image d'une candidate sous tutelle

Seule, Valérie Hayer ne le sera plus du tout dans la dernière ligne droite. D'un excès à l'autre. Dès le début, le président avait prévu de s'impliquer dans ce combat qu'il juge « existentiel ». Quand bien même des députés s'alarment que des gens rendent les tracts dès lors qu'ils y voient sa photo, « Macron est persuadé qu'il va changer la donne », confie l'un de ses interlocuteurs. Tout son pari est de parvenir à « européaniser » les débats tout en jouant à fond le duel avec le RN. Las. Au fil des semaines, Jordan Bardella grimpe toujours plus haut dans les intentions de vote.

Pis, la campagne est sans cesse percutée par l'actualité nationale et « plombée », grogne-t-on dans la majorité, par les annonces du gouvernement, par exemple sur le tour de vis sur l'assurance chômage. « C'est comme si on lui mettait des pierres dans son sac, qui est déjà lourd », plaint une Marcheuse, y voyant autant de carburant électoral pour Raphaël Glucksmann (PS-Place publique).

Gabriel Attal, aussi, est omniprésent. Avec comme point d'orgue, lundi dernier, son irruption dans l'auditorium de Radio France en pleine interview de Valérie Hayer. Beaucoup dans la majorité y voient une illustration de ce qui les fait tiquer depuis le début. « Un paternalisme en mode La pauvre, elle n'y arrive pas, on va lui montrer. Alors qu'il aurait fallu lui laisser la place, la laisser s'exprimer, parler d'Europe », plante un cadre de la majorité. « C'est navrant », tranche un autre, redoutant « l'impact dans l'électorat féminin ».

Valérie Hayer, elle, s'agace. « Ça monte vraiment ce truc... Gabriel, sexiste, dans la bouche de Bellamy ? De qui se moque-t-on ! » enrage la candidate, en découvrant la polémique dans la voiture qui la conduisait au Havre (Seine-Maritime). Mercredi, sur RTL, elle s'est insurgée contre ces « polémiques à deux balles », se disant ravie du « soutien » du chef du gouvernement dont elle s'est rapprochée. « Elle a envie de dire : Merde, je n'ai pas fait une mauvaise campagne ! » décode un proche.

Sauf que le mal est fait. L'affaire a pollué sa dernière semaine, laissé l'image d'une candidate sous tutelle et d'un exécutif profitant de sa position pour faire campagne. Pile au moment où en plateau, en débats, en meeting, « elle se libère », applaudit son entourage. « Il aurait fallu un mois de plus », ressasse-t-on autour d'elle. Ou pas.

Libération
samedi 8 juin 2024 810 mots, p. 7

AUTRE

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7 juin 2024 - Libération (site web) MSN (France) (site web réf.)

En voie de reconstruction, le PS escompte prendre la tête de la gauche

Charlotte Belaïch

Le score de la liste menée par Raphaël Glucksmann devrait redonner du souffle à une formation sortie laminée de la présidentielle. Et qui pourrait compter sur lui pour 2027.

Chez les socialistes, on dit que les campagnes victorieuses commencent à Toulouse et se terminent à Lille, comme celle de Raphaël Glucksmann. «Ce sont les deux pôles historiques du socialisme», explique le député Arthur Delaporte. A moins que ce ne soit l'inverse, mais peu importe. Dimanche, le résultat a de bonnes chances d'avoir des airs de victoire pour les socialistes. Avec un socle à 12 %, selon les sondages, Raphaël Glucksmann a réanimé un parti qui avait récolté 1,7% des voix à la présidentielle. En tête de la gauche, il a aussi été la cible privilégiée des insoumis, qui ne lui auront rien épargné, l'assimilant à une résurrection du quinquennat Hollande, l'accusant d'ambiguïté sur Gaza ou laissant entendre qu'il était payé par des lobbys, à tort. L'eurodéputé, qui a longtemps voulu ignorer, a fini par assumer un face-à-face presque moral entre deux «rapports à la démocratie, à la vérité et à la violence». Raphaël Glucksmann a toujours nié une quelconque ambition prési- dentielle. Ceux qui le connaissent le croient, ils savent sa réticence à se mettre en avant, sa gêne à jouer le politique. Mais, peu à peu, son discours a changé. «Je ne prendrai pas le Thalys le 10», s'est-il longtemps contenté de dire pour signifier qu'il participerait à la reconstruction de la gauche en vue de 2027 plutôt que de se cloisonner à Bruxelles. «Nous sommes en train d'ouvrir un nouvel espace politique», revendique-t-il aujourd'hui.

«Confiance». «Sa voix va porter, mais je ne pense pas qu'il ait envie d'être candidat, affirme un cadre socialiste. Après, il sera très probablement poussé par son entourage et, qui sait, l'appétit vient en mangeant.» «Pas question de faire un truc solitaire», insiste en tout cas un proche, alors que certains, au PS, espèrent que le temps de l'hégémonie est revenu. Depuis le début de la campagne, Glucksmann veille à garder François Hollande et sa génération à distance. «Un de ses messages, c'est qu'il ne sera pas le représentant de la social-démocratie molle, c'est aussi ça qui marche», analyse Arthur Delaporte. Dans la foulée du 9 juin, il pourrait signer l'appel en préparation de l'économiste Julia Cagé, qui veut parasiter le récit des gauches irréconciliables et convaincre qu'uni, ce camp peut gagner. Olivier Faure, de son côté, élabore l'après. Le premier secrétaire du PS sera sur les plateaux télé dimanche soir pour saluer le score de sa tête de liste, dire son inquiétude face à la montée du RN et acter que les libéraux ne peuvent plus faire barrage. Seule la gauche, assure-t-il, peut offrir une alternative. Depuis bientôt un an, le député de Seine-et-Marne prépare discrètement la suite avec Marine Tondelier, son homologue écologiste, ainsi que des personnalités insoumises et communistes. Rien ou presque de ces rendez-vous n'a filtré. «Pour que ça fonctionne, il fallait de la confiance», explique un participant. Les insoumis présents, en désaccord avec la stratégie de leur mouvement, devaient aussi éviter les procès en trahison, fréquents dans leur camp.

Stratégie. La séquence qui s'ouvre dimanche pourrait être le moment de la clarification. Les insoumis opposés à leur direction «vont devoir rompre», estime un unioniste, qui promet que «tout va bouger» entre le 9 juin et l'automne, avec une concentration dans les deux semaines qui suivront le scrutin. La seule certitude, pour le moment, est la volonté de ce petit groupe qui représente toutes les gauches de construire un cadre collectif pour aboutir à une candidature commune en 2027. «Il faut plus qu'un comité de liaison, affirme l'un d'eux. A partir de là, il y a plein de questions: est-ce qu'il faut créer une confédération ? Mettre en place la double adhésion? Notre pari, c'est que la marque union est plus forte que la marque Mélenchon.» Olivier Faure veille à ne pas installer une confrontation avec le leader insoumis, dont la volonté de se présenter une quatrième fois fait de moins en moins de doute. Le socialiste ne veut pas rejouer les gauches irréconciliables, ni braquer l'électorat LFI, mais il admet aujourd'hui que la gauche unie ne pourra pas se ranger derrière Mélenchon. L'ancien socialiste a trop attaqué, trop heurté. Tous les sondages le donnent en outre perdant face à Marine Le Pen. Dès mardi, les socialistes débattront de leur stratégie pour l'avenir lors d'un conseil national. Nicolas Mayer- Rossignol, maire de Rouen, opposant interne d'Olivier Faure et partisan de l'affirmation du PS, a déjà prévu une conférence de presse juste avant. «Tout le monde va vouloir raconter sa propre histoire, prédit une socialiste. Mais je n'exclus pas des convergences.»

Le Figaro, no. 24818
Le Figaro, samedi 8 juin 2024 1225 mots, p. 3

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7 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Européennes : les enjeux, parti par parti, du der nier scrutin national avant 2027

Le camp présidentiel redoute un échec historique dimanche, au profit du RN et des sociaux-démocrates.

Service politique, du Figaro

Un seul tour de scrutin à la proportionnelle, 38 listes candidates en France et 358 millions d'Européens appelés aux urnes : les électeurs doivent choisir dimanche leurs élus au Parlement européen. 720 députés européens doivent être désignés sur le continent, dont 81 par les Français - ils doivent pour cela obtenir plus de 5 % des suffrages exprimés. Dernier scrutin national du mandat d'Emmanuel Macron, ce vote actualisera le paysage politique à trois ans de la prochaine élection présidentielle.

L'abstention peut-elle faire basculer l'élection ?

Il est un fléau qui n'épargne aucun candidat, pas même l'ultra-favori Jordan Bardella. Tous craignent que l'abstention de leur camp ne vienne amputer leur score. Annoncée à 52,5 % dans la dernière vague de notre « rolling » Ifop-Fiducial, la participation au scrutin dimanche s'annonce légèrement plus élevée qu'en 2019 (50,19 %) et beaucoup plus élevée qu'au plus bas historique de 2009 (43,1 %).

Reste qu'à peu près un Français sur deux compte ne pas se déplacer jusqu'à son bureau de vote dimanche. Autant de voix en moins pour chacune des listes. C'est pourquoi les candidats se sont activés jusqu'à la dernière minute de campagne, vendredi à 23 h 59, pour mobiliser leur base électorale. Les déceptions liées à une abstention plus élevée que prévu ne manquent pas. Par exemple lorsque le Rassemblement national s'est écroulé le jour du vote aux dernières élections régionales de 2021 parce que les électeurs marinistes ne s'étaient pas déplacés.

Le camp Macron sera-t-il victime d'un « vote sanction » au profit du RN ?

Marine Le Pen avait donné un objectif simple à Jordan Bardella : mener la liste du Rassemblement national (RN) à son plus haut. La candidate « naturelle » nationaliste voulait infliger la plus grande défaite possible à la majorité présidentielle, et donc à Emmanuel Macron. En 2019, la victoire a été trop juste. Avec 23,34 % des voix, le RN n'a devancé que de peu Nathalie Loiseau (22,42 %). Avec moins d'un point d'écart, ils ont d'ailleurs emmené le même nombre de députés à Strasbourg. Match nul ? Cinq ans plus tard, la situation est bien différente. Les sondages créditent Jordan Bardella de 33 % d'intentions de vote, contre 14,5 % pour Valérie Hayer. La candidate macroniste se rapproche du score des socialistes en 2014 (14 %), le plus bas résultat jamais réalisé à ce scrutin par un parti au pouvoir. Emmanuel Macron sera-t-il victime d'un « vote sanction » ? Quelles seraient les répercussions politiques si le RN engrange plus du double des voix par rapport à Renaissance ? À l'échelle européenne, cela renforcerait le score des nationalistes et diminuerait l'influence du groupe Renew, jusqu'alors charnière.

Raphaël Glucksmann s'imposera-t-il comme « deuxième homme » ?

«Personne ne nous avait vus venir.» Dans la dernière journée de la campagne, la tête de liste du Parti socialiste, Raphaël Glucksmann (6,19 % des voix en 2019), s'est félicitée de son niveau dans les sondages. Voilà plusieurs semaines qu'il est donné à quelques encablures de Valérie Hayer. Au point de nourrir l'espoir chez les sociaux- démocrates d'arriver en deuxième position, derrière Jordan Bardella.

Ce scénario placerait le Parti socialiste (PS) à un rang qu'il n'a plus occupé dans une élection nationale depuis les législatives de 2012, il y a plus d'une décennie. Inversement, le parti présidentiel n'a jamais été relégué en troisième position d'un scrutin national depuis sa création en 2016. Aucune enquête d'opinion n'a toutefois anticipé de croisement des courbes et les précédentes élections ont montré qu'une dynamique sondagière n'est pas toujours suivie d'un bon résultat dans les urnes.

Les Verts français disparaîtront-ils du Parlement européen ?

Les règles du scrutin sont ainsi faites qu'un score inférieur à 5 % empêche les listes concernées d'envoyer des députés au Parlement européen. Le couperet menace sérieusement les Verts français, crédités de 5,5 % des intentions de vote. Un tel scénario était inimaginable en début de campagne, tant les élections européennes profitent en général à l'écologie politique en France, à l'instar du score surprise de 13,45 % en 2019, grâce auquel le parti a envoyé un contingent de 12 eurodéputés à Strasbourg. Mais, cette année, la candidate Marie Toussaint s'est progressivement rapprochée du gouffre. Même si ses troupes continuent de se montrer confiantes, la campagne s'est muée dans les derniers jours en opération de sauvetage. «Imaginez un seul instant le cauchemar si ces élections se soldent (...) par l'absence d'eurodéputés écologistes», alertait récemment la tête de liste, répétant à l'envi un slogan tout trouvé : «Pas d'écologie sans écologistes».

LR implosera-t-il ou rebondira-t-il avec François-Xavier Bellamy ?

Les Républicains espèrent sauver huit sièges européens dimanche. Le risque d'implosion en cas de score catastrophique est une réalité mais pour la tête de liste François-Xavier Bellamy (8,48 % en 2019), un score de 8 % permettrait de limiter la casse après la dernière défaite présidentielle (4,78 %), dans un contexte nouveau marqué par la domination de Jordan Bardella côté RN, et l'irruption de Marion Maréchal chez Reconquête. La capacité des Républicains (LR) à capter les électeurs entre cette nouvelle concurrence à droite et la macroniste Valérie Hayer est une inconnue.

Mais malgré des sondages figés (7 % à 8 %), des rancoeurs liées à la liste LR et la rumeur de Gérard Larcher premier ministre, balayée par le président du Sénat, la droite achève cette bataille avec l'espoir d'un sursaut, consolidé par plusieurs constats : l'épuisement du macronisme, la qualité de la campagne LR, la neutralité de Nicolas Sarkozy et les coups d'éclat d'un candidat offrant l'image d'une droite intelligente et respectable. Prête aussi à se reconstruire sur une ligne d'opposition indépendante.

Le choix de LFI de centrer sa campagne sur Gaza s'avérera-t-il payant ?

C'est la petite surprise de la fin de campagne. Dans la dernière ligne droite, la liste de La France insoumise connaît une dynamique ascendante dans les sondages. Manon Aubry et les siens sont désormais donnés à 9 % des intentions de vote, contre 7 % la semaine dernière et 6,31 % en 2019. Les mélenchonistes sont persuadés d'être encore sous-évalués dans les enquêtes. «Je pense que nous allons faire un score à deux chiffres», a confié vendredi Mathilde Panot, la présidente du groupe La France insoumise (LFI). Les Insoumis y voient déjà la validation de leur stratégie d'axer essentiellement leur campagne sur le soutien à la cause palestinienne. Quitte à s'attirer les reproches de leurs concurrents - gauche comprise - qui les accusent de vouloir «s'approprier l'exclusivité» de cette lutte. Les troupes de Jean-Luc Mélenchon n'ont, par exemple, pas hésité à tomber sur les socialistes qui refusent d'utiliser le terme de «génocide»de la population gazaouie .

Marion Maréchal fera-t-elle plus de 5 % ?

C'est la grande question qui tourmente les proches de Marion Maréchal, tête de liste de Reconquête, mais aussi d'Éric Zemmour. Nouveau venu sur la scène des européennes, le mouvement nationaliste espère prendre sa revanche après la défaite de son champion au premier tour de la présidentielle de 2022 (7,07 % des voix), et aux législatives qui ont suivi.

Pendant cette campagne, l'ancienne députée Front national s'est donné pour objectif de remplacer Les Républicains menés par François-Xavier Bellamy. Le pari n'est pas en passe d'être réussi, même si les sondages la créditent de quelque 6 % d'intentions de vote. C'est Jordan Bardella, tête de liste du RN, qui a été la menace la plus réelle contre elle, en draguant avec insistance les électeurs zemmouristes.

Le Figaro, no. 24818
Le Figaro, samedi 8 juin 2024 746 mots, p. 7

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7 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Reconquête et Marion Maréchal à quitte ou double

Laubacher, Paul

Est-ce que le château de cartes s'effondrera le 9 juin au soir ? Reconquête s'apprête à vivre, pour la troisième fois de sa courte existence, une soirée électorale qui pourrait virer au cauchemar. Marion Maréchal arrivera-t-elle à passer la barre des 5 % nécessaires pour faire élire des députés européens ? C'est la question qui hante les cadres Reconquête, qu'ils soient plutôt proches d'Éric Zemmour ou de l'ancienne frontiste. Et qu'importe la finalité de ces élections européennes, une crise profonde pourrait s'ouvrir au sein du mouvement nationaliste.

Fondé par Éric Zemmour en décembre 2021, Reconquête voulait prendre sa revanche après les cinglantes défaites au premier tour de la présidentielle de 2022, puis lors des législatives qui ont suivi. En septembre dernier, il y avait beaucoup d'optimisme au sein du mouvement. Marion Maréchal avait eu ce qu'elle voulait, une déclaration de candidature tôt pour mener une longue campagne. Un stratège de Reconquête analysait l'enjeu du scrutin : «Notre objectif, c'est de mobiliser notre base, nos 2,5 millions d'électeurs de la présidentielle. Sociologiquement, c'est un électorat qui va voter. Cela pèse dans une élection où l'abstention est forte et différenciée.» La logique se tenait.

Mais rien ne s'est passé comme prévu. La campagne pour les élections européennes, menée par Marion Maréchal, s'est plutôt apparentée à un long purgatoire. L'ennemi était à la fois à l'intérieur, tant la greffe n'a jamais pris entre la nièce de Marine Le Pen, ancienne députée FN, et l'éditorialiste qui se rêve encore un destin politique, et à l'extérieur, tant Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), s'est fait un malin plaisir d'aller séduire, presque sans difficulté, les électeurs zemmouristes. Une défaite secouerait durement Reconquête, freinant les ambitions d'Éric Zemmour et de Sarah Knafo pour 2027. Le procès de la campagne de Marion Maréchal se ferait à couteaux tirés. Et même si la liste nationaliste réalise le score que lui prédisent les sondages, autour de 6 %, ce sera la crise tout de même, le conflit entre Marion Maréchal et les proches d'Éric Zemmour ayant atteint son paroxysme. La rupture est-elle inévitable ? Un proche de Marine Le Pen s'amuse des déboires de Reconquête : «Ils veulent l'union des droites mais il faudrait déjà qu'ils soient unis au sein même de leur parti.»

Défiance et soupçon

Dans cette crise interne et politique, il y a la partie visible de l'iceberg. Que répondre aux attaques de Jordan Bardella qui décrit la liste Reconquête comme une opération politique «inutile» ? Marion Maréchal n'a pas souhaité alimenter le duel avec son «concurrent» mariniste. N'est-elle pas aussi populaire parmi les électeurs marinistes que zemmouristes ? N'est-elle pas la nièce de Marine Le Pen ? Elle avait une stratégie : prendre la place des Républicains (LR) et mettre à terre François-Xavier Bellamy, qu'elle connaît plutôt bien. Du RN, elle préfère souligner l'éventuelle «complémentarité» au Parlement européen, un probable travail «commun» sur plusieurs sujets. Tout juste dit-elle qu'il existe des différences avec son ancien parti sur l'assistanat, l'économie ou encore l'Islam.

Le son de cloche était complètement différent du côté de l'entourage d'Éric Zemmour et de Sarah Knafo, vice-présidente de Reconquête, 3e sur la liste, et compagne du patron du parti. Selon eux, la principale menace était bien incarnée par l'héritier de Marine Le Pen. D'où l'offensive qu'ils ont menée contre le RN dès qu'ils étaient sur un plateau télévisé. « Le vote Bardella est un vote deux fois inutile » , lâche Éric Zemmour sur BFMTV trois jours avant la fin de la campagne.

La partie cachée de l'iceberg est plus lourde de sens. Entre Marion Maréchal, Éric Zemmour et leurs proches respectifs, il y avait bien de la défiance, du soupçon, des critiques acerbes. Il y a surtout une conception différente du rôle que doit avoir Reconquête sur l'échiquier politique. Un concurrent du RN ? Le parti qui doit détrôner Marine Le Pen ? Un futur allié en vue de l'élection présidentielle de 2027 ? En août 2021, avant d'être candidat à la présidentielle, Éric Zemmour avait donné le ton et lancé sa campagne avec une seule phrase cinglante : «Tout le monde sait que Marine LePen ne peut pas gagner, même elle.» Il avait quand même appelé à voter pour elle du bout des lèvres au soir du premier tour. Marion Maréchal, elle, a toujours dit que Marine Le Pen ne pouvait pas gagner... seule. Elle avait rejoint Éric Zemmour en mars 2022, en pleine présidentielle, mais son constat n'avait pas changé. Les graines de la division étaient déjà là. P. L.

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_Politique, samedi 8 juin 2024 531 mots, p. AUJM10
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8 juin 2024 - Le Parisien

VertsiLa campagne sous les radars de Marie Toussaint

Dans une période où le thème du dérèglement climatique était loin d'être prioritaire, la tête de liste écologiste Marie Toussaint a eu toutes les peines du monde à exister. Son camp a toutefois sonné la mobilisation générale pour éviter qu'elle ne passe sous la barre des 5 %.

J.D.

« J'assume un côté expérimental », confiait-elle fin novembre. À l'heure de se lancer, la tête de liste écologiste, Marie Toussaint, promettait une « campagne sensible », tout à son mantra de la « douceur en politique » (elle a d'ailleurs longtemps refusé de cibler ses concurrents), admettant néanmoins que son camp évoluait avec « un vent de face ».

Las, l'eurodéputée sortante, juriste spécialisée en droit international de l'environnement, a traversé ces derniers mois sans jamais parvenir à créer une dynamique. Il y a un an, elle était donnée à 10 %. Mais les intentions de vote pour sa candidature sont tombées à 6 % dans notre dernier sondage Ipsos, se rapprochant dangereusement du seuil des 5 % requis pour envoyer des eurodéputés au Parlement européen. Et très loin des 13,4 % rassemblés par Yannick Jadot, le troisième homme du scrutin de 2019.

« Ce qu'elle vit, c'est ce qu'on a vécu pendant la campagne d'Hidalgo », souffle un cadre socialiste. Comprendre une campagne où rien n'imprime. Ses premières propositions de lutte contre la pauvrophobie ou de création d'un veto social à l'échelle européenne tombent à plat. Mis à part l'eurodéputé-paysan Benoît Biteau pendant la crise agricole, on n'a pas beaucoup vu les colistiers, dans un dispositif centré autour de la tête de liste. « Tout était flottant. Et notamment le positionnement politique, ce qui a posé un vrai problème », soupire un cadre écolo. Pour qui « marteler qu'il ne peut y avoir d'écologie sans écologistes, c'était peut-être vrai il y a quinze ans mais aujourd'hui, ça se discute ».

L'heure de la mobilisation générale

Conséquences, la tête de liste PS - Place publique, Raphaël Glucksmann, a progressivement rogné sur son électorat. « Les Verts se sont recroquevillés sur les environnementalistes purs et durs et ont oublié d'incarner l'Europe alors que leur électorat est très proeuropéen », analyse-t-on dans le camp Glucksmann.

Une députée écologiste soutient pourtant que Marie Toussaint n'a pas démérité. « Dans les débats, elle ne s'est pas fait écraser. Ce n'est pas une junior. » Mais la même explique que l'écologiste a pâti du contexte de recomposition à gauche qui a nourri un match LFI-PS : « L'enjeu, très national, a tourné autour de quelle gauche il fallait pour la France, or ce n'est pas notre débat. »

Ces dernières heures, les écologistes ont sonné la mobilisation générale pour provoquer un sursaut et éviter l'un de leurs pires scores aux européennes, une élection qui leur est traditionnellement favorable. « Même si on évite la catastrophe industrielle, on sera derrière LFI, et ce sera un mauvais résultat », lâche un cadre écolo. « Il ne faudra alors pas exonérer la direction du parti de sa responsabilité pour seulement accabler Marie », poursuit-il. Avant même le 9 juin, les couteaux sont déjà tirés chez les Verts.

Libération
samedi 8 juin 2024 402 mots, p. 19

autre

A Bayeux, Macron commémore la «renaissance» de la France libre

Laure Equy A lire en intégralité sur Libé.fr

Sur les pas du Général. Après les maquisards de Saint-Marcel et les victimes civiles des bombardements à Saint-Lô, après les soldats alliés débarqués sur les plages normandes, Emmanuel Macron a rendu hommage au chef de la France libre vendredi, sur la place Charles-De-Gaulle à Bayeux. «Pour la première fois [depuis quatre ans], une foule française entend un chef français dire que l'ennemi est l'ennemi, que le devoir est de combattre», rappelle le président de la République, racontant l'arrivée le 7 juin 1944 de De Gaulle dans la sous-préfecture du Calvados, sous les vivats, pour y rétablir l'autorité de l'Etat français sur les zones libérées. «Depuis 1940, le général de Gaulle insufflait l'espérance. A Bayeux, il incarne la renaissance», reprend-il. Lors de cette cérémonie «du retour de la souveraineté républicaine», où il retrouve le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, et son ancienne Première ministre, Elisabeth Borne, députée du département, le Président décline une anaphore: «La France renaît.» L'épisode permet à Emmanuel Macron de broder autour d'un mantra qu'il affectionne, la «renaissance» -nom, tiens, tiens, du parti présidentiel -, l'idée que le pays a les ressorts pour se relever de toutes les épreuves et écrire «un avenir de progrès». Si les indications de son entourage laissaient présager un bouquet final, Macron, pour le dernier discours de son périple mémoriel en Normandie, a fait court et sobre. Tout juste un parallèle très implicite entre passé et présent, dans sa conclusion: «Quand les temps sont difficiles, quand la peur ou la résignation menacent de vaincre, toujours, voilà la France, notre devoir et notre chance.» Le chef de l'Etat avait, il est vrai, tiré toutes ses cartouches la veille, en bouclant les commémorations du D-Day, par une interview sur TF1 et France 2. Balayant les accusations des oppositions qui lui reprochaient de prendre toute la lumière médiatique pour faire campagne, à trois jours des européennes, il a fait mine de ne pas comprendre et jugé que c'était son «rôle d'intervenir». Cash sur les risques de blocage des institutions européennes en cas de poussée de l'extrême droite en France et dans les autres pays de l'UE, le 9 juin, il a appelé à «un réveil», prenant les rênes de la campagne de la candidate Renew, Valérie Hayer, en mauvaise posture dans les sondages. Gardien de la mémoire et maître de cérémonie le matin, patron de parti le soir.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 8 juin 2024 679 mots, p. AUJM8
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8 juin 2024 - Le Parisien

Les républicainsiFrançois-Xavier Bellamy ou le combat contre « l'indifférence »

La tête de liste LR s'est félicitée d'avoir réussi à éviter « le piège de l'indifférence » dans une campagne où il aura bataillé pour exister. Avec l'espoir que cela suffise dimanche dans les urnes, alors que les sondages le donnent invariablement bloqué à 7 %.

Quentin Laurent

Chute au skatepark de Cannes. « Il faut savoir tomber pour se relever ! » sourit François-Xavier Bellamy, à quelques mètres. La tête de liste des Républicains clôt sa campagne de terrain ce jeudi matin, sur la Croisette, en compagnie du maire, David Lisnard. Pour l'eurodéputé, 2024 était en partie une histoire de revanche, après des européennes qui l'avaient vu chuter sans casque ni genouillères cinq ans plus tôt, et aller timidement s'excuser devant les pontes de LR, pour un score jugé catastrophique : 8,48 %.

Un mandat européen sérieux et un accident électoral plus douloureux (Pécresse en 2022 et ses 4,78 %) plus tard : revoilà le poli philosophe en première ligne, tête de liste par défaut - Éric Ciotti lui a cherché une alternative en vain - mais content d'en être. Des résolutions issues de 2019 plein les poches : s'astreindre à ne plus marteler que deux ou trois mesures phares, et adieu la foule de meetings remplis de gens déjà convaincus.

« Cette élection se fera dans les débats, dans les médias. Il faut chevaucher l'actualité pour faire passer des messages », expliquait le chef des sénateurs LR, Bruno Retailleau, au printemps. Le conseil a été passé tel quel à Bellamy. « Il a compris que la politique, ce n'est pas de la philosophie. C'est archaïque, un rapport de force », poursuivait le sénateur. L'idée a fait son chemin : alors que, campagne battante, aucune de ses idées ne semble percer le mur du son médiatique, Bellamy se met à bondir, avec une agilité certaine, sur les polémiques qui secouent l'actu (blocage de Sciences-po, ingérences chinoises...). Au moins, il existe dans la campagne. Idem dans les débats : plus musclé, moins policé. « J'ai appris le combat politique. J'avais le cuir moins épais en 2019 », confie-t-il.

Un chemin pavé d'embûches

Il aura aussi fallu enjamber quelques embûches. Et LR a ce talent de se les concocter maison. Pêle-mêle : une liste européenne labellisée en interne « Ciotti-Wauquiez » en forme de couleuvre pour Bellamy, qui refusait de voir les Nadine Morano ou Brice Hortefeux en position éligible; « l'inquiétude » autour d'un Gérard Larcher qui refuse un temps de fermer la très hypothétique porte menant à Matignon; ou ce tweet de LR jugé racoleur sur l'Algérie, qui fera bondir nombre de cadres du parti. Aussi, Bellamy peine à desserrer l'étau entre le RN et les macronistes, avides de faire de ces élections un nouveau duel.

« Au Parlement européen, ce duel n'existe pas ! » martelle sans cesse l'ancien prof, rappelant que c'est toujours « sa » famille, le PPE, qui domine à Bruxelles. Sans réussir à imposer un autre récit, comme celui du retour du clivage gauche-droite, que la candidature en dynamique de Raphaël Glucksmann aurait pu participer à réanimer. « Le rejet (de Macron) se traduit par un autre vote, qui est Bardella », observe le maire (LR) de Cannes, David Lisnard. Sans compter la liste Reconquête, qui aspire à mordre Bellamy aux mollets. Durant toute la campagne, les enquêtes promettent peu ou prou 7 % à la droite.

Une interrogation partagée en interne : la campagne du candidat aura-t-elle la moindre influence sur son score quand on connaît la pesanteur électorale désormais exercée par la marque LR ? « Cette campagne n'aura pas été facile. S'engager pour notre famille politique [...], cela suppose du courage », a débuté Bellamy jeudi soir, au meeting du Cannet, se félicitant juste avant d'avoir « réussi à éviter le piège de l'indifférence ». Une ambition modeste, mais l'objectif a toujours été de sauver les meubles. Et pour LR de ne pas disparaître du Parlement européen. Une chute dont il serait difficile de se relever.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_24 Heures en Region, samedi 8 juin 2024 557 mots, p. AUJM18,AUJM19,AUJM19,AUJM20

Auvergne - Rhône-Alpes Déjà tagué... À peine aménagé

Auvergne - Rhône-Alpes

Déjà tagué...

À peine aménagé et avant même son inauguration, un passage piéton aux couleurs arc-en-ciel LGBTQ + dans le quartier sensible de la Guillotière à Lyon (Rhône) a été tagué. Cette initiative avait été vivement critiquée par certains habitants homophobes qui ont appelé, sur les réseaux, à dégrader l'aménagement. Ce qui a fini par arriver deux jours après sa réalisation...

Franche-Comté

Pas d'assesseur

La maire écologiste de Besançon (Doubs), Anne Vignot, a écrit au ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, au sujet des difficultés des municipalités à recruter des assesseurs en vue des élections européennes. Le code électoral interdit de les rémunérer. Pour les élections départementales, la mairie avait recruté des étudiants en CDD d'agents municipaux de deux jours.

Bretagne

Le chantier continue

Le département du Finistère et l'Office national des forêts (ONF) ont annoncé un nouveau chantier d'ampleur pour continuer de remédier aux dégâts engendrés par l'ouragan Ciaran, le 2 novembre dernier. L'objectif est de finir de sécuriser les itinéraires des GR 34 et 37 (Landévennec, Argor, Huelgoat, notamment) pour les nombreux marcheurs.

Corse

Un CHU sur l'île ?

La commission des Affaires sociales de l'Assemblée nationale a voté, mercredi, la proposition de loi (PPL) portée par le député nationaliste de Corse-du-Sud, Paul-André Colombani. Elle demande la création d'un centre hospitalier universitaire dans toutes les régions de France, la Corse étant la seule à ne pas en disposer. La PPL sera présentée le 13 juin.

Grand-Est

Grève illimitée

Les facteurs du secteur de Saverne (Bas-Rhin) ont entamé une grève illimitée jeudi. Le syndicat CGT dénonce des modifications permanentes qui altèrent la qualité du travail. Le syndicat réclame aussi une prime de 300 € par facteur. Un piquet de grève est mis en place devant les centres où le courrier n'est plus distribué, à Molsheim, Barr, Saverne, Obernai, etc.

Hauts-de-France

Fast-food Michou

Natif d'Albert (Somme), Michou, 22 ans, qui compte 9,7 millions d'abonnés sur YouTube, ouvre ce samedi à Amiens (Somme) son premier fast-food baptisé Mealy. Le concept repose sur la découverte de saveurs venues des quatre coins du monde. Michou sera présent pour l'inauguration, ce qui devrait attirer de nombreux fans. D'autres restaurants devraient ouvrir en France.

Occitanie

Fin du tennis

Placé en liquidation judiciaire, le Stade toulousain Tennis Club a fermé ses portes fin mai à Toulouse (Haute-Garonne). Le club accuse des pertes financières estimées à 800 000 €. Neuf professeurs se retrouvent au chômage et près de 1 100 licenciés sans structure d'entraînement puisque les 17 courts du club ont été fermés.

Pays de la Loire

Tram coupé à Nantes

La ligne 2 du tramway sera coupée tout l'été à Nantes (Loire-Atlantique). La circulation est stoppée entre le 23 juin et le 1 er septembre pour remplacer plus de 3 km de rails en centre-ville. Près de 420 tramways circulent chaque jour sur ce parcours. Depuis le lancement de la ligne en 1992, le système a été « fragilisé » et les rails usés. Des bus relais sont mis en place.

Provence-Alpes- Côte d'Azur

Série noire en mer

Avec le début de la saison touristique, les accidents en mer se multiplient. En une semaine, quatre personnes ont perdu la vie dans le Var alors qu'elles pratiquaient la plongée sous-marine. Le Cross Méditerranée annonce un renforcement des contrôles. Ses interventions ont augmenté de 33 % dans la région depuis 2021.

Libération
samedi 8 juin 2024 613 mots, p. 8

événement européennes

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7 juin 2024 - Libération (site web)

Les Ecologistes sentent le vote tourner

Charlotte Belaïch

Desservi par un contexte moins porteur et une campagne parfois laborieuse, le parti vert s'attend à un net recul par rapport aux 13 % recueillis en 2019.

Après une campagne difficile, passée à dire que tout allait bien, les écolos ont fini par changer de méthode, en appelant leurs électeurs au secours. Alors qu'ils se rapprochaient dans les sondages de la barre des 5 %, sous laquelle ils n'enverraient pas d'eurodéputé au Parlement européen, les soutiens de Marie Toussaint ont martelé un message dans la dernière ligne droite : «Pas d'écologie sans les écologistes.» «Empoignez cette élection et déjouez les pronostics, a lancé la tête de liste lors de son dernier meeting, à Aubervilliers le 2 juin. J'en appelle à votre mobilisation. J'ai besoin de vous, l'écologie a besoin de vous.» «Notre électorat est politisé et sensible au risque de disparition des écolos du Parlement européen», se rassurait un élu.

Les écolos partaient pourtant sûrs d'eux à l'assaut d'un scrutin qui leur est traditionnellement favorable. En 2019, Yannick Jadot, qui menait la liste, était arrivé en tête de la gauche avec plus de 13 % des voix. Marie Toussaint, beaucoup moins identifiée, a passé la campagne prise en étau entre socialistes et insoumis, alors qu'elle-même aurait souhaité une liste unitaire. «Elle a un problème de positionnement. On ne sait pas à quoi elle sert, ce qu'elle porte», juge un député socialiste.

Responsabilité. Les écolos rappellent de leur côté que le contexte, avec un recul de la cause environnementale, joue contre eux. «Il y a cinq ans, tout le monde était écolo, tous les candidats lavaient plus vert que vert», a rappelé Yannick Jadot lors du dernier meeting. Les appels à la responsabilité des électeurs écolos suffiront-ils à enrayer la chute provoquée par la tentation du vote utile en faveur des listes de gauche en tête des sondages?

Bien qu'ils se disputent le même électorat, leurs partenaires socialistes espèrent ne pas les voir tomber sous la barre des 5%. La secrétaire nationale des Ecologistes, Marine Tondelier, qui a toujours dit que la gauche devrait se retrouver après la bataille des européennes, fait partie d'un cercle très restreint qui prépare la suite depuis des mois. On y retrouve quelques représentants de la direction du PS, mais aussi des personnalités communistes et des frondeurs insoumis, en rupture avec la stratégie de Jean-Luc Mélenchon. Dès dimanche, ils devraient clamer leur inquiétude face au score de l'extrême droite, affirmer que la gauche unie peut être une alternative, et lancer, dans les jours qui suivront, une dynamique vers une candidature commune en 2027.

Suite. Une stratégie qui devrait être majoritaire chez les verts, mais qu'un très mauvais score fragiliserait. «Sous les 5 %, Marine [Tondelier] va être remise en question, or on a besoin de partenaires solides, affirme un socialiste. Elle est très sur notre ligne, alors que certains écolos sont pour plus de coopération avec Mélenchon.» Depuis son arrivée à la tête du parti, l'élue d'Hénin-Beaumont a plusieurs fois dénoncé les méthodes brutales des lieutenants insoumis, quand une personnalité comme Eric Piolle, également impliqué dans les discussions unitaires, répète que «Mélenchon n'est pas le problème». Déjà, au sein des Ecologistes, certains appellent à l'organisation d'un congrès l'hiver prochain pour faire un bilan des européennes et parler de la suite. Les écologistes ont aussi en tête les municipales de 2026. Ils rêvent de nouvelles conquêtes, à Lille voire à Paris. En 2020, portés par leur score aux européennes, les verts avaient gagné Strasbourg, Lyon ou encore Bordeaux. A l'époque, ils pensaient bientôt remplacer une social-démocratie abîmée. Cinq ans plus tard, ils vont devoir écrire une autre histoire.

Libération
vendredi 7 juin 2024 357 mots, p. 13

AUTRE

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6 juin 2024 - Libération (site web)

Aide à mourir : le tiers ne pourra pas administrer la substance létale

Nathalie Raulin

Une victoire en demi-teinte pour les partisans de la légalisation de l'aide à mourir. Jeudi, en dépit du feu roulant de critiques émanant des bancs du parti Les Républicains et du Rassemblement national, l'Assemblée a adopté en séance publique par 88 voix contre 50 l'article du projet de loi sur la fin de vie qui définit et instaure l'aide à mourir.

Mais non sans avoir au préalable modifié le texte sur un point clé: la possibilité pour un tiers d'administrer la substance létale au patient éligible à l'aide à mourir a disparu. Après s'être fait retoquer des centaines d'amendements, visant à supprimer ce chapitre de la loi ou le vider de tout contenu opérationnel, les orateurs du groupe LR en ont placé un dans le mille. Sur proposition de la députée Christelle Petex, ils suggèrent de restreindre aux seuls soignants la possibilité de donner la mort, de sorte à garantir une «supervision médicale adéquate» et préserver les proches de conséquences potentiellement traumatiques. De quoi répondre aux préoccupations qui s'expriment jusque dans les rangs de la majorité présidentielle. «L'administration par un proche est une très mauvaise idée», estime la députée Renaissance Laurence Cristol, arguant de son expérience de médecin spécialiste en oncogériatrie. Relevant qu'aucun pays au monde n'a adopté une disposition de ce type, sa collègue Astrid Panosyan-Bouvet lui fait écho : «Les conséquences d'un tel acte ne sont pas évaluées pour des non-professionnels.» Pourtant, selon le député Renaissance David Valence, sur la même ligne que le rapporteur général du texte, le député Modem Olivier Falorni, cette innovation «rassure les soignants [ ] et rassure aussi ceux qui sont malades et leur donne la garantie qu'ils auront toujours une solution». Mais côté gouvernement, l'opposition à la réécriture réclamée par LR est molle. «L'important, c'est que le texte devienne effectif et que la personne qui a demandé à bénéficier [de l'aide à mourir] puisse en bénéficier», élude la ministre du Travail, de la Santé et des Solidarités, Catherine Vautrin, très présente depuis le début des débats. Soumis au scrutin, l'amendement Les Républicains a été adopté par 43 voix contre 42.

Le Monde
France, vendredi 7 juin 2024 1619 mots, p. 11
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6 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Redoutant une défaite aux européennes, la majorité se projette dans l’après

Soucieux de minimiser les conséquences nationales d’une possible déroute électorale lors du scrutin du 9 juin, le chef de l’Etat paraît tenté par le statu quo dans les semaines à venir

Robin D’Angelo et Claire Gatinois

Ce lundi 3 juin, Emmanuel Macron est « en pleine forme » au dire des convives réunis dans la salle des fêtes de l’Elysée. Le temps devient, enfin, estival sur Paris, et le chef de l’Etat, qui remet la Légion d’honneur à Renaud Muselier, le président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, semble avoir admis la déroute qui se profile dimanche 9 juin, lors des élections européennes. C’en est fini du déni et des calculs arithmétiques où le président de la République expliquait par A + B que le score du camp présidentiel pouvait aller au-delà de 20 %. « Il ne donne plus de chiffres », respire un proche du chef de l’Etat, alors que l’enquête de l’institut Ipsos pour Le Monde , publiée lundi, crédite la liste portée par Valérie Hayer de 16 % des intentions de vote. Un coup de tonnerre est plausible avec une liste du Rassemblement national (RN) conduite par Jordan Bardella, qui pourrait rafler plus de 30 % des suffrages. Et personne n’exclut tout à fait l’hypothèse que la liste macroniste finisse en troisième position, derrière celle du candidat de la gauche modérée, Raphaël Glucksmann.

Un tel tsunami obligerait le chef de l’Etat à réagir et, sans même attendre le verdict des urnes, les scénarios de l’après se dessinent. Emmanuel Macron écoute, depuis des semaines, les suggestions des uns et des autres. Doit-il nouer une coalition avec Les Républicains (LR) pour remédier au problème de sa majorité relative au Parlement ? Changer de premier ministre ? Envisager une dissolution de l’Assemblée nationale ? Proposer un référendum pour redonner la parole au peuple ? Le président de la République « ne dit rien mais il a sa stratégie dans sa tête », veut croire Renaud Muselier.

Après « l’initiative politique d’ampleur », annoncée à l’été 2022, puis le « grand rendez-vous avec la nation » promis fin 2023, on entend désormais parler à Matignon d’une « initiative majeure ». Laquelle ? « Mystère et boule de gomme », résume Hervé Marseille, sénateur des Hauts-de-Seine et président de l’Union des démocrates indépendants (UDI).

Le chef de l’Etat, qui n’aime guère agir sous la pression, pourrait surtout être tenté par le statu quo. Le scrutin du 9 juin, « c’est l’élection de députés européens, et la conclusion sera donc, d’abord, européenne », a-t-il prévenu dès le 5 mai, dans un entretien à La Tribune Dimanche. Sans conséquence nationale, donc. « Etre inerte, c’est déjà être en mouvement », théorise-t-on sérieusement au palais présidentiel, où l’on assure que les européennes servent d’abord de « défouloir ».L’entourage d’Emmanuel Macron tente de convaincre qu’elles ne sont pas un reflet de la réalité de l’opinion, mais des « élections en trompe-l’œil ».Pour preuve, la victoire de l’Union pour un mouvement populaire, en 2009, n’a pas empêché la droite de perdre la présidentielle de 2012.

« Faire mumuse avec Eric Ciotti »

A Matignon, on semble vouloir s’inspirer de Manuel Valls qui, après avoir acté le « séisme » qui avait propulsé le Front national en tête des européennes en 2014, proposait « d’aller plus vite » dans les réformes du pays, lorsqu’il était premier ministre. « On fonce et on serre les rangs »,décrit-on dans l’entourage de Gabriel Attal, où l’on égraine, à partir du 10 juin, un programme axé sur les thématiques de l’école, de la santé, du travail et de la violence des mineurs à l’approche de l’anniversaire des émeutes de juillet 2023. L’opinion publique, veut-on croire au sommet de l’Etat, oubliera vite une possible déconfiture du camp présidentiel grâce au coup d’envoi de l’Euro de football, le 14 juin, suivi de la préparation des Jeux olympiques de Paris. Les grandes vacances d’été doivent achever de faire passer au second plan ce scrutin qui n’a jamais passionné les foules.

Mais peut-on faire le dos rond alors que l’extrême droite séduit, élection après élection, chaque fois plus de Français ? « Il y a une colère. Quand le peuple s’exprime, il est dangereux de ne pas l’écouter », alerte un ministre de poids. « Nous ne sommes pas condamnés à être spectateurs de l’arrivée au pouvoir du RN ! Ne pas tenir compte du scrutin des européennes serait une erreur »,abonde Franck Louvrier, maire (LR) de La Baule (Loire-Atlantique). L’ancien communicant de Nicolas Sarkozy milite, comme ce dernier, pour que le scrutin du 9 juin serve de déclic à une alliance entre Les Républicains et le camp présidentiel. « La politique, c’est de l’arithmétique. C’est bien simple, il faut faire des additions », plaide-t-il.

Las. Au Palais-Bourbon, Les Républicains préfèrent s’installer dans le rôle d’opposants, imaginant avoir des chances de reprendre l’Elysée en 2027. Le président du Sénat, Gérard Larcher, dont le nom avait été cité pour occuper Matignon en cas d’accord de gouvernement, a vertement démenti, le 4 juin, convoiter le poste de premier ministre. « Il y a beaucoup de fantasmes autour de cette coalition. Ce n’est pas le moment », conclut Yannick Neuder, député (LR) de l’Isère, proche de Laurent Wauquiez. Lequel se prépare à représenter le parti de droite lors de la prochaine présidentielle.

Une coalition avec LR, qui ferait pencher la Macronie un peu plus à droite, est de toute façon rejetée par l’aile gauche de la majorité et par le MoDem. Issu du Parti socialiste, le président (Renaissance) de la commission des lois, Sacha Houlié, a fait savoir que si Gérard Larcher devenait chef du gouvernement, il quitterait le groupe macroniste à l’Assemblée. « Se rapprocher des LR ? Après leur tweet sur l’Algérie ? », s’étrangle Erwan Balanant, élu (MoDem) du Finistère, en référence au message polémique du parti d’Eric Ciotti, le 30 mai, sur le réseau social X, appelant l’Algérie à reprendre « criminels, délinquants, clandestins ».

« La réponse aux européennes doit être politique et pas politicienne. Les Français ne nous demandent pas de faire mumuse avec Eric Ciotti mais d’apporter des résultats ! », s’agace un ministre issu de LR. Une ligne partagée par Gabriel Attal, qui entend rester aux manettes et se présente comme le mieux à même de mener une politique plutôt à droite, sans faire fuir l’aile gauche.

Reste à savoir si l’exécutif peut réformer le pays en continuant à pratiquer le cabotage pour composer avec sa majorité relative. Cette perspective affole une partie du camp présidentiel, éprouvé par le climat de tension à l’Assemblée nationale, où chaque texte à défendre prend les allures d’une guerre de tranchées.

« Trois ans, c’est long »

A l’automne, le gouvernement se sait à la merci d’une possible motion de censure que les élus LR se disent prêts à déposer lors de l’examen du budget au Parlement. Gabriel Attal, qui a dîné le 15 mai avec Laurent Wauquiez, pense être en mesure d’éloigner cette menace. Le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, proche d’une vingtaine de députés LR, lui a expliqué qu’il ne comprenait pas l’intérêt d’un tel coup de poker.

Mais « trois ans, c’est long », souligne Gilles Finchelstein, secrétaire général de la Fondation Jean Jaurès. « Avancer dans la caverne, dans le noir, sans lampe torche, c’est un peu angoissant », soupire un député macroniste, qui redoute qu’une ambiance de fin de règne s’installe. « On va gémir mais on ne va pas faire de coup d’Etat », philosophe Jean-Louis Bourlanges, député (MoDem) des Hauts-de-Seine.

Si Emmanuel Macron sera toujours à son poste après les européennes, ce scrutin pourrait toutefois compliquer la fin de son second mandat. Car la sanction électorale annoncée aiguise les appétits des prétendants à sa succession. Edouard Philippe, chef de file du parti Horizons, qui assume se préparer pour 2027, s’est déjà distingué, le 21 mai, en émettant des critiques à peine voilées sur la manière dont le président a géré le dossier brûlant de la Nouvelle-Calédonie.

Jusqu’ici « loyal » au chef de l’Etat, le maire du Havre (Seine-Maritime) sera plus « libre » de sa parole après les européennes, annonce son entourage, prédisant que « ses différences» vont être «de plus en plus visibles ».Horizons prévient que ses parlementaires ont prévu de se réunir dès le lendemain du 9 juin, à 8 h 30, pour tirer les conséquences du scrutin, avant un bureau politique le soir même.

« Edouard Philippe ? Il est dans une stratégie d’autonomisation depuis 2020 »,relativise un conseiller de Gabriel Attal. « Quand les vents sont de face, il vaut mieux des marins que des ventilateurs », soupire un proche d’Emmanuel Macron. Quitte à s’attirer les foudres de la Macronie, l’ex-premier ministre exerce d’ores et déjà un pouvoir d’attraction auprès de députés Renaissance en quête de nouveau chef. Une dizaine d’élus macronistes pourraient basculer dans le camp philippiste après le 9 juin, s’angoisse-t-on au QG du parti présidentiel.

Soucieux d’éviter une éventuelle implosion de la majorité, Gabriel Attal doit réunir l’ensemble des parlementaires Renaissance, Horizons et MoDem, le 11 juin, à Matignon. François Bayrou, le président du MoDem défend, lui, dans Le Figaro du 4 juin, l’idée d’un rapprochement entre Renaissance et le MoDem dans « un grand parti central, démocrate et républicain ». Cette « fameuse maison commune »,décrypte le député (MoDem) du Loiret, Richard Ramos, aurait pour objet de « revenir à l’esprit de 2017 », en réunissant sous une même « holding » les alliés d’Emmanuel Macron. Une maison dont Edouard Philippe pourrait être exclu.

Le Monde
France, vendredi 7 juin 2024 454 mots, p. 12

Une enquête ouverte à l’encontre d’Eric Piolle

Le maire écologiste de Grenoble aurait passé un accord illégal avec un collaborateur

Samuel Laurent et Raphaëlle Lavorel

Le parquet de Grenoble a annoncé, mercredi 5 juin, avoir ouvert une enquête préliminaire pour des soupçons de « concussion » à l’encontre du maire de la ville alpine, l’écologiste Eric Piolle, de son ancienne première adjointe et députée (La France insoumise, LFI) de l’Isère, Elisa Martin, et d’un ancien collaborateur de l’édile.

L’enquête vise à éclaircir les faits exposés dans un article paru dans Le Canard enchaîné, ce même mercredi. Selon l’hebdomadaire satirique, Eric Piolle aurait passé, en décembre 2016, un marché avec un proche collaborateur : il lui proposait de lui verser une augmentation de salaire, qui le faisait passer de 3 000 euros à 3 600 euros mensuels. Mais à une condition, moins avantageuse : il devait rétrocéder 400 euros en liquide à la première adjointe à la mairie, Elisa Martin.

Un agrément illégal, qui aurait perduré durant quatre ans, jusqu’au départ du collaborateur de M. Piolle, et permis à Mme Martin, devenue députée en 2022, de percevoir 16 800 euros en liquide au total. Si la somme paraît faible par rapport à d’autres affaires de détournement, l’ironie provient de ce qu’elle semble avoir été destinée à compenser les propres engagements de campagne du maire de Grenoble et de son adjointe.

En 2014, Eric Piolle avait acquis une stature nationale en devenant, après Dominique Voynet à Montreuil (Seine-Saint-Denis), le deuxième maire écologiste d’une ville de plus de 100 000 habitants. Une victoire obtenue notamment grâce à l’alliance nouée avec le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon, dont la représentante locale, Elisa Martin, figurait en deuxième position sur la liste « Grenoble, une ville pour tous ».

Parmi les propositions phares de la liste d’alliance, on trouve alors « diminuer les indemnités d’élus » et « réaliser le non-cumul des mandats ». La hausse de 25 % de rémunération des adjoints, votée par la mandature précédente, doit être supprimée, de même que les jetons de présence dans les organismes paramunicipaux. Enfin, le cumul de deux exécutifs est interdit. Mme Martin doit donc renoncer à son mandat de conseillère régionale et aux revenus afférents, et se serait trouvée en difficulté financière, d’où le recours à ce montage baroque.

Sollicitée, Elisa Martin, de même que le cabinet du maire de Grenoble, n’a pas répondu aux demandes du Monde. L’ancien collaborateur a également décliné nos demandes de contact. Lors d’une conférence de presse, mercredi soir, Eric Piolle, qui « pense toujours représenter une certaine éthique politique » a fustigé son ex-collaborateur qui selon lui « cherche à réécrire l’histoire » , et assuré que « la justice fera son travail ».

Le Monde
France, vendredi 7 juin 2024 1389 mots, p. 10
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6 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Macron, la campagne mémorielle

Le chef de l’Etat enchaîne les cérémonies pour les 80 ans du Débarquement, avant les élections européennes

Nathalie Segaunes

Plumelec (Morbihan), Caen - envoyée spéciale - Une déferlante. Alors que la liste de la majorité présidentielle est largement distancée par celle du Rassemblement national (RN) dans les sondages et dangereusement talonnée par celle du Parti socialiste (PS) et de Place publique, Emmanuel Macron aura été omniprésent durant cette dernière semaine de campagne pour les élections européennes du dimanche 9 juin, saturant l’espace médiatique de son verbe et de son image.

A l’occasion des célébrations du 80e anniversaire du Débarquement en Normandie, le chef de l’Etat enchaîne les cérémonies, mettant en garde à chaque fois, sur fond de montée de l’extrême droite, contre le risque d’un retour de la guerre en Europe. Pas moins de huit rendez-vous ont ainsi été programmés en trois jours, avec autant de prises de parole largement retransmises sur les chaînes de télévision. Dans le droit-fil de la stratégie consistant depuis plusieurs semaines à faire du conflit en Ukraine le sujet phare de la campagne des européennes, a priori mobilisateur dans son électorat, Emmanuel Macron a invité le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, à la cérémonie internationale qui se déroule, jeudi 6 juin, à Omaha Beach, dans le Calvados ; un symbole fort, alors que la Russie n’a pas été invitée.

Le dirigeant ukrainien y côtoiera le président américain, Joe Biden, et son épouse, Jill Biden, mais aussi le roi d’Angleterre, Charles III, le chancelier allemand, Olaf Scholz, le chef de l’Etat italien, Sergio Mattarella, et une quinzaine de chefs d’Etat et de gouvernement. Volodymyr Zelensky et Emmanuel Macron signeront dans la foulée, vendredi en fin d’après-midi à l’Elysée, deux accords représentant 650 millions d’euros de prêts et de dons pour Kiev.

« Polémiques politiciennes »

Faisant feu de tout bois, le chef de l’Etat français a également profité de l’occasion pour proposer à Joe Biden, lui aussi en campagne, de prolonger son séjour en France par une visite d’Etat, samedi, qui se conclura par un prestigieux banquet d’Etat, le soir même à l’Elysée.

Mais c’est en s’annonçant aux journaux de 20 heures de TF1 et France 2 de jeudi soir – soit trois jours seulement avant le scrutin – que le chef de l’Etat a dépassé les bornes aux yeux des oppositions. Car il y traitera beaucoup de la politique internationale, mais aussi « un peu » des élections européennes, précise l’Elysée. « S’il parlait simplement des commémorations du Débarquement et du 80e anniversaire et de l’importance que ça a dans notre histoire, je ne vois aucun problème à cela, évidemment. Mais ils annoncent déjà qu’il va évoquer la situation internationale et qu’il va parler des européennes ! »,s’est indigné, lundi, Raphaël Glucksmann, tête de liste PS-Place publique.

Marine Le Pen, la cheffe de file des députés du RN, aurait, elle aussi, « préféré qu’il s’abstienne d’évoquer les européennes ».Quant à François-Xavier Bellamy, tête de liste Les Républicains (LR), il s’élève contre les « abus de communication »de l’exécutif dans les médias.

Car cette « invitation » dans les journaux télévisés intervient la même semaine que la visite impromptue du premier ministre, Gabriel Attal, lundi, dans l’auditorium de Radio France, afin de prendre la parole à la place de Valérie Hayer, la tête de liste Renaissance. Une intervention vivement dénoncée de gauche à droite. Des « polémiques politiciennes », regrette-t-on à l’Elysée, « dans ce moment qui devrait être un moment d’unité nationale ».

Saisie par les oppositions, notamment LR et La France insoumise, mais pas par le RN, l’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel, a indiqué mardi que « tout ou partie des propos tenus »par M. Macron, jeudi soir, lors de son entretien télévisé, « pourra être pris en compte » dans le temps de parole de la liste du camp présidentiel.

Le contraste est toutefois frappant entre la dénonciation d’une supposée « exploitation » des commémorations par le chef de l’Etat au niveau national et le déroulement très républicain des cérémonies du Débarquement, auxquelles participent avec enthousiasme les élus de tout bord, conscients que la mémoire se perd.

Ainsi, mercredi matin, à Plumelec, village de 2 700 âmes dans le centre du Morbihan, Emmanuel Macron est-il venu rendre hommage à « l’esprit de sacrifice » des résistants bretons. Parmi les notables présents sur place, qui se pressent pour remercier le chef de l’Etat à l’issue de la cérémonie, l’ancien maire (PS) de Quimper Bernard Poignant juge que celui-ci fait œuvre utile et remplit son rôle de « pédagogue » en étirant sur trois jours les commémorations.

Bains de foule

« Le Débarquement a commencé en Bretagne,rappelle ce proche de François Hollande. On connaît le maquis du Vercors, mais on ne connaît pas celui de Saint-Marcel[Morbihan] . On connaît Oradour-sur-Glane[Haute-Vienne], mais pas les pendus de Tulle [où se rendra le président de la République le 10 juin] . En venant ici, Emmanuel Macron fait de l’histoire, pas de la politique. »

Un peu plus tard à Saint-Lô, dans la Manche, « capitale des ruines », selon l’écrivain Samuel Beckett, le chef de l’Etat rend hommage aux victimes civiles des bombardements alliés. Il salue les habitants de cette « ville martyre sacrifiée pour libérer la France »,détruite à plus de 90 % dans le sillage du débarquement du 6 juin 1944. Puis multiplie les selfies, notamment aux côtés du député (LR) de la circonscription, Philippe Gosselin.

En fin de journée, dans la préfecture du Calvados, le président de la République dépose une gerbe en mémoire des 73 fusillés de la prison de Caen, « le plus grand crime de guerre commis par les nazis en Normandie ». Une visite « hautement appréciée », lui signifie Gérard Fournier, président de l’association Mémoires de la Résistance et de la déportation normandes, alors que l’Etat soutiendra les travaux de recherche des dépouilles, restés vains jusqu’ici. « Si les oppositions jugent qu’il ne faut pas célébrer toutes ces mémoires, qu’ils nous disent lesquelles passer sous silence, interroge un conseiller du président de la République. Celle des maquisards ? Celle des civils ?… »

Dans la majorité, où l’on s’est convaincu que « tout se joue dans les derniers jours », rares sont ceux qui misent sur les commémorations du Débarquement pour franchir la barre des 20 % au soir du 9 juin. « On ne sait pas si cela a un impact, et ce n’est pas la question », jure un conseiller d’Emmanuel Macron.

François Patriat, président du groupe macroniste au Sénat, est l’un des rares à penser que ces trois jours de commémorations peuvent avoir un effet dans les urnes, au terme d’une campagne atone. « On a une campagne à la fois irrationnelle et froide, raisonne l’élu de Côte-d’Or. Irrationnelle, car c’est un vote d’humeur, parfois même de haine. Et froide, car aucun argument ne fonctionne, les gens ne se sentent pas concernés. »En créant de l’émotion, ces cérémonies « entraînent des conversations dans les familles, les grands-parents parlent de leur guerre aux petits-enfants. Cela peut provoquer une prise de conscience », espère-t-il.

Mais il est bien seul. « Il ne faut pas confondre la mémoire et l’histoire avec la politique et les élections, ce n’est pas du même ordre », corrige le député (Alliance centriste) du Finistère Jean-Charles Larsonneur, présent mercredi à Plumelec.

A chacune de ces étapes, Emmanuel Macron s’offre surtout des bains de foule de plus d’une heure, qui finissent par apparaître comme l’objectif véritable de cette boulimie mémorielle. A Saint-Lô, une admiratrice l’invite à « continuer », à « ne pas lâcher ». « Je ne lâcherai pas », lui réplique-t-il. Frustré de ne pas pouvoir mener lui-même cette bataille des européennes, de n’avoir même pas pu débattre avec Marine Le Pen, le chef de l’Etat fait campagne à sa façon… avec ses moyens de président de la République.

Ce périple mémoriel se terminera vendredi à Bayeux (Calvados), où Emmanuel Macron marchera dans les pas du général de Gaulle : le comédien Michel Fau lira le fameux discours de Bayeux du chef de la France Libre, prononcé le 14 juin 1944, « un discours de renaissance de la France à travers la Libération » , selon l’Elysée. Puis le chef de l’Etat délivrera, en toute humilité, son propre « discours de Bayeux ». Le dernier avant le scrutin.

Le Monde
Carnet, vendredi 7 juin 2024 903 mots, p. 22
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5 juin 2024 - Le Monde (site web)

Tin Oo

Général birman

Brice Pedroletti

Ex-chef des armées de Birmanie sous le dictateur Ne Win, cofondateur de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD) au côté d’Aung San Suu Kyi et prisonnier politique au long cours, Tin Oo, mort, samedi 1er juin, à Rangoun, incarnait une espèce d’homme singulièrement rare dans ce pays martyrisé par les juntes militaires depuis un demi-siècle : un ex-général converti à la démocratie.

Cette existence mise tour à tour au service de deux causes à ce point irréconciliables, alors que la Birmanie est plongée dans la plus sanglante guerre civile de son histoire, a pris toute sa signification quand il est apparu que l’une des couronnes mortuaires parvenues à son domicile après son décès venait de Min Aung Hlaing, tandis qu’une corbeille de fleurs blanches était, elle, portée au nom d’Aung San Suu Kyi.

Le premier n’est autre que le chef des armées, celui qui a refusé de reconnaître la victoire écrasante de la NLD aux élections de novembre 2020 et a renversé par un coup d’Etat, le 1er février 2021, la seconde, alors cheffe de gouvernement, pour prendre sa place. Jetée en prison, Aung San Suu Kyi a été condamnée à plus de trente ans de réclusion – la corbeille de fleurs aurait été envoyée par son ancien personnel à Rangoun.

A moitié paralysé et rendu aphasique après une attaque cérébrale en 2017, Tin Oo a été épargné par la vague d’arrestations puis d’assassinats perpétrés contre les cadres de la NLD dans les jours qui ont suivi le coup d’Etat. En décembre 2021, Min Aung Hlaing lui rendit même visite à son domicile, lui promettant des soins dans un hôpital militaire. Le vieil homme le reçut, vêtu d’un blouson de la NLD, un badge du parti banni, dont il fut le président, fièrement épinglé à sa poitrine. Et mit son point d’honneur à se faire soigner à l’hôpital public, où il mourut.

Longue période de détentions

Tin Oo est né le 11 mars 1927, à Pathein, dans ce qui est alors le Raj britannique (empire des Indes). Entré dans l’armée à 16 ans, deux ans avant l’indépendance de 1948, il gravit les échelons de la Tatmadaw, la « glorieuse armée » fondée par Aung San, héros de l’indépendance et père d’Aung San Suu Kyi, assassiné en 1947. Ne Win, le chef de l’armée qui a pris le pouvoir en 1962 par un coup d’Etat, utilise la Tatmadaw pour unir par la force un pays en proie à de puissants courants centrifuges. Les campagnes s’enchaînent, de plus en plus brutales, contre les ennemis intérieurs que sont la guérilla communiste soutenue par la Chine maoïste et les guérillas ethniques, en particulier celle du peuple Karen.

Tin Oo devient le commandant en chef de l’armée en mars 1974. En novembre, celle-ci réprime dans le sang des manifestations étudiantes réclamant que U Thant, personnalité populaire et ex-secrétaire général des Nations unies, ait droit à des funérailles d’Etat. Le général Tin Oo est toutefois purgé deux ans plus tard, en 1976. Des officiers qui lui sont loyaux tentent alors un coup d’Etat, qui échoue, contre Ne Win. Tin Oo est condamné à la prison pour ne pas l’avoir prévenu.

Amnistié en 1980, il reprend des études de droit. En 1988, après la répression sanglante des manifestations prodémocratie qui ont entraîné la chute de Ne Win, et l’irruption spectaculaire sur la scène politique d’Aung San Suu Kyi, revenue de l’étranger, il fonde avec elle la NLD, dont il devient le président. Le parti remporte haut la main les élections de 1990, mais la nouvelle junte refuse de reconnaître le résultat.

Commence pour Tin Oo et Aung San Suu Kyi une longue période de détentions intermittentes, en prison ou à domicile. De nouveau autorisés à faire campagne au début des années 2000, les deux fondateurs du parti sont ensemble quand leur convoi est attaqué par des supplétifs de l’armée, en 2003, à Depayin. L’ex-général, alors septuagénaire, s’interpose. Lui et Aung San Suu Kyi auront la vie sauve, mais soixante-dix de leurs partisans sont massacrés. La junte au pouvoir profite de l’incident pour les renvoyer en prison.

Après le boycott par la NLD des élections de 2010, les militaires entreprennent un processus de démocratisation contrôlé sous la présidence du général Thein Sein. L’assignation à domicile de Tin Oo et d’Aung San Suu Kyi est levée cette année-là. La Dame de Rangoun devient députée en 2012. Victorieuse aux élections de 2015, la NLD prend pour la première fois le pouvoir, certes en cohabitation avec l’armée. Tin Oo refuse le poste honorifique de président, en raison de son âge, mais il restera impliqué dans les affaires de la NLD jusqu’en 2017. Aung San Suu Kyi est nommée conseillère d’Etat, soit cheffe de gouvernement de facto.

Tin Oo a été critiqué en 2011 par des militants rohingya en exil pour avoir utilisé à l’égard de cette minorité, rendue apatride en 1982 par les lois de citoyenneté de Ne Win, le terme d’ « immigrants du Bangladesh » dans une interview, en contradiction avec les promesses de la NLD de les reconnaître comme minorité autochtone de Birmanie. Ces militants ont alors rappelé que des destructions de villages de Rohingya avaient été perpétrées sous son commandement, dans les années 1960.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
Notre Époque, vendredi 7 juin 2024 941 mots, p. AUJM13
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7 juin 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Leur divorce annulé six ans après

Grande première en France. Après avoir divorcé sans juge en 2018, un couple se retrouve remarié. Le tribunal judiciaire de Versailles vient de prononcer l'annulation de leur divorce qui était mal équilibré.

Bérangère Lepetit

Les voilà à nouveau mari et femme pour le meilleur, et surtout, semble-t-il, pour le pire. Le 30 avril, le tribunal judiciaire de Versailles (Yvelines) a annulé le divorce par consentement mutuel de M. X. et M me Y., prononcé en 2018. Conséquence : ils se retrouvent à nouveau mariés. Une grande première pour notre pays, où, depuis la loi du 18 novembre 2016 entrée en vigueur le 1 er janvier 2017, les époux ne passent plus devant le juge s'ils veulent divorcer à l'amiable, et se réfèrent à leur avocat. Et une décision qui pourrait faire des émules. « C'est une affaire qui montre bien la paupérisation du parent qui se sépare. Cette annulation risque de faire jurisprudence et de se multiplier dans les années à venir », alerte Noémie Khenkine-Sonigo, ancienne avocate en droit de la famille qui accompagne les couples en train de se séparer via son application Team'Parents.

Revenons à l'histoire de M. X. et M me Y., qui se sont mariés en 2001 et ont eu deux enfants. Après dix-sept ans de vie commune, dont plusieurs à l'étranger, ils décident de divorcer. Un monde les sépare. M. X. a une bonne position professionnelle, gagne bien sa vie, quand M me Y., d'origine estonienne, parle mal le français, exerçait autrefois un métier mal rémunéré, celui d'assistante maternelle. Elle a arrêté de travailler pour suivre son mari en expatriation et s'occuper de leurs enfants. Par ailleurs, elle souffre d'une maladie dégénérative.

Au moment de leur divorce par consentement mutuel, ils prennent chacun un avocat mais ne passent pas devant le juge, comme le permet, depuis le 1 er janvier 2017, une loi visant à désengorger les tribunaux. Or M me Y. est mal défendue par son conseil, qui fait partie du même cabinet que celui de son mari. Et se fait littéralement spolier. Ce qu'éclairent ses deux nouveaux avocats, spécialisés en droit de la famille, M es Capucine Bohuon et Nicolas Graftieaux.

Confiance aveugle, manoeuvre frauduleuse

« Après le divorce, monsieur est resté dans le bien immobilier qu'ils avaient acheté ensemble, pointent-ils. Alors qu'ils étaient mariés sous le régime de la communauté de biens et que, normalement, ils doivent tout partager par moitié, il ne déclare pas certains biens communs. Elle divorce sans savoir ce à quoi elle a le droit, elle n'a aucun contact avec son avocat. Personne ne lui dit qu'elle n'a pas de revenus, qu'elle a fait des sacrifices et a droit à une prestation compensatoire (une somme versée par un époux à son ancien conjoint afin de compenser la chute de son niveau de vie). »

Elle se contente d'une pension alimentaire fixée autour de 600 € par enfant. Pour sa nouvelle équipe de défense, il y a donc une forme de confiance aveugle de sa part et de dol (manoeuvre frauduleuse) de la part de son ancien époux, qui a réglé lui-même les deux avocats à la manoeuvre pour leur divorce. « C'est sur la base de ce mensonge qu'il l'a obtenu, souligne M e Nicolas Graftieaux. Cela rejoint la situation de plein de couples et notamment de femmes qui divorcent par consentement mutuel. »

« Certaines, sous prétexte de rester en bons termes et de se séparer rapidement, ne réclament parfois pas leur dû, abonde M e Laurence Mayer. Spécialisée dans les divorces à Paris (VI e), elle précise, de son côté, que l'avocat doit exiger un traducteur si son client maîtrise mal le français. « Il doit aussi veiller à protéger les enfants, ainsi que la partie la plus faible du couple, souvent la femme », complète-t-elle. Enfin, « il est nécessaire que les avocats soient indépendants et n'appartiennent pas au même cabinet ».

« Ces situations sont courantes, et se posent de la même manière aujourd'hui pour les couples qui préfèrent divorcer sur des plates-formes en ligne. Cela se joue souvent au détriment des femmes, poursuit Noémie Khenkine-Sonigo, la fondatrice de Team'Parents. Divorcer, ça coûte cher, et certains préféreraient ne pas avoir à payer de frais d'avocats, qui peuvent s'échelonner entre 1 000 € en cas de consentement mutuel et 15 000 € lorsque la procédure dure plusieurs années. »

Des conséquences en cascade

D'où la nécessité, selon elle, de revaloriser l'aide juridictionnelle ou de créer des subventions de la CAF (Caisse d'allocations familiales) en cas de rupture. « Beaucoup de femmes rencontrent des difficultés à accéder à un avocat de qualité, cela renforce leurs fragilités. Nous travaillons sur ce sujet dans le cadre de la mission monoparentalité, confiée par Gabriel Attal, à la députée (Renaissance) de Paris Fanta Berete », continue Noémie Khenkine-Sonigo.

Dans le cas de M me Y. et M. X., la situation comporte quelques subtilités : l'ancien époux, qui a refait sa vie avec une nouvelle compagne, s'était pacsé. Or, son divorce étant annulé, par ricochet, cette union l'est aussi. Nul ne sait encore si le couple devra retourner devant le tribunal pour divorcer à nouveau. Une certitude : leur deuxième divorce pourrait prendre des années.

« Il y a pour lui des conséquences en cascade », relève M e Nicolas Graftieaux, qui suit aujourd'hui différentes procédures en annulation de divorce dans son cabinet. « Beaucoup de gens se rendent compte qu'ils ont été mal conseillés, ce qui ne pouvait pas arriver avant la loi de 2017 et le passage devant le juge. C'est une petite bombe à retardement. »

Libération
vendredi 7 juin 2024 2555 mots, p. 2,3,4,5

ÉVÉNEMENT

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6 juin 2024 - Libération (site web)

Liban-Israël A qui profite la guerre ?

Par ARTHUR SARRADIN Correspondant à Beyrouth

ENQUÊTE

Hégémonie du Hezbollah, montée des Frères musulmans Alors que les civils libanais paient le tribut des violences transfrontalières depuis le 7 Octobre, le conflit tourne au profit des milices, dans le nord du pays, relativement épargné, comme dans un Sud très atteint.

«On est près d'un grand feu. Et là, les gens sont«O en morceaux à cause du missile.» Avec la candeur naïve de

Beyrouth

Mer Méditerranée ses 6 ans, Ali raconte au téléphone à son cousin du même âge ce qui vient de se passer sur le pas de la porte. «Ils emmènent les gens à l'hôpital J'espère qu'ils vont pouvoir les recoller.» Quelques minutes plus tôt, l'un des drones israéliens qui survole quotidiennement le village d'Ain Baal au Sud-Liban a fendu le ciel pour frapper une voiture, tuant un civil et un haut gradé du Hezbollah. Depuis huit mois, plus de 450 Libanais, dont 90 civils, sont morts sous le feu de Tsahal, selon l'AFP. «J'ai l'impression que notre vie dépend du hasard», formule Siham,

Ain

ISRAËL 50

LIBAN la grand-mère d'Ali. Le petit, lui, s'inquiète de savoir si le missile n'a pas arraché les semis de fraises qu'ils venaient de planter ensemble dans le jardin. L'attaque a ravivé pour Siham le traumatisme des guerres passées et de l'occupation israélienne. Elle, qui soutient les mouvements laïques, a l'impression d'être coincée dans un entredeux que lui impose le conflit. «Je sais que dans l'idéal, l'armée devrait être aux commandes ici. Mais qui va nous protéger dans l'immédiat ? s'interroget-elle. Doit-on dire au Hezbollah de se retirer, d'abandonner le sud à Israël en attendant que l'Etat soit de nouveau sur pied ? Je ne soutiens pas le Hezbollah pour les affaires internes, mais ils sont la dernière digue contre Israël.» Alors qu'une nouvelle guerre plombe le pays, les vieilles formations confessionnelles naviguent sur la détresse des Libanais. Ces anciennes milices

Kesrouan

SYRIE

Bikfaya

Marjayoun reviennent alors à leurs fondamentaux : profiter du chaos pour étendre leur pouvoir.

«IL N'Y AURA PAS D'ISSUE IDÉALE Une heure à peine s'est écoulée depuis la frappe d'Ain Baal que l'appareil de communication du Hezbollah est déjà en marche pour ériger le combattant tué en «martyr». Un communiqué officiel, des invitations aux funérailles publiques «On ne peut pas prétendre que des héros meurent au front sans s'assurer que les gens en soient informés», déclare sous couvert d'anonymat Youssef, chargé de produire des vidéos à la gloire des martyrs. Tirant un téléphone de sa poche, il fait défiler les messages d'une chaîne Telegram affiliée au Hezbollah. «Ça, c'est une vidéo type réalisée après la mort d'un combattant. Avant leur toute première opération de terrain, chacun doit lire face caméra ses dernières volontés. On a des témoignages parfois quinze ans avant leur mort! Le Hezbollah les archive en attendant le moment venu.» Sur l'écran, un montage frénétique exaltant les symboles du parti, des funérailles en liesse D'après Youssef, des slogans scandés jusqu'aux tenues des porteurs funéraires: tout doit répondre à un cahier des charges millimétré garantissant que chaque «martyr» soit traité en égal. «C'est une reconnaissance qui soude la communauté. Chacun peut y reconnaître un proche, un voisin. Voir qu'il n'y a pas de hiérarchie dans le sacrifice.» Youssef accélère la vidéo. «La fin ne doit jamais être triste. Il faut un crescendo d'une musique validée par le parti, sur des images de ripostes, pour montrer que le combattant a été vengé.» Sur la séquence qu'il commente, une frappe arrache la vie d'un soldat israélien. «Dans chaque brigade, un homme est chargé de filmer ces opérations, pour qu'Israël ne puisse pas nier les dégâts. On accroche même des caméras sur certains missiles pour récolter des images en direct», détaille-t-il en éteignant son téléphone. La vidéo est ensuite relayée en masse sur les réseaux sociaux. «On est aussi la plus grande armée numérique du Liban», jure-t-il.

Auprès des Libanais, le Hezbollah revient aux racines qui ont fait sa gloire : sa rhétorique de «résistance». Moins populaire en temps de paix, elle écrase aujourd'hui celles de toutes les autres forces politiques du pays. Pour la nourrir, le parti-milice fait feu de tout bois : de la violence inouïe des civils tués à Gaza auxquels les populations du Sud-Liban s'identifient jusqu'aux menaces de l'extrême droite israélienne. Le Hezbollah réutilise sans hésiter les discours d'officiels promettant «d'occuper une grande partie du Sud-Liban» et Suite page 4

Suite de la page 3 que «ceux qui en paieront le prix seront avant tout les citoyens libanais [car] ce qui est fait à Gaza pourra être fait à Beyrouth». En recyclant le jusqu'auboutisme des autres pour nourrir le sien, le Hezbollah jure mener un combat existentiel. Mois après mois, il parfait son hégémonie. Au Sud-Liban, certains espaces échappent pourtant à l'influence totale du Hezbollah. A l'est de la frontière, Marjayoun est ceinte par les colonnes de fumée noirâtre s'élevant au flanc des collines voisines et tremble à chaque bombardement alentour. «On est entre les positions du Hezbollah et les tirs israéliens, confie Georges, un restaurateur. Heureusement une seule maison a été détruite le mois dernier. Et Dieu merci, personne du voisinage n'est mort.» Dans une ruelle qu'il désigne, un petit chemin de gravats serpente vers un amas de décombres. Selon Georges, l'édifice dont il ne reste plus un mur appartenait autrefois à Antoine Lahad. Dans les années 80 et 90, l'homme était à la tête de l'Armée du Liban Sud, une milice alliée d'Israël dont les exactions et les actes de torture ont marqué les mémoires libanaises. A la fin de l'occupation israélienne dans les années 2000, sa maison est récupérée par des milices chiites.

Ici pourtant, pas de Hezbollah aux commandes. Encore ensevelis sous les ruines, des centaines de documents marqués du sceau du mouvement Amal. Allié indéfectible du Hezbollah, le mouvement a historiquement endossé le rôle de «face politique présentable» pour le tandem chiite. Son chef, Nabih Berri, ancien seigneur de la guerre civile, est l'indéboulonnable président du Parlement libanais depuis trente ans. Dans les décombres de ce qui s'apparente à un bureau politique, aucune arme mais des restes de registres, d'affiches Près d'une carcasse de voiture, on retrouve même des liasses à demi calcinées de photocopies de messages relayés sur les réseaux sociaux hostiles au mouvement ou à son leader. Des informations soigneusement imprimées, agrafées, archivées. Le mouvement Amal, qui contrôle plusieurs villages du Sud-Liban, ne cache pas son engagement dans le conflit. Dans les couloirs cossus d'Ain al-Tineh, le palais-forteresse qui abrite ses officiels à Beyrouth, il se murmure que la guerre ne fait que commencer. «Nous faisons tous les efforts pour les négociations, assure un cadre. Mais les règles étaient claires depuis dix-huit ans à la frontière : pas de cibles civiles. Si Israël souhaite franchir la ligne rouge, c'est tout le Liban qui entrera en guerre. Peu importe le prix.» Pour l'instant, la formation n'apporte qu'un soutien logistique au Hezbollah, mais assure avoir déjà perdu une vingtaine de «martyrs» dans le sud du pays. «Il n'y aura pas d'issue idéale à cette guerre, estime l'air grave ce même cadre. Il n'y aura qu'un mauvais scénario ou le scénario du pire.»

«J'ESPÈRE TUER NÉTANYAHOU !» Depuis octobre, un autre nom flotte dans l'angle mort de la guerre: celui des Forces de l'aube, la branche militaire de la Jamaa islamiya, bras armé des Frères musulmans au Liban. Le parti-milice nourrit l'ambition de devenir le premier représentant de la communauté sunnite du pays, orpheline de grands leaders politiques. Depuis plusieurs mois, cette cellule dormante réveillée par la guerre connaît un pic d'adhésion inédit. Puisqu'elle est militairement active à la frontière, un large nombre de ses cadres sont la cible de l'armée israélienne, souvent aux côtés de membres du Hamas, son plus grand allié. Glorifiant ses nouveaux «martyrs», la mouvance islamiste souhaite elle aussi tirer son parti de la guerre. Un matin d'avril, les slogans de la Jamaa Islamiya emplissent les rues de Tripoli. Il y a encore quatre ans dans cette ville sunnite du Nord-Liban, la place el-Nour vibrait aux chants laïques de la révolution. Ce jour-là, elle est occupée par les partisans de la Jamaa venus honorer deux cadres tués la veille au Sud-Liban. «Non ! Ne tire pas ici, tu feras ça plus tard», hurle un grand gaillard à un jeune cagoulé qui effleure la gâchette de son semi-automatique. Mohammad, hagard, est contraint de rejoindre l'un des bus affrétés parle parti. Direction Bebnine, près de la frontière syrienne, où l'enterrement a lieu. Ce n'est qu'à l'entrebâillement de sa cagoule sur un regard vif, et sa voix vrillée par la mue, qu'on réalise que Mohammad est un ado ordinaire. 15 ans à peine. Il agrippe la crosse de son arme d'une main. «C'est un cadeau de mon frère, il est dans la Jamaa», lance-t-il l'air défiant.

Arrivé à destination, le bus est cerné par des milliers de sympathisants. Les étendards verts de la Jamaa islamiya se mêlent à ceux du Jihad islamique ou des brigades al-Qassam. Dans la foule, 200 individus armés, certains lance-roquettes à l'épaule, de toutes les nuances de groupuscules islamistes actifs dans la région donc, ou bien membres de gangs locaux. En Jeep noires ou attroupés en escouade sur le bord de la route, ils déferlent en parade anarchique, jouant à qui fera hurler le plus fort son arsenal. La Jamaa islamiya veut s'afficher en milice crédible. Canon à la verticale, Mohammad bombe le torse. «J'espère tuer Nétanyahou !» hurle-t-il. Ses amis arrosent avec lui le ciel d'une salve de tirs, projetant une pluie de douilles sur la foule autour d'eux. Il gronde de nouveau: «Si Dieu le veut, les balles tomberont sur les Israéliens !» Les probabilités sont maigres, l'Etat hébreu est à 200 kilomètres d'ici. «Ils sont hors de contrôle», commente un habitant perché sur le porche du cimetière. Comme lui, beaucoup craignent que la situation dégénère. La Jamaa islamiya se retrouve débordée par ces gangs dont elle souhaite pourtant gagner l'allégeance, dans cette marge du Liban abandonnée par l'Etat.

Après cet épisode inédit - et l'indignation de nombreux Libanais-, l'armée mettra plusieurs jours à arrêter une poignée de participants. Pour le symbole. Avec la Jamaa islamiya, le Hamas ou le Jihad islamique au Liban, le Hezbollah vante «l'union de la résistance», en s'assurant toutefois qu'aucune opération militaire ne se passe sans son aval. A ses alliés dociles, il ne laisse que le droit de capitaliser sur la guerre. Si certaines formations confessionnelles espèrent prospérer sur la guerre, d'autres redoutent l'horizon du déclin. Au Mont-Liban, un épais brouillard enveloppe les reliefs de la région du Kesrouan. Les linéaments des villages chrétiens peinent à se dessiner, en silhouettes grises, à travers la vitre de la Jeep que conduit Charbel. Lui et ses quatre amis habitent ces montagnes depuis leur enfance. Barbes taillées, tenues noires et kaki, deux d'entre eux portent en pendentif une croix biseautée : le symbole des Forces libanaises, parti né d'une des principales «milices de la guerre civile. «Cette montagne, on la défendra quoi qu'il arrive, jure Charbel. Aujourd'hui, la montée du Hezbollah est une menace existentielle pour nous.» Chez eux, la plupart ont gardé les armes de leurs parents : «Comme il n'y a pas d'Etat, on doit être prêt à pouvoir se protéger nous-mêmes.»

RASSURER LEUR BASE ET PROTÉGER LEURS BASTIONS Dans un village voisin, Elias fait aussi partie des Forces libanaises. Il affiche sur son gilet tactique l'écusson d'un crâne ailé traversé d'une épée, symbole de la brigade d'élite Saddam, rattachée à l'organisation.

L'homme reste prudent quand il évoque son engagement: «Un des nôtres s'est fait arrêter récemment pour possession d'armes. Je pense que le Hezbollah utilise la loi de l'Etat pour nous affaiblir. Alors ce qu'on fait doit se passer sous les radars.» Selon lui, les anciennes milices chrétiennes n'ont rien perdu de leur méthode. Il assure que lui et son groupe continuent de s'entraîner, si jamais une nouvelle guerre éclate. «Officiellement, nos partis militent pour construire un Etat. Mais notre objectif, c'est aussi de pouvoir protéger nos territoires. Si quelqu'un essaie d'entrer, on doit savoir qui appeler, où se poster, et résister. On sait comment réagir vite.» A quelques montagnes de là, dans le village de Bikfaya, se trouvent les quartiers généraux des Phalanges chrétiennes. Samy Gemayel est l'héritier de cette milice parmi les plus actives de la guerre civile. Devenus minoritaires, ses représentants tentent d'unir l'opposition chrétienne pour peser sur la scène politique. «Il est clair que le Hezbollah fait partie du système iranien, on traite avec un parti qui est devenu une armée régionale», insiste celui dont le grand-père a fondé les Phalanges. Il se dit pourtant catégorique au sujet des groupes paramilitaires: «Avoir une milice armée qui a ses intérêts et ses calculs, c'est inacceptable pour le Liban. Ça bloque l'émergence d'un vrai Etat libanais.» Le cousin de ce leader chrétien, Nadim Gemayel, a récemment multiplié les coups de com dans les médias. Ce député des Phalanges a accusé le ministre de la Défense d'empêcher le renouvellement des licences de port d'armes de ses hommes. Quelque 500 unités selon la chaîne de télévision Al Jadeed. «Pour nous protéger, j'appelle tous les partisans à porter des armes, avec ou sans licence, pour voir ce que ce ministre arrivera à

supporter», défie Nadim Gemayel. Le message est clair. Si les partis chrétiens ne peuvent rivaliser avec l'arsenal du Hezbollah, vassal de l'Iran, il leur reste encore quelques moyens de masquer le déséquilibre des forces. Au Liban, à défaut de pouvoir influer sur la guerre, ces formations chrétiennes tentent de rassurer leur base et assurent protéger leurs bastions. Leur stratégie est simple: gonfler les muscles, en ravivant ce qu'il reste de culture milicienne. Et si la guerre s'arrêtait demain ? Nul doute que le paysage politique libanais aurait déjà changé du tout au tout. Le Hezbollah revendiquerait auprès de ses plus fervents sympathisants une résistance victorieuse. Pour les autres, la consolation d'avoir échappé à la guerre totale. Ses alliés seraient renforcés. Ses opposants crieraient au déséquilibre des forces. Jusqu'à la prochaine fièvre. «La situation peut s'inverser si Benyamin Nétanyahou tente d'occuper militairement le Sud-Liban pour créer une zone tampon, estime une source diplomatique occidentale. Si le Hezbollah n'a pas l'attitude la plus escalatoire, l'embrasement pourrait venir d'Israël, qui ne souhaite pas voir son ennemi revendiquer une victoire.» Alors que les tensions sont au maximum, un été orageux se profile. Certains ministres israéliens parmi les plus radicaux multiplient les discours va-t-en-guerre et appellent à occuper de nouveau le Sud-Liban. En réalité, le pays rejoue le drame de son histoire : un Etat à l'agonie, otage de son système milicien et corrompu, et pris en étaux par le radicalisme des dirigeants voisins. Et dans ce cercle des représailles, le sort des civils libanais importe peu, soumis à la surenchère des fanatismes. ?

«Je sais que dans l'idéal, l'armée devrait être aux commandes ici. Mais qui va nous protéger dans l'immédiat ?» Siham habitante de Ain Baal «Si le Hezbollah n'a pas l'attitude la plus escalatoire, l'embrasement pourrait venir d'Israël, qui ne souhaite pas voir son ennemi revendiquer une victoire.» Une source diplomatique occidentale

Le Monde
International, vendredi 7 juin 2024 3683 mots, p. 6,7
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6 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Conflit israélo-palestinien

Cinq négociateurs pour un introuvable cessez-le-feu à Gaza

Le plan de sortie de crise présenté le 31 mai par Joe Biden a réactivé les tractations indirectes entre Israël et le Hamas. Un processus complexe, orchestré par les Etats-Unis d’un côté et par les médiateurs égyptien et qatari de l’autre

Benjamin Barthe (à Paris), Louis Imbert, Hélène Sallon et Piotr Smolar

Beyrouth, Jérusalem et Washington - correspondants - La « feuille de route pour un cessez-le-feu durable », présentée vendredi 31 mai par Joe Biden, a relancé le laborieux processus de négociations visant à mettre un terme aux combats à Gaza et à libérer les otages israéliens retenus dans l’enclave. Le signal de la reprise de ces tractations, qui étaient au point mort depuis l’entrée de l’armée israélienne dans Rafah, au début du mois de mai, a été donné par le retour mercredi 5 juin, à Doha, de William Burns, le chef de la CIA.

Le plan de sortie de crise soumis par le président américain, qui a été jugé « positif » par le Hamas et accueilli plus froidement par Israël, prévoit un retour au calme en trois phases. La première comprend un cessez-le-feu de six semaines accompagné d’un retrait israélien des zones urbaines de Gaza et de la libération de certains otages (femmes, enfants et personnes âgées), en échange de prisonniers palestiniens détenus par Israël. Le désaccord entre les deux belligérants porte surtout sur la deuxième phase, censée mettre un terme aux hostilités, mener au retrait intégral des troupes israéliennes de l’enclave et au retour des derniers otages. La troisième phase, elle, a trait à la reconstruction de Gaza.

Le Hamas demande des garanties que l’offensive israélienne ne reprendra pas aussitôt qu’il aura libéré les captifs israéliens. Le premier ministre de l’Etat hébreu, Benyamin Nétanyahou, redoute, pour sa part, de se lier les mains. Officialiser la fin de la guerre l’exposerait aux attaques de l’aile ultranationaliste de son gouvernement, qui rêve de recoloniser le territoire palestinien. Il revient aux trois médiateurs de la crise, les Etats Unis, le Qatar et l’Egypte, de trouver les formulations et de passer les messages susceptibles de satisfaire les exigences, difficilement compatibles, des deux belligérants. Le Monde décrypte ce très complexe jeu à cinq bandes, en dressant le portrait des principaux acteurs de la négociation.

David Barnea, le maître espion israélien

Dans ces négociations, le patron du Mossad, David Barnea, a la difficile tâche de porter la parole d’un gouvernement profondément divisé. Aux côtés du général de réserve Nitzan Alon, chargé des otages et des disparus, et du patron du renseignement, Ronen Bar, il mène une équipe qui cache de moins en moins « son immense frustration », selon plusieurs sources proches des négociateurs. Face à l’intransigeance du Hamas, certes, mais aussi et surtout face à Benyamin Nétanyahou. Ces sources soupçonnent le premier ministre israélien de « saboter » leurs efforts, afin de « prolonger la guerre » et de se maintenir au pouvoir, tout en satisfaisant ses alliés d’extrême droite, qui militent pour un nettoyage ethnique de Gaza.

Depuis des mois, le gouvernement israélien s’est déchiré sur les marges de manœuvre qu’il accordait à ses négociateurs. Il les a rappelés en Israël pour des consultations « d’une longueur incompréhensible », selon ces sources. Il a aussi fait fuiter dans la presse des détails de leurs consultations à Doha et au Caire, suscitant une levée de boucliers de l’extrême droite et la confusion parmi les familles d’otages.

Début mai, alors que les négociations semblaient bien engagées, M. Nétanyahou a interdit à ses négociateurs de se rendre au Caire et à Doha. Au moment où le Hamas donnait son feu vert à un projet d’accord, finalisé par le Qatar et l’Egypte, il a lancé l’assaut sur le poste-frontière de Rafah.

C’est pour réduire le pouvoir de nuisance de M. Nétanyahou et consolider la position du chef du Mossad que le président américain, Joe Biden, a mis tout son poids derrière le texte dévoilé le 31 mai, qu’il a présenté comme une proposition « israélienne ». « Barnea pourrait se confronter plus durement au gouvernement, mais il n’est pas fait de ce bois. Il craint parfois d’exprimer ses opinions au sein du cabinet de guerre, de peur de les voir fuiter dans la presse », avance Yossi Melman, journaliste chargé du renseignement au quotidien Haaretz.

Comme Nétanyahou, M. Barnea est un ancien des commandos Sayeret Matkal. Il a rejoint le Mossad dans les années 1990, et a longtemps recruté et « traité » des agents à l’étranger au sein de la division Tzomet, qu’il a dirigée. Parmi les chefs des organes de sécurité, il est le seul dont la démission n’est pas attendue à la fin de la guerre : son mandat ne couvre pas les territoires palestiniens, et sa responsabilité dans la débâcle du 7 octobre n’est que marginale.

Début mai, son bureau a cependant publié un mea culpa, reconnaissant avoir été « surpris » par l’attaque du Hamas. M. Barnea avait supervisé avant la guerre les versements mensuels de dizaines de millions d’euros du Qatar à Gaza. Une manne qui était censée contribuer à maintenir le calme dans l’enclave sous blocus, et qui est aujourd’hui vertement critiquée en Israël.

Le chef du Mossad est un habitué des voyages à Doha où il est apprécié. Il s’y trouvait fin septembre, quelques jours avant le début de la guerre, pour négocier l’arrêt des manifestations que le Hamas avait relancées le long de la clôture entre Gaza et Israël. Une manœuvre de diversion du mouvement islamiste, qui prétendit rétablir le calme avant de lancer l’assaut du 7 octobre.

Dès le 28 octobre, alors que la phase terrestre de la guerre commençait, David Barnea était de retour au Qatar. Selon une source familière des négociations, il a proposé très vite l’idée d’une « pause » dans les combats, pour libérer un premier contingent d’otages, mais n’obtint le feu vert du cabinet de guerre qu’après trois semaines. Cette trêve d’une semaine a permis à une centaine d’Israéliens et d’étrangers d’être relâchés.

Le 28 février, selon la même source, l’équipe de M. Barnea a accepté que l’accord en discussion inclue la mention « retour à un calme durable »dans la bande de Gaza .Une formule suffisamment vague pour concilier l’exigence du Hamas de voir la guerre se finir et la volonté du gouvernement israélien de préserver sa marge de manœuvre. Mais il a fallu attendre le 27 avril pour que ces termes soient couchés sur le papier par les autorités israéliennes. « Tout est bloqué depuis si longtemps. La plate-forme pertinente pour libérer les otages a été dessinée à Paris, en janvier, et nous suivons toujours plus ou moins cette voie, » soupire une source israélienne proche des négociateurs.

Khalil Al-Hayya, chef officieux de la diplomatie du Hamas

Adjoint de Yahya Sinouar, le chef du Hamas dans la bande de Gaza, Khalil Al-Hayya défend, dans les négociations indirectes avec Israël, la ligne d’un mouvement dont les intérêts ne sont pas toujours étroitement alignés en son sein. Chef officieux de la diplomatie du Hamas, ce vétéran de 64 ans, originaire de Gaza, mais aujourd’hui en exil, doit faire la synthèse entre les impératifs du terrain et la vision de la direction du bureau politique, installée à Doha, au Qatar.

Ancien proche du cheikh Ahmed Yassine, le fondateur du Hamas tué par Israël en 2004, Al-Hayya s’est bâti une stature au sein du mouvement après un séjour de trois ans dans les prisons israéliennes dans les années 1990 et plusieurs tentatives d’assassinat par Israël. Réputé radical, celui que l’on surnomme « Abou Oussama » a été élu député de Gaza aux législatives palestiniennes de 2006, remportées par le Hamas.

Chargé des relations arabes et islamiques du Hamas, il a noué des relations avec les acteurs de la scène diplomatique régionale. Il a participé aux discussions indirectes avec Israël qui ont mené à la libération du soldat franco-israélien Gilad Shalit en 2011 et à la fin de la guerre de l’été 2014. Il a aussi été en première ligne des pourparlers de réconciliation avec le Fatah du président Mahmoud Abbas. C’est aussi lui qui a été dépêché à Damas, en octobre 2022, pour acter la normalisation des relations entre le Hamas et le régime syrien.

« Khalil Al-Hayya est le chef des négociateurs du Hamas, mais le décideur ultime, c’est évidemment Yahya Sinouar. Il y a parfois des désaccords entre les dirigeants de Doha et ceux de Gaza. Parfois, les premiers disent oui et les seconds disent non, d’autres fois, c’est l’inverse, mais à la fin, c’est Sinouar qui tranche », décrypte une source proche des négociations. Bien que ralenti par les combats qui font rage dans la bande de Gaza, le canal de communication avec Sinouar, probablement terré dans un tunnel de Gaza, demeure fonctionnel. « Ça prend deux ou trois jours, mais sa réponse finit toujours par arriver au bureau politique à Doha », poursuit la source.

Au sein du mouvement, on minimise les divergences. Cerveau de l’opération du 7 octobre 2023, qui a fait environ 1 200 morts en Israël, Sinouar est le seul à même d’évaluer la capacité du mouvement islamiste à tenir face à l’armée israélienne. Les cadres de Doha guettent, quant à eux, les évolutions sur la scène régionale et internationale qui pourraient leur être favorables, tout en gérant les pressions exercées sur eux par leur hôte qatari et le médiateur égyptien.

Bien qu’affaibli militairement, le Hamas escompte sortir non seulement vivant, mais politiquement vainqueur de la guerre. A ce titre, il pose plusieurs exigences non négociables : l’instauration d’un cessez-le-feu permanent, le retrait israélien de l’enclave et la levée du siège, ainsi que la libération de détenus palestiniens dans les prisons israéliennes.

«[Les Israéliens] n’ont pas détruit plus de 20 % des capacités du Hamas. S’ils ne peuvent pas détruire le Hamas, quelle est la solution ? La solution est d’aller au compromis », plaidait Khalil Al-Hayya dans un entretien avec l’agence Associated Press, le 25 avril. Il disait le mouvement prêt à accepter une trêve d’au moins cinq ans avec Israël et consentait à sa démilitarisation dans le cadre de la création d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967. Il appelait à intégrer le Hamas au sein de l’Organisation de libération de la Palestine pour former un gouvernement unifié avec le Fatah en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Alors qu’Israël juge leurs exigences inacceptables, les islamistes palestiniens veillent à ne pas apparaître comme le camp qui obstrue les négociations. Le mouvement a salué le plan Biden, proche d’une version de l’accord-cadre qu’il avait acceptée, le 6 mai. Il demande toutefois, pour s’y rallier officiellement, que la « cessation permanente des hostilités » évoquée par le président américain, figure noir sur blanc dans l’accord et soit endossée « explicitement » par Israël.

Mohammed Ben Abderrahmane Al Thani, le démineur de Doha

Il fallait voir le visage exténué du premier ministre qatari, Mohammed Ben Abderrahmane Al Thani, à la fin décembre, lors du Doha Forum, le grand raout diplomatico-médiatique annuel de l’émirat, pour comprendre à quel point l’homme s’est investi dans les négociations sur Gaza. Le quadragénaire a été à la manœuvre lors de la courte trêve du mois de novembre, qui a permis la libération, étalée sur une semaine, d’une centaine d’otages israéliens et étrangers en échange de 240 prisonniers palestiniens.

Chaque soir où un groupe d’otages était relâché par le Hamas, « Cheikh Mohammed », comme on le surnomme, supervisait en personne l’opération, grâce à des canaux de communication ouverts simultanément avec le Hamas, les autorités israéliennes et le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Ce dispositif a permis à plusieurs reprises d’éviter que le « deal » ne vole en éclats, comme lorsqu’une Jeep du CICR, dans laquelle des otages avaient embarqué, s’est perdue pendant plusieurs heures dans les rues de Gaza, plongées dans le noir et rendues méconnaissables par les bombardements.

Depuis, Mohammed Ben Abderrahmane Al Thani a multiplié les réunions avec William Burns, le chef de la CIA, et David Barnea, son homologue du Mossad, à Doha, bien sûr, mais aussi au Caire, à l’invitation du chef des renseignements égyptiens Abbas Kamel, et même à Paris, où il dispose d’un appartement privé. Le 6 mai, le premier ministre qatari, qui recevait William Burns dans l’émirat, a peut-être cru qu’un cessez-le-feu était à portée de main. Le Hamas, ce jour-là, a approuvé un plan de sortie de crise, dérivé d’un document israélien, amendé par le Qatar et l’Egypte. Une annonce aussitôt accueillie par des concerts de klaxons et des cris de joie dans Gaza. Mais Israël s’est empressé de prendre ses distances avec ce projet d’accord, arguant que les modifications introduites par Le Caire et Doha n’avaient pas son aval. Le lendemain, l’armée israélienne attaquait Rafah, enterrant à nouveau les espoirs d’apaisement.

« Cheikh Mohammed », qui cumule ses fonctions de premier ministre avec celle de ministre des affaires étrangères, a l’habitude des missions sensibles. Avec l’émir Tamim, il a été la cheville ouvrière de la victoire du Qatar dans la guerre froide du Golfe (2017-2021), période durant laquelle la cité-Etat a été placée sous blocus par ses voisins saoudien, émirati et bahreïnien, en représailles à son refus de s’aligner sur la diplomatie de Riyad. Si, pour Doha, la guerre à Gaza n’a évidemment pas la dimension existentielle de cette précédente crise, l’émirat y joue gros.

Parce qu’elle abrite depuis plus d’une décennie plusieurs hauts dirigeants du Hamas, dont le chef de son bureau politique, Ismaïl Haniyeh, et son prédécesseur à ce poste, Khaled Mechaal, la monarchie est fréquemment accusée, par des responsables israéliens comme par des élus américains, de complaisance à l’égard du mouvement islamiste. S’il ne veut pas sortir fragilisé de la sanglante séquence ouverte le 7 octobre, l’émirat a tout intérêt à ce que ses efforts de médiation soient couronnés de succès.

Mais l’équation de la guerre de Gaza est peut-être la plus difficile qui lui ait été donné à résoudre. Démineur en chef de Doha, Mohammed Ben Abderrahmane Al Thani doit d’abord composer avec une direction du Hamas bien plus composite que son image ne le laisse supposer. Entre Mechaal, le nationaliste arabe à l’ancienne, Haniyeh, qui est proche de Téhéran, et Yahya Sinouar, le cerveau de l’attaque du 7 octobre 2023, chef de guerre inflexible qui a ravi le pouvoir de décision à ses collègues de Doha, les relations ne sont pas simples. Il y a aussi l’obstacle Nétanyahou, le premier ministre israélien, qui a tendance à retoquer ce que Barnea accepte dans ses discussions avec les médiateurs arabes.

En avril, excédé par les critiques israéliennes, Mohammed Ben Abderrahmane Al Thani avait annoncé une « réévaluation » de la médiation qatarie. Son entourage menaçait de mettre fin aux bons offices de l’émirat et de fermer le bureau du Hamas si les négociateurs palestiniens et israéliens ne faisaient pas davantage preuve de souplesse. La manœuvre a coupé l’herbe sous les pieds des contempteurs de Doha, ce qui était l’un de ses objectifs. Mais pour ce qui de rapprocher les belligérants, du chemin reste à faire.

William Burns, l’homme de confiance de Biden

Confirmé par le Sénat en mars 2021, William Burns est le premier diplomate à tenir les rênes de la CIA. Le président américain, Joe Biden, voue une grande confiance à cet homme madré de 68 ans, qui a été formé intellectuellement, comme lui, à l’époque de la guerre froide. William Burns sait s’effacer et s’imposer à la fois, écouter et chercher inlassablement une sortie dans l’impasse. Sa familiarité avec les acteurs de ce dossier, rencontrés lorsqu’il était secrétaire d’Etat adjoint sous la présidence Obama, est un atout. Mais William Burns sait que sa mission est pavée d’écueils.

« Je ne pense pas que quiconque puisse garantir un succès, prévenait-il lors d’une audition au Congrès, le 11 mars. Ce qu’on peut, je pense, garantir, c’est que les alternatives sont pires pour les civils innocents à Gaza(…), pour les otages et leurs familles. » Voix feutrée, euphémismes et ellipses : chacune de ses prestations publiques emprunte à ce registre. Le 19 avril, à Dallas, il se prête à l’exercice des questions-réponses lors d’un forum. Les négociations avec le Hamas et Israël ? « C’est actuellement un grand rocher à pousser vers le sommet d’une colline très pentue. » Le patron de la CIA, ce jour-là, désignait la « réaction négative » du Hamas à un projet d’accord présenté quelques semaines plus tôt comme le principal obstacle à une trêve.

Ancien ambassadeur en Russie et en Jordanie, William Burns maîtrise les paramètres des deux conflits dans lesquels les Etats-Unis sont engagés par procuration, en Ukraine et à Gaza. Il est l’homme des missions délicates et secrètes. Les échecs auxquels il s’est souvent heurté relèvent moins de sa responsabilité que de la donne politique qu’il doit assumer. Difficile de jouer avec d’aussi mauvaises cartes.

En août 2021, il arrive à Kaboul, en plein marasme, pour discuter avec les talibans des conditions du retrait imminent des forces américaines. Les images de cette évacuation chaotique hanteront longtemps les Américains. En novembre 2021, Biden l’envoie à Moscou pour mettre en garde Vladimir Poutine contre les conséquences d’une invasion de l’Ukraine.

Avec Avril Haines, la directrice du renseignement national, William Burns joue ensuite un rôle-clé dans la déclassification d’informations confidentielles sur les manœuvres de l’armée russe, avant son franchissement de la frontière ukrainienne, en février 2022. Depuis le début du conflit, William Burns s’est déjà rendu dix fois en Ukraine, la plupart du temps à l’insu des médias. En juillet 2023, Joe Biden a intégré le patron de la CIA au sein de son cabinet, en soulignant qu’il représente « le meilleur de l’Amérique ».

Abbas Kamel, l’homme lige de Sissi

Depuis qu’il a pris la tête des moukhabarat (services de renseignements) en 2018, le général Abbas Kamel est l’incontournable visage de la médiation égyptienne sur le dossier israélo-palestinien. Celui que l’on dit être l’éminence grise du président Abdel Fattah Al-Sissi est plus volontiers présenté, dans l’entourage du raïs, comme un serviteur fidèle, un « faiseur » qui met en musique les orientations stratégiques du président.

Préserver le rôle de premier plan de l’Egypte dans les tractations entre Israël et les Palestiniens est l’un de ses impératifs. En paix avec l’Etat hébreu depuis 1979, parrain du processus de paix dans les années 1990, en lien direct avec Gaza via le terminal de Rafah, Le Caire veille à ne pas céder de terrain au Qatar, qui, depuis la fin des années 2000, s’investit, lui aussi, sur ce dossier.

Sexagénaire à la mine débonnaire et à l’imposante carrure, Abbas Kamel peut s’appuyer sur la connaissance intime qu’ont les moukhabarat du terrain et des réseaux gazaouis. Selon la presse israélienne, deux jours avant le 7 octobre 2023, ses hommes auraient compris qu’ « une opération terrible » se tramait et il en aurait personnellement informé M. Nétanyahou – ce que ce dernier réfute. Des médias israéliens ont aussi affirmé que les agents des services égyptiens seraient ensuite intervenus sur le terrain, durant la trêve de décembre, pour veiller au bon déroulement des libérations d’otages.

Le général Kamel a le soutien du président Al-Sissi bien que son influence soit de plus en plus contestée par les fils de ce dernier, dont l’aîné, Mahmoud Al-Sissi, devenu le numéro deux des moukhabarat. Un adjoint critiqué pour ses liens avec le chef tribal du Sinaï, Ibrahim El-Argani, qui a fait main basse sur le business des entrées et des sorties de la bande de Gaza via Rafah, et louche sur les contrats de reconstruction de l’après-guerre.

La carrière d’Abbas Kamal s’est bâtie dans l’ombre de Sissi. Né en 1957 dans une famille de la petite classe moyenne et diplômé de l’Académie militaire, il devient le bras droit du futur raïs lorsque celui-ci prend le commandement de la région militaire Nord, en 2008. Il évolue à ses côtés jusqu’à devenir son chef de cabinet, après sa victoire à la présidentielle de 2014. A ce poste, il se taille une influence sans partage sur tous les dossiers politiques-clés, au point d’être surnommé « M. le premier ministre » par les Egyptiens.

A la tête des renseignements généraux, il veille à préserver les intérêts du Caire sur les dossiers régionaux, notamment en Libye et au Soudan, ainsi que sur le dossier israélo-palestinien. Dès 2018, il essaie, sans succès, de réconcilier le Hamas et le Fatah, tout en gardant un œil sur la succession du président Mahmoud Abbas. Après un regain de violences à Gaza en mai 2021, il parvient à arracher une trêve entre Israël et le mouvement islamiste et s’en fait le garant, allant rencontrer Yahya Sinouar, à Gaza, et Benyamin Nétanyahou, à Jérusalem.

Les tensions entre le Qatar et Israël en avril ont donné à Abbas Kamel l’occasion de reprendre le premier rôle dans la médiation. Le 26 avril, il s’est rendu en Israël pour remettre une proposition révisée d’accord-cadre, visant à débloquer les négociations. Mais l’optimisme initial du Caire s’est mué en déception et en récriminations à l’encontre d’Israël après l’échec de ces pourparlers, sanctionné par l’attaque contre Rafah. Critiqué par l’Etat hébreu pour sa gestion de la médiation, l’Egypte a dénoncé en retour une violation de l’entente sécuritaire en vigueur entre les deux pays depuis les accords de Camp David, signés en 1978. « En quarante-cinq ans de paix entre l’Egypte et Israël, c’est le moment le plus difficile, le plus délicat de la relation » , soupire une source diplomatique.

Le Monde
International, vendredi 7 juin 2024 835 mots, p. 8
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Olaf Scholz envisage l’expulsion de « criminels » , même syriens ou afghans

Thomas Wieder

Berlin - correspondant - Encore une attaque à l’arme blanche, encore à Mannheim et encore contre une personnalité politique. Quatre jours après l’activiste islamophobe Michael Stürzenberger, un représentant du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) a été agressé dans cette ville du sud-ouest du pays, mardi 4 juin, mettant de nouveau à la une de l’actualité la question qui aura dominé la campagne européenne outre-Rhin : celle des violences, de plus en plus nombreuses, commises contre des militants et des élus de divers partis.

Cette fois, la victime s’appelle Heinrich Koch. Mardi soir, ce candidat figurant sur la liste de l’AfD aux municipales à Mannheim – le 9 juin, des scrutins locaux auront lieu en même temps que les européennes dans huit des seize Länder allemands – a été blessé au cutter par un homme qu’il a surpris en train de vandaliser des pancartes électorales. Blessé au visage et à l’abdomen, il a passé la nuit en observation à l’hôpital.

Dès l’annonce de la nouvelle, mercredi matin, plusieurs responsables de l’AfD ont évoqué une agression « à caractère politique », accusant l’auteur d’être « un extrémiste de gauche ». Sur X, la coprésidente du parti Alice Weidel a estimé que « le gouvernement et les médias, en s’acharnant sur l’opposition, ont créé un climat rendant possible ce type d’attaques physiques d’une violence extrême ».La police, en revanche, a tenu à préciser que « rien ne prouve que le suspect, au moment de passer à l’acte, savait qu’il avait en face de lui un représentant de l’AfD ». Rapidement interpellé, l’individu, âgé de 25 ans, a été placé en garde à vue et transféré dans un hôpital psychiatrique car « il présentait des signes évidents de troubles psychiques », ont indiqué les enquêteurs.

Fermeté des sociaux-démocrates

Invité à réagir à cette agression, mercredi, le porte-parole du gouvernement fédéral, Steffen Hebestreit, a tenu à rappeler que « la violence n’a pas sa place en démocratie », en faisant plus largement référence aux attaques dont plusieurs élus ont été la cible au cours de ces dernières semaines de campagne, parmi lesquels le maire adjoint d’Essen, Rolf Fliss (Verts) ; l’eurodéputé Matthias Ecke (Parti social-démocrate, SPD) ; l’ex-maire de Berlin Franziska Giffey (SPD) ; trois élus régionaux de l’AfD, dans le Bade-Wurtemberg et en Saxe ; ou encore le député Roderich Kiesewetter (Union chrétienne-démocrate, CDU), frappé samedi 1er juin dans sa ville d’Aalen, près de Stuttgart, par un candidat aux municipales membre des  Querdenker (« libres-penseurs »), ce mouvement apparu pendant l’épidémie de Covid-19 pour s’opposer aux masques et aux vaccins. « En démocratie, on se combat pacifiquement, avec des arguments et rien d’autre », a rappelé M. Hebestreit.

L’agression dont a été victime M. Koch, à Mannheim, est intervenue alors que le pays était encore sous le choc de l’attaque au couteau perpétrée quatre jours plus tôt, dans cette même ville, par un Afghan de 25 ans arrivé outre-Rhin en 2014 et marié avec une Allemande, causant la mort d’un policier venu s’interposer et blessant cinq autres personnes. Cette fois, la cible était un rassemblement organisé par Michael Stürzenberger, fondateur de l’antenne munichoise de Pegida, un mouvement créé à Dresde (Saxe), à l’automne 2014, afin de lutter contre « l’islamisation de l’Occident ».

Alors que le parquet antiterroriste s’est saisi de l’enquête, des responsables politiques, appartenant majoritairement à la droite et à l’extrême droite mais aussi au SPD du chancelier Olaf Scholz, ont demandé une reprise des expulsions vers l’Afghanisan, suspendues depuis le retour au pouvoir des talibans, en août 2021. Le chancelier Olaf Scholz leur a emboîté le pas en déclarant à la tribune du Bundestag, jeudi matin, que « de tels criminels doivent être expulsés, même s’ils viennent de Syrie et d’Afghanistan », ajoutant que le ministère de l’intérieur a commencé à étudier la question.

Au sein du gouvernement, cette option ne fait pas l’unanimité. « Comment peut-on coopérer avec un régime terroriste islamiste avec lequel nous n’avons aucune relation ? Et comment exclure que le prochain attentat terroriste ne sera pas planifié de là-bas ? », avait estimé mercredi la ministre des affaires étrangères, Annalena Baerbock (Verts), dans un communiqué. « Nous devons aux victimes que les coupables purgent leur peine en prison et que les meurtriers ne soient pas remis en liberté en Afghanistan », a-t-elle ajouté.

A quelques jours des européennes, la fermeté affichée par les sociaux-démocrates n’est à l’évidence pas dénuée d’arrière-pensées, alors que le SPD est au coude-à-coude avec l’AfD, autour de 14-15 % des intentions de vote. Légèrement devant les Verts, les deux partis sont nettement devancés par les conservateurs de la CDU-CSU, que les sondages donnent depuis des semaines à environ 30 %, soit à peu près leur score de 2019, ce qui devrait en faire les grands vainqueurs du scrutin.

Le Monde
International, vendredi 7 juin 2024 1216 mots, p. 3
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5 juin 2024 - Le Monde (site web)

Appréciée par Biden, Meloni l’est encore plus par les trumpistes

La présidente du conseil italien espère tirer un profit politique de sa proximité ancienne avec les milieux conservateurs américains

Allan Kaval

Rome - correspondant - Alors que la présidente du conseil italien, Giorgia Meloni, s’apprête à accueillir le sommet du G7 du 13 au 15 juin, dans la région des Pouilles, quelques jours après les élections européennes (du 6 au 9 juin), elle peut se féliciter d’avoir obtenu la confiance de l’administration du président américain, Joe Biden. Son camp national-conservateur, représenté par le parti Fratelli d’Italia, ne s’est pas pour autant éloigné de la galaxie de l’ancien président et candidat Donald Trump, avec laquelle les troupes de Mme Meloni fraient depuis des années.

Entre l’Italie et les Etats-Unis, des réseaux se sont développés et redoublent d’activité dans la perspective de l’élection présidentielle américaine de novembre. Certes, Mme Meloni se garde de soutenir publiquement Donald Trump dans ses déboires judiciaires, contrairement à son allié et vice-président du conseil, Matteo Salvini (Ligue, extrême droite) qui s’est targué de s’être entretenu au téléphone avec lui mercredi 5 juin. Elle n’en suscite pas moins l’enthousiasme de ceux qui, dans le monde républicain américain, s’intéressent à l’Europe. Certains vont jusqu’à voir en elle la promesse d’une nouvelle Margaret Thatcher (1925-2013), première ministre britannique de 1979 à 1990, et référence conservatrice par excellence.

Dans le même temps, Giorgia Meloni a pourtant construit des relations chaleureuses avec Joe Biden, symbolisées aux yeux de la presse par le baiser qu’il lui a déposé sur le front lors de la dernière visite à Washington de la dirigeante italienne, le 1er mars.

La clé du paradoxe mélonien

Aux Etats-Unis comme en Europe, où la présidente du conseil italien joue le jeu des institutions et se rend incontournable, la clé du paradoxe mélonien réside dans le retournement de la dirigeante sur l’Ukraine. « Au début, l’inquiétude primait,indique Charles Kupchan, senior fellow au Council on Foreign Relations et conseiller aux affaires européennes dans les administrations des présidents Bill Clinton et Barack Obama. Puis Mme Meloni s’est avérée solide dans son soutien à Kiev, ce qui lui a valu d’être reçue au bureau Ovale. On s’est aussi rendu compte qu’elle n’avait pas rejoint les populistes Viktor Orban, de Hongrie, ou Jaroslaw Kaczynski, en Pologne, dans leur opposition au reste de l’Europe. Elle s’est coulée dans les institutions. »Du point de vue américain – démocrate ou républicain –, la sortie de l’Italie du projet chinois des « nouvelles routes de la soie », en décembre 2023, est aussi à mettre au crédit de la présidente du conseil.

Le temps n’est pourtant pas si lointain où Mme Meloni vantait les mérites du président russe, Vladimir Poutine, dénonçait les sanctions contre Moscou et appelait à la destruction de l’Union européenne, comme en 2019, à la Conservative Political Action Conference (CPAC), la grande convention annuelle des conservateurs américains. Donald Trump servait alors de référence majeure à une responsable politique encore très minoritaire. Giorgia Meloni, courtisée par l’idéologue trumpiste Steve Bannon, traitait alors Barack Obama, dont M. Biden était le vice-président, d’ « ami des fondamentalistes islamistes ». Le 6 janvier 2021, lors de l’assaut du Capitole par les partisans d’un Donald Trump dont elle avait ouvertement souhaité la victoire, elle présentait le président sur le départ comme une figure pacificatrice.

Les liens tissés dans l’opposition entre le parti de Mme Meloni et les milieux pro-Trump ne se sont pas distendus avec son arrivée au pouvoir. En février, un cercle de réflexion appartenant à la famille politique de la présidente du conseil, Nazione Futura, était représenté au CPAC par son fondateur, Francesco Giubilei. A 32 ans, celui-ci est devenu une référence pour la droite mélonienne, lui-même étant très introduit dans les réseaux nationaux-conservateurs où gravitent Marion Maréchal, les partisans de Viktor Orban ou encore l’extrême droite israélienne.

« Mme Meloni doit être à la fois force de lutte et force de gouvernement,assume M. Giubilei. Elle est très prudente, elle attend de voir qui va remporter les élections et maintient ses liens avec le monde de Trump pour en bénéficier s’il devait gagner. »Pour un connaisseur de la scène républicaine à Washington, « Meloni n’aura aucun mal à trouver des accès dans une administration Trump. Elle a déjà des contacts. Les conservateurs qui la suivent l’apprécient. Elle pourra se faire remarquer en prenant des positions plus droitières et se faire inviter à la Maison Blanche. »

Aux Etats-Unis, la frange intellectuelle du monde méloniste, incarnée par Francesco Giubilei, a établi des rapports suivis avec le cercle de réflexion ultra-conservateur Americans for Tax Reform, né sous Ronald Reagan et dont le vice-président, Lorenzo Montanari, est de nationalité italienne. Des liens avec le monde trumpiste sont également assurés par Andrea Di Giuseppe. Cet entrepreneur binational, membre du parti républicain et député de Fratelli d’Italia, représente les Italiens d’Amérique du Nord et les détenteurs de la double nationalité qui constituent un bassin de voix commun pour les deux partis. « Sur l’immigration, les sujets culturels et économique, il y a un alignement. Pour les conservateurs américains, Giorgia Meloni fait partie de la famille »,indique-t-il au Monde, considérant que Mme Meloni pourra être un « pont »entre l’Europe et la nouvelle administration Trump qu’il appelle de ses vœux.

Nazione Futura et l’entourage de Mme Meloni entretiennent également des relations avec la Heritage Foundation, dont un représentant doit se rendre à Rome à la mi-juin. Cette organisation, influente dans une sphère pro-Trump loin d’être monolithique, se propose de préparer l’éventuel retour de l’ancien président à la Maison Blanche, en planifiant le remplacement de quelque 4 000 membres de l’appareil d’Etat et en établissant un corpus détaillé de réformes afin d’instituer un véritable régime ultra-conservateur au sein de l’administration américaine.

« Enorme intérêt »

James Carafano, ambassadeur itinérant de la Heritage Foundation, conseiller senior de son président, Kevin Roberts, et spécialiste en matière de politique étrangère et de défense, ne tarit d’ailleurs pas d’éloges au sujet de la présidente du conseil italien. « Avec Meloni, l’Italie est bien plus au centre de l’attention qu’auparavant. Elle a passé assez de temps aux Etats-Unis pour que beaucoup de conservateurs l’identifient et comprennent ce qu’elle fait. Elle suscite un énorme intérêt »,indique-t-il au Monde. M. Carafano loue la politique africaine de Rome, potentiellement « très utile »pour une administration Trump, et se réjouit des bonnes relations de Mme Meloni avec le premier ministre indien, Narendra Modi, présenté comme un autre pilier du monde conservateur.

Autre point de convergence : leur vision de l’Union européenne. « Comme c’est le cas pour Giorgia Meloni, une administration Trump serait opposée à une intégration européenne plus poussée qui diminuerait la souveraineté des Etats. Nous soutiendrons ceux qui veulent s’en libérer »,explique M. Carafano. Pour lui, « si Giorgia Meloni veut jouer un rôle historique, elle doit devenir le leader du mouvement conservateur européen et, pour cela, elle a besoin d’une relation avec un président américain fort ». Il ne resterait donc plus à la présidente du conseil que d’espérer en attendant l’élection de novembre aux Etats-Unis.

Le Figaro, no. 24817
Le Figaro, vendredi 7 juin 2024 994 mots, p. 9

Politique

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5 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Dans les Alpes-Maritimes, Bellamy exhorte la droite au sursaut

À l'avant-veille des européennes, le candidat LR a cru déceler un « frémissement » dans sa fin de campagne.

Conruyt, Claire

De son propre aveu, il ne lui reste désormais plus que l'espérance. Le mot aura d'ailleurs été suffisamment répété par la droite, et par son candidat aux européennes François-Xavier Bellamy, lors du dernier meeting de campagne LR au Cannet (Alpes-Maritimes) mercredi. Après une campagne face aux vents contraires, Les Républicains, hantés par les 4,8 % de Valérie Pécresse à la dernière présidentielle, retiennent leur souffle. Alors, autant l'assumer : ce n'est pas seulement le scrutin du 9 juin qui se joue pour le parti. Mais peut-être l'avenir d'une famille politique qu'un score décevant pourrait bien faire éclater.

Avant de monter sur scène, dans cette vaste salle de La Palestre que la droite des Alpes-Maritimes connaît si bien, François-Xavier Bellamy confie : le résultat, espère-t-il, doit permettre de «retrouver un élan » et constituer «une étape dans la reconstruction» de la droite. «C'est un moment pour tourner la page et en écrire une nouvelle. L'enjeu, c'est d'écrire l'avenir.» Alors, si les 8,4 % de la liste de François-Xavier Bellamy étaient une défaite en 2019, ils pourraient cette fois suffire à «éviter la disparition que beaucoup prédisaient»- sans être «satisfaisants» pour autant.

À l'intérieur de la salle, pleine à craquer, on distribue des drapeaux français et européens. Les habitués se saluent, les élus arrivent au compte-gouttes. D'autres spéculent. «On ne tombera pas à 5%, c'est sûr... Et sur le terrain, franchement, ça se passe bien. Mais ça ne décolle pas...», soupire un stratège LR. Soudain, le discret Laurent Wauquiez fait son apparition. Entre poignées de main et selfies, il glisse au Figaro sentir un «frémissement» de la campagne de Bellamy - à l'unisson de l'intéressé. En dépit de la dernière vague du sondage quotidien Ifop-Fiducial pour Le Figaro, qui donne son champion à 7 % (-0,5), Laurent Wauquiez «sent bien»le scrutin de dimanche. Laconique, le «candidat naturel de la droite» d'Éric Ciotti qui, un peu plus tôt, intimait à un sympathisant de lui «faire confiance», ne prendra pas la parole ce mercredi soir. À Bellamy, il veut laisser «toute sa place».

Le chemin, pour LR, fut et reste étroit, entre la mâchoire du Rassemblement national d'un côté, et le camp présidentiel de l'autre. «Nous sommes partis d'une situation difficile, mais nous avons réussi à éviter le piège de l'indifférence», assure Bellamy. Fier d'avoir réussi à mener campagne, en dépit du caillou dans sa chaussure nommé Marion Maréchal, tête de liste du parti zemmouriste, dont il déplore une forme d'acharnement et des «méthodes désolantes»: « Ceux qui ont cru en la réponse de Reconquête commencent à comprendre qu'ils n'ont rien de mieux à faire que de taper sur notre campagne, eux qui prônent pourtant « l'union des droites ».»

« Si l'on cherche l'honneur, il faut combattre »

La musique retentit, les projecteurs s'agitent et voilà La Palestre plongée dans le noir. Le patron de la droite, Éric Ciotti, se veut clair dans sa prise de parole, tandis que circulait ces derniers temps le nom de Gérard Larcher pour une cohabitation à Matignon - rumeurs finalement démenties par le président du Sénat. «Nous sommes fiers d'être une droite debout qui n'a jamais cédé, vacillé, négocié. Cette droite, elle peut vous regarder dans les yeux», lance-t-il, avant d'avoir un mot pour chacun des ténors présents. Sa principale cible ? Le camp Macron. «François-Xavier, tu as dénoncé un pouvoir qui aura tout osé: de l'intervention (télévisée) du président de la République qui monopolise le temps d'antenne et qui prend en otage cette campagne électorale sans honte, jusqu'au premier ministre qui joue les doublures. (...) Dimanche, il faudra dire « non » à Emmanuel Macron.» Explosion de la dette, dénonciation d'un «plan caché» du gouvernement pour augmenter les impôts et désindexer les retraites... Le président des LR a martelé ses attaques fondamentales, déplorant une «France engagée sur la voie du déclin».

Enfin, micro en main et sans notes, Bellamy clôt la soirée, entamant un discours d'une petite heure. Il jette un oeil en arrière, il y a cinq ans, pour remercier Laurent Wauquiez de lui avoir «tendu la main» en ayant «l'étrange idée» de proposer à ce professeur de philosophie de se lancer en politique. Dénonçant les normes et contraintes européennes pesant sur les agriculteurs, les cours de justice supranationales, et la gestion par Bruxelles de la crise migratoire, le candidat LR s'en prend nommément au chef de l'État et à son récent discours à la Sorbonne. «On nous reproche souvent d'être conservateurs, de parler de la civilisation européenne, mais sur quoi l'Europe se refondera-t-elle si elle ne retrouve ce qui a fait son nom et son histoire? Nous le disons: l'Europe ne retrouvera sa capacité de maîtriser son destin que si elle retrouve ce qui fait son identité: le sens de la liberté. Voilà ce que nous sommes les seuls à dire aux Français.»

Au lendemain de cette ultime soirée de campagne, François-Xavier Bellamy retrouve les deux locaux de l'étape - le député des Alpes-Maritimes Éric Ciotti et le maire de Cannes David Lisnard - devant la croix de Lorraine cannoise, place du 8-Mai-1845, pour y déposer une gerbe. «Si l'on cherche l'honneur, il faut combattre», lance l'édile, louant le «courage» de François-Xavier Bellamy. Accusant Emmanuel Macron de confondre les commémorations du Débarquement et la campagne électorale, le candidat LR renchérit : «Utiliser les plages du Débarquement pour organiser la mise en scène de ce débat aberrant qui ne correspond à rien en Europe, c'est ne pas être à la hauteur de l'exigence démocratique.» Lisnard conclut : «Il nous reste quelques heures pour convaincre et faire le meilleur score possible.» Comme un écho à Céline Imart qui, mercredi, disait espérer une «nouvelle aurore» ce week-end. Si elle advenait, la droite sortirait d'un long crépuscule.

Le Monde
France, vendredi 7 juin 2024 827 mots, p. 12
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6 juin 2024 - Le Monde (site web)

A La Réunion, un ex-élu soupçonné d’avoir fait payer ses loyers par la collectivité

L’ancien président du conseil régional Didier Robert, relaxé en mai dans une autre affaire, sera jugé en octobre pour « détournement de fonds publics, concussion, prise illégale d’intérêts »

Jérôme Talpin

Saint-Denis (La Réunion) - correspondant - Pas de commentaires, bonne journée. » Malgré une relaxe générale dans le procès portant sur des soupçons d’emplois fictifs au sein de son cabinet, Didier Robert (divers droite), ancien président du conseil régional de La Réunion (de 2010 à 2021), a préféré esquiver les journalistes, le 21 mai, à sa sortie du palais de justice de Saint-Denis. Les juges ont estimé que « l’enquête (…) n’a pas permis de réunir les éléments permettant de retenir que les emplois litigieux ont été fictifs en tout ou en partie ». Les faits visaient le recrutement de huit conseillers techniques ou chargés de mission.

Si cet ancien député, sénateur et leader de la droite locale, âgé de 60 ans, a choisi de ne pas célébrer ostensiblement cette victoire judiciaire, à l’image d’autres protagonistes du dossier, c’est en raison de nouveaux rendez-vous qui l’attendent. Dans cette affaire d’emplois fictifs, le parquet de Saint-Denis a décidé de faire appel. Sans compter qu’un autre procès se profile pour Didier Robert.

Une semaine avant la décision du tribunal correctionnel, l’ex-président du conseil régional a été entendu, en audition libre, par la brigade financière du service territorial de police judiciaire, dans le cadre d’une enquête préliminaire sur ses loyers personnels pris en charge par la collectivité de 2016 à 2020. Une procédure ouverte en 2022 après un signalement de la chambre régionale des comptes. L’enquête est désormais bouclée, observe la procureure de Saint-Denis, Véronique Denizot. Le procès est programmé en octobre pour des faits présumés de « détournement de fonds publics, concussion, prise illégale d’intérêts ».

Lors de son second mandat à la tête de la région Réunion, Didier Robert a perçu, entre 2016 et 2020, entre 2 700 et 2 790 euros mensuels, soit plus de 135 000 euros, au titre d’une « indemnité de séjour ». Celle-ci a été votée par l’assemblée plénière régionale, le 5 janvier 2016, avant que l’ex-président signe lui-même la délibération. Elle s’appuie sur un article du code général des collectivités territoriales indiquant que le conseil régional peut « attribuer au président une indemnité de séjour, dans la limite des indemnités journalières allouées à cet effet aux fonctionnaires de l’Etat, en raison des frais qu’il a engagés pour être présent au chef-lieu de région pour assurer la gestion des affaires de la région ».

Selon l’enquête préliminaire, Didier Robert a confondu sciemment « indemnité de séjour » et « indemnité de résidence ». La première couvre des frais ponctuels d’hébergement, quand un président doit rester dans la ville où il ne réside pas et où est installé le conseil régional, pour les besoins de ses fonctions. Or des indemnités ont été versées à Didier Robert pour chaque jour de l’année sur la période concernée, y compris lorsqu’il partait en déplacement hors de La Réunion.

« Vengeance politique »

D’après les investigations des policiers, des documents officiels attestent que l’ancien président de région vivait à Saint-Denis de façon permanente et ne pouvait donc pas prétendre à être défrayé pour ses séjours. La Cour des comptes a relevé, en outre, que, si Didier Robert touchait jusqu’à 2 790 euros d’indemnités, son loyer à Saint-Denis était de 2 300 euros, comme l’indique le bail à son nom.

Interrogé sur cette indemnité, l’ancien élu a toujours affirmé qu’elle lui a été versée « de façon légale », et qu’il a décidé de ne plus la percevoir en 2020, après sa décision de se présenter aux élections municipales à Saint-Denis en s’inscrivant sur les listes électorales. Cette indemnité venait jusque-là compenser le loyer d’une maison en location prise uniquement pour lui permettre d’assurer ses fonctions, défend-il.

« Il est passé du statut de président en fonctions à Saint-Denis à celui de résident », appuie son avocat, Me Philippe Creissen, qui dénonce une « erreur complète d’appréciation » de la part du parquet de Saint-Denis de La Réunion sur la nature de l’indemnité. « Après avoir subi une relaxe générale, Mme la procureure fait les fonds de tiroir pour obtenir à tout prix une condamnation de Didier Robert, s’insurge Me Creissen. Nous sommes au fin fond de la vengeance politique. »

Après avoir été condamné, en mai 2021, à quinze mois de prison avec sursis et trois ans d’inéligibilité pour des rémunérations litigieuses dans la société publique locale Réunion des musées régionaux, Didier Robert a annoncé, six mois plus tard, « renoncer à tout mandat électif » , tout en abandonnant son procès en appel. L’entourage de l’ancien élu, devenu restaurateur, et de nouveau éligible, milite pour son retour en politique lors des élections municipales de 2026, et au sein d’une droite locale en manque de leadership.

Le Monde
France, vendredi 7 juin 2024 955 mots, p. 13
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6 juin 2024 - Le Monde (site web)

Logement social : le Sénat assouplit encore les règles en commission

Les parlementaires ont amplifié les concessions déjà faites aux maires dans le projet de loi sur le développement de l’offre de logements abordables

Claire Ané

Ce projet de loi n’est pas inintéressant, mais il n’est aucunement en capacité d’apporter une réponse à la crise du logement. » Tel est le constat posé par Dominique Estrosi Sassone, élue des Alpes-Maritimes et présidente (LR) de la commission des affaires économiques du Sénat, laquelle examinait, mercredi 5 juin, le texte du gouvernement sur le développement de l’offre de logements abordables. Un jugement partagé au sein de cette commission, à la majorité de droite, comme le Sénat : elle a voté une version largement remaniée de ce texte, qui sera débattue en séance à compter du 18 juin, avant un examen à l’automne par l’Assemblée nationale.

« Ce texte ne propose pas de vision, ni de dispositions fiscales ou budgétaires, qui sont pourtant nécessaires, notamment pour soutenir la demande dans un contexte de taux d’emprunt élevés et pour créer du logement social. A défaut, nous avons voulu donner plus d’ampleur aux mesures proposées, et redonner la main et des outils aux maires pour répondre à leurs besoins de logements », résume la sénatrice du Pas-de-Calais (Union centriste) et corapporteuse du texte Amel Gacquerre.

La commission est allée bien plus loin que le texte initial dans l’assouplissement du dispositif prévu par la loi solidarité et renouvellement urbain (SRU) de 2000, qui oblige les communes urbaines à atteindre progressivement 20 % ou 25 % de logements sociaux parmi leurs résidences principales.

Le gouvernement voulait autoriser les communes ayant déjà 10 % ou 15 % de logements sociaux à intégrer dans leurs objectifs triennaux jusqu’à un quart de logements intermédiaires, qui, avec leurs loyers plus élevés, sont destinés à la classe moyenne supérieure. Cette disposition, pourtant contestée, y compris par la Défenseure des droits qui demande son retrait, a été étendue par les sénateurs aux communes qui sont à la moitié de leur objectif-cible, ainsi qu’à celles, très nombreuses, qui n’ont pas signé un contrat de mixité sociale avec le préfet.

Un garde-fou a été renforcé : le cumul des logements intermédiaires et des logements sociaux PLS (ceux dont les loyers sont les plus chers) ne pourra pas représenter plus de 30 % de la production sociale, contre 40 % dans le projet de loi initial. En revanche, les logements intermédiaires créés ne seront pas comptabilisés en tant que résidences principales, et ne contribueront donc pas à augmenter le nombre de logements sociaux à construire par le maire.

Surloyers cantonnés

Surtout, les sénateurs ont très fortement réduit les pouvoirs de sanction du préfet : il pourra seulement doubler (au lieu de quintupler) les indemnités financières dues par les communes déclarées carencées en raison de leur retard, et il ne pourra plus leur reprendre leur droit de préemption et de délivrance des permis de construire. La commission nationale SRU, qui peut préconiser d’alourdir les sanctions décidées, est pour sa part supprimée.

Les sénateurs ont également amplifié une autre nouveauté du texte, qui alimente les craintes de clientélisme. Le gouvernement souhaitait redonner la main aux maires seulement lors des premières attributions de logements sociaux (afin de les encourager à en créer), et si la commune n’est pas carencée au titre de la loi SRU. La commission a remplacé cet article 2 par les mesures d’une proposition de loi adoptée au Sénat en octobre 2023, à l’initiative de la corapporteuse du texte Sophie Primas (LR) : tous les maires se voient ainsi dotés d’un droit d’opposition motivée sur l’ensemble des attributions de logements sociaux, et ils deviennent décisionnaires pour les primo-attributions du contingent préfectoral (lequel représente 25 % des attributions), alors que le projet de loi requérait l’accord du préfet.

La commission sénatoriale a en revanche limité la possibilité pour un bailleur social, lors d’un changement de locataire, d’augmenter le loyer d’un logement ancien à la hauteur du loyer d’un logement neuf. Une mesure du projet de loi qui, selon son communiqué, « donne la nette impression que l’Etat cherche à faire payer les locataires pour redonner aux bailleurs les marges de manœuvre financières qu’il leur a lui-même retirées il y a sept ans », en les obligeant à compenser par une baisse de loyer la baisse des aides personnalisées au logement qu’il versait aux locataires de HLM.

Les élus ont aussi cantonné les surloyers dans les logements sociaux : ils sont d’accordavec le ministre du logement Guillaume Kasbarian pour les imposer dès qu’un locataire dépasse le plafond de ressources (et non quand il le dépasse de 20 %), sauf pour les locataires de logements « très sociaux » et les bénéficiaires de la « prime Macron », ainsi que dans des zones définies par le maire.Dans son avis, rendu mardi 4 juin, la Défenseure des droits avait suggéré de retirer aussi cette évolution, qui pourrait « réduire l’accessibilité [des logements sociaux] pour les ménages modestes ».

Plusieurs dispositions ont été ajoutées afin de « faciliter le logement des travailleurs de première ligne », indique la commission, et notamment ceux de la fonction publique, reprenant des suggestions du rapport du député Renaissance David Amiel, remis en avril au gouvernement. Elle a ainsi créé des résidences à vocation d’emploi, où des alternants, des intérimaires, des salariés en contrat à durée déterminée ou en mobilité pourraient loger pour une durée comprise entre une semaine et dix-huit mois. La vice-présidente de la commission, Viviane Artigalas, indique qu’ « il s’agit d’une des rares mesures soutenues par les sénateurs du groupe socialiste dont je fais partie, avec l’article 3, qui aide les maires à mieux maîtriser le foncier et son prix ».

Libération
vendredi 7 juin 2024 1091 mots, p. 17,18

IDÉES/

Face aux toxiques, l'inaction tue

Par Un collectif de professeurs et de scientifiques

Un collectif de professionnels de santé, chercheurs, citoyens et parents, dont le mathématicien Cédric Villani, exige des études scientifiques indépendantes au nom du droit à vivre dans un environnement propre, sain et durable.

Lundi 13mai, la tête de liste écologiste aux élections européennes, Marie Tous- saint, a évoqué sur le plateau de C à vous la problématique des clusters de cancers pédiatri- ques en France. En critiquant le «manque de volonté politique» de la part du gouvernement pour esquisser une voie de sor- tie de ce qu'elle qualifie de «civilisation des toxiques», elle a im- médiatement déclenché une levée de boucliers. Quels sont les arguments de ses contradicteurs ? Santé publique France, après avoir effective- ment ouvert une vingtaine de dossiers pour des soupçons de clusters de cancers d'enfants, n'a pas pu établir un lien défini- tif entre ces cancers et les pol- luants environnementaux. Est-ce suffisant pour être cer- tain qu'il n'existe aucun lien ? Certainement pas. L'histoire des scandales sanitaires passés nous l'a prouvé : l'incapacité à établir un lien de causalité irré- futable à un instant donné ne signifie nullement l'absence de cette causalité. Les instruments méthodologiques actuels de l'épidémiologie ne mesurent que très imparfaitement l'évolu- tion des facteurs de risque sur un échantillon de population de taille modeste, comme c'est gé- néralement le cas dans un con- texte local. La multiplicité des facteurs en question complique singulière- ment la tâche des chercheurs, d'autant que leurs effets ne se mesurent parfois que sur plu- sieurs décennies. Ajoutons que les investigations sont souvent abandonnées prématurément et que les «marchands de doute», pour reprendre l'expres- sion de la célèbre enquête de Naomi Oreskes et d'Eric Con- way (1), n'ont cessé d'instru- mentaliser, aujourd'hui comme hier, le débat scientifique pour bloquer toute décision politique restreignant l'usage des pro- duits toxiques dans nos sols, dans l'eau et dans les objets que nous utilisons au quotidien. L'évolution du contexte sani- taire global contribue à renfor- cer la suspicion. En trente ans, à l'échelle mondiale, les cancers diagnostiqués chez les moins de 50 ans ont connu une hausse de 80 %. Selon l'Organisation mondiale de la santé, en 2019, deux millions de personnes sont décédées en raison de l'exposi- tion à des produits chimiques de synthèse. Ce chiffre est en constante augmentation par rapport aux années précéden- tes. Dans le même laps de temps, 75 % de la biomasse d'in- sectes disparaissait dans les zo- nes protégées européennes. Or, les pesticides ont un impact sur les deux phénomènes, abon- damment documenté dans la littérature scientifique : l'exposi- tion aux pesticides augmente la probabilité de développer cer- taines pathologies (Expertise collective Inserm 2022, Pmid 35759550) et porte une large res- ponsabilité dans l'effondrement des populations d'insectes (Ex- pertise collective Inrae 2022). Oui, la santé environnementale est un enjeu à prendre au sé- rieux ! Le principe de précaution a été formalisé au début des an- nées 90 par les Nations unies afin d'assurer la protection des populations en l'absence de consensus scientifique définitif. Rappelons-en les termes : «En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l'absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l'adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l'environnement.» Or, dans le cas des pesticides, Suite page 18

Suite de la page 17 nous avons dépassé le stade de la simple suspicion ! Nous devrions apprendre de nos erreurs. L'histoire est pleine de scandales sanitaires révélés après des années de lutte de ceux que l'on accuse d'abord d'être des «affabulateurs». Certains industriels ou scientifiques corrompus sont passés maîtres dans l'art de cacher les résultats de leurs études et d'instiller le doute, que ce soit dans les industries du tabac, de la chimie, des énergies fossiles Trop souvent, les alertes sanitaires lancées par les populations ne sont pas suivies d'études scientifiques sérieuses. Nous pouvons citer la vallée de l'Orbiel, polluée à l'arsenic et de multiples composants chimiques. Autre exemple : la nocivité de l'amiante était connue depuis le rapport Auribault de 1906.

Classé «cancérogène avéré» par le Centre international de recherche sur le cancer en 1977, l'amiante n'a été interdit que vingt ans plus tard. Combien de morts entre-temps ? Le Haut

Conseil de la santé publique estime qu'elle pourrait encore provoquer 100 000 décès d'ici à 2050. Et les scandales se répètent : pendant vingt ans, aux Antilles, la chlordécone est restée autorisée alors même que sa dangerosité était établie depuis la fin des années 60. Combien de rapports sur la dangerosité des polluants éternels, du glyphosate, et de centaines d'autres produits toxiques seront-ils encore retar- dés ou mis sous le tapis ? Comment accorder une confiance aveugle aux responsables politiques en place lorsque très récemment encore, monsieur Thierry Breton, commissaire nommé par Emmanuel Macron à la Commission européenne, a tout fait pour reporter sine die la révision du règlement Reach qui aurait permis d'interdire les produits chimiques les plus dangereux ? Nous sommes professionnels de santé, chercheurs, experts du domaine, citoyens et parents, et nous exigeons la vérité. Le débat entre science et société est un signe de vitalité démocratique, et ne peut pas être systématiquement traité comme une dérive complotiste. Nous demandons des enquêtes sérieuses et indépendantes garantissant que notre santé n'est pas menacée par les polluants auxquels nous sommes exposés quotidiennement. Depuis 2022, le droit à vivre dans un environnement propre, sain et durable est consacré comme un droit humain par l'ONU. Le risque qu'une population accepte de subir relève d'un débat politique. En l'occurrence, quand il s'agit de la vie de nos enfants, il nous semble que la seule attitude acceptable est de tout mettre en oeuvre pour que ce risque tende vers zéro. Esquissons ensemble une voie de sortie de la civilisation des toxiques. ? (1) Les Marchands de doute, de Naomi Oreskes et d'Erik M. Conway, aux éditions Le Pommier, 2014.

Par Un collectif de professeurs et de scientifiques Parmi les signataires : Dominique Bourg Professeur honoraire de l'université de Lausanne Cédric Villani Mathématicien, ancien député André Cicolella Chimiste et toxicologue, président du Réseau environnement santé (RES) Maxime de Rostolan Entrepreneur écologiste Pierre-Henry Gouyon Professeur au Muséum national d'histoire naturelle Sabine Grataloup Mère d'un enfant souffrant de malformations suite à son exposition au glyphosate in utero Philipp Heeb Directeur de recherches CNRS Laurence Huc Toxicologue, directrice de recherches à l'Inrae, présidente de l'Institut citoyen de recherche et d'expertise en prévention et santé environnementale Anne-Laure Legendre Enseignante-chercheuse en santé environnementale Dominique Masset Coprésident de la coalition d'associations Secrets toxiques Marie-Antoinette Mélières Climatologue Nicolas Namur Président de l'Atelier de santé urbaine. La liste des signataires sur Libération.fr

Le Monde
France, vendredi 7 juin 2024 887 mots, p. 12
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6 juin 2024 - Le Monde (site web)

Bellamy, la stratégie du coup d’éclat

Le candidat LR aux européennes s’est montré plus percutant, mais les intentions de vote stagnent

Alexandre Pedro

La ligne d’arrivée des élections européennes en vue, François-Xavier Bellamy donne dans la métaphore cycliste. Pour la tête de liste Les Républicains (LR), tout se joue maintenant « dans le sprint » après une longue étape de plaine . En 2019, le jeune candidat avait calé dans les derniers kilomètres, réalisant le score de 8,48 %, après un début de campagne prometteur. Cinq ans plus tard, lors du scrutin qui a lieu dimanche 9 juin, il a pour seule mission d’éviter une chute sous les 5 %, synonyme de disparition de la droite française du Parlement européen.

Depuis janvier, l’eurodéputé de 38 ans arpente le pays, multiplie les visites thématiques… L’occasion, à chaque étape, de prendre une photo avec la figure locale, et de recevoir le compliment de rigueur. Lundi 3 juin, à Caen, son ami Hervé Morin (président de la région Normandie et des Centristes, parti allié de LR) a manqué de le faire rougir au moment de louer « un homme qui nous élève intellectuellement quand on l’écoute ». La centaine de militants présents acquiesce, revigorée par la charge de leur candidat sur des « abus de communication » de la majorité présidentielle dans les médias.

Le même jour, M. Bellamy a volé au secours de Valérie Hayer, la tête de liste du camp Macron, en s’indignant de l’intervention surprise de Gabriel Attal, le matin même, à Radio France, pour la soutenir. « Franchement, ça s’arrête quand ce spectacle ? », a-t-il dénoncé sur X, en accusant l’exécutif de « passer son temps à saturer l’espace médiatique ». Nouveau succès viral pour le Versaillais, après son coup de gueule du 23 mai (vu plus de 5 millions de fois sur les réseaux sociaux) pour déplorer l’organisation du débat entre le premier ministre et le candidat du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella. Même la gauche avait applaudi sa critique d’une « mise en scène artificielle » par le service public, qui serait, selon lui, le « signe d’une crise démocratique assez profonde ».

Coups de barre à droite

Le philosophe de formation fait aussi face à un paradoxe. D’un côté, il déplore « l’ère d’une politique qui contemple son propre spectacle » ; de l’autre, il force sa nature pour donner dans le coup d’éclat. La fin justifie parfois les nouveaux moyens. Depuis son intervention le 7 mai devant Sciences Po, à Paris, pour braver les étudiants propalestiniens et le député « insoumis » du Val-de-Marne Louis Boyard, François-Xavier Bellamy a musclé une campagne jugée trop sérieuse en interne, dans un premier temps. Crédité de 7 % des intentions de vote, selon la cinquième vague de l’enquête de l’institut Ipsos, en partenariat avec le Cevipof, l’Institut Montaigne, la Fondation Jean Jaurès et  Le Monde, publiée le 3 juin, il a compris qu’il devait d’abord exister pour être écouté, avant d’espérer convaincre.

Depuis ses coups de gueule, qui n’ont pas eu d’effets visibles dans les sondages, les compliments tournent en boucle à droite, sur le thème : « Bellamy ne démérite pas »ou « on n’avait pas mieux en magasin ».Même les moins convaincus concèdent que l’étiquette LR est un boulet accroché aux mocassins de l’eurodéputé.

Alors qu’en France, la droite vit un déclassement électoral, la tête de liste cherche à s’extraire d’un cadre national mortifère pour placer le débat au niveau européen. Là où sa formation appartient au groupe dominant, le Parti populaire européen (PPE). Ce qui lui permet d’appeler à un vote utile en sa faveur, afin de peser à Bruxelles ou Strasbourg. M. Bellamy dénonce le match factice entre le RN et le camp Macron (« un clivage qui n’existe pas en Europe ») pour mieux promouvoir celui entre la droite et la gauche.

Pour alimenter cette opposition, M. Bellamy donne des coups de barre très à droite. Après avoir critiqué le Conseil constitutionnel en avril en jugeant que « notre droit rend l’Etat impuissant sur l’immigration illégale », il a à nouveau ciblé l’institution le 28 mai, après qu’elle a considéré que l’aide juridictionnelle d’Etat doit être aussi accordée aux étrangers en situation irrégulière.

Paix fragile

Sa campagne s’inscrit dans le glissement volontaire de LR vers l’extrême droite, avec des charges contre l’Etat de droit et un discours toujours plus musclé sur l’immigration. Et quand le compte X de LR publie, le 30 mai, un message invitant l’Algérie à reprendre « criminels, délinquants, clandestins »,M. Bellamy déplore la forme, mais pas le fond.

A l’exception de Xavier Bertrand, le président LR de la région des Hauts-de-France, qui a dénoncé un message « indigne », les ténors du parti de droite n’ont, eux, pas bronché. Certains parce qu’ils ne trouvent rien à redire au message, d’autres pour ne pas perturber la campagne. Une paix des braves fragile jusqu’au vote du 9 juin, où le résultat de la liste Bellamy portera une bonne partie de l’avenir de la droite. Lui-même l’a dit par le passé : « A moins de 5 % , on devient l’UDI[Union des démocrates et indépendants] et il faudra arrêter de croire qu’on peut présenter un candidat à la présidentielle. »

Le Figaro, no. 24817
Le Figaro, vendredi 7 juin 2024 1011 mots, p. 11

International

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6 juin 2024 - Le Figaro (site web)

En Slovaquie, le retour vengeur à la vie politique de Robert Fico

Le premier ministre slovaque, victime d'une tentative d'assassinat mi-mai, a annoncé son retour prochain dans l'arène.

Kornél, Albert

Allait-il jouer l'apaisement ou au contraire appeler à la vengeance ? La première prise de parole du premier ministre Robert Fico était attendue et redoutée par ses adversaires. Il s'est adressé au public pour la première fois depuis la tentative d'assassinat à laquelle il a réchappé le 15 mai, dans une vidéo enregistrée de quatorze minutes publiée sur Facebook, intitulée « Je pardonne et je mets en garde ». Trois semaines après avoir reçu quatre balles et avoir frôlé la mort, selon la direction de l'hôpital où il a été traité, le tribun slovaque est apparu chez lui à Bratislava, amaigri, mais combatif comme à son habitude et prêt à redescendre dans l'arène politique dès la fin du mois.

Les espoirs d'une réconciliation nationale ont été douchés dès la première phrase de son discours : « Un militant de l'opposition slovaque a tenté de m'assassiner à Handlova en raison de mes opinions politiques » , a-t-il déclaré. Magnanime, il a annoncé lui accorder son pardon et ne pas chercher réparation, mais pour mieux jeter le discrédit sur l'opposition. « En fin de compte, il est évident qu'il n'était qu'un messager du mal et de la haine politique, que l'opposition frustrée a développée en Slovaquie dans des proportions ingérables » , a lancé Robert Fico.

« Je n'ai aucune raison de croire qu'il s'agissait d'une attaque perpétrée par un fou solitaire » , a aussi déclaré Fico. Pourtant, les autorités ont rapidement qualifié l'auteur présumé de la tentative d'assassinat comme un « loup solitaire ». Juraj Cintula, 71 ans, a effectivement indiqué avoir agi par désaccord avec la politique menée par le gouvernement de Robert Fico et a récemment pris part à des manifestations de l'opposition contre une réforme du code pénal et la reprise en main des médias publics. Mais à ce stade, aucun lien n'a été établi entre lui et un parti de l'opposition. « Nous avons tous espéré un pas vers la réconciliation sociale. Mais dès sa première apparition, il semble que le premier ministre Fico l'ait rejeté » , a réagi Michal Simecka, le chef de Slovaquie progressiste, le principal parti de l'opposition.

Dans une longue tirade victimaire, le premier ministre blâme, à divers degrés, ceux qu'il identifie comme ses ennemis. Outre l'opposition politique et les médias, il s'en prend à l'Union européenne, l'Otan et le milliardaire George Soros. « Il faut s'attendre à ce que les médias antigouvernementaux, les organisations politiques non gouvernementales financées par l'étranger et l'opposition commencent à minimiser ma tentative d'assassinat » , anticipe-t-il.

Dans une digression confuse et évasive, et sans désigner quiconque directement, Robert Fico laisse entendre ce que son député Lubos Blaha et son allié Viktor Orban ont déjà affirmé : on a voulu l'assassiner en raison de son refus d'aligner la Slovaquie sur la politique ukrainienne de l'Occident. « Les relations avec les partenaires de l'UE et de l'Otan se sont aggravées après l'attaque russe contre l'Ukraine, quand nous avons refusé de fournir à l'Ukraine toute aide militaire provenant des stocks de l'État (...) » , détaille-t-il. « C'est terrible à dire, mais le droit à une opinion différente a cessé d'exister dans l'UE. »

Le dirigeant slovaque développe ce qui sera vraisemblablement le nouveau récit imposé de l'histoire récente du pays : ses adversaires politiques au pouvoir de 2020 à 2023, aux mains des intérêts étrangers, ont tenté de « liquider » son parti. « Des représentants de l'opposition ont été accusés et envoyés en détention sans preuves, des morts suspectes ont eu lieu en détention » , accuse-t-il. Il fait référence à l'implacable lutte contre la corruption mise en place ces trois années où il était dans l'opposition. Une quarantaine de personnes liées de près ou de loin à son clan ont été condamnées pour des faits de corruption. Robert Kalinak, son homme de confiance de toujours, l'actuel ministre de la Défense qui assure la conduite du pays le temps de sa rémission, avait lui-même été placé en détention préventive pendant plusieurs semaines en 2022.

Matus Kostolny, le rédacteur en chef du journal Dennik N, un média particulièrement pointé du doigt par Fico, redoute que tout cela ne soit enterré. « Robert Fico est de retour et il est revenu en vengeur, résume-t-il. C'est maintenant une évidence: la tentative d'assassinat de Robert Fico est censée marquer un tournant. Il veut effacer des dizaines de procès et des centaines d'enquêtes qui ont révélé le système de corruption sous ses précédents gouvernements. Il veut réécrire l'histoire. » Le théologien et journaliste Michal Havran, commentateur très en vue de la vie politique slovaque, se montre aussi des plus pessimistes : « La paranoïa est un programme politique. Conspiration juive, haine pathologique et vengeance. Nous devons nous défendre. »

Si Robert Fico ne mentionne pas les élections européennes, ce n'est sans doute pas un hasard si sa prise de parole intervient juste avant la suspension de la campagne électorale. Selon le dernier sondage en date d'Ipsos, son parti Smer-SSD devrait sortir en tête et recueillir samedi environ un quart des suffrages, convertis en quatre eurodéputés sur les quinze sièges réservés aux Slovaques au Parlement européen. Dans son message vidéo, Fico déplore que le Parti socialiste européen auquel il est affilié a suspendu l'adhésion du Smer-SSD « au lieu de le féliciter pour sa victoire électorale » l'automne dernier.

Parmi les eurodéputés Smer-SSD pressentis pour siéger à Strasbourg, se trouvent le vice-président du Parlement Lubos Blaha, un homme aux positions farouchement pro-Kremlin ainsi que Judita Lassakova. Cette dernière, novice en politique, est une star de la scène de la désinformation slovaque. Elle a fait ses classes pendant la pandémie de Covid-19, un moment charnière qui a permis au Smer de se relancer en surfant sur le mouvement « antivax ». « C'est une personne qui a des opinions bien arrêtées sur les intérêts nationaux de la République slovaque » , a justifié Robert Fico. Le tribun slovaque n'a pas dit son dernier mot. AK

Le Monde
France, jeudi 6 juin 2024 1577 mots, p. 12
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5 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Élections européennes

La recomposition de la gauche s’amorce

Lors du scrutin du 9 juin, le PS devrait remettre en cause la place dominante de LFI, rebattant les cartes pour 2027

Julie Carriat et Sandrine Cassini

Nul besoin d’attendre l’issue des élections européennes. A gauche, les exégèses des résultats sont prêtes, ou presque, dans l’optique du changement du rapport de force interne, attendu au soir du 9 juin. Alors que la présidentielle de 2022 avait consacré la domination de La France insoumise (LFI), à travers la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), le scrutin européen devrait changer la donne, et redorer le blason d’un Parti socialiste (PS) sorti des années de vaches maigres.

Du côté des anciens dirigeants du PS, l’affaire est entendue : un bon score de leur candidat signerait un retour en force d’une gauche « de gouvernement », après des années d’effacement derrière LFI. Raphaël Glucksmann est crédité de 14,5 % des intentions de vote, selon l’enquête de l’institut Ipsos, en partenariat avec le Centre de recherches politiques de Sciences Po, l’Institut Montaigne, la Fondation Jean Jaurès et Le Monde , publiée le 3 juin. La tête de liste du PS-Place publique est donnée troisième, juste derrière celle de la majorité présidentielle, menée par Valérie Hayer (16 %), mais loin devant celle des « insoumis », portée par Manon Aubry (8 %).

Les dirigeants de LFI, qui pourraient terminer à la quatrième place, voient les socialistes comme le symptôme du retour de la « vieille gauche », celle de l’ancien président de la République François Hollande, synonyme, pour eux, de trahisons et responsable, selon eux, de la naissance du macronisme. Ce récit des deux gauches, porté, d’un côté, par le leader de LFI, Jean-Luc Mélenchon, et, de l’autre, par Raphaël Glucksmann et ses parrains socialistes, s’est ancré dans la campagne. Le duel devrait se poursuivre à la faveur de la recomposition d’un paysage politique jusqu’alors figé à gauche, en vue de l’élection présidentielle de 2027.

Côté LFI, Jean-Luc Mélenchon a commencé à installer l’évidence d’une quatrième candidature de sa part au scrutin élyséen, en faisant de l’élection européenne le « premier tour »de la prochaine présidentielle. Conscient de ne plus être le candidat naturel de la gauche, tant il est contesté par ses anciens partenaires de la Nupes, l’ancien sénateur socialiste a renoué avec sa stratégie du clivage permanent. Une façon, selon un cadre de son mouvement, de « créer de l’irrémédiable » et d’hypothéquer toute perspective de réconciliation avec le PS.

« Irréconciliables »

En meeting à Toulouse, samedi 1er juin, il a adopté des accents complotistes, laissant entendre que tout était entrepris pour saboter le vote en faveur de LFI dans les quartiers populaires, et ouvrant la voie à une contestation des résultats. Le lendemain, dans un post de blog, il a estimé que, en France, l’antisémitisme était « résiduel », réactivant le procès qui lui est fait sur le sujet. Mardi, sur Sud Radio, le chef de file du PS, Olivier Faure, a fustigé un « dérapage incompréhensible ». « Jean-Luc Mélenchon fait tout pour rendre impossible une alliance », avait-il jugé un mois plus tôt, sur la même radio, en estimant que le fondateur de LFI, avec lequel il avait noué la Nupes pour les législatives de 2022, se rendait « irréconciliable ». Ce mot, institué par Manuel Valls en 2016, alors premier ministre, est également de retour chez les « insoumis ». « Raphaël Glucksmann est le candidat des gauches irréconciliables, il marque le réalignement du noyau mou du PS sur l’orientation de Hollande », tranche le député (LFI) du Val-d’Oise Paul Vannier.

Dans ce duel entre les deux gauches, Jean-Luc Mélenchon s’est trouvé un partenaire de circonstance : son ancien compère de Solférino, François Hollande. Raphaël Glucksmann, lui, a pris soin de laisser l’ex-président socialiste à l’écart de sa campagne, préférant se montrer avec l’homme de la gauche plurielle, Lionel Jospin, le 22 mai, et au côté de Martine Aubry, avec qui il clôturera sa campagne, vendredi 7 juin, par un ultime meeting à Lille. Le même jour, dans la banlieue de Limoges, François Hollande est convié à un rendez-vous de campagne en soutien à la candidate Gulsen Yildirim, vingt-sixième sur la liste de M. Glucksmann. Il devrait aussi se gausser des attaques de LFI, vues comme la preuve que « la recomposition à gauche »est en route, confirme son entourage.

Parmi les partisans d’Olivier Faure, on redoute que François Hollande ne se serve d’un bon score du PS aux européennes comme d’un marchepied pour réaliser un « come-back ». Il y a deux mois, l’ex-président a suggéré à Luc Broussy, proche de M. Faure, l’idée d’organiser un meeting commun de la gauche dans la dernière ligne droite de la campagne, où seraient présents l’ancien premier ministre Bernard Cazeneuve et lui-même… Au sein du PS, la proposition a reçu un accueil mitigé. « On n’a pas besoin d’Hollande », a-t-on conclu.

Pas de quoi entamer l’humeur de l’ancien locataire de l’Elysée. Armé d’une forte cote de popularité, il multiplie déplacements, bains de foule et selfies, laissant planer l’idée d’un tour de piste pour 2027. Olivier Faure, qui fut son bras droit au PS, l’observe avec circonspection, estimant que l’ancien premier secrétaire mise sur le « chaos à gauche » pour se faufiler le moment venu. « Il n’a pas d’obsession d’un retour, nuance l’entourage de M. Hollande. Il se dit qu’il sera à la place la plus utile. »

Mais l’omniprésence de l’ancien chef de l’Etat crispe. Même le maire de la ville de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol, rival d’Olivier Faure au congrès de Marseille, ne souhaite pas de retour en arrière : « une ligne hollandaise – de centre gauche – ne serait pas bonne non plus », considère le maire de Rouen. « Nous ne travaillons pas ensemble à la réédition du passé, mais à quelque chose de profondément neuf », a tranché M. Glucksmann, le 30 mai, lors d’un meeting à Paris. Une façon polie de tenir l’ex-chef de l’Etat à distance. D’ailleurs, contrairement à 2019, l’eurodéputé a déjà prévenu qu’il ne « disparaîtra pas »de la scène politique française, mais compte être le « garant »de la ligne politique issue du 9 juin.

A côté du récit des deux gauches, certains aimeraient faire émerger une troisième histoire. Un chemin unitaire, collectif, passant, pourquoi pas, par un processus de sélection – primaire ou autre – pour la présidentielle de 2027. Mais la tâche est immense et les questions sont nombreuses. Quel sera le centre de gravité de cet ensemble ? Les avis divergent : le député (LFI) de la Somme, François Ruffin, veut « des gauches réconciliées mais des gauches réconciliées dans la clarté », comme il le disait en meeting à Amiens, le 13 mai.

M. Mayer-Rossignol appelle, lui, au « rassemblement de Ruffin à Cazeneuve », mais sur la ligne sociale-démocrate, tranchée par les européennes. Que faire dès lors de Jean-Luc Mélenchon ? Le convaincre de participer ou non au processus ? Là non plus, il n’y a pas de consensus. « Ceux qui disent, comme Faure, que l’on ne peut pas faire avec, font fausse route », tranche le député (LFI) des Bouches-du-Rhône Hendrik Davi, proche de la députée (LFI) de Seine-Saint-Denis Clémentine Autain.

Ambitions individuelles

Se posera ensuite la question du « cadre organisationnel » pour discuter. Olivier Faure, mais aussi la numéro un des Verts, Marine Tondelier, et des « frondeurs » de LFI, comme les députés de Seine-Saint-Denis Alexis Corbière, Clémentine Autain ou Raquel Garrido, espèrent porter cette troisième voie unitaire pour 2027. « Il y aura du storytelling, il n’y aura pas que Hollande et Mélenchon qui s’exprimeront après le 9 juin… », assure le chef de file du PS.

« C’est extrêmement fluide entre nous », abonde la patronne des écologistes. L’entente est cordiale au sein de ce petit monde, même si réunions et dîners se tiennent en toute discrétion, et de manière parfois fortuite. Le 24 mai, Marine Tondelier, Raquel Garrido, et le numéro trois de la liste PS, Pierre Jouvet, se sont retrouvés pour un dîner improvisé, après une manifestation féministe anti-Rassemblement national à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais).

A côté des collectifs, certains affûtent des ambitions individuelles. François Ruffin s’est éloigné ces derniers temps des discussions des gauches, se contentant d’y envoyer des représentants. Le député reporter est reparti en tournage, en août 2023, pour un documentaire sur l’un de ses thèmes phares, le monde du travail, qui devrait sortir avant la fin de l’année. Il se prépare aussi à prendre la parole, après le 9 juin, pour porter, comme d’autres, un message unitaire. Avec une particularité : pour M. Ruffin, sortir du bois, c’est aussi prendre le risque de déclencher, dès à présent, un match avec Jean-Luc Mélenchon, qui s’annonce tendu. De son côté, Clémentine Autain vient de créer son microparti, Emancipations, de façon à pouvoir récolter de l’argent de la part d’éventuels soutiens. Pour donner du poids à la cause unitaire, l’élue compte sur la société civile. Là aussi, des initiatives émergent.

L’économiste Julia Cagé, également présidente de la Société des lecteurs du Monde, tente d’organiser un texte commun pour l’après-9 juin : « La société civile va essayer de changer le narratif, d’éviter celui avec, d’un côté, la vague brune, de l’autre, le retour des deux gauches. S’il y a deux gauches, il y en aura zéro au second tour en 2027 » , conclut-elle.

Le Monde
Economie & Entreprise, jeudi 6 juin 2024 1111 mots, p. 17
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5 juin 2024 - Le Monde (site web)

Les opérateurs télécoms ciblent la loi « littoral »

Des initiatives législatives veulent simplifier l’implantation d’antennes de téléphonie mobile sur les côtes

Olivier Pinaud

La mer, la dune et, au bout du sentier, une antenne de téléphonie mobile. La carte postale du littoral français ressemblera-t-elle à ça dans quelques mois ? Deux initiatives parlementaires visent à assouplir les règles du code de l’urbanisme qui limitent actuellement l’implantation de pylônes de télécoms dans les communes soumises à la loi relative à l’aménagement, la protection et la mise en valeur du littoral.

D’un côté, le député Eric Bothorel (Renaissance, Côtes d’Armor), soutenus par 167 de ses collègues du parti d’Emmanuel Macron, défend une proposition de loi visant à améliorer les services 4G et 5G dans ces communes. L’examen du texte, déposé le 2 mai, doit débuter le 12 juin à l’Assemblée nationale. Au Palais du Luxembourg, c’est le sénateur Patrick Chaize (Les Républicains, Ain) qui mène la charge : il a fait inscrire un amendement à la loi de simplification de la vie économique, en première lecture au Sénat, afin d’obtenir, à titre expérimental jusqu’au 31 décembre 2028 une exemption à la loi « littoral ». Aujourd’hui, les règles pour ériger un relais de téléphonie mobile dans les plus de 1 200 communes classées en zone littorale sont strictes. Dans une décision du 11 juin 2021, le Conseil d’Etat a confirmé que ces équipements entrent dans le cadre des restrictions du code de l’urbanisme.

Accueillir un pylône

Ainsi, sur le littoral, l’implantation de ces antennes ne peut se faire qu’au sein d’espaces urbanisés ou en continuité de ceux-ci. Impossible donc d’ériger un pylône sur des terrains agricoles ou naturels ni dans un périmètre d’urbanisation diffuse, même loin de la côte : la zone littorale s’étend jusqu’à plusieurs dizaines de kilomètres dans les terres.

Selon la Fédération française des télécoms (FFT), l’association qui représente les opérateurs français, dont Orange, SFR et Bouygues Telecom, et qui milite depuis plusieurs années pour un assouplissement du code de l’urbanisme, « le principe d’extension de l’urbanisation en continuité affecte de façon très concrète un nombre important de projets de site sur les territoires du littoral ».

La FFT a compté que, sur 1 848 projets de sites mobiles dans ces zones, 200 sont bloqués pour cause de refus de déclaration préalable en raison de la loi « littoral », 584 demandes de déclaration préalable n’ont pas été déposées, car contraire aux dispositions de la loi, et 1 064 rencontrent des difficultés d’implantation non liées directement à la loi. Les riverains de ces zones en continuité d’urbanisation, qui pourraient accueillir un pylône, s’opposent en effet souvent à l’installation d’un pylône au bout de leur jardin. Résultat, « les antennes sont parfois posées sur des parcelles éloignées des habitants, ceux qui ont besoin de couverture mobile, et pas nécessairement là où elles sont le plus efficaces », regrette Michel Canévet, sénateur du Finistère (Union centriste), qui avait tenté en 2021 d’assouplir les règles.

« Certains voient cette loi comme un totem », reconnaît Eric Bothorel, mais le député de la cinquième circonscription des Côtes-d’Armor, dont toutes les communes sont classées en zone littorale, se défend de vouloir défigurer les côtes. Selon lui, « la couverture mobile des zones littorales est une question d’intérêt général. Etre proche d’une côte ne doit pas empêcher de passer un appel d’urgence, de bénéficier d’un système d’assistance à domicile pour personnes dépendantes ou de disposer des mêmes services numériques que dans le reste du territoire ».

« Sur des camions »

Pour le député, la mauvaise couverture de ces communes pourrait devenir encore plus problématique après le déploiement, en juin, du Réseau radio du futur, le nouvel outil de communication des forces de l’ordre et des services de secours, qui fonctionne sur les réseaux de Bouygues Telecom et d’Orange. L’élu rappelle que les communes de montagne, autrefois soumises à des règles d’implantation strictes, ont obtenu un aménagement de la loi en 2016.

Pour tenter de rassurer les défenseurs du littoral, le texte de la proposition de loi et celui de l’amendement Chaize prévoient que les antennes ne pourront pas être érigées dans « des espaces proches du rivage et au-delà d’une bande de 100 mètres à compter de la limite haute du rivage ou des plus hautes eaux pour les plans d’eau intérieurs ». Le permis de construire devra être délivré « par le maire ou le président de l’établissement public intercommunal compétent (…) après avis de la commission départementale de la nature, des paysages et des sites », précise la proposition de loi.

« Il faut laisser la main aux élus. Ce sont eux qui connaissent les besoins et les caractéristiques de leur territoire », appuie Xavier Batut, député (Horizons) de Seine-Maritime, favorable à la proposition de loi Bothorel. « Il faut aussi imposer la mutualisation obligatoire des sites par les opérateurs pour éviter de démultiplier les infrastructures », ajoute-t-il. Le député se demande aussi s’il ne faut pas « prioriser les appels téléphoniques sur l’Internet mobile, pour que ces antennes répondent d’abord aux besoins des services de secours avant de servir à regarder des séries sur la plage ».

Pour ces élus, qui constatent une saturation des réseaux télécoms en période estivale avec l’afflux de touristes, l’installation de ces équipements est d’autant plus indispensable alors que, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques, la population des départements littoraux devrait croître de 14,1 % entre 2013 et 2050, soit 3,6 millions d’habitants en plus. Ils pourraient concentrer 39 % de la population française en 2050.

« La problématique n’est pas la loi “littoral”. En été, dans les zones touristiques où la population augmente très fortement, les opérateurs ont la possibilité de déployer des antennes relais sur des camions. Le vrai sujet est le manque de concertation entre opérateurs et élus sur le choix du site »,rétorque Geoffroy de Baynast, avocat spécialisé dans l’urbanisme, qui a fait de la loi « littoral » une arme de défense pour les communes qui souhaitent contester devant les tribunaux l’implantation d’une antenne dans un endroit indésirable.

Marina Ferrari, la secrétaire d’Etat au numérique, voit favorablement ces initiatives. Une réunion interministérielle doit trancher, ce mercredi 5 juin, pour savoir si le gouvernement soutient la proposition de loi Bothorel. Mais celle-ci, ou l’amendement Chaize, ira-t-elle jusqu’au bout ? Ces dernières années, toutes les initiatives pour assouplir la loi ont échoué, en raison d’une forte opposition locale, de la part d’associations de protection de l’environnement ou de riverains.

Le Monde
France, jeudi 6 juin 2024 1492 mots, p. 14

Élections européennes

La campagne en trompe-l’œil de Bardella

La tête de liste Rassemblement national aux européennes, placée pour la première fois en pleine lumière, a montré quelques failles

Clément Guillou et Corentin Lesueur

Rarement un élu est apparu si dépité d’accueillir une « rock star » sur ses terres. Vendredi 31 mai, Yves Palmieri, maire divers droite de La Farlède (Var), regarde, désabusé, 150 jeunes pris de folie par la visite d’une heure de Jordan Bardella, lors de la traditionnelle foire viticole de la commune. La tête de liste du Rassemblement national (RN) aux élections européennes du 9 juin n’a rencontré aucun exposant, préférant succomber à la marée de bras rêvant d’un selfie avec lui. Une idole à la notoriété façonnée sur TikTok ou sur le plateau de Cyril Hanouna.

« Dans une période d’anxiété générale et en utilisant tous les codes de son époque, il a acquis une dynamique telle que rien ne semble l’empêcher de viser[l’élection présidentielle de] 2027,juge M. Palmieri. Mais quand on fait rêver les gens, derrière, il faut assumer.» Pas loin de lui, le député (RN, Var) Frank Giletti exulte, heureux que son poulain n’ait pas, de toute la journée, été traité de « facho ». « Les gens ne lui parlent même pas de politique,reconnaît-il. C’est dingue ce qui se passe autour de lui. »

Deux jours plus tard, pour son unique meeting à Paris, Jordan Bardella livre un discours radical devant une assistance rajeunie, agitant sans dire son nom le concept raciste et fantasmatique du « grand remplacement ».

Ce dernier week-end de campagne clôt pour lui une séquence de neuf mois, paradoxale. La popularité du jeune président du RN a crû de manière spectaculaire, poussée par les réseaux sociaux, son goût nouveau pour l’exercice des déambulations et des selfies, la place laissée par Marine Le Pen et les encouragements initiaux de la Macronie, qui rêve de voir le RN s’entretuer. Mais, dans le même temps, l’eurodéputé n’a pas imposé un récit particulier à sa campagne et son costume de bon débatteur en sort élimé. En 2019, il n’était que l’homme lige de Marine Le Pen, une façade jeune et avenante de l’extrême droite. Cinq ans plus tard, pour sa première campagne dont il tenait les commandes, la marque laissée par Jordan Bardella reste difficile à cerner.

C’est avec l’aide de Marine Le Pen qu’il a décidé de la rupture avec l’AfD, cet encombrant allié allemand, choisi le slogan (« La France revient, l’Europe revit ») et le fil rouge de la campagne (contre « l’Europe de Macron »), et encore coupé quelques têtes pour constituer sa liste. C’est de son propre chef, à l’inverse, qu’il a mis en sourdine la ligne pro-Kremlin du parti, en adoptant un discours plus dur vis-à-vis de la Russie que Marine Le Pen ; en remboursant de manière anticipée l’intégralité du prêt russe qui avait pollué la fin de campagne présidentielle de son aînée ; et en exprimant son désaccord avec son propre député européen Thierry Mariani… qu’il a pourtant reconduit sur sa liste, signe que M. Bardella est plus pragmatique que cohérent.

Copier-coller de 2019

Jordan Bardella a aussi consacré l’essentiel de sa campagne à tenter de séduire les élites économiques. Celle-ci était assumée comme une phase préparatoire et une mise en jambes avant l’élection présidentielle de 2027, le parti souhaitant désactiver le procès en incompétence dans ce domaine. Un but non atteint, si l’on en croit le réquisitoire sans appel dressé par le Cercle des économistes : après avoir passé à la loupe le projet du RN, dix de ses experts l’ont jugé « irréaliste, inefficace et fallacieux », dans le magazine Challenges.

Ces dernières semaines, le parti a d’ailleurs rangé dans ses placards un livret de mesures à destination du monde économique, dont la publication est sans cesse repoussée depuis l’hiver. Décision a été prise de ne rien publier qui puisse donner prise aux adversaires, à l’image d’une campagne sans la moindre initiative. Une campagne avant tout médiatique, où les petites phrases l’emportent sur le fond, comme le décrit ce collaborateur du RN au Parlement européen : « La ligne, c’est ce qui permet de gagner le débat sur BFM-TV le lendemain. »

« Le RN a perdu huit mois de politique, juge sa concurrente à l’extrême droite Sarah Knafo, en troisième position sur la liste de Reconquête !. Bardella est à 30 % dans les sondages, il bénéficie de l’intérêt de la presse, mais il n’impose aucun sujet, n’a pas d’axe de campagne hormis mettre une claque à Macron. Leur campagne n’a fait avancer aucun combat. »Chaque meeting du RN a ressemblé au suivant et au précédent, aucun n’explorant un sujet en profondeur.De cette campagne « incolore et inodore », selon les mots du candidat Les Républicains François-Xavier Bellamy, n’aura germé aucune idée nouvelle.

Le programme, expédié dans un petit livret de 18 pages, s’est résumé à un copier-coller de celui de la précédente campagne des européennes, en 2019, sous un nouvel emballage, et contient pour l’essentiel des propositions qui ne relèvent pas de l’Union européenne ou nécessiteraient une refonte des traités.

Après avoir sollicité les têtes pensantes du parti pour étoffer le programme avant l’hiver, Jordan Bardella a finalement choisi de présenter quelque chose de « simple et concis », raconte un cadre un peu frustré. Bien obligé de reconnaître qu’au vu de l’avance dans les sondages « présenter un programme revenait à se mettre des bâtons dans les roues. Faire du fond, ce n’était pas l’ambiance ».

Des idées ? Pour quoi faire ? Installé comme première force d’opposition à Emmanuel Macron, le RN est devenu le réceptacle naturel de la colère dirigée contre le chef de l’Etat.

« Je ne suis pas d’accord avec l’idée que l’on a été prudents », oppose le député européen Philippe Olivier. Le conseiller du duo Le Pen-Bardella dit avoir, par son discours, « percuté le dogme des écologistes, qui en ont perdu leur magistère moral ». Après le pouvoir d’achat en 2022, le RN affirme « construire progressivement la matrice de la présidentielle 2027 » en se présentant comme le parti de la « puissance »contre la « décroissance » – bien que ses adversaires politiques dénoncent un programme affaiblissant la France sur les plans diplomatique et énergétique.

Ses intentions de vote n’ont fait que grimper, de manière régulière, depuis que M. Bardella fut intronisé comme un interlocuteur de premier rang par M. Macron en personne, lors des rencontres de Saint-Denis, fin août 2023. En privé, la tête de liste juge ce moment comme le détonateur de sa campagne.

Sur le plan personnel, la campagne dessine pour lui un bilan en clair-obscur. Soumis pour la première fois à ce niveau d’exposition, il a aussi montré quelques failles. Sa défense instinctive de Jean-Marie Le Pen face au procès en antisémitisme fut, de son propre aveu, une erreur. Son inaction au Parlement européen a été mise en pleine lumière. Sur des sujets techniques, comme les prix planchers en agriculture, le marché européen de l’électricité ou la maîtrise des frontières, il a peiné à clarifier la position de son parti. Ces insuffisances se sont coagulées lors du débat télévisé face au premier ministre, Gabriel Attal, le 23 mai, considéré comme perdu sur le fond par M. Bardella – ce qui n’a pas déplu à certains proches de Marine Le Pen.

« Il marche sur l’eau »

Mais jamais ces moments de flottement n’auront freiné sa progression dans les sondages. « Il me fait penser à Macron jusqu’aux “gilets jaunes” : il marche sur l’eau quoi qu’il dise », compare un cadre du RN. Ces neuf mois ont assis sa notoriété personnelle et une franche popularité. « Il répond au besoin de régénération du personnel politique et incarne un vote décomplexé, débarrassé du tabou entourant le nom Le Pen », analyse un proche de M. Macron, convaincu qu’une relation de concurrence va rapidement s’installer entre les deux têtes du RN.

Le statut de M. Bardella a évolué au sein du parti, où personne n’est plus en droit d’égratigner la jeune icône. Lui-même se charge régulièrement de tacler Sébastien Chenu auprès des journalistes, le député RN, proche de Marine Le Pen, étant suspecté d’alimenter la presse en « off » mitigés sur ce candidat « de la société de l’image ». Quand cela ne suffit pas, Marine Le Pen passe la seconde lame pour faire taire la moindre critique à l’encontre de « Jordan ». Et si ce dernier occupera le haut de l’affiche dimanche 9 juin, c’est elle qui reste à la manœuvre sur les dossiers les plus importants, notamment lorsqu’il s’agit de calmer les rivalités internes, trancher les sujets stratégiques et fixer le cadre de la campagne. Pour l’instant, l’extrême droite continue de s’en remettre à celle que Jordan Bardella vouvoie toujours.

Le Monde
France, jeudi 6 juin 2024 1324 mots, p. 10
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5 juin 2024 - La Matinale du Monde

Nouméa loin d’un « retour à la normale »

Malgré le discours rassurant des autorités, se déplacer ou se soigner reste difficile dans les quartiers nord

Nathalie Guibert

Nouméa - envoyée spéciale - Les forces de l’ordre ne parviennent toujours pas, et ne parviendront pas seules, à mettre fin aux troubles dans le Grand Nouméa, en proie à l’insurrection depuis le 13 mai. Telle est la conviction des progressistes en Nouvelle-Calédonie, dont fait partie Calédonie ensemble, le parti non indépendantiste de la droite modérée, dirigé par Philippe Gomès et qui compte dans ses rangs le député de la majorité présidentielle Philippe Dunoyer.

« La procédure relative au projet de loi constitutionnelle[élargissant le corps électoral] doit être définitivement interrompue, réclame Calédonie ensemble. Le président de la République ne l’a pas dit de manière assez claire, et certains peuvent instrumentaliser ces ambiguïtés. » Après sept morts, 600 blessés recensés, 7 000 chômeurs comptabilisés et 1 milliard d’euros de dégâts estimés, « que faut-il de plus » pour convaincre Emmanuel Macron d’abandonner sa réforme ? C’est l’interrogation portée par M. Gomès, mardi 4 juin, à Nouméa, lors d’une conférence de presse. Celle-ci a débuté par une minute de silence « dédiée à toutes les victimes de l’insurrection, aux Calédoniens de toutes ethnies et aux forces de l’ordre ».

Le 23 mai, à Nouméa, le chef de l’Etat s’était engagé à « ne pas passer en force »sur sa réforme, sans prononcer le mot « retrait » attendu par les militants indépendantistes. Juridiquement, le retrait d’un texte déposé n’est certes pas possible – seul le Congrès réuni à Versailles ou un référendum peuvent sceller le sort de la réforme constitutionnelle, fait valoir l’Elysée. Le président de la République ne peut, en outre, se dédire trop vite, surtout avant le scrutin européen du 9 juin, qui s’annonce très difficile pour sa majorité.

Mais ces arguties ne peuvent être comprises sur les barrages calédoniens, et l’ambiguïté volontaire de l’exécutif entretient la colère, au risque – chacun le mesure maintenant après trois semaines d’insurrection mêlée d’émeutes urbaines – d’un effondrement total de la Nouvelle-Calédonie.

Suspension définitive de la réforme, abandon, ou annonce qu’il n’y aura jamais de Congrès : « Il y a un Rubicon sémantique à franchir, insiste Philippe Gomès, ce qui permettra au FLNKS[Front de libération nationale kanak et socialiste] de faciliter la démobilisation et la délégitimation des groupes[les plus radicaux] qui continuent de provoquer des dégâts. » Député du groupe Renaissance, Philippe Dunoyer a voté la réforme élargissant le corps électoral. Mais, aujourd’hui, les ultras de tous bords dominent la crise, et il ne doute pas que l’abandon du texte soit la seule issue possible.

Selon Philippe Gomès, la situation actuelle en Nouvelle-Calédonie, « c’est la guerre civile, il ne faut plus avoir de pudeur face aux mots ». Car, précise le président de Calédonie ensemble, « dans les trois quarts de l’agglomération, personne ne se sent en sécurité, sauf dans les quartiers sud, à majorité de Blancs, qui se sont mobilisés sur des barrages. Or, quand des gens sont obligés d’assurer leur propre sécurité, on sait que des civils peuvent en tuer d’autres ».

Propos radicaux des loyalistes

Trouver de la nourriture, se déplacer, se soigner et travailler demeure très difficile, voire impossible pour beaucoup dans les quartiers nord de la capitale, malgré la mobilisation de 3 500 agents des forces de l’ordre. La communication officielle exaspère les Nouméens, qui vivent très loin du « retour progressif à la normale » annoncé par les autorités le 27 mai.

Vendredi 31 mai, le ministre de l’intérieur et des outre-mer, Gérald Darmanin, saluait ainsi une grosse opération du RAID et du GIGN dans le quartier de Rivière-Salée – « le dernier de Nouméa qui n’était pas sous contrôle », affirme-t-il. Le haut-commissariat de la République en Nouvelle-Calédonie assure alors que « la situation s’améliore sensiblement ». Mais, dans la nuit, des maisons ont brûlé à Vallée du Tir et les loyalistes dénoncent, ce jour-là, lors d’une conférence de presse, les insuffisances des forces de sécurité.

« Plus la situation traîne, plus les risques de débordements existent », menace Gil Brial, élu loyaliste de la province Sud. Cela « pourrait être bien pire », selon lui, si les habitants des quartiers sud, pour certains notoirement armés, « utilisaient les moyens qu’ils ont entre les mains ». « A un moment, ils seront à bout », prévient-il.

Le 1er juin, le point de situation du haut-commissariat se contente de souligner que « le nettoyage des barrages avance » et que « le Médipôle reprend progressivement une activité normale ». Dans le sillage de Sonia Backès, la cheffe de file d’une droite locale qui condamne « un coup d’Etat », orchestré par des « milices indépendantistes » et des « terroristes », les propos radicaux n’ont pas varié depuis le début de la crise, le 13 mai. Dans une tribune au  Figaro, mardi 28 mai, l’ancienne secrétaire d’Etat appelle à la « résistance » face aux indépendantistes, en qualifiant les loyalistes de « dignes descendants des résistants[qui se sont opposés]  à l’obscurantisme nazi ». Le loyaliste Nicolas Metzdorf, député Renaissance par ailleurs, presse, le 2 juin, son électorat de « choisir son camp ».

Lundi 3 juin au matin, la tension remonte. La quatre-voies menant du nord de la Grande-Terre vers Nouméa, la Savexpress, est de nouveau fermée, et le pont d’Apogoti, à Dumbéa, dégagé en fin de semaine précédente, réoccupé par les militants indépendantistes. Dans l’après-midi, deux personnes sont gravement blessées par balles, dans des circonstances à établir, au col de la Pirogue. Ce nœud essentiel bloque depuis le 13 mai la réouverture de l’aéroport international La Tontouta.

Des indépendantistes silencieux

Le communiqué officiel prend alors acte du fait que le terrain n’est pas tenu : « Les forces de sécurité intérieures et les services de l’Etat continuent à être pleinement mobilisées. » Des heurts opposent toujours, ces deux derniers jours, émeutiers et forces de l’ordre dégageant les barrages au milieu d’habitants terrés chez eux, à La Conception, Apogoti, Rivière-Salée, Normandie, ou Tuband, dans le Sud. Et l’accès au grand hôpital n’est toujours pas sécurisé.

Dans les coulisses, la mission nommée par Emmanuel Macron tente de promouvoir une désescalade en soutenant les responsables politiques du FLNKS pour qu’ils reprennent le contact avec le terrain. Roch Wamytan, président (Union calédonienne [UC], membre du FLNKS) du Congrès de la Nouvelle-Calédonie, Louis Mapou, président (Palika) du gouvernement de Nouvelle-Calédonie, Gilbert Tyuienon, porte-parole de l’UC, entre autres, sont restés silencieux depuis l’explosion des violences, incapables d’éteindre un incendie qui les menace directement et personnellement.

De son côté, la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), créée par l’UC pour lancer le mouvement, a appelé à maintenir la pression sans fin connue et tient bon dans le rapport de force qu’elle a instauré. D’autant qu’elle doit, elle aussi, gérer des éléments radicaux. La balle est dans le camp des indépendantistes, mais rien de décisif ne se produira au FLNKS avant son congrès, annoncé pour la mi-juin.

Après trois jours de bureau politique élargi, et en présence de la CCAT, le FLNKS n’a pu qu’appeler, dimanche, M. Macron à clarifier ses propos sur la réforme du corps électoral : « Afin de parvenir à renouer le dialogue qui demeure un objectif partagé, le FLNKS demande que le président de la République soit explicite dans ses propos, en affirmant clairement qu’il ne convoquera pas le Congrès de Versailles et abandonne par conséquent cette réforme constitutionnelle. »

Face aux ultras, le protocole de sortie de crise, que la mission de médiation cherche au centre du jeu politique, demeure donc difficile à atteindre. Tandis qu’à Paris l’exécutif a les yeux rivés sur les Jeux olympiques, la situation économique et sociale s’enfonce. « Personne ne réalise au plan national la gravité de la situation. Il n’est jamais arrivé qu’un territoire français soit ainsi pris en otage pendant trois semaines » , s’alarmait, mardi matin, Philippe Dunoyer.

Libération
jeudi 6 juin 2024 1820 mots, p. 1,14,15

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5 juin 2024 - Libération (site web)

EUROPÉENNES A LR ou au RN, l'envolée des jeunes réacs

Par NICOLAS MASSOL

LR, RN, Reconquête L'ère des trentenaires identitaires

Pages 14-15

Eparpillés sur les listes de droite et d'extrême droite pour les européennes de dimanche, un groupe de cadres de 30 à 40 ans cultive le même logiciel réactionnaire, largement nourri par Eric Zemmour. Des idées que ces anciens amis d'études veulent mettre au pouvoir. Ensemble ?

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n jour de mars 2020, dans une fameuse brasserie de Saint-Germain-des-Prés à

Paris. Encore auréolé de son succès aux élections européennes de l'année passée, Jordan Bardella, 24 ans, déjeune avec son idole Eric Zemmour. Le jeune homme a dépassé d'une courte tête Nathalie Loiseau, la candidate de la majorité présidentielle, et redonné quelques couleurs à une extrême droite bien pâlotte depuis la présidentielle ratée de Marine Le Pen. Cela lui donne le droit de déclamer toute son admiration à l'éditorialiste de CNews et du Figaro. Pas encore entré en politique, celui-ci s'entend raconter comment, ado dans sa banlieue, Bardella ne manquait jamais un de ses passages chez Ruquier. Comment, depuis qu'il déblatère tous les soirs

sur la chaîne de Bolloré, le nouveau poulain de la patronne du RN n'a plus qu'à ressortir le même argumentaire lors de ses propres prestations télévisées. Comment, en somme, il lui doit la meilleure partie de sa formation politique et intellectuelle.

«ON EST TOUS PAREILS, TOUS» A un coin de table à nappe blanche, une troisième personne boit la scène du regard. C'est elle, Sarah Knafo, 26 ans, élève à l'ENA et compagne de Zemmour, qui a arrangé la rencontre. «Les deux jeunes gens ont le même âge ; ils se connaissent et s'apprécient depuis des lustres. Ils ont les mêmes copains et les mêmes opinions», relatera l'éditorialiste dans Je n'ai pas dit mon dernier mot (Rubempré, 2023). Depuis qu'elle partage la vie de l'écrivain, la jeune femme lui présente à tour de bras

des gamins de son âge qui l'adorent et sont capables de lui réciter, au mot près, ses diatribes contre Jacques Attali ou telle autre personnalité jugée trop centriste. Knafo en est persuadée : sa génération a grandi avec Zemmour, a partagé ses

idées souverainistes avant d'épouser le même virage identitaire et la conviction que la question musulmane constitue la principale cause des maux de la France.

Quatre ans ont passé. L'ancien journaliste s'est depuis lancé en politique et cette génération d'extrême droite se répartit entre le RN, son parti Reconquête et les quelques jeunes restant au sein des Républicains (LR). Comme Knafo et Bardella, ce petit monde de cadres trentenaires se connaît, se fréquente, pense pareil. Et dans ces élections européennes aux affiches rajeunies, tient souvent les premiers rôles. Côté Bardella, ils s'ap-

pellent Alexandre Loubet, directeur de la campagne frontiste, Mathilde Androuët, 4e de liste, Pierre-Romain Thionnet, patron du RN de la jeunesse et 23e de liste, Gaëtan Dussausaye, ancien patron du Front national de la jeunesse et 29e de liste. Chez Zemmour, ils se nomment Sarah Knafo, 3e de liste, Stanislas Rigault, chef du mouvement jeune et 6e de liste ou encore Damien Rieu, ancien porte-voix de l'association dissoute Génération identitaire (GI), 12e et très proche de Marion Maréchal, la tête de liste. A droite, le président des jeunes LR, Guilhem Carayon, pointe à la 9e place. La campagne des européennes est leur moment. Hier assistants parlementaires, collaborateurs d'élus ou conseillères de l'ombre, ils passent au premier rang, délaissé par leurs cadors d'aînés - Zemmour, Le Pen ou Wauquiez - dont les yeux fixent la prochaine présidentielle. Leur point commun ? Etre persuadé d'arriver, ensemble, au pouvoir dans la décennie à venir. S'ils ne cantonnent pas tous à la même caserne, Knafo aime répéter : «On est tous pareils, tous.» Les différences idéologiques ? Elles sont superficielles. Février 2023, au coeur de la bataille

sur la réforme des retraites. Thionnet, Rigault et Carayon se retrouvent en une de l'Incorrect, mensuel réac créé par des amis de Marion Maréchal. La question de l'âge de départ a beau diviser leurs partis, le trio s'accorde sur l'essentiel. «Il faut mettre une hiérarchie dans les priorités, énonce Thionnet. La première question est celle de la continuité du peuple français dans son être.» Un être qui se définit par la culture et l'histoire, promettent-ils tous. Mais dont le fondement est ethnique et exclut toute évolution, métissage ou apports extérieurs, surtout s'ils viennent du sud de la Méditerranée. A une journaliste qui lui demande si l'on peut être musulman, français et faire le ramadan, c'est Bardella qui répond : «L'islam n'a pas poussé dans les prairies normandes.» Façon de dire que non. «Si on peut assimiler des personnes, on ne peut pas assimiler des peuples», approuve Carayon, dans l'Incorrect, reprenant une formule de Zemmour dont Thionnet est aussi friand.

SE FRÉQUENTER AU GRAND JOUR Bardella n'est pas seul à avoir affiché des posters du polémiste aux murs de sa chambre. Pour tous ces trentenaires, Zemmour a fait office de ciment, d'instituteur et de madeleine. Une sorte de Maurice Barrès, «prince de la jeunesse», sans l'oeuvre qui va avec. Un jour d'automne 2015, Pierre-Romain Thionnet se pointe dans un café du quartier Duroc à Paris pour assister à une dédicace de Zemmour. Le futur patron du RNJ vient de débarquer de son Jura natal et ne connaît encore personne. Il avise pourtant un jeune homme un poil dégingandé, aux cheveux noir et à la peau blême, avec lequel il a déjà échangé trois mots, à la Sorbonne, où les deux étudient. Pierre Gentillet, aujourd'hui avocat et chroni- lll

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queur quasi quotidien de CNews, vient à l'époque de fonder un microscopique syndicat étudiant, la Cocarde, qui balance entre le souverainisme et les idées de la Nouvelle Droite, branche racialiste et intellectuelle de l'extrême droite. Alors militant UMP, Gentillet a recruté quelques années plus tôt Bardella à l'UNI, le syndicat de la droite, à la sortie de sa fac, Porte de Clignancourt. Bardella n'y a pas fait de vieux os mais les deux jeunes hommes se voient quelquefois dans des bars du VIe arrondissement, là où le cordon sanitaire, alors encore sévère, n'existe plus. Au comptoir, on trouve aussi Alexandre Loubet, futur député RN, qui bosse alors pour Nicolas Dupont-Aignan. Il sera à la fondation de la Cocarde où Bardella piochera ses assistants parlementaires, une fois élu député européen. Ce petit monde rechigne encore à se fréquenter au grand jour. A raison. Le soir du 31 décembre 2014, Bardella, Gentillet, des jeunes LR et des jeunes frontistes ont le tort de poster des photos de leur réveillon sur les réseaux. Florian Philippot, qui a débarqué dans la soirée, fait partie des clichés. Scandale, première polémique de l'année 2015. Premier secrétaire du Parti socialiste, Jean-Christophe Cambadélis demande des comptes à Nicolas Sarkozy et à Alain Juppé. Ces jeunes ont alors la vingtaine. Ils claquent des dents mais prennent déjà goût aux feux de la rampe. Ils en rigolent aujourd'hui.

«PEUT-ON COMPTER SUR VOUS ?» Loin de Paris, d'autres vingtenaires grandissent aussi en regardant Zemmour. C'est le cas de Damien Rieu, militant depuis le début des années 2010 dans le mouvement jeune du Bloc identitaire. L'extrême droite radicale, opposée à l'idée même d'assimilation, qui veut fonder la politique sur des bases ethnoculturelles. Un soir, il assiste dans

le public à l'émission On n'est pas couché. Il vient trouver le chroniqueur à la fin du show : «Merci pour ce que vous faites. C'est grâce à vous que je ne perds pas espoir», lui confie Rieu.

Zemmour a la cote chez les radicaux. Un après-midi de 2015, à Marseille, un certain Jérémie Piano, militant chevronné Génération identitaire, lui demande ce qu'il pense des actions d'agit-prop (de

propagande) de son groupe, qui n'hésite pas, par exemple, à déployer des slogans racistes sur le toit d'une mosquée en construction, à Poitiers. «Je connais et je suis, lui répond Zemmour. Souvent j'aime beaucoup.» Les identitaires s'en souviendront lorsque, quelques années plus tard, Sarah Knafo jettera les fondations d'une organisation politique. Un soir de 2021, alors qu'elle joue au poker avec leur porte-parole, Clément Martin, elle s'enquiert : «Peut-on compter sur vous ?» «Oui», lui répond Martin, qui se met aussitôt à activer son réseau au service de Zemmour.

Bien sûr, le chroniqueur de CNews n'est pas parfait. En 2019, Martin avait pris un café avec lui, à côté du Figaro. L'éditorialiste s'était montré frileux à l'égard du concept de «remigration», qui vise à faire repartir pêle-mêle les étrangers légaux et illégaux, mais aussi les Français jugés «non assimilés». Fin mars 2022, le pas sera franchi. Candidat à la présidentielle, Zemmour proposera la création d'un «ministère de la Remigration». Les jeunes trentenaires ont fait infuser leurs idées. Un peu dépassé, mais lui-même en voie de radicalisation, Zemmour suit ses cadets. A la fin de l'année 2022, il lâche lors d'un meeting à Paris : «Plus une société est hétérogène ethniquement, plus elle est violente et conflictuelle.» Martin est content. On le croise, un jour de 2024 devant le QG de campagne de Marion Maréchal. «GI» est dissoute ? Reconquête n'est pas le pire des refuges.

Côté RN, Marine Le Pen refuse de céder aux gros mots de la radicalité. Début 2024, lorsque des cadres d'Alternativ für Deutschland, le cousin allemand, assistent à une conférence sur la «remigration», la patronne du RN condamne et exige, par écrit, que ses alliés renoncent à ce point du programme. Bon soldat, Jordan Bardella suit la ligne édictée par la patronne, qui n'aime pas, par exemple que l'on fasse référence au concept raciste de «grand remplacement». Mais il multiplie les clins d'oeil aux radicaux. Au Journal du dimanche, il déclare début avril : «Le projet de la Commission européenne, c'est la submersion de l'Europe et le remplacement d'une partie de la population européenne par une population venue du Sud.» Tout le monde aura compris, même Marine Le Pen qui laisse faire. Les sondages n'indiquent-ils pas que près de la moitié des électeurs du Zemmour de 2022 s'apprêtent à voter pour son poulain ? Bien sûr, dans ce petit monde, les inimitiés personnelles existent. Elles feront long feu le jour où il faudra se répartir les postes. Interrogé à propos la une de l'Incorrect et de la proximité affichée entre les patrons des jeunes de droite et d'extrême droite, Bardella répondait : «Les gens que vous citez sont des personnes avec qui on a tous grandi politiquement. On était dans les mêmes soirées étudiantes, certains ont choisi le RN, d'autres Debout la France [de Nicolas Dupont-Aignan]. Mais on savait, déjà, il y a dix ans, qu'on finirait par se retrouver et par travailler ensemble.»

Pour tous ces trentenaires, Zemmour a fait office de ciment, d'instituteur et de madeleine. Une sorte de Maurice Barrès, «prince de la jeunesse», sans l'oeuvre qui va avec.

Le Monde
International, jeudi 6 juin 2024 1424 mots, p. 4
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5 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Enquêtes de l’UE sur les liens entre Moscou et l’extrême droite

Les services de contre-espionnage s’intéressent de près aux connexions entre la Russie et des parlementaires

Jacques Follorou et Clément Guillou

Sept pays de l’Union européenne (UE) enquêtent depuis l’automne 2023 sur une opération inspirée par Moscou visant à déstabiliser le scrutin européen du 9 juin et à renforcer les forces politiques prorusses au sein du Parlement européen. Ces Etats, dont la France, ont mobilisé leurs services de renseignement, mais aussi, pour certains, leur justice pour traquer les relais de Moscou, qu’ils soient parlementaires, hommes d’affaires ou journalistes qui auraient pu diffuser contre rémunération, les diatribes anti-occidentales et financer des médias complices. Parmi eux, plusieurs personnalités de l’extrême droite française.

Le 29 mai, des forces de police belges et françaises ont perquisitionné, à Bruxelles et à Strasbourg, le domicile et les bureaux de Guillaume Pradoura, l’assistant français de Marcel de Graaff. L’élu européen est membre du Forum pour la démocratie, un parti néerlandais allié du président russe, Vladimir Poutine. Il avait occupé les mêmes fonctions auprès de Nicolas Bay – un ancien cadre du Rassemblement national (RN), aujourd’hui membre de Reconquête ! – au Parlement européen, avant d’être exclu du RN, en 2019, pour une photo antisémite ; puis, jusqu’en 2022, auprès de Maximilian Krah, eurodéputé d’Alternative pour l’Allemagne (AfD), parti d’extrême droite allemand.

La justice belge agit dans le cadre d’une enquête ouverte en avril pour « trafic d’influence, corruption passive et appartenance à une organisation criminelle ». Selon le parquet fédéral, des membres de l’institution strasbourgeoise ont été « approchés et payés » pour diffuser de la propagande russe. M. Pradoura pourrait avoir facilité les échanges entre les bailleurs de fonds prorusses et les listes d’extrême droite au Parlement européen. Les policiers ont saisi des clés USB, des ordinateurs, des courriers et des photos à son domicile. M. Pradoura n’a pas encore été auditionné dans ce dossier.

Le travail de la justice recoupe celui du renseignement. En mars, les autorités tchèques avaient dénoncé les activités du site d’information Voice of Europe, enregistré à Prague, accusé d’avoir diffusé la propagande russe et corrompu des élus européens. Les services de contre-espionnage polonais avaient, eux, déclaré, le 28 mars, avoir saisi près de 100 000 euros, lors de perquisitions menées contre les réseaux pro-Poutine.

« Plus de un million d’euros »

Selon les informations réunies par un groupe de médias réunissant Le Monde, les quotidiens tchèque Denik N, polonais Gazeta Wyborczaet belges Le Soiret De Morgen, l’hebdomadaire allemand Die Zeit et l’émission « Kontraste » de la chaîne allemande ARD, l’opération s’appuyait également sur deux autres sites d’information : Visegrad Postet Golos.eu; le premier est un site de référence pour l’extrême droite française, fondé en Hongrie par deux militants identitaires français : François Lavallou, dit « Ferenc Almassy », et Nicolas de Lamberterie. En 2022, M. Almassy a fourni diverses prestations pour la fondation créée par Identité et démocratie, le groupe auquel le RN est rattaché au Parlement européen. Le second site, enregistré en Russie, en 2018, affirme « lutter pour les Ukrainiens prorusses ou nés en Russie qui sont politiquement persécutés ou exposés à la haine ethnique ». Les mails pour Golos.eu sont dirigés vers un serveur avec une adresse IP russe.

Ces trois sites devaient servir de relais à une campagne pilotée par Viktor Medvedtchouk, un oligarque ukrainien, ami intime de Poutine, réfugié en Russie, et par son associé, Artem Martchevsky, détenteur de passeports ukrainien et israélien, résidant en République tchèque jusqu’en mars. Les services de renseignement tchèques (BIS) disposent d’écoutes téléphoniques datant du printemps 2023 et permettant d’entendre MM. Medvedtchouk et Martchevsky discuter de l’« Euro-projet » incluant ces trois sites d’information. L’opération aurait coûté, au minimum, « plus de un million d’euros », selon le BIS.

L’opération aurait débuté avec Voice of Europeen Pologne. Oleg Volochine, député ukrainien du parti d’opposition Pour la vie, qualifié par le gouvernement de Kiev de « VRP du Kremlin », et M. Medvedtchouk, dont les chaînes de télévision en Ukraine ont été fermées, en 2021, pour propagande prorusse, auraient chargé M. Martchevsky, au printemps 2023, de créer, de Prague, le « nouveau réseau prorusse ». M. Medvedtchouk aurait financé le projet. « Deux personnes, de nationalité russe, auraient convoyé de l’argent de Moscou », dit la synthèse du BIS. Les deux hommes avaient récusé, lors de l’affaire Voice of Europe, toutes les allégations retenues contre eux.

Toujours selon ce document tchèque, Petr Bystron, pilier de l’AfD allemande, aurait été associé par M. Martchevsky au choix des élus européens et des assistants à solliciter pour relayer la parole de Moscou contre rémunération. Deux enregistrements de M. Bystron, l’un réalisé dans une voiture, l’autre dans les locaux de Voice of Europe, attesteraient de discussions avec M. Martchevsky au sujet de rétributions financières en faveur d’élus, notamment de l’AfD.

Néanmoins, si les services de renseignement disposent d’enregistrements et, si le BIS tchèque fait état de « transferts », en particulier entre MM. Bystron et Martchevsky, il ne semble pas, pour l’heure, exister de preuves assurant que les huit parlementaires cités ont reçu des fonds. Les enquêteurs poursuivent les investigations sur les contacts ayant existé avec les eurodéputés Maximilian Krah, Marcel de Graaff et le Croate Ladislav Ilcic (parti d’extrême droite chrétienne Souverainistes croates).

Ils cherchent également à faire la lumière sur les liens entre ce réseau prorusse et le député européen français Nicolas Bay, de Reconquête !, dont le nom apparaît dans certaines écoutes téléphoniques. Avant de rejoindre Eric Zemmour, M. Bay avait été chargé par Marine Le Pen de gérer les relations avec les alliés européens jusqu’en 2019. A ce titre, il coprésidait le groupe au sein duquel siégeait le RN avec Marcel de Graaff, qui a embauché par la suite son ancien assistant parlementaire, M. Pradoura. Il entretient également des relations suivies avec M. Ilcic, invité, en mars 2024, au lancement de campagne de Reconquête !.

Interrogé par Le Monde, M. Bay assure avoir découvert Voice of Europe lorsque l’affaire est sortie dans la presse. « C’est complètement farfelu,a-t-il dit . Je n’ai rencontré M. Medvedtchouk qu’une fois, en 2018, au Parlement, lors d’un colloque sur la situation en Ukraine où il défendait une position russophile. Mon dernier voyage à Prague remonte à 2019 avec Marine [Le Pen] pour la campagne des européennes. »

Aucune poursuite pour l’heure

Il assure n’avoir jamais été sollicité pour défendre la parole du Kremlin contre des versements. « Je n’ai jamais été en contact avec ces gens, ils ne m’ont jamais rien proposé,a-t-il ajouté . Quand j’ai été en déplacement, je n’ai jamais rien caché. Contrairement à certains députés monothématiques, je vais dans toutes les zones du monde. » Il dit ne pas être inquiet des suites de l’enquête visant M. Pradoura, et avoir été interviewé « à deux ou trois reprises » par M. Almassy, du site Visegrad Post.

Joint par Le Monde, le 31 mai, M. Pradoura a nié tout versement et déclaré : « Je n’ai aucun commentaire à faire pour le moment. Je suis un militant politique. Je rencontre beaucoup de gens. Cela ne fait pas de moi un complice. Je répondrai publiquement à ces accusations après les européennes du 9 juin. » Les élus cités dans l’enquête belge ou dans celles des services de renseignement ne font, pour l’instant, pas l’objet de poursuites.

M. Bystron, contacté par Die Zeit, a démenti les accusations le visant. « Je n’ai jamais reçu d’argent en lien avecVoice of Europe ou Prague, ni d’aucun Ukrainien, Russe ou autres », a-t-il dit. M. de Graaff, lui, s’est déclaré « choqué » de ne pas avoir été informé à l’avance des perquisitions visant son assistant parlementaire, ajoutant que lui et ses pairs avaient choisi de ne « pas tenir compte de l’hégémonie occidentale » et niant connaître ou avoir entendu parler d’Artem Martchevsky. Ce dernier, par son avocat, a nié toute remise d’argent à M. Bystron.

MM. Lavallou (Almassy) et de Lamberterie n’ont pas souhaité répondre au Monde. Installés en Hongrie depuis plusieurs années, les deux fondateurs de Visegrad Post , en 2016, sont associés au pouvoir hongrois. Leur site entend ausculter l’actualité des pays du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie) d’une manière favorable à la droite radicale. M. de Lamberterie est devenu proche de Laszlo Toroczkai, chef du Mi Hazank Mozgalom, un parti d’extrême droite.

Le Monde
International, jeudi 6 juin 2024 830 mots, p. 8
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4 juin 2024 - Le Monde (site web)

Au Royaume-Uni, la gauche du Parti travailliste accuse Keir Starmer de « purge »

A un mois du scrutin, le chef de file du Labour exclut des députés proches de Jeremy Corbyn

Cécile Ducourtieux

Londres - correspondante - Il est midi, mardi 4 juin, au Nag’s Head Market, un marché du nord-est de Londres, dans la circonscription d’Islington North, où Jeremy Corbyn, chef de file du Labour jusqu’en 2020, se présente aux élections générales du 4 juillet en tant qu’indépendant, après avoir été exclu du parti par son successeur, Keir Starmer. Sa réélection dans ce quartier qu’il représente depuis plus de quarante ans est un test pour l’aile gauche du Labour, qui refuse de céder au recentrage du parti opéré par M. Starmer.

Le marché, entre les vendeurs de saris, de fruits exotiques et les réparateurs de téléphones, est un bon thermomètre du quartier : les soutiens à M. Corbyn sont indéniables, mais pas majoritaires. Jacqueline (la plupart des commerçants n’ont pas souhaité donner leur nom), qui vend des plats caribéens, ne « s’intéresse pas trop » aux élections mais demande quand même si « Jeremy » est candidat pour le Labour et comment voter pour lui s’il est classé comme indépendant. Raham Singh, qui vend des montres d’occasion, assure apprécier « Jeremy » (ici, tout le monde semble l’appeler par son prénom) et votera « sûrement » pour lui, mais « ce sera difficile d’être élu sans le Labour en soutien ».

Nico, cordonnier, ne votera pas : « Je ne fais plus confiance aux politiques. Nigel Farage [pour l’extrême droite] est un clown, Keir Starmer est comme un conservateur et Jeremy a deux visages : il paraît bien, mais il est comme les autres politiques. » Il ne mentionne même pas Rishi Sunak, le premier ministre conservateur, qui s’enfonce dans les sondages. « Moi, je ne voterai pas Labour, la manière dont ils ont viré Jeremy n’est pas correcte », glisse un ami.

« Deux poids, deux mesures »

Choisi par les membres du Labour sur un programme très socialiste (nationalisations et de taxation des grandes fortunes), Keir Starmer, ex-procureur général réputé pour son sérieux, a renoncé à ces propositions pour ne promouvoir que la discipline budgétaire, la sécurité ou une gestion raisonnée de la migration.

Depuis 2020, il a méthodiquement affaibli l’aile gauche du parti, écartant M. Corbyn au motif qu’il n’avait pas assez lutté contre les soupçons d’antisémitisme en interne et marginalisant l’influence de Momentum, le mouvement de soutien à son prédécesseur. Depuis que Rishi Sunak a annoncé, le 22 mai, des élections anticipées, cette « purge », comme la qualifient les membres de Momentum, s’est accélérée.

Diane Abbott, élue de la circonscription d’Hackney, proche d’Islington North, a failli en faire les frais. La députée, qui jouit d’un statut d’icône à gauche pour son inlassable combat contre les inégalités et parce qu’elle a été la première femme noire élue à la Chambre des communes en 1987, n’a obtenu de pouvoir se présenter sous les couleurs du parti que le 4 juin, à la suite d’une forte mobilisation des habitants d’Hackney, après qu’elle a assuré que la direction voulait la pousser à la retraite. Mme Abbott a été suspendue du Labour en 2023 pour avoir relativisé, dans The Observer, le racisme dirigé contre les juifs, les Irlandais ou les Tziganes par rapport à celui visant les personnes noires.

Faiza Shaheen, une économiste, a appris fin mai qu’elle n’était plus la candidate du Labour dans sa circonscription de Chingford and Woodford Green, près d’Hackney. La direction du Labour lui reproche d’avoir reposté un tweet mentionnant le « lobby juif »et un autre où elle se dit victime d’islamophobie. La jeune femme, connue pour ses positions propalestiniennes et plébiscitée par la cellule locale du Labour, vient de quitter le parti. Angus Satow, porte-parole de Momentum, dénonce un « deux poids, deux mesures », citant Steve Reed, un allié de M. Starmer, qui n’a pas été sanctionné malgré un tweet qualifiant de « maître de marionnettes » un donateur juif du Parti conservateur.

Comme d’autres à la gauche du parti, Angus Satow note le virage « pro-Israël » de M. Starmer (Jeremy Corbyn est un partisan de longue date de la cause palestinienne), un programme n’ayant plus rien de socialiste et la volonté d’éteindre le débat interne. Sa collègue Hilary Schan, ex-présidente de Momentum, vient de démissionner du Labour et de rejoindre We Deserve Better, mouvement créé par le journaliste Owen Jones, pour soutenir les candidats indépendants ou Verts dont les propositions radicales sont rejetées par les travaillistes.

Carla Denyer, candidate écologiste à Bristol, et Jeremy Corbyn sont les deux personnalités ayant le plus de chances d’être élues : dans le système uninominal majoritaire à un tour britannique, les petits partis ont du mal à exister. Pourtant, « si le niveau de haine pour les conservateurs est impressionnant, il n’y a aucun enthousiasme pour Keir Starmer : le niveau d’abstention risque d’être record », note Hilary Schan.

Le Figaro, no. 24816
Le Figaro Économie, jeudi 6 juin 2024 1107 mots, p. 25

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5 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Serge Nedjar : « CNews est le miroir de la société française »

Le directeur général de la chaîne d'info revient sur sa nouvelle place de leader.

Sallé, Caroline

Une audience quasiment quintuplée, qui a bondi de 0,6 % à 2,8 %. Un nombre de téléspectateurs quotidien passé de 6 millions à 8,2 millions, en hausse de 37 %... Depuis sa relance, fin février 2017, CNews, l'ex-iTélé, a fait du chemin. Au point de devenir la première chaîne d'information de France en mai, et de détrôner BFMTV, dont l'audience a atteint 2,7 %. Une prouesse. La chaîne du tycoon des télécoms Patrick Drahi, en cours de rachat par l'armateur Rodolphe Saadé, était jusqu'alors indéboulonnable : BFMTV trustait la première place depuis juillet 2010.

Pour son directeur général, Serge Nedjar, le succès de CNews, propriété du groupe Vivendi, s'explique simplement. « Nous avons pris le parti de parler de tout avec tout le monde. Y compris des sujets considérés comme sensibles, l'immigration, l'insécurité, la paupérisation de nos concitoyens... moins traités sur les autres antennes. Chez nous, les journalistes ont une mission simple: s'adresser aux gens et non aux autres journalistes. CNews s'intéresse aux préoccupations quotidiennes de nos concitoyens. Nous sommes le miroir de la société française», résume-t-il. Mis en place dès les débuts de la chaîne, ce positionnement « n'a pas bougé d'un iota depuis».

Et il plaît au public, qui plébiscite les débats et les talk-shows de la chaîne. De « L'Heure des pros » incarné par Pascal Praud, à « Punchline » avec Laurence Ferrari, en passant par « Midi News » présenté par Sonia Mabrouk ou « Face à l'info » , piloté par Christine Kelly, « toutes les émissions ont explosé leur plafond de verre » assure Serge Nedjar. La saison prochaine devrait donc, dans l'ensemble, ressembler à celle qui s'achève. « Notre grille de programmes est solide, nous n'avons aucune raison de la modifier. Et même si nous avons encore quelques faiblesses le week-end, nous avons beaucoup progressé. » Les codiffusions de certaines émissions avec la radio Europe 1, rachetée par Vivendi « ne devraient pas évoluer, puisque nous avons quasiment atteint le plafond autorisé ». Quant aux incarnations de la chaîne, « elles seront à l'antenne à la rentrée. Avec 100% de certitude ».

La riposte de BFMTV

Le dirigeant a-t-il tenté de renforcer CNews en débauchant Olivier Truchot et Alain Marschall, le duo à succès des « Grandes Gueules » sur RMC, cousine de BFMTV ? « J'ai approché quelques journalistes présentateurs ces trois dernières années, dont eux. Ce sont des gens de valeur. Ils sont fidèles à leur groupe et à leur public. La loyauté est une qualité que je trouve formidable » , glisse-t-il.

BFMTV, « une excellente chaîne d'info, tout comme LCI » , insiste Serge Nedjar, ne reste pas les bras croisés face à la montée en puissance de CNews. Elle vient de récupérer Éric Brunet, qui a passé quatre ans sur LCI, pour tenter de reprendre son leadership perdu face à Pascal Praud en soirée. Mais cela n'inquiète pas le directeur général de CNews. « Éric Brunet est un grand professionnel, très sympathique de surcroît. C'est une saine concurrence et j'y vois même une forme de reconnaissance: nous sommes devant, BFMTV tente de récupérer notre audience. C'est plutôt flatteur. »

Le patron de CNews ne s'inquiète pas davantage de voir arriver un nouvel actionnaire, Rodolphe Saadé, disposant de moyens considérables pour renforcer BFMTV. « Il est toujours très positif de voir de grands industriels investir dans le secteur de l'information. C'est même une excellente nouvelle » , considère-t-il. Face à la concurrence, CNews, en somme, demeure stoïque. « Tant que nous resterons proches des gens, avec de l'authenticité et de la sincérité en plateau, nous progresserons ».

La chaîne se retrouve pourtant régulièrement sous le feu nourri des critiques, accusée de faire le jeu de l'extrême droite. « Nous n'avons aucune ligne politique. Nous mettons toutes les opinions autour de la table,défend Serge Nedjar. La chaîne serait responsable de la montée du populisme et de l'extrême droite alors qu'elle réalise 2,8% d'audience, quand TF1 et France2 atteignent respectivement près de 19% et 15% en mai? Tout ça n'est pas très sérieux. » En pleine campagne des européennes, il rappelle en outre que CNews « respecte les temps de parole à la seconde près ».

En février dernier, la députée écologiste Sophie Taillé-Polian avait lancé une pétition contre le renouvellement de l'autorisation d'émettre de CNews notamment, alors que l'Arcom, le gendarme de l'audiovisuel, doit déterminer quelles chaînes auront le droit d'émettre en France en 2025. Quinze fréquences, dont celle de CNews, sont concernées. « J'ai un peu de mal à comprendre que des partis politiques comme LFI ou Europe Écologie-Les Verts réclament l'interdiction d'un média et cherchent à faire taire des journalistes. C'est une atteinte grave à la liberté d'expression » , dénonce le dirigeant. La chaîne s'est aussi retrouvée au coeur des débats de la commission d'enquête sur l'attribution des fréquences de la télévision numérique terrestre (TNT), à l'Assemblée nationale en début d'année. « Nous sommes la chaîne du réel, la chaîne qui montre les choses telles qu'elles existent. Nous bousculons l'hégémonie de certains de nos confrères, qui n'acceptent pas toujours notre liberté de ton. Mais je constate que les critiques virulentes de nos concurrents et de certains partis politiques nous ont aidés. Elles n'ont fait que grossir les rangs de nos téléspectateurs. »

Multiples rappels à l'ordre

Bien que la chaîne ait été rappelée à l'ordre à plusieurs reprises par le régulateur, et malgré les critiques, Serge Nedjar reste confiant sur le renouvellement de fréquence de CNews. « Tout est possible. Mais il serait injuste de retirer sa fréquence à une chaîne qui respecte scrupuleusement sa convention. Je n'y crois pas. » Si celle-ci venait à être renforcée, « CNews respectera à la lettre les nouvelles conditions, comme elle l'a toujours fait ». Idem lorsque l'Arcom, qui a été sommé par le Conseil d'État de muscler son contrôle du pluralisme des télés et radios, appliquera de nouvelles règles.

En attendant, la chaîne, longtemps déficitaire, est proche de remporter son pari économique. Dans un marché très concurrentiel, l'objectif d'atteindre l'équilibre en 2022 a pris du retard. « Beaucoup d'événements sont venus perturber le marché publicitaire et ne nous ont pas permis de monétiser notre audience, malgré sa progression » , justifie Serge Nedjar. Mais depuis le mois de mars, CNews est désormais dans le vert. « Nous serons probablement à l'équilibre en 2024 » , ajoute-t-il. « Les annonceurs sont au rendez-vous et ils nous font confiance. Nous ne parvenons pas d'ailleurs à satisfaire toutes les demandes. » En 2023, sur une année complète, CNews avait attiré 506 annonceurs. Sur les cinq premiers mois de 2024, elle en comptabilise déjà 351, selon le directeur général. « Malgré les critiques contre CNews, le succès est là et les annonceurs nous considèrent comme une chaîne incontournable. L'année devrait être très positive pour nous. » C. S.

Le Figaro, no. 24816
Le Figaro, jeudi 6 juin 2024 1917 mots, p. 8

Politique

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5 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Valérie Hayer : « Je ferai tout pour éviter qu'on passe de l'Europe de Veil à l'Europe de Le Pen »

La candidate du camp Macron appelle les électeurs à soutenir « les vrais proeuropéens » face à un RN « qui veut détruire l'Europe de l'intérieur » .

Boichot, Loris

Valérie Hayer est présidente sortante du groupe Renew au Parlement européen et tête de liste de la coalition Renaissance-MoDem-Horizons-UDI pour les élections européennes.

LE FIGARO. - « Réveillons-nous ! » ,

a lancé samedi le premier ministre, Gabriel Attal. Cela veut-il dire

que votre camp risque de s'endormir dimanche ?VALÉRIE HAYER. - Cela veut dire que rien n'est joué et ça veut dire « attention » : on ne peut pas laisser l'extrême droite à 40 % dans le pays, avec le risque d'envoyer un contingent important de députés européens qui détestent l'Europe. Quelle image de la France renverrait-elle ? Quelle serait la capacité d'influence de la France ? C'est ça qui se joue. Le RN est le double vainqueur sortant aux européennes. Qu'a-t-il fait ? Rien. Cela fait quarante ans que la famille Le Pen squatte le Parlement européen pour dire que rien ne va en Europe. Ça suffit !

Le dernier sondage Ifop-Fiducial pour Le Figaro vous crédite de 15 % d'intentions de vote et d'une quinzaine d'élus. Comment comptez-vous rebondir d'ici à dimanche ?

Mon enjeu, c'est d'aller chercher les électeurs d'Emmanuel Macron du premier tour de 2022. Je dis aux Français : allez voter, ce n'est pas une élection comme les autres. Ce qui se joue là, c'est notre avenir. On a commencé à faire bouger les lignes en Europe et nous devons continuer.

LE FIGARO. - Vous faites partie d'une formation politique historiquement proeuropéenne, comme Raphaël Glucksmann (Parti socialiste-Place publique), Marie Toussaint (Les Écologistes) et François-Xavier Bellamy (Les Républicains). Pourquoi faudrait-il voter pour vous et non pour eux ?

D'abord, une précision : les socialistes et les Républicains ont toujours été historiquement divisés sur l'Europe. Ensuite, il y a les proeuropéens de posture et les vrais proeuropéens, ceux qui obtiennent des résultats. Moi, je suis influente. J'ai l'honneur de présider un groupe central au Parlement européen, sans lequel aucune majorité n'est possible. J'assume d'agir dans une coalition. Raphaël Glucksmann et François-Xavier Bellamy, eux, se planquent. Ils n'ont pas été au rendez-vous de l'Histoire : ils n'ont pas voté l'objectif de neutralité climatique d'ici à 2050, ni le plan de relance de l'économie, ni le pacte asile-immigration qui nous permet de reprendre le contrôle de nos frontières. Normalement, quand on est proeuropéen, on sait faire des compromis et on vote les textes majeurs. J'ai pour ma part tout le temps répondu présent.

Était-ce une erreur de déclarer

dans Le Figaro, au début de votre campagne, que Raphaël Glucksmann vote 90 % des textes avec vous ? Cela ne risque-t-il pas de pousser des électeurs macronistes issus

de la gauche à voter pour lui ?

Je laisse cela aux analystes. La réalité, c'est celle-ci : les compromis et les coalitions, telle est la manière dont on travaille au Parlement européen. Les socialistes et les Républicains, visiblement, ne veulent pas assumer ça. C'est une de nos différences majeures. Je n'ai pas le compromis honteux et j'ai horreur de l'immobilisme.

LE FIGARO. - En installant un face-à-face avec le RN, ne l'avez-vous pas érigé en premier vote anti-Macron ?

Quand on est proeuropéen, on combat par essence l'extrême droite, qui veut détruire l'Europe de l'intérieur. C'est donc mon adversaire principal dans cette élection. Penser que c'est en se repliant sur nous-mêmes qu'on sera plus efficaces, c'est soit de la naïveté, soit du mensonge, soit de l'irresponsabilité. Les élus du RN surfent sur les peurs et les instrumentalisent. Au Parlement européen, ils n'ont pas travaillé. Ils disent qu'ils sont là pour protéger les Français, mais ils n'ont pas voté le plan de relance qui a sauvé des milliers d'emplois, ni la taxe carbone aux frontières qui protège nos industries, ni le salaire minimum qui permet de lutter contre la concurrence déloyale. Ensuite, ils changent de positions au gré du vent - sur la sortie de l'euro et de l'Union européenne par exemple, parce qu'ils ont compris que leur programme faisait peur aux Français. En réalité, quand on gratte un peu, on voit que leur projet est de détruire l'Europe de l'intérieur. Je ferai tout pour éviter qu'on passe de l'Europe de Simone Veil à l'Europe de Mme Le Pen.

LE FIGARO. - Malgré ces alertes, pourquoi cela vous semble-t-il si difficile de contrer le RN ?

Je pense que les Français sont inquiets. Je comprends qu'ils soient en colère face au chamboulement du monde. Je suis tout à fait à l'aise avec la politique du gouvernement, même si je comprends que certains Français n'aient pas apprécié, par exemple, la réforme des retraites. Elle était impopulaire mais nécessaire. Nous avons eu le courage de l'honnêteté : la retraite à 60 ans du RN, c'est soit un mensonge, soit des impôts qui explosent. Mais, simplement, je leur dis : ne vous laissez pas séduire par des discours simplistes. Dimanche, ce n'est pas un vote national pour définir la politique du gouvernement. C'est notre avenir en Europe qui se joue, la place de la France en Europe et la place de l'Europe dans le monde, au service des Français. Cette élection est historique, avec des défis colossaux - retour de la guerre sur le continent, intelligence artificielle, réchauffement climatique, risque de décrochage économique. C'est le paradoxe de ce scrutin : alors même qu'on n'a jamais eu autant besoin d'Europe, on risque de voir arriver au Parlement une cohorte de députés qui détestent l'Europe.

LE FIGARO. - Colère d'agriculteurs, débat sur le dérapage budgétaire, violences en Nouvelle-Calédonie, attaque d'agents pénitentiaires dans l'Eure... Votre campagne a paru parasitée par une série d'événements qui ont obligé le gouvernement à réagir. Avez-vous mené la campagne que vous vouliez ?

J'aurais évidemment préféré que l'on parle davantage d'Europe. Mais, derrière chacun de ces événements ou drames, il y a des enjeux européens : l'agriculture bien sûr, mais aussi la Nouvelle-Calédonie, concernée par les ingérences étrangères, l'attaque du fourgon pénitentiaire, qui renvoie à la lutte contre les narcotrafiquants... Malheureusement, mes adversaires ont voulu déporter le débat sur les enjeux nationaux. Mais on parle d'une élection européenne. Le député européen n'est pas responsable de la réforme des retraites, pas plus que de l'assurance-chômage ou de la sécurité dans les banlieues. Tous ceux qui promettent le contraire aux Français sont des menteurs.

LE FIGARO. - Sur fond de riposte israélienne à Gaza, le conflit israélo-palestinien a aussi bousculé la campagne. Votre numéro deux, Bernard Guetta, s'est dit favorable à la reconnaissance d'un État palestinien, mais pas vous, dans l'immédiat. Quelle est la ligne de votre liste ?

La ligne est très claire : nous sommes favorables à la reconnaissance d'un État palestinien, quand les conditions seront réunies. Il faut aller vers la solution à deux États. C'est la condition de l'apaisement. Ça doit être un outil diplomatique au service de la paix.

LE FIGARO. - Comprenez-vous que les oppositions critiquent un chef de l'État « va-t'en guerre » , quand il propose d'envoyer des militaires instructeurs en Ukraine ?

Il faut aider les Ukrainiens à gagner cette guerre le plus vite possible. Ce n'est pas seulement leur guerre. Le Kremlin fait planer une lourde menace sur nos démocraties. Si Poutine gagne cette guerre, qui sait où il s'arrêtera ? S'il gagne cette guerre, il détiendra 30 % des réserves mondiales de blé, ce qui ferait s'envoler le prix du pain et des pâtes. Un euro pour protéger les Ukrainiens, c'est donc un euro pour protéger les Français. Personne n'a envie d'aller à l'affrontement. Mais il faut que l'on se prépare et que l'on joue le rapport de force, si l'on veut éviter que la Russie nous attaque.

LE FIGARO. - Votre programme propose le développement d'une « Europe de la défense » , un plan d'investissement massif, plus de gardes-frontières européens ou encore un « bouclier commercial européen ». Qu'est-ce qui vous a empêché de mettre en oeuvre ces mesures par le passé ?

On a pu mettre en oeuvre près de 90 % de notre programme de 2019 : « pacte vert » , régulation des géants du numérique, Europe sociale, politique industrielle européenne... Entre-temps, la crise sanitaire et la guerre en Ukraine ont confirmé notre besoin d'avancer. Le monde est différent d'il y a cinq ans. Ce qui me distingue des autres, c'est que mes propositions sont réalistes.

LE FIGARO. - Même votre plan d'investissement de 1 000 milliards d'euros, qui a peu de chances d'être accepté par nos voisins européens alors que la France est déjà vue comme dépensière ?

Les États-Unis s'endettent. La Chine investit. On n'a pas d'autre choix que d'investir ensemble, si on ne veut pas rester en marge de la compétition mondiale. Nos partenaires vont comprendre ce principe de réalité. C'est la condition pour préserver notre modèle européen, ce qui créera de l'emploi pour les Français et les Européens.

LE FIGARO. - Sur l'immigration, la ligne n'est pas claire dans votre camp, entre ceux qui établissent un lien avec l'insécurité et ceux qui s'y refusent. Quelle est votre position ?

On dit tous la même chose : il n'y a pas de lien systématique. Il y a des migrants qui sont délinquants, mais, contrairement à certains, je ne considère pas que derrière chaque migrant il y a un délinquant ou un terroriste en puissance. Le vrai sujet, c'est la lutte contre l'immigration illégale. Avec la loi immigration votée au Parlement européen, on peut enregistrer pour la première fois les migrants qui arrivent en Europe. S'ils n'ont pas le droit d'y accéder, on les renvoie.

LE FIGARO. - Discussions autour d'un nouveau débat Macron-Le Pen, face-à-face Attal-Bardella, irruption du premier ministre lundi à l'une de vos conférences... Le couple exécutif a parfois semblé vous éclipser. Est-il pour vous un atout ou un frein ?

J'ai participé à pas moins de huit débats dans cette campagne. Je suis heureuse et fière de bénéficier du soutien du président de la République et du premier ministre. Je n'ai pas besoin que mes adversaires intentent un procès en machisme à deux balles et me donnent des leçons de féminisme.

LE FIGARO. - Ce scrutin est la dernière élection nationale avant 2027. Le macronisme, comme force de dépassement droite-gauche, joue-t-il son avenir dimanche ?

Je participe à une élection européenne. Je le dis aux Français : je ne serai pas candidate à la présidentielle. Je sais bien que tous mes adversaires sont projetés sur autre chose. Mais c'est avant tout l'influence de la France en Europe qui est en jeu. Je ne me trompe pas de scrutin.

Votre allié centriste François Bayrou a admis lundi, dans Le Figaro, qu'il faudra « conduire des réflexions » après le 9 juin. Quelles leçons politiques faudra-t-il tirer, en particulier en cas d'échec ?

Je suis focalisée sur ma campagne. Lundi matin, quand j'arriverai au Parlement européen, mon enjeu sera de construire une nouvelle coalition avec des proeuropéens, afin de mener notre projet. Demain, l'une de mes priorités sera aussi d'enrayer la poussée de l'extrême droite, qu'on voit partout en Europe : en bousculant les codes et en obtenant des résultats visibles.

LE FIGARO. - Quel est votre avenir personnel ? Inconnue du grand public, vous avez été propulsée aux avant-postes lors de cette campagne. Était-ce circonscrit au temps de l'élection ou avez-vous l'intention de rester l'une des figures médiatiques du camp Macron ?

Cette campagne m'a effectivement permis de gagner en visibilité. Ce sera un très bon levier pour continuer de parler d'Europe aux Français. De leur dire en quoi le Parlement européen n'est pas un machin qu'on ne comprend pas vraiment, mais un lieu où l'on agit dans leur intérêt.

l'Humanité
Monde, Thursday, June 6, 2024 545 mots, p. 41
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6 juin 2024 - L'Humanité magazine

6 juin 1944-6 juin 2024 : la paix, urgence vitale

Par Francis Wurtz, député honoraire du Parlement européen

L

es commémorations du 80e anniversaire du Débarquement nous rappellent l'un des événements les plus glorieux de notre histoire contemporaine. Le souvenir du sacrifice inouï consenti par des milliers de soldats alliés sur les plages de Normandie pour la libération de notre pays mérite assurément un hommage renouvelé à ces héros et notre profond respect pour leur éminente contribution à la paix.

Pour cette raison même, ces cérémonies doivent se prolonger par une réflexion lucide et sans concession sur les raisons qui ont, peu à peu, conduit le monde dans une situation que les contemporains du 6 juin 1944 espéraient définitivement révolue. En Afrique, en Asie, au Moyen-Orient et jusqu'en Europe, la guerre est de retour et le droit international - symbolisé par les Nations unies et leur charte, issues de la Libération - est bafoué au point d'être menacé dans son existence même.

La vérité oblige à dire que les principales puissances de l'après-guerre n'ont pas tardé à tourner la belle page de l'alliance anti-hitlérienne : quatorze mois, jour pour jour, après le « D-Day », ce fut l'horreur d'Hiroshima, suivie de celle de Nagasaki, avant tout conçues par le président Truman comme l'affirmation de la suprématie de l'Amérique, au prix de plus de 200 000 morts ! Puis ce fut la « guerre froide », avec la remilitarisation forcenée des relations entre les anciens alliés : création de l'Otan suivie de celle du traité de Varsovie, course à l'armement nucléaire ; crise des missiles de Cuba ; crise des euromissiles ; sans parler des multiples conflits indirects entre Ouest et Est, tels que la guerre de Corée ; l'expédition de Suez ; la guerre du Vietnam ; la guerre d'Afghanistan...

La fin de la « guerre froide » a-t-elle mis fin aux méfaits du vertige de la « puissance », l'un des deux anciens ennemis ayant disparu ? C'est le contraire qui est vrai, comme l'illustre le choix stratégique de l'élargissement de l'Otan jusqu'au quasi-encerclement de la Russie. Et ce malgré de nombreuses mises en garde lancées par de hauts responsables américains à l'adresse de leur président. L'un d'entre eux, George Kennan - pourtant ancien théoricien de la « guerre froide » - fut, dès 1997, très explicite à cet égard : « L'élargissement de l'Otan serait l'erreur la plus fatale de la politique américaine de toute l'ère de l'après-guerre froide. On peut s'attendre à ce qu'une telle décision enflamme les tendances nationalistes, anti-occidentales et militaristes de l'opinion russe (...), qu'elle rétablisse l'atmosphère de la guerre froide dans les relations Est-Ouest et qu'elle oriente la politique étrangère russe dans des directions qui ne nous conviennent pas. (1) » À méditer par les va-t-en-guerre qui ne voient de salut, face à l'agression russe contre l'Ukraine, que dans l'escalade militaire et l'extension de l'Otan...

Parallèlement à cette dangereuse fuite en avant, Washington et ses alliés jettent depuis une trentaine d'années de l'huile sur le feu au Moyen-Orient en garantissant aux dirigeants israéliens l'armement et l'impunité dont ils ont besoin pour poursuivre occupation, colonisation et guerres, jusqu'à l'apocalypse de Gaza.

Quant à l'insécurité humaine - alimentaire, sanitaire, climatique... -, encore bien plus meurtrière que les guerres, elle passe, dans ce contexte, par pertes et profits. Après les discours de paix de ce 6 juin, il est d'une urgence vitale de passer aux actes.

Le Monde
France, jeudi 6 juin 2024 1038 mots, p. 15
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4 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Pères absents : le devoir de visite, une « solution simpliste »

Des juges, avocats et médiateurs dénoncent une mesure, voulue par le chef de l’Etat, à contre-courant des évolutions du droit de la famille

Louise Vallée

C’est une proposition qui a pris de court de nombreux acteurs du secteur : celle d’instaurer « non plus seulement un droit, mais un devoir de visite des pères »après une séparation ,formulée par Emmanuel Macron, le 7 mai, dans un entretien au magazine Elle. « On a laissé les hommes s’exonérer de tous leurs devoirs de parentalité », affirme le président de la République,répétant que le devoir d’être parent « ne s’arrête pas au moment du divorce ou de la séparation ».

Les juges, avocats et médiateurs interrogés par Le Monde ont accueilli cette proposition avec « surprise », « perplexité », voire « une certaine consternation ». « Ça ne correspond aucunement à une demande réfléchie, travaillée ou formulée par la profession » , remarque Alice Grunenwald, présidente de l’Association des magistrats de la jeunesse.

Le schéma exposé par Emmanuel Macron dans Elle existe, mais décrit un cas très spécifique : celui d’un père absent face à une mère qui souhaite « exiger des visites régulières » pour qu’il redevienne « partie prenante de l’éducation ». Et d’un enfant demandeur, qui « se sent abandonné »par son père. « C’est une vision du temps de visite et d’hébergement très genrée, mais surtout déconnectée de la réalité », lance Laurence Blisson, juge aux affaires familiales au tribunal judiciaire de Marseille,qui doute de la cohérence de cette proposition.

Les professionnels s’inquiètent aussi du risque qu’un devoir de visite systématique oblige des enfants à voir un père violent ou maltraitant. « On est face à une injonction paradoxale, alors que les lois récentes cherchent à retirer l’autorité parentale ou son exercice de manière plus automatique lorsqu’il y a un danger pour l’enfant », souligne Alice Grunenwald, juge des enfants à Saint-Etienne. L’idée d’imposer la présence physique d’un parent désinvesti ne rassure guère plus. « On ne peut pas contraindre quelqu’un à tisser un lien affectif par la loi, assure Laurence Blisson. Ça peut être très douloureux pour l’enfant s’il sent que son père le voit parce qu’il y est obligé. »

Pour remettre l’intérêt de l’enfant au centre, le droit doit d’abord compter avec la diversité des situations familiales. Que faire des pères qui vivent loin, de ceux qui n’ont pas les moyens d’accueillir leurs enfants chez eux, de ceux qui ont pris leurs distances à cause d’un conflit ou qui se battent pour obtenir la garde alternée ? L’idée d’un devoir de visite des pères, résume Alice Grunenwald, est « une solution simpliste à un problème extrêmement complexe ».

Accord à l’amiable

C’est un simple « effet d’annonce », selon l’avocate parisienne Julie Pierrot-Blondeau, qui souligne que la loi française prévoit déjà un « ensemble de droits et de devoirs »dans la définition de l’autorité parentale, même après une séparation. Parmi ces derniers, celui de « maintenir des relations personnelles avec l’enfant », énoncé dans l’article 373-2 du code civil, qui offre aussi aux juges « des outils pour sanctionner un parent qui ne remplit pas ses obligations parce qu’il se désintéresse de son enfant ».Des outils pouvant aller jusqu’à l’ordonnance d’une astreinte ou une amende civile, résume l’avocate en droit de la famille.

Alors que le chef de l’Etat se targue dans Ellede soulever un enjeu d’ « égalité entre les femmes et les hommes » dans les familles monoparentales, la proposition apparaît, là aussi, éloignée des priorités du terrain identifiées par les acteurs du secteur. En tête, la précarité économique et les difficultés de logement que cumulent souvent ces familles – avec une femme à leur tête dans 82 % des cas – et une volonté d’améliorer leur accès aux prestations sociales. Au lieu de cela, « encore des obligations, des sanctions », souffle Kim Reuflet, présidente du Syndicat de la magistrature.

Juridiquement, la proposition d’imposer un devoir de visite va « à rebours d’une certaine évolution du droit de la famille », qui vise à « interroger les raisons de la rupture de lien au cas par cas »et à « privilégier l’accord amiable trouvé entre les parents », explique Kim Reuflet.

De plus en plus, les juges font appel à la médiation familiale pour régler les conflits lors d’une séparation. « L’objectif est de renouer la communication pour pouvoir discuter de manière apaisée, gérer la contribution financière mais aussi le conflit, et prévoir les visites en fonction des emplois du temps de chacun », détaille Kannika Panot, médiatrice familiale à l’union départementale des associations familiales de la Marne. « Il y a beaucoup d’affect dans ces affaires, et – les cas de violence mis à part – un meilleur accord des parents vaudra toujours mieux qu’une solution qu’on leur impose », ajoute la juge Laurence Blisson.

Pour l’heure, les magistrats ne peuvent que supposer des modalités d’une application concrète d’un devoir de visite. Le chef de l’Etat a simplement expliqué vouloir « ouvrir un débat », sans détailler de projet de réforme. « Pas d’éléments complémentaires à donner à ce stade », glisse-t-on au ministère de la justice, qui dit cependant avoir bien été « saisi du sujet ».

De son côté, le député (Les Républicains) de Meurthe-et-Moselle, Thibault Bazin –, avait déposé une proposition de loi, le 2 mai, instaurant un devoir de visite et prévoyant une peine d’emprisonnement d’un an et une amende de 15 000 euros s’il n’était pas respecté.

Quant au « débat sur la parentalité », le sociologue François de Singly admet qu’il s’agit d’un angle mort des politiques publiques et regrette « un manque de réflexion sur la façon d’être parents “ensemble” après une séparation ». Maisen replaçant, dans son entretien à Elle, le rôle des pères dans le cadredes émeutes de juillet 2023, après la mort de Nahel M., et des concertations sur la violence des mineurs,le chef de l’Etat « réduit la proposition à accuser les pères d’une défaillance d’autorité, et renvoie à une vision très ringarde de leur rôle, estime le sociologue . M. Macron referme le débat avant même de l’avoir ouvert ».

Le Monde
International, jeudi 6 juin 2024 91 mots, p. 5

Moyen-Orient

La Slovénie reconnaît l’Etat de Palestine

Le Parlement slovène a voté, mardi 4 juin, un décret reconnaissant l’Etat de Palestine, la coalition au pouvoir ayant décidé de passer en force et de rejeter une motion de l’opposition. Une semaine après l’Espagne, l’Irlande et la Norvège, le petit pays alpin a franchi le pas après moult rebondissements. Le décret a été approuvé par 52 voix sur les 90 sièges, l’opposition ayant boycotté la séance à l’exception d’un député qui s’est abstenu. – (AFP.)

Le Figaro, no. 24816
Le Figaro, jeudi 6 juin 2024 523 mots, p. 2

International

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5 juin 2024 - Le Figaro (site web)

80 ans du D-Day : Emmanuel Macron donne le coup d'envoi de son intense parcours mémoriel

Hausalter, Louis

Partout du feu, des ruines, de la poussière, des cris, des appels au secours, des fils électriques, des montagnes de gravats. » C'est un passé douloureux qu'a honoré Emmanuel Macron, mercredi, dans la vaste cour du haras de Saint-Lô (Manche). Il y a 80 ans, la « capitale des ruines » , comme l'appellera l'écrivain irlandais Samuel Beckett, était quasi intégralement rasée par les bombardements alliés. Quelque 350 civils y ont perdu la vie dans la seule nuit du 6 au 7 juin.

Accueilli par les applaudissements du public, Emmanuel Macron, accompagné de son épouse Brigitte, a parlé d'une « mémoire inconfortable, parce que ces morts du bombardement furent les victimes de notre combat pour la liberté et la patrie ». Et d'ajouter : « Huit décennies plus tard, la nation doit reconnaître avec clarté et force les victimes civiles du Débarquement allié en Normandie et partout sur notre sol. »

C'est en Bretagne que le président de la République avait donné dans la matinée le coup d'envoi de trois jours de commémorations marquant les 80 ans du Débarquement. À Plumelec (Morbihan), il a salué « l'esprit de sacrifice » des maquisards de Saint-Marcel et des parachutistes français du Special Air Service (SAS), qui ont sauté dès la nuit du 5 au 6 juin, au tout début de l'opération Overlord. En dressant, cette fois, des parallèles avec les enjeux contemporains, lorsqu'il s'est adressé aux membres des unités d'élite présents : « Alors que les périls montent (...), vous rappelez que nous sommes prêts à consentir aux mêmes sacrifices pour défendre ce qui nous est le plus cher, notre terre de France et nos valeurs républicaines. » Dans la soirée, il s'est rendu à Caen (Calvados) pour un hommage aux fusillés de l'ancienne prison, ces résistants passés par les armes par les Allemands le jour du Débarquement.

Après cette première journée à la tonalité tricolore, Emmanuel Macron doit retrouver ses homologues étrangers ce jeudi, jour anniversaire du D-Day. Il doit participer dans la matinée à la cérémonie britannique, avec le roi Charles III, puis à celle des Américains, avec Joe Biden, en visite d'État en France jusqu'à samedi. Il présidera ensuite, l'après-midi, la cérémonie internationale à Omaha Beach, point culminant des commémorations, en présence des principaux dirigeants du monde libre. La projection d'un film et des évocations artistiques du Débarquement émailleront l'événement. Le discours du chef de l'État sera suivi d'un défilé aérien.

Le soir, Emmanuel Macron sera interrogé dans les journaux de 20 heures de TF1 et France 2. L'occasion d'aborder ce grand raout mémoriel, la situation internationale, mais aussi les élections européennes de dimanche. Un moment qui s'annonce moins consensuel et plus périlleux pour lui que la solennité et le recueillement des commémorations, alors que tous les sondages prévoient un sévère revers de son camp. Mercredi, en prenant un long bain de foule sous le soleil normand, au contact d'habitants satisfaits de voir l'hôte de l'Élysée honorer le passé des lieux, Emmanuel Macron s'est aussi offert un bol d'oxygène. Le député Les Républicains Philippe Gosselin, local de l'étape, sourit en aparté : « C'est le calme avant la tempête. » L.H.

Libération
jeudi 6 juin 2024 931 mots, p. 10,11

MONDE EUROPÉENNES

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6 juin 2024 - Libération (site web)

A Rome, un «système plus juste» en débat

A.-S.L. Envoyée spéciale à Rome

«Tax the Rich», une initiative visant à créer un impôt sur la fortune, a été lancée en mai en Italie. Une gageure dans un pays où le sujet fiscal reste très sensible malgré de fortes inégalités.

Dans une salle du Sénat italien, les parlementaires se succèdent, debout au micro, donnant au débat sur la taxation des riches organisé par Oxfam à Rome des allures de discussions dans l'hémicycle. Une sénatrice du Parti démocrate, Cristina Tajani, pense qu'il est temps de «s'attaquer aux injustices de [leur] système fiscal» et «de demander aux ultrariches de contribuer». Un député écologiste, Francesco Emilio Borrelli, milite pour des mesures fiscales supranationales et s'inquiète de la complexité de l'harmonisation des bases fiscales tout en soulignant qu'il faut éviter de viser «quelqu'un qui a épargné tout au long de sa vie». Un troisième, Luigi Marattin, issu du parti créé

par l'ex-président du Conseil Matteo Renzi, Italia Viva, se dit, lui, en «complet désaccord» avec la création d'un impôt sur la fortune, dissertant sur le niveau de dépenses publiques italien, qu'il juge trop élevé.

«Patriotes». Alignés à la tribune, ils sont plusieurs à avoir défendu quelques instants auparavant la création d'une taxe sur les plus riches. Parmi eux, l'eurodéputée française Aurore Lalucq. La candidate pour un deuxième mandat avec Place publique a quitté la France et la campagne pour quelques heures ce mercredi de mai afin de participer au lancement en Italie de l'initiative «Tax the Rich» et de plaider pour l'instauration de cette mesure à l'échelle européenne. Cela rapporterait, selon le calibrage retenu, de 50 milliards à 200 milliards d'euros par an. De quoi financer une grande partie de la transition environnementale et sociale. La proposition fait aussi l'objet d'une initiative citoyenne européenne (ICE)

qu'elle a lancée avec, entre autres, l'homme politique belge Paul Magnette et l'économiste français Thomas Piketty. Si elle recueille le nombre de soutiens nécessaire (1 million dans l'UE avec un seuil minimum à atteindre dans sept Etats membres à réunir d'ici octobre), la Commission européenne n'a d'autre choix que de se saisir du sujet. C'est aussi pour encourager la gauche italienne à faire campagne pour récolter des signatures pour l'ICE qu'Aurore Lalucq est venue à Rome.

A l'autre bout de l'estrade, Andrea Roventini. Cet économiste vient de démontrer, appuyant ses propos par des graphiques et des références aux travaux de ses confrères français, Gabriel Zucman ou Thomas Piketty, qu'en Italie, les inégalités se creusent et le système fiscal déraille, cessant d'être progressif quand il concerne les plus fortunés. «Les 20 % les plus riches ont un barème fiscal inférieur à celui du reste de la population. Cet aspect régressif de notre système viole ce qui est écrit dans notre Constitution», déplore ce professeur d'économie politique à l'école supérieure Sainte-Anne de Pise. Avec le soutien de 133 de ses collègues issus d'une cinquantaine d'universités, il publie à l'occasion de cette conférence un manifeste réclamant de «taxer les riches» en Italie, qui milite, entre autres, pour un impôt progressif sur les grandes fortunes s'appliquant aux 0,1 % de citoyens italiens les plus riches, détenteurs d'actifs net supérieurs à 5,4 millions d'euros. Soit autour de 50000 personnes. Derrière eux, en visioconférence, apparaît le visage d'une riche Italienne, Giorgiana Notarbartolo, membre depuis cinq ans des «millionnaires patriotes», club de grandes fortunes fondé aux Etats-Unis. L'entrepreneuse milite pour un «système fiscal plus juste» que la «philanthropie, bien que stratégique et nécessaire, ne peut pas remplacer». Elle dit ses espoirs que l'Italie soutienne une taxe internationale sur les grandes fortunes.

Ce n'est pas gagné, tant le sujet est miné dans la classe politique. «Les plus progressistes, comme les autres, sont difficiles à convaincre», soupire Andrea Roventini, avant de se reprendre: «Mais quand je pense que même le FMI vient de nous recommander de revoir notre système fiscal pour le rendre plus progressif !» Aurore Lalucq les rassure: «On peut avoir l'impression de prêcher dans le désert et puis, d'un coup, ça se débloque», citant l'exemple de la France «censée être un enfer fiscal et devenue un paradis pour les ultrariches», où la proposition s'est hissée parmi les quelques thèmes de la campagne des européennes. Elle constate : «Aucun pays européen n'a la même histoire ni les mêmes traumatismes. Mais, partout, le constat est le même. L'ISF a disparu, les dividendes sont moins taxés que le travail, et l'impôt a arrêté d'être progressif.»

Compteur. Elle l'a rappelé quelques heures plus tôt à deux députés du Parti démocrate lors d'un rendezvous. S'ils lui ont fait part de leur soutien pour l'initiative, Arturo Scotto a, lui aussi, insisté sur la sensibilité du sujet fiscal en Italie. Il lui a rappelé les difficultés rencontrées par la gauche lorsqu'elle s'est risquée à poser dans le débat un relèvement de la fiscalité de l'héritage pourtant quasiment réduite à néant durant les années Berlusconi. Une machine à perdre des voix. «Parler d'impôt, c'est à coup sûr faire consensus contre nous, les gens sont effrayés», a abondé son collègue Roberto Speranza, ancien ministre de la Santé des gouvernements Conte et Draghi. «Au moment de faire signer l'appel par 130 députés à Strasbourg, les élus de gauche italiens, d'abord frileux, ont aussi insisté sur ce traumatisme lié aux impôts, mais ils ont signé, rappelle Aurore Lalucq. Peut-être vaut-il mieux parler de la taxation des milliardaires que de celle des riches, souvent confondue avec celle des classes moyennes.» Pour l'instant, le compteur du nombre de soutiens à l'initiative citoyenne européenne en Italie ne s'emballe pas. Avec 22 400 signatures, il en faudrait encore au moins autant pour que le pays atteigne le seuil nécessaire.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, jeudi 6 juin 2024 416 mots, p. AUJM5
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6 juin 2024 - Le Parisien

ÉlectionsiUn effet d'aubaine pour Macron ?

Pauline Theveniaud

Les cérémonies pour le 80 e anniversaire du Débarquement, à trois jours des élections européennes ? Ils sont nombreux, dans la majorité, à s'être frotté les mains. Imaginant déjà l'affiche, Emmanuel Macron et les grands de ce monde, l'histoire qui résonne et réveille l'europhilie.

Aujourd'hui encore, un cadre Renaissance promet « un débarquement de politique dans la vie des Français ». Avec une interview télévisée du président ce jeudi conçue comme « son dernier acte de la campagne » au prix d'une sacrée polémique. Mais aussi l'invitation faite à Volodymyr Zelensky, le président ukrainien, de poursuivre sa visite par un discours à l'Assemblée ce vendredi. « Quelques heures avant la fin de la campagne, c'est une volonté de manipulation de l'opinion », s'est offusquée Marine Le Pen sur Sud Radio.

De quoi influencer le scrutin du 9 juin ? « L'atmosphère des derniers jours compte toujours », estime un proche du président. Un artisan de la campagne en convient, « cela peut créer une ambiance un peu différente » de ces dernières semaines qui a vu la majorité échouer à « européaniser » le scrutin, sans cesse plombé par une actualité nationale brûlante.

« Rien à faire ! Vous pouvez démontrer aux gens que l'Europe, c'est important, ils s'en foutent ! Avec les cérémonies du Débarquement, Emmanuel Macron peut mettre un peu d'émotion », espère le sénateur Renaissance François Patriat.

Un gâteau qui fait beaucoup d'envieux

De là à ce que ces cérémonies trouvent une traduction dans les urnes... En macronie nul ne se risque à l'affirmer. « On peut faire 150 hommages dans la cour des Invalides et 25 cérémonies du Débarquement, que ça n'y changerait rien ! », douche un député Renaissance.

« Les gens vont être sensibles à une Europe qui se mobilise pour faire tomber le nazisme, détaille le politologue Pascal Perrineau. Mais les listes qui peuvent se réclamer de cet héritage sont nombreuses, de François-Xavier Bellamy à Raphaël Glucksmann en passant par les communistes et Valérie Hayer. »

Gare, prévient d'ailleurs Perrineau, à « ce qui pourrait être perçu par l'opinion comme la confiscation de cet héritage par un camp ». Sans compter un potentiel effet contre-productif de l'interview télévisée de Macron. « Il faut faire attention à ce qui pourrait apparaître comme des interventions intempestives », appuie le politologue.

Les oppositions ont déjà saisi le gendarme de l'audiovisuel, l'Arcom. L'entourage du président a beau arguer que ces cérémonies relèvent de « l'obligation institutionnelle », ses adversaires s'élèvent en choeur contre l'omniprésence de l'exécutif dans la campagne, reprochant à Emmanuel Macron de « s'accaparer » les 80 ans du Débarquement, en dénonçant un « scandale démocratique ».

Le Figaro, no. 24816
Le Figaro et vous, jeudi 6 juin 2024 331 mots, p. 30

voyage

DANS L'INTIMITÉ D'UN FERVENT EUROPÉEN

Bohlinger, Philippe

Impossible de passer par Metz sans visiter la demeure d'un des pères de l'Europe, Robert Schuman (1886-1963), figure emblématique de cette Moselle transfrontalière, ouverte et innovante. Il faut pour cela rejoindre Scy-Chazelles, à l'ouest de l'agglomération, et grimper sur les hauteurs du mont Saint-Quentin, dominant la vallée.

Le site est un havre de paix, à l'image de cette force tranquille, député du territoire de 1919 à 1962, président du Conseil et plusieurs fois ministre sous la IVe République. La maison, un des cinq sites français labellisés « patrimoine européen » , est emblématique des villages de vignerons du pays messin. Acquise en 1926 alors qu'il était jeune avocat, la bâtisse restera sa résidence principale jusqu'à sa mort. Le conseil départemental l'a réaménagée dans le pur style des années 1950, avec ses objets personnels disséminés un peu partout, comme le faisait ce bibliophile, premier président du Parlement européen, qui, exception faite des livres rangés avec soin, laissait le reste « en piles désordonnées ».

Les ventes aux enchères ont permis de retrouver les précieux ouvrages ainsi que le mobilier dispersé après son décès. Dans le garage, une Simca Aronde identique à la sienne. Sur le bureau, un fac-similé de son discours du 9 mai 1950, point de départ de l'idée européenne, celle de placer la production franco- allemande du charbon et de l'acier sous une autorité commune, ouverte à d'autres pays.

Splendides panoramas

Ces lieux chargés d'histoire valent aussi le déplacement pour leur jardin verdoyant, au bout duquel se dresse la sculpture monumentale de Jacques-Yves Lechevallier représentant les douze étoiles de la CEE (Communauté économique européenne). Une extension muséographique moderne dédiée à l'histoire de l'idée européenne a été adjointe en 2005 à la maison. La dépouille de ce fervent catholique repose dans l'église du XIIe siècle attenante, d'où l'on s'élance pour d'agréables balades offrant de splendides panoramas. Profitez-en pour faire une halte au château de Vaux. Le vignoble Molozay est un des fers de lance de l'AOC Moselle ! P. B.

P.B.

Le Figaro, no. 24816
Le Figaro, jeudi 6 juin 2024 2018 mots, p. 9

Politique

Aussi paru dans
5 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Jordan Bardella : « Derrière le vote RN, il y a l'ambition du changement et d'une rupture »

Favori des sondages, le président du RN et tête de liste se projette déjà vers la présidentielle de 2027.

Laubacher, Paul, Gentilhomme, Célestine

Jordan Bardella est eurodéputé sortant et tête de liste du Rassemblement national (RN) aux élections européennes, qui se dérouleront dimanche 9 juin.

LE FIGARO. - LE FIGARO. - Tous les sondages vous prédisent un score au-dessus de 30 %. Comment l'expliquez-vous ? Est-ce un vote massivement contestataire ?

JORDAN BARDELLA. -D'abord, rien n'est gagné. Je vais me battre jusqu'à la dernière seconde pour mobiliser les électeurs du Rassemblement national (RN), mais aussi aller convaincre autour de nous tous les Français qui ont le coeur qui saigne en voyant l'état du pays. Plus aucun Français n'est insensible au délitement généralisé, qui passe de la situation économique extrêmement préoccupante au désordre sécuritaire et migratoire qui gagne l'ensemble du territoire, de la métropole jusqu'à l'outre-mer. Dans ce monde en convulsion, le Rassemblement national apparaît aujourd'hui comme un abri, un recours et une force d'espoir pour des millions de Français. Depuis que j'ai été élu président du RN, je porte l'ambition de créer les conditions pour un rassemblement et une union autour de nous. À commencer par les orphelins de la droite qui sont en quête d'une incarnation, d'un leader, d'un projet et d'une formation politique. Or, je crois que le RN a vocation à créer les conditions de ce rassemblement. C'est évidemment l'expression d'une colère contre Emmanuel Macron et surtout le souhait de voir se préparer l'alternance. La grande différence avec les dernières élections, en 2019, est sans doute que les attentes à l'égard du RN ne sont plus les mêmes. Elles ne sont pas simplement celles d'un mouvement politique qui verrait sa liste arriver en tête du scrutin. Derrière le vote RN, il y a désormais l'ambition du changement et d'une rupture.

LE FIGARO. - Vous réalisez dans les sondages de meilleurs scores que le camp présidentiel dans presque toutes les tranches sociales, à l'exception des catégories aisées. Comment l'expliquez-vous ?

Nous progressons aujourd'hui dans toutes les catégories de la population, comme dans tous les territoires. Il n'y a plus une catégorie sociale ni un territoire qui n'est plus insensible aux idées que nous portons. Il y a peut-être chez une partie de la France qui se porte bien le sentiment d'avoir pendant longtemps été protégée à la fois du déclin, du déclassement et du délitement généralisé du pays. Je pense que cette opacité est devenue porosité. Même lorsque vous avez un bon salaire et que vous vivez bien - ce qui malheureusement est en train de devenir une exception -, vous êtes confronté à l'insécurité, à la violence et à l'effondrement des services publics, comme l'école ou l'hôpital. Ces Français-là sont de moins en moins insouciants. Il est illusoire de lire le paysage politique comme un affrontement entre le peuple et les élites. Il y a un ferment de patriotisme au sein du peuple qui existe aussi au sein de l'élite. Mon ambition est justement de faire cette jonction entre cette France populaire et moyenne et une partie de l'élite qui, elle aussi, souhaite le redressement de notre pays.LE FIGARO. -

Certains de vos adversaires affirment que votre victoire ne changera rien, comme en 2014 ou en 2019. Pourquoi celle-ci devrait différer ?

Alors pourquoi sont-ils si inquiets ? Il faut qu'ils sortent de leurs bulles et regardent le monde autour d'eux. L'Europe d'aujourd'hui n'est plus l'Europe d'hier. Le seul problème, c'est que l'Union européenne d'aujourd'hui est encore celle d'hier. La page de l'Europe de Merkel, Hollande et Renzi, dans laquelle le courant d'idées que nous portions était isolé, est en train d'être refermée. On voit se dégager partout sur le continent des formations politiques, soit émergentes ou au gouvernement, qui portent dans leur pays l'ambition que je porte en France avec Marine Le Pen de bâtir l'Europe du XXIe siècle sur les nations, leurs souverainetés, leurs identités et leurs libertés. Plus largement, le RN, qui hier s'inscrivait dans une démarche de contestation, est aujourd'hui en train d'achever sa mue de parti de gouvernement à vocation majoritaire. Nous avons nous-mêmes évolué sur un certain nombre de positions, notamment le rapport aux institutions européennes. Ce, précisément parce que la donne politique a évolué en Europe. On ne quitte pas la table quand on est en train de gagner la partie.

Vous dites souvent : « Un jour, un tour, un vote. » Vous ne voulez vraiment pas que Marion Maréchal, qui mène la liste de Reconquête, soit élue elle aussi ?

L'horloge tourne et la France n'a plus le temps d'attendre. Dans cette élection, il y a des gens qui ont parlé du rassemblement et de l'union, puis il y en a qui l'ont fait. Notre pire ennemi, c'est le temps. La France court le risque aujourd'hui de son effacement, et notre civilisation celui de sa disparition. J'ai voulu tendre la main aux électeurs d'Éric Zemmour parce que ce sont des patriotes sincères. Reconquête est aujourd'hui une impasse : en étant créditée entre 5 % et 6 % des voix, Marion Maréchal ne peut pas gagner ces élections, et très certainement son mouvement ne peut pas gagner la prochaine élection présidentielle. Moi, je suis en capacité de gagner ces élections, et nous sommes en capacité de gagner la prochaine présidentielle. Le temps de la division doit être derrière nous. J'appelle les électeurs d'Éric Zemmour à venir travailler à mes côtés, l'état du pays impose le rassemblement. Il est fondamental de regrouper ces voix sur la seule liste qui peut battre Emmanuel Macron. Je regrette que Marion Maréchal ait fait le choix d'utiliser son énergie au service d'un parti politique aujourd'hui donné à 5 %, plutôt que d'aider les patriotes du camp national les mieux placés pour l'emporter.

LE FIGARO. - Le clivage qui structure aujourd'hui la vie politique, entre le camp Macron et vous, sera-t-il toujours valide demain ? Ou rêvez-vous de « grand remplacer » la droite face à une gauche reconstruite ?

J'entends très souvent l'accusation faite par un certain nombre de mes concurrents d'avoir avec la macronie vampirisé le paysage politique français sous la forme d'un duel entre Renaissance et le RN. Ce sont les Français qui ont décidé de ce clivage gauche-droite à deux reprises lors d'une élection présidentielle, et à deux reprises lors des élections européennes. Cette lecture est insuffisante pour expliquer la recomposition du paysage politique, ce n'est qu'une lecture partisane. Le clivage qui va structurer les prochaines années verra s'affronter les partisans de la puissance - que nous sommes - aux partisans du déclin. Je porte des valeurs dans lesquelles beaucoup d'électeurs de droite peuvent se reconnaître, mais aussi des électeurs de gauche attachés à la laïcité, à la justice sociale et à la République sociale. Je refuse de m'enfermer dans un clivage qui me ferait revenir en arrière. Unir la droite, c'est une trop petite ambition. Je veux unir tous les Français qui refusent le délitement de notre pays et veulent défendre notre identité, notre culture et notre souveraineté.

LE FIGARO. - La création d'un « supergroupe » nationaliste au Parlement européen, comme le souhaite Marine Le Pen, est-il un fantasme ou une réalité ? Que diriez-vous à Giorgia Meloni, présidente du Conseil italien, pour la convaincre de faire alliance avec vous ?

C'est l'une des possibilités sur la table. En tant que député européen et chef de parti, je travaille à l'élargissement du groupe Identité et démocratie (ID) et au dépassement des clivages politiques au sein du Parlement européen. Je considère que le mouvement que nous portons a vocation demain à arriver au pouvoir. Deux pays seulement ont la capacité à la fois diplomatique et financière d'impulser un changement de fonctionnement de l'Union européenne : la France et l'Allemagne. Dans ce cadre-là, je souhaite que nous puissions rassembler partout en Europe les formations patriotes et souverainistes qui, certes, peuvent avoir des différences, par exemple sur leurs conceptions sociales ou sociétales. Mais qui sont fidèles à l'idée originale de la construction européenne : être unis dans la diversité, et non dans l'uniformité. Nous dialoguons avec des partis politiques qui ne sont pas dans notre groupe. Marine Le Pen a été invitée il y a quelques jours à Madrid au meeting des Conservateurs et réformistes européens (CRE), auquel même Marion Maréchal et Éric Zemmour n'étaient pas conviés. Nous y avons été invités parce que tous les partis politiques patriotes savent que nous incarnons une possibilité de changement sur la scène européenne. Quant aux possibilités d'un « supergroupe » , d'un intergroupe ou même d'un nouveau groupe, tout dépendra de l'équilibre des forces. Ce qui est clair, c'est que je souhaite que le RN puisse mettre en minorité l'Europe de Macron et ses alliés comme nous l'avons fait à l'Assemblée nationale. Mais je veux aussi que nous disposions de la plus grande délégation nationale d'eurodéputés.

LE FIGARO. - Vous annoncez à vos électeurs que si le soir du 9 juin vous battez durement la liste de la majorité présidentielle, vous demanderez la dissolution de l'Assemblée nationale. Pensez-vous vraiment obtenir une majorité lors d'hypothétiques législatives anticipées ? Surtout, êtes-vous prêt à gouverner ?

Au regard du paysage politique, s'il devait y avoir demain une dissolution sur un point purement statistique, le RN pourrait obtenir une majorité. Mon ambition n'est pas seulement la conquête, mais aussi l'exercice du pouvoir. J'appartiens à une génération qui demain sera amenée à gouverner. La question, c'est quand ? Le plus vite possible. J'ai fait la démonstration dans ces élections européennes de notre capacité à travailler avec des personnes qui ne viennent pas de notre groupe et souhaitent mettre leurs compétences au service du redressement du pays. Je pense au préfet Fabrice Leggeri, spécialiste de l'immigration et ancien directeur de Frontex, qui figure en troisième position sur notre liste. Je pense aussi à Malika Sorel, membre du Haut Conseil à l'intégration, ou à Matthieu Valet, ancien commissaire de police. D'autres nous rejoindront encore. La politique est une affaire de vague. Le courant d'idées qui nous porte est un courant puissant. Chaque jour qui passe, nous nous y préparons.

LE FIGARO. - Marine Le Pen vous a déjà choisi comme premier ministre si jamais elle était élue à l'Élysée en 2027. Jordan Bardella à Matignon, qu'est-ce que cela donne ?

Je ne fais pas de politique-fiction. Je ne répartis pas les postes avant d'avoir gagné l'élection. Nous travaillons avec Marine Le Pen à préparer non pas seulement l'arrivée au pouvoir, mais aussi l'exercice du pouvoir. Cela passe par la préparation en amont d'un calendrier, d'une équipe, de projets de loi applicables dès notre arrivée au pouvoir. La position dans laquelle se trouve le RN fait peser sur nos épaules, et accessoirement sur les miennes, une responsabilité à l'égard des millions de Français qui nous font confiance. Ce que les Français vivent n'est pas une fatalité, mais la conséquence de choix politiques. Le quinquennat se prépare maintenant. Gouverner la France, c'est faire face à une gestion d'état de crise permanente : migratoire, économique, le retour de la guerre aux portes de l'Europe. Dans les prochaines années, les gens chercheront davantage des caractères et des convictions plutôt que des projets politiques préconçus.

LE FIGARO. - Vous avez affronté en débat Gabriel Attal, premier ministre d'Emmanuel Macron. Pensez-vous l'avoir battu ?

Oui, de la même manière que lui vous répondrait qu'il a gagné ce débat. Ce n'était pas un match de boxe. Gabriel Attal m'a donné le sentiment qu'un autre Macron est possible. Il porte en lui tous les défauts d'Emmanuel Macron, que les Français rejettent aujourd'hui. J'ai été très surpris et choqué de voir ses sourires en coin lorsque j'évoquais les augmentations des prix de l'électricité. C'est l'art du mensonge érigé en méthode de gouvernance et de contradiction. Il arrive à dire, les yeux dans les yeux, qu'ils n'ont pas changé sur le nucléaire ou que les factures d'électricité baissent pour nos concitoyens. Cette attitude nourrit un ressentiment négatif pour beaucoup de concitoyens à l'égard de ceux qui sont au pouvoir. J'ai été dans ce débat l'avocat des Français comme j'essaie de l'être dans tous les débats auxquels je participe.

l'Humanité
Politique, Thursday, June 6, 2024 201 mots, p. 34
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6 juin 2024 - L'Humanité magazine

Macron s'offre le JT à trois jours du vote

Tania Meller

Un spot de campagne non comptabilisé sur les temps de parole, en prime time, sans opposition, à trois jours des européennes ? C'est le très beau cadeau que s'est offert Emmanuel Macron, ce jeudi 6 juin, emballé et enrubanné avec la complicité de TF1 et de France 2. Alors qu'il a déjà largement squatté les lumières médiatiques grâce aux commémorations des 80 ans du débarquement de Normandie (sept étapes et autant de discours entre le 5 et le 7 juin, tout de même !), le chef de l'État entend cette fois, depuis Caen (Calvados) où a lieu l'interview, déborder de cette séquence mémorielle, et parler des conflits en Ukraine et dans la bande de Gaza, a indiqué l'Élysée, soit deux thèmes majeurs du scrutin. En une semaine, la minorité présidentielle aura fait fort : d'abord la sanction disproportionnée pour le député insoumis Sébastien Delogu pour avoir brandi un drapeau palestinien dans l'Assemblée. Puis le refus de mettre le Ceta en débat malgré le vote favorable des députés obtenu par les communistes. Avec cet abus de pouvoir médiatique présidentiel, ça fait beaucoup pour ceux qui se présentent comme les garants de la démocratie contre le chaos.

Le Monde
Planète, jeudi 6 juin 2024 1070 mots, p. 16
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5 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

A69 : les opposants veulent se rassembler malgré l’interdiction

Gérald Darmanin a dit redouter une manifestation « extrêmement violente » lors de la mobilisation prévue du 7 au 9 juin dans le Tarn

Matthieu Goar et Audrey Sommazi (Toulouse, Correspondance) et Audrey Sommazi (Toulouse, Correspondance)

Un nouvel épisode des tensions autour de la construction de l’autoroute A69 s’est déroulé, mardi 4 juin, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, à des centaines de kilomètres de ce projet d’autoroute controversé reliant Castres, dans le Tarn, à Toulouse.

A l’approche des trois jours de rassemblements des opposants au projet, prévus sur place vendredi 7, samedi 8 et dimanche 9 juin, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, a expliqué, lors de la séance des questions au gouvernement, qu’il avait demandé au préfet du Tarn d’interdire « cette nouvelle manifestationqui s’annonce extrêmement violente » où pourraient se rendre « 5 000 personnes dont 600 black blocs ». « Rien à voir avec une balade champêtre contestataire », a-t-il ajouté, expliquant que douze unités des forces mobiles « sont en route » et que des « contrôles de zone » avaient déjà abouti à la saisie de « couteaux, de marteaux et de haches dans les véhicules ».

Mardi, la question lui avait été posée par Jean Terlier, député (Renaissance) du Tarn et président de la commission d’enquête parlementaire « sur le montage juridique et financier » de l’A69, qui a, de son côté, critiqué « une opposition d’écologistes radicalisés relayée par le mouvement des Soulèvements de la Terre ».

En choisissant l’interdiction, M. Darmanin n’a aucune assurance de ne pas tendre un peu plus les choses sur le terrain. Après s’être concertés, les principaux collectifs – Les Soulèvements de la Terre, La Voie est libre (LVEL), Extinction Rebellion Toulouse, la ZAD A69 – ont en effet signé un communiqué où ils appellent quand même à « se rassembler massivement ». « Le ministre de l’intérieur alimente un peu plus l’autoritarisme en marche et l’atteinte à nos libertés fondamentales », écrivent les militants avant d’accuser Gérald Darmanin de prendre « ainsi le risque d’engendrer une situation chaotique ».

Mardi, le groupe des écologistes à l’Assemblée nationale a, pour sa part, évoqué le film Minority Report (2002) en décrivant un gouvernement prêt à « nous plonger en plein film d’anticipation où la violence s’invente avant même son existence éventuelle »

A partir de vendredi 7 juin, les mouvements mobilisés avaient prévu trois jours de réunions et d’actions, comme des tables rondes sur la lutte contre les projets routiers, une « balade naturaliste » sur l’histoire de la colonisation, des concerts, mais aussi et, surtout, une « Manif’action », samedi 8 juin, sur le tracé de l’A69.

Pris de court, les collectifs n’ont pas encore précisé comment ils comptent se réorganiser mais ils promettent de tout faire pour que « les nombreux habitants, familles, manifestants qui participeront à cette mobilisation festive et déterminée soient accueillis dans les meilleures conditions ». « Le ministre est à nouveau notre meilleur attaché de presse, ironise Thomas Digard, de LVEL. Mais cette déclaration est incompréhensible. (…) Ce samedi, les forces de l’ordre seront là pour réprimer et ne rempliront pas leur rôle qui est de sécuriser la manifestation, c’est désolant. »

Multiples interventions

Ce regain de tensions pourrait rendre ce rassemblement, désormais illégal, très compliqué à gérer. Depuis que les opposants pacifistes sont descendus des arbres dans lesquels ils s’étaient perchés, notamment dans le bois de la Crémade sur la commune de Saïx (Tarn), une opposition plus radicale a pris le relais. Autour du chantier de l’A69, des dégradations de matériels ont été constatées depuis plusieurs semaines, certaines revendiquées par le GIEC, le Groupe d’intervention pour l’extinction des chantiers. Dans la nuit du 16 au 17 avril, quatre engins ont été incendiés à Saïx. Dimanche 5 mai, un autre a été brûlé à Puylaurens (Tarn). Le 27 mai, « une dizaine d’individus violents ont jeté des projectiles sur les ouvriers du chantier de l’autoroute et sur les gendarmes »,a rapporté la préfecture du Tarn. Le concessionnaire Atosca a évoqué dix incendies d’engins depuis le lancement des travaux.

De leur côté, les forces de l’ordre ont procédé à de multiples interventions contre des militants ; le signe d’une « répression politique inquiétante », a estimé le parti Les Ecologistes-Europe Ecologie-Les Verts. Le 30 mai, onze opposants à l’A69 – deux personnes du conseil d’administration du Groupe national de surveillance des arbres, deux responsables d’Attac et sept membres de LVEL – ont été interpellés et placés en garde à vue dans les locaux de plusieurs gendarmeries du Tarn pour les motifs de complicité de destruction de biens par moyens dangereux, complicité de dégradation et complicité de violence sur des gendarmes lors de la manifestation du 9 décembre 2023.

Ce jour-là, entre 800 et 2 000 personnes avaient manifesté contre la future usine d’enrobage à chaud de bitume de Puylaurens qui sera en capacité de produire 450 tonnes d’enrobés par heure pour construire le revêtement de l’A69. « La répression était invisible jusque-là. Désormais, elle touche tout le monde et elle a l’avantage de montrer que cette lutte est populaire, diversifiée. Elle renforce notre solidarité contre ce projet inutile et absurde », affirme Geoffrey Tarroux, membre de LVEL sorti libre de garde à vue.

La tension entre les anti-A69 et l’Etat est encore montée d’un cran en début de semaine. « Il y a, depuis[le lundi 2 juin] , des fouilles de véhicules pour saisir des bombes aérosol, du matériel de protection comme des masques FFP2 et des lunettes de piscine, des casques de vélo et des cagoules », observe ainsi « Lyra », un militant d’Extinction Rebellion venu rejoindre à deux reprises la zone à défendre (ZAD) de la Cal’Arbre, du nom de ce bois sur la commune de Saïx sur le tracé de l’autoroute, occupé au sol et dans les chênes par des cabanes depuis le 20 février pour empêcher leur abattage.

A quelques kilomètres de là, le Bacamp, un campement de repli monté à la hâte le long de la voie de chemin de fer lorsque la ZAD de la Crem’arbre a été vidée de ses occupants le 15 février, se prépare à accueillir de nouveaux opposants. « On a prévu des stocks de nourriture, on a aménagé une bétaillère avec des lits et des douches », énumérait, le 3 juin, un militant qui se fait appeler « Peanut ». Exactement le type d’opposition que ne veut pas voir s’installer Gérald Darmanin…

l'Humanité
mercredi 5 juin 2024 727 mots, p. 6
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5 juin 2024 - La lettre du Transport et de la Logistique

Dans l'Hémicycle, la gauche aux couleurs de la Palestine

Diego Chauvet

Assemblée Gaza a de nouveau agité les questions au gouvernement, ce mardi, alors que les députés de gauche se sont habillés aux couleurs palestiniennes. L'insoumise Rachel Keke a été sanctionnée pour avoir brandi un drapeau.

La séance des questions au gouvernement s'est encore déroulée dans une ambiance électrique, ce 4 juin à l'Assemblée nationale, sur fond de massacres à Gaza. Une semaine après l'exclusion du député insoumis Sébastien Delogu, qui avait brandi un drapeau palestinien dans l'Hémicycle, la gauche a trouvé la parade au règlement, pour afficher son soutien aux Gazaouis et aux Cisjordaniens, sans risquer une sanction (quinze jours d'exclusion) que les observateurs de la vie parlementaire s'accordent à trouver disproportionnée. Dans une sorte de chorégraphie bien organisée, les députés insoumis, écologistes, et communistes ont choisi des tenues noires, blanches, vertes et rouges qui dessinent le drapeau palestinien.

De quoi susciter, dès l'ouverture de la séance, l'agacement de la présidente, Yaël Braun-Pivet, et les quolibets venus des rangs de la droite et de l'extrême droite. « Venez en pyjama la semaine prochaine ! » clame un député de droite. « Viva Italia ! » ironisent d'autres, en moquant les couleurs du drapeau palestinien. Dans les rangs du groupe LR et du RN, les députés sont cintrés de leur écharpe tricolore, en réaction. « Je vois les habillements des uns et des autres », entame en préambule de la séance, la présidente de l'Assemblée nationale. « Je crois qu'il est nécessaire de rappeler que nous sommes dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale », ajoute-t-elle, en avertissant que « l'expression des parlementaires s'effectue exclusivement à l'oral ».

Au micro, c'est l'insoumis Aymeric Caron qui ouvre le feu sur la situation à Gaza, en interrogeant le gouvernement sur ses intentions en matière de reconnaissance de l'État de Palestine. « Gaza est un ghetto où l'armée israélienne extermine un peuple que la France a abandonné ! fustige le député de Paris. Vous attendez quoi, qu'il n'y ait plus de Palestiniens vivants qui puissent y habiter ? »

« Jusqu'où ira la stratégie du massacre et de la riposte aveugle »

Il n'est pas seul à gauche à presser le gouvernement de se prononcer. Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, rappelle que « la France peut être le premier pays du G7 à reconnaître l'État palestinien ». « Nous devons inverser l'ordre des choses face à l'impasse. Cela doit être la base d'un nouveau processus conduisant à une paix durable », explique Olivier Faure devant l'Assemblée. « Jusqu'où ira la stratégie du massacre et de la riposte aveugle, en somme la stratégie de la terre brûlée, de celui que notre président appelle "cher ami Bibi", Netanyahou, et de son gouvernement d'extrême droite ? » charge à son tour la députée écologiste Sabrina Sebaihi.

Malgré ces sollicitations, l'exécutif s'est une nouvelle fois dérobé. En l'absence du locataire du Quai d'Orsay, Stéphane Séjourné, c'est le ministre des Affaires européennes, Jean-Noël Barrot, qui s'est à chaque fois chargé de réciter le même couplet à chacun des parlementaires qui l'a interpellé. « La position de la France, vous la connaissez, c'est celle d'une solution à deux États », répète ce cadre du Modem, tout en se réfugiant derrière « le plan de paix de Joe Biden ». « La reconnaissance de l'État de Palestine n'est pas un tabou », assure-t-il. Mais il temporise. Cette reconnaissance « doit être mise au service de la paix », « utile », et « apporter des solutions au conflit ». Le gouvernement se refuse pourtant à définir ce que serait ce moment idéal.

Vociférations de la droite, du RN et de la Macronie

La polémique risque de se poursuivre sur un autre terrain. À la suite d'une question du député de centre gauche Benjamin Saint-Huile (groupe Liot), portant là encore sur la reconnaissance de l'État de Palestine (et restée, là encore, sans réponse de l'exécutif), l'insoumise Rachel Keke rompt la stratégie collective des députés de gauche et sort soudain un drapeau palestinien. Huées dans l'Hémicycle. Vociférations de la droite, du RN et de la Macronie. Au perchoir, Yaël Braun-Pivet décide d'une suspension de séance, à l'occasion de laquelle les députés RN entonnent la Marseillaise, à laquelle se joignent quelques élus LR. Rachel Keke écope pour l'instant d'un « rappel à l'ordre avec inscription au procès-verbal », en attendant une « réunion ultérieure » du bureau de l'Assemblée nationale, qui pourrait proposer d'aggraver la sanction. L'ancienne porte-parole de la grève emblématique des femmes de chambre de l'Ibis Batignolles n'a, selon nos informations, pas informé les députés des autres groupes de cette initiative.

La Croix, no. 42936
France, mercredi 5 juin 2024 766 mots, p. 9
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4 juin 2024 - La Croix (site web)

Le choix des mots sur la fin de vie déchire l’Assemblée

Mélinée Le Priol

La deuxième semaine de débats sur la fin de vie s’est ouverte, lundi 3 juin à l’Assemblée, sur une longue querelle sémantique.

La majorité a refusé de revenir sur l’expression « aide à mourir », critiquée par les opposants au texte.

« Dialogue de sourds ». L’expression a été lâchée par un député excédé, et jusqu’ici peu présent dans la discussion, le MoDem Bruno Millienne. Plus tard dans la soirée de ce lundi 3 juin, tandis que ledit dialogue se poursuivait dans un hémicycle toujours plus déchiré, sa consœur Cécile Rilhac (Renaissance) osait même un parallèle avec la demande de mort, au cœur du débat : « J’espère qu’on va abréger nos souffrances d’entendre toujours la même chose sur ces bancs… » Cette « même chose », c’était le refus tenace de l’expression « aide à mourir »par les députés opposés au projet de loi.

Ces trois mots ont été choisis par le gouvernement pour former l’intitulé du deuxième volet du texte, dont l’examen a commencé ce lundi après une semaine consacrée au développement des soins palliatifs. Mais la quasi-totalité des députés de droite et d’extrême droite considèrent cette expression comme une hypocrisie, voire un « travestissement lexical ». Par de nombreux amendements, ils ont tenté de lui substituer les termes « assistance au suicide avec exception d’euthanasie »ou, à défaut, « aide active à mourir ». Leurs amendements ont tous été rejetés.

« Curieusement, les mots vous font plus peur que les réalités », a dénoncé Marc Le Fur (LR). « Aide à mourir, pardon, mais ça ne veut rien dire : tous les soignants aident à mourir ! Ils aident à mourir sans provoquer la mort », a pour sa part insisté son collègue Philippe Juvin (LR), lui-même médecin anesthésiste-réanimateur. « Vous pouvez être pour ou contre, mais dites les mots ! »

Rappelant le souhait du président Macron que ce débat permette de « regarder la mort en face », le député et vice-président du Rassemblement national (RN) Sébastien Chenu a estimé qu’il faudrait pour cela « utiliser le bon vocabulaire ». « On a un devoir de clarté dans la démocratie, c’est d’utiliser les bons mots », a pour sa part plaidé le socialiste Dominique Potier, l’un des rares opposants à ce texte dans les rangs de la gauche.

Face à ces récriminations, le rapporteur général Olivier Falorni a moqué « une forme d’obstination déraisonnable », chez ces députés. Avec l’« aide à mourir », le gouvernement a trouvé selon lui « des mots qui ne blessent pas ».

« L’aide à mourir, c’est un terme qui est simple, qui est humain, qui met en valeur la dimension fraternelle de cette loi », a renchéri la rapporteure Laurence Maillart-Méhaignerie. Ce plaidoyer n’a pas convaincu l’entièreté du camp présidentiel. « De quoi avez-vous peur ? »,s’est étonnée la députée Renaissance Astrid Panosyan-Bouvet, ne voyant « rien de honteux » à défendre nommément le suicide assisté et l’euthanasie, plébiscités par une majorité de Français. Jugée cruciale par les uns, cette querelle lexicale a été vilipendée par les autres : « Les Français s’en foutent complètement, de votre sémantique ! Ils veulent simplement savoir s’ils auront le droit de faire ce geste, et à quelles conditions »,s’est agacé Bruno Millienne.

Quoique infructueuse, cette discussion de plusieurs heures a occasionné plusieurs rappels étymologiques. « Quand on a fait du grec, on sait qu’euthanasie signifiait au départ une bonne mort, une mort douce, qu’elle soit provoquée ou naturelle », a expliqué Cécile Rilhac. Elle a précisé que son acception actuelle (donner la mort) n’est venue que plus tard. Le député RN Christophe Bentz a pris à son tour l’hémicycle à partie : « L’origine latine du mot “aide”, elle signifie quoi ? Porter secours ! »

Une manière pour lui de souligner que les mots « aide » et « mourir » s’opposent, et que l’expression chère au gouvernement est donc « un oxymore ». Le latin a également été convoqué par sa consœur Laure Lavalette (RN). «Dignus , c’est ce qui a de la valeur », a-t-elle énoncé. « Nous, nous pensons que la dignité est consubstantielle à l’humanité : c’est de vivre qui rend digne.(…) Pour l’ADMD (Association pour le droit de mourir dans la dignité, NDLR) , au contraire, chacun peut juger de sa propre dignité. C’est une notion subjective. »

L’écologiste Sophie Taillé-Polian a confirmé cette divergence, estimant que c’est à « chacun pour soi-même » de juger de la dignité de sa vie. Ces deux conceptions, difficilement réconciliables, devraient continuer de s’affronter jusqu’à la fin des débats, qui a été repoussée d’une semaine, soit le 14 juin.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 5 juin 2024 352 mots, p. AUJM6
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5 juin 2024 - Le Parisien

LFI joue la carte Gaza jusqu'au bout

Ce mardi, à l'Assemblée, la députée Rachel Keke a brandi un drapeau palestinien.

Louis Valleau (avec P. Th.)

Une semaine après que le député LFI Sébastien Delogu a brandi le drapeau palestinien pendant les questions d'actualité au gouvernement - ce qui lui a valu une exclusion de 15 jours -, sa collègue du Val-de-Marne Rachel Keke a reproduit le geste dans l'hémicycle. Sous le regard consterné de ses collègues, et notamment d'une partie de la gauche qui n'avait pas été mise dans la confidence.

La présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, outrée, a immédiatement prononcé un rappel à l'ordre avec inscription au procès-verbal - la plus forte sanction prévue au règlement qu'elle puisse décider de son propre chef - et annoncé une suspension de séance pour essayer de ramener le calme dans l'hémicycle.

« C'est de la politique spectacle »

Car aussitôt le drapeau palestinien brandi, les députés notamment LR et du RN, qui avaient ceint leur écharpe tricolore, ont entonné « la Marseillaise ». Une réponse à la tenue des élus de gauche - Insoumis, écologistes et communistes -, en noir, rouge, blanc et vert, soit les couleurs du drapeau palestinien.

Depuis dimanche, la rumeur d'une action des députés de gauche courait. À tel point que les parlementaires de la majorité s'étaient préparés. Dès la réunion de groupe, quelques heures plus tôt, ils s'étaient interrogés sur la réponse à apporter : « Comment agir dignement tout en ayant une image forte ? » s'étaient-ils demandé, « quitter l'hémicycle, tourner le dos, chanter la Marseillaise, s'habiller en bleu, blanc, rouge ? » Ils ont fini par opter pour le port de leur écharpe d'élu. Et Yaël Braun-Pivet de rappeler en préambule de la séance que « l'hémicycle est le lieu du débat démocratique et l'expression des parlementaires s'effectue exclusivement à l'oral ».

« C'est de la politique spectacle, ils ne font pas progresser la paix d'un millimètre », a sanctionné le député Renaissance Mathieu Lefèvre, président du groupe d'amitié France-Israël. Le bureau de l'Assemblée se réunira ultérieurement pour décider ou non d'une sanction plus lourde contre Rachel Keke. Autour du 24 juin, selon l'entourage de Yaël Braun-Pivet.

Libération
mercredi 5 juin 2024 1074 mots, p. 4,5

ÉVÉNEMENT EUROPÉENNES

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4 juin 2024 - Libération (site web)

Sur l'électrique, Renaissance et le RN font le plein de tension

LAURE EQUY et NICOLAS MASSOL

Alors que les troupes macronistes tentent de faire des véhicules électriques le symbole de leur bilan écologique et économique, les lepénistes les agitent en étendard contre des élites «hors sol».

Ils ne prendront pas la route ensemble. Lancez les candidats aux européennes sur la voiture électrique, et c'est le clash assuré. Un objet de campagne et un révélateur des marqueurs de chacun. Valérie Hayer narre une industrie européenne décarbonée et «20000 emplois dans le Dunkerquois». Les automobilistes au budget ric-rac pourront à terme économiser l'essence, fait miroiter la candidate Renaissance. «Hors sol», hurlent les autres. Favorables à l'interdiction de la vente de voitures à moteur thermique neuves en 2035, Marie Toussaint (Les Ecologistes), Manon Aubry (LFI) et, dans une moindre mesure, Raphaël Glucksmann (PS), plaident pour l'essor du rail et plus de «sobriété». Jordan Bardella agite régulièrement ce spectre. «Cette mesure inquiète des millions de Français qui n'arrivent plus à se chauffer, à se soigner, se loger et à qui on vient dire : dans quelques années, vous allez devoir vous procurer un véhicule électrique qui coûte beaucoup plus cher», avertissait la tête de liste du RN sur BFM TV, le 27 mai. Une approximation qui laisse croire que toutes les voitures à moteur essence ou diesel seraient interdites d'ici dix ans alors que seule la commercialisation des neuves sera proscrite - on pourra encore rouler et acheter sur le marché de l'occasion. Et une façon toute lepéniste de se placer dans la défense des «petits» face aux «gros» technocrates. D'un côté, les foyers les plus modestes, habitants des zones rurales et périurbaines, mal desservies en transports en commun -coeur de l'électorat frontiste, dans les 20000 communes où Marine Le Pen est arrivée en tête en 2022. De l'autre, les habitants des métropoles qui peuvent se payer le luxe de l'écologie. «Il y a là une forme de séparatisme, dessine le député RN Pierre Meurin (Gard). Les gens ont compris que pour les bobos, la bagnole c'est le diable alors que pour eux, c'est un moyen de survie. Chez les macronistes, comme chez les écolos, il y a une forme d'électoralisme à taper sur ceux qui sont considérés comme des pollueurs, des ploucs des zones rurales qui, en plus, votent RN et roulent au diesel.» Référence à la pique de Benjamin Griveaux, alors porte-parole du gou- vernement, qui avait traité le LR Laurent Wauquiez de «candidat des gars qui fument des clopes et roulent au diesel». «Le RN s'adresse beaucoup au peuple de la route, aux gens qui roulent, analyse Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion publique à l'Ifop. Ce n'est pas une niche électorale: la voiture est centrale dans la vie d'une majorité de nos concitoyens. Ils ne sont pas opposés à l'idée de bifurquer vers le véhicule électrique mais beaucoup le perçoivent comme un obstacle insurmontable, trop cher.»

«DOUBLE ANGOISSE» En 2022, le RN avait contesté les Zones à faibles émissions (ZFE), renommées «Zones à forte exclusion». «C'est le retour des châteaux forts avec les droits de passage!» dénonçait la députée Anne-Sophie

Frigout (Marne), autrice d'une proposition de loi pour abolir l'interdiction aux véhicules les plus polluants d'accéder aux centres-villes.

Préoccupée, depuis la crise des gilets jaunes en 2018, par toutes les grognes liées à la voiture, la majorité a flairé

l'offensive du RN. «L'étau dans lequel ils veulent nous coincer, c'est: "Soit la Tesla et c'est du luxe, soit la voiture électrique chinoise mais vous allez tuer nos ouvriers de l'automobile." C'est faux mais l'extrême droite joue sur cette double angoisse, résume Clément Beaune, ex-ministre chargé des Transports. Nous, on montre qu'on peut être provoiture électrique, soutenir l'industrie française et défendre les classes moyennes.» Contrairement au projet de hausse de la taxe carbone, pas question d'engager la marche arrière. Depuis quatre ans, a fortiori avec la crise sanitaire qui a remis au goût du jour le concept de souveraineté, Emmanuel Macron a fait de la batterie électrique un grigri autour duquel tisser un nouveau récit : celui d'une remontada industrielle, créatrice d'emplois, qui doit nous sevrer des énergies fossiles. En mai 2023, le Président annonçait l'implantation, au port de Dunkerque, d'une usine géante de batteries nouvelle génération parle taïwanais ProLogium. Une future gigafactory qui doit parachever une future «vallée de la batterie» dans ces Hautsde-France marqués par la désindustrialisation, terreau du vote RN.

«COMBAT DÉPASSÉ»

Dans la roue du RN, Marion Maréchal (Reconquête) et François-Xavier Bellamy (LR) dénoncent un choix qui favoriserait les importations chinoises ? Contresens, réplique le ministre chargé de l'Industrie et de l'Energie, Roland Lescure. «Renoncer à ce seuil de 2035, ce serait, au contraire, vendre la France aux pays producteurs de pétrole et aux Chinois. On veut donner des cer- titudes à nos industriels pour qu'ils s'organisent et disposent d'un marché afin de pouvoir investir. Si on revenait en arrière, on ouvrirait le marché aux Chinois», défend celui qui s'agace devoir le RN «tenter de réinstaurer un clivage élite contre peuple, campagne contre ville. Comme sur le Frexit, l'euro, la sortie du marché de l'énergie, ils vont perdre ce combat dépassé». Reste à convaincre que la voiture électrique sera accessible à tous. Le gouvernement mise sur le développement de la filière européenne dans la décennie 2024-2035 pour faire baisser les tarifs. Et promeut deux mesures, un bonus écologique et le leasing social qui, victime de son succès avec plus de 50000 commandes, a été suspendu pour 2024. Porte-parole du gouvernement, Prisca Thévenot y voit la preuve que «l'écologie à la française améliore la vie de nos concitoyens et des entreprises». Objet magique des macronistes, la voiture électrique symbolise une écologie des bonnes nouvelles et de l'innovation théorisée par un chef de l'Etat friand de «croissance verte» et attaché à «la bagnole». La charge du RN contre l'électrique s'inscrit dans un mouvement de backlash généralisé

en Europe sur l'écologie, systématiquement caricaturée en «écologie punitive». Le RN a d'ailleurs suivi son cousin allemand d'Alternativ für Deutschland (AfD), qui en 2019, a fait campagne pour «sauver le diesel». «En Allemagne où a été inventé le moteur diesel, l'AfD en a fait un marqueur politique et identitaire. Pour eux, supprimer le moteur thermique, c'est anti-allemand. Et le RN a embrayé», note l'eurodéputé Renew Pascal Canfin. Durant la campagne, le parti s'est contenté de répéter qu'en matière de baisse des émissions de CO2, la France est l'un des pays les plus vertueux au monde. Comme si le changement climatique allait épargner les bons élèves.

Le Figaro, no. 24815
Le Figaro, mercredi 5 juin 2024 490 mots, p. 5

Politique

Un nouveau coup d'éclat propalestinien à l'Assemblée nationale

Bordas, Wally

Une semaine, un coup d'éclat. Ce mardi, l'Assemblée a de nouveau été le théâtre d'une mise en scène symbolique des députés de gauche. À laquelle ont immédiatement répondu les élus des bancs de la droite et du Rassemblement national.

Il est à peine plus de 15 heures ; l'Hémicycle est plein. La séance de questions au gouvernement vient juste de commencer quand le député Insoumis Aymeric Caron lance les hostilités. Il dénonce « les massacres de civils » qui « se poursuivent dans la bande de Gaza ». Derrière lui, les députés LFI, habillés de vert, de blanc, de rouge et de noir, applaudissent. Ils sont positionnés dans l'hémicycle de manière à former le drapeau palestinien.

« La honte de l'Europe »

Au micro, Aymeric Caron dénonce le manque de « réaction » de l'exécutif. « La non-réponse de votre gouvernement est une complicité qui fait de notre pays la honte de l'Europe », tempête-t-il. De l'autre côté de l'hémicycle, les parlementaires du groupe Les Républicains ont enfilé leur écharpe d'élu aux couleurs tricolores de la France. La tension monte jusqu'à ce que, quelques minutes plus tard, l'Insoumise Rachel Keke profite d'une autre prise de parole sur le conflit entre Israël et le Hamas pour sortir un drapeau palestinien et l'agiter en l'air.

De nouveau, l'Assemblée s'embrase. La présidente de l'institution, Yaël Braun-Pivet, suspend immédiatement la séance, après avoir sanctionné d'un rappel à l'ordre avec inscription au procès-verbal l'Insoumise. Les députés RN sortent à leur tour leur écharpe tricolore et crient de concert avec les élus LR : « Dehors, dehors ! » Au centre, les députés de la majorité restent mutiques. Et se joignent, pendant la suspension de séance, à ceux des rangs de la droite pour entonner une Marseillaise.

Après une courte suspension, la séance peut reprendre. Et les esprits sont apaisés. Ce nouveau « happening » des députés de gauche était anticipé. La présidente de l'Assemblée avait d'ailleurs prévenu, en ouvrant la séance : « Je vois les habillements des uns et des autres. Je crois qu'il est nécessaire de rappeler que nous sommes dans l'Hémicycle de l'Assemblée nationale. » Avant d'ajouter, sous les applaudissements de toute l'enceinte parlementaire, sauf des rangs de la gauche : « L'Hémicycle est le lieu du débat démocratique et l'expression des parlementaires s'effectue uniquement à l'oral. » En vain.

La semaine dernière, une scène similaire avait créé un tumulte invraisemblable dans l'Hémicycle, avant que la tension ne gagne tout le Palais Bourbon. L'Insoumis Sébastien Delogu, qui avait brandi un drapeau palestinien en pleine séance de questions au gouvernement, avait écopé de 15 jours d'exclusion. Une punition similaire attend-elle la députée Rachel Keke ? L'Insoumise n'en a cure. « Je suis une guerrière, je suis une femme de combat. Dans l'Hémicycle, chaque mardi, il faut qu'il y ait un drapeau palestinien face à ce gouvernement qui ne veut pas prendre ses responsabilités », assume-t-elle, auprès du Figaro. Un bureau de l'Assemblée sera réuni ultérieurement pour statuer sur son cas, a annoncé la présidente de l'Assemblée. W B

Le Figaro, no. 24815
Le Figaro, mercredi 5 juin 2024 535 mots, p. 7

Société

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3 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Des débats de plus en plus électriques à l'Assemblée

Bordas, Wally

Comme souvent, il n'aura fallu que quelques mots pour que l'Hémicycle s'enflamme. Lundi soir, alors que les discussions sur le projet de loi fin de vie se poursuivaient calmement, la députée RN Laure Lavalette a littéralement électrisé l'Assemblée nationale. Au coeur des débats depuis plusieurs heures, la sémantique utilisée par l'exécutif dans son texte. Les oppositions RN et LR lui reprochent de parler d' « aide à mourir » plutôt que de « suicide assisté » ou « d'euthanasie ».

Une « entourloupe », tempête donc la parlementaire mariniste, qui évoque un exemple : « Quand le Samu ou les pompiers arrivent sur une scène de défenestration, que font-ils ? Est-ce qu'ils disent « On respecte la liberté de la personne de se suicider donc on ne va pas la réanimer » ? La réponse est non ! » Avant d'argumenter : « Votre loi touche exactement à la substantifique moelle de la mission du médecin qui n'est pas de tuer mais de sauver. Assumez ! Vous allez mettre en place une loi qui va tuer ! »

« Propos immondes »

Réactions indignées sur les bancs de la gauche de l'Hémicycle et de la majorité, avant que la présidente, Yaël Braun-Pivet, ne demande à chacun de se calmer. Mais les propos de Laure Lavalette ne passent pas. Et certains le lui font savoir dans la foulée. « Madame Lavalette, vos propos sont immondes. C'est une honte de faire croire que nous sommes là pour mettre en place un service public du suicide, que nous banaliserions ainsi », lance alors l'Insoumise Danielle Simonnet.

Et d'expliquer, sous les applaudissements de la Nupes : « Toutes nos politiques sont là pour permettre à toutes les femmes et à tous les hommes de pouvoir vivre libres, mais quand on est au bout du chemin, que la médecine ne peut plus, garantir ce droit est un devoir humaniste. » « Confondre cette prévention du suicide avec l'aide à mourir qui est un acte quand le pronostic vital est engagé, c'est indigne », a cinglé, un peu plus tard, l'écologiste Sandrine Rousseau.

Du côté de la majorité, les réactions sont plus mesurées. Mais le rapporteur général du texte, Olivier Falorni (MoDem), ne cache pas sa colère, évoquant des « comparaisons malencontreuses ». « Ne confondons pas les mots, nous sommes autant que vous attachés à la prévention du suicide », lâche-t-il à l'attention des parlementaires de la droite et du RN. Et de compléter : « Assimiler suicide assisté et suicide, c'est exactement ce que nous ne voulons pas faire. » La députée Renaissance Cécile Rilhac a également réagi, assumant d'utiliser les termes « suicide assisté » et « euthanasie ». « Lors des débats en commission, j'ai utilisé dans mes amendements ces mots. Et lorsque l'un a été voté, la première chose que vous avez faite, c'est de venir me sauter à la gorge en me disant : « Vous voulez tuer tout le monde ! » C'est exactement ces propos-là que nous ne voulons pas entendre sur ces bancs », a-t-elle tancé. L'élue RN a toutefois reçu le soutien de plusieurs députés de la droite. « Je souhaiterais dire à ceux qui ont qualifié les propos de Mme Lavalette d' « immondes » : il faut qu'ils disent aux médecins des soins palliatifs de Chambéry que leurs propos sont immondes, parce que c'est exactement ce qu'ils m'ont dit » , a défendu la députée LR Émilie Bonnivard. W B

l'Humanité
mercredi 5 juin 2024 760 mots, p. 24
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5 juin 2024 - La lettre du Transport et de la Logistique

Laurent Massaut, voix d'Europe

Jean-Jacques Régibier

C'est l'un des 250 interprètes titulaires qui traduisent en direct les propos des eurodéputés dans l'Hémicycle et les commissions de travail. Sans eux, les élus ne pourraient ni se comprendre ni se faire entendre des citoyens.

« O est un peu comme un arbitre de football. Quand est-ce qu'on parle de l'arbitre ? C'est quand sa prestation a été moins bonne. Nous, c'est la même chose, on est bons quand on nous a entendus sans remarquer qu'on était là. » Laurent Massaut revendique ce côté homme de l'ombre qu'il a découvert en suivant les cours de la faculté de traduction et d'interprétation de Mons, la région belge d'où il est originaire. « Il nous fallait rester assis en cabine et, là, j'ai remarqué que c'était quelque chose qui me plaisait, ce rôle d'acteur caché, toujours en coulisse, qui permet aux gens de se faire comprendre », explique-t-il. Ses études terminées, il démarre comme interprète free-lance dans les institutions européennes de Bruxelles. Le Parlement européen emploie actuellement 1 500 interprètes free-lance, en plus des 250 fonctionnaires dont fait désormais partie Laurent, qui a réussi le concours. Il a intégré la « cabine française », soit le groupe d'interprètes dont la langue maternelle est le français, et qui a pour mission de traduire en français l'une des 23 autres langues officielles du Parlement. Laurent maîtrise le danois, l'anglais, le néerlandais et l'italien. « J'ai grandi dans une famille purement monolingue, dans un environnement qui n'était pas du tout multilingue », précise-t-il.

Par rapport à d'autres organisations internationales, comme l'ONU, où seules six langues officielles sont reconnues, le Parlement européen pratique un multilinguisme radical, dans la mesure où non seulement chaque député peut s'exprimer dans sa propre langue, mais aussi obtenir les traductions de tout ce qui émane du Parlement.

tous les textes officiels sont traduits en 24 versions

L'idée est que tout citoyen de l'Union puisse devenir député, même s'il ne parle aucune langue étrangère, « les députés étant élus pour représenter les intérêts des électeurs, et non en fonction de leur maîtrise des langues ». Les prises de parole dans l'Hémicycle sont donc interprétées simultanément dans 24 langues, et tous les textes officiels sont traduits en 24 versions, ce qui représente en tout 552 combinaisons linguistiques possibles ! Le Parlement européen est ainsi le plus grand service d'interprétation au monde. Une véritable tour de Babel, mais qui fonctionne. « Puisque la plupart des réunions sont disponibles sur Internet, on permet aux citoyens de suivre ce que disent leurs élus, mais aussi les élus des autres groupes politiques et ceux qui les interpellent. Je pense qu'on est assez conscients, en tant qu'interprètes, d'être nécessaires et de contribuer à l'aspect démocratique de l'UE », estime Laurent Massaut.

L'interprète explique aussi que chaque séance plénière, qui se déroule du matin au soir, est une vaste course de relais au cours de laquelle les membres de la « cabine française », comme ceux des 23 autres « cabines », se succèdent en branchant leur micro pour traduire, en fonction de la langue parlée par le député qui s'exprime, et de la langue que chaque interprète comprend. Un travail qui exige une grande concentration et des relais incessants, « toutes les demi-heures au grand maximum, parfois tous les quarts d'heure, ou parfois encore plus fréquemment ». Ce qui exige beaucoup de préparation avant les débats. « Je peux très bien parler de pêche, d'économie ou de transports dans la même journée. J'épluche l'ordre du jour avant chaque session. Il faut bien se renseigner pour limiter au minimum la part d'inattendu, même si la difficulté, c'est que tout peut être dit à tout moment », explique-t-il.

« je préfère les orateurs qui s'expriment librement »

D'autant que, pour Laurent Massaut, le traducteur doit tenter de restituer non seulement les mots, mais aussi l'ambiance de la scène parlementaire. « Nous devons faire passer tout ce qui n'est pas verbal, parce que la personne qui nous écoute avec un casque n'entend pas les tons des voix dans l'Assemblée. Si vous regardez vers les cabines quand vous êtes dans les tribunes, vous verrez qu'il y a toute une gestuelle des interprètes qui accompagne justement ce ton des orateurs qu'ils veulent restituer. » Et le plus difficile est sans doute de rendre fidèlement l'humour d'une langue maniée par les députés. « Quand certains prennent la parole, on sait tout de suite que cela va être un défi pour cette raison. Ce qui n'empêche pas que je préfère les orateurs qui s'expriment librement, plutôt que ceux qui lisent leur intervention », ajoute Laurent Massaut, qui prévient qu'il faut une grande résistance au stress pour faire son métier. « Il faut même aimer la tension et l'adrénaline ! » confie-t-il.

Le Monde
France, mercredi 5 juin 2024 1449 mots, p. 11
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4 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Séjourné, chef de parti en marge des européennes

Le chef de la diplomatie française, à la tête du groupe Renew jusqu’en janvier, se fait discret dans la campagne

Nathalie Segaunes

Cela n’a pas traîné. A peine sorti du bureau du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, à Kiev, le 13 janvier, le téléphone de Stéphane Séjourné, nommé l’avant-veille ministre de l’Europe et des affaires étrangères, sonne. « Alors, qu’est-ce qu’il t’a dit ? », s’enquiert Emmanuel Macron depuis l’Elysée. Ombre portée du président français sur la scène internationale, ce fils d’expatriés, qui a passé sa jeunesse entre Mexique, Espagne et Argentine, « a la place dont il a toujours rêvé », dit en souriant une ministre. Un peu écrasante toutefois. Quand il traverse la galerie des portraits du ministère, les figures de deux de ses prédécesseurs, Léon Blum et Pierre Mendès France, l’impressionnent plus que tout autre. En inscrivant son nom dans cette lignée, il se doit d’ « être à la hauteur », confie au Monde le plus jeune ministre des affaires étrangères de la Ve République, 38 ans le jour de sa nomination.

Ironie du destin, celui qui voulait être pilote à 16 ans – il détient son brevet – passe une grande partie de son temps dans les Falcon de la République, car dit-il, « il faut savoir sauter dans un avion, de manière très opportuniste ».Et de citer son homologue américain, le secrétaire d’Etat Antony Blinken, comme un « expert » en la matière. Entre ministres des affaires étrangères, « on communique directement sur messagerie, sans note diplomatique ou intermédiaire », se vante Stéphane Séjourné.

Discret dans la campagne des européennes, le ministre et chef du parti présidentiel s’intéresse surtout à la distribution des postes à Bruxelles après le 9 juin. Il travaille à la construction du futur Meccano institutionnel, afin de proposer au chef de l’Etat un certain nombre de scénarios pour les « top jobs ». Pour passer des « deals » dans les capitales étrangères, il a la confiance d’Emmanuel Macron, qui dit de lui qu’il est « transactionnel ». « Pour lui, la politique, c’est de la stratégie », approuve un ancien député de La République en marche. Tandis que Clément Beaune, ancien ministre délégué à l’Europe, le définit comme « un macroniste qui aime les appareils ». Un cas rare.

Mal à l’aise en public, le nouveau chef de la diplomatie française fuit les mondanités. Invité au dîner d’Etat donné en l’honneur de la France au palais royal de Stockholm, fin janvier, par le roi et la reine de Suède, où la queue-de-pie et le nœud papillon étaient de rigueur, l’ancien syndicaliste étudiant a décliné, alors que d’autres ministres se poussaient du col. « T’es marrant !,s’est étonné Emmanuel Macron, qui le connaît pourtant depuis dix ans. Les autres se précipitent, et toi non… ? »« Stéphane est un ambitieux timide,confie l’un de ses anciens camarades. Il a peur de la lumière, mais elle l’attire. »

Mépris de classe

A son arrivée au Quai d’Orsay, « le malheureux Séjourné »,comme l’appelle l’un de ses prédécesseurs, issu de la classe moyenne, relégué au neuvième rang dans l’ordre protocolaire et desservi par un problème de dyslexie, a été pris de haut par les diplomates, habitués à être dirigés par d’anciens premiers ministres. « Macron leur a envoyé son collaborateur pour les humilier », commente à l’époque Olivier Marleix, le président du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale. Un mépris de classe dont Stéphane Séjourné ne s’est pas formalisé. « Je ne travaille pas pour mon administration, je travaille pour le pays », balaie-t-il. Les fonctionnaires ont, depuis, compris qu’il est préférable d’avoir un ministre qui a l’oreille du chef de l’Etat, alors que la politique étrangère relève du domaine réservé du président de la République. « Il y a un certain snobisme au Quai, c’est une caste, observe l’ancien ambassadeur Gérard Araud. Mais Stéphane Séjourné est malin, il a compris qu’il ne faut pas se laisser avaler par la machine. »

Il y a toutefois une « énigme Séjourné ». Président du groupe Renew au Parlement européen de 2021 jusqu’à sa nomination au Quai d’Orsay, celui qui a «développé un attachement réel[pour cette assemblée] », selon Clément Beaune, aurait naturellement dû conduire la liste du camp présidentiel au scrutin du 9 juin. Avant lui, d’illustres chefs de parti ont mené la bataille des européennes : Michel Rocard en 1994, ou Nicolas Sarkozy et François Hollande en 1999. « J’étais en train de me préparer à être tête de liste, je savais que ça allait être difficile », assure aujourd’hui l’intéressé.

En l’exfiltrant par le haut, aux affaires étrangères, à la surprise générale, Emmanuel Macron abandonne pourtant cette option. Comme s’il craignait que son ancien collaborateur, dont parfois « les mots s’inversent » à l’oral, « quand il y a un moment de fatigue ou de stress important », ne fasse pas le poids face à la tête de liste du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, en duel télévisé. Plus à l’aise dans les seconds rôles, le secrétaire général de Renaissance se serait bien vu numéro deux sur la liste de Valérie Hayer. Histoire d’avoir un point de chute lorsqu’il quittera le Quai d’Orsay. Il figure en 80e position, non éligible, au motif qu’ « il a déjà été servi », selon une l’une des expressions favorites d’Emmanuel Macron.

Activisme en coulisse

Une nouvelle échéance délicate se profile déjà pour Stéphane Séjourné : le congrès du parti Renaissance doit se tenir à l’automne, au cours duquel son mandat sera remis en jeu. Un rendez-vous qui agite déjà la majorité. A dix-huit mois des élections municipales et à deux ans et demi de la présidentielle, ce poste-clé pourrait être convoité par de plus capés. Le nom de l’ancienne première ministre Elisabeth Borne, qui entend bien jouer un rôle politique d’ici à 2027 et regrette parfois l’absence de travail sur les idées au sein du mouvement, revient régulièrement. La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, qui veut elle aussi s’impliquer davantage dans la vie politique, affirme que « le parti a un rôle essentiel à jouer pour porter la question du dépassement des clivages ».

Alors qu’un collège de huit cents personnes est censé choisir le futur secrétaire général de Renaissance, « le chef de l’Etat pèsera sur[cette] désignation », prévient un conseiller d’Emmanuel Macron. Ce dernier, qui ne s’est jamais beaucoup intéressé au parti, voudra, dit-on, en garder le contrôle au moins jusqu’en 2027. « Car si Marine Le Pen gagne, il sera le seul à l’avoir battue », observe un de ses proches, convaincu qu’il aurait alors l’intention de « revenir ».

Reste que les critiques se multiplient au sein de la majorité à l’encontre d’un Stéphane Séjourné pris par l’agenda international, qui « ne pourra pas continuer à s’occuper de Renaissance tout en étant aux quatre coins du monde ».L’intéressé fait remarquer que « sept ou huit ministres des affaires étrangères sont en même temps chefs de parti en Europe », et affirme qu’il se positionnera « après l’été ».

Stéphane Séjourné a su, défend l’entourage d’Emmanuel Macron, « garantir l’unité de la famille », occuper une position « centrale» entre l’aile gauche et l’aile droite du parti. Ce qui n’était pas écrit d’avance. L’ancien leader de la « bande de Poitiers », qui a eu pour premier fait d’armes, en 2006, le blocage de la fac de droit pour protester contre le contrat première embauche, est d’abord « un très bon cambadéliste », dit en souriant le communicant Gaspard Gantzer, en référence au socialiste Jean-Christophe Cambadélis, qui a formé Stéphane Séjourné et ses copains, montés à Paris au début des années 2010.

Une photo du jeune Séjourné, manifestant avec le keffieh palestinien autour du cou, a surgi sur les réseaux sociaux à la faveur de la guerre à Gaza. Le député (écologiste) du Val-d’Oise Aurélien Taché, ancien de la « bande de Poitiers » lui aussi, se souvient d’un « vrai militant internationaliste ».

Les macronistes n’ont pas oublié l’activisme en coulisse de l’eurodéputé Séjourné pour affaiblir le premier ministre Edouard Philippe en 2020, ni son désaccord avec Emmanuel Macron lorsque ce dernier, en mai 2023, recadrait sévèrement Elisabeth Borne, coupable d’avoir qualifié le RN d’ « héritier de Pétain ». Rares manifestations d’un ethos de gauche depuis son entrée en Macronie. « Ça va le social-traître ? » , le taquinait, en 2014, son ami Gabriel Attal – à l’époque conseiller municipal (socialiste) de Vanves, dans les Hauts-de-Seine –, alors que Stéphane Séjourné venait de rejoindre à Bercy le cabinet d’Emmanuel Macron.

La Croix, no. 42936
Monde, mercredi 5 juin 2024 118 mots, p. 11

repères

Narendra Modi et Rahul Gandhi réélus

Le premier ministre indien Narendra Modi a été réélu comme député de la circonscription de Varanasi, soit sa troisième victoire dans la ville sainte de l’hindouisme. Il a été élu avec 612 970 voix, soit 152 000 de plus que le plus proche de ses six rivaux.

Le chef de l’opposition, Rahul Gandhi, a pour sa part

été réélu au Parlement avec

une avance de plus

de 364 000 voix dans la circonscription méridionale

de Wayanad.

Un séparatiste sikh, Amritpal Singh, âgé de 31 ans, a remporté un siège de député

au Parlement avec une avance de près de 200 000 voix

en participant au scrutin

derrière les barreaux.

Le Monde
France, mercredi 5 juin 2024 1101 mots, p. 13
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3 juin 2024 - Le Monde (site web)

Rejet des motions de censure à l’Assemblée

Les oppositions ont attaqué l’exécutif sur les comptes publics à l’approche des européennes

Mariama Darame et Alexandre Pedro

Les 33e et 34e motions de censure déposées sous cette législature ont connu, lundi 3 juin, le même sort que les précédentes : un échec prévisible sans le soutien des députés Les Républicains (LR). Celle portée par La France insoumise (LFI), les communistes et une dizaine d’écologistes a recueilli 222 voix sur les 289 requises. La seconde, défendue par le Rassemblement national (RN), n’a obtenu que 89 voix, soit la quasi-totalité du groupe d’extrême droite et deux députés non inscrits.

Les élus de gauche et du RN avaient déposé, vendredi 31 mai, leur motion pour contester le choix du gouvernement de ne pas déposer de projet de loi de financement rectificative après le dérapage du déficit public, établi à 5,5 % du PIB pour 2023 au lieu des 4,9 % escomptés. Ces élus d’opposition dénoncent ainsi un supposé « plan caché du gouvernement », prêt à mener, selon eux, « une politique d’austérité » une fois passées les élections européennes.

Un acte de défiance parlementaire qui a pris une autre dimension avec la décision, vendredi soir, de l’agence de notation américaine Standard & Poor’s d’abaisser la note souveraine française de AA à AA–, une première depuis 2013. A une semaine du scrutin des européennes du 9 juin, les oppositions ont saisi l’opportunité d’attaquer l’exécutif sur sa compétence économique.

« Est-on encore en démocratie quand vous faites passer l’ensemble des budgets par 49.3, quand vous refusez même un budget rectificatif pour corriger votre faillite ? Car ce n’est pas la France qui est en faillite, mais le macronisme », a martelé le député « insoumis » de Loire-Atlantique Matthias Tavel. « [J’ai] face à moi l’équipe de France de la loose de l’économie », a vitupéré le vice-président RN de l’Assemblée nationale, Sébastien Chenu, s’en prenant à la « gestion lamentable des finances publiques ».

« Vous serez battus à Bruxelles »

Dès la fin février, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, avait dû annoncer au pied levé un décret d’annulation de 10 milliards d’euros de crédits, suscitant l’ire des oppositions. Durant le week-end précédant le débat sur ces deux motions, le locataire de Bercy s’est employé dans Le Parisien, sur BFM-TV puis sur LCI, à réhabiliter sa politique économique tout en minimisant l’impact de la dégradation de Standard & Poor’s. « Si, aujourd’hui, nous avons un niveau de dette élevé, c’est pourquoi ? C’est parce que j’ai sauvé l’économie française », a-t-il lancé, bravache, samedi sur BFM-TV, en référence aux dépenses massives liées à la crise du Covid-19 depuis 2020 et au bouclier tarifaire sur l’énergie. Lundi, le ministre de l’économie a fait une fugace apparition sur les bancs de l’Assemblée, sans prendre la parole devant la représentation nationale.

C’est le premier ministre, Gabriel Attal, qui est monté à la tribune, assurant que « la France n’a[vait] aucune difficulté à se financer » sur les marchés financiers, et maintenant l’objectif de 3 % de déficit public d’ici 2027 .Chahuté par les deux bouts de l’Hémicycle, le locataire de Matignon a pointé du doigt le poids de « l’instabilité politique » dans la décision de l’agence de notation américaine, alors que le gouvernement peine à mener ses réformes structurelles au Parlement, faute de majorité absolue depuis juin 2022.

Dans une diatribe contre « la Nupes[Nouvelle Union populaire écologique et sociale] et le RN », qualifiés de « pompiers pyromanes de la démocratie et des finances publiques », le premier ministre s’est évertué à défendre « le bilan de la majorité » sur le front de l’emploi et du pouvoir d’achat, comme celui de la transition écologique ou de la réindustrialisation : « Vous exécrez l’Europe ! Vous voulez rompre avec les traités, sortir du marché européen ! »leur a lancé M. Attal, se disant « fier d’être de la seule famille politique à la défendre haut et fort ». Des propos hués par les députés du RN et de la gauche, où ces derniersont mis en cause la responsabilité du camp présidentiel dans la montée de l’extrême droite, et affiché leur soutien à la cause palestinienne.

Ce réquisitoire contre la gestion des finances publiques de l’exécutif s’est ainsi mué en règlements de comptes sur fond de campagne des européennes. Les oppositions ont prédit aux macronistes et à leur tête de liste, Valérie Hayer, une débandade électorale le soir du 9 juin. « Avec le vote de dimanche commencera l’après-Macron », a tranché Matthias Tavel. « Vous serez battus à Paris, vous serez battus à Bruxelles », a asséné le président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, Boris Vallaud, s’étonnant de l’irruption de M. Attal, lundi sur France Info, en pleine interview de Valérie Hayer « comme si elle n’était pas capable de parler elle-même ».

Censure sélective

A droite, le président du groupe LR, Olivier Marleix, s’est bien gardé de lancer toute attaque frontale à l’endroit de l’exécutif. Et aucun des députés LR n’a finalement joint sa voix à celle de l’extrême droite pour renverser le gouvernement. Pourtant, côté pile, la droite dénonce le délitement des finances publiques, menace de censurer le gouvernement, notamment en cas de hausse d’impôts, et lance une commission d’enquête sur l’état de la dette. Côté face, elle a la censure sélective « en fonction de la personne qui la dépose », dénoncent les lepénistes. Et voilà les Républicains de nouveau habillés en alliés objectifs de la Macronie par l’extrême droite.

« Vous ne pouvez pas critiquer la dette, le déficit, les hausses d’impôts et au final laisser se négocier la suite entre Gérard Larcher et Emmanuel Macron », a tancé M. Chenu, faisant là allusion aux rumeurs pressentant le président du Sénat comme un potentiel successeur à Gabriel Attal dans le cadre d’une coalition entre la droite et le camp présidentiel après les européennes.

« Une motion de censure des Républicains ne serait pas un pétard mouillé comme celle d’aujourd’hui, mais ouvrirait nécessairement une crise politique importante dans notre pays », a justifié, lundi, Olivier Marleix, faisant le constat de l’absence de « majorité alternative ».

En mars, dans un entretien aux Echos, le député LR des Alpes-Maritimes Eric Ciotti avait agité cette menace sur le prochain texte budgétaire du gouvernement qui devrait intervenir courant octobre. Alors que son groupe ne compte que 61 élus, il lui faudra récolter 58 signatures pour en déposer une, tout sauf une formalité. Réponse à l’automne.

Libération
mercredi 5 juin 2024 157 mots, p. 15

AUTRE

A l'Assemblée, des élus aux couleurs palestiniennes

V.Bo

Debout sous un tonnerre d'applaudissements, des députés écologistes, communistes et insoumis se sont présentés mardi dans les rangs de l'hémicycle vêtus d'habits aux couleurs du drapeau palestinien (vert, blanc, rouge et noir). Juste après la saynète parlementaire, les débats se poursuivent quand l'élue LFI Rachel Keke, debout, brandit un drapeau palestinien. Ses collègues applau- dissaient une réplique du député du Nord (Liot) Benjamin Saint-Huile, qui interrogeait le gouvernement sur la reconnaissance d'un Etat palestinien. L'esclandre ne tarde pas, la droite et l'extrême droite huent. Au Perchoir, la présidente de l'Assemblée, Yaël Braun-Pivet, lui adresse un rappel à l'ordre avec inscription au procès-verbal. «Je croyais que les choses étaient très claires», lance-t-elle. «Dehors !»

crie-t-on sur les bancs LR et RN.

Une semaine après l'exclusion du député LFI Sébastien Delogu, pour le même geste que Rachel Keke, et à cinq jours des élections européennes, les insoumis intensifient la pression sur le gouvernement.

Le Figaro, no. 24815
Le Figaro, mercredi 5 juin 2024 938 mots, p. 5

Politique

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4 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Les ambitions de Rima Hassan, la nouvelle tête d'affiche des Insoumis

Flurin, Richard

Ses deux mains se joignent en signe de gratitude tandis qu'un vaste sourire illumine son visage. Jeudi 23 mai, dans les quartiers nord de Marseille, une phrase prononcée par Jean-Luc Mélenchon au détour d'un discours de campagne enchante Rima Hassan, installée juste derrière lui sur l'estrade. Le fondateur de La France insoumise, qui conçoit ses prises de parole comme de l' «éducation populaire de masse», évoque ce soir-là, entre autres sujets, la reconnaissance de l'État palestinien par l'Espagne, l'Irlande et la Norvège. Après avoir enjoint à Emmanuel Macron de suivre cet exemple, il évoque pour la toute première fois en public la perspective d'un «État plurinational» au Proche-Orient.

La petite phrase est presque passée inaperçue dans un prêche à bâtons rompus de 1 h 30. «Si les peuples qui se trouvent là décidaient de ranger les haines et les vengeances, (...) alors ils pourraient imaginer, comme la jeune génération le propose, un État plurinational, comme il en existe en Bolivie: un seul État avec les mêmes droits pour tous les citoyens qui le composent», a lancé Jean-Luc Mélenchon au petit millier de militants présents sur place. Interrogé sur le sujet peu après son intervention, le triple candidat à l'élection présidentielle précise au Figaroqu'il ne s'agit pas d'un changement de ligne au sein de LFI, qui prône toujours une solution à deux États, «comme voulu par l'ONU» et comme l'écrasante majorité des partis politiques français. «L'État plurinational, c'est un rêve, un projet de dépassement absolu, mais l'exemple de la Bolivie prouve que c'est possible», explique-t-il.

Reste que l'idée d'un État binational au Proche-Orient, défendue de longue date par Rima Hassan avant de se ranger derrière les positions officielles de LFI pour candidater sous leur bannière au Parlement européen, fait manifestement son chemin dans l'esprit de Jean-Luc Mélenchon. Sinon, pourquoi en aurait-il parlé publiquement ? Une bascule s'était déjà observée dans le discours de la tête pensante du mouvement insoumis avec la qualification de « génocide » à Gaza - qui fait l'objet d'un débat au sein des instances internationales. Le mot ne faisait pas partie du vocabulaire de Jean-Luc Mélenchon au mois de décembre dernier, par exemple lorsqu'il évoquait longuement la situation au Proche-Orient lors d'un meeting à Rennes. Il est brandi aujourd'hui par l'ensemble des élus et cadres comme un slogan. Rima Hassan, elle, l'emploie de longue date. Par exemple lorsqu'elle évoque dans une expression coup-de-poing, en novembre 2023 depuis la Tunisie, la «propagande génocidaire» qui sévit selon elle dans les médias français depuis les massacres du 7 octobre.

D'aucuns y voient la marque d'une influence grandissante. «C'est la preuve du poids qu'est en train de prendre Rima Hassan dans l'écosystème Insoumis», indique un cadre socialiste, qui rappelle que le conflit israélo-palestinien n'a jamais occupé une place centrale dans le logiciel de LFI avant le 7 octobre. C'est un reproche, du reste, que Rima Hassan a maintes fois formulé avant de s'enrôler en politique. «On a oublié (en France) la question palestinienne depuis au moins trente ans, tous bords politiques confondus», avait-elle déclaré lors de sa conférence tunisienne, pour expliquer notamment que la solution à deux États recueille toujours une telle unanimité au sein des différentes formations, LFI compris.

Les changements de ton fournissent la preuve de l'ascension fulgurante de la militante propalestinienne de 32 ans au sein de LFI. Inconnue du grand public il y a encore quelques mois, elle occupe désormais le devant de la scène politique, au point de susciter des commentaires et des réactions du ministre des Affaires étrangères. «L'idée que Rima Hassan devienne députée européenne m'alarme, car elle ne représente pas la voix de la France», a déclaré à son sujet Stéphane Séjourné dans le JDD.

Sur ses réseaux sociaux, où elle est beaucoup plus suivie que la tête de liste Manon Aubry, Rima Hassan participe activement à orchestrer la mobilisation pour la Palestine. La militante ne se contente plus seulement de relayer les lieux et les horaires des manifestations devenues quotidiennes. Elle a versé la semaine dernière, avant de se reprendre, dans la divulgation de données personnelles, pratique punie par la loi, en partageant à ses 182 000 abonnés sur X le numéro de téléphone d'inconnus qui lui envoient des tombereaux d'insultes. «C'est une harceleuse professionnelle», confie à son sujet un ancien ami et mentor, qui craint de témoigner à visage découvert. L'une de ses connaissances est allée jusqu'à déposer plainte contre Rima Hassan en octobre dernier pour des faits de cyberharcèlement.

Ces méthodes, auxquelles il faut ajouter les zones d'ombre qui persistent sur son passé, n'empêchent pas Rima Hassan de nourrir de l'ambition. «Elle a toujours eu envie de peser», confie son ancien ami. La jeune femme est déterminée à réaliser un score de plus de 10 % dimanche, lui assurant ainsi une place au Parlement européen. En petit comité, elle anticipe également une collaboration étroite avec l'Institut La Boétie, laboratoire d'idées de LFI coprésidé par Jean-Luc Mélenchon.

Dans un «mouvement gazeux» qui a fait du renouvellement de ses cadres un mode opératoire - à l'exception notable du fondateur -, il n'est pas impossible de voir Rima Hassan, qui n'a pas souhaité répondre à notre sollicitation, occuper une place de choix en vue de la prochaine élection présidentielle. Auquel cas, celle qui vilipende à longueur de tweets le Parti socialiste, le dépeignant en «gauche coloniale», pourrait contribuer à empêcher toute réhabilitation de la Nupes en vue de 2027. La tête de liste, Manon Aubry, Casque bleu de l'union des gauches, expliquait pourtant dans nos pages qu' «il faudra revenir à la Nupes» après le 9 juin. Le chef tranchera. R.F.

l'Humanité
mercredi 5 juin 2024 411 mots, p. 7
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5 juin 2024 - La lettre du Transport et de la Logistique

La maman et la Pétain

Le 9 juin, se tiendront les élections européennes, occasion supplémentaire de rappeler le danger que représente la montée de l'extrême droite pour les droits des femmes. Comme le soulignait l'ONG Equipop dans son récent rapport sur le sujet : « Malgré des divergences et des spécificités nationales, les partis d'extrême droite partagent un socle idéologique, dans lequel on retrouve notamment l'antiféminisme, l'opposition aux droits sexuels et reproductifs (avortement, éducation à la sexualité...) et aux droits des personnes LGBTQIA+. » En France, le Rassemblement national (RN), dans le cadre de sa stratégie de dédiabolisation, a prostitué le féminisme au même titre que d'autres mots totems de la gauche comme la laïcité et la République. 

En effet, derrière une sensibilité affichée pour la-cause-des-femmes, que nous dit Marine Le Pen ? En premier lieu, que les problèmes des femmes en France, c'est la-faute-des-Noirs-et-des-Arabes. En deuxième lieu, que les problèmes des femmes en France, c'est la-faute-à-l'islam. En troisième lieu, que les problèmes des femmes en France, c'est la-faute-des-musulmans. Pour s'en convaincre, il suffit de lire la « Lettre aux Françaises » adressée par Le Pen lors de la dernière campagne présidentielle. On expulsera les étrangers et « cheh » ! Oubliant par la même occasion que les violences faites aux femmes existaient sur notre territoire bien avant les phénomènes d'immigration et que leur grande majorité se passe toujours dans le cadre familial ou amical. 

Pour le reste, le RN est féministe à la manière du Maréchal. Un féminisme de Fête des mères, d'« éternel féminin » et de valorisation des femmes au foyer, matrices prolifiques de petits Français blancs. Le RN a totalement vidé le concept de féminisme, pour en faire un étendard d'une société où chaque genre serait enfermé dans des rôles définis par de prétendues prédispositions biologiques indépassables... Sa position sur l'avortement est tout à fait symptomatique à cet égard. Une position à la Meloni où l'on jure d'abord la main sur le coeur qu'on ne touchera pas à ce droit fondamental, avant de le rogner par la bande, comme on l'observe aujourd'hui en Italie. On se souvient chez nous des accents apocalyptiques de la députée RN Hélène Laporte, qui en mars déclarait à l'Assemblée nationale qu'en 2022 le nombre d'IVG avait battu un record. Pour quel sous-texte ? Qu'il faut que les Françaises fassent des enfants français parce que c'est leur raison d'être. En tout état de cause, l'extrême droite pour les femmes, ça n'est jamais que l'islamisme sans le voile et avec un bon gros saucisson républicain.

Le Figaro, no. 24815
Le Figaro, mercredi 5 juin 2024 79 mots, p. 1

Une

Loi sur la fin de vie : la tension monte à l'Assemblée nationale

L'examen du projet de loi sur la fin de vie se poursuit dans une ambiance électrique. Lundi, la députée RN Laure Lavalette a enflammé l'Hémicycle en dénonçant une loi « qui va tuer ». La tension pourrait grimper d'un cran lors des débats sur une notion controversée : le critère du « pronostic vital engagé à court ou à moyen terme » pour accéder à l'aide à mourir.PAGE 7

Le Figaro, no. 24815
Le Figaro, mercredi 5 juin 2024 749 mots, p. 17

Opinions

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4 juin 2024 - Le Figaro (site web)

CHRONIQUE ANALYSE

Au Royaume-Uni, Nigel Farage entre en campagne sur le thème de l'immigration

ANALYSE - Le fondateur de l'UKIP et artisan du Brexit sera finalement candidat aux élections législatives du 4 juillet. À la tête du parti anti-immigration Reform UK, il pourrait représenter un défi de plus pour le Parti conservateur.

de La Grange, Arnaud

Nigel Farage a lancé une grenade dans la campagne électorale. Le trublion de la droite britannique et champion du Brexit sera finalement candidat pour les élections législatives du 4 juillet. Celui qui affirmait il y a encore dix jours qu'il ne se lancerait pas dans la bataille a «changé d'avis». Annonçant en même temps qu'il allait prendre la tête du parti anti-immigration Reform UK. Un défi de plus pour un Parti conservateur déjà mal en point dans les sondages.

Celui qui affectionne les vestes en tweed et les pantalons de velours colorés briguera un siège chez les... pantalons rouges (par opposition aux cols bleus du nord) du sud de l'Angleterre. Il brigue en effet un siège dans la circonscription de Clacton-on-Sea, dans le Sussex. Âgé de 60 ans, Nigel Farage avait auparavant nié vouloir concourir. Il se réservait pour soutenir son ami Donald Trump dans sa course à la Maison-Blanche. Mais il s'est senti coupable de ne pas défendre les Britanniques désillusionnés par la politique.

Le bouillonnant politique est réaliste. La victoire du Labour est pour lui un «fait accompli» et il n'espère pas renverser le cours des choses. Selon une étude YouGov publiée lundi, le Parti travailliste pourrait remporter la plus grande victoire de son histoire le 4 juillet, bien plus large que celle de Tony Blair en 1997. Mais Farage veut positionner Reform UK comme le principal parti d'opposition aux travaillistes. Il veut conduire une véritable «révolte politique» , parce que «rien ne fonctionne plus dans ce pays», à commencer par les services publics. Celui qui lui avait succédé à la tête de Reform UK, l'homme d'affaires fortuné Richard Tice, se dit ravi de son retour.

Cette volte-face de Farage est une mauvaise nouvelle de plus pour Rishi Sunak. En prenant la tête de Reform UK, l'ancien trader va lui donner un coup de fouet alors que le parti est déjà crédité de plus de 10 % des intentions de vote. Et il risque de drainer encore davantage d'électeurs déçus de la droite du Parti conservateur. Reform UK est le dernier avatar des formations dirigées ou créées par Farage. En 2006, celui-ci avait pris la direction de l'UKIP (Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni), mouvement anti-immigration créé une décennie plus tôt. Farage était alors devenu l'un des grands artisans du Brexit de 2016, la pression « europhobe » mise sur le gouvernement conservateur ayant été l'un des principaux facteurs qui ont poussé David Cameron à convoquer un référendum.

En 2019, estimant que les conservateurs sont en train de trahir « le plus grand mandat politique populaire de l'histoire du Royaume-Uni», Nigel Farage crée le Brexit Party. Il milite alors pour une rupture dure avec Bruxelles. À l'automne 2020, il renomme le parti Reform UK, en se focalisant désormais sur le rejet des mesures de confinement contre la pandémie du coronavirus. Farage abandonne la tête de Reform UK dès le printemps 2021. Il estime alors pouvoir davantage faire évoluer l'opinion publique par le biais des médias et des réseaux sociaux. Il se voit ainsi confier une émission sur GB News, la chaîne de télévision créée par Rupert Murdoch. L'ex-député européen fait même une incursion dans la téléréalité l'année dernière, terminant troisième de l'émission « I'm a Celebrity ». Aujourd'hui, Farage considère de nouveau que la politique est le meilleur tremplin pour ses idées. Ces derniers mois, on évoquait même un possible retour chez les tories.

Reform UK a centré sa campagne sur la question migratoire. Nigel Farage ne se prive pas de dénoncer l'échec des tories sur ce front. L'immigration nette s'est élevée à 685 000 personnes supplémentaires en 2023, soit le deuxième niveau le plus élevé après le record de l'année précédente (764 000 personnes). Et le nombre de personnes ayant traversé la Manche est de nouveau en augmentation. Reform UK propose notamment une nouvelle taxe dont devraient s'acquitter tous les employeurs de personnes immigrées. Le Labour n'est d'ailleurs pas si loin de cette logique, en voulant «faire en sorte que les entreprises britanniques soient aidées à embaucher en premier des Britanniques». Preuve que l'immigration est devenue un sujet central, le patron du Labour Keir Starmer a pour la première fois promis, lundi, d'en faire baisser les chiffres. A. D.

Le Monde
France, mercredi 5 juin 2024 1352 mots, p. 12
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4 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Reportage

« Tout d’un coup, l’Europe est devenue concrète »

A Plœuc-L’Hermitage, des habitants bénéficient d’un programme de développement rural, qui participe à une Europe de proximité

Camille Bordenet

Plœuc-L’Hermitage (Côtes-d’Armor) - envoyée spéciale - Qui imaginerait que l’Europe s’invente aussi là ? Pas à Bruxelles ni à Strasbourg, dans ces institutions lointaines que d’aucuns jugent « technocratiques », mais dans un bourg breton, Plœuc-L’Hermitage, 4 200 habitants, non loin de Saint-Brieuc. L’Europe, ou plus précisément les bureaux de l’association française des programmes Leader – pour « Liaison entre actions de développement de l’économie rurale » – et ceux de l’association européenne qui fédère les territoires participants (Elard, pour « European Leader Association for Rural Development »). Derrière ces acronymes, un programme de développement rural ancien et méconnu du grand public, qui participe à une Europe de proximité.

Bus-restaurant dans l’Aisne, musée du blues dans le Loir-et-Cher, ateliers d’aide au numérique dans les Alpes-de-Haute-Provence, maison médicale dans le Puy-de-Dôme, écomusée du sel à Mayotte… Ce sont quelques-uns des 30 000 projets cofinancés et accompagnés par Leader pendant la période 2014-2022 – par le biais du Fonds européen agricole pour le développement rural (Feader), rattaché à la politique agricole commune (PAC). Enveloppe totale : 850 millions d’euros.

Contredire l’idée d’une Europe à deux vitesses qui favoriserait les métropoles et délaisserait les campagnes : c’est le plaidoyer de Thibaut Guignard, maire (divers droite) de Plœuc-L’Hermitage, président de Leader France et de la commission Europe de l’Association des maires de France. « Leader est l’une des rares démarches qui structurent démocratiquement le projet européen ; elle assure depuis 1993 la présence de l’UE dans chaque village. »

Un engouement partagé par les six jeunes chargés de mission venus y travailler. Leurs bureaux sont installés dans l’ancien supermarché Maxishop. Diplômée de Sciences Po Rennes et chargée de mission Europe pour la mairie– un poste rare –, Elyse Lebreuilly, 27 ans, dit avoir trouvé ici son « dream job », le métier de ses rêves : « Je veux montrer que l’Europe se fait même dans le plus petit patelin. »

Echanges Erasmus+

Par ici, l’UE s’incarne à travers des projets financés par les fonds Leader, mais aussi par le Fonds européen de développement régional : dans les trois Zoe électriques en autopartage pour les habitants (un euro de l’heure et pas de frais d’essence), dans le jardin « ludique et sensoriel » de l’Ehpad, ainsi que dans les rails de transfert pour soulever les patients, dans le soutien à l’installation d’un torréfacteur, l’espace jeune au Fœil, le café-théâtre à Lamballe ou encore la fête triennale de la pomme de terre – 35 000 personnes et des délégations européennes… C’est d’ici aussi que partent des projets de coopération culturelle et des études comparées.

« Au début, je n’étais pas convaincu du fonctionnement de l’UE », concède Patrick Henriot, chef de la caserne de pompiers de Plœuc-L’Hermitage, où son fils est également volontaire. C’était avant de participer à des échanges Erasmus+ (qui ont lieu hors cadre universitaire) avec des homologues polonais et roumains. « Tout d’un coup, l’Europe est devenue concrète. Ça nous a ouvert l’esprit. Certains de nos jeunes n’avaient jamais voyagé. » « Ça redonne du souffle sur le métier ! », abonde Blandine Desbois, directrice de l’Ehpad, qui a également participé à des échanges Erasmus+, avec l’infirmière coordinatrice.

Devant l’espace France Services, l’une des voitures Zoe démarre en trombe. Sur son coffre : le drapeau européen et celui du programme Leader – aux côtés des autres financeurs. La conductrice, Marion Cœurdacier, n’y avait jamais prêté attention. Elle est patronne d’une cordonnerie, ce service de location la dépanne depuis que la voiture de son compagnon les a lâchés. Au point qu’ils n’en rachèteront pas de deuxième. « Une seule, c’est plus économique, vu qu’on a la chance d’avoir accès à tous les services sur place, dans cette commune. »

L’Europe ? Pour cette petite-fille d’un rescapé d’un camp de concentration, « c’est avant tout la garantie d’être protégé de la guerre à nos portes ». « Sortir de l’Europe serait une énorme erreur face aux blocs qui se constituent », considère-t-elle, évoquant la guerre en Ukraine, le Brexit et la montée des nationalismes.

« L’Europe a fait beaucoup de mal sur tout, notamment aux agriculteurs »,dit, quant à elle,Géraldine (qui a souhaité conserver l’anonymat), mère divorcée de six enfants et ouvrière avicole ayant « toujours travaillé sans attendre des aides »– elle insiste là-dessus. « Les Anglais se sont retirés de tout ça, ils n’ont peut-être pas tort… Mais est-ce qu’on s’en serait mieux sortis sans l’Europe ? Pas sûr non plus. »

Au bar-tabac Le Laëtitia, où l’on vient gratter des Maxi Blackjack ou régler la cantine, l’UE inspire des sentiments mitigés. Plus que de la colère, l’impression de « ne plus avoir prise ». Qu’importe la culture europhile de la commune. Aux élections européennes de 2019, Plœuc-L’Hermitage avait, à l’image du pays, placé le Rassemblement national (RN) en tête, avec presque trois points de moins que la moyenne. D’aucuns n’ont toujours pas digéré le référendum de 2005 sur la Constitution européenne, l’impression que leur non a été négligé.

« C’est trop loin »

« Depuis que l’Europe est là, je ne vois pas les gens plus heureux ni plus riches, explique la bistrotière Laurence Bruère, 60 ans, ancienne sage-femme. C’est peut-être plein de bonne volonté, mais ça tombe à côté. C’est trop loin, ça nous échappe, on se sent dépassés : les subventions, qui y a droit ? Déjà qu’en France c’est compliqué. »Elle évoque ses « soixante-dix heures par semaine » et les divers services publics qu’assurent les buralistes, « à la place des guichets » – impôts, factures du quotidien…

« Faut reconnaître qu’il y a plein de projets qui n’auraient pas vu le jour si on était restés en local », pondère Christophe Gouray, 50 ans, au comptoir. Lui est responsable de production dans une laiterie qui, précise-t-il, bénéficie d’aides européennes. « Le problème, c’est qu’à notre niveau on ne perçoit pas vraiment les effets de l’Europe, c’est abstrait. »

Signe d’une campagne électorale poussive et peu lisible : les électeurs rencontrés ont du mal à citer d’autres candidats que celui du RN. Ce n’est pas pour autant que Laurence Bruère lui donnera son vote : « Les solutions ne sont pas dans les extrêmes », dit celle qui n’a jamais cru aux hommes providentiels.

Des ressentis qui vont dans le sens de la quatrième vague de l’enquête électorale réalisée par Ipsos, en partenariat avec le Cevipof, l’Institut Montaigne, la Fondation Jean Jaurès et Le Monde, menée du 19 au 24 avril, dans laquelle 54 % des sondés estiment que les décisions prises au niveau européen ont un impact « plutôt négatif » sur la situation du pays.

« Les européennes, c’est de la politique, difficile de faire des liens avec nos actions. D’autant que le scrutin s’est nationalisé », ajoute M. Guignard, ancien collaborateur du député Les Républicains Marc Le Fur. Il veut toutefois croire que la perception de ceux ayant pris part à des programmes a pu changer. Pour espérer ramener un peu d’Europe dans les campagnes, il milite pour une simplification administrative : « En France, on surtranspose les exigences européennes. Ça nourrit le sentiment d’une Europe techno, alors que le problème vient de la lourdeur de notre circuit. Conséquences : de petites communes et de petites associations qui n’ont pas l’ingénierie se détournent des fonds européens. »

Autre plaidoyer : que le programme Leader-Feader soit mieux doté au sein de la PAC, alors que l’essentiel des financements va vers le volet agricole ou qu’il bénéficie d’autres fonds. Car, ici, on en est convaincu : face à la montée des nationalismes, « il faut casser l’idée d’une Europe urbaine et pro-européenne qui réussit, opposée à une Europe rurale conservatrice et eurosceptique qui se sent délaissée ». Ce d’autant que les campagnes ont un rôle majeur à jouer dans les transitions écologique et énergétique.

Libération
mercredi 5 juin 2024 859 mots, p. 14

Expresso

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4 juin 2024 - Libération (site web)

Elections en Inde : victoire en demi-teinte de Narendra Modi et son parti

Par Lucien Jacques

L'histoire du jour

Le parti nationaliste hindou BJP de l'actuel Premier ministre est arrivé en tête des législatives mardi, mais avec une majorité parlementaire réduite.

La vague safran attendue n'a pas eu lieu. Le parti nationaliste hindou du Bharatiya Janata Party (BJP), au pouvoir, a remporté les élections législatives mardi, mais en sort grandement affaibli. Selon les résultats provisoires, la formation du Premier ministre, Narendra Modi, a perdu la majorité absolue dont elle jouissait depuis dix ans, et devra s'appuyer sur plusieurs partis régionaux pour gouverner. Narendra Modi, 73 ans, devrait se maintenir au pouvoir pour un troisième mandat, devenant ainsi l'un des trois premiers ministres indiens à servir aussi longtemps. Mais il est loin d'obtenir les 370 sièges qu'il avait réclamés aux électeurs, ni les 303 députés de la chambre sortante. Selon les estimations de la Commission électorale mardi soir, le BJP (sans ses alliés) obtient 240 sièges.

«C'est un vrai désaveu pour Narendra Modi, réagit Gilles Verniers, chercheur en sciences politiques au Center for Policy Research, à New Delhi. Toute la campagne a été menée en son nom, et il doit donc prendre la responsabilité de cette contre-performance.» La vraie surprise a eu lieu dans le nord hindiphone du pays, allant du Rajasthan au Bihar, qui est une forteresse du BJP depuis plus d'une décennie. Celle-ci a été percée par l'opposition, particulièrement dans les zones rurales de l'Uttar Pradesh, plus pauvres et frappées par le chômage et les inégalités. «Cela révèle l'ampleur du mécontentement», poursuit Gilles Vertration

Le BJP a pourtant tout fait pour galvaniser cet électorat hindou du nord du pays, et capitaliser sur la construction d'un temple de Ram inauguré en janvier par le Premier ministre. Incidents. Pour marteler du ce thème religieux, Narendra Modi -qui a aussi été réélu comme député à Varanasi - a mené une campagne aux relents islamophobes: lors de plusieurs meetings électoraux, il a cherché à effrayer sa base, en prétendant que si l'opposition gagnait, l'or des hindous allait être volé par les «infiltrés» et «ceux qui font beaucoup d'enfants», des termes souvent utilisés par le BJP pour désigner la minorité musulmane. Son parti a poursuivi dans la même ligne, en diffusant sur les réseaux des dessins animés nauséabonds, qui montraient le chef de file du parti du Congrès, Rahul Gandhi, comploter avec les musulmans pour retirer tous les avantages sociaux des hindous de basse caste, en les jetant littéralement à la mer.

La commission des élections a été saisie par l'opposition et des milliers de citoyens, qui jour demandaient de sanctionner ces propos. Mais ses membres ont simplement rappelé le chef du BJP à sa «responsabilité», et refusé d'émettre un quelconque blâme à Modi, qui a ainsi continué sur le même ton. Des incidents rares et inquiétants ont également perturbé le scrutin : dans au moins deux circonscriptions de l'Uttar Pradesh, à forte concenniers.

musulmane, des électeurs ont accusé, vidéos à l'appui, la police régionale commandée par le BJP de les empêcher de voter. Ils leur auraient retiré leurs cartes d'identité et provoqué une cohue pour faire évacuer des bureaux de vote. Les policiers impliqués ont démenti les accusations, et la commission des élections n'a pas réagi. Cette baisse de popularité du BJP bénéficie principalement au parti du Congrès, qui connaît une sorte de renaissance après dix ans de déconfiture.

Le parti historique des Nehru-Gandhi, sans leadership depuis une décennie, double le nombre de ses députés, pour obtenir environ 100 sièges. Après des débuts difficiles, l'opposition a réussi à s'allier dans une grande coalition, appelée «India», et à se répartir une partie des sièges pour éviter la division de l'opposition. Une stratégie cruciale en Uttar Pradesh, où l'allié du Congrès, le Samajwady Party (parti socialiste) a raflé près de la moitié des sièges régionaux. Effet boomerang. Cette remontée de l'opposition est remarquable, considérant à quel point les agences fédérales, dirigées par le BJP, ont mis la pression sur ces partis: le Congrès a subi un redressement fiscal monumental qui a gelé une partie de ses comptes au début de la campagne, alors que le pilier de New Delhi, le parti Aam Aadmi (parti de l'homme ordinaire), a perdu son président, envoyé en prison le 22 mars dans une affaire supposée de corruption. Cette traque semble toutefois avoir eu un effet boomerang, car l'opposition s'est saisie de cette incarcération pour faire campagne sur la «sauvegarde de la démocratie». Et le président de l'Aam Aadmi, Arvind Kejriwal, a même bénéficié de la clémence de la Cour suprême, qui l'a autorisé à sortir pendant six semaines pour faire campagne. Ces résultats ont bouleversé la Bourse indienne: celle-ci avait connu une hausse fulgurante lundi suite à l'annonce des sondages de sortie des urnes, qui prédisaient une victoire écrasante du

BJP. Mardi, le Sensex, principal indice boursier du pays) a perdu près de 6%, entraîné par la chute des valeurs des entreprises d'Adani (entre 19% et 21%), un groupe réputé proche du pouvoir et qui a bénéficié de nombreux contrats publics dans l'énergie ou les infrastructures. ?

La Croix, no. 42936
Séquence, mercredi 5 juin 2024 812 mots, p. 22,23
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23 mai 2024 - La Croix (site web)

L’Union européenne est-elle gagnée par le wokisme ?

Bernard Gorce

Pendant deux semaines, La Croix analyse le fonctionnement et les grands choix de l’Union européenne. Plusieurs initiatives au sujet du genre ou du port du voile musulman ont récemment fait polémique. Les avis pourtant divergent autant sur l’essence même du wokisme que sur son influence réelle.

Le wokisme, courant de pensée et d’activisme que l’on peut résumer à très gros traits par une mobilisation contre toutes les formes de domination sur les minorités, est-il en train de gagner l’Union européenne ? Aux États-Unis, c’est devenu un sujet structurant du débat politique entre les démocrates progressistes et les républicains conservateurs. Ces derniers dénoncent un nouvel ordre moral imposé au nom d’une vision systématiquement victimaire des minorités. En Europe, plusieurs polémiques récentes ont montré que le débat s’installe.

En 2021, la Commission européenne envisageait de publier un guide interne de « communication inclusive ». Afin de ne stigmatiser personne et de lutter contre « les stéréotypes », Helena Dalli, commissaire maltaise chargée de l’égalité, y recommandait de ne pas commencer un discours par la formule « mesdames et messieurs » afin de ne pas froisser les personnes intersexes ou non binaires. Ou de parler de la « période de vacances » plutôt que de la « période de Noël », référence chrétienne trop marquée. Le projet de livret fit scandale et ne fut jamais publié.

Autre exemple, en 2022 : afin de promouvoir la diversité, les institutions européennes avaient financé une campagne d’affiches où, à côté du slogan « l’avenir est entre vos mains », posait une jeune fille voilée. Et encore récemment, certains souverainistes ont dénoncé le vote du Parlement, en janvier, d’une résolution qui regrette « l’absence d’une approche suffisamment multiculturelle et sensible au genre dans l’enseignement de l’histoire ».

Auteur d’un ouvrage critique sur le wokisme (1), Pierre Valentin dénonce une dérive qui gagne toute la bureaucratie européenne comme le prouve, selon lui, le financement de la recherche universitaire. « 10 % des sujets de thèse comportent le mot décolonisation », relève l’essayiste, selon qui les études de genre, l’écoféminisme ou l’intersectionnalité ont aussi le vent en poupe.

Ilana Cicurel est parlementaire européenne Renaissance, membre de la commission culture et éducation. L’élue à la sensibilité très républicaine, proche de l’ancien ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer, défend une conception universaliste de la citoyenneté. Elle estime que, au nom de la lutte contre les discriminations, la Commission a pu faire preuve de « naïveté ». Notamment en subventionnant des associations proches de la sphère des Frères musulmans, pratiquant l’entrisme et le double discours.

Ilana Cicurel se félicite du fait qu’en 2022, des élus membres de son groupe Renew ont obtenu deux votes contraignant les instances de l’Union à ne financer que des associations « qui respectent scrupuleusement l’ensemble des valeurs européennes, dont la liberté de penser, la liberté de parole et l’égalité entre les hommes et les femmes ».Elle veut croire que le combat des femmes en Iran a contribué à une prise de conscience, chez nombre de sociaux-démocrates, de l’importance de ne pas laisser la droite conservatrice occuper seule le terrain de la défense des valeurs républicaines. « Si on n’est pas vigilant, on fait le jeu des islamistes mais aussi de politiques comme le président hongrois Viktor Orban qui prend prétexte de la faiblesse de l’Europe pour faire reculer dans son pays les libertés académiques. »

En total désaccord avec cette analyse, le député écologiste David Cormand récuse le procès en wokisme et l’usage même du terme. « C’est une invention des ultraconservateurs. La place prise par ce sujet est révélatrice d’un tournant réactionnaire de la vie politique que l’on voit aussi en Europe », dénonce-t-il.

Selon le parlementaire, tous les programmes européens « d’égalité de genre » ont pour vocation à corriger certaines politiques publiques. « Quand on analyse toutes les dépenses sociales de l’Union, on s’aperçoit qu’elles profitent nettement plus aux hommes qu’aux femmes en raison des métiers exercés. Notre vocation de parlementaires est précisément de voter des lois qui protègent les plus faibles. Alors oui, il y a des budgets genrés, mais cela repose sur des analyses factuelles. »

Quant à la question du voile, David Cormand dénonce là aussi une instrumentalisation des milieux conservateurs et, surtout, un tropisme français. « Notre pays a une approche de la laïcité différente de nos voisins européens qui ont moins de prévenance que nous sur les questions religieuses »,estime l’élu. Lui rejette toute « stigmatisation des musulmans ».

Moins prégnant en Europe qu’outre-Atlantique, le débat reste clivant. Et, selon Pierre Valentin, il va le devenir de plus en plus au sein des institutions européennes.

(1)Comprendre la révolution woke , Gallimard, 2023, 224 p., 17 €.

Demain L’europe a-t-elle renoncé à ses racines chrétiennes ?

l'Humanité
mercredi 5 juin 2024 1634 mots, p. 8
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5 juin 2024 - La lettre du Transport et de la Logistique

Derrière l'or blanc, la fièvre consumériste

Jessica Stephan

Industrie Soutenu par le gouvernement, le projet d'extraction de lithium dans l'Allier, que la société Imerys envisage d'exploiter à partir de 2028, divise la population et cristallise l'opposition des associations environnementales. Il s'agirait de la deuxième plus grosse mine d'Europe.

Échassières (Allier), envoyée spéciale.

« L a mine, non », « Stop mine » : à l'approche d'Échassières, dans l'Allier, les oppositions au nouveau projet de mine sont vives. C'est ici qu'Imerys compte exploiter un gisement de lithium, sur son site d'extraction actuel de kaolin (argile), un minerai extrait ici depuis 1850. Un projet d'ampleur, qui se déploierait à des kilomètres à la ronde. Car, outre les galeries d'extraction à plus de 400 mètres de profondeur et un site de concassage souterrain, une usine dite de concentration serait construite à la surface pour séparer les minéraux contenus dans le granit. Et deux autres sites seraient prévus dans le département : une plateforme de chargement, à Saint-Bonnet-de-Rochefort, et l'usine dite de conversion, pour le raffinage du minerai, à Montluçon.

Emili, pour Exploitation de MIca lithinifère, est le plus gros projet prévu en métropole depuis cinquante ans. Les prévisions de l'industriel ont de quoi faire tourner la tête : vingt-cinq années d'exploitation à partir de 2028, 34 000 tonnes d'hydroxyde de lithium extraites par an, 500 à 600 emplois directs et 1 000 emplois indirects. Compte tenu des conséquences que ce projet pourrait avoir sur le territoire, la Commission nationale du débat public (CNDP) a décidé d'organiser un débat, du 11 mars au 7 juillet. Lors de la troisième réunion publique, organisée à Échassières le 26 mars, l'ambiance était crispée. « Je ne veux pas de la mine, je suis contre les voitures individuelles. Mais ici, on galère à conserver les quelques trains qu'on a », confie Sam, un militant de Stop Mines 03.

Car le lithium, un métal alcalin léger et conducteur, est nécessaire à la fabrication des batteries de type lithium-ion - les plus performantes aujourd'hui -, destinées aux véhicules électriques. Ce nouvel « or blanc » est extrait principalement en Australie, au Chili et en Chine. Mais la fièvre gagne : l'Union européenne a décidé d'interdire la vente de voitures thermiques à partir de 2035 pour atteindre son objectif de neutralité carbone. Imerys prévoit que le lithium d'Échassières pourrait alimenter près de 700 000 batteries par an. Un argument de poids pour le gouvernement, qui soutient le projet, le ministre de l'Économie mettant en avant la souveraineté et la sécurité de l'approvisionnement.

La pertinence du projet est cependant mise en cause par un certain nombre de citoyens et d'associations environnementales. La croissance de la demande de lithium n'est pas à encourager aveuglément, avertit Antoine Gatet, président de France Nature Environnement (FNE) : « On va remplacer les véhicules thermiques par des électriques. Mais des voitures très lourdes, qui vont nécessiter des batteries énormes. On va détruire des territoires pour satisfaire les besoins de personnes qui ont les moyens de s'acheter de grosses bagnoles ! » Sauf que le lithium n'est pas uniquement destiné aux batteries des véhicules, objecte Jean-Paul Boyer, coordinateur du secteur mines à la Fédération nationale des mines et de l'énergie (FNME)-CGT : « Les batteries sont également utilisées dans d'autres usages quotidiens, la transition informatique etc. »

« déterminer les besoins, puis les modes d'exploitation »

Le président de FNE déplore néanmoins un processus à rebours des urgences : « On devrait réfléchir à des politiques de sobriété (...) et de mobilités qui font en sorte qu'on a besoin de moins de voitures. Et sur cette base-là, déterminer les besoins, puis les modes d'exploitation. » Une conception partagée par les associations locales présentes à la réunion publique du 26 mars : « Il faut une vraie transition, pas quelque chose qui favorisera les industriels », réfléchit Sam. « Pourquoi le lithium ? Dans quelle société a-t-on envie de vivre ? » interroge Ghislaine, militante de FNE.

Signe que le sujet intéresse localement, plus de 200 personnes ont participé à ce troisième débat public, dans une ambiance parfois électrique entre les représentants des associations et une partie des riverains, inquiets mais peu opposés au projet. Comme cette femme qui travaille depuis vingt-cinq ans à Échassières : « J'habite à 25 kilomètres. J'ai besoin d'une voiture. On aime tous la nature, mais il faut savoir être raisonnable. Je ne vois aucun inconvénient à la décarbonation des véhicules. »

Cependant, des inquiétudes émergent de toutes parts sur l'accès à l'énergie ou les vibrations. Face au public, les représentants d'Imerys se veulent rassurants : des sismomètres « vont enregistrer la vibration. Nous avons des seuils à ne pas dépasser ». Pour eux, il s'agit d'un projet « responsable » : la mine souterraine évitera la majorité des poussières et des nuisances sonores, remblayée au fur et à mesure avec les roches issues de l'extraction. Et l'acheminement du minerai sera assuré jusqu'aux autres sites par canalisations souterraines, puis par voie ferroviaire.

Traiter et recycler l'eau utilisée sans en rejeter dans la nature

Ces arguments ne convainquent pas forcément. Le conseil municipal de Saint-Bonnet, labellisée « Station verte », a ainsi voté contre l'installation de la plateforme de chargement. L'implantation d'une mine n'est pas sans conséquences, rappelle Antoine Gatet : « Il faut concasser, traiter avec des produits chimiques pour sortir le minerai qui contient le lithium. » Et son impact sur l'environnement est majeur. Outre les stériles remblayés, des résidus resteront à stocker. Antoine Gatet dénonce « des digues qui lâchent, des eaux polluées. Les expériences montrent qu'on ne sait pas gérer correctement les déchets chimiques, avec des pollutions diffuses constantes dans le milieu en aval ». Imerys affirme être prêt « à mettre les moyens pour être le moins impactant possible ». Sans pour autant convaincre : « Il n'existe pas de mine propre », déplore Étienne Philippe, de l'association Préservons la forêt des Colettes. D'autant que l'industriel n'a pas encore levé le voile sur les produits et les méthodes qu'il projette d'employer.

Sans compter la ponction d'eau : « L'eau coulera-t-elle encore dans trente ans ? Et dans quel état ? » insiste Étienne Philippe. Le groupe met en avant sa démarche « zéro décharge liquide » : traiter et recycler l'eau utilisée sans en rejeter dans la nature, avec une légère perte d'eau, qui serait compensée par un prélèvement dans la Sioule, la rivière locale. Dans le « dossier du maître d'ouvrage », Imerys annonce une consommation annuelle de 1,2 million de mètres cubes. Fabrice Frebourg, chef de projet environnement chez Imerys, l'assure : « Nous n'irons pas au-delà des chiffres affichés aujourd'hui. »

Quant aux élus, ils restent prudents. « Il faut être respectueux et attentif des inquiétudes, qui sont légitimes », estime ainsi le député de l'Allier, Yannick Monnet, membre du groupe de la Gauche démocrate et républicaine, qui ne s'est pas « encore positionné publiquement. Je le ferai à l'issue du débat. J'ai besoin d'écouter tout le monde », assure-t-il. Tout en étant sensible aux arguments de souveraineté et de responsabilité : « Je ne comprends pas la position qui consisterait à dire qu'on a besoin de lithium mais qu'on préférerait que cela se fasse ailleurs. Si on en a besoin et qu'on en possède en France, il faut l'extraire. Pour des questions environnementales, sociales et de conditions de travail, cela me paraît une évidence. » Une vision que porte la CGT, comme l'expose Jean-Paul Boyer : « Pourquoi ne le ferait-on pas chez nous, dans des conditions respectueuses ? » Et de dénoncer « une relative hypocrisie qui consiste à chercher tous les arguments pour ne pas faire chez nous et à fermer les yeux sur ce qui se fait ailleurs ».

Un point de vue loin d'être partagé. Étienne Philippe, de l'association Préservons la forêt des Colettes, est catégorique : « Plus on va produire de batteries, plus on voudra du lithium, mais aussi d'autres métaux comme le cuivre ou le cobalt ! Et on ne les produira pas en France. La souveraineté, c'est un faux argument. » Tout comme la promesse implicite de faire vivre le commerce local et maintenir les écoles ouvertes. Pour Antoine Gatet, c'est une illusion : « Le jour où la mine s'arrête, tout le monde s'en va. Les collectivités se retrouvent sans activité, avec des déchets à gérer et des territoires abîmés, où d'autres activités sont impossibles. »

« Nous apporterons les éléments petit à petit pour rassurer »

Malgré les réunions publiques, les réponses se font rares. Informations insuffisantes, manque de précisions... Face aux critiques, Fabrice Frebourg, d'Imerys, rétorque que « les études sur l'eau sont très longues (...) Nous allons apporter les éléments petit à petit pour essayer de rassurer ». Des discussions sont « en cours », avec SNCF Réseaux concernant l'acheminement par voie ferrée du minerai, selon Fabrice Frebourg, pour déterminer qui financerait quoi. Une situation qui finit souvent par un report sur le transport par camion, dont les conséquences « ne sont pas analysées dans l'étude d'impact puisque ce n'est pas ce qui était prévu », nuance Antoine Gatet. Ce manque de transparence est l'un des reproches adressés à Imerys. Pour Joseph, de Stop mines 03, ce débat public est « une mascarade. On n'a rien appris de plus qu'à la réunion d'information après l'annonce du projet ». Yannick Monnet, lui, se veut plus optimiste : « Même si le débat ne va pas être au coeur des décisions, cela permet un peu de transparence. »

Si l'envergure du projet obligeait le groupe à saisir la CNDP, rien ne le forçait à le faire alors que manquent encore de nombreux éléments. Fabrice Frebourg reconnaît qu'il « intervient sans doute un peu trop tôt », justifiant ce choix par « un risque de télescopage en matière de dépôt des dossiers de demandes d'autorisation. Nous souhaitons tirer de ce débat public les éléments qui nous permettraient éventuellement de corriger, d'affiner certains choix, ou de les argumenter ».

Des explications qui ne satisferont pas les associations. « Les gens ne sont pas dupes ! La fausse concertation, dans laquelle on donne peu d'information, cela ne marche plus ! » tempête Antoine Gatet. La CNDP a annoncé la publication d'un compte rendu du débat public, ainsi que la tenue d'une réunion de restitution, en septembre. Alors que le gouvernement a déjà fait part de son soutien au projet, les jeux semblent faits. Mais la mine n'a pas fini de diviser.

La Croix, no. 42936
Séquence, mercredi 5 juin 2024 757 mots, p. 8
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5 juin 2024 - La Croix (site web)

L’immigration s’invite dans le débat politique portugais

Marie-Line Darcy

Avec 800 000 immigrés pour 10 millions d’habitants, le Portugal est désormais devenu un pays d’accueil d’immigrants alors qu’il était plutôt un pays de départ.

Sous l’impulsion du parti d’extrême droite Chega, l’immigration devient un thème de campagne pour les élections européennes.

Lisbonne (Portugal)

De notre correspondante

« Ils ont frappé à la porte à une heure du matin. J’ai jeté un œil et je me suis retrouvé en face d’une douzaine d’hommes cagoulés. Après, ils ont tapé. » Le jeune Algérien qui raconte la ratonnade dont il a été victime, avec neuf autres colocataires, à Porto, dans la nuit du 2 au 3 mai dernier, préfère témoigner de manière anonyme. La violence s’est déchaînée à trois reprises, cette nuit-là, contre des immigrés et cela a choqué le Portugal. Les responsables sont entre les mains de la justice pour « crime haineux ». Le gouvernement a rappelé qu’il n’a aucune tolérance pour le racisme et la xénophobie.

Ces attaques de Porto ont lieu alors que l’immigration s’est invitée dans le débat électoral, à l’initiative du parti d’extrême droite Chega (« Ça suffit »). Son dirigeant, André Ventura, en avait déjà fait l’un de ses thèmes de prédilection pour les législatives du 10 mars dernier, où il a rassemblé près de 19 % des suffrages lui donnant 50 députés à l’Assemblée portugaise, dans un pays jusque-là relativement préservé de la montée de l’extrême droite.

Ce parti de la droite radicale récuse les accusations de xénophobie et de ségrégation identitaire, proférées à son encontre. « C’est de la pure calomnie. Nous n’avons rien contre les immigrés. On en a besoin mais nous ne voulons plus d’un pays qui ouvre la porte à des personnes dont on découvre ensuite qu’elles ne sont pas des réfugiés, mais des victimes des réseaux de trafic », affirme João Graça, député Chega de la région d’Algarve, dans le sud du Portugal. Cheveux courts, veste ajustée sur une chemise blanche entrouverte, l’homme est en campagne. Il a opté pour un style décontracté pour distribuer le journal du parti au marché de Portimão. C’est dans cette région de l’Algarve que le parti d’extrême droite a fait son meilleur score, en raflant 30 % des voix dans certaines localités. Il a fait élire trois des neuf députés de la région.

« Il faut avoir à l’esprit que si on veut recruter un Portugais pour faire la vaisselle ou travailler au restaurant, on n’en trouve pas », explique Pedro Lopes, directeur des hôtels du groupe Pestana en Algarve. Il reconnaît que le travail du week-end, les horaires décalés et les salaires bas ne sont pas attractifs. Avec le tourisme, l’agriculture est l’autre gros employeur de main-d’œuvre étrangère dans cette région. Frederico Pinheiro Chagas dirige une production horticole près de Loulé et les trois quarts de ses salariés sont immigrés (roumains, ukrainiens, indiens, pakistanais). « L’immigration doit être contrôlée pour garantir de bonnes conditions de vie aux travailleurs,dit le chef d’entreprise qui loge ses salariés . Que ce soit souligné par Chega ou par d’autres, il faut être sérieux et non pas démagogue ! »

Tout en restant minoritaire, le discours du parti Chega sur l’immigration s’impose dans le débat, au fil des semaines de campagne. « C’est un discours sécuritaire et légaliste. C’est aussi un discours qui essentialise la culture et se focalise sur les musulmans. En revanche, il n’y a pas de volonté de défendre un Portugal blanc. La société portugaise est multiraciale et cela ne pose aucun problème », explique Riccardo Marchi, chercheur à l’université de Lisbonne.

9 % des Portugais interrogés en mai 2024 se disent préoccupés par la question de l’immigration. Ils étaient moins de 1 % en 2019. Tous les candidats aux européennes sont donc amenés à s’exprimer sur le sujet. Ce n’était pas le cas lors des campagnes précédentes. Chega se prononce pour une politique stricte de quotas de migrants. Son programme électoral s’intitule : « L’Europe a besoin d’un nettoyage », un titre éloquent. Ce parti devrait faire son entrée au Parlement européen lors des élections du 9 juin, sans que l’on sache dans quel groupe il choisira de siéger : avec les Réformistes et conservateurs (RCE) ou Identité et Démocratie (ID) ? Un indice tout de même : son leader, André Ventura, est proche de Marine Le Pen, dont les élus sont membres du groupe ID.

Le Monde
France, mercredi 5 juin 2024 947 mots, p. 10
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3 juin 2024 - Le Monde (site web)

Vautrin temporise sur la fin de l’allocation de solidarité spécifique

La ministre du travail indique que le projet, auquel départements et associations s’opposent, n’est pas « un sujet d’actualité immédiat »

Claire Ané et Thibaud Métais

L’exécutif temporise sur l’allocation de solidarité spécifique (ASS). La ministre du travail, des solidarités et de la santé, Catherine Vautrin, a reçu, lundi 3 juin, une quinzaine d’associations de solidarité, pour leur présenter les priorités du gouvernement. Lors de cette réunion, elle a laissé entendre, selon ses interlocuteurs, que la suppression de l’ASS n’était plus à l’ordre du jour.

Le premier ministre, Gabriel Attal, avait annoncé la bascule de cette prestation créée en 1984 vers le revenu de solidarité active (RSA), lors de sa déclaration de politique générale au Parlement en janvier. Mais le sujet n’a plus été abordé depuis. Si le projet n’est plus d’actualité à court terme, le gouvernement assure qu’il n’est pas enterré pour autant. « La ministre a (uniquement) indiqué qu’au moment où le gouvernement fait la réforme de l’assurance-chômage, ce n’est pas un sujet d’actualité immédiat » , a rapidement précisé le cabinet de Mme Vautrin.

L’ASS, qui est financée par l’Etat – pour un coût estimé à 1,65 milliard d’euros en 2024 –, est accordée, sous certaines conditions, aux demandeurs d’emploi ayant épuisé tous leurs droits à l’assurance-chômage. Si elle était supprimée, les chômeurs en fin de droits devraient demander le RSA qui est, lui, pris en charge par les départements. Ces derniers, comme la gauche, les syndicats et les associations de lutte contre la pauvreté, sont fermement opposés au projet du gouvernement.

« On peut se réjouir de cette décision », a réagi Noam Leandri, le président du collectif Alerte, qui rassemble trente-quatre associations de lutte contre la pauvreté, lors d’une conférence de presse organisée après la réunion au ministère. Les déclarations de Catherine Vautrin confirment une volonté de ne pas faire de ce chantier une priorité, puisqu’elle avait déjà tenu ce genre de propos lors d’une réunion avec les députés de la majorité. « Je pense que le projet est abandonné car il entraînerait une hausse des bénéficiaires du RSA, et je suppose que les départements sont montés au créneau pour s’y opposer », devine un député Renaissance spécialiste de ces sujets.

« Hostilité aux plus pauvres »

Les responsables d’associations, qui ont participé à la rencontre de lundi, ont noté deux autres points positifs. Selon Noam Leandri, « Catherine Vautrin nous a dit se battre pour que l’an prochain, il y ait plus de contrats d’engagement jeunes », un dispositif qui prévoit pour les 18-25 ans un accompagnement de quinze à vingt heures d’activité hebdomadaire en contrepartie d’une allocation mensuelle de 528 euros.

La ministre s’est aussi engagée, a-t-il indiqué, à ce qu’il n’y ait pas de contrôles de police à proximité des points de distribution d’aide alimentaire à l’approche des Jeux olympiques et paralympiques, une des inquiétudes exprimées par le collectif d’associations Le Revers de la médaille. Celui-ci dénonce, dans un rapport publié lundi, un nettoyage social en vue des Jeux, décomptant 12 545 personnes expulsées de leurs campements, squats ou bidonvilles entre avril 2023 et mai 2024, soit « une augmentation de 38,5 % par rapport à la période 2021-2022 ».

Mais les responsables d’associations n’ont pas caché leur déception à l’issue de cette rencontre, la première organisée depuis la nomination de la ministre, le 11 janvier, et rappelé que Gabriel Attal ne les avait pas encore reçus. S’ils ont jugé Catherine Vautrin « à l’écoute » et « bien au fait de ses dossiers », ils ont regretté l’absence de données sur les politiques d’ores et déjà commencées et le manque d’engagements concrets.

Lors de la présentation du pacte des solidarités 2023-2027, en septembre 2023, Elisabeth Borne, alors première ministre, avait annoncé « une augmentation de 50 % des crédits dédiés à la lutte contre la pauvreté »par rapport au plan précédent, lancé en 2018 et alors doté de 8 milliards d’euros sur quatre ans. Deux mois plus tard, l’Institut national de la statistique et des études économiques révélait que 550 000 personnes avaient basculé dans la pauvreté en 2021, tandis que le niveau de vie des ménages les plus aisés avait augmenté.

« Malgré tout cela, les sommes allouées à la lutte contre la pauvreté n’ont pas été revues à la hausse en 2024, et aucune accélération n’est annoncée pour 2025 », constate Noam Leandri. Au contraire, « les discours et les mesures hostiles aux plus pauvres progressent », indique Jean Merckaert, directeur du plaidoyer au Secours catholique. Les associations citent notamment la loi sur l’immigration, la loi Kasbarian-Bergé (qui facilite les expulsions locatives), l’abandon du chèque alimentaire (une promesse d’Emmanuel Macron), la nouvelle réforme annoncée de l’assurance-chômage et le projet de loi sur le logement abordable, qui réduit les objectifs de production de logements sociaux et ouvre la voie à une augmentation des loyers HLM.

Elles s’inquiètent aussi de la réforme qui conditionne le versement du RSA à au moins quinze heures d’activité hebdomadaires, expérimentée dans quarante-sept territoires depuis fin février − dont dix-huit depuis le printemps 2023. Une obligation qui doit être généralisée à l’ensemble du pays en 2025. « Nous avons demandé une évaluation du RSA conditionné », explique Marie-Aleth Grard, présidente d’ATD Quart Monde. Selon elle, il y aurait « beaucoup de radiations dans certains départements » laissant ces personnes sans aucun revenu. « Catherine Vautrin a redit qu’elle ne voulait pas que les gens n’aient rien, mais ce n’est pas la réalité du terrain » , alerte Mme Grard.

Le Figaro, no. 24815
Le Figaro, mercredi 5 juin 2024 833 mots, p. 7

Société

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4 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Loi fin de vie : l'enjeu brûlant du pronostic vital

Le « reste à vivre » des patients qui pourraient accéder à l'aide à mourir est au coeur des discussions.

Leclair, Agnès

Quels patients pourraient devenir éligibles à l'aide à mourir ? Ceux qui sont en toute fin de vie ? Ceux qui souffrent mais pour qui l'échéance de la mort est plus lointaine ou incertaine ? À l'Assemblée nationale, les députés s'apprêtent à débattre d'une des notions les plus importantes et les plus controversées de la loi sur la fin de vie : le critère du « pronostic vital engagé à court ou à moyen terme » pour accéder à l'euthanasie ou au suicide assisté.

Ce « verrou » pour limiter l'accès à l'aide à mourir avait été inscrit par le gouvernement dans le projet de loi. Mais en commission spéciale, cette notion très critiquée a été remplacée par les députés par la notion de «phase avancée ou terminale» de la maladie afin d'inclure des patients atteints de maladies neurodégénératives dont le « reste à vivre » est parfois difficile à déterminer (comme la maladie de Charcot) ou touchés par des maladies graves mais sans pronostic vital engagé.

Un changement qui bouleverse les contours du texte. Lundi, l'Académie nationale de médecine a jugé «inadapté et dangereux» le qualificatif de « phase avancée ». «Une fois le pronostic vital effacé, il risque d'inclure les personnes atteintes d'une maladie, certes a priori incurable, mais avec laquelle il est possible de vivre longtemps,souligne son communiqué. Il en est ainsi, par exemple, des malades atteints de maladies neurodégénératives sévères, des malades atteints de cancers avec métastases, des personnes en situation de handicap important ou de celles atteintes d'une maladie chronique avec des complications.»

Pour la ministre de la Santé, Catherine Vautrin, il y va de l'équilibre du texte de revenir au critère de « pronostic vital engagé à court ou à moyen terme ». L'enjeu est aussi politique alors que le texte est soupçonné par les opposants de à l'aide à mourir de n'être qu'une étape avant de futurs élargissements. Elle a donc déposé un amendement pour revenir à la version initiale. «La notion de « phase avancée »» reviendrait «à intégrer des maladies inflammatoires (polyarthrite) et nombre de maladies neurodégénératives (par exemple le stade dit « avancé » de la maladie de Parkinson) ou le stade tardif (ou avancé) de la sclérose en plaques», précise le gouvernement.

Mais comment définir le moyen terme et le reste à vivre à plusieurs mois ? Cette temporalité doit-elle s'inviter dans la loi ou être définie au cas par cas pour chaque patient ? «L'aide à mourir n'est légitime qu'en fin de vie» ,avait lancé le philosophe Frédéric Worms, directeur de l'École normale supérieure (ENS), lors de son audition devant les députés. Avant de prédire que sa définition serait «le point le plus difficile, sinon de la loi, du moins de son application». À l'inverse, pour la juriste Martine Lombard, professeur émérite de droit public à l'université Paris 2 Panthéon-Assas, «cette notion de pronostic vital engagé à court terme a déjà rendu la loi Claeys-Leonetti très restreinte. Si on conserve ces notions dans le texte de loi, on risque d'être face au même processus».

Face à ces incertitudes, le ministère de la Santé a saisi la Haute Autorité de santé (HAS) afin d'obtenir une définition solide du « moyen terme ». La réponse de l'instance ne devrait cependant pas arriver avant plusieurs mois. La HAS vient de lancer des réunions préalables avant la publication d'une note de cadrage d'ici à fin juin pour préciser «le périmètre des travaux, la méthodologie, la composition du groupe de travail». À ce jour, plusieurs médecins ont déjà été sollicités pour participer à ces travaux ainsi qu'un membre de l'Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD).

Sur France 2, Catherine Vautrin avait cependant d'ores et déjà avancé la durée de «six et douze mois» avant la mort. Un pronostic que les médecins jugent difficile voire impossible à définir avec certitude comme l'a pointé l'Ordre des médecins en audition. «Il existe des pronostics statistiques en fonction des maladies mais, sur le plan individuel, ces pourcentages ne veulent rien dire. Aucun médecin ne peut s'avancer sur un pronostic vital à 6 ou 12mois», souligne le député LR et urgentiste Philippe Juvin.

Alors que des malades atteints d'un cancer avancé, avec des métastases, peuvent aujourd'hui être en rémission totale grâce aux dernières avancées de l'immunothérapie, il tacle : «Cette loi est écrite avec une connaissance de Café du Commerce de la médecine, des notions pas du tout à jour, et ignore le progrès.»

À l'Assemblée, les opposants de à l'aide à mourir comme les partisans d'un texte plus large ont déposé une flopée d'amendements pour redéfinir ce critère. Des députés LFI mais aussi de la majorité espèrent aboutir à un compromis en ajoutant la notion de « pronostic vital » aux termes « phase avancée ou terminale » de la maladie. A. L.

Le Monde
France, mercredi 5 juin 2024 780 mots, p. 13
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4 juin 2024 - Le Monde (site web)

Décentralisation : des présidents de région s’inquiètent

Ils contestent la mise en place, proposée par Eric Woerth dans son rapport, d’un élu commun entre la région et le département

Benoît Floc’h

Le rapport Woerth sera-t-il fatal aux régions ? Ce n’est pas l’ambition portée par le député Renaissance de l’Oise dans le document qu’il a remis au président de la République, jeudi 30 mai. Eric Woerth souhaite renforcer le rôle des treize conseils régionaux de France dans la transition écologique et le développement économique.

Mais la présidente Les Républicains de la région Ile-de-France s’inquiète. Dans le viseur de Valérie Pécresse : l’idée, avancée par Eric Woerth, de faire renaître de ses cendres le conseiller territorial. Inventé par Nicolas Sarkozy, en 2010, à un moment où Mme Pécresse et M. Woerth étaient membres du même gouvernement, ce nouvel élu local devait siéger en même temps au département et à la région : un élu pour deux collectivités. Mais, en succédant à Nicolas Sarkozy, François Hollande a abrogé la réforme.

Le nœud de l’affaire, c’est la manière dont ce conseiller territorial pourrait être élu. Soit avec le scrutin de la région (par listes régionales et à la proportionnelle), avec le risque que le conseiller territorial soit d’abord un élu régional avant d’être un élu départemental. Soit comme celui du département (un homme et une femme désignés au scrutin majoritaire dans chaque canton), et le nouvel élu pourrait alors surtout être un conseiller cantonal. Or, c’est cette dernière option que propose M. Woerth : sur les deux candidats élus dans le canton, un siégerait à la région et au département, quand l’autre ne serait qu’au département.

Dans un communiqué,publié le 31 mai, la région Ile-de-France dénonce « très vivement » l’idée de M. Woerth de « supprimer » l’élection régionale : en la remplaçant « par 196 élections locales de conseillers territoriaux [en Ile-de-France] , cette proposition revient à tuer la région en tant que collectivité territoriale à part entière », accuse le texte. La région ne serait plus qu’une « simple agrégation de cantons sans aucun pilotage politique ». Mme Pécresse craint que les citoyens ne puissent plus « s’exprimer sur un projet et une vision politique d’ensemble et partagée à l’échelle de la région tout entière ». Le président de gauche de la Bretagne, Loïg Chesnais-Girard, ne va pas aussi loin. Mais il rappelle que l’actuel scrutin de liste a « un avantage : il donne de la cohésion à une équipe qui part sur un projet pour la région ».

« Une nouvelle confusion »

Le 30 mai, l’association qui réunit toutes les régions de France avait elle-même exprimé son opposition au conseiller territorial. Ce « type de manœuvre » aboutit le plus souvent à « ajouter de la confusion au moment des scrutins et à favoriser l’abstention », prévient-elle. La réforme reviendrait à « cantonaliser» les enjeux régionaux, craignentles présidents de région, entraînant une « nouvelle confusion » entre le rôle des deux échelons. Alors que les départements et les régions, rappelle l’association, sont « désormais des collectivités spécialisées : à ce titre, leurs compétences sont très différentes ».

Or, c’est pourtant dans l’objectif de clarifier la répartition des missions des uns et des autres qu’Eric Woerth propose de relancer le conseiller territorial. Avoir un élu commun éviterait les interventions concurrentes et permettrait une meilleure articulation entre les départements et leur région, considère-t-il. Le conseiller territorial pourrait ainsi « faire dialoguer les politiques publiques entre elles », dit-il, prenant l’exemple de la planification de la transition écologique, gérée par le conseil régional, et qui « nécessite que ses élus soient les porte-voix de leur territoire et qu’ils la déclinent dans les échelons inférieurs ».

En outre, développe l’ancien maire de Chantilly (Oise), le conseiller territorial est un « outil pour enrayer le mouvement d’anonymisation des élus locaux », maires et présidents du conseil régional exceptés. « En unifiant les élections régionales et départementales, on donne une plus forte visibilité à ces élus, ce qui ne pourra que favoriser la clarté des choix démocratiques », estime M. Woerth. La réforme ferait également passer le nombre total de ces élus à 3 374, contre 3 938 conseillers départementaux et 1 671 conseillers régionaux aujourd’hui.

Or, M. Chesnais-Girard ne croit pas que « ce soit une bonne solution de baisser le nombre d’élus pour résoudre la crise démocratique », considérant cela comme un « joli discours populiste ».Car, « dans nos villes et nos campagnes, qui rencontre les gens, qui prend le temps d’échanger avec les parents de l’enfant handicapé qui n’a pas de soutien scolaire ou avec la personne âgée isolée qui ne peut plus vivre chez elle, si ce ne sont pas les élus locaux ? », interroge-t-il.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_International, mercredi 5 juin 2024 144 mots, p. AUJM4
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5 juin 2024 - Le Parisien

La Slovénie reconnaît l'État de la Palestine

La Slovénie reconnaît l'État de la Palestine

Ce mardi soir, le Parlement slovénien a adopté un décret reconnaissant l'État de la Palestine. La coalition de centre gauche au pouvoir avait décidé de passer en force et de rejeter une motion de l'opposition. Les élus de cette dernière ayant boycotté la séance (à l'exception d'un député qui s'est abstenu), le décret a donc été approuvé par 52 voix sur les 90 sièges.

Récemment, ce sont l'Espagne, la Norvège et l'Irlande qui prenaient la décision de reconnaître l'État de la Palestine. Le Premier ministre libéral de Slovénie Robert Golob a parlé de cette décision comme d'« un message de paix ». « Nous pensons que le moment est venu pour le monde entier d'unir ses efforts en vue d'une solution à deux États qui apportera la paix au Moyen-Orient », a-t-il souligné.

Le Figaro, no. 24815
Le Figaro, mercredi 5 juin 2024 1819 mots, p. 4

Politique

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4 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Raphaël Glucksmann : « Quel que soit notre score, pas de triomphalisme »

La tête de liste sociale-démocrate se confie sur sa campagne et sur l'avenir.

Flurin, Richard, Lepelletier, Pierre

Raphaël Glucksmann est la tête de liste aux élections européennes du Parti socialiste et du microparti Place publique qu'il a créé en 2018. À quelques jours du scrutin, la surprise des sondages (14 % dans la dernière vague du sondage quotidien Ifop-Fiducial pour Le Figaro) se félicite de la nouvelle offre politique qu'il contribue à créer à gauche. Il insiste également sur ses divergences fondamentales avec La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon et appelle à l'humilité de son camp face au probable très bon score du Rassemblement national.

LE FIGARO. - LE FIGARO. - Vous êtes le troisième homme surprise de cette élection. Comment l'expliquez-vous ?

RAPHAËL GLUCKSMANN. - Nous faisons quelque chose d'étrange en France : nous répondons à la question posée par l'élection. Et cette question est : quelle Europe voulons-nous ? Lorsque je me suis lancé dans cette campagne en disant que j'allais parler d'Europe partout, on m'a dit que l'Europe, c'était ennuyeux et que j'allais endormir tout le monde. Pourtant, quand on s'adresse à l'intelligence des électeurs, quand on leur parle des enjeux écologiques, de défense, de sécurité, de solidarité ou d'industrie à l'échelle européenne, cela passionne. Je pense aussi que nous sommes en train de libérer un espace politique trop longtemps comprimé. Beaucoup de Français suffoquaient, coincés entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Avec notre émergence, ils ne sont plus obligés de se scinder intérieurement au moment de voter, ils peuvent voter avec leur coeur et ils sont nombreux à me dire qu'ils respirent à nouveau. Dans nos réunions publiques, il y a des gens qui ont voté Jean-Luc Mélenchon en 2022 et d'autres qui ont voté Emmanuel Macron. Tant mieux !

LE FIGARO. - Faut-il y voir le retour de la social-démocratie à la française ?

Ce n'est pas un retour du passé, mais une nouvelle offre politique, une social-démocratie qui s'est refondée en embrassant l'écologie politique et en prenant à bras-le-corps les questions de défense, de souveraineté et de sécurité. Rien n'est fait encore, nous devons continuer à travailler, mais ce mariage d'une vision géopolitique cohérente, de l'écologie et de la social-démocratie produira la grande force politique dont nous avons besoin en France et en Europe pour faire face à la vague nationale-populiste et poutinophile qui s'abat sur nos démocraties. Notre campagne est fondée sur la clarté et la sincérité, les gens le sentent et éprouvent une forme de fierté à la porter.

LE FIGARO. - En 2019, vous n'aviez pourtant recueilli qu'un peu plus de 6 % des voix. Qu'avez-vous changé ?

Même si je défendais les mêmes principes, j'étais plus abstrait, moins ancré. Ce premier mandat de député européen m'a profondément transformé. J'ai mis les mains dans le cambouis. J'ai appris à négocier une loi avec des forces politiques d'autres bords, à construire des instruments commerciaux... De la défense des droits humains, j'en suis venu à l'élaboration de politiques commerciales et industrielles. Mes mots ont pris du poids, ma vision s'est affinée au contact du réel et aucune des propositions que je formule n'est évanescente désormais. Par ailleurs, cette élection a lieu dans un moment historique très particulier : la guerre en Europe. Cela fait des années que j'alerte sur le risque que Poutine fait peser sur notre sécurité et sur la nécessité de sortir l'Europe de l'impuissance et de l'adolescence. Ce que je défendais est maintenant bien plus audible qu'avant.

LE FIGARO. - Le reste de la gauche vous reproche de siéger dans un groupe au Parlement européen qui vote les traités de libre-échange. Que répondez-vous ?

Il existe des discussions profondes au sein de la social-démocratie européenne sur les accords de libre-échange. Nous avons déjà réussi à faire basculer des pans entiers de notre groupe sur ces questions. Cela n'est pas lié qu'à notre force de conviction, mais principalement aux évolutions du monde. Une bascule idéologique est en cours et lors du prochain mandat, notre groupe sera nettement plus axé sur le protectionnisme écologique que sur le libre-échange. Je tiens aussi à rappeler que notre groupe est le seul, avec celui de droite du Parti populaire européen, à être assez important en nombre pour peser vraiment sur les politiques européennes. Cela nous permet de matérialiser directement nos promesses. Quand on dit qu'on veut faire le « pacte vert » , on le fait. Quand on veut le salaire minimum à l'échelle européenne, on le fait. Quand on veut régulariser les plateformes de type Uber, on le fait. Cela nous donne une force que les autres n'ont pas.

Vous défendez l'idée d'une transition écologique avec « un cap clair » , comme Marie Toussaint. Pourquoi voter pour votre liste et pas pour la sienne ?

Nous avons des points communs évidemment et nous serons alliés pour défendre les lois du « pacte vert ». Mais notre approche est plus centrée sur la réindustrialisation, elle lie plus les enjeux écologiques aux enjeux de souveraineté et de production ou d'emploi. Nous défendons la mise en place d'un projet industriel européen massif pour refaire de l'Europe un continent de producteurs, capable de défendre ses intérêts et ses entreprises. J'essaie de reformuler l'écologie politique dans les termes du réalisme stratégique. Nous devons montrer aux Français que la transformation écologique n'est pas simplement rendue nécessaire par la perspective de l'effondrement climatique, mais qu'elle est un antidote au spectre du déclin qui hante nos nations, qu'elle ne veut pas dire moins d'usines, mais plus d'usines, pas moins d'emplois, mais plus d'emplois. Et nous ne sommes pas bloqués, nous, par des dogmes comme la sortie du nucléaire.

LE FIGARO. - Regrettez-vous malgré tout de ne pas avoir réussi l'union avec les écologistes ?

J'ai toujours dit que j'étais favorable à une liste commune avec les écologistes. Ils n'ont pas voulu. Mais je ne regrette rien : nous faisons la campagne que nous voulions faire et la dynamique que nous avons initiée est porteuse d'espoir !

LE FIGARO. - Vos adversaires rappellent que vous êtes soutenu par François Hollande. Ce dernier aime d'ailleurs rappeler qu'il se retrouve dans votre ligne politique. Ce soutien vous paraît-il gênant ?

Il n'y a aucun soutien gênant puisque notre cap est clair ! La ligne politique fixée ne changera pas. Plus il y a de gens qui s'y reconnaissent et apportent leur soutien, mieux c'est. Quant à moi, je n'ai pas d'action dans le passé. Je trace un chemin sans compromission ni outrance, sans renoncement ni violence. Et je suis convaincu que le sectarisme mène dans une impasse.

LE FIGARO. - Considérez-vous qu'il existe deux gauches irréconciliables au regard de vos divergences sur les questions internationales ?

Il y a des oppositions très profondes qu'il faut trancher et ces élections européennes vont le permettre. Sur l'Europe, sur la guerre en Ukraine, sur les régimes autoritaires, sur la manière même de faire de la politique, sur le rapport à la vérité... Les électeurs trancheront et je veillerai à ce qu'il n'y ait ensuite aucun retour en arrière. Il faut rappeler que ces divergences profondes ont toujours existé à gauche. Léon Blum a rejeté les conditions de Lénine précisément sur la question de la violence et de la démocratie. Plus proches de nous, les communistes soutenaient l'URSS alors que François Mitterrand tenait une ligne dure face à Moscou.

LE FIGARO. - Les Insoumis vous reprochent notamment de ne pas participer aux marches en soutien à Gaza...

Mes positions sont très claires depuis le début. Contrairement à d'autres, je n'ai pas tergiversé une seule seconde pour condamner les attaques terroristes du Hamas le 7 octobre. Je n'ai pas tergiversé non plus pour condamner la réduction en cendres de la bande de Gaza, le blocus ou l'extension infinie de la colonisation de la Cisjordanie. J'appelle à une politique bien plus ferme à l'encontre de Benyamin Netanyahou et de ses alliés d'extrême droite et je suis favorable à la reconnaissance d'un État palestinien. Mais je suis pour une solution à deux États et je ne mêlerai pas ma voix à ceux qui chantent des slogans tels que «From the river to the sea» (« de la rivière à la mer » , NDLR) ce qui revient à nier l'existence de l'État d'Israël. Cela ne veut pas dire que je ne partage pas l'indignation qui s'exprime face aux crimes commis à Rafah.

LE FIGARO. - Le RN est crédité à plus de 30 % des intentions de vote dans les sondages. Qu'est-ce que la gauche a manqué ?

Il y a une responsabilité collective de la classe politique française. Pas seulement de la gauche, de tous ceux qui ont eu le pouvoir et ont consenti à l'impuissance du politique. Mais la gauche a sa part de responsabilité, oui. Elle a consenti à l'impuissance et à la désindustrialisation. Elle n'a pas entendu la colère des classes populaires, des régions désindustrialisées. Elle a pu donner l'impression d'être le camp d'une forme de condescendance sociale. Cela doit interroger tous les partis. Comment des terres socialistes ou communistes, comme dans le nord de la France, ont pu devenir des fiefs du Rassemblement national ? J'ai voulu une campagne centrée sur les usines et les fermes, mais j'ai bien conscience que cela ne se résoudra pas avec une élection européenne. Il faudra prendre un bâton de pèlerin, accepter de se faire engueuler. Nous devrons apporter des réponses concrètes, mais aussi écrire un nouveau récit sur la France, sur ce que veut dire être français.

LE FIGARO. - Que faudra-t-il faire à gauche après les élections européennes ?

Quel que soit notre score, il n'y aura aucun triomphalisme vu la profondeur de la crise que nous traversons et le score prévu du RN. Il faudra ensuite travailler, tra-vai-ller ! Développer une vision cohérente, ancrée, puissante. Si notre campagne européenne fonctionne jusqu'ici, c'est que nous avons travaillé notre vision de l'Europe. Et nous continuerons à la travailler. Tout est question de travail et d'intégrité.

LE FIGARO. - Ce travail pourra-t-il se réaliser avec toute la gauche, y compris Jean-Luc Mélenchon ?

Nous n'avons pas le même rapport au monde ou à la vérité, comme cette campagne l'a bien montré. Nous, nous ne coupons pas les interventions des adversaires politiques sur les réseaux sociaux pour leur faire dire le contraire de ce qu'ils ont dit. Nous ne soufflons pas sur les braises. Nous ne parlons pas d' « antisémitisme résiduel ». Ce ne sera jamais notre manière de faire.

Et vous, quel sera votre rôle ? Excluez-vous d'être candidat à la présidentielle ?

Je n'y ai jamais réfléchi. Ce que j'aimerais, c'est que vous compreniez qu'on peut avoir de l'ambition à l'échelle européenne. Dans les années qui viennent, l'Europe va de plus en plus s'affirmer comme un lieu de pouvoir décisif, que ce soit sur les questions écologiques, commerciales ou géopolitiques... Je vais oeuvrer d'arrache-pied à l'émergence de cette puissance européenne qui nous permettra de reprendre en main notre destin et de sonner la fin du déclin, même si je compte bien contribuer en France à l'émergence de ce nouveau pôle démocratique, social et écologique.

l'Humanité
mercredi 5 juin 2024 1315 mots, p. 2
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5 juin 2024 - La lettre du Transport et de la Logistique

Assurance-chômage : le spectre de la précarisation pour tous

Cyprien Boganda

Droits Ce mercredi 5 mai, une proposition de loi visant à stopper la prochaine réforme de l'indemnisation doit être examinée à l'Assemblée nationale. Syndicats et opposition accusent Emmanuel Macron de prendre pour cible l'ensemble du monde du travail.

Quarante-trois millions. Le chiffre a fait la une de l'actualité le 13 mars dernier, mais peu de commentateurs ont pris la mesure de ce que signifiait vraiment son énormité. Ce jour-là, France Travail (ex-Pôle emploi) a révélé avoir été touché par une cyberattaque d'ampleur, qui a disséminé dans la nature les données de personnes actuellement inscrites, mais également de celles qui y avaient pointé à un moment ou un autre, au cours des vingt dernières années. Soit 43 millions de personnes au total. « Ce chiffre dit quelque chose de la banalité de l'expérience du chômage, relève le sociologue Mathieu Grégoire. On pense souvent que cette situation n'est réservée qu'aux autres. Même si, statistiquement, les ouvriers ont plus de chances d'être au chômage que les cadres, gardons à l'esprit que les réformes de l'assurance-chômage concernent toute la population salariée, dans sa diversité. »

C'est au nom de cette réalité difficilement contestable que les opposants à la dernière réforme de l'assurance-chômage tentent de battre la campagne. Le premier ministre, Gabriel Attal, a annoncé un nouveau tour de vis drastique : durcissement des conditions d'accès à l'indemnisation (il faudra avoir travaillé huit mois au cours des vingt derniers pour y avoir droit, contre six sur vingt-quatre actuellement) ; raccourcissement de la durée maximale d'indemnisation (quinze mois contre dix-huit actuellement) ; relèvement de l'âge à partir duquel la durée d'indemnisation s'allonge (57 ans contre 55 actuellement).

Selon les estimations de l'économiste Michaël Zemmour, les 3,6 milliards d'euros d'économies visées par la réforme seraient réalisées « grâce » à l'exclusion de 230 000 chômeurs de l'indemnisation. Soit 10 % de l'ensemble des privés d'emploi indemnisés chaque mois.

Comme souvent depuis l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron, la violence de sa politique provoque l'émergence d'alliances improbables. En l'occurrence, l'ensemble des syndicats, opposés à la réforme, ont trouvé un allié dans l'Hémicycle, à travers le groupe parlementaire Liot. Constitué d'une vingtaine de députés centristes, ce dernier sert de plus en plus souvent de point de ralliement aux oppositions de tous bords, qui peuvent ainsi se retrouver sous une bannière moins « marquée » politiquement.

le système français s'alignerait sur le « modèle » allemand

Ce mercredi 5 mai, la commission des Affaires sociales de l'Assemblée nationale examinera une proposition de loi (PPL) du groupe, visant à donner un coup d'arrêt à la politique macroniste en matière d'assurance-chômage. En 4 articles, la PPL torpille les fondements des dernières réformes, en supprimant le principe de contracyclicité (selon lequel les durées d'indemnisation varient en fonction du taux de chômage), tout en garantissant une durée d'indemnisation maximale de dix-huit mois.

« Le gouvernement va trop loin », justifie Bertrand Pancher, député Liot, autrefois à l'UMP, qui n'y va pas par quatre chemins pour caractériser la politique menée par Emmanuel Macron. « Sous Nicolas Sarkozy, nous n'aurions pas fait le quart du dixième de ce que fait le gouvernement actuellement ! » nous confie-t-il avec humeur. La proposition de loi doit être examinée en séance plénière le 13 juin, avec le soutien très probable de la gauche. Il reste à savoir comment le groupe LR se positionnera, mais Bertrand Pancher répète à qui veut l'entendre que la droite aurait tout intérêt à soutenir le texte, ne serait-ce que dans un intérêt électoral. « J'espère que les députés LR vont comprendre que les seniors - c'est-à-dire en partie leurs électeurs -, seront les premières victimes de cette réforme », souligne-t-il (voir aussi témoignages page 4).

Les seniors ne seront pas les seuls frappés. Depuis 2023, le gouvernement a franchi un cap supplémentaire dans le démantèlement de l'assurance-chômage. Désormais, c'est l'ensemble des privés d'emploi qui se retrouve pris dans le collimateur à chaque réforme, sans distinction d'âge ou de profil. « Jusqu'en 2023, les réformes concernaient un public très particulier, rappelle Mathieu Grégoire. Seules les personnes exerçant un emploi discontinu étaient concernées : en 2021, la modification du calcul du salaire journalier de référence (servant à calculer le montant de l'indemnisation - NDLR), par exemple, touchait surtout des salariés alternant périodes d'emploi et de chômage. » À l'époque, 1,1 million de salariés précaires avaient été frappés de plein fouet par le nouveau mode de calcul, pénalisant fortement les salariés ayant cumulé peu d'heures de travail dans les mois précédant leur inscription.

Depuis deux ans, le gouvernement a considérablement élargi son périmètre d'action. En février 2023 déjà, un décret avait rogné la durée d'indemnisation maximale de 25 %, mais Gabriel Attal prévoit d'aller encore plus loin. Avec la future réforme, ce plafond pourrait descendre à douze mois seulement (pour les moins de 57 ans), si jamais le taux de chômage passe sous la barre de 6,5 %, contracyclicité oblige. Cela alignerait le système français sur le « modèle » allemand. « Cette réforme se combinerait avec la disparition annoncée de l'allocation de solidarité spécifique (ASS, visant à protéger les chômeurs en fin de droits - NDLR), souligne Mathieu Grégoire. Pour le dire autrement, cela signifie que tout le monde, lorsqu'il perdra son emploi demain, se retrouvera potentiellement à douze mois du RSA... La menace d'une précarisation pèserait sur l'ensemble des salariés. »

« La fin de l'année risque d'être marquée par une avalanche de plans sociaux »

L'exécutif a prévu une entrée en vigueur de sa réforme au 1er décembre. De quoi donner des sueurs froides aux représentants syndicaux, qui alertent sur un carnage à venir. « La fin de l'année risque d'être marquée par une avalanche de plans sociaux, redoute Denis Gravouil, membre du bureau confédéral de la CGT. L'AGS (fonds de garantie des salaires, intervenant en cas de liquidation judiciaire) a prévu de doubler son taux de cotisation, signe qu'elle s'attend à une multiplication des faillites. » Le syndicaliste craint de voir débarquer à France Travail des légions de licenciés, qui subiront les effets du durcissement de la durée d'indemnisation. « Cela risque d'être d'une violence inouïe », souffle-t-il.

Un scénario qui ne déplairait pas forcément à tous les employeurs : lorsque les droits au chômage diminuent, le pouvoir de négociation des salariés s'en trouve diminué d'autant. « La réduction de la durée d'indemnisation pèse sur les salaires à l'embauche, a affirmé Michaël Zemmour sur France Culture, le 28 mai. Les salariés arrivés en fin de période d'indemnisation sont prêts à accepter des postes proposant des salaires plus faibles. » La Dares ne disait pas autre chose, dans une étude portant sur les effets de la réforme entrée en vigueur entre 2019 et 2021, qui visait déjà à priver des chômeurs de l'indemnisation. « Cette perte de revenus peut les amener à accepter plus systématiquement les offres d'emploi qui leur sont proposées », écrivait l'organisme. À l'époque, la réforme aurait accru la probabilité de retrouver un poste dans les deux mois suivant la fin d'un contrat de plus de trois mois, mais la moitié de cet effet positif serait liée à la reprise d'un emploi précaire (CDD de moins de deux mois, mission d'intérim).

Il reste toutefois à démontrer qu'un nouveau recul des droits généralisé profiterait à l'ensemble du patronat : en restreignant les conditions d'accès à l'indemnisation, le gouvernement ne risque-t-il pas de mettre à mal des secteurs économiques qui dépendent d'une façon ou d'une autre de l'assurance-chômage ? « Beaucoup de personnes n'acceptent des emplois saisonniers qu'à la condition de toucher le chômage en fin de contrat, observe Mathieu Grégoire. Les serveurs qui vont bosser quatre mois dans un restaurant en Corse durant l'été, par exemple, pouvaient, jusqu'en 2021, compter sur une indemnisation à la morte-saison. La réforme de 2021 a aggravé les difficultés de recrutement. La nouvelle restriction de l'accès à l'indemnisation risque de les accentuer encore davantage. »

Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, a déjà prévenu que, si des salariés travaillant dans la restauration ou l'hôtellerie se mettaient en grève durant les jeux Olympiques contre la réforme, elle ne « leur donnerait pas tort ». À bon entendeur... 

Libération
mercredi 5 juin 2024 1195 mots, p. 26

AUTRE

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4 juin 2024 - Libération (site web)

Très général

Par Victor Boiteau Photo Frédéric Stucin

Le Portrait

Christophe Gomart L'officier, ancien patron des forces spéciales, s'engage dans la campagne des européennes aux côtés de François-Xavier Bellamy sur la liste de LR.

L

Le e cercueil, recouvert du drapeau tricolore, est posé au milieu de la cour d'honneur des Invalides. Au premier rang, sa compagne Valérie, son fils, ses parents. Ce mardi 15 janvier 2013, la République honore Damien Boiteux, pilote du 4e régiment d'hélicoptères des forces spéciales de Pau, tué aux premières heures de l'engagement de la France au Mali. La première victime de l'opération «Serval». Le Premier ministre de l'époque, Jean-Marc Ayrault, salue «l'engagement» et le «courage exceptionnel» de l'officier. Le général Christophe Gomart est là, lui aussi, accueillant la dépouille du soldat. A la tête de ces guerriers de l'ombre, il a monté l'opération et donné les ordres. La mort au combat, dit-il aujourd'hui, reste «le plus difficile». «Quand vous rencontrez la veuve, elle sait que vous êtes l'un des derniers à avoir vu son mari. Elle veut savoir si l'être aimé a souffert. C'est difficile de la regarder les yeux dans les yeux » Après trente-six années sous les drapeaux, le militaire a quitté l'armée en 2017. Sauf accident électoral, il sera élu au Parlement européen le 9 juin. C'est Eric Ciotti, le patron de Les Républicains (LR), qui lui a proposé de figurer sur la liste de

Portrait

François-Xavier Bellamy, Versaillais comme lui. Le général a hésité: «Qu'est-ce que vous allez faire d'un officier général deuxième section ?» A la ramasse, la droite se cherchait un atout régalien. Une semaine plus tard, Gomart est projeté dans une salle de meeting surchauffée. Et sur des visuels du parti, portant beau l'uniforme. Une entorse au règlement qui lui vaudra un appel du chef d'état-major des armées. «Jusqu'à présent, j'avais une image plutôt consensuelle. Les gens savaient que je n'étais pas de gauche, mais je n'avais jamais exprimé mes idées politiques.» L'ancien militaire ne craint pas le risque des urnes, plutôt l'exposition médiatique, pour son épouse et ses deux enfants. A bientôt 63 ans, après quelques années passées comme directeur de la sécurité du groupe Unibail, il accepte une mission hasardeuse. «C'est une opportunité de découvrir autre chose, de continuer à oeuvrer pour la France d'une manière différente, démocratique, et non plus les armes à la main à travers le monde.» Voilà désormais le général en campagne. Discret, l'oeil rieur, à l'écoute, il dit aimer ce nouvel exercice. Sur les estrades des salles communales, face aux militants, il déroule son CV, pres- tigieux. Une vie sous les drapeaux, dans la tradition militaire familiale. Deux grands-pères ont servi, l'un officier de marine, l'autre artilleur. Comme son père avant lui, le jeune officier choisit, à la sortie de Saint-Cyr, la cavalerie. Son rêve est alors d'entrer au 13e régiment de dragons parachutistes, que le paternel a dirigé -Gomart le commandera lui aussi. «Mon père ne m'a jamais raconté ce qu'il faisait. C'est cette curiosité qui m'a toujours poussé à vouloir connaître le dessous des cartes. La seule chose qui m'a aidé, c'est que je connaissais le milieu et sa façon de procéder.» Trois de ses frères ont choisi eux aussi les armes. Un autre est prêtre.

1960 Naissance à Saumur.

Au «13» le soldat apprend la routine des équipiers. Creuser des trous, s'y cacher, observer sans être vu Et les sauts. Les coordonnées GPS entrés dans le compas, les photos satellite et le largage, à 4 000 mètres d'altitude. L'ouverture du parachute se fait entre 800 et 1000 mètres, la spécialité des «chuteurs opérationnels», la crème des paras. «C'est une arrivée silencieuse, de nuit, à un endroit très précis. Une fois posé, l'adrénaline du saut est retombée. La mission commence.» Pour Gomart, la première remonte au Tchad en 1984. Suivront le Golfe et le Rwanda. Dans les Balkans, il traque les criminels de guerre de l'ex-Yougoslavie. Comme le Serbe Momcilo Krajisnik, accusé de génocide : «On avait caché des mecs dans un trou à proximité de la maison dans laquelle il pouvait revenir. Et dans laquelle il est revenu.» C'est là-bas qu'il rencontre Arnaud Danjean, ex-agent de la DGSE élu député européen en 2009. Après trois mandats, Danjean a raccroché. Un «passage de témoin», sourit Gomart, saluant son travail à Strasbourg.

2011 Commandant des opérations spéciales. 2020 Soldat de l'ombre (Taillandier). 2024 Candidat LR aux européennes.

L'Afghanistan sera le terrain privilégié des forces spéciales. Pour Gomart, le début de la lutte contre les jihadistes et le terrorisme. En 2008, il est nommé adjoint de Bernard Bajolet à la cellule de coordination du renseignement à l'Elysée. Le coeur du pouvoir, la machine étatique, les secrets d'Etat. Il s'irrite encore des confidences de François Hollande faites aux journalistes du Monde sur les «neutralisations» de terroristes: «Il n'y a pas eu d'opérations "homo" [homicides] tel qu'il l'explique : cibler quelqu'un et dire qu'on va l'éliminer. On avait des objectifs, des chefs de groupes armés jihadistes.» Mais aucune liste, jure celui qui cultive encore l'esprit de corps, drapeau national à l'épaule : «L'idée n'est pas de tuer les gens, mais de tenter de les arrêter.» Et s'ils se battent, assure-t-il, ils meurent les armes à la main. Dans le petit monde du renseignement et de la défense, Gomart a noué de solides relations, notamment avec Jean-Yves Le Drian, resté proche. Un ancien cadre de la DGSE garde le souvenir d'un personnage «chaleureux et sympathique», «atypique dans le cénacle des armées». Un militaire détendu, calme et réfléchi, disent ceux qui l'ont côtoyé dans ces huis clos. «Il est dans des valeurs du service de l'Etat, de vérité, acquiesce le vice-amiral d'escadre Xavier Païtard, connu aux cabinets de Michèle Alliot-Marie et Hervé Morin. Il a fait profession de foi pour servir la France.» «J'ai servi des gouvernements de droite et de gauche, soutient le général, buste toujours droit et allure un peu raide. Derrière le régalien, il y a la vision de la France. Cela dépasse les partis.» Catholique pratiquant, la droite conservatrice incarnée par Bellamy colle à ses valeurs, héritées d'une mère vendéenne : «L'ordre, le travail, le mérite. La volonté de transmettre aussi.» Quand Mitterrand est élu en 1981, le lycéen et ses camarades hésitent un temps à entrer à Saint-Cyr. «On s'est monté le bourrichon !» s'amuse-t-il. L'hypothèse Marine Le Pen à l'Elysée en 2027 ? «Les soldats sont républicains. Ce qui est élu par le peuple est élu par le peuple», élude l'officier. Moins de retenue à l'encontre d'Emmanuel Macron et de sa politique étrangère: «Arrêtons de nous faire peur, les chars russes ne seront pas demain matin à Paris! J'ai le sentiment qu'Emmanuel Macron voudrait nous pousser à la guerre, doucement mais sûrement.» Opposé à l'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne, il déplore la naïveté des Occidentaux qui se sont fait des illusions sur l'efficacité des sanctions infligées à Poutine. Parole d'un officier de la guerre froide Qui dit aussi : «On a laissé croire aux Ukrainiens que grâce aux équipements qu'on leur donnait, ils allaient gagner. La réalité, c'est qu'on a deux pays qui s'affrontent. Moralement, on doit soutenir l'Ukraine. Et l'Europe doit renforcer sa défense pour être crédible.» ?

1960 Naissance à Saumur. 2011 Commandant des opérations spéciales. 2020 Soldat de l'ombre (Taillandier). 2024 Candidat LR aux européennes.

Libération
mercredi 5 juin 2024 885 mots, p. 8,9

FRANCE

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5 juin 2024 - Libération (site web)

Pour Macron, les cérémonies débarquent à point nommé

LAURE EQUY

En visite normande à partir de ce mercredi, le Président veut renvoyer l'image d'une UE fédérée à quelques jours du scrutin européen qui s'annonce difficile pour la majorité.

Le Débarquement, c'est indiscutable, a eu lieu le 6 juin 1944. Et «c'est une date que nous avons plutôt tendance à respecter», ironise-t-on à l'Elysée pour balayer les soupçons de récupération des commémorations à des fins électorales. Qu'y peut-il, Emmanuel Macron, si l'anniversaire du D-Day tombe trois jours avant le scrutin européen ? Qu'y peut-il encore si le message qu'il viendra délivrer colle parfaitement au contexte de ces élections, marquées par l'agression russe en Ukraine et une poussée des nationalistes dans l'Union européenne? Jeudi, à Omaha Beach, où, quatre-vingts ans plus tôt, les barges d'assaut ont déchargé plus de 34 000 soldats américains, le chef de l'Etat rendra hommage, devant le président américain, Joe Biden, son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky, et le chancelier allemand, Olaf Scholz, aux forces alliées, venues par la mer et les airs extraire la Normandie des mâchoires nazies, permettant ensuite au continent de se libérer. Le hasard du calendrier fait bien les choses, et après une campagne, par vent de face, son camp ne compte pas s'en priver.

Concurrence. Tirant sur la corde, Emmanuel Macron s'est invité, jeudi soir, dans les JT de TF1 et de France 2, pour évoquer depuis Caen les dossiers internationaux et, tant qu'on y est, les européennes. Enième intrusion du couple exécutif dans la campagne de Valérie Hayer, qui laisse une impression de «pousse-toi de là que je m'y mette». L'Arcom, régulateur de l'audiovisuel, a averti mardi que «tout ou partie des propos tenus» lors de l'interview présidentielle «pourra être pris en compte» dans le temps de parole de la liste Renew.

Les cérémonies autour de la bataille de Normandie peuvent-elles inverser le cours des courbes? Désespérés de voir leur candidate, Valérie

Hayer, plafonner à 16% dans les sondages, les macronistes estiment que si ça ne fait pas de bien, ça ne fera pas de mal. «Les images seront belles, ça rassurera les personnes âgées qui sont maintenant l'électorat d'Emmanuel Macron», se réjouit un interlocuteur du chef de l'Etat. «Le Président va donner du sens à la construction européenne qui nous permet de vivre en paix depuis soixante-quinze ans. Si ça ne mobilise pas, qu'est-ce qu'il faut ! La campagne des autres s'arrête le 5 juin, pour nous, elle va jusqu'au 7», lâche un colistier d'Hayer qui se régale de voir privés de réplique les adversaires indignés de cette concurrence déloyale.

A un député Renaissance, croisé il y a un an à la célébration du millénaire de l'abbaye du Mont-Saint-Michel, Macron avait confié envisager, pour les 80 ans du Débarquement, un déplacement dans la veine de son «itinérance mémorielle» de 2018 pour le centenaire de la Grande Guerre. Avec la Mission de la Libération, chargée d'organiser le cycle commémoratif, l'Elysée a envisagé un périple de trois jours. Ce mercredi à Plumelec (Morbihan) il doit célébrer le maquis de Saint- Marcel et les premiers parachutistes de la France libre. Puis il se rendra Saint-Lô (Manche), rasé par les bombardements alliés pour gêner les acheminements de renforts allemands, avant de saluer la mémoire des 77 résistants fusillés par les Allemands dans la prison de Caen. Invité, jeudi, au mémorial britannique de Ver-sur-Mer et au cimetière américain de Colleville-sur-Mer, le chef de l'Etat doit présider la cérémonie d'Omaha Beach. Vendredi, avant d'assister à une prise d'armes à Cherbourg, il s'exprimera à Bayeux, en écho aux deux discours du général de Gaulle le 14 juin 1944 et le 16 juin 1946. «Bayeux, c'est le retour de la France et le rétablissement de l'Etat républicain. C'est un message qui fait écho à nos enjeux contemporains», affirme l'Elysée, où l'on se fait fort de «commémorer toutes les mémoires» au fil de ces huit étapes, temps fort d'un «cycle mémoriel» qui s'achèvera cet été avec l'anniversaire du Débarquement de Provence et de la Libération de Paris. Marqué par les récits des exploits des compagnons de la Libération et du commando

Kieffer, Macron a enterré les derniers de ces héros. Il y a un an, en marge des cérémonies à Arromanches, il confiait une mission à Léon Gautier, celle d'être là le 6 juin prochain. Le dernier «béret vert» s'est éteint en juillet 2023.

«Jeunesse». De la panthéonisation de Missak Manouchian à son discours à Dresde, le 27 mai, le Président a pour habitude de coudre passé et présent pour adresser des messages au futur. «L'extrême droite, ce vent mauvais souffle en Europe, réveillons-nous !», prévenait-il dans la ville allemande, sans doute plus à sa place que lorsqu'il se propose de rejouer le débat face à Marine Le Pen. Ses proches ont alors noté que le discours n'était pas que sombre. «Le Président parlait à la jeunesse, il veut installer l'idée d'une Europe positive», relève un ex-ministre qui l'a vu lors de sa visite d'Etat à Berlin et l'a trouvé «optimiste» sur l'issue du scrutin: «Il pense que ce n'est pas joué.» D'où la volonté très macronienne de tenter le tout pour le tout. Et surtout de s'en charger lui-même, espérant encore que dimanche ne soit pas son jour le plus long.

«La campagne des autres s'arrête le 5 juin, pour nous, elle va jusqu'au 7.» Un colistier de Valérie Hayer

Le Monde
Sports, mercredi 5 juin 2024 792 mots, p. 18
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3 juin 2024 - Le Monde (site web)

Le rêve olympique de Thierry Henry confronté à la réalité du foot

Le sélectionneur de l’équipe de France olympique a dû s’adapter à de multiples contraintes au moment d’annoncer sa préliste de 25 joueurs

Mathieu Maine

Thierry Henry en avait conscience, composer son équipe pour le tournoi de football olympique serait un casse-tête. Mais l’ancien attaquant star des Bleus ne s’imaginait sûrement pas devoir à ce point raturer sa partition. Lundi 3 juin, après avoir annoncé une « liste virtuelle élargie » de 25 joueurs pour Paris 2024, le sélectionneur de l’équipe de France olympique l’a verbalisé : il « n’avait plus pris autant de rejets depuis le collège ».

Bien que seul maître à bord de cette équipe, « Titi » n’a pas les pleins pouvoirs. Le tournoi masculin des Jeux olympiques (JO) ne faisant pas partie des créneaux où les règles de la Fédération internationale de football association (FIFA) contraignent les clubs à mettre leurs joueurs à disposition des équipes nationales, ceux-ci ont le droit de refuser de libérer leurs éléments. Ce qui oblige l’entraîneur tricolore à composer, lui qui a expliqué avoir été contraint de « retirer deux joueurs »de sa préliste « vingt-cinq minutes » avant de la dévoiler.

L’objectif de ces Jeux à la maison a toujours été assumé par Philippe Diallo, président de la Fédération française de football (FFF) : permettre à Thierry Henry d’avoir « la meilleure équipe possible ». Et quoi de mieux, pour ce faire, que d’appeler ses meilleurs joueurs ? A l’image du Brésil, en 2016, qui avait fait appel à Neymar pour viser l’or olympique à domicile – mission accomplie, avec un but de la star en finale.

Dans la même logique, Thierry Henry aurait aimé pouvoir compter sur Kylian Mbappé comme l’un des trois « jokers » de plus de 23 ans dans son groupe. Mais le nom du capitaine des Bleus, qui évoluera désormais au Real Madrid, n’a pas franchi ses lèvres, lundi. Se voulant optimiste, mais paraissant désabusé, l’ancien joueur d’Arsenal a assuré « ne pas tirer de trait sur la présence de Mbappé[aux JO] », car il y a « l’espoir que la situation évolue d’ici le 3 juillet », date à laquelle la liste officielle des 22 « olympiens » (18 + 4 réservistes) doit être transmise à la FIFA. Reste que le rêve de Kylian Mbappé de disputer les Jeux chez lui s’éloigne, en dépit des tentatives du président de la République, Emmanuel Macron, de convaincre Florentino Pérez de rendre disponible la star tricolore. Depuis plusieurs semaines, le président du Real a fait savoir que son club ne libérerait aucun Français cet été.

Si Kylian Mbappé était un cas isolé, le quotidien de Thierry Henry serait presque tranquille. Mais depuis des mois, l’entraîneur essuie les refus de nombreux clubs étrangers. Souvent sans explications. « C’est la même sensation que lorsque vous allez parler à quelqu’un, mais vous savez que vous ne pourrez pas argumenter », a-t-il confié. Les Anglais de Chelsea lui ont ainsi dit qu’il ne « pourrait avoir que [Lesley] Ugochukwu », jeune joueur prometteur, mais qu’il devrait faire une croix sur les plus expérimentés Benoît Badiashile et Malo Gusto.

Des nœuds au cerveau que d’autres pays, comme l’Espagne, s’épargnent grâce à une législation obligeant clubs et joueurs à honorer toutes les convocations en équipe nationale. Le député (Les Républicains, Pas-de-Calais) Pierre-Henri Dumont a déposé, lundi 3 juin, une proposition de loi obligeant les clubs à libérer leurs joueurs, mais l’initiative semble bien tardive pour les JO 2024.

« La donne peut changer »

Les équipes de l’Hexagone ne sont pas en reste. Si Thierry Henry a assuré « ne pas avoir encore pris de refus de clubs français », plusieurs d’entre elles ont laissé entendre qu’elles retiendraient leurs joueurs, alors que la saison reprend pour certaines en plein tournoi olympique. Fin mars, Florian Maurice, directeur sportif de Rennes, affirmait ainsi refuser de « se déshabiller pour habiller l’équipe de France », même en année de Jeux à la maison.

Confronté à la réalité du football moderne, l’ancien attaquant des Bleus «[se] réveille chaque jour en regardant si rien n’a changé » sur le marché des transferts, car il est difficile de négocier avec un club dont le joueur est susceptible de changer d’équipe d’ici aux JO. Et là, « la donne peut changer », a soufflé Thierry Henry : «La liste peut évoluer. Ce n’est pas évident car tu ne peux pas préparer quoi que ce soit. » Si tout le football français assure vouloir éviter de revivre la déroute de Tokyo 2021, où une équipe de bric et de broc n’avait pas franchi les phases de groupes, l’horizon de l’équipe olympique est, en tout cas, largement obscurci.

Libération
mercredi 5 juin 2024 2026 mots, p. 12,13

France

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4 juin 2024 - Libération (site web)

Mariage homosexuel A Bègles, la démarche des fiertés

Par Marlène Thomas Envoyée spéciale à Bègles (Gironde)

Reportage

A l'occasion du vingtième anniversaire de la première union homosexuelle, célébrée par Noël Mamère mais invalidée par la justice, retour dans la ville de Gironde, où un couple d'hommes va renouveler ses voeux ce mercredi. Un hommage à ce geste militant, moment précurseur pour les droits LGBT.

I

l se souvient de ses premiers pas dans les rues de Bègles en 2020, de cette sensation de fouler l'histoire, d'en absorber l'énergie. «Dans le bus m'emmenant au lycée où j'allais enseigner, je regardais partout autour de moi et je me disais "mais c'est Bègles", c'était là !» Pablo a 46 ans. Ce mercredi, le Tourangeau d'origine dira oui une seconde fois à Stéphane au sein de la mairie de cette ville industrielle de la banlieue de Bordeaux (Gironde). Un mariage engagé, face aux caméras, après une première cérémonie surprise à leur image avec arrivée en Rosalie et spectacle, célébrée le 25 mai, en présence de leurs familles et amis. C'est sous ces mêmes boiseries, dans la bâtisse héritée d'une famille de morutiers, que vingt ans auparavant le premier mariage

d'un couple de même sexe, celui de Stéphane Chapin et Bertrand Charpentier (depuis séparés), a été célébré en France par le député et maire écolo Noël Mamère. Une étape décisive vers l'adoption neuf ans plus tard de la loi Taubira, ouvrant le mariage et l'adoption aux couples homosexuels.

«Une part d'inconscience» «C'était un mariage normal, pas un mariage arrangé entre militants depuis Paris. Tous les jours des personnes se marient, des riches, des pauvres, des intelligents, des cons. Cela a donné beaucoup plus de force à ce mariage prémonitoire du changement», cadre Chris-

tian Merlette, ancien directeur de cabinet du seul candidat écolo ayant dépassé les 5 % à une présidentielle.

Le fracas de 2004 a, depuis bien longtemps, laissé place au calme à Bègles. Il est difficile

d'imaginer les centaines de manifestants (pro et anti-mariage) amassés devant les grilles en fer forgé de la mairie, de se les représenter barrant chacune des entrées, de mesurer la

CHARENTEMARITIME

GIRONDE Bordeaux

Océan Atlantique

LANDES

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violence homophobe qui s'était exprimée sous les caméras de plus de centaines de journalistes. «L'extrême droite était présente. Philippe de Villiers s'est menotté aux grilles de la mairie en demandant la révocation de Noël Mamère. C'était une hystérie. On a entendu des mots qu'on n'aurait jamais voulu entendre comme "les pédés à Auschwitz"», déroule Christian Merlette. Clément Rossignol Puech, actuel maire de Bègles, faisait, lui, partie des militants appelés en renfort pour assurer la sécurité : «C'était un moment d'intense émotion et de forte pression. Il y a eu quelques échauffourées et des doigts tordus.» Sur les milliers de mariages célébrés à la mairie de Bègles, dont 5 % de couples de même sexe depuis 2013, aucun n'aura autant imprégné ses murs : la porte dérobée par laquelle sont entrés les mariés ; le jardin où Christian Merlette a couru déposer un bouquet de peur qu'une bombe y soit logée ; ce canapé vert en cuir sur lequel Noël Mamère a dormi la veille de la célébration pour ne pas être empêché d'entrer ; la salle exiguë dans laquelle l'édile a prononcé le mariage avec une rare solennité ; le balcon parsemé de riz rose, mais aussi le standard où Stéphane Chapin et Bertrand Charpentier ont fait connaître leur désir d'être mariés et où ont afflué, des semaines durant, des appels insultants. «Je savais que ça susciterait des débats, mais je n'imaginais pas une seconde que ça entraînerait autant de fracas. Quand on prend des risques, il faut avoir une part d'inconscience, sinon on ne le fait pas», appuie Noël Mamère. Cette part d'inconscience a un coût : 4 000 lettres d'insultes, des menaces de mort, une balle envoyée par courrier, des «colis remplis d'étrons» que Christian Merlette a lui-même dû ouvrir. Secrétaire général du groupe écologiste de Marseille, à l'époque conseiller de Noël Mamère, Sergio Coronado acte : «J'ai eu l'impression d'être devenu gay deux fois, quand j'en ai pris conscience, il y a bien longtemps, et au moment du mariage de Bègles par la violence de ces courriers-là.» Ce mariage militant se place au croisement de différentes trajectoires, se nourrissant ou se contraignant : celle de l'avocate Caroline Mécary, du militant de la lutte contre le sida

Daniel Borrillo, du philosophe Didier Eribon qui a publié le Manifeste pour l'égalité des droits dans le Monde ; celle de Noël Mamère (et de son équipe), suspendu un mois de ses fonctions de maire par le ministère de l'Intérieur après la cérémonie ; celle des mariés devenus ivres de cette gloire soudaine et celle du gouvernement, à la manoeuvre pour empêcher un affront à loi. «Une idée brillante de quelques citoyens qui rencontre un politique courageux», résume Caroline Mécary. Face à la levée de boucliers homophobes, l'opposition du gouvernement, la frilosité de la gauche, les associations LGBT + font bloc et adhèrent de façon plus massive au combat pour le mariage. «Certaines associations dénonçaient une norme bourgeoise et ne voulaient pas se conformer aux institutions hétéros. Le mariage de Bègles a permis de nous unifier», commente le chercheur Daniel Borrillo, qui a milité à l'association Aides. Amorcée par le front politique, la bataille se joue ensuite sur le terrain judiciaire. L'objectif ?

Faire trancher la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) pour faire avancer l'égalité des droits, cinq ans après l'adoption du pacs. «Dans le code civil, il n'y avait aucune définition du mariage comme étant l'union d'un homme et d'une femme. Seul un arrêt de la Cour de cassation de 1903 en faisait cette définition», note l'avocate des mariés, Caroline Mécary, qui a accompagné la procédure judiciaire de l'annulation du mariage en première instance, jusqu'au rendu de l'avis de la CEDH en 2016.

«Aller plus loin» Il est facile de mesurer l'héritage de cet acte de désobéissance civile à l'aune de son poids politique, de son effet d'accélérateur vers l'adoption neuf ans plus tard de la loi Taubira. «Avec le mariage, c'est l'adoption qui s'ouvre, c'est l'entrée des familles homoparentales, adoubées par le droit. Cela a permis ensuite d'aller plus loin et de demander l'ouverture de la PMA», poursuit Caroline Mécary. Mais «le retentissement de ce courage politique», que salue Christian Merlette, s'apprécie également à la lumière de l'empreinte individuelle que ce dernier

DORDOGNE Bègles

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a laissée. «Enfant, j'ai vite compris que je n'avais pas le droit d'être moi. Il y a vingt ans, alors que j'étais en train de m'assumer, c'était un réel espoir. Je me disais "un jour, j'aurais peut-être le droit de faire comme eux" ou en tout cas j'aurais le droit d'exister», se souvient Pablo, le sourire dans la voix. Originaire de

Franche-Comté, son futur mari Stéphane, 41 ans, ne «s'était pour sa part pas découvert homosexuel» en 2004. «Je ne comprenais pas pourquoi cela faisait polémique.» Son regard est désormais plus aiguisé : «Je suis fier d'habiter à Bègles. Cette ville est imprégnée de l'action de Noël Mamère.» Les habitants de cet ancien bastion communiste gardent une mémoire vive de ce tourbillon médiatique, en pleine fête de la morue, de ce clivage qui ne se souffle désormais plus qu'à bas mots. Sur le marché de Bègles, il y a bien cet homme qui soupire à notre question, cette dame âgée qui se fend d'un «quel clown !» en direction de l'ancien maire, mais la plupart saluent un acte précurseur. Piments vacillant aux oreilles, Odette insiste : «J'ai 78 ans et je ne changerai pas d'avis. Je suis pour la liberté, qui est-on pour décider qui a le droit d'aimer qui ? Qui a le droit de se marier ? C'est une fierté qu'on ait fait ça à Bègles.» Casquette de la Coupe du monde de rugby vissée sur le crâne, Bernard regrette que ce mariage ait été terni par la condamnation pour vol, quelques années plus tard, du couple. «Il n'empêche que Noël Mamère a mis la lumière sur la mairie, en montrant son ouverture d'esprit», estime ce Béglais de 72 ans. Saluant un «acte visionnaire», le patron du bistrot de quartier le Pénalty, Nordine Kaci, nuance dans un sourire : «La vraie fierté d'un Béglais, c'est le titre de champion de France de rugby en 1991.» Deux passages piétons arc-enciel, noircis par le ballet incessant des voitures, sont venus sceller cet héritage en face de la mairie. «Ils ont été dégradés une seule fois, avant l'inauguration. Depuis, ils restent parfaits», se rassure le maire, Clément Rossignol

Puech, comme un signe que les temps auraient changé. Faire vivre l'héritage du mariage de Bègles, c'est aussi pour l'ancien chercheur au CNRS s'inscrire dans «la culture politique» impulsée par Noël Mamère. «Je tente actuellement d'obtenir une expérimentation de la consommation de cannabis et les gens font le lien avec le mariage. Ils se disent qu'un maire écolo peut faire avancer des questions

sociétales, peut être précurseur. A la différence que, sans autorisation, je ne vais pas risquer de tomber pour trafic de drogue», lâche-t-il dans un rire. Cette démarche n'a pas échappé au patron du restaurant Fellini, Stefano Rossini : «Bègles est un gymnase des idées, où les gens s'entraînent à des idées s'apprêtant à devenir des faits de société.» Clément Rossignol Puech envisage également de se saisir du sujet du mariage pour tous, en appelant à en combler certaines lacunes. «Il faudrait réécrire les articles du code civil du mariage, axés exclusivement sur la parentalité et très hétéronormés avec des "père, mère". Les maires peuvent servir à faire évoluer le droit», projette-t-il. Lors de la cérémonie de mariage symbolique de Pablo et Stéphane le 25 mai, la copie avait été révisée. Une liberté que l'édile ne pourra pas s'accorder le 5 juin, faute de voir l'union frappée de nullité.

«Votre mariage est banal» Cette fois-ci, aucun dispositif de sécurité n'a été prévu. «On va faire attention, mais on n'est pas inquiets», assure Clément Rossignol Puech. Les futurs époux pondèrent cette décontraction. «Dans la rue, on ne s'embrasse pas comme on veut. On ne se donne pas la main, non plus, comme on veut. Cela dépend de l'endroit où nous sommes», déplore Pablo. Le dernier rapport de SOS homophobie publié mi-mai 2023 fait état d'une augmentation de 28 % des agressions physiques. «Je pensais très sincèrement que le mariage de Bègles contribuerait à faire reculer l'homophobie, malheureusement elle est toujours bien présente. Toutefois, la loi Taubira a contribué à banaliser le mariage des couples de même sexe», distingue Noël Mamère. Installé dans son restaurant cossu de Bègles, le Chiopot, Guy Viel assume avoir fait partie du camp des «contre». Si la question de la filiation le «gêne toujours», cet octogénaire a fait du chemin. «Il faut savoir être dans le temps, on ne peut pas être dans l'oppression d'une tendance qui monte. Il faut évoluer.» Le souvenir du deuxième mariage d'un couple de même sexe célébré est presque aussi vif que le premier pour Noël Mamère. Nous sommes en juillet 2013. «Il y avait les deux témoins, un photographe de la famille et personne d'autre. Je leur ai dit, "vous voyez, aujourd'hui, votre mariage est banal. Il n'y a pas de bruit, pas de fureur, pas de clameur, pas de

caméra. Vous êtes dans la société. C'est ce que je voulais."» Conscients que cette quiétude a été acquise de haute lutte, Pablo et Stéphane ne recherchaient pas la lumière. «Ce mariage le 5 juin, c'est un engagement citoyen. On le fait pour nous, nous avons un projet d'adoption au Brésil, mais aussi pour les jeunes, afin de leur montrer qu'ils peuvent avoir de beaux moments de vie, un mariage, une vie commune, et atteindre une espèce de normalisation du couple», espère Stéphane. De quoi se faire à leur tour passeurs d'espoir.?

LIBÉ.

FR

Le mariage de Bègles, une étape décisive vers le mariage pour tous La première union entre deux hommes en 2004, invalidée par la justice, va alimenter la machine politico-médiatique. Le 23 avril 2013, la loi Taubira est adoptée. Analyse à lire sur notre site.

Libération
mardi 4 juin 2024 964 mots, p. 14

Expresso

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3 juin 2024 - Libération (site web)

«Antisémitisme résiduel» : Mélenchon «fait exprès de créer du doute»

Par Charlotte Belaïch

Au lendemain d'une nouvelle provocation du chef de file des insoumis sur son blog, les responsables de gauche oscillent entre dénonciation frontale et volonté de ne pas «rentrer dans [son] jeu».

Sur sa route, Jean-Luc Mélenchon a perdu de nombreux compagnons, aujourd'hui pétris d'interrogations. «Où va-t-il s'arrêter ?» «A-t-il pu à ce point changer?» «Peut-on devenir antisémite à 70 ans ?» Le leader insoumis enchaîne les polémiques, de plus en plus vives et fréquentes. «Contrairement à ce que dit la propagande de l'officialité, l'antisémitisme reste résiduel en France», a-t-il écrit dans un billet de blog publié dimanche. «Le rayon paralysant abusif de l'accusation d'antisémitisme est désormais sans effet», poursuit-il. «Pourquoi minimiser les actes antisémites quand tout indique qu'ils explosent?» lui a répondu le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure. Selon les chiffres du gouvernement, 366 faits antisémites ont été recensés au premier trimestre 2024, une hausse de 300 % par rapport aux trois premiers mois de l'année 2023.

«Radié». Tout à sa stratégie de la «conflictualité», l'ancien candidat à la présidentielle a jalonné la campagne européenne de controverses. En meeting à Toulouse samedi, il a ainsi fait état de «témoignages de gens radiés des listes électorales», injectant du doute dans le débat public sans donner plus de détails. «Pourquoi les professions de foi n'arrivent pas dans les quartiers populaires ? Pourquoi sont-elles posées sur le bord des boîtes aux lettres quand ce n'est pas directement dans la poubelle?» a-t-il encore interrogé sans appuyer ses propos sur des faits. Son propos sur l'antisémitisme «résiduel» s'inscrit dans une nouvelle rhétorique mélenchoniste. «L'accusation d'antisémitisme est devenue vide de sens et purement politicienne depuis qu'elle a été utilisée aussi abusivement, déjà par le Premier ministre israélien Nétanyahou et ses relais politiques en France», écrivait-il déjà dans un communiqué publié le 13 mai. Manière de rendre inopérante toute éventuelle critique de ses propos en accusantl'adversaire d'instrumentaliser l'antisémitisme

du

L'ancien socialiste -jamais condamné en justice sur ce sujet- dénonce ainsi un «rayon paralysant» depuis qu'il est accusé - la première fois en 2011- de propos a minima douteux, convoquant par exemple en 2020 le mythe du peuple déicide en affirmant que Jésus avait été mis sur une croix par «ses propres compatriotes» ou déclarant, deux ans plus tard, qu'Eric Zemmour «reproduit beaucoup de scénarios culturels [du judaïsme]» qui sont «on ne change rien à la tradition, on ne bouge pas». Depuis le 7 Octobre, la pile des dossiers polémiques grossit, de son refus d'employer le terme de «terroriste» pour qualifier le Hamas jusqu'à ses propos sur la marche contre l'antisémitisme organisée par Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher, synonyme selon lui de «soutien inconditionnel au massacre» à Gaza. «Il sait très bien ce qu'il fait, il fait exprès de créer du doute», juge un ancien proche.

jour

Le député PS Jérôme Guedj est probablement celui qui a été visé le plus clairement. Fin avril, Jean-Luc Mélenchon a conspué celui qui a partagé sa vie politique pendant des années -Guedj a fait partie de ses très proches au PS-, l'accusant d'être ambigu sur le conflit israélo-palestinien, «un signe dans son milieu de fanatisme». «L'intéressant est de le voir s'agiter autour du piquet où le retient la laisse de ses adhésions», écrivait-il dans un texte publié sur un site -linsoumission.fr- lié à LFI. «Tout pue dans les formulations. Pour la première fois dans ma vie politique, on me renvoie à mon judaïsme», avait réagi Guedj dans le Monde. Celui qui avait mis en cause «les idiots utiles des terroristes du Hamas qui les exonèrent en relativisant au nom de l'impasse politique du conflit israélopalestinien, de la poursuite de la colonisation, de Nétanyahou» juste après l'attaque meurtrière du 7 Octobre, est régulièrement attaqué par les troupes insoumises. Fin avril, la députée LFI Alma Dufour lui avait ainsi reproché une «position qu'on peut qualifier de sioniste», comme si la défense d'un Etat juif était douteuse si ce n'est honteuse. «C'est grave, une telle méconnaissance», se désolait une élue de la galaxie insoumise. «Oui, je suis un sioniste propalestinien, c'est-à-dire un défenseur de la solution à deux Etats», avait alors dû rappeler Jérôme Guedj. «Chaos». Depuis le début de la campagne, voyant la liste de Raphaël Glucksmann faire la course en tête de la gauche, les insoumis ciblent aussi le chef de file choisi par les socialistes, en l'accusant d'ambiguïté sur Gaza, en dépit de toutes ses prises de position. Mélenchon et les siens pensent ainsi consolider leur base électorale et rendre l'union de la gauche impossible. Le leader insoumis y parvient manifestement, mais à quel prix ? «On joue avec le feu», regrette un élu local proche des insoumis. Les socialistes tentent d'éviter le face-à-face contre les insoumis mais certains déplorent un discours qui infuse dangereusement. «Sur les marchés, on me dit que Glucksmann est un allié d'Israël», raconte un député. Début mai, la tête de liste, fils d'un orphelin de la Shoah, avait fait état de «messages de haine reçus par milliers -très souvent à connotation antisémite», un «climat de violence» selon lui «entretenu par des politiques reconvertis en ingénieurs du chaos». En mars, Emma Rafowicz, présidente des Jeunes socialistes et candidate PS aux européennes, avait aussi dénoncé dans Libé des attaques et menaces en raison de ses origines juives et de l'engagement de son oncle, porte-parole de Tsahal, émanant selon elle en partie de sympathisants insoumis. Et ce, alors qu'elle condamnait le massacre à Gaza, tout en appelant à la libération des otages israélien, et prônait la solution à deux Etats. «Pourquoi Glucksmann est-il visé alors qu'il appelle au cessezle-feu ?» interroge un proche qui juge que l'écosystème insoumis «essentialise» et prévient : «Raphaël refuse d'être assigné, il ne rentrera pas dans ce jeu-là.» ?

L'histoire du jour

Libération
mardi 4 juin 2024 2532 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT

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3 juin 2024 - Libération (site web)

CNews La mécanique bien rodée du mégaphone de l'extrême droite

Par CHARLOTTE CHAFFANJON

ENQUÊTE

La chaîne d'info en continu, qui depuis mars faisait jeu égal avec sa concurrente BFM TV, vient de la dépasser pour décrocher une première place historique. En coulisses, autour d'une brochette de célébrités dont Pascal Praud, une dynamique au service des idées les plus réactionnaires.

«C'

est une déflagration, je ne sais pas si vous vous rendez compte de la puissance de la chaîne!» fanfaronnait il y a quelques jours Pascal Praud en coulisses. Il pressentait alors ce qui a été officialisé lundi: pour la première fois depuis la création de CNews en 2017 sur les ruines d'iTélé, ses audiences dépassent celles de BFMTV sur une durée d'un mois. Selon Médiamétrie, le canal de Vincent Bolloré a réalisé 2,8% de part d'audience pour le mois de mai, contre 2,7 % pour BFM TV. A titre de comparaison, l'audience à la création de la chaîne, il y a sept ans, était en moyenne de 0,6 %. Champagne dans la rédaction, d'autant plus que dans le même temps, la chaîne commence à communiquer sur ses premiers bénéfices.

L'animateur de l'Heure des pros plastronne d'autant plus qu'il sait que le petit milieu médiatique et politique dont il cherche depuis si longtemps la reconnaissance lui attribue une bonne part du mérite. Le voilà décrit par ceux que Libération a interrogés comme «le pilier», le «seul qui a fait de son nom une vraie marque» et encore «le roi du pétrole». Derrière ces mots laudateurs, des chiffres encore. Depuis janvier, entre 20 heures et 21 heures, à l'Heure des pros, CNews rameute en moyenne 813 000 téléspectateurs devant leurs téléviseurs, soit 4 % des parts de marché. Derrière, BFM TV pointe à 219 000, soit 1,1 % des parts de marché (et vient de recruter Eric Brunet pour tenter de remonter la barre à partir de septembre), LCI 176 000 et 0,9 % et France Info 92 000, soit 0,5 %.

Mais dans un climat qui pèse lourd, à quelques jours des européennes, la très grande majorité des connaissances de l'animateur, collègues, excollègues, politiques, conseillers politiques, mais aussi celles d'autres vedettes de CNews, nous ont réclamé l'anonymat. Comme si l'odeur de soufre dégagé par ce succès était trop puissante. «Pascal a acquis un pouvoir, une puissance médiatique et une influence impressionnantes», murmure donc cet ancien confrère, quand ce salarié de la concurrence qui l'a côtoyé tranche: «Il est pour moi aujourd'hui l'un des plus importants influenceurs de l'extrême droite.»

«Influence délétère» Le volet flatteries ne dérange pas Praud. Mais être catalogué à «l'extrême droite», lui qui affirme devant Libération «ne pas être militant» et être même «progressiste sur certains sujets comme la GPA ou Aya Nakamura», s'en insurge : «L'extrême droite, ça n'existe pas enfin! Ce qu'on fait, c'est simplement une télé incarnée. Pascal Praud serait d'extrême droite? Et Laurence Ferrari [à la tête de l'émission Punchline, ndlr] serait d'extrême droite aussi? Sonia Mabrouk [intervieweuse politique maison] serait d'extrême droite? Mais ces gens sont fous !» Une rhétorique à la limite du sophisme adoptée par toutes ces têtes d'affiche du groupe qui s'acharnent à présenter CNews comme une chaîne d'information lambda. Il faut se souvenir du sort réservé à Pap Ndiaye, alors ministre de l'Education nationale et cible permanente de la droite radicale, qui avait déclaré en juillet que cette fréquence était «très clairement d'extrême droite». Ferrari était illico montée au créneau par un édito menaçant: «Les conneries, c'est comme les impôts, à la fin on finit toujours par les payer», entraînant un véritable raid sur les réseaux sociaux. En coulisses, le ministre soupirait : «Bolloré, c'est un truc central et je n'insisterai jamais assez sur l'influence délétère qu'il a sur la vie politique française. Ça me fait vraiment penser au rôle de Rupert Murdoch [magnat des médias, notamment propriétaire de Fox News] dans l'élection de Donald Trump.» Sonia Mabrouk, elle, s'était défendue de cette même accusation en septembre lors d'un accrochage avec le député insoumis Alexis Corbière qui estimait que la chaîne relayait «des thématiques d'extrême droite», lui reprochant d'être «dans la caricature». Mais en réalité, comment qualifier autrement la désormais première chaîne d'information de France, reprise en main brutalement par Bolloré en 2016, dont Emmanuel Macron estimait après sa réélection en 2022 qu'il avait «un projet politique» ? Une chaîne qui a servi de rampe de lancement vers une candidature présidentielle à Eric Zemmour ? Une chaîne dont les téléspectateurs votent nettement plus à l'extrême droite que la moyenne des Français (lire page 4)? Une chaîne qui accueille la fine fleur des éditorialistes réactionnaires pour débiter un discours identitaire radical ? Une chaîne boycottée par une partie de la gauche et perçue comme un refuge réconfortant pour la droite dure, un écrin où on peut «tout dire», de Marion Maréchal estimant que la GPA est une pratique «monstrueuse et honteuse» à la députée Renaissance Maud Bregeon qui y établit un «lien» entre insécurité et immigration? Une chaîne sur laquelle on ne compte plus les théories complotistes soutenues lors du Covid, les dégagements climato- sceptiques, les sorties racistes, les condamnations par la justice, les amendes par l'Arcom? A tel point que des voix s'élèvent contre le renouvellement de sa fréquence TNT parle gendarme de l'audiovisuel et du numérique - ce dernier se penchera sur son cas le 15 juillet.

Guidé par ses intuitions Ce qu'en dit Vincent Bolloré luimême ? «CNews délivre la vérité», a tranché le patron le 13 mars, formule déballée lors de son audition par la Commission d'enquête parlementaire consacrée à la pluralité dans les médias. Ce jour-là, au sujet de la polémique déclenchée par l'émission En quête d'esprit au cours de laquelle l'IVG était présentée comme «la première cause de mortalité dans le monde», il estimait que «se heurtent deux libertés»: «la liberté des gens à disposer d'eux-mêmes» et «la liberté des enfants à vivre». Une commission d'enquête qui a aussi auditionné le 29 février la brochette de célébrités de la chaîne, Praud, Mabrouk et Ferrari, à qui il faut ajouter Christine Kelly qui présente

Face à l'info. Eux qui ont offert à CNews une forme de respectabilité, présentant tous des CV dont aucune ligne ne laissait présager il n'y a pas si longtemps encore un tel engagement dévot. Durant des années, Pascal Praud, journaliste sportif, incarnation de l'émission culte de RTL On refait le match, a réclamé à ses boss successifs d'élargir son champ d'action. Etre cantonné au foot ne lui suffisait pas. C'est en 2016 qu'il aperçoit enfin une ouverture. La chaîne iTélé est alors sens dessus dessous après l'arrivée de Vincent Bolloré et le parachutage d'un certain Serge Nedjar à la direction de l'information. Ce dernier, soldat du patron de Vivendi, grenouillant dans le groupe depuis un moment, se met illico à appliquer les consignes qu'il reçoit de celui qu'il nomme «VB» -remettre de l'ordre au milieu du bazar, écarter les éléments réfractaires à la nouvelle ligne - et qui, huit ans plus tard, se dit «toujours flatté» de l'avoir chaque jour au téléphone.

Praud harponne donc Nedjar et lui vend son projet d'une émission de débats autour de sa personne et, surtout, guidé par ses intuitions comme unique ligne éditoriale. Les grévistes sont en train de se transformer en démissionnaires, il faut bien remplir la grille des programmes. C'est un oui. Au départ, Praud lui-même n'en revient pas d'être parvenu à ses fins. Il garde la tête froide tant que les audiences sont confidentielles, au point d'ironiser sur les multiples desiderata de Vincent Bolloré dans son dos en l'appelant, rigolard, «Papa» : «Papa veut ci», «Papa veut ça». Ses connaissances le perçoivent tout juste comme de droite, certes, catho comme le patron, oui, «un mec gentiment conservateur» en somme. Mais en rien un idéologue. Dix ans plus tard, l'homme a considérablement gagné en assurance à mesure que ses audiences ont grimpé -et qu'il a gagné en influence.

Sa méthode? Sur le fond, Pascal Praud se vante tout simplement d'être le porte-voix de la «France profonde», de capter l'air du temps. Ce qui lui permet de faire «monter» tel ou tel sujet, de façon souvent anxiogène, des heurts à Cachan au drame de Crépol lorsque ce ne sont pas les punaises de lit qu'il parvient à lier à l'immigration. «Il dicte les sujets dont on parle à la machine à café», loue le conseiller mémoire du président de la République, Bruno Roger-Petit, interlocuteur régulier de l'animateur. En guise d'exemple de son flair, Praud raconte ainsi à qui veut l'entendre ce jour où il a vu deux femmes voilées sur la plage de La Baule, station balnéaire huppée où il passe la plupart de ses vacances. Il a alors eu une épiphanie : selon lui, la société multiculturelle tiendrait de l'impasse.

L'animateur s'est aussi rendu incontournable par un réseautage actif, activité plutôt classique au vu de ses responsabilités mais qu'il pratique comme un sport de haut niveau. Entre la préparation de ses émissions et le temps considérable qu'il passe à l'antenne de CNews et d'Europe 1 (sans compter sa chronique en majesté dans le JDD version Bolloré), il n'accorde pas une minute à l'oisiveté. Praud adore les patrons et les puissants en général. Alors il les appelle régulièrement, au point que certains ont fini par cesser de décrocher. D'autant plus qu'avec les boss des médias, c'est toujours un peu la même rengaine. Il délivre ses conseils sur ce qu'il ferait mieux qu'eux, dégaine des critiques contre ceux qui lui font face. Tel chroniqueur est jugé «nul», tel animateur «sans charisme»: «Il vendrait des clous chez Bricorama, ce serait pareil !» Praud, qui se vante de n'avoir absolument rien à cacher, fait ses remarques parfois directement à l'antenne. Quotidien ou C à vous sont des cibles privilégiées, qu'il perçoit comme des parangons de la bienpensance.

Jean-Philippe Baille, directeur de France Info et par ailleurs son ancien chef à RTL, en a publiquement pris pour son grade pour avoir renvoyé le journaliste Jean-François Achilli, à qui la station publique reprochait d'avoir collaboré avec Jordan Bardella sur son projet d'autobiographie : «Jean- Philippe Baille, il n'est rien à France Info, il ne sert à rien !» s'emballait Praud devant les caméras. Il appuyait d'ailleurs hors antenne : «Moi je le connais Jordan, il n'est pas du tout comme on dit qu'il est, fasciste ou raciste.» Ce qui est sûr, c'est que Vincent Bolloré sait récompenser les bonnes volontés. Laurence Ferrari en sait quelque chose. En 2016, lors de la fameuse grève, la présentatrice a opté pour le camp de la direction. Elle est depuis à la tête de sa propre émission, Punchline, et verse dans le journalisme d'opinion à coups d'éditos tranchés. «Je ne peux plus me taire. Je dois parler en MON nom, au nom de Laurence Ferrari», racontait-elle ainsi à Télérama en février (la demande d'entretien de Libération est restée sans retour). C'était après avoir animé la conférence de presse d'Emmanuel Macron d'une question qui ressemblait tellement à un billet d'humeur que le Président l'avait tournée en dérision. Peu importent les moqueries : sa pugnacité et sa persévérance ont été remarquées par son employeur. D'abord, Laurence Ferrari a pris la tête du service politique de Paris Match, dont elle rêvait de gagner également la direction. Las, le titre vient d'être racheté par Bernard Arnault via LVMH. Pas d'inquiétude! L'animatrice prendra la présidence du nouvel «hebdomadaire d'information» du groupe, JDNews, qui sera chargé de concurrencer à partir du mois de septembre Paris Match. «Ce magazine s'adressera aux lecteurs qui veulent entendre parler de la France fière, qui ont soif de liberté d'expression et qui souhaitent lire des articles autour de l'excellence du modèle français», a détaillé dans le Figaro la présidente de Lagardère News, Constance Benqué.

«De la lumière et de l'argent» Alors, certes, il arrive en privé à Serge Nedjar de dire, non sans une pointe de condescendance : «Laurence, on en a fait une star.» Mais ce petit monde ne loupe jamais une occasion de trinquer ensemble. Comme le 10 mars, soir de fête à l'Olympia, salle de spectacle du groupe Vivendi. Dans la loge VIP se pressent ce même Nedjar aux côtés de Vincent Bolloré, le directeur général de Canal +, Gérald-Brice Viret, ou encore la journaliste politique Catherine Nay. Pour rien au monde aucun d'eux n'aurait loupé le concert de Renaud Capuçon, violoniste star et époux de Ferrari. Reste une question. Comment Praud, ex-journaliste sportif, ou Laurence Ferrari, à la tête au fil de sa carrière d'émissions cultes comme 7 à 8 et Dimanche +, un temps présentatrice du 20 heures de TF1, sontils devenus des soldats du bollorisme? Les réponses de ceux qui les connaissent bien vont toutes dans le même sens. «Un milliardaire d'extrême gauche serait arrivé avec le même projet politiquement inversé, ils auraient tous adhéré», assure un ex-journa- Suite page 4

Suite de la page 3 liste de CNews. Un pilier d'une autre chaîne analyse: «Bolloré leur a assuré des postes et de la lumière, de l'audience et de l'argent, ils ont plongé. Leur façon de s'adapter à sa pensée, au passage globalement majoritaire dans le pays, c'est de l'opportunisme total.» Un autre ex du groupe balance : «Ils ont fait allégeance.» De fait, le groupe est réputé pour très bien payer ses journalistes et la fidélité y est récompensée. Une carte de presse d'une trentaine d'années, restée un petit moment sein de la chaîne après la grève, affirme avoir vu son salaire annuel monter à 90 000 euros brut par an, incluant des primes, sans forcément de justification, pouvant aller jusqu'à 10 000 euros net.

«Enjeux du mercato» De quoi imaginer aisément que les têtes d'affiche plus âgées et anciennes n'ont pas de souci de ce côté-là. Ce qui n'empêcherait pas quelques tensions. Il y aurait ainsi de l'eau dans le gaz entre CNews et son intervieweuse politique Sonia Mabrouk, affirment plusieurs sources bien informées.

«La dernière fois que j'ai parlé de Sonia avec Serge Nedjar, ça sentait le clash [ ]. Elle a manifesté de l'inquiétude sur ce que devient la chaîne», glisse un interlocuteur régulier du directeur de CNews. «Elle dit à qui veut l'entendre que Bolloré l'énerve», abonde un conseiller politique. Une rumeur persistante veut que l'intervieweuse ait été démarau chée par Rodolphe Saadé pour intégrer BFMTV qu'il vient de racheter, ce que démentent les dirigeants de la chaîne d'Altice, qui savent en revanche que CNews lorgne du côté de chez eux. Et plus précisément le couple médiatique formé par Olivier Truchot et Alain Marschall, qui à ce stade aurait décidé de rester sur la rivale. En cette période de prémercato déjà intense, il n'en faut pas plus pour tendre le climat. En congé maternité, Sonia Mabrouk a assuré à Libération être «très loin des considérations d'audience en ce moment.

Et encore plus des enjeux du mercato de la rentrée». Elle poursuit néanmoins sa chronique dans le JDD. L'an passé, Nicolas de Tavernost, encore à la tête du groupe M6, proposait à Pascal Praud de rapatrier l'Heure des pros sur sa chaîne pour une quotidienne matinale. L'animateur a apprécié mais décliné : «Le groupe peut allonger plus d'argent pour moi que pour Julien Courbet et Laurent Ruquier ! Mais je ne peux pas faire ça à Serge et à Vincent», s'était-il félicité. On ne trahit pas «Papa» comme ça. ?

Le Figaro, no. 24814
Le Figaro, mardi 4 juin 2024 794 mots, p. 8

International

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3 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Royaume-Uni : Keir Starmer accusé de « purges » par la gauche du Labour

Le chef du Parti travailliste, donné gagnant aux législatives, s'attaque à l'immigration après des oeillades aux entreprises.

de La Grange, Arnaud

Les grands mots ont été lâchés. L'aile gauche du Parti travailliste a accusé la direction de « purges » , à l'approche des élections générales qui se tiendront dans un mois. Le recentrage du parti par Keir Starmer ne se fait pas sans turbulences. Mais celui-ci, donné comme futur premier ministre par tous les sondages, entend garder le cap.

Cette nouvelle crise interne s'est cristallisée autour de « l'affaire Abbott ». Députée sortante et figure de la gauche du parti, Diane Abbott avait accusé la semaine dernière la direction du Labour de lui interdire de se présenter sous ses couleurs pour les législatives du 4 juillet. Après deux jours de flottement, Keir Starmer a finalement déclaré que la députée était « libre » d'aller au combat électoral pour le parti. Diane Abbott a aussitôt annoncé qu'elle se présenterait dans sa circonscription londonienne. La députée de 70 ans a aussi démenti des affirmations de la presse selon lesquelles le parti lui aurait proposé - ainsi qu'à d'autres députés - un siège à la Chambre des lords, si elle acceptait de renoncer à se présenter aux législatives.

Diane Abbott avait été la première femme noire élue à la Chambre des communes en 1987. Il y a un an, elle avait été suspendue du groupe parlementaire travailliste après avoir publié une lettre polémique sur le racisme dans The Observer. Diane Abbott y affirmait que les Juifs, les Irlandais et les gens du voyage étaient « sans aucun doute victimes de préjugés » , mais « pas soumis toute leur vie au racisme » , contrairement aux personnes noires. Face aux réactions indignées, la députée était revenue sur ses propos. Elle a été réintégrée au groupe parlementaire la semaine dernière.

L'épisode a brouillé les premières annonces de campagne travaillistes. Et réveillé des dissensions toujours vives, alors que Keir Starmer continue de recentrer le parti. Depuis son arrivée à la tête du Labour il y a quatre ans, il a entrepris de tourner la désastreuse page Corbyn, conclue par une claque historique aux élections de décembre 2019. Très à gauche, Jeremy Corbyn avait laissé prospérer l'antisémitisme dans la formation. Après le 7 octobre, Starmer a condamné fermement les actes terroristes du Hamas - qualifié en son temps « d'ami » par Corbyn - et réaffirmé le droit d'Israël de défendre son peuple. Ce positionnement sur Gaza a entraîné de profondes déchirures au sein du parti. À l'automne dernier, Starmer a donné un nouveau coup de barre vers le centre en faisant monter la mouvance libérale du parti dans son équipe. Le mouvement Momentum, qui regroupe les fidèles de Corbyn, a raillé ce nouveau cabinet fantôme, « le plus blairiste depuis Tony Blair »...

Depuis, le Labour multiplie les signes sur sa « mue ». La semaine dernière, Rachel Reeves - appelée à devenir ministre des Finances en cas de victoire - a assuré que le Labour était le « parti naturel des entreprises ». « Il y a quelques années, vous ne vous seriez pas attendus à entendre ces choses de la part du Labour » , a-t-elle déclaré lors d'un discours prononcé chez le motoriste aéronautique Rolls-Royce, dans le centre de l'Angleterre. Le même jour, 120 personnalités économiques - dont les dirigeants actuels et anciens de la banque JPMorgan ou d'Aston Martin - avaient apporté leur soutien au Labour dans le Times.

La sécurité nationale en priorité

Sur un autre front, Keir Starmer vient pour la première fois de promettre de faire baisser les chiffres de l'immigration, mordant sur le cheval de bataille des tories. « Je contrôlerai nos frontières et ferai en sorte que les entreprises britanniques soient aidées à embaucher en premier des Britanniques » , a-t-il promis dans un entretien avec The Sun. Le chef du Parti travailliste ne s'est pas privé de dire que les conservateurs avaient échoué dans ce domaine. L'immigration nette s'est élevée à 685 000 personnes supplémentaires en 2023, soit le deuxième niveau le plus élevé après le record de l'année précédente (764 000 personnes). En revanche, Starmer veut abandonner le projet très controversé des conservateurs d'envoyer vers le Rwanda des migrants en situation irrégulière.

Keir Starmer a aussi voulu rassurer sur la défense. Ce lundi, il a affirmé que la sécurité nationale était une priorité et « la question la plus importante de notre temps ». Il s'est engagé à maintenir à niveau la dissuasion nucléaire du pays. Là encore, il s'agit de montrer que le parti a changé depuis Corbyn, peu porté sur la défense, favorable à un désarmement nucléaire et ambigu sur l'Otan.

La Croix, no. 42935
Séquence, mardi 4 juin 2024 605 mots, p. 22,23

Promoteur de l’Europe des solidarités

Bernard Gorce

Younous Omarjee

Président de la commission du développement régional du Parlement européen

Proche de Jean-Luc Mélenchon, l’eurodéputé né à La Réunion s’est illustré par son sens du dialogue pour faire jouer la solidarité des territoires européens durant les crises sanitaire ou énergétique.

« Comme je suis en campagne, je vais me permettre un manque de modestie. Je me suis engagé à 100 % et je suis fier d’avoir fait avancer la plus grande politique de solidarité de l’Union européenne. » Malgré la fatigue d’un voyage retour de Guyane, le député LFI sortant Younous Omarjee, 54 ans, ne minore pas son enthousiasme quand il retrace son aventure européenne.

En 2019, le Réunionnais devient le seul député du groupe de la gauche (GUE-NGL) à présider une des 20 commissions du Parlement européen. Et pas n’importe laquelle : celle du développement régional, qui gère le premier budget européen – devant celui de la politique agricole (PAC). L’enveloppe de 392 milliards d’euros prévu pour la période 2021-2027 est destinée à alimenter les programmes de soutien aux territoires en fonction de leur niveau de richesse. « C’est au fond une politique de gauche, et la première réponse face aux poussées nationalistes. »

Son mandat a été marqué par des crises qui ont poussé l’Union à multiplier ses interventions. D’abord le soutien aux régions affectées par le Brexit. Ensuite, des programmes d’aide durant la crise du Covid puis dans le cadre de la relance de l’économie après la pandémie. Enfin, les mesures prises pour atténuer l’inflation des prix de l’énergie après l’invasion de l’Ukraine. « Quand, par exemple, la région Paca attribue un chèque de 300 € aux ménages modestes pour leurs factures de chauffage, c’est grâce aux budgets votés par notre commission. Durant cinq ans, on a su dépasser les approches partisanes, agir dans un esprit de neutralité et de solidarité. »

Engagé à gauche depuis ses années lycée, Younous Omarjee a d’abord été assistant parlementaire du sénateur puis député européen communiste Paul Vergès. Il est élu une première fois en 2014 sur une liste de formations ultramarines lors d’un scrutin qui reposait encore sur des circonscriptions régionales. Au Parlement européen, il apprend à travailler avec Jean-Luc Mélenchon, dont il rejoint la liste LFI en 2019.

Cette année-là, il devint le premier ultramarin à présider une commission parlementaire, ce qui n’est, souligne-t-il, encore jamais arrivé au Sénat ou à l’Assemblée nationale. « L’Europe s’est débarrassée du rapport colonial, j’y suis un député comme un autre », témoigne celui qui s’est battu pour défendre la cause des « régions ultrapériphériques »(les RUP), c’est-à-dire les outre-mer français mais aussi les Canaries (Espagne), Madère et les Açores (Portugal).

Après cinq ans de combat, il a notamment obtenu un financement de l’Union pour le renouvellement des flottes des petits pêcheurs des îles. « L’outre-mer a besoin de l’Europe, mais l’outre-mer est aussi un atout pour elle : qu’on pense à la Guyane pour les lancements de fusée. »Cette conviction, il doit plus que jamais la défendre : « Les regards se détournent du Sud vers l’Est de l’Europe. Avec la reconstruction de l’Ukraine, une politique de défense amplifiée, quelles seront les priorités budgétaires pour ces territoires ? »

En deuxième position (4e en 2019) sur la liste reconduite par Manon Aubry, le Réunionnais est sûr d’être réélu. Sa carrière européenne est loin d’être terminée. D’autant qu’il entretient de bonnes relations avec la présidente du Parlement, la conservatrice maltaise Roberta Metsola.

Demain Anne Sander (LR)

Le Figaro, no. 24814
Le Figaro, mardi 4 juin 2024 720 mots, p. 19

Opinions

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3 juin 2024 - Le Figaro (site web)

CHRONIQUE ANALYSE

L'Allemagne peine à appréhender la menace islamiste

ANALYSE - Vendredi dernier à Mannheim, un politicien connu pour ses propos anti-islam a été agressé au couteau par un jeune Afghan. La faible couverture médiatique et les réactions timides de la classe politique allemande sont révélatrices des difficultés qu'a le pays à nommer la menace islamiste.

Avril, Pierre

C'est une scène d'environ deux minutes, d'une extrême violence, montrant l'agression au couteau par un jeune Afghan d'un politicien anti-islam, et d'un policier qui, cherchant à s'interposer, trouvera finalement la mort sous les coups de poignard. Bien qu'elle porte toutes les traces de l'islamisme radical, l'agression qui s'est produite vendredi dans le centre de Mannheim semble paralyser la société et les médias allemands, qui éprouvent du mal à nommer cette tragédie. À une semaine des élections européennes, un semblable fait divers, s'il s'était déroulé en France, aurait à coup sûr enflammé le débat national. Outre-Rhin, il a plutôt pour effet de brider la classe politique.

«La violence est inacceptable dans notre démocratie», a d'abord réagi Olaf Scholz. Le chancelier illustre assez bien la tentation des dirigeants allemands de globaliser le défi sécuritaire, celui posé par des réfugiés convertis à l'islam radical, à la dangerosité mal évaluée. L'attaque de vendredi fait suite à une vague d'agressions commises contre des hommes politiques, tous partis confondus. Plus de 60 000 délits de cette nature ont été enregistrés l'an dernier soit 1 100 de plus qu'en 2022. Lundi soir, le mobile islamiste de l'attentat de Mannheim, n'était toujours pas confirmé de source policière.

Le fait que la cible présumée de l'auteur des faits soit un militant anti-islam habitué des manifestations d'extrême droite a contribué dans un premier temps à tempérer l'indignation. L'intéressé, Michael Stürzenberger, aujourd'hui à l'hôpital, «est un critique bien connu, qui fait part de son mépris et de sa haine de l'islam», a désigné la députée écologiste Lamya Kaddor, tout en mettant en garde contre le recours à «la violence» , à titre de défense. Le politologue Frank Baasner voit dans ces déclarations l'expression d'un certain «romantisme islamiste», même si les manifestations palestiniennes anti-Israël ont été largement dénoncées.

Les médias allemands de référence dont le Spiegel (gauche), la FAZ(conservatrice) ou la télévision publique, ont couvert l'événement a minima. Lundi matin, sur le site du Spiegel, l'information sur la mort du policier, bien qu'étant l'une des plus lues, était réduite à l'équivalent d'une brève.

En revanche, ces derniers ont largement relayé le faux pas de la coprésidente de l'AfD, Alice Weigel. Cherchant à instrumentaliser la tragédie de Mannheim, la députée d'extrême droite a accusé la ministre de l'Intérieur, Nancy Faeser, de vouloir étouffer l'affaire, afin que celle-ci ne profite pas à son parti. Or, le communiqué attribué à la ministre SPD, était un... faux fabriqué par les militants d'extrême droite, ce qui a contraint leur chef à s'excuser.

«Il y a longtemps que la société allemande se focalise uniquement sur la menace d'extrême droite. C'est comme si un mécanisme de refoulement opérait, par lequel les autres formes d'extrémisme, de gauche ou islamistes, sont ignorées» , constate Andreas Rödder, professeur d'histoire à l'université de Mayence, proche de la CDU. La simple publication d'une vidéo tournée sur l'île huppée de Sylt dans laquelle une poignée de jeunes allemands aisés chantaient «l'Allemagne aux Allemands» , a ainsi donné lieu à la une du magazine Stern.

À droite, seul le quotidien Bild, que ses confrères de gauche exècrent, dispose des coudées franches pour débattre de l'agression de Mannheim. Le journal à grand tirage oblige ainsi la classe politique à se positionner face au «grand danger que représentent les actes de violence islamistes» , selon l'expression de la ministre Nancy Faeser. Le gouvernement s'était déjà alarmé il y a deux semaines, après une manifestation d'un millier de manifestants musulmans à Hambourg, dont certains réclamaient l'instauration d'un «califat».

Depuis l'annonce de la mort du policier à Mannheim, le vent semble tourner. Les ministres de l'Intérieur des seize Länder devraient bientôt discuter d'une proposition obligeant les auteurs étrangers de délits graves à quitter le pays même si ces derniers proviennent de «pays non sûrs» , comme l'Afghanistan (ou la Syrie). «Il faut en finir avec la fausse tolérance» , a déclaré le ministre des Finances, Christian Lindner. Faute de quoi, prédisent certains experts, c'est justement l'ennemi désigné, l'AfD, qui sortira renforcé de tels épisodes. P. A.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 4 juin 2024 424 mots, p. AUJM6
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3 juin 2024 - Le Parisien (site web)
4 juin 2024 - Le Parisien

LR évite un nouveau « couac »

Les Républicains n'ont pas voté la motion de censure du RN.

Louis Valleau

Tout cela s'apparentait à un piège dans lequel ils ne sont pas tombés. Aucun député LR n'a voté en faveur de la motion de censure déposée ce lundi par le RN à l'Assemblée nationale, pour protester contre les coupes budgétaires du gouvernement de 10 milliards d'euros par décret, au mois de février, sans soumettre un projet de loi de finances rectificative au Parlement.

Une satisfaction en interne. Car la droite, comme le rappelle un cadre du parti, reste « marquée par le couac des retraites » en mars 2023 quand trois députés LR (Pierre Cordier, Maxime Minot et Fabien Di Filippo) avaient joint leurs voix à celle des troupes de Marine Le Pen pour tenter de faire vaciller le gouvernement d'Élisabeth Borne.

« Une persévérance dans l'erreur »

Si la position du groupe de ne soutenir ni cette motion ni celle de LFI - qui a récolté 222 voix, loin des 289 nécessaires - a été clairement rappelée par son président, Olivier Marleix, dans l'hémicycle, certains redoutaient un accident de parcours. Avant le scrutin, un bon connaisseur du parti estimait un risque de « dix frondeurs maximum ». Ainsi, le député du Lot, Aurélien Pradié, s'interrogeait ouvertement dès le début du mois de mai dans « le Figaro » : « La question (de voter la motion du RN) se pose car, intellectuellement, les raisons de ne pas la voter sont difficiles. » Finalement, aucun élu de droite n'a sauté le pas. « Certains ne voulaient pas être associés au RN », décrypte-t-on en interne après le vote.

Le député du Nord Sébastien Chenu avait pourtant tenté de convaincre les rares LR présents pendant les débats de le suivre. « Il n'y a pas d'excuse (pour ne pas voter pour) : ne changez pas votre groupe en une béquille d'Emmanuel Macron », a-t-il lancé à l'adresse des parlementaires de droite. « Ce soutien à la macronie est une persévérance dans l'erreur », a appuyé la cheffe des députés RN, Marine Le Pen.

Chez les Républicains, les regards sont désormais rivés sur l'automne prochain et le vote du budget 2025. Deux lignes rouges ont été fixées par la droite : une hausse des impôts et une désindexation des retraites de l'inflation. « Dans ce cas, le dépôt d'une motion de censure serait automatique », souffle un cadre. Avec, cette fois-ci, un sérieux risque pour le gouvernement que LR rassemble les 289 voix minimales requises.

Le Figaro, no. 24814
Le Figaro, mardi 4 juin 2024 535 mots, p. 7

Politique

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3 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Polémique après l'irruption de Gabriel Attal pour défendre Valérie Hayer

Conruyt, Claire

Nouveau coup de gueule de François-Xavier Bellamy. Ce lundi 3 juin, Franceinfo recevait dans l'auditorium de Radio France les candidats aux élections européennes... Ou presque. Car, ce matin-là, Gabriel Attal est venu défendre la tête de liste du camp présidentiel, Valérie Hayer, pourtant bien présente. «Je suis désolé, je fais irruption sur la scène, a lancé le premier ministre. C'était important pour moi de venir encourager Valérie.» Avant de monopoliser la parole pendant plus de trois minutes.

La tête de liste LR aux européennes a dénoncé cette intervention «improvisée» , de l'aveu même de l'une des journalistes. «Chez nous, ce sont les candidats qui font campagne, a-t-il fustigé. On a vu le nouveau joker « j'appelle un ami » qui semble être de plus en plus utilisé par la candidate de la majorité. (...) Je suis peiné qu'il y ait des gens autour d'elle qui ont l'impression qu'ils font mieux campagne qu'elle. J'ai du respect pour Valérie Hayer: quand on a une candidate, la moindre des choses, c'est de laisser la candidate faire campagne.»

La droite n'était guère la seule à s'émouvoir de l'intervention du premier ministre. «Macron et Attal font tout pour invisibiliser et décrédibiliser leur candidate à laquelle ils se substituent chaque jour davantage» , a estimé le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, sur X (ex-Twitter). «Ça devient gênant ces hommes qui parlent à la place de la femme tête de liste, non?» , a renchéri la députée écologiste, Sandrine Rousseau. «Je partage cette colère de voir le premier ministre, le président de la République, s'essuyer les pieds sur Valérie Hayer» , a réagi la tête de liste EELV, Marie Toussaint, sur Franceinfo.

Une forme de « mépris »

Tandis qu'elle était en déplacement au Havre, Valérie Hayer a assuré : «Le premier ministre était sur le plateau de Franceinfo à 8h 30, juste avant. Ça avait été calé entre lui et la chaîne. Il est venu passer un message aux jeunes.»

Après avoir vivement dénoncé le débat opposant Gabriel Attal à Jordan Bardella organisé sur France 2, François-Xavier Bellamy a interrogé de nouveau les choix du service public dans le cadre d'une campagne de tous les dangers pour la macronie. «J'aimerais bien comprendre comment ça se passe concrètement: vous avez le premier ministre dans le couloir qui dit: « J'ai envie de passer à la radio sur le service public, allez hop, j'arrive! »? Donc il peut s'inviter dans toutes les émissions de la Maison de la radio en temps réel, comme il veut?» Et d'insister : «Comme le président de la République qui dit: « Voilà, j'ai envie de parler jeudi, 24heures avant la fin de la campagne officielle, je prends tous les JT »!»

La tête de liste LR observe une forme de «mépris». «Il y a un côté un peu macho: Gabriel Attal débarque en disant: « Écoute-moi bien, Valérie, je vais être plus efficace que toi, je vais vous expliquer comment ça se passe une élection européenne! » Mais franchement, ça s'arrête quand ce spectacle?, a insisté Bellamy, rappelant le contexte actuel d'une réforme de l'audiovisuel public. Est-il normal qu'en pleine campagne, on ait une telle confusion des rôles, que l'exécutif passe son temps à saturer l'espace médiatique?»

Le Monde
France, mardi 4 juin 2024 728 mots, p. 11

Pourquoi Ciotti s’attaque aux droits de succession

Le président de LR plaide pour réduire cet impôt impopulaire et faciliter les donations

Elsa Conesa et Alexandre Pedro

le titre de la tribune publiée le 23 mai dans Le Figaro est explicite : « Nous voulons la mort de l’impôt sur la mort », écrivent Eric Ciotti, président du parti Les Républicains (LR), et François-Xavier Bellamy, tête de liste de la droite aux élections européennes du 9 juin. Dans les faits, le premier a tendu le stylo au second, dont les arguments pour défendre cette initiative sontautant économiques et politiques que philosophiques. « Nous avons une fiscalité qui freine la transmission, accuse l’eurodéputé. Je crois en la transmission, que ce soit des valeurs, de la culture ou des biens. »

Dans son parti, l’idée n’a rien de disruptif, mais Eric Ciotti revendique sa constance sur le sujet. « C’est l’un des thèmes qui m’a permis d’émerger lors de la primaire pour la présidentielle en 2021 » , admet l’ancien finaliste surprise face à Valérie Pécresse. A l’époque, le candidat Ciotti reprenait les travaux de l’économiste américain Milton Friedman (1912-2006) pour défendre l’idée de la suppression des droits de succession sur les patrimoines inférieurs à 5 millions d’euros. Aujourd’hui, il plaide pour aligner le régime fiscal des successions sur l’abattement le mieux disant en Europe, l’Italie, soit 1 million d’euros, contre 100 000 euros actuellement par héritier.

Les droits de succession ont été réduits, voire supprimés, dans la majorité des trente-huit pays de l’OCDE, en partie du fait de leur impopularité. Un argument repris par M. Ciotti. « La gauche ne le comprend pas, mais les Français, eux, ont du bon sens et disent qu’on ne peut pas avoir travaillé toute une vie et être de nouveau taxé sur ce patrimoine », avance-t-il.

« Effets néfastes »

L’argument de l’impopularité fait sourire Guillaume Allègre, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques. « La droite oublie de rappeler que l’ISF[l’impôt de solidarité sur la fortune] était le plus populaire des impôts. Si l’on prend cet argument, il faudrait réinstaurer l’ISF. Or ce n’est pas vraiment le souhait de LR. »Sans compter qu‘une grande partie des Français ne sont pas concernés par les droits de succession, en raison des abattements et exceptions déjà en vigueur.

Les propositions de LR ne sont pas chiffrées, mais le coût en serait sans doute très élevé. Les droits de succession ont rapporté pas moins de 18,5 milliards d’euros en 2022, dont 15,2 milliards sur les successions et 3,3 milliards sur les donations. Comment la droite peut-elle alors menacer la majorité d’une motion de censure pour dénoncer la dégradation des comptes publics tout en suggérant des recettes fiscales en moins ? La solution miracle se trouverait,selon eux, dans le contre-budget LR, dévoilé en octobre 2023. « Il prévoit de réduire la dépense de 25 milliards[d’euros] et de rendre 10 milliards aux Français, vante Véronique Louwagie, députée (LR) de l’Orne. La fiscalité sur les successions a aussi des effets néfastes sur les transmissions des entreprises de tailles intermédiaires en France, qui sont celles qui exportent. » Ces dernières sont largement exonérées par le dispositif Dutreil, qui protège la transmission d’entreprises familiales, mais la droite entend les exonérer complètement.

Le chef de l’Etat, quant à lui, a évolué sur le sujet. En 2016, alors en pleine campagne pour la présidentielle, Emmanuel Macron affirmait « préférer la taxation sur les successions aux impôts de type ISF », au nom de la lutte contre les rentes. Il avait ainsi, en 2018, supprimé l’ISF pour le remplacer par un impôt sur la fortune immobilière (IFI) et refondu l’imposition sur les revenus du capital en créant une « flat tax », un prélèvement forfaitaire unique. Le président de la République avait finalement promis d’alléger l’impôt sur les successions lors de sa seconde campagne présidentielle, s’engageant à relever l’abattement de 100 000 à 150 000 euros par héritier, et d’alléger la fiscalité sur les transmissions en ligne indirecte. Une réforme rendue difficile à mener par son coût, chiffré à 3 milliards d’euros, dans un contexte de finances publiques sous tension.

Personne, dans la majorité, n’a réagi à la tribune des deux dirigeants LR, passée sous les radars médiatiques et politiques.

Le Monde
Télévisions, mardi 4 juin 2024 561 mots, p. 24
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4 juin 2024 - Le Monde (site web)

Arte Mardi 4 - 20 h 55

La bataille mondiale contre l’évasion fiscale

« Tax Wars » raconte le combat d’expertsqui militent contre les multinationales

Catherine Pacary

Documentaire - Chaque année, les Etats perdent 555 milliards d’euros d’« impôts légitimes » en ne taxant pas les bénéfices des 120 000 multinationales recensées (dont les GAFA), selon le Fonds monétaire international (FMI). Face à cette cagnotte virtuelle, la guerre de l’imposition mondiale – Tax War – entre juristes semble inégale. D’un côté, une centaine de milliers de juristes, comptables, experts financiers, sont payés des millions de dollars pour permettre aux multinationales de pratiquer l’optimisation ou l’évasion fiscale.

De l’autre, cinq femmes et neuf hommes, économistes, juristes, politiques issus des cinq continents, sont regroupés depuis 2017 au sein de la Commission indépendante pour la réforme de la fiscalité internationale (Icrict, son acronyme en anglais). Parmi eux : Eva Joly, ex-députée européenne ; Thomas Piketty, professeur à l’Ecole d’économie de Paris ; le Nobel d’économie Joseph Stiglitz ; l’économiste indienne Jayati Ghosh ; Gabriel Zucman, directeur de l’Observatoire de la fiscalité…

Paradis fiscaux européens

Contre toute attente, ces quatorze « Jedi » ont obtenu des avancées inespérées en une décennie. Très bien fait et accessible à tous, le documentaire de Hege Dehli et Xavier Harel revient sur leur combat en les suivant dans leurs déplacements. Utilisant le graphisme attrayant de Star Wars, la mise en scène intercale des schémas animés entre les entretiens et les reportages – en Europe, en Inde, aux Etats-Unis, en Zambie, au Chili.

Le film relate en parallèle l’histoire de la fiscalité mondiale depuis ses origines, offrant une mise en perspective passionnante. A ce titre, le rachat d’Alstom Energie par General Electric est exemplaire. Et le constat intemporel.

Cinq chapitres chronologiques marquent les soubresauts de la lutte pour une plus grande justice fiscale, depuis les conflits mondiaux, la crise des subprimes de 2008, et les scandales qui ont suivi (affaire Cahuzac, LuxLeaks). Le coup fatal va venir de la pandémie de Covid-19, qui retourne une partie de l’opinion, y compris chez les dirigeants conservateurs des pays développés comme Joe Biden ou Nicolas Sarkozy.

Le téléspectateur réalise alors à quel point l’Europe est impliquée. D’abord parce qu’elle abrite plusieurs paradis fiscaux (Luxembourg, Malte, Chypre, l’Irlande). Ensuite parce que c’est l’Union européenne (UE) qui a annulé la condamnation d’Apple à un rattrapage fiscal de 13 milliards de dollars. « Alors que le monde manque cruellement d’argent, les multinationales échappent à l’imposition », dénonce l’Icrict. La Commission propose donc une « taxation unitaire » des multinationales sur leurs bénéfices mondiaux, qui serait ensuite répartie entre les pays selon le chiffre d’affaires qu’elles y réalisent.

En attendant, ses quatorze membres ont remporté une première victoire. En 2021, 140 pays ont adopté un accord entré en vigueur dans l’UE au 1er janvier : les bénéfices des entreprises doivent être taxés à hauteur de 15 % minimum, quel que soit le lieu où elles déclarent leurs profits. Le chemin reste long. L’Icrict compte sur la prise de conscience et sur la mobilisation du public. « En fait[la non-imposition des multinationales] est une énorme arnaque à l’échelle planétaire. Si une majorité de gens le comprennent, cela va changer », assure Jayati Ghosh. Ce documentaire y contribue grandement.

Le Figaro, no. 24814
Le Figaro Économie, mardi 4 juin 2024 926 mots, p. 27

Médias & Publicité

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3 juin 2024 - Le Figaro (site web)

CNews devient la première chaîne d'info de France et détrône BFMTV

L'antenne de Vivendi s'est hissée au sommet des audiences pour le mois de mai.

Sallé, Caroline

La petite chaîne d'info a fini par dépasser le leader. Au mois de mai, CNews a déchu BFMTV du piédestal où elle était installée depuis plus d'une décennie. Avec 2,8 %, l'antenne propriété de Vivendi a doublé le numéro un des chaînes d'info dont l'audience a atteint 2,7 %, selon les chiffres de Médiamétrie. CNews a vu son audience progresser sur un an de 0,6 point quand celle de BFMTV, dans le même temps, s'est contractée de 0,2 point. Derrière, LCI affiche 1,7 % de l'audience (- 0,5 %) et Franceinfo stagne à 0,7 %.

Après avoir été devancée certains jours, puis certaines semaines, et s'être retrouvée à égalité en décembre 2023 puis en mars dernier, BFMTV vient de perdre une nouvelle bataille, cette fois-ci cruciale, des audiences mensuelles. Portée par les succès de ses incarnations phares, Pascal Praud, Christine Kelly, Laurence Ferrari, Sonia Mabrouk... CNews est devenu, pour la première fois de son histoire, la première chaîne d'info en continu de France, confirmant sa montée en puissance.

« À sa création, CNews ne dépassait pas les 0,6% d'audience mensuelle. Depuis, elle est en constante progression. Ces derniers mois, nous avons été régulièrement leader en semaine. Nous savions qu'à un moment les courbes finiraient par se croiser » , indique Serge Nedjar, le directeur général de la chaîne. Relancée en 2017 sur les décombres d'i-Télé, après une grève massive et le départ de plus d'une centaine de journalistes, CNews a prospéré grâce à un changement de modèle. La chaîne d'info du groupe Canal+, propriété de Vivendi, s'est repositionnée sur le débat, le décryptage et l'opinion, quand ses concurrentes misaient sur le reportage, les images rediffusées en boucle...

S'il a perdu sa couronne, BFMTV rappelle toutefois qu'il conserve son leadership en nombre de téléspectateurs : 12,1 millions chaque jour, contre 8,2 millions pour CNews. Des téléspectateurs également plus jeunes, puisque la chaîne reste leader sur les 25-49 ans, cible plébiscitée par les annonceurs. La chaîne, dixit Marc-Olivier Fogiel, a beau demeurer « sereine » et travailler « tranquillement la grille de rentrée » , cette rétrogradation fait un peu tache.

La chaîne d'Altice Media est en passe d'être rachetée par l'armateur CMA CGM. Les deux parties seront d'ailleurs entendues en audition publique ce jeudi 6 juin par l'Arcom, le régulateur de l'audiovisuel, en vue d'obtenir l'agrément pour son changement de contrôle. En mars dernier, Patrick Drahi, dont le groupe est lourdement endetté et empêtré dans un scandale de corruption, a cédé à prix d'or sa filiale Altice Media (BFMTV, RMC, RMC Découverte...) à Rodolphe Saadé.

Ce dernier, déjà propriétaire des journaux La Provence, La Tribune et actionnaire à hauteur de 10 % du groupe M6, a mis sur la table 1,55 milliard d'euros en cash. Alors que les marques d'intérêt exprimées par d'autres concurrents valorisaient Altice Media entre 800 millions et 1 milliard d'euros, l'homme d'affaires n'a pas hésité à payer près de 14 fois son excédent brut d'exploitation (Ebitda). Une somme considérable pour un très bel actif, mais un actif en perte de vitesse et d'influence... Rodolphe Saadé pourrait ainsi devoir remettre la main à la poche s'il veut renforcer BFMTV face à la concurrence de CNews.

CNews vient pour sa part de se hisser au sommet des audiences dans un contexte très particulier. Un appel à candidatures pour quinze fréquences de la télévision numérique terrestre a été ouvert par le régulateur de l'audiovisuel. Cette procédure va déterminer quelles chaînes auront le droit d'émettre en France en 2025. Et, à cette occasion, une partie de la classe politique verrait d'un bon oeil que CNews, régulièrement sous le feu des critiques, soit remplacé par un écran noir. La chaîne s'est fait taper sur les doigts à plusieurs reprises par l'Arcom, qui vient même de lui infliger une amende de 50 000 euros en raison de propos litigieux tenus à l'antenne. Toutefois, comme l'avait rappelé l'an dernier son président, Roch-Olivier Maistre, « CNews respecte strictement le pluralisme politique».

Parmi ses détracteurs, la députée écologiste Sophie Taillé-Polian a lancé en février une pétition contre le renouvellement des fréquences de CNews et C8. Avant elle, l'ancienne ministre de la Culture Rima Abdul Malak avait agité cette menace. CNews s'est aussi retrouvé au coeur des débats de la commission d'enquête sur l'attribution des fréquences de la télévision numérique terrestre (TNT), à l'Assemblée nationale en début d'année.

Durant les auditions, Vincent Bolloré, interrogé en tant que conseiller du président du directoire de Vivendi avait indiqué que, « si par extraordinaire » , l'une des chaînes du groupe Canal se voyait retirer sa fréquence, cette décision « serait perçue comme une marque de défiance, en dehors du problème de la liberté d'expression. Qu'on le veuille ou non, le sentiment extérieur, c'est que le succès et la liberté de ton des chaînes de Canal gênent. »

Alors que CNews est désormais la première chaîne d'info de France en mai, il pourrait devenir délicat, pour l'Arcom, de lui retirer sa fréquence. « Nous avons clairement un public qui nous plébiscite. Notre place dans le paysage audiovisuel est à présent incontournable. CNews est un acteur qui enrichit le débat démocratique » , considère Serge Nedjar. Un acteur longtemps dans le rouge dont les finances ont été assainies. Il y a quelques semaines, Maxime Saada, président du directoire du groupe Canal+, dans les colonnes du Figaro, avait indiqué que CNews était «rentable depuis quelques semaines. Certains veulent interdire CNews et C8, mais manifestement, les Français adhèrent à ces deux chaînes. » C. S.

Le Monde
Idées, mardi 4 juin 2024 963 mots, p. 28
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3 juin 2024 - Le Monde (site web)

Analyse

Les faux-semblants de Jordan Bardella sur l’énergie et le climat

Nabil Wakim (podcast « Chaleur humaine »)

Je veux que la France redevienne un paradis énergétique. » Cette promesse de Jordan Bardella pourrait être prononcée par l’ensemble des candidats aux élections européennes du 9 juin, tant il semble consensuel. Malgré l’absence d’un programme détaillé sur les questions énergétiques et climatiques, les interventions publiques du candidat du Rassemblement national (RN) et le programme de la campagne présidentielle de Marine Le Pen en 2022, qui fait toujours référence pour le parti d’extrême droite, permettent d’entrevoir un futur plus sombre. Les mesures proposées par le RN laissent apparaître un « cauchemar énergétique » plutôt qu’un paradis : des factures d’énergie plus élevées pour les Français, des émissions de gaz à effet de serre en hausse, et une dépendance plus grande aux importations. Une note du laboratoire d’idées de centre-gauche Terra Nova publiée début mai, rédigée par Nicolas Goldberg, expert des politiques énergétiques, explique qu’il s’agit d’un « programme de soumission plutôt que de souveraineté ».

Le premier axe est celui de l’électricité – qui représente 25 % de la consommation d’énergie en France. Dans tous les scénarios énergétiques, la part de l’électricité dans la consommation d’énergie augmente –c’est d’ailleurs aussi ce que prévoit le RN dans son programme. Pour Jordan Bardella, la manière de réussir la transition énergétique consiste à développer fortement l’énergie nucléaire et à arrêter immédiatement le développement de l’éolien et du solaire. Mais cette orientation se heurte à une réalité industrielle. Le prochain réacteur nucléaire à être construit en France ne sera pas connecté au réseau avant 2038 au mieux. D’ici là, tous les experts s’accordent sur le fait qu’il n’y a qu’une solution pour augmenter nos capacités de production : développer les éoliennes et les panneaux solaires, qui comptent aujourd’hui pour environ 15 % de notre production d’électricité.

Une électricité plus coûteuse

Concrètement, cela veut dire que le RN propose un double pari : premièrement que les réacteurs nucléaires actuels pourront tous être prolongés au-delà de cinquante ans de fonctionnement – ce qui n’est pas impossible, mais n’a jamais été fait en France. Deuxièmement que ces réacteurs vont produire plus d’électricité qu’aujourd’hui, ce qui est extrêmement peu probable, puisqu’ils sont en fin de vie. Conséquence très directe : dans les quinze prochaines années, le RN devra soit proposer de construire de nouvelles centrales à gaz, ce qui sera plus émetteur et plus cher, soit augmenter les importations d’électricité des pays voisins.

Or, Jordan Bardella propose justement de sortir des mécanismes de fixation des prix du marché européen de l’électricité – sans préciser comment il compte convaincre les autres pays de l’Union européenne (UE). La France est, en moyenne sur l’année, exportatrice d’électricité, mais elle a besoin d’importer une quarantaine de jours par an pour équilibrer son réseau. M. Bardella assure que le RN ne veut plus sortir du marché européen, mais souhaite établir un prix français basé uniquement sur la production électrique dans l’Hexagone. Interrogé sur le flou de ce projet, le député Jean-Philippe Tanguy, chargé des questions d’énergie au RN, va jusqu’à expliquer, comme le rapporte le quotidien économique Les Echos, que l’ « autonomie totale »ne lui fait pas peur.

Si on suit le raisonnement de M. Bardella, pendant les quinze prochaines années, la France produirait moins d’électricité et importerait plus, tout en sortant des règles du marché européen. Le résultat saute aux yeux : l’électricité ainsi achetée serait plus chère et conduirait à une augmentation des factures des Français. S’il est difficile de faire un calcul précis compte tenu du caractère nébuleux des propositions du RN, la promesse de Jordan Bardella de baisser les factures d’électricité de 30 % à 40 % est au mieux irréaliste, au pire mensongère.

Une autre illustration de cette politique concerne les transports : Jordan Bardella propose d’abroger l’ « interdiction de la vente des voitures à moteur thermique en 2035 ». Le RN joue d’ailleurs sur une ambiguïté : seule la vente de véhicules neufs sera interdite, les véhicules thermiques pourront toujours être vendus sur le marché de l’occasion. La promesse apparaît en contradiction avec les mots prononcés en avril 2023 au Parlement européen par un certain Jordan Bardella. L’eurodéputé expliquait alors que « le défi du XXIe siècle, c’est la fin inévitable de l’ère des énergies fossiles ». Or, l’une des énergies fossiles les plus utilisées en Europe est le pétrole, qui alimente les véhicules thermiques. Le transport routier est le secteur le plus émetteur de gaz à effet de serre en France et en Europe. Et il représente 50 % du pétrole consommé dans l’UE.

Le virage vers le véhicule électrique en Europe est l’un des leviers les plus forts pour limiter cette consommation d’or noir. Alors que la France importe la quasi-totalité de son pétrole, s’opposer au développement du véhicule électrique aurait pour conséquence d’augmenter sa dépendance envers les pays producteurs comme l’Arabie saoudite, les Etats-Unis, le Nigeria et l’Algérie. Surtout, les importations de pétrole et de gaz pèsent lourd dans la balance commerciale française : autour de 60 milliards d’euros en 2023.

Alors que tous les scénarios de l’Agence internationale de l’énergie prévoient une baisse progressive du coût des véhicules électriques, les prix du carburant, eux, risquent de continuer à augmenter pour des raisons structurelles liées aux investissements des groupes pétroliers. En résumé : le retour en arrière sur les véhicules électriques aurait pour conséquences une hausse des émissions de gaz à effet de serre et une augmentation des prix du carburant pour les ménages en Europe, tout en plombant la balance commerciale. On a vu « paradis » plus enchanteur.

Libération
mardi 4 juin 2024 694 mots, p. 15

autre

Avril et l'Etat au secours de Metex

Alain Auffray

Amiens, une fois encore épicentre des inquiétudes sur la désindustrialisation. Comme ils l'avaient fait devant d'autres usines picardes en péril, Goodyear en 2013 puis Whirlpool en 2017, les politiques en campagne -Manon Aubry pour LFI, Raphaël Glucksmann pour les socialistes, Marie Toussaint pour les écolos et Léon Deffontaines pour les communistes- auront tous défilé ces dernières semaines devant l'usine Metex, en redressement judiciaire depuis mars. La pression a payé: Metex sera probablement sauvé par le groupe agroalimentaire Avril, dont le dirigeant n'est autre qu'Arnaud Rousseau, patron de la FNSEA, avec un appui majeur de l'Etat puisqu'un fonds de la banque publique Bpifrance prendra près de la moitié du capital. Metex (Metabolic Explorer) est un leader de la fermentation industrielle du sucre qui produit de la lysine, acide aminé utilisé dans la nutrition animale, la cosmétique et la pharmacie. Ses concurrents chinois ayant inondé le marché de l'UE, l'usine d'Amiens, la seule en Europe, était menacée de fermeture, laissant ses 280 salariés sans emploi. Le 23 mai, Metex a obtenu l'ouverture par la

Commission européenne d'une procédure antidumping contre les importations de lysine chinoise. La décision n'est pas attendue avant des mois, mais la réponse de Bruxelles traduit, selon l'industriel, «une volonté manifeste de rétablir une concurrence

Vu loyale sur des acides aminés, essentiels à la souveraineté alimentaire européenne». Tout indique que, cette fois, l'histoire pourrait bien se terminer. Sourires, embrassades, pas de danse sur le parking : plusieurs dizaines de salariés ont fêté leur «victoire». L'offre de reprise déposée in extremis lundi par le géant Avril, leader des huiles et protéines végétales (marques Lesieur et Puget), portera aussi sur un centre de recherche dans le Puy-de-Dôme. Soit au total 304 emplois. L'Etat contribue à l'offre via le fonds SPI, géré par Bpifrance, pour 45%, précise le cabinet de Xavier Bertrand, président des Hautsde-France, qui, avec Amiens Métropole, apporte un soutien à l'investisseur. L'affaire est donc mieux engagée qu'elle ne l'était pour l'usine Whirlpool, fermée pour cause de délocalisation de la production de sèchelinges.

François Ruffin, député de la circonscription, veut bien reconnaître que les discours ont changé et que le gouvernement s'est donné les moyens de sauver cette industrie. Omniprésent sur le site - il y a fait une douzaine de visites en un an - il a fêté l'événement avec les salariés. Sans crier victoire : «On a construit une solution avec des mesures d'exception. Mais la macronie n'est toujours pas prête à envisager un changement des règles du jeu. Il faut en finir avec le libre-échange.

d'Amiens

Ce qu'il faut, c'est du protectionnisme.» Si Metex a fait l'objet d'une attention si particulière, c'est que sa production relève, bien plus que celle des sèchelinges, de la souveraineté industrielle et alimentaire. Elle a développé plus de 450 brevets autour des biotechnologies. «Pendant le Covid, on était considérés comme une industrie stratégique, on travaillait alors que tout le monde était confiné», rappelle Samir Benyahya, délégué CFDT. Le groupe fait valoir que l'incorporation de lysine dans l'alimentation du bétail, qui renforce la croissance musculaire des animaux d'élevage, réduit le recours au soja importé, au profit de protéines végétales locales. Et, selon les syndicats, la lysine de Picardie émettrait cinq fois moins de carbone que la lysine chinoise. Ce qui fait dire à Ruffin que la victoire des salariés est aussi celle de la planète. Il aura suffi d'une explosion conjoncturelle du coût d'une matière première pour mettre en péril cette production. Tandis que le prix du sucre (qui entre pour moitié dans le coût de fabrication de la lysine) doublait sur fond de guerre en Ukraine, la Chine écoulait ses énormes surplus, au point que 85% du marché de la lysine était couvert par la production chinoise. Au début de l'année, Ruffin interrogeait le ministre de´le´gue´ à l'Industrie, Roland Lescure : «Vous avez une responsabilité : la lysine est-elle une molécule importante ou non ? Pouvons-nous devenir 100 % dépendants des importations chinoises?» Lescure s'était rapidement engagé sur l'avenir de ce site «extre^mement productif et innovant». Il a même promis de se´curiser un prix du sucre compe´titif. Un arrangement avec Tereos, principal fournisseur de Metex, aurait été trouvé.

Vu d'Amiens

Le Figaro, no. 24814
Le Figaro, mardi 4 juin 2024 970 mots, p. 7

Politique

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3 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Macron sature l'espace médiatique et agace les oppositions

L'Arcom a été saisie alors que le chef de l'État interviendra au journal télévisé, jeudi soir.

Gentilhomme, Célestine, Pierson, Elisabeth

Le mot d'ordre est dans toutes les têtes : faire campagne jusqu'à la dernière heure. À trois jours des élections européennes, et à la veille de la période de réserve à laquelle seront les politiques et les médias, Emmanuel Macron s'offrira ce jeudi une ultime fenêtre de tir. Depuis Caen (Calvados), où il célébrera le 80e anniversaire du Débarquement, le chef de l'État prendra la parole dans les journaux télévisés de TF1 et France 2 à 20 heures.

L'occasion pour le président d'évoquer la situation internationale, la politique de l'Union européenne et le soutien français à l'Ukraine. Un agenda mémoriel très chargé qui lui permet surtout d'occuper l'espace médiatique dans cette dernière ligne droite. Quitte à agacer sérieusement les oppositions, qui réclament le «même temps de parole» que la majorité présidentielle.

« Quelle urgence peut bien imposer que le président réquisitionne les JT la veille d'une fin de campagne? » ,s'est ainsi indignée la tête de liste LR, François-Xavier Bellamy. L'eurodéputé avait déjà tapé du poing sur la table au soir du débat télévisé entre Gabriel Attal et Jordan Bardella, dénonçant une atteinte au pluralisme politique. Dans un courrier adressé ce lundi à l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), et consulté par Le Figaro, le patron du parti, Éric Ciotti, a déploré que «jamais sans doute au cours d'une campagne électorale les interventions médiatiques n'auront été aussi déséquilibrées en faveur de l'exécutif en place et au détriment des oppositions».

Comme la droite, les Insoumis ont pressé le gendarme de l'audiovisuel de «décompter»l'intervention présidentielle du temps de campagne de la candidate macroniste, Valérie Hayer. «C'est quand même gênant, juste avant la clôture d'une campagne, il va avoir le droit au prime time de TF1 et France2» , a soufflé la chef de file LFI, Manon Aubry, au micro de RTL.

L'Arcom, autorité indépendante, a indiqué au Figaroqu'elle ne rendra son avis qu'après l'allocution. Car dans une campagne européenne, la parole du président de la République peut, selon sa nature, relever de trois catégories de décomptes distincts. Si les propos relèvent strictement de la fonction régalienne, ils ne sont pas pris en compte. S'ils concernent le débat politique français, ils sont décomptés du temps de parole dédié à l'exécutif (qui a le droit à un tiers du total, contre deux tiers pour le reste des formations politiques). Si les propos ont trait aux élections européennes, alors le compteur tourne au titre de la liste Renaissance.

La même question s'est déjà posée le 25 avril, lors d'un discours prononcé par Emmanuel Macron à la Sorbonne portant sur l'Europe. Après saisine du parti LR, le temps de parole du chef de l'État a finalement été décompté dans son « intégralité » pour le camp de la majorité. L'Arcom a considéré dans son avis que si les propos du président «n'exprimaient pas un soutien explicite à la liste conduite par MmeValérie Hayer» ,ils «présentaient néanmoins, dans leur intégralité, un lien direct avec l'élection».

Ce cas pourrait faire jurisprudence pour statuer sur l'allocution présidentielle du 6 juin. En revanche, si le régulateur considère bel et bien ce temps de parole comme appartenant au compteur Renaissance, il restera jusqu'au vendredi 7 avril à minuit, soit moins de 24 heures, aux médias concernés pour équilibrer ce temps auprès des autres listes. «Techniquement, un tel rattrapage s'annonce complexe» , analyse Arnaud Benedetti, qui souligne que l'interview va avoir lieu de surcroît en heure de grande écoute sur France 2 et TF1, et relayée sur les chaînes info, ainsi que les radios. «Il y a donc une utilisation massive à la fois des services publics et médias privés. C'est une distorsion de concurrence», considère le politologue.

Une anomalie française

Ainsi, les médias qui diffuseront l'allocution présidentielle pourront difficilement, en moins de 24 heures, compenser cet avantage auprès des autres listes. Au RN pourtant, on se réjouit de voir Emmanuel Macron mouiller enfin la chemise. «S'il s'implique, il devra rendre des comptes» , a tranché Sébastien Chenu, vice-président du RN de l'Assemblée nationale ce lundi sur Public Sénat. Ce, alors que Jordan Bardella promet de réclamer une dissolution au lendemain des élections européennes, en cas de défaite du camp présidentiel. «On voit le président qui s'impose pour sauver le soldat Hayer qui coule, qui coule, qui coule» , a raillé le député du Nord.

Au coude-à-coude dans les sondages avec le camp Macron, la tête de liste Raphaël Glucksmann, quant à lui, y voit une anomalie française : «Dans quel pays européen ça pourrait se passer comme ça?» , a-t-il interrogé. De fait, la prise de parole d'un chef d'État aussi proche d'une élection est une situation «assez nouvelle» , analyse Michel Boyon, ancien directeur du régulateur, à l'époque le CSA, de 2007 à 2013. «À ma connaissance, le seul précédent remonte au 4mars 1967, lorsque le général de Gaulle s'est prononcé à la veille du premier tour des législatives. À cette époque il n'y avait pas beaucoup de règles ni de décompte aussi précis qu'aujourd'hui» , explique le spécialiste de l'audiovisuel.

Ciblée par les attaques de ses adversaires, qui la jugent éclipsée par le chef de l'État et le premier ministre, Valérie Hayer a tenté de déminer la polémique lundi matin sur Europe 1. «Emmanuel Macron ne va pas se cacher. Il va s'exprimer au soir d'une journée qui sera un événement international» , s'est défendue la candidate macroniste. Avant d'ironiser : «Est-ce que le président a choisi la date du Débarquement et la date des élections européennes? Il ne va pas venir avec un bulletin Valérie Hayer!» C.G. ET

La Croix, no. 42935
Débats, mardi 4 juin 2024 57 mots, p. 6

[Pourquoi revenir sur le cumul des...]

B.G.

Pourquoi revenir sur le cumul des mandats, c’est-à-dire le retour des « baronnies » ? Chaque mandat de maire ou de député nécessite une disponibilité sans faille pour regagner la confiance, par les citoyens, des élus. Pourquoi maintenir le millefeuille communes, communauté de communes, agglomération, départements, régions… Et ne pas rester à trois niveaux : local, régional, national et européen ?

La Croix, no. 42935
Débats, mardi 4 juin 2024 52 mots, p. 6

Le retour du député-maire ?

Hugues T.

J’ai bien l’impression, à lire l’article du 31 mai (voir aussi la-croix.com), que l’on va remplacer le millefeuille territorial par un « mille-mesures » organisationnelles, décidées dans la précipitation d’une fin de règne qui va alimenter les discordes et contribuer à la déroute finale.

Le Figaro, no. 24814
Le Figaro, mardi 4 juin 2024 736 mots, p. 4

Politique

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3 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Les députés rejettent les motions de censure du RN et de LFI

Sans surprise, les deux motions déposées par les oppositions de gauche et le RN pour contester la gestion des dépenses publiques n'ont pas abouti. Le gouvernement Attal reste en place.

Bordas, Wally

Il n'y avait guère de suspense. Ce lundi après-midi, dans un Hémicycle très clairsemé, aucune des deux motions de censure qui visaient le gouvernement n'a été adoptée. Celle des Insoumis, défendue par le député Matthias Tavel, a obtenu 222 voix, votée par tous les élus de la Nupes et ceux du Rassemblement national. Celle du groupe de Marine Le Pen, présentée par le vice-président RN de l'Assemblée, Sébastien Chenu, n'a, elle, obtenu que ses propres voix - soit un total de 89.

Les deux formations politiques avaient pris la décision, en fin de semaine dernière, d'aller jusqu'au bout de leur démarche en déposant, à quelques jours du scrutin européen, ces deux motions de censure. Objectif : tenter de faire tomber le gouvernement suite au refus de celui-ci de présenter un budget rectificatif pour l'année 2024. Car après un budget adopté par le biais de plusieurs 49.3, fin 2023, l'exécutif n'a pas pris l'initiative d'un projet de loi rectificatif en dépit de l'aggravation du déficit de la France il y a quelques semaines.

Sans conséquence politique pour le gouvernement de Gabriel Attal, l'examen de ces deux motions de censure aura au moins permis aux oppositions de gauche comme du RN d'exprimer leurs forts désaccords avec l'exécutif. «Ce n'est pas la France qui est en faillite, c'est le macronisme. (...) Vos prévisions budgétaires étaient fantaisistes -ici, une croissance surestimée; là, un déficit public sous-estimé- et vous persistez car votre plan d'austérité va encore amputer l'activité économique», a attaqué l'Insoumis Matthias Tavel.

De son côté, Sébastien Chenu (RN) a raillé «l'équipe de France de la lose de l'économie», s'indignant de la «gestion lamentable des finances publiques» par le ministre de l'Économie. «Vous vous présentiez comme des experts, des Mozart de la finance. Nous avons vu. (...) Rien ne va dans vos prévisions, rien n'est sincère. Rien n'est sérieux dans votre budget», a cinglé le vice-président du Palais Bourbon.

Avant de lancer un appel remarqué aux députés Les Républicains. «Sortez de l'ambiguïté. Vous ne pouvez pas, en campagne, être de toutes les oppositions à Emmanuel Macron, et ensuite être de toutes les majorités. Il n'y a pas d'excuse, ne transformez pas votre groupe en champ de béquilles de la macronie», a lancé Sébastien Chenu, sous les applaudissements des élus RN.

Une invitation à laquelle a longuement répondu - par la négative - le président du groupe LR quelques minutes plus tard. Et de manière bien plus offensive qu'il ne l'avait fait jusqu'à présent. «Une fois de plus, main dans la main, LFI et le RN déposent une motion de censure», introduit Olivier Marleix. Avant d'attaquer lourdement Marine Le Pen : «On ne peut pas donner de leçon sur la dette quand on fait preuve d'une totale démagogie en proposant la retraite à 60ans.» Ou encore : «Vous n'avez jamais été au rendez-vous du courage politique. Le courage, ce n'est pas de lancer un énième pétard mouillé.» Et de poser une «ligne rouge au gouvernement» : s'il décide de «faire payer la facture» aux Français, alors, le groupe LR déposera une motion. «La censure pour nous n'est pas un jeu politique, ce sera notre arme pour défendre le pouvoir d'achat des Français», conclut-il.

Quelques minutes avant, le premier ministre, Gabriel Attal, avait également attaqué députés marinistes et Insoumis, leur reprochant d'agir «de concert» pour provoquer le «désordre» et de «semer le chaos» pour «en récolter les fruits». «C'est votre quête commune», a-t-il ironisé, avant de défendre les choix de l'exécutif pendant la période Covid afin de «sauver l'économie française». «Votre motion de censure est une inconséquence qui aurait des conséquences dans le quotidien», a également tancé Gabriel Attal, évoquant «l'instabilité» politique qu'engendrerait l'adoption d'une telle motion.

Comme prévu, ces 33e et 34e motions de censure depuis le début de la législature n'ont donc pas abouti. À l'Assemblée, si le gouvernement n'a toujours pas de majorité pour faire adopter ses lois sans encombre, il n'a toujours pas non plus de majorité pour le faire tomber. Un paradoxe qui dure depuis bientôt deux ans. W B

La Croix, no. 42935
France, mardi 4 juin 2024 742 mots, p. 7

La campagne mémorielle d’Emmanuel Macron

Corinne Laurent

À la veille des élections européennes, le président de la République célébrera, du 5 au 7 juin, le 80e anniversaire du Débarquement en Normandie et s’exprimera, jeudi 6 juin, sur TF1 et France 2.

Emmanuel Macron s’appuie sur l’histoire pour mettre en garde contre l’extrême droite et mobiliser son camp.

À partir de cette semaine, Emmanuel Macron sera le maître de cérémonie d’une succession d’événements internationaux, à commencer par les célébrations du 80e anniversaire du Débarquement les 5, 6 et 7 juin, puis les Jeux olympiques et paralympiques de l’été, dont la réussite influencera la météo de la deuxième partie de son second quinquennat. En déplacement en Bretagne et en Normandie pour célébrer le D-Day, et sur TF1 et France 2 jeudi 6 juin à 20 heures, à trois jours des élections européennes, le président de la République aura l’occasion de passer des messages politiques en honorant « toutes les mémoires », soldats alliés, résistants français et victimes civiles.

« Ce seront des commémorations du temps renoué », explique l’Élysée, déroulant le programme de Plumelec à Cherbourg, en passant par Saint-Lô, Caen, Omaha Beach et Bayeux. « Ce qui s’est joué le 6 juin 1944 fait encore écho à tous les combats de peuples et de nations, de femmes et d’hommes sur notre planète, qui aujourd’hui encore aspirent et luttent pour qu’ils soient en mesure d’exercer librement leur souveraineté et leur liberté, combattant et rejetant toutes les formes d’oppression, d’exclusion, d’assignation et bien évidemment toutes les formes de haine qui les accompagnent. »

Depuis son discours « Sorbonne II » le 25 avril, les oppositions reprochent au chef de l’État de faire campagne en faveur de l’Europe et contre l’extrême droite, en s’appuyant sur la théâtralité des cérémonies. « Emmanuel Macron utilise la mémoire en contradiction avec sa politique, comme une ardoise magique vis-à-vis de ses politiques sociales. Il a panthéonisé Missak Manouchian et promulgué en même temps la loi immigration », estime Alexis Corbière, député La France insoumise de Seine-Saint-Denis, qui pointe un président « en quête d’une forme d’assurance-vie ».

Emmanuel Macron se défend de « faire de la politique sur le mémoriel », assure son entourage, soulignant que « la mémoire est une affaire d’actualité ». De fait, les cérémonies du 80e anniversaire du Débarquement des forces alliées résonnent avec le contexte de guerre en Ukraine, de menaces de la Russie et de montée des extrêmes. Dans un discours de défense de la démocratie et la liberté, lors d’une visite d’État en Allemagne du 26 au 28 mai, le chef de l’État a appelé à « se réveiller » face à « l’extrême droite, ce vent mauvais » qui « souffle en Europe ».

Cet avertissement est le fil conducteur de son parcours mémoriel du 80e anniversaire de la Libération, qui l’a déjà mené aux Glières et à Vassieux-en-Vercors – où il a dénoncé la Milice et « un temps où des Français n’aimaient pas la France » – avant de s’incliner devant les massacres de Tulle et d’Oradour-sur-Glane le 10 juin.

La surexposition d’Emmanuel Macron durant les commémorations en pleine campagne électorale aura-t-elle un effet sur les résultats de son camp, dont la tête de liste Valérie Hayer est loin derrière le candidat du Rassemblement national Jordan Bardella dans les sondages (16 % contre 32 à 34 %) ? « Emmanuel Macron a essayé le débat avec Marine Le Pen qui n’a pas fonctionné. Il va passer en force pour ressusciter le duel Renaissance-RN, éclipser Raphaël Glucksmann et remobiliser les retraités de droite en leur disant que c’est un choix existentiel », analyse Philippe Moreau Chevrolet, professeur de communication politique à Sciences Po et président de MCBG Conseil.

« Il se pose en sauveur comme en 2019 pour soutenir Nathalie Loiseau. C’est une opération électorale qui traduit une certaine panique. Elle peut faire bouger certains indécis, mais peut aussi provoquer un rejet contre-productif », ajoute le communicant.

« S’il s’implique, il devra rendre des comptes », a jugé Sébastien Chenu, vice-président RN de l’Assemblée nationale, lundi 3 juin, sur Public Sénat. « Entre le non au nazisme et une politique de banalisation de l’extrême droite, les gens sont désorientés, affirme Alexis Corbière. Le 9 juin sera l’élection de la sanction. »

La Croix, no. 42935
Monde, mardi 4 juin 2024 712 mots, p. 9
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3 juin 2024 - La Croix (site web)

Claudia Sheinbaum, première présidente du Mexique

Diego Calmard

Dimanche 2 juin, Claudia Sheinbaum (61 ans, gauche) ressort victorieuse avec 57,8 % des voix, devançant de 28 points son adversaire Xochitl Galvez (droite).

L’ancienne maire de Mexico se donne pour mission de poursuivre la politique sociale de son prédécesseur et de réduire la violence.

Mexico (Mexique)

De notre correspondant

C’est une scientifique engagée contre le réchauffement climatique. Elle a dirigé l’une des plus grandes capitales du monde : Mexico. La candidate du parti de gauche Morena, Claudia Sheinbaum, a été élue présidente du Mexique pour les six années à venir, avec 57,8 % des voix.

Ce score, elle le doit à un programme axé sur la « transformation sociale » du Mexique lancé par son prédécesseur, le président Andrés Manuel Lopez Obrador (dit Amlo), qui reste très populaire. Mercredi dernier, face à une foule optimiste, Claudia Sheinbaum avait clos sa campagne par un dernier meeting qui sonnait déjà comme un discours victorieux et rassembleur : « Je m’engage à poursuivre l’héritage du président ! »

« Claudia est un exemple de lutte, c’est une femme humaniste et engagée », loue Gerardo Noroña, député du Parti du travail, allié de Morena. Militante lors de ses années à l’Université nationale autonome de Mexico, plus grande faculté d’Amérique latine, Claudia Sheinbaum obtient un doctorat en ingénierie énergétique. « Amlo est un animal politique, mais Claudia a plus de bagages académiques », vante Renata Turrent, coordinatrice de la campagne de la présidente élue. En 2007, la doctorante rejoint le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) de l’ONU, récompensé du prix Nobel de la paix la même année. « Elle sera la plus diplômée, la plus préparée de tous les présidents ! »

Claudia Sheinbaum avait déjà occupé le poste de secrétaire à l’environnement dans l’équipe d’Andrés Manuel Lopez Obrador lorsqu’il était maire de Mexico. En 2006, elle devient porte-parole de la campagne présidentielle de son mentor. Après des années de travail au sein du Giec, elle revient en politique pour devenir maire de l’arrondissement de Tlalpan, puis de la ville de Mexico en 2018. Elle perd en crédibilité lors de l’accident du métro de Mexico en mai 2021 (27 morts), mais la sécurité s’améliore durant son mandat. Elle apparaît vite comme la favorite du chef de l’État et gagne facilement la primaire de Morena à l’été 2023.

Contrairement à son prédécesseur, qui a tenté plusieurs fois d’affaiblir des organes de contrepoids démocratique – comme l’Institut national électoral ou l’Institut national de transparence et d’accès à l’information –, sa dauphine promet de les préserver. Elle se dit « écolo » lorsque son mentor a n’a cessé de prendre des mesures anti-environnementales. En tant que femme, les féministes espèrent également des engagements, comme sur le droit à l’avortement, dépénalisé depuis un an sans pour autant avoir été légalisé. « Il va y avoir une tendance vers plus de progressisme, poursuit Gerardo Noroña. Avec Claudia, la transformation va continuer. Elle a un grand plan pour l’habitat populaire(les HLM mexicains, NDLR) , pour la santé et l’éducation. »

Claudia Sheinbaum ne peut toutefois pas totalement s’affranchir de son ancien protecteur, dont elle a repris les traits durant la campagne. Et pour cause : ce dernier jouit encore d’une cote de popularité de 60 % parmi les Mexicains. Mais la Constitution interdit la réélection du chef de l’État. « Difficile de dire si elle reviendra à sa personnalité qu’on connaissait », commente Jorge Carrasco, rédacteur en chef du magazine Proceso. On espère que, une fois élue, elle s’éloignera des postures antidémocratiques d’Amlo afin de rassembler les Mexicains. »

Le pays sort divisé de la campagne, entre les « AmLovers » et l’opposition de droite, qui a fait campagne sur les risques pour la démocratie d’une continuité de Morena. Choisie par les conservateurs parce que femme et à cause de ses origines modestes afin de concurrencer Claudia Sheinbaum, la candidate de droite Xochitl Galvez n’aura pas séduit la classe populaire. Un sujet de préoccupation rassemble cependant tous les Mexicains : la lutte contre le crime organisé et les homicides (plus de 30 000 en 2023), véritable fléau qui touche tout le Mexique.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 4 juin 2024 903 mots, p. AUJM4
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3 juin 2024 - Le Parisien (site web)
4 juin 2024 - Le Parisien

À la reconquête de l'Ouest

La majorité s'inquiète de voir les électeurs de Bretagne, jusque-là macronistes, se détourner de la tête de liste Valérie Hayer. Elle fait tout pour les récupérer.

Pauline Théveniaud

Une déception, sur un pastiche bricolé. En Bretagne, un ex-responsable CFDT séduit par Emmanuel Macron en 2017 a grimé le livre programme du président, « Révolution ». D'un coup de blanc et de marqueur noir, il a changé le titre pour « Évolution vers la droite... » réadapté le sous-titre d'un « C'était notre combat... usurpé » et fait circuler son exemplaire en interne. Un signal d'alerte. « C'est vrai qu'en Bretagne, on constate actuellement une petite sous-mobilisation de l'électorat macroniste par rapport au niveau national », observe le directeur général délégué d'Ipsos, Brice Teinturier.

Cela n'a l'air de rien, mais la région est censée être un bastion macroniste. Autrement dit, le baromètre pointe vers l'orage, alors qu'Emmanuel Macron est depuis le début persuadé que, pour son camp, la clé des élections européennes se trouve à l'Ouest.

Pourquoi ce pari ? Parce que le chef de l'État a - sur le papier - un réservoir de voix : ses électeurs du premier tour de la présidentielle 2022 (32,79 % en Bretagne, contre 27,85 % dans la France entière). « Il a bénéficié de la tradition politique modérée, avec des territoires qui ont toujours été très proeuropéens, décentralisateurs », explique le directeur du département Opinion à l'Ifop, Jérôme Fourquet. Ce sont eux que la majorité doit à tout prix parvenir à mobiliser pour éviter une bérézina. Pas gagné... Car à cette heure, convient un proche du président, « ils ont piscine ». « Il eut un réservoir de voix », corrige un acteur local, employant le passé à dessein.

105 réunions publiques et déplacements

Emmanuel Macron et ses troupes ont pourtant mis le paquet. Dès l'aube de la campagne, le chef de l'État évoquait ces « terres de reconquête » - dans son esprit, le « Grand Ouest » au-delà de la seule Bretagne -, demandant à ses troupes d'y fournir « des efforts particuliers ». Résultat, au QG de campagne, les compteurs dénombrent 43 réunions publiques et déplacements de ministres ou colistiers en Bretagne et 105 dans tout le Grand Ouest depuis le 9 mars. Avec, mercredi, l'avant-dernier meeting de Valérie Hayer à Lorient (Morbihan). Hasard du calendrier, le chef de l'État sera le même jour à Plumelec (Morbihan) pour rendre hommage aux parachutistes du 4 e bataillon SAS - sans pour autant qu'une participation à la réunion de sa candidate ne soit prévue à ce stade, même si l'entourage du président revendique de pouvoir « être agile ».

Rien d'une coïncidence non plus si chef de l'État a rêvé (en vain) que Jean-Yves Le Drian conduise la liste. « C'est en Bretagne que se joue l'élection, je veux un Breton », martelait-il tout début 2024. Jusqu'au bout, il a tenté de convaincre le « Menhir » lorientais et ex-ministre des Affaires étrangères, finalement président du comité de soutien. Valérie Hayer est aussi issue de cette zone (Laval, en Mayenne) et cela a joué dans son choix. Un ministre rembobine plus loin encore : « Le président est obsédé par la Bretagne. Quand il y a eu la tempête Ciaran, en novembre 2023, il nous disait : Faites gaffe aux indemnisations, je ne veux pas d'irritants là-bas. C'est un endroit où la mobilisation compte beaucoup pour nous. »

Mais rien n'y fait, les Marcheurs ont le vent de face. « L'année 2023 perturbe cet électorat-là, avec la réforme des retraites, la loi Immigration, la réforme de l'assurance chômage. L'arrivée au gouvernement d'une sarkozyste comme Rachida Dati, aussi, ça fait trop », décortique l'ex-maire de Quimper et conseiller de François Hollande à l'Élysée, Bernard Poignant. « La Bretagne est moins à droite que Gabriel Attal », tranche un Marcheur de 2017, jugeant que les choix politiques de l'exécutif coûtent cher à la candidate.

« La marée montante » du RN

« L'autre urticant, c'est le côté jacobin et jupitérien, qui vient de Paris et s'impose jusqu'à Brest, Rennes, Nantes », soulève encore Jérôme Fourquet. Un proche du président, réfutant l'idée d'une « droitisation », appelle à mettre en avant ce qui est « plus Breizh-compatible », comme « l'écologie à la française » ou « l'engagement européen du président ».

Obstacle supplémentaire : avec Raphaël Glucksmann, les socialistes - qui tiennent encore les bastions locaux - espèrent capter les déçus de Macron et dépasser Valérie Hayer. « Sur le terrain, il y a un espoir que l'alternance, ce ne soit pas forcément le RN », observe le président PS de la région, Loïg Chesnais-Girard.

Ce dernier voit toutefois bien que « le RN gagne du terrain dans la Bretagne de l'intérieur ou la Bretagne des ports ». Que « la marée monte », dit Jean-Jacques Urvoas, professeur de droit public à l'université de Bretagne occidentale et ministre sous Hollande, qui raconte : « Si je clashe Jordan Bardella, je vois immédiatement l'amphi se rétracter. Ce n'était pas le cas avec Marine Le Pen. »

Que le RN arrive en tête dans la région, le 9 juin, serait un véritable séisme. Impensable, pour certains. Inévitable, pour beaucoup. « Notre défi ici est le même que partout ailleurs : se maintenir à la deuxième place et réduire l'écart avec le RN », pose le député Renaissance Éric Bothorel, ce qui en dit long sur le chemin de croix des Marcheurs dans cette campagne. L'élu des Côtes-d'Armor poursuit : « Il ne faut pas imaginer la Bretagne comme étant à part du pays. » Mais comme un précipité de l'évolution du rapport de force politique dans la France de 2024. En haut lieu, souffle un conseiller, « les scores dans la région seront scrutés » dimanche.

Le Monde
International, mardi 4 juin 2024 1310 mots, p. 3
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3 juin 2024 - La Matinale du Monde

Afrique du Sud : fin du règne sans partage de l’ANC

Pour la première fois depuis la fin de l’apartheid, le parti va devoir nouer une alliance pour rester au pouvoir

Mathilde Boussion

Johannesburg - correspondance - La vie politique sud-africaine vient d’entrer dans une nouvelle ère. Les résultats des élections générales du 29 mai, proclamés officiellement dimanche 2 juin, entérinent la fin de la domination sans partage du Congrès national africain (ANC). Plombé par la criminalité qui sévit dans le pays, le chômage massif et la déliquescence des infrastructures, notamment les coupures de courant qui empoisonnent la vie des habitants depuis deux ans, le parti a recueilli à peine 40,2 % des voix, soit 159 sièges sur 400, contre 230en 2019.

Pour la première fois depuis la fin de l’apartheid, l’ANC devra former une coalition à l’Assemblée nationale pour conserver le pouvoir. Un exercice inédit, qui place la démocratie sud-africaine sur une corde raide, alors que l’on observe une montée des populismes dans le pays. D’ici à l’élection du président par l’Assemblée nationale, qui doit avoir lieu au plus tard dans quatorze jours, le parti devra rapidement panser ses plaies. Car, si son déclin dans les urnes était attendu, peu de gens avaient anticipé une dégringolade aussi dure.

La formation reste le premier parti du pays, loin devant son principal concurrent, l’Alliance démocratique (DA), issue de l’opposition blanche à l’apartheid et classée au centre droit, qui rassemble 21,7 % des voix. Mais rarement on aura vu vainqueur à la mine aussi sombre. Dimanche, lors de sa première apparition publique depuis le vote, Cyril Ramaphosa, le président sud-africain, qui est aussi le président de l’ANC, a estimé que les électeurs « attendent des partis pour lesquels ils ont voté qu’ils trouvent un terrain d’entente, qu’ils surmontent leurs différences, qu’ils agissent et travaillent ensemble ». « Notre peuple s’est exprimé, que cela nous plaise ou non, a-t-il ajouté, nous devons respecter ses choix. »

Le « Trump » sud-africain

L’élection a consacré la poussée inattendue du parti de l’ancien président Jacob Zuma, Umkhonto we Sizwe (MK, « le fer lance de la nation »). Accusé de corruption et poussé à démissionner de la présidence par ses camarades de l’ANC sur fonds de multiples scandales en 2018, Jacob Zuma, 82 ans, s’est lancé dans la course électorale à la surprise générale, en décembre 2023, en jurant de prendre sa revanche sur « l’ANC de Ramaphosa », son successeur à la tête du parti à qui il voue une haine viscérale.

C’est chose faite. Si l’ancien dirigeant a été interdit d’être candidat à un poste de député en raison d’une condamnation pour outrage à magistrat, son parti devient la troisième force politique du pays avec 14,5 % des voix. Dans son fief, la province-clé du Kwazulu-Natal, le MK se place même en première position avec 45 % des suffrages, reléguant l’ANC à la troisième place. Impensable il y a quelques mois. Fort de ce résultat, le parti de Jacob Zuma a décidé de bouder la proclamation des résultats officiels.

« Le parti MK a réalisé un résultat sensationnel », souligne l’analyste politique Mike Law, chercheur au sein du cabinet de conseil Paternoster. « Sa base se concentre sur un groupe ethnique [les Zoulous, communauté à laquelle appartient Jacob Zuma] , et c’est le plus important en nombre du pays. Cela souligne une montée des politiques identitaires », complète-t-il.

A défaut d’offrir un programme clair, Jacob Zuma est parvenu à mobiliser à grands coups de diatribes populistes. « C’est un phénomène qui n’est pas unique à l’Afrique du Sud. On voit une poussée des acteurs nationalistes partout dans le monde », poursuit Mike Law. Jacob Zuma, qui se plaît à se dépeindre en victime d’une cabale prétendument orchestrée par le « monopole capitaliste blanc » à mesure que s’amoncellent ses ennuis judiciaires, est de plus en plus régulièrement comparé à Donald Trump.

L’ancien président sud-africain a également profité de la démobilisation des électeurs : le taux de participation, qui chute depuis vingt ans, dégringole encore. Seuls 58 % des inscrits se sont déplacés pour voter, contre 66 % en 2019.

L’ANC n’a désormais plus d’autre choix que de s’allier avec un ou plusieurs de ses principaux concurrents. Un exercice d’équilibrisme à haut risque pour la jeune démocratie sud-africaine, qui vit le crépuscule de la domination d’un parti. Une anomalie qui rapprochait le fonctionnement des institutions d’un régime présidentiel, alors que le système postapartheid a été conçu sur un modèle parlementaire.

« Impérialisme occidental »

Face à ce défi, l’Afrique du Sud est à « la croisée des chemins », souligne Mike Law. L’ANC pourrait faire alliance avec le parti des Combattants pour la liberté économique (EFF), une formation d’extrême gauche, et/ou le MK, qui souhaitent tous les deux réviser la Constitution pour permettre une confiscation de certaines terres par l’Etat sans compensation. Ou bien le parti pourrait s’allier avec son principal opposant, le DA, qui plaide pour des réformes libérales et passe pour un modèle de gouvernance au niveau local.

« Deux scénarios se dessinent : d’un côté, un gouvernement aux tendances populistes, de l’autre, une relation plus stable entre deux partis centristes. Les prochaines semaines seront cruciales », poursuit Mike Law. La première perspective affole les marchés, quand la seconde à tout pour les rassurer. Et si l’option d’une coalition avec le DA, éventuellement élargie à de plus petits partis, semble emporter la préférence des plus hauts dirigeants de l’ANC, une profonde ligne de fracture divise le mouvement alors que chacun pose ses conditions sur la table.

Du côté du MK, on ne réclame rien de moins que la tête de Cyril Ramaphosa. L’option est pour le moment écartée par la direction de l’ANC. L’EFF exige, entre autres, l’exclusion de tout partenaire qui serait « une marionnette de l’impérialisme occidental ». Quant au DA, considéré par une partie de l’ANC comme une force réactionnaire créée pour préserver les privilèges de la minorité blanche, il assure qu’aucun accord ne sera passé sans que le parti ne revienne notamment sur les politiques de discrimination positive destinées à corriger les inégalités issues de l’apartheid. Une ligne rouge pour beaucoup au sein de l’ANC.

« La perspective d’une coalition avec l’Alliance démocratique dépend entièrement du maintien à la présidence de Cyril Ramaphosa. Mais il ne faut pas s’y tromper, le président est vulnérable désormais », précise Mike Law. Si l’actuel président jouit d’un large soutien au sein du comité exécutif de l’ANC, son vice-président, Paul Mashatile, qui se verrait bien prendre sa place, pourrait tenter de profiter de la débâcle pour le déloger.

Comme pour donner un peu plus corps à la menace qui plane au-dessus du pays, Jacob Zuma a fait irruption, samedi 1er juin, dans le centre des résultats, pour dénoncer la fraude électorale. Estimant, sans présenter de preuve, que son parti aurait dû emporter les deux tiers des suffrages, il a exigé le report de l’annonce des résultats en attendant la vérification de ses accusations, avant de menacer : « J’espère que les responsables entendent ce que nous disons : ne provoquez pas de problèmes quand il n’y en a pas. »

Une vingtaine de partis ont formulé des objections auprès de la commission électorale au sujet du comptage des voix. Mais elles portent sur une minorité de bulletins, qui ne devraient pas être de nature à remettre en cause le résultat. Les revendications de Jacob Zuma pourraient prêter à sourire si la menace n’avait pas un précédent sanglant. En juillet 2021, dans la foulée de son arrestation pour outrage à magistrat, une semaine d’émeutes et de pillages, les pires depuis la fin de l’apartheid, avaient fait au moins 350 morts.p

Le Monde
France, lundi 3 juin 2024 1663 mots, p. 9
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1 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Portrait

Valérie Hayer, vaillante soldate du camp Macron

Sortie de l’anonymat bruxellois, la tête de liste Renaissance aux européennes mène une campagne appliquée

Robin D’Angelo

Sous un beau soleil de printemps, le van de Valérie Hayer serpente sur une route départementale au milieu des vignobles du Mâconnais. Ce samedi 25 mai, la tête de liste de la majorité présidentielle a rendez-vous dans une ludothèque à Saint-Désert (Saône-et-Loire), 930 habitants. Installée entre une dînette, une pile de jeux de société et une statuette en forme de M. Patate, elle écoute deux employés municipaux lui parler de leurs problèmes de trésorerie. Quand une notification sort ses conseillers de leur torpeur.

« Je suis prêt à débattre maintenant avec Mme Le Pen », vient de déclarer Emmanuel Macron au Parisien. La députée du Rassemblement national (RN) lui répond derechef sur X. Elle accepte la proposition du chef de l’Etat, « s’il met sur la table sa démission ou la dissolution de l’Assemblée nationale en cas d’échec de la liste Renaissance »aux européennes. « Pff, Marine Le Pen se dérobe ! », commente Valérie Hayer dans un éclat de rire moqueur. Avant de se raccrocher à ses éléments de langage. « Ce serait pourtant très bien que ce débat ait lieu. Cela permettrait une clarification à un moment où, comme l’a rappelé le président, l’Europe est mortelle. »

Ainsi en est-il de la campagne des européennes de Mme Hayer. Aux grands hommes, Emmanuel Macron et Gabriel Attal, les grandes manœuvres. A la députée européenne de 38 ans les figures imposées. Pendant que le premier se démultiplie dans la presse et que le second joute en prime time sur France 2 avec la tête de liste du RN, Jordan Bardella, la candidate de la majorité traverse la campagne au second plan. Comme dans l’épisode de la saison 2 de la série Parlement – une fiction humoristique sur les coulisses du Parlement européen – dans lequel elle fait de la figuration. « Où est Valérie Hayer ? »,fait même mine de s’interroger François-Xavier Bellamy, la tête de liste des Républicains (LR), sur France 2, après le duel entre Gabriel Attal et Jordan Bardella.

Elle est pourtant partout, dans les médias, devant les fédérations professionnelles, à passer d’interminables grands oraux, et sur le terrain. Un jour, dans une maison de l’Europe à Angers, pour échanger avec de jeunes volontaires internationaux. Un autre à Besançon, une charlotte sur la tête, sur une ligne de production qui bénéficie de fonds européens. Mais à chaque fois dans l’indifférence, suscitant un mélange d’admiration et de compassion au sein de la majorité. « Elle se fait un nombre délirant de déplacements et de médias et son humeur ne bouge pas d’un iota », souffle le député de la Haute-Savoie Antoine Armand, trésorier de la campagne.

Peut-il en être autrement pour la députée européenne, encore peu connue au sein même de son camp ? Malgré les demandes d’Emmanuel Macron, ni Jean-Yves Le Drian ni Julien Denormandie n’acceptent de remplacer Stéphane Séjourné, l’ex-président du groupe Renew au Parlement européen, à qui la tête de liste était promise depuis de longs mois, jusqu’à sa nomination au Quai d’Orsay en janvier. Les noms d’Olivier Véran, de Clément Beaune, Bruno Le Maire ou d’Elisabeth Borne circulent également dans la presse… Ce sera Valérie Hayer. « On a été durs de laisser fuiter qu’elle était le septième choix sur la liste, déplore un ministre. » « Ce qui est dur, c’est qu’elle apprend tout d’un coup,renchérit un cadre de la campagne. C’est sur ses épaules que ça repose. »

Fille et petite-fille d’agriculteurs

L’eurodéputée est tirée de son anonymat bruxellois pour être poussée sur le plateau des 20 heures de TF1 le même jour que son investiture officielle, le 29 février. Et ce ne sont pas les quelques heures de media trainingdes jours précédents qui lui permettent de surmonter son stress, elle qui n’avait jamais donné d’interview à une heure de grande écoute. « C’était vertigineux en termes de téléspectateurs »,concède-t-elle. Sa campagne commence par un lapsus. Elle bute sur le nom du présentateur Gilles Bouleau, qu’elle renomme Gilles Boyer, du nom d’un de ses collègues Renew au Parlement européen. « Pour mon deuxième 20 heures, je me suis demandé si je devais appeler la présentatrice Anne-Claire Coudray par son nom,confie-t-elle. Finalement, j’ai seulement dit “bonsoir”. »

La néophyte des plateaux dispose cependant de nombreux atouts aux yeux du camp présidentiel. Fille, petite-fille et sœur d’agriculteurs, elle grandit en Mayenne dans une ferme de 130 hectares qui produit du lait, de la vache à viande et du maïs. Un milieu avec lequel elle a approfondi des liens politiques une fois devenue députée européenne, en 2019, en rencontrant régulièrement les syndicats agricoles de son département. « Comme il y avait une crise agricole, on s’est dit qu’on allait prendre Hayer parce qu’elle est fille d’agriculteur… », persifle un ancien ministre du gouvernement Borne.

Un nouveau visage dont on espère qu’il est moins perçu dans l’opinion comme comptable du bilan d’Emmanuel Macron. Ce que l’intéressée affirme avoir observé : « Je n’ai jamais senti la moindre animosité ou hostilité à mon égard lors de mes déplacements, plutôt même de la bienveillance. » Et surtout une députée européenne appliquée dont on ne cesse de mettre en avant l’influence à Bruxelles. « Dès que la stratégie a été d’incarner notre travail au niveau du Parlement européen, c’est devenu une candidate naturelle »,poursuit le député Antoine Armand.

Malgré ces arguments, plus personne ne croit que Valérie Hayer puisse réaliser un bon résultat le 9 juin. En février, les dirigeants de la majorité ambitionnaient de dépasser la barre des 20 % des suffrages. Atteindre 17 % serait aujourd’hui un succès. Au fil des semaines, un récit s’est imposé : il faut sauver le soldat Hayer. Et déjà, un parfum de règlement de comptes flotte au sein des troupes présidentielles. Quand ce n’est pas l’équipe de campagne qui tacle Gabriel Attal pour ne pas avoir tenu ses ministres, à qui ils reprochent des annonces « anxiogènes » sur l’assurance-chômage, la dette ou les fonctionnaires, c’est l’exécutif qui déplore le manque de prise de risque de la candidate.

« Il lui faut un moment à la Bellamy », plaide un conseiller, en référence à la visite mouvementée du candidat LR sur une manifestation propalestinienne au campus de Science Po Paris. Pas le genre de la tête de liste, qui poursuit son très scolaire tour de France, cornaquée par l’ancien journaliste de CNews Loïc Signor, son conseiller en communication, qui la pousse à la punchline, sans grand succès. Quarante déplacements en trois mois, dans douze régions de France, sans couacs ni surprises. Et un passage par l’Assemblée nationale, mardi 28 mai, afin de mobiliser les parlementaires. « Je l’ai trouvée en pleine forme,rapporte le député de Paris Gilles Le Gendre. Ce qui est un exploit compte tenu de la course d’obstacles qu’elle dispute depuis plusieurs semaines. »

« Elle a de l’ambition »

Qu’est-ce qui fait courir Valérie Hayer ? « C’est ma spécificité de ne pas avoir d’arrière-pensées politiques et de vouloir parler d’Europe »,jure la Mayennaise. La députée européenne garde cependant un œil attentif sur l’activité du groupe Renaissance à l’Assemblée nationale, où elle dispose de plusieurs relais. Les députés Sylvain Maillard (Paris), Paul Midy (Essonne) ou Sacha Houlié (Vienne) par exemple, qu’elle sollicite au moment du vote de la loi « immigration », en décembre 2023, inquiète des retombées sur le pacte sur l’asile et la migration, qu’elle défend à Bruxelles. « Une bonne loi néanmoins »,avoue-t-elle, du bout des lèvres, à propos du texte français.

Elle tisse des liens avec Gabriel Attal, avec qui elle travaille sur des questions budgétaires lorsqu’il officie au secrétariat d’Etat à la jeunesse, de 2018 à 2020. En janvier, le nouveau locataire de Matignon lui demande si elle accepterait de devenir sa ministre de l’agriculture. Elle répond par l’affirmative. Mais M. Attal reconduit le sortant Marc Fesneau. Pas sa première désillusion, elle qui avait été investie pendant quelques heures pour les législatives 2017 en Mayenne, avant que François Bayrou n’impose une candidate du MoDem. « Cela m’a appris beaucoup sur moi et sur la politique », commente-t-elle, n’en tenant pas rigueur au Béarnais, le premier à l’avoir appelée après sa désignation comme tête de liste, et pour qui elle a voté trois fois à la présidentielle.

L’épisode a le mérite de la faire élire à Bruxelles en 2019, appuyée par Jean Arthuis, inamovible cacique de la politique mayennaise, dont elle fut la collaboratrice lors de son mandat de député européen de 2014 à 2019. « Elle a de l’opiniâtreté et de l’ambition »,l’adoube ce dernier. Au Parlement européen, ses qualités de négociatrice lui permettent de gravir les échelons. D’abord comme coordinatrice pour le groupe Renew à la commission du budget, un poste stratégique qui en fait l’une des chevilles ouvrières du plan de relance pendant la crise due au Covid-19. Puis au sein de la délégation française, dont elle prend la tête en binôme avec sa consœur Marie-Pierre Vedrenne (MoDem), à la demande de Stéphane Séjourné, promu président du groupe Renew, en octobre 2021.

Mais c’est en janvier qu’elle réalise un coup politique, en se faisant élire présidente du groupe Renew, sans l’appui formel de son prédécesseur ni de l’Elysée, trop occupé par le remaniement. « Elle est sensibilisée aux rapports de force politiques depuis le début de sa carrière »,loue le député Sacha Houlié. Valérie Hayer devra à nouveau batailler si elle souhaite conserver la direction du groupe centriste à Bruxelles, elle qui promet aussi de « ne jamais se mettre à la table de négociations avec le groupe Conservateurs et réformistes européens de Giorgia Meloni ». De sa capacité à peser dépendront les résultats du 9 juin.

Le Monde
France, lundi 3 juin 2024 929 mots, p. 11
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1 juin 2024 - Le Monde (site web)

Les députés votent en faveur de « maisons d’accompagnement »

La première semaine de débats a porté sur le renforcement des soins palliatifs

Béatrice Jérôme

Il ne faut « pas laisser penser que l’on fait l’aide à mourir parce que la société n’est pas capable de prendre soin ».Le propos d’Emmanuel Macron dans un entretien à Libérationet à La Croix, le 10 mars, éclaire, à lui seul, la première partie du projet de loi sur l’accompagnement des malades et de la fin de vie : un titre I d’une dizaine d’articles dont les députés ont pratiquement terminé l’adoption, vendredi 31 mai, après quatre jours de débats commencés lundi. Ce premier volet vise à « garantir »les « soins d’accompagnement » − complémentaires des soins palliatifs – et a été conçu par l’exécutif comme le pendant indispensable du titre II du projet de loi, qui instaure une « aide active à mourir » pour les malades atteints d’affections incurables.

Au vu pourtant du maigre contenu, la portée de ce titre I laisse perplexe. Le gouvernement a parallèlement rendu publique, le 10 avril, une « stratégie décennale pour le renforcement des soins palliatifs », avec la promesse de 1,1 milliard d’euros supplémentaires sur dix ans, par rapport aux 1,6 milliard d’euros consacrés chaque année à cette médecine.

Peu nombreuses sont les mesures de cette « stratégie » qui figurent dans le premier volet du projet de loi. Il en est pourtant une qui a son importance : la création des « maisons d’accompagnement ». Prévus à l’article 2 du projet de loi, ces nouveaux établissements médico-sociaux accueilleront des personnes gravement malades qui ne peuvent rester à leur domicile, mais dont l’état ne nécessite pas une hospitalisation.

Les députés Les Républicains (LR) et du Rassemblement national (RN) ont − sauf exception – voté contre ce qu’ils appellent des « maisons de la mort », au motif que des patients qui le demandent pourraient s’y voir prodiguer une « aide à mourir », autrement dit « le suicide assisté et l’euthanasie », des termes qu’utilisent à l’envi LR et le RN, raison suffisante à leurs yeux pour s’opposer aux « maisons d’accompagnement ».

La droite, l’extrême droite et des partis de gauche se sont opposés à la tentative du corapporteur, le député (Renaissance) de la Côte-d’Or Didier Martin, de rétablir par amendement le droit pour des opérateurs privés lucratifs d’ouvrir ces « maisons d’accompagnement ». L’interdiction avait été votée par les députés en commission avant l’examen en séance. « Vouloir faire du profit sur la fin de vie ? Cela n’est pas possible. C’est une ligne rouge », a prévenu Sandrine Rousseau, députée (Les Ecologistes) de Paris. « C’est une question d’éthique et de décence commune », a argué la députée (Renaissance) de Paris Astrid Panosyan-Bouvet, opposée elle aussi à l’amendement du corapporteur.

Autre mesure nouvelle du projet de loi : la création d’un « plan personnalisé d’accompagnement ». Il serait obligatoirement proposé à toute personne atteinte d’une pathologie grave. Il prévoit un soutien nutritionnel, psychologique, social, de manière précoce.

« Droit opposable »

Les députés ont surtout consacré les débats à imaginer comment obliger le gouvernement à concrétiser ses promesses. Sachant que les crédits pour la « stratégie décennale » seront votés dans le projet de loi de finances de la Sécurité sociale, à l’automne, ils ont introduit dans le texte l’engagement pour le gouvernement de porter une loi de programmation d’ici au 31 décembre 2025. Une feuille de route qui échelonnerait les dépenses sur cinq ans et contraindrait, selon eux, l’exécutif à financer sa « stratégie ».

Le débat sur la loi de programmation a conduit Catherine Vautrin, la ministre de la santé, à un aveu concernant un précédent, suscitant « une forme de sidération », selon Jérôme Guedj, député (PS) de l’Essonne. Lors du débat, en janvier, sur la loi grand âge, Mme Vautrin avait affirmé que le principe d’une telle loi de programmation, promise par le gouvernement, ne pouvait être acté dans l’urgence et devait être validé par le Conseil d’Etat. Elle a, mercredi, admis que le gouvernement n’avait alors pas transmis sa demande de saisine du Conseil d’Etat pour savoir si une loi de programmation pour le grand âge était conforme à la Constitution. « Je tiens l’ensemble des mails à votre disposition », s’est-elle défendue pour se dédouaner.

La manœuvre de Mme Vautrin aurait été stoppée par l’Elysée, par crainte, selon nos informations, que les membres du Palais-Royal ne donnent leur feu vert à une telle loi de programmation aux lourdes implications budgétaires. C’est « un scandale démocratique ! », a tonné M. Guedj, découvrant le jeu de dupes de l’exécutif pour écarter une loi de programmation qu’il a défendu ardemment cet hiver.

A défaut de mesures fortes, le titre I a été l’occasion pour les députés d’afficher leur volonté d’obliger le gouvernement à respecter le contenu de la « stratégie décennale ». Ils ont confirmé le vote en commission spéciale de l’instauration d’un « droit opposable » aux soins palliatifs à travers l’adoption d’un amendement de Thibault Bazin, député (LR) de Meurthe-et-Moselle. Droite et gauche ont voté pour.

«[Avec le droit opposable] , on est dans une procédure juridictionnelle longue pour répondre à des patients dont l’état pathologique nécessite l’urgence » , a rétorqué Mme Vautrin. Le rapporteur Didier Martin a objecté que le « droit au logement opposable », instauré en 2017 pour les demandeurs de logement, n’avait pas montré son efficacité. Mais la mesure a été votée avec des voix d’une partie des députés macronistes.

La Croix, no. 42934
France, lundi 3 juin 2024 1259 mots, p. 10,11

« L’aide à mourir » arrive en débat à l’Assemblée

Antoine d’Abbundo

Les débats autour de la loi sur la fin de vie entrent dans le dur, lundi 3 juin, avec l’examen du volet 2 consacré à l’accès à l’aide à mourir pour certains malades.

Après les modifications apportées en commission spéciale, la ministre Catherine Vautrin promet un retour du texte à « l’équilibre ». À condition de trouver une majorité.

Après une matinée qui promet d’être agitée avec le vote annoncé sur les deux motions de censure du gouvernement déposées par le Rassemblement national et La France insoumise, les députés reprendront, lundi 3 juin à 16 heures, l’examen du projet de loi sur la fin de vie. Le débat pourrait, lui aussi, provoquer quelques remous dans l’hémicycle : après l’adoption, la semaine dernière, des quatre articles du premier volet relativement consensuel, consacré au développement des soins palliatifs et d’accompagnement, les parlementaires vont aborder les 15 articles suivants, du second volet qui concerne « l’aide à mourir », principale nouveauté, très controversée, de ce texte.

« La ministre aborde cette séquence en étant concentrée, avec le souci d’écouter tout le monde, mais aussi la ferme volonté d’avoir un texte équilibré », souligne-t-on dans l’entourage de Catherine Vautrin, la ministre du travail, de la santé et des solidarités, chargée de ce dossier ultrasensible depuis sa nomination en janvier. « Notre responsabilité est grande. Nous devons répondre aux souffrances sans brusquer les consciences », avait-elle déjà souligné à la tribune de l’Assemblée nationale, lundi 27 mai, en ouverture de la séance publique. La tâche n’a rien de simple, car lors de son passage en commission spéciale, du 13 au 17 mai, le projet gouvernemental a été sensiblement modifié. Les principaux changements portent sur deux des cinq conditions requises pour avoir accès à l’aide à mourir.

Dans le texte initial, l’article 6 précise que le malade doit être : majeur, de nationalité française ou résident stable, mais aussi être atteint d’une affection grave et incurable qui engage son pronostic vital à court ou moyen terme, endurer une souffrance physique ou psychologique insupportable et inapaisable et, enfin, être apte à manifester sa volonté de façon libre et éclairée. Le troisième critère, de « pronostic vital engagé à court ou moyen terme », a été jugé trop flou et trop restrictif par une majorité des 71 membres de l’instance, qui l’ont remplacé par l’expression « phase avancée ou terminale ». Une notion qui n’est pas plus précise mais qui permet à plus de patients de faire une demande d’aide à mourir. Notamment ceux atteints de pathologies neurodégénératives, comme la maladie de Charcot qui les condamne à une paralysie progressive jusqu’au décès par étouffement. Cette substitution de termes a d’ailleurs opposé le député MoDem Olivier Falorni, rapporteur général du texte et partisan de la modification, à la présidente de la commission spéciale, la députée Horizon Agnès Firmin Le Bodo qui, en tant qu’ancienne ministre de la santé ayant contribué à l’élaboration du projet de loi, souhaitait maintenir le critère du moyen terme comme une ligne rouge à ne pas franchir.

Le second changement porte sur le cinquième critère. « Aucune procédure d’aide à mourir ne doit pouvoir être mise en œuvre sans que le patient soit en mesure de confirmer sa volonté autonome jusqu’aux derniers instants. C’est une des clés du texte », n’a cessé de répéter la ministre Catherine Vautrin. Mais les membres de la Commission spéciale ne l’ont pas entendu de cette oreille. Ils ont aussi ajouté, à l’article 4 du projet de loi, la possibilité pour un patient ayant perdu son discernement de bénéficier d’une aide à mourir via ses directives anticipées, document dans lequel une personne formalise ses souhaits concernant sa fin de vie au cas où elle ne pourrait plus s’exprimer.

Ces deux modifications n’ont fait que renforcer l’hostilité des opposants au texte qui, principalement à droite comme à l’extrême droite, y voient le signe des « dérives » qu’ils avaient annoncées. « Le gouvernement nous promet un texte d’équilibre, mais l’on voit bien, au fur et à mesure que le débat avance, que tous les verrous sautent », s’alarme le député LR Patrick Hetzel. Au ministère de la santé, on tente de minimiser l’affaire. « Les changements introduits n’ont rien de définitif. Le débat en séance continue de faire évoluer les choses. C’est ce à quoi la ministre s’emploie et s’emploiera dans les discussions », promet un proche du dossier.

Catherine Vautrin a marqué un premier point, vendredi 31 mai, à minuit, lorsque les députés ont adopté, par 49 voix contre 13, un amendement du gouvernement visant à supprimer la possibilité d’inscrire une demande d’aide à mourir dans les directives anticipées. Mais cette victoire pourrait n’être que provisoire. Une partie des députés, à gauche comme dans la majorité présidentielle, souhaite rouvrir le débat lors de la discussion dans l’hémicycle. La ministre aura également fort à faire pour réinscrire le critère du « pronostic vital engagé à court ou moyen terme »comme condition d’accès à l’aide à mourir, comme le propose un amendement du gouvernement. « À condition que ce critère soit précisé et clarifié dans la réécriture », a d’ores et déjà prévenu le rapporteur général Olivier Falorni. Pour Catherine Vautrin, toute la difficulté sera de trouver les soutiens nécessaires pour revenir sur les points qu’elle juge essentiels au texte initial. Un exercice d’autant plus compliqué et incertain que le gouvernement n’a qu’une majorité relative à l’Assemblée, que celle-ci est plurielle, composée des groupes Renaissance, MoDem et Horizons, dont aucun ne donnera de consigne de vote à ses membres, laissés à leur liberté de conscience.

« C’est vrai, certains, pas toujours familiers avec ce sujet complexe et sensible, s’interrogent encore. Mais je ne suis pas inquiète sur la mobilisation finale de mes collègues à voter le texte si l’équilibre du départ est rétabli », veut croire Agnès Firmin Le Bodo. « Les députés de la majorité présidentielle répondront présents », insiste un proche du dossier. Tout le défi étant maintenant de trouver des relais à droite pour resserrer le texte sans se couper de la gauche. Sur ce sujet, celle-ci est plus divisée qu’il y paraît.

« En schématisant, on peut décrire trois nuances de positions, décrypte le député socialiste Jérôme Guedj. Ceux qui sont sur une ligne militante proche des positions de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), qu’on retrouve principalement chez LFI et Les Écologistes. Ceux, minoritaires, qui sont opposés à cette évolution comme le socialiste Dominique Potier ou le communiste Pierre Dharréville. Enfin, ceux qui, comme moi, tentent de défendre à la fois l’éthique de la liberté et celle de la vulnérabilité. »

Il reste à savoir si les cinq jours de débats prévus suffiront à trancher tous les dilemmes avant le vote solennel fixé au mardi 11 juin, au surlendemain des élections européennes. Au ministère de la santé, on se montre confiant sur la capacité à tenir ce calendrier plus que serré : « Le plus difficile du texte, ce sont les articles 5 et 6 sur la définition de l’aide à mourir et les conditions d’accès. Si l’on parvient à les voter en début de semaine, cela devrait passer. »

Libération
lundi 3 juin 2024 833 mots, p. 22

Idées/

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1 juin 2024 - Libération (site web)

Les trois minutes du député Meyer Habib

Par Daniel Schneidermann

Médiatiques

L'arrogance et l'impunité s'invitent à la tête de nombreux Etats démocratiques, mais aussi dans les rangs des parlements. Personnage récurrent des vidéos virales sur les réseaux sociaux, le député des Français de l'étranger en est un bon exemple.

Ce qui est pratique, pour tenter de comprendre les phénomènes Trump, et Nétanyahou, et Itamar Ben Gvir, et Bezalel Smotrich, de les métaboliser, de comprendre physiquement comment sont rendus possibles cet enfermement mental, cette folie collective, par lesquels des démocraties se dotent de dirigeants qui les conduisent à leur perte, c'est que nous avons le même à la maison. En modèle réduit, bien entendu. Il s'appelle Meyer Habib, se présente ceint de l'écharpe tricolore de député des Français de l'étranger (zones de Chypre, de Grèce, d'Israël et des Territoires palestiniens, de l'Italie, de Malte, de Saint-Marin, du Saint- Siège et de la Turquie) mais, sous cette écharpe, intervient essentiellement comme représentant des intérêts permanents de l'Etat d'Israël en général, et de ceux de

Benyamin Nétanyahou en par- ticulier.

Le député Habib est un personnage récurrent des vidéos virales sur les réseaux sociaux. Dans l'une des plus partagées, en mars, il tente de s'approcher du garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti, pour lui remettre les photocopies des insultes et des menaces reçues par lui, dont il vient de donner lecture à l'Assemblée nationale. Des huissiers doivent l'éloigner.

«A qui tu parles ?» Dans la vidéo la plus récente, il tente d'interrompre, dans les couloirs, une interview du député La France insoumise David Guiraud, lors d'une suspension de séance après que son collègue Sébastien Delogu a brandi un drapeau palestinien dans l'hémicycle. S'adressant aux journalistes qui interrogent Guiraud : «Comment, vous leur donnez la parole ?» Guiraud : «Qu'est-ce que tu fais là, toi ? Va t'en !» Habib : «A qui tu parles ?» Guiraud : «A toi, je te parle.» Habib : «On n'a pas gardé les cochons ensemble. - C'est toi le cochon, dans la boue du génocide. Je suis en pleine interview » Habib, passant au vouvoiement: «Me touchez pas !» Guiraud : «Vous êtes un porc.» Aux caméras: «Ce monsieur est un porc, il défend le génocide depuis le début, c'est un porc.» Considérant que «porc est la plus vieille insulte antisémite du monde», Habib, dûment invité à commenter l'incident sur la chaîne BFM TV, a ensuite annoncé porter plainte contre cette «crapule antisémite». Le système de défense de Habib est le même que celui de Nétanyahou: quiconque le conteste ou le contredit est taxé d'antisémitisme. David Guiraud est antisémite comme, pour les dirigeants israéliens, l'ONU est antisémite, ainsi que le procureur de la CPI qui vient de requérir des mandats d'arrêt contre Benyamin Nétanyahou et l'un de ses ministres. Et Amnesty, et les humanitaires, et l'Espagne, et l'Irlande, et la Norvège, qui viennent de reconnaître l'Etat de Palestine. Même le pape, à n'en pas douter, est antisémite, qui a appelé au cessez-le-feu.

«On se passera de vous» Il est une autre vidéo de Habib, moins connue, apparemment moins violente, mais plus éloquente, qui a resurgi sur X à l'occasion de l'incident Guiraud. C'est une séance de la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale, en février dernier, présidée par le centriste Jean-Louis Bourlanges. Alors que le règlement prévoit des temps de parole de deux minutes trente par député, Habib réclame trois minutes. Meyer Habib, se levant furieux alors que Jean-Louis Bourlanges l'interrompt après son temps réglementaire: «Tout le monde a eu trois minutes!» Bourlanges: «Non.» Puis, élevant la voix alors que Habib rassemble déjà ses affaires en continuant à ergoter: «Arrêtez! Respectez l'autorité de la présidence. Et sortez si vous n'êtes pas content. On se passera de vous.» Sortie furieuse du chahuteur.

Meyer Habib, Benyamin Nétan- yahou, Donald Trump : trois visages de l'arrogance et de l'impunité. Trois impunités aux racines différentes, bien entendu. L'impunité israélienne ne peut se comprendre sans se souvenir d'Auschwitz. Mais quelles leçons en tirer ? «Du génocide des Juifs, on peut tirer deux leçons différentes, disait en substance l'historien israélien Tom Segev. L'une est que ce que nous avons subi est si terrible, que tout nous est permis. L'autre, c'est que ça ne doit recommencer pour personne.» Nétanyahou a choisi. Jean-Louis Bourlanges face à Meyer Habib, métaphoriquement, c'est le procureur de la CPI face à Benyamin Nétanyahou, ou le jury populaire new-yorkais face au milliardaire Donald Trump. Même si ni l'ONU, ni la CPI, ni la CIJ, ni personne n'ont les moyens de lancer à Benyamin Nétanayahu «sortez ! on se passera de vous !» on se prend à rêver à la manière dont l'histoire aurait pu tourner si, dès les premières trente secondes, dès les toutes premières occupations illégales d'Israël en 1967, une calme autorité incontestée, au nom de la tolérance zéro, avait élevé la voix : «Respectez le droit international». Et on ne peut s'empêcher de se dire que ce pourrait être parfois simple, la fermeté ?

Son système de défense est le même que celui de Nétanyahou : quiconque le contredit est taxé d'antisémitisme. David Guiraud est antisémite comme, pour les dirigeants israéliens, l'ONU est antisémite

Le Figaro, no. 24813
Le Figaro, lundi 3 juin 2024 918 mots, p. 10

International

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3 juin 2024 - Le Figaro (site web)

En Géorgie, l'opposition et des ONG pro-occidentales ciblées par des attaques

Des groupes soutenus par le pouvoir s'en prennent aux locaux d'opposants à la loi sur « les agents de l'étranger » .

Genté, Régis

La situation continue de se dégrader en Géorgie. Le pouvoir orchestre des intimidations physiques et verbales contre ses opposants, ne leur laissant guère plus de choix que d'accepter le régime autoritaire qu'il leur promet ou d'entrer dans des modes d'action moins pacifiques, après deux mois de protestations contre un projet de loi sur les « agents de l'étranger » au cours desquels aucune vitrine n'a été brisée ni aucune voiture endommagée. De plus en plus de voix dans le pays disent craindre une confrontation civile. Ce texte si controversé est qualifié de « loi russe » par ses détracteurs, autour de la moitié de la population selon divers sondages (publiés ou non), tant du fait de l'inspiration du contenu que des conséquences géopolitiques attendues, à savoir un retour de l'ex-république soviétique dans l'orbite de Moscou.

Dans la nuit de vendredi à samedi, plusieurs dizaines d'hommes masqués se sont attaqués au siège central du principal parti d'opposition, le Mouvement national uni (MNU). Armés de bâtons et de perches, mais aussi de pierres, ils en ont brisé les baies vitrées avec, selon des témoins, l'intention de pénétrer à l'intérieur du bâtiment pour en vandaliser les bureaux. La police n'est pas intervenue. Seuls les tirs de semonce de la sécurité du siège du parti les ont fait reculer. Le président du MNU avaient été sévèrement battu le 30 avril.

Ce samedi matin sont à nouveau apparus des graffitis sur les murs et entrées des bureaux des principales ONG du pays ainsi que de médias et e mouvements politiques. Des insultes du type « Agents » (sous-entendu à la solde de l'étranger), « Fascistes pseudo-libéraux », « Traîtres »... Ces ONG sont celles visées par cette loi intitulée « loi sur la transparence de l'influence étrangère » , qui prévoit que les organisations et médias dont plus de 20 % du budget provient d'autres pays doivent se déclarer officiellement du titre infamant d' « agent de l'étranger ».

« On peut douter du souci du pouvoir d'assurer la souveraineté du pays de cette façon dès lors que dans le même temps il a adopté une loi permettant de déposer en Géorgie de l'argent issu des zones offshore, bref de l'étranger, avec des origines obscures et pour des montants autrement plus élevés que l'ensemble des subventions occidentales octroyées aux ONG » , note un diplomate européen en poste à Tbilissi. Ces derniers jours, la campagne de menaces et insultes par téléphone a été relancée.

Ces violences ne font non seulement l'objet d'aucune condamnation ni enquête officielle, mais sont même revendiquées par des personnalités du pouvoir. Dito Samkharadzé, député et membre du Conseil politique du Rêve géorgien, le parti aux affaires, a reconnu être derrière les actes violents commis par des bandes de malfrats : « Nous connaissons vos identités une par une, vos patrons (occidentaux) ne peuvent pas vous sauver si vous faites quelque chose de mal à l'un des membres de l'équipe du Rêve géorgien. » Le chef du département des missions spéciales du ministère de l'Intérieur, Zviad Kharazishvili, avait fièrement affirmé voilà quelques jours faire battre des manifestants.

Un autre député proche du pouvoir a, quant à lui, affirmé que « ceux qui protestent encore contre l'adoption de la loi doivent être jugés pour espionnage ». Des propos en forme de menace qui font écho à ceux de l'homme fort du pays, l'oligarque Bidzina Ivanichvili, qui promettait, le 29 avril dernier, lors d'un rassemblement organisé en soutien à la loi sur les « agents de l'étranger », des répressions contre ce qu'il appelle le « parti global de la guerre » , dans lequel il range le MNU, les autres formations politiques et les ONG pro-occidentales.

Inquiétudes pour les législatives

Dans ce contexte pour le moins tendu, les opposants à la « loi russe » , un mouvement composite sans centre de décision unifié, disent vouloir rester pacifiques et dans le cadre de la loi. Ce qu'ils ont fait jusqu'à présent. Ils répliquent avec eux aussi quelques graffitis sur les lieux où vivent ou travaillent des députés ayant voté la loi controversée, taguant sur les murs des « Russes » ou « Esclaves ». Des citoyens prennent à partie les mêmes députés dans les lieux publics, leur adressant les mêmes mots pour souligner ce qu'ils considèrent comme de la « traîtrise ».

L'inquiétude des opposants à la loi, comme nous le dit un étudiant très actif et préférant garder l'anonymat par peur de s'exposer, « est renforcée par le fait que le mouvement reporte ses espoirs sur les législatives de l'automne. Mais nous constatons que déjà le pouvoir procède à des changements par exemple dans l'organisation de la Commission centrale électorale ». Les mêmes craignent aussi que la loi sur les agents de l'étranger soit alors déjà entrée en vigueur et donne au pouvoir les moyens de museler, notamment, les ONG de surveillance des scrutins électoraux.

« Cette élection est notre seul espoir de renverser la tendance, et de le faire en restant dans la légalité comme c'est notre ferme intention » , ajoute ce même étudiant. Des franges de l'électorat géorgien, surtout dans la jeunesse, semblent changer d'attitude à l'égard du jeu politique national, auquel elles refusaient de participer en ne votant pas, et se résoudre à aller déposer un bulletin dans l'urne lors des élections parlementaires d'octobre. « On votera pour n'importe qui sera proeuropéen, 80 % des Géorgiens souhaitent que nous devenions membres de l'UE un jour » , martèle cet étudiant.

Le Monde
France, lundi 3 juin 2024 1200 mots, p. 11
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1 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

La Nouvelle-Calédonie entre dans le temps des discussions

Alors que la situation s’apaise, l’heure est désormais aux paroles, dans chaque camp, ainsi que devant la mission de dialogue présidentielle

Nathalie Guibert

Nouméa - envoyée spéciale - Après près de trois semaines d’insurrection kanak en Nouvelle-Calédonie, un lent et continu mouvement de diminution des tensions a débuté. Sous l’effet du déploiement massif des forces de l’ordre, qui démontent les barrages l’un après l’autre, et qui ont annoncé, vendredi 31 mai, tenir le terrain à Nouméa ; mais aussi par la volonté de responsables politiques indépendantistes, sidérés devant l’ampleur des violences qui ont explosé le 13 mai. L’heure est désormais aux paroles, sur chaque barrage, dans chaque tribu, par toutes les provinces de Nouvelle-Calédonie, comme devant la mission de dialogue nommée par Emmanuel Macron, qui échange avec tous les acteurs politiques, économiques, sociétaux possibles, depuis le 23 mai.

Pour les chefs des partis composant le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), d’interminables discussions politiques internes et un très long travail de terrain ont ainsi commencé. Le bureau politique du FLNKS poursuivait, vendredi 31 mai, une réunion entamée trois jours plus tôt. La date du 15 juin est évoquée pour tenir un congrès. Celui-ci sera crucial pour l’unité du mouvement et son engagement dans les discussions menées par l’Etat sur le prochain statut de la Nouvelle-Calédonie.

L’enjeu n’est pas moindre pour la cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), l’organisation créée par l’Union calédonienne-FLNKS. La CCAT a complètement débordé ses concepteurs, mais se voit maintenant confrontée à la radicalité extrême d’une jeunesse déshéritée qui n’a rien à perdre.

Christian Tein, son responsable, arpente les barrages et marche sur un fil. Pour faire naître « un pays, Kanaky », comme le dit aux militants ce commissaire politique expérimenté de l’Union calédonienne (UC), « on essaiera de faire le travail pas à pas ». Après avoir ordonné à ses troupes de laisser circuler de nouveau les Néo-Calédoniens pour qu’ils puissent manger, se soigner et travailler, la CCAT entend maintenir la pression sur le FLNKS. « L’Etat va nous diviser », assurait Christian Tein dans un enregistrement qui circulait mardi 28 mai. Impossible pour lui d’engranger seulement la suspension de la réforme du corps électoral, l’objet qui a servi de détonateur à la colère. « J’ai dit aux gens du Front que je ne me contenterais pas de ça après avoir vu dégommer nos jeunes et après qu’on a mis quatre-vingts ans d’économie coloniale un genou à terre. »

Isolement des loyalistes

Du côté des non-indépendantistes, les flèches sont aussi lancées, contre Sonia Backès, la cheffe de file du groupe Loyalistes au Congrès calédonien. Celle-ci a radicalisé ses positions ces derniers mois, cherchant des voix à la droite de la droite. « On est élus par des gens qui ne veulent pas être indépendants », a-t-elle répété, vendredi, lors d’une conférence de presse à Nouméa. Dans une tribune au Figaro, mardi 28 mai, l’ancienne secrétaire d’Etat assure que « les indépendantistes veulent contraindre les Calédoniens à quitter leur pays pour le récupérer par la force ». Qualifiant ces derniers de « dignes descendants des résistants[qui se sont opposés] à l’obscurantisme nazi », elle affirme : « La barbarie prend une autre forme en Nouvelle-Calédonie, mais la résistance demeure. »

La cheffe de file des députés du Rassemblement national, Marine Le Pen, ne lui a pas facilité la tâche, en se déclarant favorable à un référendum sur l’autodétermination des Kanak. « Si on ne fait pas cela, ce sera la guerre civile larvée », a-t-elle déclaré, le 22 mai sur CNews, ajoutant que « Mme Backès a aussi quelques responsabilités dans le climat actuel ».

« Avec elle[Sonia Backès] , on creuse la tombe de la Calédonie française, accuse, de son côté, son ennemi juré de la droite traditionnelle locale, Philippe Gomès, chef du parti Calédonie ensemble.  On a perdu les modérés, les métis, les classes populaires qui vivent dans les logements sociaux des quartiers. Et les gens plus aisés ont vu qu’elle ne parlait que pour les quartiers sud, sa base blanche et riche. Il faut que l’Etat accepte de faire un accord sur la Nouvelle-Calédonie avec les gens raisonnables. » Philippe Gomès, forte personnalité, s’est fâché avec tous ses alliés locaux, y compris avec l’UC, avec qui il avait commencé à préparer l’accord sur l’avenir du territoire. Mais son projet, centriste, va dans le sens du consensus à trouver.

Une lettre que vient de recevoir Bruno Le Maire, et dont Le Mondea eu connaissance, illustre l’isolement des loyalistes purs et durs qui ont eu l’oreille de l’exécutif ces deux dernières années. Datée du 29 mai, la missive alerte le ministre de l’économie sur la gravité de la crise du territoire et lui demande un soutien important de l’Etat. Elle est signée par le député (Renaissance) et membre de Calédonie ensemble Philippe Dunoyer, par les sénateurs Georges Naturel (Les Républicains) et Robert Xowie (membre de l’UC-FLNKS qui a rejoint le groupe communiste), tous deux victorieux face au ticket proposé par Sonia Backès aux élections sénatoriales de 2023, et par Nicolas Metzdorf, également député Renaissance et, surtout, allié loyaliste de Mme Backès au Congrès calédonien.

Dans ce contexte, L’Eveil océanien, le petit parti wallisien, pivot du Congrès, se place, lui, comme un facilitateur du dialogue et un passeur d’idées. « Nous voyons depuis le 13 mai l’échec d’un gouvernement qui n’a écouté qu’une partie des Calédoniens et a fini par mettre le pays par terre, juge Milakulo Tukumuli, président fondateur de L’Eveil. Nous devons reprendre le dialogue, et cela prendra le temps qu’il faudra. La mobilisation, en tuant l’économie, a remis la négociation à niveau en faisant sauter la réforme du corps électoral, dont les loyalistes et les indépendantistes avaient fait le cœur de leur rapport de force. »

En 1984, aux débuts des « événements » qui ont conduit à une quasi-guerre civile, la communauté de Wallis-et-Futuna formait le bouclier des loyalistes, jouant même les gros bras pour le Rassemblement pour la Calédonie dans la République de Jacques Lafleur. Désormais, elle se tient en dehors de la bipolarité forcée du pays, une position parfois inconfortable. L’Eveil, qui était encore il y a peu allié des non-indépendantistes au Congrès, aujourd’hui rangé du côté des indépendantistes, défend pour la Nouvelle-Calédonie un statut de « partenariat » avec la France, une émancipation programmée qu’il a détaillée dans un projet.

Autant de cartes à jouer pour la mission présidentielle des trois hauts fonctionnaires Rémi Bastille, Eric Thiers et Frédéric Potier. Celle-ci compte en effet pousser tous ses interlocuteurs au centre du jeu pour sortir de l’affrontement des blocs loyaliste et indépendantiste. Elle défend aussi le temps nécessaire à la palabre pour sortir de la crise. Des acteurs de la société, de l’économie, sont de nouveau consultés – l’analyse étant que l’insurrection a rebattu les cartes du dialogue en replaçant la question sociale au centre du projet néo-calédonien. Samedi, la mission réunit les maires du Nord, à Koné. D’autres réunions d’élus locaux suivront dans les provinces des îles Loyauté et du Sud.

Le Monde
France, lundi 3 juin 2024 1660 mots, p. 8
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1 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Dette : la sanction de Standard & Poor’s

L’agence de notation a ramené de AA à AA − la note de la France, bousculant la crédibilité du gouvernement

Elsa Conesa

L’imminence des élections européennes n’aura pas protégé la France. Après des mois de suspense, l’agence de notation américaine Standard & Poor’s (S&P) a finalement abaissé la note qui évalue la qualité de la dette française, vendredi 31 mai au soir, dix-huit mois après un premier avertissement, émis fin 2022, au sortir de la crise liée au Covid-19. C’est la première fois depuis 2013 que S&P dégrade la note souveraine française, mais la deuxième en un peu plus d’un an que l’une des trois agences de notation la sanctionne, après Fitch, en avril 2023. Ramenée de AA à AA −, soit le même score que la République tchèque ou l’Estonie, la note reste néanmoins parmi les meilleures du barème des agences.

« Nous restons à un niveau de notation très bon, a immédiatement réagi le ministre de l’économie et des finances, Bruno Le Maire, dans un entretien au Parisien publié vendredi soir. C’est comme si nous étions passés de 18 à 17 sur 20 ! Notre dette trouve facilement preneur sur les marchés. La France garde une signature de haute qualité, une des meilleures au monde. »

L’agence justifie sa décision par plusieurs arguments : à 5,5 % du produit intérieur brut (PIB), le déficit public 2023 a été « significativement »plus élevé que prévu ; celui-ci ne passera pas à ses yeux sous les 3 % d’ici à la fin du quinquennat, comme le prétend le gouvernement ; et la dette française en proportion du PIB va continuer à croître d’ici à 2027. « Le ratio de la dette publique française est désormais le troisième plus élevé de la zone euro, derrière la Grèce et l’Italie », constate S&P, qui estime en outre que la charge d’intérêts de la dette française va s’alourdir elle aussi, passant à 5 % du PIB en 2027, contre 3,3 % en 2023. Si elle admet que l’environnement économique pourrait s’améliorer au second semestre, elle considère que la « fragmentation politique ajoute à l’incertitude » en France, et contraint la capacité à agir de l’exécutif.

Les oppositions ont immédiatement saisi l’occasion pour étriller la gestion budgétaire du gouvernement. « La gestion catastrophique des finances publiques par des gouvernements aussi incompétents qu’arrogants a mis notre pays dans de très graves difficultés cumulant records d’impôts, de déficit et de dettes », a dénoncé, sur le réseau social X, la cheffe des députés du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen.

Déflagration

«C’est une sanction à l’égard du gouvernement, qui refuse de s’engager dans une diminution conséquente des dépenses publiques et dans le désendettement de la France », a réagi Véronique Louwagie, députée (Les Républicains) de l’Orne et commissaire aux finances, qui s’est dite « prête à proposer quelques recettes et à “challenger” le gouvernement ». Le président de la commission des finances, l’« insoumis » Eric Coquerel, a estimé, pour sa part, que la décision « ne changera rien sur le plan économique et financier », mais a craint qu’elle ne serve à « justifier de nouvelles coupes budgétaires », pointant « la baisse des recettes et des cadeaux fiscaux au capital ».

Si les notes des agences servent en théorie à fixer le coût auquel la France emprunte sur les marchés financiers, il n’est pas certain que la sanction ait un effet sur les conditions auxquelles le pays se finance. Dans les faits, les taux de marché évoluent relativement indépendamment des décisions des agences de notation. « Il n’y a pas de dérive des finances publiques dans leur ensemble en Europe, estime Charles-Henri Colombier, économiste pour l’institut Rexecode . Et la demande pour des titres de dette souveraine reste très élevée, ce qui joue en faveur de la France. C’est la vraie différence par rapport à la crise de la dette de 2012. »La France dispose en outre de quelques atouts structurels, dont sa capacité à lever l’impôt efficacement, malgré les débats récurrents sur la fraude, et une épargne abondante.

La décision est en revanche une déflagration pour l’exécutif, dont la crédibilité économique était jusqu’ici l’un des principaux atouts politiques et un élément de différenciation fort vis-à-vis des oppositions. Les ministres de Bercy ont prévenu l’attaque dès vendredi soir : « Cette note n’enlève rien aux bons résultats de notre politique économique, conduite avec constance depuis sept ans », a tweeté le ministre délégué aux comptes publics, Thomas Cazenave, politique ayant, à ses yeux, « permis d’avoir une croissance solide, de créer des emplois, de baisser le chômage et de relancer l’industrie ».

Toute la logique de la politique économique du chef de l’Etat depuis sept ans a en effet consisté à fabriquer les conditions favorables à la croissance (baisses d’impôts, politique de compétitivité) pour dynamiser les recettes et espérer sortir ainsi par le haut d’une situation de finances publiques sous tension, plutôt qu’en réduisant les dépenses ou en augmentant les impôts. Le verdict de S&P vient questionner l’efficacité de ce mécanisme, déjà fragilisé par une succession de mauvais chiffres publiés depuis le début de l’année. En l’espace de quelques semaines, Bercy a en effet présenté un déficit public 2023 beaucoup plus élevé que prévu, à 5,5 % du PIB contre 4,9 % attendus, du fait de recettes fiscales surévaluées de 21 milliards d’euros mais aussi d’une croissance revue à la baisse en 2024 (+ 1 % au lieu de + 1,4 %), et une prévision de déficit 2024 de 5,1 % du PIB en 2024, supérieure aux 4,4 % attendus. L’exécutif a, dans la foulée, annoncé deux salves de 10 milliards d’euros de coupes dans les dépenses publiques cette année, dont seule la moitié a été détaillée à ce stade. Le tableau a été complété par l’annonce, jeudi 30 mai, d’un déficit supérieur aux attentes pour les comptes de la Sécurité sociale en 2023 et en 2024, avec un dérapage de 6 milliards d’euros supplémentaires cette année. Une correction fort mal venue, alors que les oppositions accusent Bercy et le ministre des finances, Bruno Le Maire, d’avoir dissimulé au Parlement des informations sur l’accélération du déficit public en 2023.

Projections trop optimistes

Vendredi soir, Bruno Le Maire attribuait pourtant la décision de Standard & Poor’s à l’enchaînement de crises ayant nécessité un important déploiement d’argent public depuis 2020 – Covid-19, puis inflation. «En réalité, la raison principale de cette dégradation, c’est que nous avons sauvé l’économie française », analyse-t-il dans Le Parisien. Plusieurs centaines de milliards d’euros ont été mobilisés pour contrer les effets des crises, mais la Cour des comptes a établi que la dépense publique avait continué à augmenter en dépit des mesures exceptionnelles prises depuis quatre ans. En avril, le gouvernement s’est engagé auprès de la Commission européenne à ramener le déficit public sous les 3 % du PIB en 2027, avec des projections économiques jugées trop optimistes, peu crédibles et cohérentes par les experts du Haut Conseil des finances publiques, une instance indépendante rattachée à la Cour des comptes. Surtout, la trajectoire de rétablissement des comptes est considérée comme très ambitieuse au regard des mesures effectivement décidées et détaillées à ce stade.

« Le problème, c’est que le gouvernement est jugé très optimiste, estime Ludovic Subran, chef économiste pour l’assureur allemand Allianz. Il faudrait faire un ajustement de trois à quatre points de PIB, soit autour de 100 milliards d’euros en quelques années. C’est considérable. Cela implique de trouver des dizaines de mesures de plusieurs milliards chacune, alors même qu’il faut financer la transition climatique, un effort de défense, la dépendance… Les ordres de grandeur sont énormes. »

La dernière fois qu’un tel ajustement a eu lieu, c’était au sortir de la crise de la dette, entre 2011 et 2016, sous Nicolas Sarkozy (2007-2012), puis sous François Hollande (2012-2017). Les deux présidents de la République avaient été contraints d’augmenter les impôts pour prévenir le risque d’une crise sur les marchés, ce qui a, selon certains analystes, contribué à leurs défaites respectives. Emmanuel Macron a au contraire fait de la stabilité fiscale un totem, misant sur la croissance plutôt que sur les prélèvements obligatoires pour équilibrer les comptes, mais se privant de fait d’un outil supplémentaire en période de crise. « Le scénario d’un retour à 3 % en 2027 est très dépendant de mesures supplémentaires d’économies dont on ne connaît pas les détails », souligne Charles-Henri Colombier.

Comme Standard & Poor’s, le Fonds monétaire international et la Commission européenne se sont inquiétés récemment de la capacité de la France à tenir sa trajectoire de réduction de la dette. « Les scénarios consensuels actuellement sont ceux qui montrent que la dette va se stabiliser à court terme avant de repartir à la hausse dans quelques années », résume M. Colombier. L’inflation, qui joue un rôle d’anesthésiant pour les Etats endettés, dont elle gonfle les recettes fiscales, est en train de refluer, tandis que le dynamisme d’une croissance post-Covid-19 s’essouffle. S’ajoutent un vieillissement démographique qui s’accélère et un phénomène de découplage entre l’Europe et les Etats-Unis.

Le contexte politique complique encore la donne, puisque Emmanuel Macron ne dispose que d’une majorité relative à l’Assemblée nationale, ce qui restreint ses marges de manœuvre. Chaque texte budgétaire nécessitant une adoption par 49.3 – les oppositions ne votent par principe jamais le budget – est l’occasion d’une motion de censure des oppositions, susceptible de faire tomber le gouvernement. Les députés de La France insoumise et du RN ont d’ailleurs déposé, vendredi, des motions de censure contre le gouvernement, qui devraient être débattues, lundi 3 juin, pour contester « la mise en place d’une austérité sans précédent ».

l'Humanité
lundi 3 juin 2024 609 mots, p. 4

Chez les 18-29 ans, l'inquiétante « Bardella-mania »

Florent LE DU

Au meeting du RN, dimanche à Paris, les plus jeunes expliquent avec une xénophobie décomplexée les raisons de leur engouement pour leur tête de liste. Selon un sondage Ipsos, le 9 juin, le bulletin lepéniste sera le plus choisi par cette tranche d'âge.

Tristan, 21 ans, dévalise le stand de tee-shirts floqués « Rassemblement national - Vivement le 9 juin » : « Je vais en prendre dix, pour tous les copains au village », jubile cet habitant d'un « petit bled à côté d'Angers ». Impatient de voir Jordan Bardella pour son grand meeting de fin de campagne des européennes, dimanche, au Dôme de Paris, il voue une adoration à la tête de liste du RN : « C'est l'idole des jeunes, tout le monde l'adore chez moi ! »

Tristan n'est pas seul : le 9 juin, le bulletin RN sera le plus choisi par les 18-29 ans, selon Ipsos, avec 34 % d'intentions de vote, loin devant Manon Aubry, 2e avec 14 %. Une « Bardella-mania » à nuancer par un taux d'abstention évalué à 70 % chez les jeunes, tandis qu'à la présidentielle de 2022, avec plus de 60 % de participation, Jean-Luc Mélenchon était arrivé largement en tête dans cette catégorie d'âge.

Mais, même si, selon l'enquête, le total de la gauche (39,5 %) dépasse encore le total de l'extrême droite (38,5 %) chez les jeunes, l'enthousiasme montré par certains, en meeting ou lors des déplacements de Jordan Bardella, n'est pas anecdotique. Lors du dernier Salon de l'agriculture, en février, il avait même été accueilli par des « Jordan on t'aime », en apparence spontanés. Une partie de la jeunesse française, attirée par le repli identitaire, a trouvé une incarnation. « Par rapport à Marine (Le Pen), Jordan a quelque chose en plus qui donne envie de militer, explique Léo, membre du syndicat étudiant très marqué à droite Uni. Il nous donne espoir que la politique va changer, que c'est fini, la dictature des élites et des pseudo-valeurs de gauche. »

Sur scène, la députée RN Laure Lavalette, venue chauffer la salle, fait d'ailleurs huer les noms de Mathilde Panot, Rima Hassan et Raphaël Glucksmann. « On les déteste, ils préfèrent les migrants, les islamistes et les trans à nous, les vrais Français », sourit Aymeric. Ce Breton de 21 ans a aussi décidé de s'engager en politique après avoir vu Jordan Bardella à la télévision : « Il détruit tout le monde dans les débats, a toujours les bonnes phrases. »

« Il est drôle, simple, charismatique »

Des punchlines diffusées massivement sur TikTok, où Jordan Bardella réunit 1,3 million d'abonnés, avec des vidéos dépassant régulièrement les 2 millions de vues. On y voit le président du RN servir des bières, verser de la mayonnaise dans ses frites... « Il est drôle, simple, charismatique », apprécie Pierre-Marie, 25 ans.

Quant à savoir quelle proposition fait le RN à destination des jeunes ? Aucune réponse. « L'important, c'est la vision de la France, se défend Pierre-Marie. Il a grandi en Seine-Saint-Denis, il connaît les ravages de l'immigration. » Au même moment, un de ses amis lâche, avant de partir en vitesse : « Jordan va nous sauver de la racaille. »

Le terme de « sauveur » revient régulièrement dans la bouche de ces jeunes militants, dont plusieurs viennent de petites villes ou villages où les sentiments de déclassement et de mépris sont puissants. « Jordan, c'est le sauveur de notre France, estime Aymeric, venu de Saint-Lô (Manche). Aujourd'hui, tout l'argent public va vers les grandes villes, les banlieues, les migrants, c'est insupportable. Avec Jordan, ce sera " d'abord les Français, dehors les étrangers" ! » Une xénophobie décomplexée, véritable marque de ces jeunes fans de Bardella. Heureux, quand leur poulain promet « l'extinction de notre civilisation si nous ne maîtrisons pas l'immigration », de scander « Dehors ! » et « On est chez nous » !

Le Figaro, no. 24813
Le Figaro, lundi 3 juin 2024 1868 mots, p. 8

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1 juin 2024 - Le Figaro (site web)

En Russie, plongée dans l'improbable fabrique des « héros » de Vladimir Poutine

Barluet, Alain

Hormis une légère fixité dans l'oeil gauche, rien n'indique qu'Andreï Prokofiev est un blessé de guerre. Le 12 juin 2022, à Sieverodonetsk, en Ukraine, cet ancien policier de Novossibirsk, parti volontairement pour le front à l'âge de 46 ans, a été atteint par un éclat d'obus qui lui a transpercé l'oeil et s'est logé dans son crâne - où il se trouve toujours. Sur le coup, il a cru qu'il s'agissait seulement d'une contusion et d'une coupure sur la joue. « Les copains plaisantaient en me disant que j'avais rencontré le boxeur Mike Tyson » , se souvient Andreï. En fait, la blessure est grave. Le combattant est transporté à Louhansk, puis à Rostov et enfin à Saint-Pétersbourg dans un hôpital militaire pour y être soigné. Les médecins ont pu conserver son oeil mais pas lui sauver la vue.

Deux ans plus tard, après un long traitement, un programme de réhabilitation à la vie civile et une formation, ce vétéran passé par la guerre en Tchétchénie et par l' « opération militaire spéciale » en Ukraine, se destine à enseigner l'histoire dans une école secondaire de Novossibirsk. Parce qu'il s'est battu contre les forces de Kiev et qu'il a payé le prix du sang, Andreï fait partie de ceux que l'on qualifie de « héros » dans la Russie de Vladimir Poutine en proie à la militarisation des esprits. Des anciens combattants célébrés avec lyrisme dans les discours officiels, choyés par des programmes sociaux - quoique souvent freinés par l'inertie bureaucratique -, à qui l'on fait miroiter moult privilèges tels l'accès prioritaire dans les universités ou les entreprises.

Dès décembre 2022, le président russe a signé un décret prévoyant des places dans les établissements d'enseignement supérieur aux enfants des participants à la guerre en Ukraine. Environ huit mille cinq cents participants à la guerre, ou leur famille, en auraient profité l'an dernier. L'enjeu symbolique est fort pour les autorités russes qui sacralisent tous azimuts les « valeurs patriotiques ». Mais dans la réalité, cette mise au pinacle des combattants ne semble avoir au total qu'une portée limitée à ce stade. Et le rôle que ceux-ci seront amenés à jouer dans l'avenir aux commandes du pays, à divers niveaux, demeure dans le flou.

À entendre toutefois le chef du Kremlin, ces vétérans de la guerre en Ukraine constituent la « véritable élite » de la Russie. « Ces gens courageux (...) devraient occuper des postes de premier plan dans le système d'éducation et de formation des jeunes, dans les associations publiques, dans les sociétés d'État, dans les entreprises, dans l'administration... » , a dit le président russe, le 29 février dernier. « La véritable élite, ce sont tous ceux qui servent la Russie, les travailleurs et les guerriers, les personnes fiables, dignes de confiance qui ont prouvé leur fidélité », ajoutait-il ce jour-là dans son adresse annuelle aux parlementaires.

En revenant à Novossibirsk après son passage sur le front et à l'hôpital, Andreï Prokofiev a encore reçu des soins, - y compris un suivi psychologique - et a pu profiter d'activités sportives gratuites et de séjours en sanatorium. Il a surtout bénéficié d'une formation de quatre mois comprenant environ trois cents heures d'histoire et trois cents heures d' « études sociales ». Une matière, précise Andreï, qui consiste en l'apprentissage « des règles de comportement dans la société avec des éléments de droit administratif, civil et pénal ». Il explique : « Après avoir été blessé, je ne voulais pas rester sans rien faire. Lénine disait : étudier, étudier et étudier encore... J'aime l'histoire depuis le lycée et surtout l'histoire militaire... », glisse Andreï.

Il a déjà témoigné dans les écoles et c'est lui qui a été désigné par l'administration locale pour raconter sa reconversion au Figaro. Sa formation, explique-t-il, s'inscrit dans le cadre du « certificat de réhabilitation », un programme lancé en mars 2023 à Novossibirsk mais aussi dans plusieurs régions du pays. Au début de cette année, quelque cinq cent quarante ex-combattants de l'oblast (région) de Novossibirsk auraient déjà reçu le fameux « certificat ». « On m'a proposé un poste dans l'école n° 9. J'attends les papiers... », nous disait Andreï, en mars dernier.

Selon Sergueï Nelioubov, le vice-gouverneur de la région de Novossibirsk, qui cite en exemple Andreï Prokofiev, « les participants de l' « opération militaire spéciale » sont de véritables héros ». « Ils sont pour nous une priorité », affirme-t-il au Figaro. « Le certificat de réhabilitation fonctionne selon le système du guichet unique et concerne l'ensemble des domaines (santé, formation, emploi...) qui permettront au combattant de s'adapter plus rapidement à son retour à la vie civile », assure le vice-gouverneur. Un retour pavé de traumatismes et souvent marqué par l'alcoolisme, les troubles psychologiques et la violence, parfois extrême. Cent sept personnes ont déjà été assassinées en Russie et au moins autant gravement blessées par des soldats rentrés du front, selon une étude du média en ligne Viortska (« mise en page ») datant d'avril dernier.

Comment son expérience de soldat influencera-t-elle l'enseignement d'Andreï ? « C'est l'éducation par l'exemple » , intervient Tatiana Potsoukova, une des responsables de l'Institut pour le perfectionnement professionnel de Novossibirsk, où Andreï a suivi sa formation. « Devant les élèves, il n'y aura pas seulement un professeur mais quelqu'un qui sait ce qu'est l'héroïsme, le patriotisme, et qui l'a prouvé par son exemple », souligne-t-il. Andreï, lui, est humble, comme tous les « héros » - un terme qu'il récuse pour lui-même d'ailleurs : « Ce que j'ai fait, tout homme qui aime son pays l'aurait fait », se contente-t-il de dire, en expliquant avoir « des racines ukrainiennes, comme de nombreuses personnes en Russie ».

Le message formaté qu'il entend faire passer à ses écoliers est en résonance avec un argumentaire rabâché en Russie. « Ce qui a commencé en février 2022 aurait dû être fait en 2014 », affirme-t-il en incriminant les événements de Maïdan en Ukraine et leurs suites. « En 2014 déjà, les Ukrainiens provoquaient la Russie pour qu'elle déclenche un conflit. Nous avons toléré cette situation durant trop longtemps. Et puis les Russes n'abandonnent pas les leurs... », déroule-t-il.

Considérée comme une manne financière par des centaines de milliers de Russes ayant un contrat avec l'armée, - 640 000, d'après le ministère de la Défense -, la guerre est perçue par certains comme un ascenseur social, y compris dans les hautes sphères de l'administration, tout du moins en région. Quelques exemples emblématiques sont fréquemment cités, comme celui de Sergueï Dovgaliouk, gouverneur adjoint de la région d'Irkoutsk, en Sibérie, parti en Ukraine comme volontaire dans le domaine de la logistique. Après avoir servi sur le front, il est monté en grade et a été nommé l'an dernier vice-gouverneur de la ville stratégique de Belgorod, frontalière avec l'Ukraine.

Si la loyauté patriotique apparaît comme un critère essentiel, les autorités veulent montrer aussi qu'elles ne méconnaissent pas la question des compétences. Celles-ci font le plus souvent défaut à ceux qui sont passés par le front. Et qui, si l'on en croit Vladimir Poutine, devront occuper des postes de direction dans l'administration de l'État. Le 29 février, le chef du Kremlin a annoncé la création d'une filière de formation destinée aux nouvelles élites et précisément dénommée le « Temps des héros ». Conditions pour participer à ce programme fédéral placé sous l'égide directe du président : avoir participé aux opérations militaires, avoir fait des études supérieures et détenir de « l'expérience dans la gestion des personnes »...

Quelque 44 000 questionnaires ont été remplis, et 83 candidats ont été retenus pour cette première session qui a débuté le 27 mai. En guise de leçon inaugurale, des discours de personnalités telles que le chef de la diplomatie Sergueï Lavrov, le chef-adjoint de l'administration présidentielle Maxim Orechkine et l'ex-président Dmitri Medvedev, qui a planché sur « La stratégie de sécurité de la Fédération de Russie ». « Je suis convaincu que vous saurez faire vos preuves dans le système d'administration de l'État, divers secteurs de l'économie et de la sphère sociale », leur a dit l'actuel vice-président du Conseil de sécurité.

Quatre modules de trente jours chacun sont prévus, et une seconde promotion est en cours de recrutement. « Le « Temps des héros » ne se contente pas d'identifier les meilleurs gestionnaires », assure Svetlana Jourova, membre du conseil qui chapeaute le programme et également députée à la Douma. « Après tout, nous avons non seulement besoin de gouverneurs et de ministres, mais aussi de dirigeants à tous les niveaux parmi ceux qui ont prouvé leur fidélité à la patrie », ajoute-t-elle. Une « méritocratie patriotique » dont les contours et le fonctionnement restent imprécis.

Selon le politologue Ilya Gratchenkov, « Poutine doit montrer que sa décision (d'engager la guerre) a été correcte et que les gens qui y participent sont des héros ». Pour lui, « il s'agit davantage d'une question d'image que d'une révolution culturelle ». « Toutes les guerres génèrent des héros qui sont vite oubliés, ce fut le cas en Russie lors de la guerre d'Afghanistan » , poursuit ce spécialiste. Tout au plus, dit-il, peut-on parler d'une « tentative d'insérer dans la réalité des gens qui ne sont pas au centre du système ».

Concrètement, Ilya Gratchenkov cite l'exemple des postes de maires dans de petites villes, dont beaucoup sont vacants, car les ressources y sont limitées. Mais, quoi qu'il en soit, résume-t-il, « l'emploi des vétérans dans le secteur public ne deviendra pas un phénomène de masse ». Sur la même ligne, Denis Volkov, le directeur du centre d'études sociologiques et de sondages Levada, souligne que « l'une des orientations de la politique actuelle cherche à intégrer les participants de l' « opération militaire spéciale » au niveau intermédiaire de la gouvernance et à les rendre plus visibles ».

L'objectif est aussi de « remplacer par des gens « loyaux » les membres de la classe moyenne épris de liberté et qui sont partis », commente Denis Volkov au Figaro. Une vision qui semble largement acceptée par les Russes, analyse le sociologue : « Un soutien public stable à Poutine et aux actions de l'armée n'est possible que lorsque la majorité de la population russe n'est pas impliquée dans ces événements et mène une vie normale, comme c'est le cas actuellement. » En conséquence, poursuit M. Volkov, « l'attitude dominante dans la population est la suivante : ceux qui se battent pour nous le font en un sens à notre place. Il est donc juste qu'ils soient récompensés pour cela... »

Mais même le soutien des « héros » montre ses limites. Lors des élections, le 26 mai, pour l'investiture des candidats du parti Russie unie aux élections locales qui se dérouleront en septembre prochain, seule une poignée de vétérans ont été élus parmi les quelque deux cent qui se présentaient. À Moscou, aucun n'a passé la barre. Un scrutin pourtant ouvert à tous et pas seulement aux membres de la formation présidentielle. Dans le petit carré de ceux qui ont été retenus pour se présenter, on trouve surtout quelques figures activement utilisées par la propagande, comme le tankiste Rasim Baksikov, originaire du Tatarstan et membre de l'équipage d'un char dénommé Aliocha et érigé en emblème héroïque par l'armée russe.

Vendredi, en cherchant à prendre des nouvelles d'Andreï Prokofiev, quelle n'a pas été notre surprise : au bout de la ligne, dans le téléphone, résonnait l'écho sourd du canon. L'homme était près du village bombardé de Chebekino, en direction de Kharkov (Kharkiv pour les Ukrainiens). Le « héros » avait délaissé ses cours d'histoire pour repartir au front. Ses élèves de l'école n° 9 attendront.

Le Monde
International, lundi 3 juin 2024 1889 mots, p. 2
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1 juin 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Guerre israël-Hamas

Biden tente de s’extraire du piège de Gaza

Le président américain a dévoilé un plan en trois phases, en vue de la libération des otages et d’un cessez-le-feu

Piotr Smolar

Washington - correspondant - Grave et inattendue, l’allocution prononcée par Joe Biden au sujet de Gaza, vendredi 31 mai, marque une inflexion du positionnement américain dans cette crise. Elle témoigne aussi d’une impatience, et même d’une forme de fébrilité, tant la guerre menée par Israël est devenue un piège pour la Maison Blanche. « Il est temps que la guerre s’arrête et que le jour d’après commence », a dit le président américain, soulignant que « le Hamas n’est plus capable d’organiser un nouveau 7 octobre », en référence à l’attaque conduite ce jour de 2023 contre Israël. Joe Biden a décidé de placer tous les acteurs du dossier face à leurs responsabilités, en présentant une nouvelle proposition israélienne. Longue de quatre pages et demie, elle a été transmise jeudi soir au Hamas, qui l’a jugée « positive ».

Annoncée, curieusement, par Washington, comme s’il s’agissait de forcer la main du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, cette « feuille de route pour un cessez-le-feu durable »reprend un schéma en trois phases négocié depuis des mois. « Elle est pratiquement identique aux propres propositions du Hamas d’il y a seulement quelques semaines », a noté un haut responsable américain, espérant que le mouvement islamiste armé l’accepte.

La première phase prévoit un cessez-le-feu provisoire de six semaines, la libération des otages les plus vulnérables détenus à Gaza contre celle de centaines de prisonniers palestiniens en Israël et une arrivée massive d’aide humanitaire. En échange, l’armée se retirerait des « zones densément peuplées »du territoire, où les réfugiés pourraient retourner.

Au cours de la deuxième phase, supposée être négociée dans les détails durant la première, les soldats détenus par le Hamas seraient libérés et les forces israéliennes se retireraient totalement de la bande de Gaza, permettant une « cessation permanente des hostilités ». Or cette perspective a été jusqu’à présent rejetée par le gouvernement israélien. La phase trois, soit un plan de reconstruction majeur de la bande de Gaza, étalé sur trois à cinq ans, apparaît donc comme un horizon très lointain et incertain.

Angles morts

Joe Biden s’est dit conscient des oppositions à ce plan au sein de la droite israélienne. « Ils l’ont exprimé clairement : ils veulent occuper Gaza, Ils veulent continuer à se battre pendant des années et les otages ne sont pas une priorité pour eux. »Le président a mis en garde contre « une guerre illimitée en quête d’une notion non identifiée de victoire totale ».Selon lui, Israël aurait tout à gagner dans la suite du plan, avec la possibilité à terme de s’intégrer dans un « réseau régional de sécurité pour contrer la menace posée par l’Iran ».

Comment mettre un terme au contrôle du Hamas sur Gaza ? Quid de ses chefs ? Quelle administration intérimaire ? Quel contrôle sécuritaire gardé par Israël ? Ces angles morts dans l’intervention de Joe Biden ne sont pas dus à sa volonté de laisser un champ de manœuvre aux négociateurs. Ils indiquent surtout l’emmurement stratégique des Etats-Unis, isolés dans leur soutien inconditionnel à Israël dans cette guerre.

« La diplomatie, c’est mille jours d’échecs et un jour de succès, soupirait Jake Sullivan, conseiller à la sécurité nationale, le 22 mai. Peut-être que dans le cas du conflit israélo-palestinien, c’est même plus de mille jours, au fil de multiples administrations, de multiples décennies », concluait-il. Qu’il soit républicain ou démocrate, Sisyphe pousserait toujours la même pierre à la Maison Blanche.

Fausse image. Il n’y a pas de malédiction. Cette impasse est le résultat d’un choix personnel – celui de Joe Biden – et politique de plus en plus difficile à assumer . « L’administration Biden se trouve dans une relation passive-agressive avec le gouvernement israélien, résume Aaron David Miller, expert au centre de réflexion Carnegie Endowment for International Peace. La quantité de frustration et de colère chez le président et son entourage est énorme. Mais elle ne se traduit pas en actes conséquents, qui montreraient qu’un point de rupture a été atteint. »

Le problème, côté israélien, ne se limite pas à Benyamin Nétanyahou, obsédé par sa propre survie. L’attaque du 7 octobre a eu l’effet d’un puissant accélérateur au sein de la société, précipitant des évolutions déjà apparentes depuis plusieurs années : l’ethnicisation de la politique, la banalisation de la parole raciste, la prédominance d’un judaïsme religieux et excluant, la normalisation des projets d’annexion dans les territoires. Que valent les intentions américaines si la société israélienne elle-même refuse de penser l’après-guerre et voit la solution à deux Etats comme une menace sécuritaire ? A cela, l’administration Biden n’a pas de réponse. « Nétanyahou a réussi à discréditer les autres options et à n’en garder qu’une seule sur la table : la poursuite du statu quo, avec une extension des colonies, résume Ksenia Svetlova, ex-députée israélienne, chercheuse au centre de réflexion Atlantic Council. Mais certainement pas[celle d’] un Etat palestinien. »

L’exemple le plus marquant de l’impasse américaine concerne l’opération terrestre déclenchée à Rafah. Pendant des mois, les responsables à Washington ont dit leur opposition à son déroulement. Elle est en cours. Humiliation. Déni en réponse. Voilà ces mêmes responsables contraints à des contorsions embarrassantes. « Nous allons regarder s’il y a beaucoup de morts et de destructions dans cette opération, ou bien si elle est plus précise et proportionnelle », explique Jake Sullivan le 23 mai, précisant qu’il n’existe pas de « formule mathématique » pour porter un jugement.

Quelques jours plus tard, les Israéliens frappent un camp de déplacés à Rafah, tuant une quarantaine de personnes avec des bombes américaines GBU-39 dotées d’une charge explosive d’environ 17 kilos. « Une bombe de 17 kilos n’est pas une grosse bombe », avance le porte-parole du Conseil de sécurité nationale, John Kirby, le 28 mai. Son usage témoignerait d’un « effort pour être attentif, ciblé, précis ». Les journalistes ont renvoyé le porte-parole à l’évidence factuelle.

Joe Biden s’était dit publiquement opposé à une opération de grande ampleur dans le sud de la bande de Gaza. Elle a pourtant lieu : un million de réfugiés en détresse absolue ont dû se déplacer. Et John Kirby d’expliquer que les forces israéliennes avancent le long du corridor de Philadelphie, la zone frontalière avec l’Egypte. Les Israéliens « nous disent que c’est à la périphérie. Une opération terrestre majeure, c’est, vous savez, des milliers et des milliers de troupes se déplaçant de façon coordonnée, concentrée, en manœuvre, contre un éventail de cibles au sol »,veut croire le porte-parole.

Dès le 12 décembre 2023, Joe Biden estime que les Israéliens commencent à perdre le soutien international en raison des « bombardements indiscriminés ».L’expression indique non pas une ou deux bavures isolées, mais une méthode. Le 9 mars, sur la chaîne MSNBC, Joe Biden assure qu’une invasion de Rafah serait « une ligne rouge » pour lui. Le 2 avril, il se dit « scandalisé » par la mort de d’employés internationaux de l’organisation World Central Kitchen, créée par le chef José Andrès. Leur convoi a été visé de façon répétée. Le 9 mai, à l’antenne de CNN, M. Biden avertit encore le gouvernement israélien. « Je ne fournirai pas d’armes » si l’armée décide de pénétrer dans Rafah, dit le président, en référence aux bombes à forte puissance qui ont causé des dévastations répétées depuis le début de la guerre.

Mais que valent encore ces mots qui se fracassent contre la réalité ? Depuis octobre 2023, les Etats-Unis n’ont pas exercé la moindre pression significative, concrète et efficace sur Israël. Pourtant, selon Aaron David Miller, du centre Carnegie, il existait plusieurs options : freiner ou arrêter les livraisons d’armes à l’Etat hébreu ; faire une déclaration au sujet d’un Etat palestinien en vue d’une reconnaissance ; créer ou cautionner une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU dénonçant les agissements israéliens à Gaza ; ou encore appeler à un cessez-le-feu immédiat et sans conditions, plutôt qu’œuvrer à un insaisissable accord entre Israël et le Hamas.

Un « cul-de-sac stratégique »

Les gestes américains de distanciation ont été rares. Après avoir bloqué plusieurs résolutions au Conseil de sécurité de l’ONU, Washington a fini par valider un appel à un cessez-le-feu immédiat en s’abstenant le 25 mars. Un acte sans suite. Dans le même mouvement, les Etats-Unis dénoncent la demande d’émission de mandats d’arrêt par le procureur de la Cour pénale internationale contre les dirigeants israéliens et regrettent la reconnaissance de la Palestine par plusieurs pays européens (Espagne, Irlande, Norvège). Début mai, la Maison Blanche a bien confirmé qu’elle avait gelé une livraison de 3 500 bombes à Israël. Polémique intense. Mais, dans les faits, le pont aérien du Pentagone continue à approvisionner l’Etat hébreu. Le Congrès a même voté un paquet supplémentaire d’aide militaire de 14 milliards de dollars (12,9 milliards d’euros).

L’administration Biden se trouve dans un « cul-de-sac stratégique », ou un « investissement piégé », selon les expressions d’Aaron David Miller. « Ils sont allés trop loin, dit-il. Je ne sais pas ce qu’ils pourraient faire de fondamental, pas seulement pour retrouver la crédibilité perdue, mais pour modifier le comportement israélien. »Critiquer les opérations israéliennes expose Joe Biden aux accusations d’abandon de l’Etat hébreu par les républicains. Mais continuer de soutenir aveuglément Israël lui aliène le soutien d’une partie de la jeunesse américaine, à gauche, comme le montrent les protestations sur les grands campus.

Au-delà de cette dimension intérieure, ce soutien inconditionnel à Israël porte un coup terrible à la crédibilité américaine dans le monde. A quoi bon invoquer le droit international, les valeurs humanistes élémentaires au sujet de l’Ukraine ? A quoi bon défendre l’idée d’une nation américaine indispensable à la tête des démocraties libérales si c’est pour se montrer impuissant ou sourd face au drame gazaoui ? Joe Biden est d’autant moins payé en retour pour sa fidélité à Israël que les Israéliens ont évolué à son sujet.

« Au début de la guerre, le président était un héros pour une majorité de la population, alors que son élection avait été accueillie avec scepticisme,dit Ksenia Svetlova. Il a offert du réconfort, au-delà de l’aide militaire. Mais la guerre dure. Aujourd’hui, si vous demandez à un sympathisant de droite ce qu’il pense de Biden, il vous dira qu’il a trahi Israël, qu’il ne veut pas qu’on en finisse avec le Hamas, qu’il est préoccupé par sa propre élection. »

L’administration Biden s’accroche à deux objectifs. Le premier constitue pour elle un vrai succès. Par un déploiement massif et très réactif de forces par le Pentagone, elle est parvenue à éviter une extension du conflit au Moyen-Orient. Deux épisodes furent décisifs : lors du lancement de l’opération militaire israélienne à Gaza en octobre 2023, puis lors de l’attaque par missiles et drones déclenchée par l’Iran contre l’Etat hébreu, le 13 avril. Le second objectif est le cessez-le-feu temporaire de six semaines à Gaza. La Maison Blanche y voit la seule voie de décélération. Mais qui veut vraiment s’y engager ?

Le Figaro, no. 24813
Le Figaro, lundi 3 juin 2024 788 mots, p. 7

Politique

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2 juin 2024 - Le Figaro (site web)

À Paris, Bardella appelle à battre Macron, Le Pen à battre l'UE

Pour son dernier meeting, le duo à la tête du RN a réuni 6 000 personnes dans la capitale et appelle à la mobilisation électorale.

Laubacher, Paul

Qui a dit que le Rassemblement national (RN) de Jordan Bardella ne savait pas faire la fête ? Ce dimanche 2 juin, au Dôme de Paris (l'autre nom du Palais des sports), le mouvement nationaliste a fait sautiller sur place ses militants les plus jeunes, et peut-être les plus vieux aussi, au rythme des basses, des jeux de lumières. Ambiance des clubs d'Ibiza, l'île espagnole de la fête par excellence. Sur scène, pendant plus d'une heure et trente minutes, deux DJ ont fait tourner les platines. La bande-son avait-elle le goût de la préférence nationale, le concept au coeur du programme mariniste ? Pas vraiment. Olivia Rodrigo, Black Eyed Peas, et autres groupes électro, rock, funk, reggae, soul, disco, hip-hop, R'n'B... «Allez la famille! One, two, three, sautez!», a crié un des deux animateurs. À un autre moment, il y a eu quand même un message politique : «La famille! Dans une semaine, c'est élection européenne! Votez Jordan!». Les militants les plus vétérans ont-ils déjà vécu un tel meeting ?

À sept jours du scrutin, et des 33 % de votes que lui promettent les sondages, Jordan Bardella, président du RN et tête de liste de son parti, et Marine Le Pen, la candidate «naturelle» nationaliste pour la présidentielle de 2027, ont sonné le rappel des troupes dans la capitale. Dans cette dernière ligne droite, en réalité la plus importante de la campagne, il s'agit d'appeler à la mobilisation des électeurs et de freiner au maximum l'abstention, qui touche en majorité l'électorat RN. La manoeuvre est classique, mais essentielle. «Je veux un torrent de participation», demande même Jordan Bardella dans son clip de campagne. Plus de 6 000 militants avaient en tout cas répondu présent ce dimanche dans cette salle parisienne.

Une chorégraphie bien rodée

À une semaine du scrutin, la chorégraphie entre Marine Le Pen et son héritier est maintenant bien rodée. À la députée du Pas-de-Calais le premier discours, et le premier bain de foule. Sous les vivats de ses électeurs, des «Marine présidente!» et des «Macron démission!», elle a concentré l'essentiel de son temps de parole à s'en prendre à l'Union européenne, sa bête noire, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, en liste pour un second mandat.

«Chaque jour, l'Union européenne s'attribue de nouveaux pouvoirs, de nouvelles prérogatives, de nouveaux domaines de compétences», a-t-elle attaqué, dénonçant une «Commission de Bruxelles » qui «devient quasi totalitaire, elle intervient partout, se mêle de tout, commande tout». Et de rappeler au bon souvenir des militants présents, le dernier référendum organisé au niveau national en France : «On se souvient qu'en 2005, nous avions refusé la Constitution européenne. Par ce vote nettement majoritaire, nous avions dit non à un État européen, non à une citoyenneté européenne, non à un président de l'Europe, non à un drapeau européen!» «Aujourd'hui l'intérêt de notre pays, l'intérêt de nos compatriotes c'est de transformer l'Union européenne, c'est aussi simple que cela», conclut celle qui s'apprête à mener les négociations post-élection en vue de la création d'un grand groupe nationaliste à Strasbourg.

Pour Marine Le Pen, qui n'oublie pas non plus son vieil ennemi, «le 9juin, il faudra tout d'abord rappeler à Emmanuel Macron qu'en démocratie, il n'y a qu'un seul maître des horloges: le peuple».Mais elle n'a pas non plus oublié son dernier adversaire, Reconquête et Éric Zemmour, qui a confié la tête de liste à Marion Maréchal, la nièce de Marine Le Pen. «La situation est trop grave pour perdre des voix sur des listes de témoignage».

Jordan Bardella, lui, s'est réservé le privilège de concentrer essentiellement ses attaques contre le gouvernement et a France insoumise, «ces ingénieurs du chaos»qui «déroulent le tapis rouge aux ennemis de la France». Comme son aînée, le président du RN s'est offert un bain de foule. À la tribune, il s'est réjoui : «Plus que jamais nous sommes le premier parti de France, demain, nous serons celui de l'alternance». «L'Europe de Macron est un modèle du passé», a-t-il vanté. «Les macronistes défendent des dogmes, nous défendons les gens.»

La tête de liste du parti nationaliste a surtout insisté pendant le premier tiers de son discours sur la mobilisation électorale et contre l'abstention, sa pire ennemie. «Nous avons 7jours pour convaincre, 7jours pour mobiliser, 7jours pour rassembler, 7jours pour faire du 9juin une nouvelle victoire du peuple de France» , a-t-il lancé à la foule, dans une formule qui se voulait très lyrique. P. L.

l'Humanité
lundi 3 juin 2024 552 mots, p. 7

Les écologistes donnent tout pour sauver les meubles

Emilio Meslet

Européennes Donnés entre 5 et 6 % dans les sondages, les Verts espèrent encore inverser la vapeur pour éviter leur disparition à Strasbourg. En meeting, dimanche, Marie Toussaint s'est montrée offensive pour déjouer les pronostics.

D ans la dernière ligne droite des européennes, les écologistes n'ont qu'un ennemi : les sondages. Les enquêtes donnent la liste de Marie Toussaint entre 5 et 6 %, donc menacée de n'obtenir aucun élu. « Évidemment que j'ai vu les sondages, comment voulez-vous que je les rate ? On nous les rabâche tous les jours, s'agace Marine Tondelier, secrétaire nationale du parti, à la tribune des Docks d'Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Mais les sondages nous ont toujours sous-évalués, en particulier au moment des européennes. Toujours. » « Amis écologistes, répandez-vous, dépassez-vous, multipliez-vous et forcez ainsi les portes du destin électoral ! » enjoint Marie Toussaint devant un parterre de 1 600 personnes, dont l'ex-candidat à la présidentielle Yannick Jadot, le maire de Grenoble Éric Piolle et la députée Sandrine Rousseau. Un meeting aux allures d'opération sauvetage avec un élément de langage : « La famille écologiste rassemblée face à la menace de la grande régression environnementale. »

Le mot d'ordre est bien arrivé jusqu'aux militants. Tous répètent qu' « il n'y a pas d'écologie sans écologistes ». « On défend une Europe sociale et environnementale contre les lobbys. Notre programme est solide, réaliste et réalisable. Mais la joie de vivre et la bienveillance pèsent peu face à la déferlante de haine », regrette Éric, militant en Haute-Savoie. David Belliard, adjoint écologiste à la mairie de Paris, abonde : « Il y a un backlash (retour de bâton - NDLR) : l'écologie n'est pas au centre des préoccupations politiques alors qu'elle l'est pour les Français. Nous faisons face à un vent contraire. » « Les vents contraires existent dans tous les pays, mais il n'y a qu'en France que les écolos divisent leur score par deux, tacle un cadre. On n'en serait pas là si on avait fait une bonne campagne. »

« La peste brune menace »

« Monsieur Macron et madame von der Leyen, arrêtez d'écouter la voix des lobbys : leurs bouches mentent et, en mentant, leurs voix tuent », attaque Marie Toussaint, dénonçant « la dévastation néolibérale de ces quarante dernières années ». La tête de liste n'a pas retenu ses coups, non plus, contre l'extrême droite : « Jordan Bardella, avec ses idées aussi stupides qu'inapplicables, est un fasciste. Un fasciste bien coiffé, un fasciste avec des costumes ajustés, mais un fasciste quand même ! » « Partout, la peste brune menace. Partout, le bulletin vert est son antidote », ajoute la sénatrice Mélanie Vogel.

À une semaine du scrutin, les écologistes veulent croire que la donne peut être bousculée. « Ce que je ressens sur le terrain n'est pas ce que je vois dans la dynamique des sondages. Il n'y a pas de rejet de l'écologie », assure l'eurodéputé Mounir Satouri. « En 2019, on était annoncé à 7 % et on a fini à 13,5 % », ajoutent les Verts. Pour inverser la vapeur, ils comptent sur leur programme car « la solidité sur le fond est là », rappelle Éric Piolle : « On a une semaine pour le valoriser en espérant être entendus. » Et Marie Toussaint de marteler : « Le 9 juin, ce sera le pacte vert des écologistes pour une transition juste socialement ou le pacte brun, mélange de climatoscepticisme assumé et de fascisme revisité. » Le 9 juin, les écologistes jouent aussi leur survie à Strasbourg.

La Croix, no. 42934
Séquence, lundi 3 juin 2024 595 mots, p. 22,23

Le fédéralisme à plein Volt

Céline Schoen

Sophie in’t Veld

Membre de la commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures

L’élue néerlandaise a récemment rejoint le parti paneuropéen Volt.

Elle croit au « pouvoir de l’imagination » et à sa capacité à façonner une Europe plus forte et unie, qui partage davantage.

Bruxelles

De notre correspondante

Il est 16 heures, un mardi d’avril à Strasbourg, et l’eurodéputée néerlandaise Sophie in’t Veld déguste une part de quiche. « C’est mon petit déjeuner », glisse-t-elle. Elle n’a rien eu le temps d’avaler avant. C’est la dernière session plénière du Parlement européen avant les élections du 6 au 9 juin, il reste énormément de textes à voter. Et en plus, il faut battre campagne. Sophie in’t Veld y joue un rôle central : elle n’est autre que la tête de liste – au côté de l’Allemand Damian Boeselager – du parti paneuropéen Volt. Pour elle, les enjeux sont importants.

Les élections européennes, Sophie in’t Veld connaît. Elle est eurodéputée depuis 2004. Et cette année, elle se lance un défi supplémentaire car elle a quitté son parti politique de toujours, Democraten 66, qui siège au sein du groupe libéral (Renew). Elle innove et porte les couleurs d’un tout petit parti, Volt Belgique, avec l’ambition de construire un nouveau groupe politique au Parlement européen, ce qui implique de réunir au moins 25 députés venant de sept pays membres.

Sophie in’t Veld s’est laissée séduire par « l’idée originale » (ce sont ses termes) de Volt, mouvement qui se qualifie de « libéral progressiste » et qui propose le même programme dans une trentaine de pays. Ses accents fédéralistes et son caractère strictement pro-européen ont parlé à celle qui, à 60 ans, se définit volontiers comme « passionnée », « courageuse » et « indépendante ». Au Parlement européen, on dit d’elle qu’elle est « une figure emblématique » de l’institution. On salue son bilan bien fourni. Sophie in’t Veld s’est notamment démarquée par sa lutte acharnée en faveur d’une meilleure protection des données personnelles en Europe, y compris par des recours devant la justice administrative à Bruxelles, mais aussi en France et aux États-Unis.

Pour elle qui aime se brancher sur Klara, la radio flamande qui ne passe que de la musique classique, il faut du temps pour faire sien le rythme du Parlement européen et en saisir tous les rouages : « Un collègue m’a dit qu’un premier mandat, c’est comme un stage bien payé, mais que le vrai travail ne débute qu’ensuite, quand on commence à vraiment appréhender la culture et l’esprit de cohésion du Parlement européen. Cela m’a fait rire. Et je suis assez d’accord. » Dans le contexte de poussée des partis populistes, elle voit le Parlement européen comme un « chien de garde » tentant d’exercer un contrôle démocratique sur les autres institutions de l’Union européenne.

Petite, la députée était écolière dans un établissement Montessori, tout comme ses frères. Aujourd’hui, elle appelle les jeunes à façonner l’Europe comme ils l’entendent, et surtout à chérir « de kracht van de verbeelding », c’est-à-dire « le pouvoir de l’imagination », en néerlandais.

Celle de Sophie in’t Veld est débordante, et quand il s’agit d’Europe, elle ne manque pas une occasion de partager sa vision de de demain pour le continent – une Union forte, unie, qui respecte l’État de droit et met toujours plus en commun. En d’autres termes, une Europe fédérale.

Demain Younous Omarjee (LFI)

l'Humanité
lundi 3 juin 2024 834 mots, p. 10

Le calvaire d'un Franco-Ivoirien expulsé

Mourad Guichard

Droits Patrick Loret de Croix, qui vit en France depuis l'enfance, a été expulsé vers la Côte d'Ivoire sur ordre de la préfecture du Cher. Une décision jugée incompréhensible par son avocate.

«J e ne sais pas ce que je fais à Abidjan, ce n'est pas ma ville, ce n'est pas mon pays, je suis français. » Plusieurs jours après son expulsion vers la Côte d'Ivoire, Patrick Loret de Croix, un Franco-Ivoirien de 43 ans, ne comprend toujours pas ce qui lui arrive. Ce fils et petit-fils de Français, présent dans l'Hexagone depuis la petite enfance, a été victime d'une incroyable décision administrative.

Du fait d'un séjour en prison pour une affaire de violence, qu'il reconnaît et regrette amèrement, il s'est vu notifier une obligation à quitter le territoire (OQTF) par la préfecture du Cher. Cela, alors qu'il est de nationalité franco-ivoirienne - il est, certes, né en Côte d'Ivoire, mais de parents français. N'ayant jamais fait les démarches pour détenir une carte d'identité, il possède une simple carte de résident. Mais son patronyme aurait dû alerter les autorités...

La mésaventure de Patrick Loret de Croix commence le 7 juillet 2023. Après deux jours de garde à vue, il est jugé en comparution immédiate et incarcéré dans la foulée. Il apprend que sa condamnation est assortie d'une OQTF, dite sans délai. Il dépose alors un recours par le biais de son conseil, mais le délai de deux jours ne peut être respecté. « Nous avons eu la notification un vendredi. Or, pour le droit des étrangers, les deux jours comprennent les week-ends », précise Julie Dallois, son avocate. Du côté de la préfecture, c'est silence radio. La justice, elle, fait officieusement savoir à Patrick Loret de Croix que son arrivée en France bien avant sa treizième année rendrait son expulsion caduque. Mais le 4 mai 2024, jour de sa libération, les événements prennent une autre tournure.

Coups et insultes à Roissy

« À sa sortie, un convoi l'attend, non pas pour l'emmener en centre de rétention, ce qui aurait pu permettre une nouvelle étude de son dossier, mais pour l'emmener à Roissy, direction la Côte d'Ivoire, pays qu'il ne connaît pas », rapporte Me Julie Dallois. Présente ce jour-là, elle n'a rien pu faire pour empêcher ce transfert. L'avocate avait pourtant alerté une nouvelle fois la préfecture, le 28 avril, et déposé un référé-liberté deux jours plus tard.

À l'arrivée à l'aéroport, les relations entre les policiers et l'ex-détenu sont sereines. Mais l'ambiance bascule. « J'ai indiqué aux policiers que j'étais français et qu'à ce titre, je ne monterai pas dans l'avion », rapporte à  l'Humanité Patrick Loret de Croix, joint par téléphone. « Ils ont alors commencé à me mettre la pression. » D'après son témoignage, il aurait essuyé coups et insultes. « Ils m'ont dit de "fermer ma gueule", d'aller "vendre mes bananes en Afrique", puis ils m'ont "balayé", avant de me rouer de coups », raconte-t-il. Plaqué au sol, le quadragénaire s'est retrouvé avec un pied sur le cou avant que ses mains et ses jambes ne soient entravées. « Pour m'empêcher de me plaindre, ils m'ont mis un chiffon dans la bouche, j'avais du mal à respirer », poursuit-il.

Arrivé à Abidjan sans argent, sans aucun contact et sans vaccination, Patrick Loret de Croix dormira à l'aéroport avant de se rendre dans un cabinet médical. Le médecin constatera une côte fêlée, une dent cassée et une paralysie de la main droite, en plus d'hématomes divers.

En France, l'avocate n'en revient toujours pas d'être confrontée à une telle situation. « La préfecture est passée à côté d'un détail : la nationalité française de la personne concernée. Je n'ai jamais vu un zèle aussi militant de la part d'une préfecture sur les questions de politique migratoire, regrette-t-elle. Malgré l'intervention argumentée du député communiste Nicolas Sansu auprès du ministre, la justice est restée droite dans ses bottes en livrant une lettre expliquant que tout était en ordre. Or, le Code civil est très clair : toute personne née d'un parent français est française. »

Pour enfoncer le clou, Julie Dallois est allée jusqu'à se procurer les originaux des actes de naissance des père et grand-père paternels de son client, le plus ancien datant de 1885. « Cette simple quête dans des petites mairies qui n'ouvrent que deux heures par semaine peut prendre un temps fou », insiste-t-elle.

En attendant un nouveau recours, Patrick vit mal son séjour forcé à Abidjan. « Je vis dans un petit studio avec cinq autres personnes, j'ai du mal à respirer, il y a beaucoup de pollution et j'ai des maux de tête incessants. Je n'ai également plus de revenu, alors que je dois payer des frais médicaux, en plus de la nourriture et des frais d'avocat », se lamente-t-il. Sa mère, restée en France, l'aide à son modeste niveau. Elle doit le rejoindre dans les prochains jours. « La France est un pays où j'ai travaillé toute ma vie, j'y ai payé mes impôts. J'ai également payé ma dette à la société pour une bêtise que je regrette. Mais je n'ai pas mérité ça. »

La Croix, no. 42934
Monde, lundi 3 juin 2024 761 mots, p. 6
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2 juin 2024 - La Croix (site web)
3 juin 2024 - La Croix International (web site)

L’ANC subit un revers historique en Afrique du Sud

Laurent Larcher

En obtenant 40 % des suffrages exprimés, le parti de Nelson Mandela n’a plus la majorité absolue à l’Assemblée nationale.

Son piètre bilan et la concurrence de partis dissidents expliquent ce mauvais résultat, qui l’oblige à constituer une coalition pour gouverner.

Ce n’est pas vraiment une défaite, mais une sévère sanction adressée par les électeurs au Congrès national africain (ANC), le parti de Nelson Mandela à la tête de l‘Afrique du Sud depuis trente ans. En obtenant seulement 40 % des voix aux élections générales de ce 29 mai, il perd la majorité absolue à l’Assemblée nationale.

S’il reste largement le premier parti du pays, loin devant la plus grande formation d’opposition, l’Alliance démocratique (DA) qui recueille 21,79 % des suffrages exprimés, l’ANC paye son bilan politique, économique et social catastrophique. Porté au pouvoir en 1994 par une formidable espérance de changement et d’amélioration de la vie de tous, en premier lieu des Noirs, l’ANC a déçu nombre de Sud-Africains.

Bien que l’Afrique du Sud soit aujourd’hui la seconde puissance industrielle du continent, plus d’un tiers de sa population est au chômage : un taux qui monte à 60 % pour les jeunes de 15 à 24 ans. D’élection en élection, l’ANC n’a pas jugulé la pauvreté ni les inégalités qui minent le pays. Selon la Banque mondiale, le pays est même le plus inégalitaire au monde. Et la criminalité ne cesse de battre des records. Symbole de cet échec, les coupures répétées d’eau et d’électricité qui affectent quotidiennement la vie des Sud-Africains. À ce tableau peu reluisant s’ajoutent les scandales répétés impliquant des hauts dirigeants du parti de Nelson Mandela, en particulier dans le domaine de la corruption. Élu en 2019 pour rétablir la confiance dans l’ANC après les deux mandats catastrophiques de Jacob Zuma, Cyril Ramaphosa a échoué à inverser la tendance. Tout juste deux mois avant les élections générales, la présidente de l’Assemblée nationale, Nosiviwe Mapisa-Nqakula, a dû démissionner car elle était soupçonnée d’avoir touché plus de 200 000 € de pots-de-vin lorsqu’elle était ministre de la défense.

Un facteur générationnel vient également expliquer ce recul de l’ANC. « Beaucoup de jeunes en âge de voter n’ont pas cohabité avec l’apartheid ou la période qui lui a immédiatement succédé. Le critère d’évaluation d’un gouvernement par cette catégorie d’électeurs est libéré de toute dette envers les mouvements de libération. Ils jugent les institutions étatiques en fonction de leurs résultats en matière de santé, d’emploi, de développement économique et de probité dans la conduite des affaires publiques », observe le laboratoire d’idées Policy Center for the New South (PCNS) dans une note publiée à la veille de l’élection.

L’ANC, enfin, a été significativement affaibli par la présence du parti uMkhonto we Sizwe (MK), fondé par l’ancien président Jacob Zuma et des transfuges du parti présidentiel, quelques mois avant le scrutin. Obtenant 14,61 % des suffrages exprimés, le MK a quant à lui attiré les sympathisants de l’ancien président mécontents de l’éviction de leur leader en 2019. Ancré à gauche, jouant sur le ressentiment, le populisme, le communautarisme, le MK a réalisé une percée lors de cette élection, faisant de lui la troisième force politique du pays.

Un autre parti dissident de l’ANC, les Combattants pour la liberté économique (EFF), a, lui, obtenu 9,48 % des voix. Positionné à l’extrême gauche, l’EFF reprochait à l’ANC d’être trop conciliant avec les Blancs.

Ce résultat contraint le parti présidentiel à s’associer avec d’autres partis pour gouverner, ce qui n’est pas sans lui poser des problèmes. Il peut former une coalition sur sa droite, avec le DA, mais il risque alors de déplaire à une partie de sa base qui ne comprendrait pas cette alliance avec un parti économiquement libéral et associé aux « Blancs ». Ou bien il peut tendre la main au MK et à l’EFF, au risque de fragiliser encore plus la cohésion sociale en raison de leur positionnement trop à gauche, et d’inquiéter les marchés financiers, aggravant la crise économique. Quoi qu’il en soit, le résultat de ces élections législatives va forcer l’ANC et l’Afrique du Sud à modifier leur mode de gouvernance, en les obligeant à entrer dans l’ère des coalitions politiques.

Le Figaro, no. 24813
Le Figaro, lundi 3 juin 2024 1186 mots, p. 8

International

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2 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Ukraine : Myropillya, un village en sursis à la fron tière russe

Située dans la région de Soumy, dans le nord-est du pays, cette petite localité est vulnérable et se sent délaissée face aux attaques des forces du Kremlin.

Louis, Cyrille

Ce lundi 29 avril fut une sombre journée pour la famille Yourchenko. Oleksii, le patriarche, a tout d'abord été tué par l'explosion d'une mine fraîchement posée par des saboteurs russes alors qu'il se promenait à cheval dans une zone marécageuse. Puis Petro, l'un de ses fils, a été blessé aux jambes en tentant de lui porter secours. « Après ces deux incidents, nos militaires ont compris que les Russes préparaient un mauvais coup et ils se sont mis à pilonner les bosquets de part et d'autre de la frontière » , raconte Aleksander, son frère. Un peu plus tard, cet homme de 34 ans a été touché à son tour par l'explosion d'un drone kamikaze, alors qu'il gardait, en compagnie d'autres volontaires, un check-point à l'entrée de Myropillya. En fin de journée, un obus a touché la maison de sa mère sans faire de victime.

À l'image d'autres villages frontaliers de la région de Soumy, au nord-est de l'Ukraine, Myropillya sent le vent de la guerre se rapprocher à nouveau. Les forces russes, qui s'étaient retirées le 4 avril 2022 après avoir tenté en vain d'encercler la capitale de l'oblast, puis de faire route vers Kiev, intensifient depuis un mois leur pilonnage. Quelques jours après le début de la récente percée russe en direction de Kharkiv, 180 km plus à l'est, le chef du renseignement militaire ukrainien a mis en garde contre un risque d'attaque ennemie vers Soumy.

Environ 10 000 soldats russes auraient été positionnés dans ce secteur. « Leur objectif est d'ouvrir un nouveau front au nord » , a déclaré, jeudi, Roustem Oumerov, le ministre de la Défense de l'Ukraine. « Ces forces ne sont pas suffisantes pour lancer une offensive d'envergure et percer nos défenses » , nuance le général Oleksandr Syrsky, commandant en chef de l'armée ukrainienne. Mais leur présence menaçante le long de la frontière nord l'a récemment contraint à redéployer une partie des unités jusqu'alors affectées à la protection du Donbass.

Certains observateurs estiment qu'en réactivant cette partie du front, l'armée russe cherche à créer une zone tampon depuis laquelle les forces ukrainiennes ne seraient plus en mesure de frapper les oblasts de Belgorod et de Koursk. En mars dernier, plusieurs groupes armés russes opérant depuis la région de Soumy avaient franchi la frontière pour attaquer le village russe de Typtkino, avant d'être refoulés. « Peut-être Poutine a-t-il décidé de réactiver cette partie du front pour nous empêcher de lui infliger de telles humiliations » , sourit l'ancien député russe Ilya Ponomarev, qui coordonne depuis Kiev les activités de l'opposition russe en exil.

Aux abords de Soumy, trente kilomètres en retrait de la frontière, des engins de chantier creusent des tranchées et aménagent des fortifications. Les dents de dragons, ces pyramides de béton destinés à freiner la progression des chars ennemis, s'alignent à perte de vue. « Nous y travaillons d'arrache-pied depuis un mois et demi » , chuchote un contremaître, qui refuse d'en dire plus, car il s'agit là d'un « objet stratégique ».

« Ici, au contraire, rien n'est préparé pour nous défendre » , soupire Aleksander Yourchenko, le villageois récemment blessé par une attaque de drone, dont le bras droit est encore enveloppé dans un épais bandage. Sa maison est située à deux kilomètres à peine de la frontière. « Si près de l'ennemi,poursuit-il, il n'y a pas grand-chose à faire. Il suffirait qu'on commence à utiliser des pelleteuses pour que ces ordures nous bombardent immédiatement. »

Ce matin-là, tout est calme à Myropillya. Mais des explosions se font entendre dans les villages voisins. « Ce sont nos gars qui travaillent » , commente Evheny Tkatchenko, un journaliste de 52 ans qui a rejoint la Défense territoriale au début de la guerre. Depuis le regain de tension à la frontière, il porte une parka noire par-dessus son uniforme militaire dans l'espoir de circuler incognito. « Les drones ennemis nous surveillent de près », dit-il en désignant le ciel.

La maire de Myropillya, Olena Charkovacha, ne décolère pas. Selon elle, 300 personnes ont tout récemment quitté le village à cause des frappes russes - sur une population qui avait déjà fondu de 1 700 à 700 habitants au début de la guerre. « Les gens ont peur, dit-elle, car ils voient bien que rien n'a été préparé pour défendre cet endroit. » Aux abords de l'école et de l'épicerie, des cratères récents ont été rebouchés avec de la paille.

Commission d'enquête

Le 9 mai, jour de la fête nationale russe, un obus a touché la caserne de pompiers. Depuis, les habitants font avec les moyens du bord lorsqu'une frappe russe provoque un début d'incendie. Malgré les nuages qui s'accumulent, ils se rassurent en soulignant que Myropillya a été épargné lors de l'invasion russe fin février 2022. « J'espère que cette fois encore, ils nous laisseront tranquilles, soupire l'édile. Dans le cas contraire, je ne sais pas qui nous protégera... »

La relative facilité avec laquelle l'armée russe est parvenue à franchir la frontière, début mai, au nord de Kharkiv, sème le trouble non seulement dans la population civile, mais aussi chez certains militaires. Denis Yaroslavsky, un officier fort en gueule dont la section de reconnaissance a été envoyée défendre le village de Vovchansk, a publiquement dénoncé l'impréparation des défenses ukrainiennes. « Lorsque nous sommes arrivés, il n'y avait que 200 soldats ukrainiens pour défendre le village. Sur les images filmées par nos drones, on voyait les Russes progresser tranquillement, comme s'ils étaient en excursion. Ils n'ont rencontré ni mines, ni fortification. »

L'officier a depuis été recadré par sa hiérarchie, mais il n'en démord pas : à ses yeux, les autorités ukrainiennes auraient dû se préparer dès le repli des troupes russes, à l'automne 2022. « À l'époque, suggère-t-il, la meilleure solution aurait été d'utiliser notre artillerie pour créer une zone tampon d'une dizaine de kilomètres sur le territoire russe. J'imagine que nos partenaires étrangers n'ont pas voulu en entendre parler, car ils sont terrorisés à l'idée que ce type de frappes provoque une escalade. Mais, au minimum, nous aurions dû profiter de ce répit pour construire de vraies lignes défensives. »

Devant la polémique suscitée par la percée de Kharkiv, le Parlement ukrainien vient de créer une commission d'enquête. « Depuis lors, assure Denis Yaroslavsky, beaucoup de soldats et d'officiers intermédiaires m'ont écrit pour me remercier d'avoir jeté un pavé dans la mare. »

Vendredi 24 mai, Myropillya s'est retrouvé privé d'électricité après avoir été visé par une quinzaine de projectiles. Andrii Vodopianovo et son épouse, Oxana, propriétaires d'une petite épicerie, montrent leur rayon frais aux trois quarts vide. Quelques bananes, une botte des radis, des cornichons... « Depuis deux ans et demi, on s'est habitués à entendre des explosions de temps à autre, explique Andrii. Mais, cette fois, on sent bien que c'est différent. On ne sait pas à quoi s'attendre. » Leur fille de 18 ans a quitté le pays au début de la guerre pour trouver refuge au Royaume-Uni. Malgré le déchirement de la séparation, eux ont choisi de rester à Myropillya. « Ce magasin, soupire Oxana, c'est tout ce qu'on a... »

Le Figaro, no. 24813
Le Figaro Économie, lundi 3 juin 2024 1225 mots, p. 22

Économie

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2 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Voiture électrique : les constructeurs refusent de faire marche arrière

Plusieurs listes aux élections européennes proposent d'annuler l'arrêt des ventes de véhicules neufs à essence en 2035 pour protéger l'industrie automobile. Les industriels réclament au contraire le maintien du calendrier prévu.

Collet, Valérie

Les politiques et les industriels ont décidément du mal à marcher au même rythme. Convaincus de défendre l'industrie automobile européenne, plusieurs partis en lice aux élections européennes ont inscrit noir sur blanc dans leur programme leur intention d'annuler l'une des décisions phare de la précédente législature : la fin des ventes de voitures thermiques neuves en 2035 votée en février 2023 après une proposition de la Commission européenne dès juillet 2021.

C'est le cas de la liste représentée par Jordan Bardella et de celle de Marion Maréchal. Lors d'un débat organisé par le think-tank TDIE, Philippe Olivier, député européen RN s'est remémoré le vote historique du Parlement. « C'était une aberration totale. Voilà des gens qui s'autocongratulaient pour fêter la fin de l'industrie automobile européenne » , s'est-il exclamé. Et d'évoquer « le cadeau extraordinaire fait à l'industrie chinoise, coréenne et japonaise » qui pourra « continuer à vendre des véhicules thermiques partout dans le monde ».

De son côté, François-Xavier Bellamy, élu au Parlement européen en 2019, a choisi une comparaison choc. L'interdiction de 2035 « va condamner les Français à vivre à Cuba en gardant éternellement leur voiture d'occasion parce qu'ils ne pourront pas s'acheter une voiture neuve » , a-t-il déclaré lors du débat organisé par BFMTV. Christine Lavarde, sénatrice LR et porte-parole de François-Xavier Bellamy, a rappelé que le groupe PPE - dont les élus LR font partie - avait voté contre cette interdiction « tout en partageant l'objectif de décarboner l'économie européenne à l'horizon 2050 ». L'élue regrette que la technologie des véhicules à batterie ait été privilégiée par l'Europe. Elle pointe la dépendance à l'égard de la Chine toute puissante dans l'extraction et le raffinage des matières premières utilisées pour les batteries, le risque social pour les usines européennes...

Ces arguments ont effectivement été brandis par les constructeurs automobiles et par la profession tout entière. Mais c'était il y a cinq ans, lorsque l'Europe préparait sa feuille de route de la décarbonation. « Le sujet de l'interdiction des véhicules thermiques neufs a mis longtemps à infuser parmi le grand public. Le débat a commencé il y a trois ou quatre ans. Il émerge seulement maintenant dans le débat politique. Le sujet avait échappé à la majorité des citoyens. Aujourd'hui, les politiques s'en emparent mais à contretemps » , analyse Luc Chatel, président de la Plateforme automobile (PFA), l'organisation qui regroupe l'ensemble des entreprises de la filière.

Les dirigeants de Stellantis, Renault... eux, ont accéléré. Mis au pied du mur après avoir échoué à reporter l'échéance à 2040, ils ont mis toutes leurs forces et investi dans de grandes manoeuvres pour être au rendez-vous avec des niveaux d'émissions de CO2 conformes au nouveau calendrier européen. Pas question de revenir en arrière et de changer une nouvelle fois de direction. Carlos Tavares, pourtant en pointe dans le combat contre une transition trop brutale, est aujourd'hui le premier à réclamer de la constance aux politiques. « J'ai lancé mon avion à pleine puissance. Je ne vais pas dire stop et le faire tomber, a-t-il rappelé en avril lors d'une visite de l'usine de Trémery (Moselle). Je pense qu'en 2018, il y avait de meilleures options à prendre. Aujourd'hui, il faut exécuter les règles qui ont été fixées et ne pas les changer. Ce que je demande c'est la stabilité. »

Pragmatisme

Le patron de Stellantis a-t-il fait volte-face ? Ces derniers mois, il a surpris en tenant un discours de grand-père inquiet pour l'avenir de ses petits-enfants en raison du réchauffement climatique. « La planète n'attend pas. On ne se bat pas pour 1,5 degré de plus, mais pour 3 à 4 degrés! Et plus on attend, plus l'écart avec les Chinois sera grand » , résume-t-il.

Tavares écolo ? Pragmatique, le patron du groupe a fait évoluer son argumentaire pour embarquer toutes les équipes dans une course inédite à la décarbonation. En deux ans, lui et ses troupes ont dû mettre en place l'ensemble des pièces du puzzle pour parvenir à produire les véhicules électriques dont l'Europe aura besoin. Production de batteries en France, en Allemagne, en Italie dans une filiale commune avec Mercedes et TotalEnergies, production de moteurs et d'équipements pour les véhicules à batterie dans les usines de Trémery et Metz, réaménagement des usines, formation des salariés... Le plan industriel et commercial de Stellantis prévoit que, dès 2030, avec cinq ans d'avance sur la décision européenne, tous les véhicules neufs du groupe vendus en Europe seront 100 % électriques. Plusieurs marques de Stellantis réaliseront même la bascule dès 2028.

Chez Renault aussi, la stratégie d'électrification de la production basée en France est ambitieuse et risquée. Le Losange a réservé les batteries d'Envision, le fabricant chinois en cours d'installation à Douai aux côtés de l'usine d'assemblage des R5, des Scenic, des Espace... Sans oublier celle de Verkor, la start-up française basée à Dunkerque. « On ne reviendra plus en arrière sur la bascule vers l'électrique, disait Luca de Meo en février dans Le Figaro. Nous mettons de 50% à 60% de notre budget de R&D sur la transition écologique. Décarboner le transport, c'est bon pour l'environnement, pour nos enfants... Les études le prouvent: sur l'ensemble du cycle de vie des véhicules, l'électrique a un meilleur bilan que le moteur à combustion. » Un revirement européen, même bien intentionné, ruinerait leurs efforts.

Il y a quelques semaines, les dirigeants de Stellantis, Renault, Michelin, Valeo, Forvia, OP Mobility (ex Plastic Omnium), représentants des fleurons tricolores de l'automobile, ont été sollicités par Luc Chatel sur la position à défendre concernant le maintien ou non du bannissement des thermiques en Europe en 2035. « Ils ont été unanimes pour que l'on maintienne le cap, souligne le président de la PFA. Pourquoi? Plusieurs facteurs ont pesé. Il n'y a rien de pire que le manque de visibilité et les changements de cap dans l'industrie. Ce serait mal venu de faire marche arrière alors que la question de l'environnement est clé. Cela ne veut pas dire « Tout va très bien, Madame la marquise » », tempère lucide Luc Chatel.

Politique de bonus à l'achat

Plutôt que de faire une pause, qui laisserait le champ libre aux nouvelles marques chinoises prêtes à importer des voitures à batterie à prix imbattables, les acteurs de l'industrie automobile préfèrent au contraire accélérer et convaincre les Européens d'aligner leurs politiques d'électrification. Ils plaident pour un « pacte européen de l'automobile ». Il passerait par un soutien commun aux grands projets industriels, à l'innovation, à l'accompagnement des salariés touchés par la transition. Mais aussi par une politique de bonus à l'achat mieux coordonnée et lisible sur le long terme.

Le coup d'arrêt compromettrait aussi la politique commerciale des constructeurs incapables jusqu'à présent de mettre sur le marché des véhicules électriques abordables en dehors de la Spring de Dacia produite en Chine. Aujourd'hui, ils sont enfin prêts. Leurs modèles (ë-C3, R5...) fabriqués en Europe et plus accessibles - certains étaient d'ailleurs éligibles au leasing social - arrivent dans les concessions automobiles... aux côtés des voitures électriques de la marque Leapmotor, le nouvel allié de Stellantis. Non seulement les constructeurs européens accélèrent dans les véhicules à batterie mais ils défendent des partenariats ciblés avec leurs concurrents de l'empire du Milieu. De quoi déboussoler les têtes de listes. V. C.

Libération
lundi 3 juin 2024 912 mots, p. 21

autre

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2 juin 2024 - Libération (site web)

Européennes : il n'y a pas de petites listes, il n'y a qu'un déni de démocratie

Campagne atone, abstention annoncée élevée Et si on permettait aux petits partis d'être mieux représentés pour insuffler des idées nouvelles ? Sept têtes de listes invitent à s'inspirer de pays voisins pour déverrouiller les règles électorales.

Saviez-vous qu'en Allemagne, on peut être élu député européen avec 0,65 % seulement des voix, alors qu'il en faut huit fois plus en France ? Saviez-vous que, en France, c'est aux listes candidates de financer l'impression des dizaines de millions de bulletins pour être présents dans les bureaux de vote alors que, chez la majorité de nos voisins, c'est l'Etat qui prend en charge ces dépenses ? Si l'on combine ces deux questions avec les temps de parole ridiculement faibles donnés aux nouveaux mouvements politiques, la France est sans doute la démocratie la plus verrouillée d'Europe occidentale. Ce verrouillage serait peut-être acceptable si les vieux partis remplissaient correctement leurs fonctions. Hélas, ce n'est absolument pas le cas : nous avons tous conscience que notre pays s'enfonce dans une crise sociale, une crise climatique et une crise démocratique gravissimes Passivité de l'Arcom. Alors que les élections européennes du 9 juin sont une opportunité rare de soumettre aux citoyennes et citoyens des idées et des personnalités nouvelles, tout est fait pour empêcher un renouvellement réclamé par tant de

Françaises et de Français. Résultat : l'abstention bat des records à chaque élection (on annonce 70 % d'abstention chez les moins de 34 ans) et l'extrême droite, présentée comme la seule alternative aux partis qui se sont succédé au pouvoir depuis trente ans, est aux portes du pouvoir. Dans ces élections, la passivité de l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) est inédite. Les «petites listes» sont complètement invisibilisées au profit des huit «grandes» têtes de listes. Comment peut-on encore réellement parler d'équité ? Dans le dernier décompte officiel des temps de parole, les listes de Renaissance et du RN cumulent à elles seules plus de quatre jours de temps d'antenne en continu en six semaines, tandis que toutes nos listes ensemble n'ont eu que six heures d'antenne (la somme de ces minutes glanées par-ci par-là, obtenues grâce à des efforts colossaux). Un manque de renouvellement que regrettent beaucoup de citoyens et de journalistes, qui jugent cette campagne «atone». Depuis des années, l'Arcom semble avoir renoncé à son rôle de régulation. Elle se contente d'enregistrer les temps de parole des candidats et publie, après les élections, des communiqués dans lesquels elle déplore la situation, sans jamais utiliser les outils de régulation que lui donne la loi. Sans renouvellement des acteurs de la vie politique, il n'y aura pas de renouvellement des idées. Pourtant, en France, la législation impose aux listes de dépasser le seuil des 5 % de votes exprimés pour obtenir un siège au Parlement européen. Ce seuil, particulièrement élevé par rapport à nos voisins européens, conduit à maintenir hors du Parlement les nouveaux partis, les listes citoyennes et les partis non traditionnels, qui sont ainsi incapables d'enrichir le débat politique au sein des institutions. D'autres règles électorales bien plus démocratiques existent en Europe. En Allemagne, la Cour constitutionnelle a refusé le seuil de 3 % que le gouvernement voulait imposer pour avoir des élus, estimant que ce seuil était anticonstitutionnel. Patrick Breyer (Parti pirate) a été élu eurodéputé en 2019 avec 0,65 % des voix seulement Nous proposons la suppression du seuil de 5 % lors des élections européennes : que de nouveaux venus puissent assez facilement prendre «leur» place devrait inciter les vieux partis à être un peu plus ouverts aux idées et aux personnalités nouvelles. S'inspirer de nos voisins européens, c'est également ce que nous proposons pour en finir avec l'inégalité de financement de la campagne électorale. Aujourd'hui, en France, chaque liste doit débourser plus de deux millions d'euros si elle veut que tous les électeurs reçoivent à leur domicile sa profession de foi et puissent trouver ses bulletins dans tous les bureaux de vote. Dépenses inutiles. Cette somme colossale n'est pas un problème pour les grands partis qui disposent de financements publics et sont certains d'être remboursés (en dépassant les 3 %), mais la chose est beaucoup plus compliquée pour les listes non traditionnelles, qui doivent faire appel aux dons des citoyennes et citoyens. Trouver de telles sommes est impossible pour les nouveaux mouvements. Au Portugal, en Espagne, en Belgique, les autorités mettent à disposition des électeurs une feuille unique avec les noms de toutes les listes. Les candidats n'ont rien à imprimer et les électeurs n'ont qu'à cocher le nom de la liste qu'ils préfèrent. Si elle était acceptée en France, cette règle éviterait des dépenses inutiles et éviterait aussi d'imprimer plus d'un milliard de bulletins, dont l'essentiel partira à la poubelle le jour même du scrutin. A nos yeux, il n'y a pas de «petites listes», il n'y a qu'un grand déni de démocratie. En matière économique et sociale, on nous propose souvent de nous inspirer de ce qui se fait de mieux chez nos voisins. Pourquoi ne pas le faire aussi pour offrir à notre pays un sursaut démocratique ? Pour garantir à tous les citoyennes et citoyens que la diversité des voix et des idées soit respectée, il est urgent de changer les règles du jeu. ? Par Sept têtes de listes aux européennes Marine Cholley Equinoxe Sven Franck Volt Guillaume Lacroix Parti radical de gauche (PRG) Pierre Larrouturou Nouvelle Donne (ND) Nina Morel Allons enfants Hélène Thouy Parti animaliste (PA)et Caroline Zorn Parti pirate (PP).

Le Figaro, no. 24813
Le Figaro, lundi 3 juin 2024 758 mots, p. 19

Opinions

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3 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Petite histoire alternative du mois de juin

Chaque semaine, pour Le Figaro, notre chroniqueur pose son regard ironique sur l'actualité. Aujourd'hui, il propose une histoire hétérodoxe du mois de juin, de la naissance de Blaise Pascal en 1623 à l'an 6983, date à laquelle aucun Français n'est encore parvenu à s'imposer à Roland-Garros.

Fitoussi, Samuel

Juin 1623. Naissance de Blaise Pascal, pour qui le malheur de l'homme vient d'une chose : ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre. Il n'avait pas prévu Netflix, les réseaux sociaux, les livraisons de repas à domicile, et l'été 2024 où seraient retransmis l'Euro, les Jeux olympiques, le Tour de France et Wimbledon. Quatre siècles plus tard, un autre Pascal - Bruckner, cette fois - réactualise la théorie en publiant LeSacre des pantoufles, essai dans lequel il démontre que le malheur de l'homme vient d'une chose : ne pas savoir ne pas demeurer au repos dans une chambre.

Juin 1712. Naissance de Jean-Jacques Rousseau, pour qui l'homme naît bon avant d'être corrompu par la société. Rousseau donne naissance à une nouvelle tradition consistant à lutter contre le mal non plus en combattant les individus coupables d'actes mauvais, mais la société dans laquelle ces actes sont commis. Trois siècles plus tard, une autre Rousseau - Sandrine, cette fois - explique en substance que les agresseurs sexuels ne sont pas les responsables des agressions sexuelles mais les symptômes d'un « continuum de violence » qui commence par l'absence de parité autour du barbecue, les stéréotypes de genre ou l'écriture insuffisamment inclusive. La logique rousseauiste ouvre la voie à une inversion systématique de la responsabilité : plus un individu se comporte mal, plus il aurait été la victime d'une société oppressive qui l'a poussé à bout. Aussi les émeutes violentes de l'été 2023 seraient-elles la preuve du racisme de la société française.

Juin 1783. Drôle de coïncidence : ce sont les frères Montgolfier qui créent la première montgolfière.

Juin 1815. Napoléon Bonaparte est vaincu à Waterloo. Il faudra attendre 2004, et un doublé de Zinédine Zidane à l'Euro, pour que la France prenne sa revanche sur la Grande Bretagne.

Juin 1903. Naissance de George Orwell, devenu une référence obligatoire pour toute personne critique de la direction que prend notre société, quelle que soit cette direction. Anecdote insolite : le titre de son livre, 1984, est un clin d'oeil au roman 2084 de Boualem Sansal.

Juin 1905. Naissance d'un intellectuel brillant, normalien, dramaturge, essayiste, romancier, philosophe, reçu premier à l'agrégation, auteur d'une oeuvre majeure (il refuse même le prix Nobel de Littérature en 1964), engagé pour les causes qui lui tiennent à coeur. On pourrait toutefois lui reprocher une chose : avoir réussi, presque toute sa vie, à se situer du mauvais côté de l'histoire. Jean-Paul Sartre est la preuve que l'intelligence n'est pas un vaccin contre l'égarement idéologique. Quant à l'enthousiasme qu'il suscite jusqu'à sa mort, il illustre magnifiquement l'adage de Simon Leys : «Il n'y a pas de position plus amusante, et finalement mieux récompensée, que celle de dissident au sein d'une société stable et prospère.»

Juin 1914. L'archiduc François-Ferdinand est assassiné à Sarajevo, avec les conséquences que l'on connaît. Cent dix ans plus tard, le député David Guiraud bouscule Meyer Habib à l'Assemblée nationale, avec des conséquences que l'on ne connaît pas encore.

Juin 1944. Les bateaux alliés fondent sur les côtes normandes. Les Américains comptent sur l'effet de surprise. Raté : un soldat oublie de désactiver sa géolocalisation sur la carte Snapchat. Les forces alliées - après un détour par le Casino de Deauville - libèrent une à une les villes normandes. Les soldats sont accueillis par des foules en transe, qui chantent « On a gagné ! On a gagné ! » , « Qui ne saute pas n'est pas Français ! » et « Il est vraiment, il est vraiment phénoménal (Roosevelt) ». Chacun tente de prendre un selfie avec les héros.

Juin 2011. Le match de tennis le plus long de l'histoire se termine entre John Isner et Nicolas Mahut après 11 heures et 5 minutes de jeu réparties sur trois jours. Quelques années plus tard, Amélie Oudéa-Castéra, ancienne joueuse de tennis de haut niveau, souhaite, elle aussi, marquer l'histoire : elle établit le record du plus court passage au ministère de l'Éducation nationale.

Juin 2012. Les Français jugent que leur pays manque d'impôts, de dépense publique et d'immigration : ils portent François Hollande au pouvoir.

Juin 6983. Il n'y a aucun Français en deuxième semaine de Roland-Garros (Richard Gasquet et Gaël Monfils, âgés de 4997 ans, atteignent péniblement le deuxième tour). Cela fait désormais 5 000 ans (et une victoire de Yannick Noah) qu'un Français n'a pas gagné le tournoi.

Le Monde
Carnet, lundi 3 juin 2024 755 mots, p. 16
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31 mai 2024 - Le Monde (site web)

Henri Nallet

Ancien ministre

Michel Noblecourt

Son allure très britannique peinait à dissimuler une passion retenue. Ancien ministre de François Mitterrand, Henri Nallet, qui avait de nombreux ennuis de santé, est mort le 29 mai à Paris à l’âge de 85 ans. « C’est un grand homme d’Etat que la France perd aujourd’hui », a salué Jean-Marc Ayrault, président de la Fondation Jean Jaurès dont Nallet était président d’honneur. Emmanuel Macron a rendu hommage à sa « flamme de l’engagement pour la justice ».

Henri Nallet naît le 6 janvier 1939 à Bergerac (Dordogne) où il fait ses études secondaires. En classe de 5e, à l’âge de 13 ans, il entre à la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC). Devenu secrétaire général de la JEC, ce jeune protestant se heurte à la hiérarchie catholique et démissionne en 1964. Sorti major de l’Institut d’études politiques de Bordeaux en 1961, titulaire d’une licence de droit public en 1962 et d’un diplôme d’études supérieures de science politique en 1966, avec un mémoire sur l’agriculture, il rejoint en 1965 la FNSEA comme chargé de mission. Mais jugé trop à gauche, il claque la porte du syndicat agricole en 1970.

Fondateur du Centre de recherche et d’intervention révolutionnaire qui prépare Mai 68, Henri Nallet, avocat, s’essaie au journalisme jusqu’en 1973 à l’hebdomadaire protestant Réforme. Il y fait la connaissance de Pierre Joxe qui le convainc d’intégrer l’équipe de campagne de François Mitterrand en 1980. A la même époque, il épouse une journaliste de Croissance des jeunes nations,Thérèse Leconte, avec qui il aura un fils.

Affaire Urba, Mediator

Henri Nallet fait une carrière de chercheur dans l’agriculture, une passion qui le conduit en 1970 à l’Institut national de la recherche agronomique, où il dirigera jusqu’en 1981 le département de sociologie rurale et inspirera la gauche paysanne. En juillet 1981, il devient conseiller technique de Mitterrand chargé des questions agricoles. En avril 1985, il succède à Michel Rocard comme ministre de l’agriculture, dans le gouvernement de Laurent Fabius. Il pacifie les relations avec la FNSEA, négocie l’élargissement de la Communauté économique européenne à l’Espagne et au Portugal et soutient les Restos du cœur.

Technicien doué d’un sens politique, Henri Nallet, toujours d’une extrême courtoisie, dégage une image de raideur, mais l’homme est drôle et chaleureux dans le privé. En avril 1986, il est élu député de l’Yonne, réélu en 1988 puis en 1997. Ce n’est qu’en 1986 qu’il adhère au Parti socialiste (PS), auquel il demande de ne pas « refaire le monde sur catalogue mais de s’imposer l’ascèse d’un vrai programme de gouvernement ». Attaché à l’action locale et au service public, il est maire de Tonnerre (Yonne) de mars 1989 à juin 1998.

En mai 1988, Henri Nallet retrouve le portefeuille de ministre de l’agriculture élargi à la forêt dans le gouvernement Rocard. Il fait voter plusieurs lois agricoles dont celle qui généralise les « appellations d’origine contrôlée ». En août 1989, pour contrer la crise de la vache folle, il arrache à Rocard la fermeture des frontières à l’importation de farines de viandes britanniques. « Les ministres de l’agriculture, plaide-t-il, ne sont pas au cul de tous les bateaux qui débarquent des farines en Europe. »

En pleine fronde du monde judiciaire, il est nommé, le 2 octobre 1990, garde des sceaux, ministre de la justice. Trésorier de la campagne de Mitterrand en 1988, il est pris dans la tempête de l’affaire Urba, relative au financement du PS. Lorsque le juge Thierry Jean-Pierre mène une perquisition au siège d’Urba, il dénonce une « équipée sauvage ». Il laisse une loi importante facilitant l’accès à l’aide juridictionnelle.

L’engagement d’Henri Nallet est aussi européen. En 1997, secrétaire national du PS chargé des questions européennes, il est élu président de la délégation de l’Assemblée nationale pour l’Union européenne. Conseiller d’Etat honoraire, il est, de 1997 à décembre 2008, directeur général des affaires européennes du laboratoire Servier, et continue ensuite de travailler pour le groupe pharmaceutique en tant que consultant, ce qui lui vaut d’être mis en cause par de nombreuses victimes du scandale sanitaire du Mediator, dans lequel le groupe sera condamné pour homicide involontaire, tromperie aggravée et escroquerie.

Auteur de nombreux livres, il préside la Fondation Jean Jaurès de 2013 à 2022. François Hollande l’avait fait, en 2015, commandeur de la Légion d’honneur.

Le Monde
Carnet, lundi 3 juin 2024 45 mots, p. 16

Henri Nallet

6 janvier 1939

 Naissance à Bergerac (Dordogne)

1985-1986

 Ministre de l’agriculture. Il le sera de nouveau de 1988 et 1990

1986

 Elu député de l’Yonne

1989

 Elu maire de Tonnerre (Yonne)

1990-1992

 Garde des sceaux

29 mai 2024

 Mort à Paris

Le Figaro, no. 24813
Le Figaro, lundi 3 juin 2024 660 mots, p. 5

Politique

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2 juin 2024 - Le Figaro (site web) MSN (France) (site web réf.)

Gabriel Attal face à deux motions de censure

Bordas, Wally

C'est un triste record que le gouvernement s'apprête de nouveau à battre. Ce lundi après-midi, à partir de 13 h 30, à l'Assemblée nationale, Gabriel Attal devra se défendre de deux nouvelles motions de censure déposées par les oppositions : l'une par les Insoumis, les communistes et les écologistes, et l'autre par les députés du RN. Les 33e et 34e depuis le début de la législature, en juin 2022. Un chiffre sans précédent depuis le début de la Ve République. Jusqu'ici, toutes ont été repoussées, faute de majorité pour faire tomber les gouvernements d'Élisabeth Borne - à 31 reprises - et de Gabriel Attal - une seule fois, juste après sa prise de fonction.

Sauf énorme surprise, ces deux nouvelles motions de censure devraient subir le même sort que les précédentes, en n'étant pas adoptées. Les Insoumis comme le RN ont tout de même pris la décision d'aller jusqu'au bout de leur démarche en déposant leur texte respectif, vendredi dernier, suite au refus du gouvernement de présenter un budget rectificatif pour l'année 2024. «Les prévisions du déficit (5,1% du PIB) apparaissent insincères, compte tenu de la faiblesse des rentrées fiscales constatées en début d'année. Or (...) le déficit est apparu volontairement sous-évalué, et d'autre part, les prévisions de croissance sont optimistes», dénonce dans son texte le groupe présidé par Marine Le Pen, qui regrette que l'exécutif n'ait donc pas pris l'initiative d'un projet de loi rectifiant le budget validé par le biais d'un 49.3 en fin d'année 2023.

« Manoeuvre électorale »

De leur côté, les Insoumis raillent la «parodie» d' «une croissance surévaluée» et d' «un déficit sous-évalué». Et expliquent leur motion en ces termes : «Le gouvernement avait un mois pour cesser de faire preuve de lâcheté politique et pour que ses ambitions austéritaires fassent l'objet d'un débat démocratique. Ce temps est écoulé.» À quelques jours des élections européennes et alors que la note de la France vient d'être dégradée par l'agence Standard and Poor's, l'objectif est clair pour les deux formations politiques : s'afficher comme les deux oppositions les plus farouches à la politique menée par le camp macroniste, dont la candidate, Valérie Hayer, est en difficulté dans les différentes enquêtes d'opinion.

Aucune des deux motions de censure n'a de chance de passer. Celle des Insoumis devrait obtenir les voix de tous les députés Insoumis ainsi que celles des élus du RN. Et celle des troupes de Marine Le Pen ne devrait pas réussir à obtenir beaucoup plus de voix que les siennes. Insuffisant donc, pour faire tomber le gouvernement de Gabriel Attal. Comme toujours depuis le début de la législature, c'est l'absence des voix des députés Les Républicains qui devrait permettre à ces motions de passer à la trappe. «Ces motions sont une manoeuvre électorale par deux extrêmes. Elles n'ont aucune chance d'aboutir. Nous attendons de savoir comment le gouvernement va procéder avec le trou budgétaire de cette année. Nous soupçonnons un plan caché d'augmentation des impôts à l'automne. C'est là que nous nous réservons le levier de la censure», informe-t-on dans l'entourage du président du groupe LR, Olivier Marleix.

Au sein du groupe LR, certains hésitent toutefois très sérieusement à voter la motion déposée par le RN. «La question se pose car, intellectuellement, les raisons de ne pas la voter sont difficiles», expliquait il y a quelques semaines le député LR du Lot, Aurélien Pradié, au Figaro. Son collègue Pierre-Henri Dumont n'écarte pas non plus cette éventualité : «Avant de le décider, j'attends d'avoir une position claire du groupe sur la possibilité de déposer une motion un jour. La situation du pays nous impose de le faire.» Si ces quelques députés LR décidaient in fine de joindre leurs voix à celles du RN, la symbolique serait forte. Mais les conséquences politiques immédiates, elles, seraient nulles. Car au vu des rapports de force dans l'Hémicycle, une chose est quasi certaine : le gouvernement de Gabriel Attal ne tombera pas. W B

Le Figaro, no. 24813
Le Figaro, lundi 3 juin 2024 719 mots, p. 7

Politique

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1 juin 2024 - Le Figaro (site web)

Le camp Macron tente de faire oublier sa difficile fin de campagne

Pour leur dernier grand meeting national avant le scrutin du 9 juin, Valérie Hayer et Gabriel Attal ont appelé samedi les Français au « sursaut » , lors des élections européennes « les plus importantes de l'Histoire » .

Boichot, Loris

Surtout, ne pas sembler faiblir. Valérie Hayer a tenté de garder la face lors de son dernier meeting national aux Docks d'Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), avant les élections européennes du 9 juin. Autour d'elle, ce samedi soir, pas moins de vingt-cinq ministres, des drapeaux français et européens, et un slogan répété en boucle : « Rien n'est joué. » Mais un public modeste de 2 500 sympathisants revendiqués et quelques chaises laissées vides.

Arrivée sur une Ode à la joie remixée, plus à l'aise qu'à l'accoutumée, la tête de liste du camp Macron a une énième fois appelé ses électeurs à se mobiliser. À ne pas « écouter ceux qui attendent que l'on baisse les bras » , alors que ces élections européennes sont, à l'entendre, « les plus importantes de l'Histoire ». « La question est simple, a-t-elle résumé. Est-ce qu'on veut une Europe qui ne soit plus tout à fait l'Europe? Ou est-ce qu'on veut une Europe qui est fière de ce qu'elle est, à l'avant-garde de la civilisation? »

Tour à tour, debout sur la scène blanche, les orateurs de la majorité présidentielle ont défendu leur projet en faveur d'une « Europe des Lumières » , « des grandes infrastructures » , « plus forte » et « plus écologique ». Une tentative de faire oublier leur difficile fin de campagne. Dans les discours, il n'a pas été question du dérapage du déficit budgétaire, sanctionné la veille par une dégradation de la note souveraine de la France par l'agence Standard & Poor's - une première depuis onze ans. Pas plus que n'ont été évoqués les mauvais sondages qui les placent à la traîne, loin derrière le Rassemblement national (RN).

Le parti de Jordan Bardella reste l'adversaire numéro un des macronistes, qui dramatisent volontiers l'échéance du 9 juin. « L'extrême droite menace d'envoyer depuis la France son plus gros bataillon de députés européens. Est-ce cela l'image que nous voulons renvoyer? » , a déclaré Gabriel Attal à la tribune. Le premier ministre met en garde contre la constitution d'une « minorité de blocage » au Parlement européen, mais aussi contre la possibilité de « passer d'une France moteur (de l'Union européenne) à une France en panne ».

Dans les mots et dans la salle - son visage a été déroulé sur une affiche, au-dessus de l'auditoire -, l'ancienne ministre Simone Veil est omniprésente. « Simone Veil nous regarde » , a insisté avec emphase Gabriel Attal, « ne la trahissons pas ». Son fils, l'avocat Jean Veil, 74e sur la liste de Valérie Hayer, est alors monté sur scène sous les applaudissements. Sauf ceux de l'ex-premier ministre Édouard Philippe, excusé et représenté par son ami Christophe Béchu, ministre de la Transition écologique.

Gabriel Attal a poursuivi : « L'Europe est mortelle, et voter pour l'extrême droite, c'est appuyer sur la gâchette. » Un écho au « Notre Europe peut mourir » lancé par Emmanuel Macron le 24 avril à la Sorbonne. Dit autrement par le centriste François Bayrou : « Nous devons faire plier ceux qui veulent nous nuire. »

Dernier appel

Charge à tous les soutiens du chef de l'État de créer le « sursaut » réclamé par le premier ministre, face à des Républicains (LR) décrits comme « totalement marginaux » au Parlement européen, une gauche « obsédée par 2027 » et un RN « qui fait couler l'Europe ». Un peu plus tôt, l'avocate Rachel-Flore Pardo s'est fait plaisir au micro, en évoquant le récent face-à-face télévisé entre Gabriel Attal et Jordan Bardella : «Lorsque l'extrême droite débat, l'extrême droite se noie. »

En multipliant les alertes, les responsables de la coalition présidentielle espèrent convaincre les électeurs d'Emmanuel Macron qui comptent s'abstenir. « Ils sont 5millions! » , parmi ceux du premier tour de la dernière présidentielle, a comptabilisé le député européen Pascal Canfin. Au micro, l'ancien ministre Vert a tenu à s'adresser aux électeurs qui entendent voter pour une liste de gauche.

Il accuse Raphaël Glucksmann (Parti socialiste-Place publique) et Marie Toussaint (Les Écologistes) de manquer de pragmatisme : le pacte asile-immigration et le plan de relance économique « qui a sauvé des millions d'emplois » , « ils ne les ont pas votés! ». L'avertissement sonne comme un dernier appel pour éviter une contre-performance. Malgré une campagne éprouvante, Valérie Hayer l'a assuré devant ses troupes : « Ça va me manquer à la fin. » L. B.

La Croix, no. 42934
Services, lundi 3 juin 2024 116 mots, p. 16

[décès...]

décès

La famille de Monsieur Henri NALLET,

ancien secrétaire général de la JEC (1963-1964), directeur de recherches à l’INRA, conseiller à la présidence de la République (1981-1985), ministre de l’Agriculture (1985-1986 puis 1988-1990), garde des Sceaux (1990-1992), député de l’Yonne (1986-1988 puis 1997-1999), maire de Tonnerre (1989-1998), conseiller général de l’Yonne (1988-2001), président du Haut conseil de la coopération agricole (2015-2020), président de Droits d’Urgence (2021-2022), président de la Fondation Jean-Jaurès (2013-2022) a la douleur de vous annoncer son décès survenu à Paris, le 29 mai 2024, à l’âge de 85 ans. Les obsèques auront lieu le mardi 4 juin 2024 à 14h30 à l’église Saint-Martin de Réville (50760).

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, dimanche 2 juin 2024 811 mots, p. AUJM7
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2 juin 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Un député européen, ça sert à quoi ?

Mode d'emploi|720 parlementaires sont élus pour cinq ans. Ils représentent près de 450 millions de citoyens.

Clément Solalcorrespondantà Bruxelles (belgique)

Débattre, négocier, voter, sur des sujets allant des aides aux agriculteurs au soutien à l'Ukraine, en passant par les normes environnementales, l'industrie de défense... Tel sera le rôle des 720 députés élus ce 9 juin au Parlement européen, où ils représenteront pour cinq ans les près de 450 millions de citoyens que compte l'Union.

À première vue, cette assemblée ressemble à celle de n'importe quelle démocratie : les eurodéputés se répartissent en groupes politiques. Mais, en pratique, le Parlement européen a un fonctionnement un peu différent, notamment de celui de l'Assemblée nationale.

La culture du compromis

Règne au sein de l'hémicycle de Strasbourg une tradition du compromis, qui permet aux élus, par-delà les couleurs politiques et les nationalités, de se réunir autour d'une table, de s'écouter et, bien souvent, de finir par s'entendre. « C'est une autre manière de faire de la politique que l'on comprend généralement mal en France, où l'on est habitué à la polarisation, avec une majorité qui soutient et une opposition qui vote contre », pose Olivier Costa, politologue, directeur de recherche CNRS au Cevipof, le Centre de recherches politiques de Sciences-po. « Non seulement, le vote à la proportionnelle fait que le Parlement européen est très fragmenté : aucun des groupes n'a la majorité seul, et donc ils sont obligés de travailler ensemble », poursuit ce spécialiste des institutions de l'UE.

Bien sûr, le Parlement européen n'est pas toujours un lieu de concorde et de consensus. Lors des débats en séance plénière, le ton peut ainsi monter entre les eurodéputés. Il a toutefois tendance à s'apaiser dès lors qu'ils descendent de la tribune. « Lors du précédent mandat, on observait chez Manon Aubry (coprésidente du groupe parlementaire d'extrême gauche) un contraste frappant entre la virulence de ses propos d'estrade et sa faculté à jouer avec nous le jeu du compromis sur certains dossiers », relate un interlocuteur macroniste.

Le pouvoir des élus... toujours le même ?

Parmi les 720 eurodéputés, tous n'ont naturellement pas le même pouvoir. Certains sont aux abonnés absents, ou ostracisés derrière un « cordon sanitaire » comme le groupe europhobe Identité et Démocratie (ID), où siègent Jordan Bardella et les siens. Le macroniste Pascal Canfin est a contrario l'une des personnalités ayant le plus fortement influencé l'agenda vert de l'UE lors du précédent quinquennat européen, en tant que président de la commission Environnement du Parlement. Alors, comment devient-on un eurodéputé qui compte ? « Une présidence de commission ou de groupe parlementaire donne beaucoup plus d'influence, et de telles fonctions s'acquièrent bien plus facilement quand on a déjà une carrière politique derrière soi. Mais au Parlement européen, on peut aussi être jeune et nouveau et devenir important très rapidement, si tant est que l'on fasse preuve de compétence - car les textes sont souvent techniques -, d'investissement et d'un minimum de maîtrise de langues étrangères », explique Olivier Costa.

Défense des intérêts de l'UE ou loyauté à son pays

Une autre spécificité du Parlement tient à la coexistence de vingt-sept nationalités. Les eurodéputés doivent-ils être loyaux envers leur famille politique, défendre un intérêt général de l'UE, ou bien se soucier uniquement de celui de leur État ? Les traités européens ne tranchent pas cette question. Cette ambiguïté peut donner lieu à des situations délicates, en particulier lorsque le député est de la couleur politique du gouvernement de son pays. Les élus européens macronistes sont globalement restés assez alignés sur les positions de l'Élysée, même s'ils s'en sont parfois éloignés. « En revanche, se borner à être un porte-voix de son gouvernement est mal vu, explique un connaisseur du Parlement. Car il y a une institution dédiée à la défense des intérêts nationaux : c'est le Conseil de l'UE. »

Le Parlement européen vs la Commission

Si son pouvoir a fortement augmenté ces dernières décennies, le Parlement européen n'est ainsi pas seul à faire la loi. La Commission européenne détient le monopole de l'initiative législative : elle propose les réformes qui sont ensuite négociées puis votées au Parlement et, donc, au sein du Conseil de l'UE. Cette dernière institution, qui réunit les ministres des vingt-sept gouvernements nationaux, est à la fois la plus discrète et la plus puissante de l'Union.

Agriculture, budget, climat, migration, industrie de défense, élargissement... « Toutes les décisions importantes sont validées par le Conseil et le Parlement, résume Olivier Costa. L'idée selon laquelle la Commission déciderait seule de réguler tel ou tel secteur contre la volonté des États est fausse. »

Elle l'est d'autant plus pour l'Hexagone. Car, dans l'ombre des travaux du Conseil à Bruxelles, Paris joue systématiquement un rôle central. La France exerce en outre une forte influence sur la Commission. « Les intérêts français sont très bien défendus au sein de l'UE. C'est simple, la France est, avec l'Allemagne, à la source de toutes les propositions majeures », conclut le politologue.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Sports, dimanche 2 juin 2024 1067 mots, p. AUJM27
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1 juin 2024 - Le Parisien (site web)
2 juin 2024 - Le Parisien

« J'étais un bon joueur, à un niveau modeste »

Betclic élite|Le Paris Basketball et l'Asvel jouent ce dimanche le match 5 décisif en demi-finale. Le club parisien peut compter sur un supporter de choix : l'ex-Premier ministre Lionel Jospin.

Propos recueillis paréric Michel

L'ancien Premier ministre (1997-2002) adore le basket. À 86 ans, la passion n'a jamais quitté Lionel Jospin. Il a été joueur à une époque où personne ne savait rien de la NBA. Il est resté un fin connaisseur. Il a suivi très tôt la naissance du phénomène Wembanyama et est désormais un fidèle supporter du Paris Basketball qui défie l'Asvel pour une place en finale du championnat.

Comment êtes-vous devenu supporter du Paris Basketball ?

LIONEL JOSPIN. Il y a trois raisons. La première est ma passion pour le basket, que j'ai pratiqué pendant vingt ans de 15 à 35 ans à un assez bon niveau à défaut d'un top niveau. Après, j'ai eu d'autres occupations qui ont pris le pas sur mes matchs du dimanche. La deuxième est mon attachement au XVIII e arrondissement de Paris où joue le club. En 1981, j'ai été élu député de la Chapelle - Goutte-d'Or. Ce quartier, je l'ai sillonné en tous sens. J'ai reçu les gens dans ma permanence, j'y ai distribué des tracs, je suis monté dans tous les escaliers. Je suis profondément attaché à ce quartier très bigarré. Quand j'ai vu qu'une salle, la magnifique Adidas Arena, s'y installait, j'ai eu l'impression qu'un club de haut niveau et un club de quartier à la fois s'installait aussi. Il y a une dernière raison, essentielle.

Laquelle ?

Ce club du Paris Basketball est original, attachant, singulier. S'il ne m'avait pas plu, si je l'avais trouvé académique, je ne serais peut-être pas revenu. Mais là, j'ai eu un coup de coeur pour lui et son entraîneur (Tuomas Iisalo). Je suis devenu un supporter fidèle. Je n'y suis pas à chaque match car j'ai encore quelques contraintes. Mais dimanche, je serai là pour la belle contre Villeurbanne, un club emblématique s'il en est.

Avez-vous un favori pour ce match décisif ?

Mon coeur est partagé car j'ai soutenu les Spurs de San Antonio et l'équipe de France de Tony Parker (le propriétaire de l'Asvel). Mais je suis quand même du côté de ma ville qui, aujourd'hui, est Paris.

Et un pronostic ?

On a d'un côté une équipe jeune, énergique, mobile, dynamique avec ce jeu particulier de changements constants mis en place par l'entraîneur. En face, nous avons un monument du basket, une équipe plus vieille mais expérimentée avec des joueurs exceptionnels. Je penche - pas en tant que supporter mais en portant un jugement objectif après les quatre premiers matchs - plutôt pour le Paris Basketball. En tout cas, c'est ce que je souhaite.

Pourquoi aimez-vous le basket ?

Parce que c'est un sport collectif et que j'ai toujours été plutôt sport « co ». J'ai été gardien au foot, joué au hand, au volley. Mais mon sport de prédilection, que j'ai pratiqué à l'université, en civil et même à l'armée jusqu'à vétéran, c'est le basket. C'est un sport qui combine le jeu collectif sans brimer le talent individuel. Je trouve que c'est le meilleur des équilibres.

Comment regardez-vous un match : en passionné, connaisseur, spectateur ?

J'ai une sensation assez étrange. Certains des gestes, je les connais, je les ai réalisés même si le jeu a beaucoup changé depuis mon époque. Je m'identifie parce que je l'ai pratiqué et en même temps, j'ai conscience que nous sommes arrivés à un niveau exceptionnel techniquement, physiquement et stratégiquement.

Quel joueur étiez-vous ?

J'étais plutôt meneur arrière à un niveau qui équivaudrait aujourd'hui à la Nationale 3. J'ai évolué à Meaux, Malakoff et Sceaux. Mais à cette époque lointaine, il n'y avait pas vraiment de meneur au sens strict. La circulation de balle était assez partagée. J'ai aussi joué à ce qu'on a appelé « le poste », une espèce de distributeur avancé. J'avais la chance d'être assez adroit. J'ai quand même eu deux matchs à plus de 40 points, une dizaine à plus de trente. En moyenne, je marquais entre 15 et 20 points à chaque match. J'étais un assez bon joueur à un niveau qui reste modeste.

Si on vous met un ballon entre les mains, que faites-vous ?

On a fait mon jubilé un jour à Meaux et je me suis entraîné pour ça, justement dans le XVIII e, à 40 ans passés. Je savais encore manier un ballon. Aujourd'hui, je serais plus modeste. Le basket, ça ne s'oublie pas mais, avec le temps, ça ne se pratique plus.

Avez-vous le souvenir d'adversaires en particulier ?

J'ai eu la chance, quand je jouais en universitaire à Sciences-po, d'affronter des garçons comme Michel Rat, capitaine de l'équipe de France (81 sélections entre 1959 et 1967). C'est dans ces matchs universitaires que j'ai rencontré les joueurs du plus haut niveau.

Certains vous ont-ils inspiré ?

J'avais un frère, Olivier, meilleur et plus grand que moi, qui a joué au Stade Français quand le club évoluait dans ce qui était la première division. Il a aussi joué en équipe de France Espoirs avec Alain Gilles qui était pour moi, LE joueur emblématique. Quand je vois la nouvelle génération avec Wembanyama mais aussi Salaün, Risacher, ils sont prodigieux. L'équipe de France sera belle aux Jeux mais, dans quelques années, elle sera exceptionnelle. Les Américains le sont aussi mais du point de vue du talent pur, il y a quelques Français qui arrivent et sont largement à leur niveau.

Vous êtes venu voir Victor Wembanyama à Levallois, que pensez-vous de lui ?

Je l'ai vu non seulement à Levallois mais je l'ai découvert à Nanterre quand il avait 17 ans et je l'ai suivi ensuite à Villeurbanne à 18 ans et à Levallois à 19 ans avant qu'il parte en NBA. Je le suis, je le regarde parfois même la nuit en NBA.

Vous suivez la NBA ?

J'essaie de ménager mes nuits mais je regarde les Français. Je suis les Spurs, mon club américain de coeur.

Suivrez-vous les JO ?

Je souhaite le meilleur à notre équipe de France, même si elle démarre dans une poule de haut niveau. Ça va dépendre de comment les deux grands (Wembanyama et Gobert) vont s'ajuster et si l'équipe retrouve ses qualités défensives. Je regarderai les matchs à la télé mais je ne sais pas si je serai présent en tribunes.

Le Monde
International, samedi 1 juin 2024 937 mots, p. 3
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31 mai 2024 - Le Monde (site web)

La justice de Hongkong impitoyable avec les militants démocrates

Quatorze personnalités ont été condamnées pour « complot en vue de subversion »

Florence de Changy

Hongkong - correspondance - Des visages sombres, des regards vides sur des silhouettes accablées, c’est dans une atmosphère d’enterrement que le jugement de la Haute Cour dans le procès des « 47 » a été reçu, jeudi 30 mai, par les quelques centaines de sympathisants qui avaient tenu à être présents au tribunal de West Kowloon, certains ayant patienté dehors pendant deux jours, pour montrer leur soutien aux accusés et pour entendre ce verdict qui vise la quasi-totalité des personnalités constituant le camp prodémocratie.

Sur les quarante-sept prévenus, trente et un avaient décidé de plaider coupables et seize de plaider non coupables. Jeudi, quatorze parmi ces derniers ont été déclarés coupables de « complot en vue de subversion », un crime passible de la prison à perpétuité sous la nouvelle loi de sécurité nationale (NSL), imposée par Pékin à Hongkong en juin 2020. Seul l’avocat Lawrence Lau Wai-chung et l’ancien conseiller de district Lee Yue-shun ont été innocentés.

Trente et un inculpés avaient choisi de plaider coupable depuis plus d’un an, tant pour accélérer la procédure qu’avec l’espoir de voir leur peine réduite (de 20 % à 30 %), conformément à une tradition ancrée dans le système juridique de Hongkong. Mais, depuis l’adoption d’une nouvelle loi de sécurité, fin mars, dont l’objectif était de « compléter » la NSL de 2020, cette remise de peine risque à présent de leur être refusée.

Les quatorze militants condamnés ont dix jours pour faire appel. Le ministère de la justice a, de son côté, immédiatement fait appel des deux acquittements.

Le chef de mission du bureau de l’Union européenne, Thomas Gnocchi, ainsi que des représentants de nombreux consulats, notamment de France, d’Allemagne, du Royaume-Uni, d’Australie, et des Etats-Unis, s’étaient déplacés pour ce verdict ; de même que la poignée de politiciens encore en liberté de l’opposition prodémocratie aujourd’hui délitée, comme l’ancienne députée Emily Lau, ou Chan Po-ying, présidente de la Ligue des sociaux-démocrates et épouse du député emprisonné Leung Kwok-hung.

Mme Chan a d’ailleurs été arrêtée pour avoir « troublé l’ordre public » après avoir déployé une banderole dans la file d’attente du public. « Le verdict d’aujourd’hui ne va faire que ternir davantage la réputation internationale de Hongkong », a commenté Anne-Marie Trevelyan, ministre britannique à l’Indopacifique.

A peine assis, le président du tribunal a fait distribuer un résumé du jugement, qu’il a estimé inutile de lire à voix haute. On y lit que les inculpés avaient prévu de saper «le pouvoir et l’autorité du gouvernement et du chef de l’exécutif.(…) A notre avis, cela créerait une crise constitutionnelle à Hongkong», conclut le jugement.

Bien que ce jugement ne portait que sur les seize inculpés qui avaient fait le choix de plaider non coupable à l’accusation de « complot en vue de subversion », les trente et un autres, tous accusés du même délit, étaient présents dans une cour adjacente. Parmi ces derniers, le leader étudiant Joshua Wong, le professeur de droit Benny Tai, la députée et ancienne journaliste de l’AFP Claudia Mo et bien d’autres figures connues de la vie politique de Hongkong « d’avant » ; le Hongkong d’avant la loi de sécurité nationale et de la répression qui s’ensuivit.

Ces « 47 » hommes et femmes ont en commun leur participation aux primaires du camp prodémocratie, des 11 et 12 juillet 2020, organisées en vue des législatives prévues deux mois plus tard. Plus de 600 000 Hongkongais avaient pris part à cet exercice intitulé « 35 + » visant à gagner la moitié des 70 sièges du Parlement. Avec la majorité, l’opposition aurait pu bloquer le budget, or si celui-ci est bloqué à deux reprises, la mini-Constitution de Hongkong, prévoit que le chef de l’exécutif doit démissionner. Une stratégie promue par le professeur Benny Tai.

« Grande stratégie de rébellion »

Les procureurs ont donc eu beau jeu de décrire les primaires comme une « arme constitutionnelle mortelle »contre le gouvernement, empruntant l’expression à Benny Tai lui-même. Les procureurs ont décrit le professeur Tai comme l’initiateur des primaires, ce qu’il assumait, et ont considéré que ce scrutin non officiel faisait partie de sa « grande stratégie de rébellion » visant à obtenir la « destruction mutuelle » de Hongkong, une expression indiquant une lutte jusqu’au-boutiste. L’accusation a réussi à convaincre les trois juges, nommés par le chef de l’exécutif, que ces primaires étaient un « complot en vue de subversion ».

Les « 47 » avaient tous été arrêtés dans un vaste coup de filet en janvier 2021. Trente-cinq ont été emprisonnés depuis, la justice ayant décidé qu’elle n’attribuerait les peines aux trente et un inculpés ayant plaidé coupable que lorsque le procès des seize ayant plaidé non coupable serait terminé.

« La chose la plus intéressante à regarder à présent est le verdict. L’interprétation des juges et le raisonnement qui sous-tend le verdict vont être une indication pertinente de la situation de l’Etat de droit à Hongkong », a déclaré à l’extérieur du tribunal l’un des deux innocentés, l’avocat Lawrence Lau Wai-chung. Les peines ne seront connues que dans plusieurs mois.

Par ailleurs, les premières arrestations en vertu de la nouvelle loi de sécurité adoptée fin mars, à la suite d’une procédure ultra-rapide, ont eu lieu dans les jours précédant ce verdict. Elles ont visé sept proches de l’avocate Chow Hang-tung, arrêtée à Hongkong le 4 juin 2021 pour son rôle dans la célébration du souvenir du massacre de Tiananmen à Pékin trente-deux ans plus tôt.

Le Figaro, no. 24812
Le Figaro, samedi 1 juin 2024 824 mots, p. 8

Société

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31 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Fin de vie : après une semaine de débats à l'Assemblée, la grande incertitude

Les points chauds du texte, comme l'accès élargi à l'aide à mourir, seront débattus en début de semaine prochaine à l'Assemblée.

Bordas, Wally

Pour l'instant, on ne sait vraiment pas de quel côté la pièce va retomber.» Ce constat est fait par un poids lourd macroniste à l'Assemblée nationale. Et il résume parfaitement le flou dans lequel sont les députés après une semaine de débats dans l'Hémicycle sur le projet de loi fin de vie. Alors que seule la première partie du texte, qui vise à renforcer l'accès aux soins palliatifs, a pour l'instant été débattue, les principaux points chauds du débat devraient être au coeur des discussions en début de semaine prochaine. Et au gouvernement comme parmi les élus de la Chambre basse, nul ne semble savoir à quoi ressemblera le texte à la sortie du Palais Bourbon.

Quelques jours avant l'examen en Hémicycle, en commission spéciale, le critère de «pronostic vital engagé à moyen terme» avait été supprimé par les députés, cédant sa place à un accès élargi à l'aide à mourir aux malades «en phase terminale ou avancée». La création d'un «délit d'entrave» à l'aide à mourir avait également été ajoutée. Un élargissement «inacceptable» pour certains, «nécessaire» pour les autres. Des sujets sur lesquels la ministre de la Santé, Catherine Vautrin, espère revenir, elle qui s'est dite à plusieurs reprises «attachée à l'équilibre» du texte initial. Mais pour l'heure, rien n'est encore gagné. «C'est un exercice particulier, car nous sommes dans un contexte de majorité relative et sur un projet de loi pour lequel il n'y a pas de consigne de vote», confie Catherine Vautrin.

Et en début de semaine prochaine, lorsque les points clivants arriveront en débat, la présence dans l'Hémicycle sera déterminante. «Le jour et l'heure des scrutins sur les articles importants peuvent changer l'issue des votes», prévient un conseiller ministériel. Il faudra donc que chacun prenne ses dispositions pour être présent aux moments clés. Ou pas. «L'absence de consigne de vote est un peu une première pour nous. Et cela peut aussi avoir un effet démobilisateur parfois», remarque le patron du groupe Renaissance, Sylvain Maillard.

D'autant que les lignes peuvent bouger au fil de l'examen du texte. Certains parlementaires favorables au projet de loi initial y sont désormais plutôt opposés. «L'équilibre trouvé par le gouvernement a été mis à mal en commission. La nouvelle version va beaucoup trop loin», juge par exemple la députée Renaissance Nadia Hai, quand d'autres, au contraire, estiment que le texte initial n'était pas suffisant. «Le sujet est tellement sensible qu'il est difficile d'avoir de la visibilité», souligne-t-on dans l'entourage de la ministre de la Santé.

Au sein de la majorité, les lignes bougent au fil des jours. «Je ne sais pas du tout comment le texte va sortir. La vérité, c'est que dans toutes nos circonscriptions, beaucoup de gens, notamment au sein du corps médical, sont montés au front ces dernières semaines. Cela a installé le doute chez certains députés qui partaient avec un avis plutôt positif sur le texte», avoue Sylvain Maillard. Dans les autres camps, les lignes ne sont pas figées non plus. «Je ne suis pas un ayatollah du pour. J'y vais avec énormément d'humilité, je n'ai aucune certitude et j'entends les craintes de certains», juge par exemple le député RN Thomas Ménagé, plutôt favorable au texte.

Les débats sémantiques auront occupé une grande partie des échanges ces derniers jours. Avec des députés LR mobilisés pour mettre en avant les «incohérences» du texte. «Le gouvernement crée de la confusion en englobant les soins palliatifs dans l'accompagnement», dénonce Patrick Hetzel, tout en ne se faisant «pas d'illusion» sur l'issue du texte. «C'est comme dans certains matchs de foot, on sait très bien qu'à la fin, c'est l'Allemagne qui gagne», ironise-t-il.

Malgré la forte opposition de certains, les débats se déroulent en tout cas dans un climat de sérénité rarement vu depuis juin 2022 dans l'Hémicycle. «Les discussions sont apaisées, peu de députés font de la « poloche ». Il n'y a pas d'attaques. Malgré l'évolution de la structure de l'Assemblée, les débats éthiques se déroulent encore dans le respect», sourit Thomas Ménagé. Mais les argumentaires prennent du temps. Et après une semaine de débats, beaucoup estiment que l'examen du texte pourrait ne pas être terminé à la fin de la semaine prochaine. Ce, alors que le vote solennel est toujours prévu pour le mardi 11 juin. En conférence des présidents, cette semaine, Yaël Braun-Pivet a évoqué l'éventualité d'un report afin de «laisser le temps du débat» tout en précisant qu'il ne fallait pas que cela soit une «incitation à faire durer». La ministre, elle, se «tient à la disposition du Parlement». W B

Le Monde
France, samedi 1 juin 2024 1860 mots, p. 12
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30 mai 2024 - Le Monde (site web)
31 mai 2024 - La Matinale du Monde

Décentralisation : les propositions d’Eric Woerth

Le député Renaissance de l’Oise a remis un rapport, jeudi, au chef de l’Etat, en vue d’une réforme à l’automne

Benoît Floc’h

Retour du cumul député et maire, un élu commun pour le département et la région ou encore la suppression de la Métropole du Grand Paris… Certaines des mesures proposées par le député (Renaissance) de l’Oise Eric Woerth ne manqueront pas de provoquer de vifs débats chez les élus locaux. Pour autant, c’est bien une révision générale de la décentralisation que l’ancien ministre sous Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy décrit dans le rapport qu’il a remis, jeudi 30 mai, au président de la République.

Cette révision constitue les fondations du « chantier d’une nouvelle étape de décentralisation » qu’Emmanuel Macron a ouvert lors de la célébration du 65 anniversaire de la Ve République, le 4 octobre 2023. Et elle doit être la base de la concertation que le premier ministre doit engager dans les prochaines semaines, pour aboutir à la rédaction de plusieurs projets de loi.

Les enjeux sont cruciaux. La « confusion », décrite maintes fois, de l’organisation territoriale des pouvoirs mine la démocratie en entraînant la défiance de citoyens. Quand on ne comprend plus qui fait quoi ni qui est responsable de quoi, à quoi bon voter ? Rejoignant les conclusions de la Cour des comptes, en mars, Eric Woerth considère que « l’élan politique initial s’est peu à peu essoufflé ». Il faut donc redéfinir le « projet politique ».

Rétablir la confiance

« La décentralisation est avant tout un partage du pouvoir », rappelle-t-il. Or, celui-ci s’est peu à peu transformé en « dilution du pouvoir » : des compétences « qui se superposent », des financements croisés « incessants », l’Etat et les élus locaux qui se mêlent de tout. Ce « puzzle à la française » a un coût. Dans un rapport rendu le 29 mai, le maire (Les Républicains) de Charleville-Mézières, Boris Ravignon, l’a calculé : 7,5 milliards d’euros par an. Cela « induit de la lenteur, des loupés et une dispersion d’argent public »,souligne M. Woerth. Cette dilution « est un obstacle à ce que la décentralisation soit un projet politique, parce qu’elle noie la responsabilité et dévoie la décision locale », écrit-il.

Alors, que faire ? Tout d’abord, ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain : en dépit de cet épuisement démocratique, le député de l’Oise rappelle que la décentralisation a « permis d’améliorer la qualité de la plupart des services publics locaux, souvent essentiels pour les citoyens : l’eau et l’assainissement, les déchets, les établissements scolaires, etc. »Ensuite, écarter « les fausses solutions et les postures ». Il n’est pas question de « faire table rase » de l’existant. Il est inutile de supprimer un échelon de collectivité locale, considère le député de l’Oise. Il n’est « pas opportun » non plus de redécouper les grandes régions créées en 2016, pourtant en butte à des contestations locales.

L’Alsace veut sortir de la région Grand-Est ? Cela mettrait celle-ci en danger et créerait un « précédent » que M. Woerth redoute. Le député s’y oppose donc, quitte à octroyer à l’Alsace la responsabilité des lycées, de l’artisanat, du commerce de proximité. En outre, il met en garde contre « toute forme de décentralisation asymétrique à l’anglaise, droit à l’exception et autres formes de séparatisme », pourtant vantée par Emmanuel Macron.

M. Woerth insiste : « Les collectivités territoriales font partie de l’Etat. » Et il est impératif de rétablir la confiance entre eux. « Il nous faut, prône-t-il, promouvoir un climat politique dans lequel l’Etat, les collectivités territoriales et les citoyens se tiennent en estime, respectent l’autonomie de décision de chacun et trouvent des espaces de discussion. »

Redécoupage des cantons

Le député de l’Oise veut « plus d’efficacité démocratique ». Même s’il faut bousculer la majorité. Revenir sur le non-cumul des mandats est une ligne rouge pour beaucoup de macronistes, mais Eric Woerth pense néanmoins qu’il faut le faire. Parce qu’il manque un « continuum » entre politiques nationales et locales, le député et maire, banni par une loi de 2014, pourrait ainsi faire son retour.

De même pourrait renaître le conseiller territorial – un seul élu pour deux collectivités, la région et le département. Créée par Nicolas Sarkozy en 2010, la fonction a été abrogée en 2014 par son successeur, François Hollande. Cela aiderait à « mieux articuler le département et la région, et permettre[ait] aux élus des deux échelons de sortir d’une forme d’anonymat, peu propice à l’exercice démocratique », estime donc M. Woerth.

Son idée est de conserver le vote par canton, qui permet d’élire les conseillers départementaux. Comme aujourd’hui, un homme et une femme seraient choisis simultanément dans chaque canton. Mais l’un d’eux siégerait seulement au conseil départemental, quand le second serait aussi membre du conseil régional. Un « système de pénalités financières » pourrait toutefois être instauré pour les partis ne présentant pas un nombre paritaire de candidats fléchés vers le conseil régional. Cela nécessiterait un redécoupage des cantons, qui ont déjà été divisés par deux en 2014.

C’est aussi le souci d’avoir des modes de scrutin « directs et compréhensibles » qui pousse le député à proposer, comme le président de la République, de revoir la loi « Paris-Lyon-Marseille » datant de 1982. Le Conseil de Paris et les conseils municipaux de Lyon et de Marseille sont composés de conseillers élus par arrondissement ou secteur, qui élisent ensuite le maire de la ville, qui est celui qui exerce l’essentiel du pouvoir. Ce qui pose un « problème démocratique », souligne M. Woerth, puisqu’il est possible d’être élu avec une minorité de voix. L’auteur du rapport envisage donc une élection municipale à deux urnes, avec une première urne pour l’élection du conseil municipal (ou Conseil de Paris), et une deuxième urne pour l’élection du conseil d’arrondissement (ou de secteur).

Le député veut en profiter pour réorganiser les institutions. La Métropole du Grand Paris « n’est pas parvenue à atteindre[son] objectif », estime-t-il. Il préconise de la supprimer au profit de la région Ile-de-France. La clause de compétence générale du Grand Lyon serait également supprimée, la gouvernance de la Métropole Aix-Marseille-Provence serait réformée.

Dans le même ordre d’idée, il souhaite que la parité entre femmes et hommes s’impose dans tous les conseils municipaux. Aujourd’hui, seules les villes de plus de mille habitants y sont soumises. Cela s’accompagnerait de la réduction de 20 % du nombre de conseillers municipaux dans les villages (soit 100 000 élus). Enfin, le député préconise de revaloriser les indemnités des maires et de leurs adjoints entre 10 % et 15 % pour les communes de moins de 20 000 habitants.

Pour rétablir la confiance entre les citoyens et les collectivités locales, et permettre aux premiers d’exercer un contrôle sur les secondes, Eric Woerth veut clarifier l’organisation des compétences. Le bloc communal (les communes et leurs regroupements) est le niveau des « services publics de proximité », et le maire le premier point d’accès des services publics. Il doit aider les citoyens dans leurs démarches, et obtenir, « dans un délai fixé », des réponses de la part de l’Etat et des autres échelons.

« Nouvelle voie »

Une partie de la politique du logement devrait être décentralisée aux intercommunalités, estime le député, ce qui impliquerait notamment que le calcul de la loi SRU (qui fixe des objectifs de construction de logements sociaux) serait établi au niveau de l’intercommunalité, et non plus des communes – proposition potentiellement explosive. Au maire pourrait en outre incomber l’essentiel de la responsabilité en matière de sport.

Une vaste remise à plat des politiques sociales conduites sous l’autorité du département est préconisée par M. Woerth. L’Etat doit revenir dans le jeu, pense-t-il : définir les objectifs, contrôler et garantir un financement suffisant. Cette « nouvelle voie » pourrait passer par un contrat avec le préfet et la création d’un « service départemental des solidarités » (SDS), dirigé par le président du conseil départemental.

Sur la question ultrasensible de la protection de l’enfance, le député estime qu’il faut envisager une recentralisation pure, ou l’intégration au sein du SDS. Il propose de redonner la main à l’Etat sur le financement, les autorisations et la tutelle des Ehpad. Le département se concentrerait sur l’accompagnement à domicile. Enfin, le revenu de solidarité active (RSA) devrait également être recentralisé, au moins à terme.

Le département aurait la responsabilité de tous les réseaux (routes, haut débit, électricité). Il appuierait les territoires face aux impacts du changement climatique (inondations ou feux de forêt, par exemple). Une partie des musées de l’Etat et les équipements culturels régionaux leur seraient transférés. Toutefois, prévient M. Woerth, le département doit accepter de se retirer définitivement de l’aide aux entreprises, et leur compétence tourismeserait supprimée.

Les régions, enfin, doivent prioritairement projeter leur territoire dans l’avenir, planifier la transition écologique, structurer l’action économique des différents acteurs. Elles seraient cheffes de file pour le tourisme, actuellement éparpillé. Elles devraient s’investir davantage dans l’enseignement supérieur, qui relève aujourd’hui de l’Etat, et seraient responsables de toute l’orientation scolaire. A contrario, elles doivent abandonner toute action de proximité.

Bien entendu, le député reconnaît aisément que les collectivités sont parfois obligées de partager le travail. Dans ce cas, il faut désigner clairement un responsable, un chef de file, et « agrafer » les collectivités entre elles, notamment en les incitant à signer un contrat. « Le patron de la compétence », comme dit M. Woerth, doit pouvoir vraiment organiser le travail, notamment en édictant les règles. Cela suppose de réviser la Constitution, qui contient déjà cette notion de chef de file. Car l’interprétation restrictive du Conseil constitutionnel l’a jusqu’ici vidée de son contenu.

Eric Woerth revisite aussi totalement le financement des collectivités, sujet de friction permanent entre l’Etat et les élus locaux. Plutôt que de leur attribuer une part de TVA, comme l’Etat l’a fait fréquemment ces dernières années lorsqu’il a supprimé des impôts locaux, l’idée est d’attribuer à chaque collectivité une part d’impôt national lié à ses compétences.

Le « bloc communal », qui touche aujourd’hui la taxe foncière, se verrait ainsi attribuer le bénéfice de l’essentiel des frais de notaire (les droits de mutation à titre onéreux) avec la possibilité de fixer le taux. Les départements, qui en perçoivent une grande partie, bénéficieraient dorénavant d’un pourcentage de la contribution sociale généralisée (CSG), fixée à 10 milliards d’euros, dans le cadre d’une « dotation de solidarité », comprenant également la contribution solidarité autonomie et la contribution additionnelle de solidarité pour l’autonomie. Les régions, enfin, financées par la TVA et la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques, récupéreraient une partie d’impôt sur les sociétés et la moitié de la cotisation foncière des entreprises (avec un pouvoir de taux).

Eric Woerth veut également donner plus de pouvoir aux élus locaux sur la fonction publique territoriale, notamment en matière de ressources humaines. Cela passerait par la création d’une « branche » spécifique sur le plan national. Cela pourrait aller jusqu’à la décorrélation du point d’indice.

Libération
samedi 1 juin 2024 1156 mots, p. 8,9

FRANCE

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31 mai 2024 - Libération (site web)

Entre Renaissance et Les Républicains, de la suite dans les idylles ?

Par VICTOR BOITEAU et LAURE EQUY

En pleine campagne européenne, des ténors de LR enchaînent les sous-entendus qui raniment l'hypothèse, émise depuis deux ans, d'une coalition entre leur parti et le gouvernement. Une brèche dans laquelle s'engouffrent leurs opposants, même si au sein des deux mouvements perdurent les réticences.

Et soudain, le sac de noeuds parlementaire s'invite dans le débat des européennes. «On est à une semaine des élections et je pense que pour la clarté du débat, il faut que chaque parti dise ce soir s'il est dans l'opposition à Emmanuel Macron ou dans [son] soutien», dégoupille Jordan Bardella, en débat jeudi sur le plateau de CNews. Visé par son adversaire du Rassemblement national (RN), le candidat Les Républicains (LR), François-Xavier Bellamy, est sommé de répondre : les députés de son parti voteront-ils, lundi, les motions de censure du RN et des insoumis, censées punir le gouvernement pour sa gestion des deniers publics? «Manoeuvre politique», tortille Bellamy, pas dupe du coup à venir. «Donc vous allez rester, réplique Bardella, la béquille d'Emmanuel Macron jusqu'au bout du quinquennat ?» La campagne européenne avait mis sur pause la drôle de danse à laquelle s'adonnent, depuis deux ans, le gouvernement, en quête d'une majorité à l'Assemblée, et le parti de droite, tantôt opposant acharné tantôt partenaire contrarié. Mais à l'approche du scrutin, les deux camps reniflent à nouveau leurs intentions réciproques. Toutes les options sont ouvertes, au point de dessiner cette situation baroque : pour LR, faut-il accepter l'offre jusqu'ici déclinée, d'une coalition avec les macronistes ou, au contraire, tenter de faire tomber le gouvernement? A moins de continuer à vivoter en négociant des accords sur chaque texte? Et du point de vue de l'exécutif, est-il possible de voir LR passer de potentiels censeurs à alliés ?

«AILE MODÉRÉE DU RN» «La tentation est de laisser passer l'orage après le 9 juin, mais ne faudra-t-il pas tendre la main aux LR pour éviter de se faire manger comme des petits cochons sur le budget?» se demande un proche du Président. Après la brutale dégradation des comptes publics en début d'année, la droite, tentée de déposer une motion de censure, songe à mettre sa menace à exécution à l'automne, lors de l'examen du projet de loi de finances pour 2025, avec une chance réelle de renverser le gouvernement.

Premier visé par ce scénario catastrophe, Gabriel Attal semble aussi le mieux placé pour amadouer LR, qui a apprécié son passage à l'Education et ses couplets sur l'autorité. Celui qui entretient de bonnes relations avec Eric Ciotti et a, selon la Tribune dimanche, dîné avec Laurent Wauquiez le 15 mai, tient à ménager la droite. Il demande à ses ministres de répondre correctement aux parlementaires LR lors des questions au gouvernement. Et multiplie les entrevues. Sceptique sur l'idée d'une coalition, le Premier ministre a notamment interrogé le président de la droite à l'Assemblée nationale, Olivier Marleix, et le député du parti Pierre-Henri Dumont sur cette option. Successivement, les deux lui ont fait la même réponse: un tel accord ne garantit pas le soutien de la quarantaine de députés LR (sur une soixantaine) qui lui permettait d'obtenir une majorité absolue. En boomerang, l'aile gauche de Renaissance fuirait illico. Mais l'idée de pactiser avec le pouvoir tourmente aussi LR. C'est la seule chance de survie pour un parti moribond dans les urnes, défendent les uns: «S'il ne se passe rien, prévient un député, la recomposition à droite pour 2027 se fera sans nous.» Le député Renaissance (ex-LR) Robin Reda pose l'équation : «Veulent-ils survivre en tant que droite républicaine, avec la marque du gouvernement, ou être l'aile modérée du RN ?» Rejoindre la fin de l'aventure macroniste, opposent les autres, ne pourrait que mal finir. Voilà des mois que la droite théorise le délitement accéléré de la macronie après les européennes et les JO. Surtout ceux qui louchent sur l'Elysée, comme Laurent Wauquiez et Xavier Bertrand. «Macron essaie de faire croire aux Français que les LR sont des traîtres, qu'ils sont prêts à se vendre, charge Olivier Marleix. Mais il n'a aucune envie de partager le pouvoir. Un Premier ministre LR, je n'y crois pas.» «Il ne reste à Emmanuel

Macron qu'un seul pouvoir, embraye Pierre-Henri Dumont, celui de nomination. Donc il s'amuse! C'est Scar qui joue avec la souris dans le Roi lion.» Reste l'ambiguïté des ténors LR Passé le 9 juin, «il faudra bien qu'on apporte une réponse», a lâché mercredi le président du Sénat, Gérard Larcher, à l'AFP. «Si réellement l'extrême droite est à 40% [ ], on ne peut pas faire comme si les Français ne nous avaient pas envoyé un message.» Lui, l'ancien vétérinaire de campagne archétype de l'ancien monde, se verrait-il à Matignon ? Il jure qu'il ne réclame rien, mais «Peut-on continuer le cabotage actuel? C'est la question. Quel est l'intérêt du pays ?» «Pour lui, Matignon serait un aboutissement personnel», analyse un député LR.

BIZARRERIE Le patron du parti, Eric Ciotti, n'est pas plus limpide. S'il pilonne la politique du gouvernement, jamais il ne ferme clairement la porte à un partage des responsabilités. Les observateurs ont vu dans son offensive dans le JDD, début mai, sur son thème fétiche de la sécurité, une offre de service à peine déguisée. Travailler avec le gouvernement pour abaisser la majorité pénale à 16 ans ou relancer les internats de réinsertion créés par Nicolas Sarkozy? «Nos propositions concrètes, étayées et responsables sont sur la table, suggère le Niçois. La balle est dans la main d'Emmanuel Macron.» Comble de la bizarrerie, à la même période, Ciotti dit à une ministre que si la droite ne censurait pas le gouvernement, elle «passerait encore pour [sa] béquille» Tout en avouant que son camp ne saurait pas vraiment ce qu'il ferait après un tel geste. Je te tiens, tu me tiens Quel crédit accorder à LR? De la réforme des retraites à la loi immigration, le gouvernement a payé pour voir. La même ministre relève que le moindre soutien sur un texte ponctuel se négocie au prix de lourdes concessions : «Quand ils votent avec nous, les LR considèrent encore qu'on leur arrache le coeur. Alors, un accord global » «Les efforts d'Alexis Kohler [le secrétaire général de l'Elysée, ndlr] et de Gabriel Attal pour appeler tout le monde sont sans succès, conclut un interlocuteur régulier du chef de l'Etat. Les députés LR ont la gourmandise aux lèvres, ils ont envie de se taper le gouvernement.» Derrière le remuant Aurélien Pradié, la jeune garde LR en rêve. Partisan d'une coalition, Nicolas Sarkozy a récemment mis en garde ses anciens camarades sur les dégâts possibles d'une censure. «C'est vous qui avez la responsabilité», glissait-il le 24 mai en petit comité, autour d'un morceau de salers et d'une truffade. Ce jour-là à Aurillac (Cantal), l'ex-Président commémore les 50 ans de la mort de Georges Pompidou Seul Premier ministre de la Ve renversé, en 1962, par une censure de l'Assemblée. ?

Le Monde
France, samedi 1 juin 2024 992 mots, p. 11
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30 mai 2024 - Le Monde (site web)

L’hypothèse Larcher à Matignon agite Les Républicains

Le nom du président du Sénat revient pour occuper le poste de premier ministre en cas d’alliance avec la majorité après le 9 juin

Alexandre Pedro

Adroite, le président du Sénat, Gérard Larcher, est considéré comme un sage, fort de son autorité morale de deuxième personnage de l’Etat. Un homme aussi raisonnable qu’habile. Mais l’ancien vétérinaire a aussi le don de dérouter les élus de son parti, Les Républicains (LR). Il faut savoir décrypter sa parole, lire entre les lignes. « Si vous avez compris ce que Larcher dit, c’est que vous n’avez pas tout à fait compris », ironisait, à l’été 2023, le député du Lot, Aurélien Pradié.

Que faut-il alors comprendre de l’hypothèse de le voir déménager du Palais du Luxembourg vers Matignon, afin de formaliser une coalition entre la droite et la majorité ? Déjà, qu’il s’agit d’une saison 2. En avril 2023, Le Monde révélait que des collaborateurs du président de la République avaient un scénario pour sortir de l’impasse politique de la majorité relative au Parlement : nommer M. Larcher comme premier ministre. L’idée n’avait pas survécu à l’été.

Un an plus tard, le sénateur des Yvelines ménage toutes les options, y compris celle d’accepter d’être nommé chef du gouvernement, au nom de « l’intérêt du pays ». Après les élections européennes, « il faudra bien qu’on apporte une réponse », a-t-il déclaré dans un entretien à l’AFP, mercredi 29 mai. Selon lui, « si réellement l’extrême droite est à 40 % » au soir du 9 juin, « on ne peut pas faire comme si les Français ne nous avaient pas envoyé un message ». « Peut-on continuer le cabotage actuel ? »,s’interroge-t-il, en prédisant une « gueule de bois démocratique » au lendemain du scrutin.

« J’attends de voir »

Toute la question est de savoir s’il souhaite monter à bord d’un bateau présenté par certains élus LR comme le Titanic. Mais, en bon gaulliste, M. Larcher s’en remet à la Constitution. A ses yeux, la décision de tendre ou non la main à la droite pour former une coalition revient au président de la République. « C’est à lui de prendre des initiatives, je suis comme le pèlerin d’Emmaüs, j’attends de voir », confiait-il en privé, fin avril. Mais l’intéressé peut affirmer « n’être demandeur de rien », son dîner du 7 mars avec Emmanuel Macron interroge à droite.

Un à un, les pontes de LR sont venus aux nouvelles depuis. A commencer par Eric Ciotti. Le président du parti pense l’hypothèse plausible et Larcher tenté. Et la nouvelle l’enchante assez peu à quelques jours des élections européennes, avec le risque de voir la liste menée par François-Xavier Bellamy confondue, dans l’esprit des électeurs, avec celle du camp Macron. Laurent Wauquiez n’achète pas l’idée non plus. L’hypothèse d’un Républicain à Matignon cadre mal avec le calendrier imaginé par le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, prêt à passer la seconde à la rentrée dans sa course vers l’Elysée. M. Wauquiez a trop théorisé l’effacement inéluctable de la Macronie après les européennes et les Jeux olympiques pour voir LR se diluer avec la majorité. « Ni coalition ni compromission », a-t-il indiqué à M. Larcher lors de leur rencontre, mi-mai.

Dans l’entourage du président de région, on décrit un Gérard Larcher prêt à déposer une offre de service pour le bien du pays, mais assez pessimiste sur la possibilité d’une main tendue de la part d’Emmanuel Macron. « Je crois surtout qu’il n’a aucune envie de partager le pouvoir avec nous, souffle Olivier Marleix, chef de file du groupe LR à l’Assemblée. Et d’un autre côté,Gérard Larcher cultive son image d’homme d’Etat, de rassembleur, capable de parler aussi bien aux communistes qu’au président de la République. »

Récemment, M. Marleix, anti-macroniste indécrottable, a même dû rassurer Gabriel Attal, inquiet pour son poste devant les ambitions supposées du président du Sénat. L’argument principal du président du groupe LR à l’Assemblée ne varie pas depuis un an : Emmanuel Macron peut toujours installer un Républicain à Matignon, le gouvernement ne gagnera jamais que le soutien d’une dizaine de LR (sur 61 élus).

Motion de censure

Ces derniers temps, Nicolas Forissier est un peu seul à défendre cette idée de coalition. Sarkozyste historique, le député de l’Indre tente de relayer la position de l’ancien président de la République. Mercredi dans Le Figaro, Nicolas Sarkozy a de nouveau plaidé pour un rapprochement entre sa famille politique et la majorité. « Les Républicains sont un parti de gouvernement. Ils ne se tromperaient pas en faisant le choix de la France », indique-t-il, sans s’avancer à citer le nom de Gérard Larcher pour succéder à Gabriel Attal, dont il vante le tempérament.

Les Républicains réfléchissent à un autre choix à l’automne : déposer une motion de censure à l’Assemblée pour dénoncer les dérapages des comptes publics. L’idée ne choque pas Gérard Larcher, prêt à soutenir sa famille politique dans ce sens si le gouvernement présentait un budget insincère. Certains députés LR y voient la menace idoine pour contraindre Emmanuel Macron à engager une recomposition. « Dans ce cas, il n’y a pas dix mille noms possibles, avance l’un d’entre eux. Il ne s’agit pas d’une cohabitation. Il faut quelqu’un d’acceptable pour les députés de la majorité et dans notre groupe. Larcher a le profil. »

Reste à savoir dans quelles conditions, si c’était le cas. Quand M. Larcher plaide pour un retour aux fondements de la Ve République, avec un président qui préside et un gouvernement qui gouverne, le premier ministre en Macronie est surtout là pour délivrer la parole présidentielle. A 74 ans, l’homme aux cinq mandats a la tête du Sénat a-t-il vraiment envie de commencer cette carrière ?

Le Monde
Planète, samedi 1 juin 2024 949 mots, p. 6
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30 mai 2024 - Le Monde (site web)

Le Sénat adopte le texte de loi sur la restriction des PFAS

Les sénateurs ont refusé de réintroduire l’interdiction des « polluants éternels » dans les ustensiles de cuisine

Stéphane Mandard

Une nouvelle étape a été franchie dans la lutte contre les « polluants éternels ». Le Sénat a adopté, jeudi 30 mai, la proposition de loi visant à protéger la population des risques liés aux substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS). Le texte, porté par le groupe écologiste, avait déjà été adopté par les députés le 4 avril malgré l’opposition du gouvernement. Il devrait être examiné en deuxième lecture à l’Assemblée pour son adoption définitive avant la fin 2024.

Massivement utilisés dans l’industrie depuis les années 1950 pour leurs propriétés antiadhésives, imperméables ou résistantes à de fortes chaleurs, les PFAS sont présentes dans une multitude d’objets du quotidien (poêles en Teflon, papier cuisson, emballages alimentaires, textiles, cosmétiques…) et d’applications industrielles (mousse anti-incendie, peintures, pesticides). Extrêmement persistantes dans l’environnement, d’où leur surnom de « polluants éternels », ces substances ont contaminé tous les milieux (eau, air, sol) et la totalité de la chaîne alimentaire. Au point que l’ensemble de la population française est imprégné de PFAS, selon une étude publiée en 2019 par l’agence Santé publique France.

D’un point de vue sanitaire, elles sont suspectées d’avoir de multiples effets délétères, même à très faible dose : cancers (rein, testicule), perturbations du système endocrinien (thyroïde), augmentation du taux de cholestérol, baisse de la fertilité ou encore retard de développement du fœtus. Plusieurs études ont également montré qu’elles interfèrent avec le système immunitaire et diminuent la réponse à la vaccination.

Forte mobilisation des pompiers

« Avec cette loi, nous pouvons fermer le robinet », salue Anne Souyris, sénatrice écologiste de Paris. « Et envoyer un signal fort aux institutions européennes à quelques jours des élections pour protéger la santé des citoyens », ajoute Bernard Pillefer, sénateur centriste du Loir-et-Cher et rapporteur du texte au Palais du Luxembourg. Un projet de restriction globale des PFAS, soutenu par la France, est en discussion au niveau européen, mais ne devrait pas aboutir avant plusieurs années.

La mesure phare du texte adopté au Sénat prévoit d’interdire la fabrication, l’importation et la vente de certains produits contenant des PFAS. Elle s’appliquera à partir de 2026 à trois catégories d’articles de grande consommation parmi les plus émissifs : les farts de ski à l’origine de rejets directs dans les milieux naturels, les cosmétiques et les textiles d’habillement. Les sénateurs ont ajouté les chaussures à la liste des textiles.

Malgré la forte mobilisation des pompiers, particulièrement exposés aux « polluants éternels », l’exception des vêtements de protection pour les professionnels de la sécurité et de la sécurité civile a été maintenue. Deux amendements proposant d’ajouter l’interdiction des mousses anti-incendie contenant des PFAS ont été rejetés. Le ministre de la transition écologique, Christophe Béchu, qui représentait le gouvernement, a indiqué que leur interdiction était prévue au niveau européen à l’horizon 2027 et qu’il n’y avait « pas de sens à l’avancer d’un an », y compris pour les entraînements et les formations des pompiers, comme le proposait le groupe écologiste.

Autre point majeur du texte validé par les sénateurs : l’obligation de contrôler systématiquement la présence des PFAS dans l’eau potable. La proposition du groupe écologiste d’étendre cette obligation aux eaux minérales a été acceptée. Malgré l’opposition du gouvernement, les sénateurs ont également décidé de suivre les députés pour faire porter le coût de la dépollution aux industriels selon le principe pollueur-payeur en introduisant une redevance qui sera versée aux agences de l’eau, confrontées un peu partout en France à des problèmes croissants de contaminations. Un rapport publié lundi a encore mis en évidence la contamination généralisée des eaux de surface et souterraines en Europe par l’acide trifluoroacétique, une PFAS non réglementée.

Les sénateurs ont toutefois introduit une restriction à ces interdictions : elles ne s’appliqueront pas si ces PFAS sont présentes à des niveaux « résiduels », sous un seuil qui sera fixé par décret. « On peut comprendre l’intention de ne pas vouloir cibler la présence accidentelle de PFAS, mais il faut être vigilant et ne pas permettre la fixation d’un seuil trop élevé », commente Nicolas Thierry, le député écologiste de Gironde à l’initiative de la proposition de loi.

Surtout, malgré les tentatives des élus écologistes, l’interdiction des ustensiles de cuisine contenant des PFAS, retirée du texte par les députés après la mobilisation du leader mondial SEB, n’a pas été réintroduite par les sénateurs. La proposition d’indiquer la présence de PFAS dans leur étiquetage a également été rejetée. Nicolas Thierry a déjà prévu de repartir à la charge lorsque le texte reviendra devant l’Assemblée nationale pour son adoption définitive.

A la veille de l’examen de son texte au Sénat, le député de Gironde a saisi la procureure de la République de Paris au sujet de la campagne publicitaire du groupe SEB pour les produits de sa marque Tefal. Déployées dans plusieurs villes de France, des affiches assurent que ses « revêtements antiadhésifs sont reconnus comme étant sûrs ». Or le revêtement des célèbres poêles Tefal est fabriqué à partir de polytétrafluoroéthylène, le fameux Teflon, qui suscite des inquiétudes en raison de son impact potentiel sur la santé et l’environnement. Des niveaux importants de PFAS ont ainsi été retrouvés dans l’eau potable à Rumilly (Haute-Savoie), la « capitale mondiale de la poêle », où est implantée l’usine historique de Tefal. « Les éléments de communication du groupe SEB induisent en erreur les consommateurs en omettant des informations cruciales sur l’ensemble du cycle de vie des produits Tefal » , estime Nicolas Thierry.

Libération
samedi 1 juin 2024 781 mots, p. 8,9

FRANCE

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31 mai 2024 - Libération (site web)

Les macronistes à la recherche de l'électorat endormi

L.Eq.

A une semaine du scrutin, la liste de Valérie Hayer peine à mobiliser. Plus que la concurrence d'un Glucksmann ou de la droite, c'est l'inertie d'une partie de sa base qui préoccupe le camp présidentiel.

Pour mettre ses troupes en appétit (ou en garde), le patron de Renaissance, Stéphane Séjourné, a cette formule: «Dans la dernière ligne droite, soit vous êtes sur le toboggan soit vous êtes dans l'ascenseur. A nous de prendre l'ascenseur.» Mais quels passagers pour monter à bord avec le camp présidentiel ? Ces derniers mois, ses responsables ont retenu la leçon des sondeurs sur la «participation différenciée» : lors d'une élection traditionnellement marquée par une forte abstention, il importe de mobiliser sa base plutôt que de perdre son énergie à vouloir conquérir de nouveaux électeurs. Une cible : les plus de 9 millions d'électeurs qui se sont portés vers Emmanuel Macron au premier tour de 2022 ou, les 5 millions qui ont voté macroniste en 2019. Et une énigme: alors que la liste Renaissance plafonne dans les sondages, autour de 16% des intentions de vote, que sont devenus ces électeurs ?

«Apathiques». La question taraude cette ministre, partie récemment faire campagne aux abords d'une gare francilienne à l'heure de pointe. D'ordinaire, le paquet de tracts s'écoule en une heure. Cette fois, elle est rentrée sa propagande sous le bras. «On a du mal à engager la discussion, ça n'accroche pas. Les gens sont apathiques. Nos électeurs, c'est la Belle au bois dormant», soupire-t-elle. Ce n'est pas faute de tenter de les secouer. Ce samedi, en meeting à Aubervilliers avec Valérie Hayer, Gabriel Attal devrait, comme il l'a lancé mardi à Boulogne, rééditer son «appel au sursaut». «J'en appelle à nos retraités», «aux Français qui travaillent», «aux jeunes» : «Ne vous laissez pas voler l'élection.» Plusieurs fois, la macronie a fait sonner le réveil, dramatisant l'enjeu d'«élections européennes les plus importantes de l'histoire», avertissant sur une «Europe qui peut mourir». Les stratèges de la campagne ont recommandé de concentrer les actions de terrain sur les bureaux de vote les plus favorables, dans l'Ouest et les grandes villes. Rien n'y fait.

«Les gens n'ont pas la tête à ça», «le pays n'est pas encore entré dans la campagne», se rassuraient, courant mai, les députés. Mais à moins de dix jours du scrutin, la courbe Hayer frémit plus qu'elle ne fléchit et seule la moitié des électeurs de Macron en 2022 compte aller voter. «Il n'y a pas que le camp présidentiel qui a un défaut de mobilisation, note Jérôme Fourquet, directeur du département opinion publique à l'Ifop. Si on s'oriente vers une abstention à 50%, tous les partis sont touchés.» Seulement, l'électorat de Renaissance, pro-européen et plutôt disposé à se rendre aux urnes, devrait en théorie se sentir plus concerné. «Notre problème n'est pas tant que nos électeurs iraient voter ailleurs mais que, pour l'instant, ils ne vont pas voter», pose un cadre de Renaissance.

«Hémorragie». Rassurant ou pas ? «Tout ne s'est pas encore cristallisé, estime Aurore Bergé, ministre déléguée à l'Egalité femmeshommes. On a notre base, quoi qu'il arrive. Puis on doit convaincre ceux qui votent pour Emmanuel Macron et n'ont pas arbitré leur choix. Il faut arrêter de regarder derrière nous du côté de Raphaël Glucksmann et aller chercher les nôtres.» Régulièrement, deux visions se font face lors des comités politiques. «Ne disons pas: "Tout va bien, il n'y a pas d'hémorragie vers le candidat PS", prévient un député. Il y a un grignotage et une abstention-distanciation des électeurs de centre gauche, qui ne partent pas tous refaire leur vie avec Glucksmann, mais qui ne sont pas chez nous.» Sans attendre le 9 juin, chacun voit midi à sa porte. L'aile gauche estime que l'orientation droitière du gouvernement et l'annonce récente du tour de vis sur l'assurance chômage contribuent à plomber la campagne. L'aile droite peste contre les colistiers Bernard Guetta et Pascal Canfin, qui, sur la reconnaissance d'un Etat palestinien ou la loi immigration, s'affranchissent de la ligne officielle. D'un bord à l'autre, on veut voir le verre à moitié plein. «L'idée d'aller chercher nos électeurs qui ne s'intéressent au sujet que maintenant est largement partagée et faisable, on peut avoir une belle fin de campagne», mise Ambroise Méjean, colistier et président des Jeunes avec Macron. Ou carrément vide: «Quand on est absents de pans entiers de la société, c'est qu'on n'a plus la structure électorale, s'inquiète un député Renaissance en petite forme. Un socle potentiellement à 18% mais pas représentatif, hyperconcentré sur les plus âgés et les plus riches, en quasi-disparition chez les classes moyennes On a la structure électorale de François Fillon !» En 2017, ces électeurs-là avaient fini au sous-sol.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, samedi 1 juin 2024 988 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4
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1 juin 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Ces Français qui bravent l'interdit des tests ADN

Environ 100 000 personnes continueraient à faire, chaque année, des tests génétiques malgré un durcissement de la législation l'an dernier. Un « besoin vital », plaident ces personnes en quête de leurs origines.

Bérangère Lepetit

Elle était « très motivée ». « J'étais prête à le faire quoi qu'il arrive. Je voulais savoir. » L'année dernière, malgré l'interdiction en vigueur en France depuis 2011, Fabienne* s'est organisée avec une amie d'amie habitant en Allemagne pour commander à l'entreprise américaine 23AndMe un test ADN dit « récréatif ».

En se procurant ce kit salivaire d'une valeur de 120 €, cette brune trentenaire n'avait guère l'intention de s'amuser ou de peaufiner l'organisation d'une quelconque cousinade. Elle voulait avoir des précisions sur ses origines. En l'occurrence, être sûre que son donneur était bien l'homme qu'elle avait identifié. Ces tests, qui permettent en fonction de leurs bases de données de faire « matcher » votre ADN avec celui de cousins, frères, soeurs et parents plus ou moins éloignés, sont un bon moyen d'en avoir le coeur net.

En France, près de 1,5 million de Français auraient sauté le pas depuis l'existence de ces tests, et environ 100 000 personnes, d'après l'association DNA Pass, continuent chaque année de braver l'interdit de la loi. En dépit du risque encouru (une amende de 3 750 €), de démarches alambiquées, ils persévèrent. « Quand on veut le faire, on trouve toujours un moyen », confie Fabienne.

Système D

À l'origine de sa quête : cette nouvelle, apprise en 2019, que son père n'était pas vraiment son père. Après l'annonce d'une maladie héréditaire dans la famille, ses parents lui ont révélé qu'elle était née par PMA (procréation médicalement assistée) grâce à un don de sperme réalisé dans un Cécos (Centre d'étude et de conservation des oeufs et du sperme humains). Passé le choc, la quête des origines a viré à l'obsession pour la jeune femme. « J'avais besoin de savoir d'où je venais. »

Depuis 2022, les personnes nées par don de gamètes peuvent saisir la Capadd (Commission d'accès des personnes nées d'une assistance médicale à la procréation aux données des tiers donneurs) si elles souhaitent obtenir des informations sur leurs origines généalogiques, mais un nombre infime de demandes aboutissent. Dans le cas de Fabienne, on lui a juste indiqué que son donneur était décédé, sans plus de détails.

« Les personnes qui sont dans le doute sont amputées d'une partie d'elles-mêmes. Elles n'entament pas ces démarches parce que la généalogie est leur passe-temps favori », tempête M e Audrey Kermalvezen, avocate spécialisée en bioéthique, née par PMA et cofondatrice de l'association Origines. La France et la Pologne sont les seuls pays européens où les tests ADN dits récréatifs demeurent interdits. Un tour de vis supplémentaire a même été donné dans l'Hexagone l'an dernier.

« Les entreprises qui les commercialisent risquent elles-mêmes des amendes (autour de 15 000 €), alors elles refusent désormais de livrer la France », éclaire Nathalie Jovanovic-Floricourt, , fondatrice de l'association DNA Pass. Auparavant, malgré l'interdiction, les sociétés américaines et israéliennes les plus importantes sur le marché - 23AndMe, qui n'a pas donné suite à nos demandes, mais aussi Family Tree, MyHeritage et Ancestry - continuaient à envoyer leurs kits en France sans rencontrer aucune résistance.

On empêche la circulation des kits ? Qu'importe. Un système D s'organise. « Un petit voyage dans un pays frontalier comme la Belgique ou l'Espagne suffit. Tout Français peut tout à fait en faire à l'étranger », explique, sous couvert d'anonymat, une militante pour la légalisation des tests. « D'autres personnes, tout en restant en France, fonctionnent avec des sociétés de réexpédition basées à l'étranger. C'est rapide. Il faut juste accepter de payer un peu plus », nous confie une autre source. Ces transporteurs, StockShip ou encore ColisExpat, disposent de centres de tri à l'étranger et proposent ensuite pour un coût réduit de réexpédier les plis vers l'adresse de votre choix.

« J'ai aidé une trentaine de personnes »

Autre façon de contourner l'interdiction : commander en ligne, avec un VPN, sur Amazon en Allemagne, ou opter pour des produits de « seconde main » sur Facebook ou Leboncoin, où des kits « tombés du camion » sont proposés à prix réduits mais sans aucune garantie. Plus fiable, une autre méthode consiste à demander à un ami qui habite dans un pays européen s'il accepte de faire la commande lui-même avant de vous renvoyer le kit sous son nom.

Certaines personnes se proposent de le faire, à titre militant. « Depuis dix mois, j'ai aidé une trentaine de personnes, nous confie Annie*, 37 ans, une Française résidant en Suisse. Ça leur coûte un surplus d'une dizaine d'euros pour les frais de port, ils me font le virement, mais je ne fais aucun profit et je le leur envoie sans tarder », rapporte cette femme, d'autant plus compréhensive qu'elle a appris l'année dernière qu'elle était née par PMA grâce à l'un de ces kits.

À la pêche aux infos sur les forums de généalogie

« Seules les personnes les plus âgées ont été découragées depuis 2023 », estime Nathalie Jovanovic-Floricourt. Notamment celles qui le faisaient comme un passe-temps. Les autres, elles, parviennent à leurs fins. Un rapide coup d'oeil sur les forums de généalogie l'atteste : l'un des principaux sujets de discussion demeure la façon de se procurer ces kits. « Même si l'engouement des débuts est derrière nous, il y a beaucoup d'hypocrisie derrière ces tests. Les Français continuent d'en faire », confirme Christophe Becker, le président de Geneanet, qui regrette que la France prenne « un grand retard par rapport aux pays étrangers ».

Sans parler des généalogistes dont les recherches sont freinées. « Aujourd'hui, on attend de voir comment le débat politique peut réémerger sur le sujet », résume Christophe Becker. La députée des Yvelines Natalia Pouzyreff (Renaissance) a annoncé qu'elle préparait pour les prochains mois une proposition de loi visant à la légalisation et au stockage des données en France, et non à l'étranger. Elle le revendique : « Il est aussi important, pour notre souveraineté, que ces données puissent servir à la recherche médicale dans notre pays. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, samedi 1 juin 2024 506 mots, p. AUJM4
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1 juin 2024 - Le Parisien

LégislationiPourquoi ces kits sont prohibés en France

La France et la Pologne sont les seuls pays européens à prohiber les tests généalogiques. Dans l'Hexagone, les pouvoirs publics invoquent des questions de sécurité autour de données sensibles

Non et non. En 2020, dans le cadre des débats autour de la nouvelle loi de bioéthique dite « PMA pour toutes », deux amendements sont déposés par le député (MoDem) Bruno Fuchs avec pour objectif de légaliser et d'encadrer les tests ADN. Il n'obtient pas gain de cause : la France reste à ce jour le seul pays en Europe, avec la Pologne, à interdire les kits dits « récréatifs ». Les discussions ont été vives, à l'époque.

« Le débat n'est pas de savoir s'il faut qu'ils existent ou si l'on doit favoriser leur existence : ils existent [...]. L'interdiction de ces tests en accès libre sur Internet est totalement virtuelle », plaide le sénateur Olivier Henno, rapporteur (UDI) de la commission spéciale de bioéthique. Refus catégorique d'Agnès Buzyn, alors ministre de la Santé.

Protéger les données sensibles

Sa crainte : que les données collectées grâce à ces kits soient utilisées à des fins commerciales. En 2018, la société 23andMe avait été pointée du doigt pour son partenariat avec le géant pharmaceutique GlaxoSmithKline. L'entreprise avait balayé les critiques en assurant que cette revente se faisait avec l'accord des clients. « En France, il y a ce que j'appelle l'effet "Bienvenue à Gattaca" (du nom d'un film de science-fiction américain où les individus sont classés selon leur ADN). Il y a beaucoup de fantasmes et une vision dangereuse de la génétique. Ce qui est infiniment regrettable », déplore Nathalie Jovanovic-Floricourt, fondatrice de l'association DNA Pass.

Autre fervente opposante à la légalisation des tests dans l'Hexagone : la Cnil (Commission nationale de l'informatique et des libertés). Dans un avis publié en mars dernier, elle appelle de nouveau « à la vigilance » et met en garde à la fois les entreprises et les personnes intéressées par ces tests : « Toutes ces données (collectées par les entreprises), prises individuellement et combinées, révèlent de très nombreuses informations sur les personnes et ont beaucoup de valeur. » Avant de poursuivre : « Les sociétés commercialisant ces tests apportent peu de garanties sur leur qualité et la sécurité des échantillons et des données (techniques d'analyse, modalités de stockage, etc.). »

Les hackers à l'affût

En fin d'année dernière, ces craintes se sont révélées fondées quand la société américaine 23AndMe, l'une des plus importantes du marché, a reconnu s'être fait attaquer par des hackers. Les pirates informatiques sont parvenus à voler les données génétiques de près de 1,4 million d'utilisateurs.

En 2018, la plate-forme israélienne MyHeritage a aussi été touchée par une cyberattaque. « Mais en France, certains hôpitaux ou des organismes tel France Travail sont aussi piratés et de nombreuses données sensibles sont volées. Pourtant, personne n'a pensé à interdire l'assurance chômage ou les hôpitaux ! Il faut seulement sécuriser davantage ces données », plaide M e Audrey Kermalvezen, de l'association Origines. « Ce qu'il faudrait, c'est permettre à des laboratoires français d'avoir la main sur ces tests », abonde Loïc Duchamp, généalogiste. B.L.

Le Figaro, no. 24812
Le Figaro, samedi 1 juin 2024 1150 mots, p. 3

International

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31 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Biden autorise à son tour l'Ukraine à frapper en Russie

Kiev pourra cibler les forces russes avec du matériel américain.

Lasserre, Isabelle

Sous le poids irrésistible de la réalité, les digues sautent les unes après les autres. Après plusieurs semaines de difficiles tractations en coulisses entre la Maison-Blanche, le Pentagone et le Département d'État, les États-Unis ont autorisé jeudi les Ukrainiens à frapper le territoire russe avec leurs armes. La décision, apparemment prise avant le feu vert donné par Emmanuel Macron sur le même sujet le 28 mai, a libéré l'Allemagne, qui a également autorisé l'Ukraine à viser des cibles en Russie avec ses armes. L'initiative va apporter de l'oxygène à l'armée ukrainienne, qui peine à faire face aux Russes sur le terrain, surtout depuis le lancement d'une nouvelle offensive contre Kharkiv. « Cela renforcera significativement notre capacité à contrer les tentatives russes pour se masser des deux côtés de la frontière » s'est félicité Serguiï Nykyforov, le porte-parole du président ukrainien. Mais elle ne sera pas à elle seule suffisante pour inverser le rapport de force. L'initiative américaine est assortie de conditions. Elle est limitée à des cibles liées à la défense de Kharkiv. Washington interdit toujours l'utilisation des missiles de longue portée ATACMS et des frappes en profondeur sur le territoire russe. Certains, à Kiev, la trouvent encore trop timide.

« Si nos partenaires ne sont pas avec l'Ukraine pour lui assurer la victoire, alors on va cesser d'exister. Et ils écriront des livres sur les leçons à en tirer » prévenait mi-mai Dmitri Kuleba, le ministre ukrainien des Affaires étrangères, à la conférence Lennart Meri de Tallinn, en Estonie. En 2022, cette assemblée de responsables et d'experts occidentaux spécialisée sur la Russie, était sous le choc de l'invasion de l'Ukraine. En 2023, elle vibrait sous un vent d'optimisme lié à l'espoir d'une reconquête ukrainienne. La version 2024 a laissé place à l'inquiétude, celle qui accompagne l'affaiblissement du lien transatlantique, avec en ligne de mire les élections américaines. « Aujourd'hui, à Washington, tout dépend de l'élection du mois de novembre. Même l'interdiction de bombarder des raffineries de pétrole en Russie est motivée par ça. La question de la fiabilité de la garantie de sécurité américaine se pose même en Europe centrale et en Europe de l'Est. Alors pour la première fois, les idées d'autonomie européenne y progressent. Je crois que nous devenons tous français ! » commente l'ancien président estonien Toomas Hendrik Ilves.

En 2008, au sommet de Bucarest, la France et l'Allemagne avaient mis leur veto à la volonté américaine d'inviter la Géorgie et l'Ukraine dans l'Otan. En 2024, ce sont les États-Unis, accompagnés de l'Allemagne, qui freinent la volonté française d'accélérer le rapprochement entre Kiev et l'Alliance atlantique au sommet de Washington. « En 2006 le politologue Robert Kagan affirmait que les États-Unis venaient de Mars et les Européens de Vénus. Aux premiers la puissance, aux seconds le soft power. On a l'impression que les choses sont en train de s'inverser, que certains Européens, notamment Emmanuel Macron, viennent de Mars et que les Américains ont rejoint Vénus » , commente, amusé, un diplomate est européen. À Washington, c'est la Chine qui est considérée comme la priorité géopolitique, tandis que l'Ukraine est vue comme une guerre européenne, qui devrait être gérée par les Européens. « Il a fallu attendre deux ans pour que Joe Biden dise clairement, en décembre 2023, que l'objectif des États-Unis était que l'Ukraine gagne la guerre. Mais ni les Américains ni les Européens n'ont encore adapté suffisamment leur stratégie pour que ce but se réalise. Ni pesé le véritable poids de la non-action » , prévient un diplomate hollandais. Dans un monde en pleine transformation, les États-Unis « ne peuvent plus tout faire » résume un diplomate de Washington. « Ils ne peuvent pas combattre la Chine et la Russie en même temps. Quand ils demandent aux Européens de faire plus, ce n'est pas un sujet Trump, mais un sujet américain! » , poursuit-il. Mais les pays européens, qui peinent déjà à atteindre les 2 % du PIB que l'Otan leur demande de consacrer à leurs budgets de la défense, ne sont pas en mesure de remplacer l'aide militaire américaine en cas de défection possible de la Maison-Blanche, si Donald Trump est réélu. « Nous payons des décennies de désarmement et de dépolitisation des esprits en Europe. Nous avons cessé depuis longtemps de penser en termes de hard power » regrette le député Benjamin Haddad (Renaissance). Depuis la guerre en Ukraine, l'Europe s'est réveillée, mais elle peine à relancer sa production d'armements et à penser l'après-guerre en Ukraine. Sa partie occidentale a mis longtemps à ne plus regarder l'Ukraine à travers des lunettes russes. Et de nombreux pays européens redoutent qu'en armant davantage l'Ukraine, ils précipitent un effondrement du régime russe, dont ils redoutent les conséquences. « Les Européens espèrent qu'on va gagner cette guerre sans avoir à en subir aucune conséquence. La situation sur le terrain est à un tournant. Il faudrait que les Américains entreprennent une action à court terme rapidement » , estime Pierre Vimont, ancien ambassadeur aux États-Unis, aujourd'hui chercheur à la Fondation Carnegie.

L'esprit de Munich

Car depuis le début de la guerre, le contexte géopolitique a évolué, en défaveur de l'Ukraine. « Le calcul que nous avons fait en 2022 pour protéger l'Ukraine n'est plus adapté. Il faut affronter le monde comme il est et faire davantage. Le rapprochement de la Russie avec la Chine, l'Iran et la Corée du Nord est un nouveau défi » , prévient Celeste Wallander, vice-secrétaire à la Défense au Pentagone.

À la conférence Lennart Meri de Tallinn, l'esprit de Munich était dans toutes les têtes. « Les conditions qui ont mené à la Seconde Guerre mondiale sont à nouveau là et les institutions internationales censées empêcher que ça recommence sont devenues inefficaces » , prévient l'ancien président estonien. Les pays d'Europe de l'Est et d'Europe centrale, dont la voix est davantage écoutée depuis l'invasion de l'Ukraine, manquent de la représentation nécessaire à Bruxelles et des moyens économiques et militaires pour imposer leur vision du monde aux États du Sud, plus prudents dans leur confrontation avec la Russie. « La leçon de 1938-1939, c'est que si l'agression paye quelque part, elle est reproduite ailleurs » , commente Kaja Kallas, la charismatique première ministre estonienne. « Il n'y a pas de réponse rapide et simple aux problèmes compliqués. Mais pour qu'un pays aille mieux, poursuit-elle, il faut qu'il perde sa dernière guerre coloniale. En Russie, l'empire c'est la gloire. Ce projet suscite encore l'admiration des Russes. Quand la Russie aura perdu cette guerre, la société pourra commencer à aller mieux. Il faut donc continuer à croire en une victoire ukrainienne sans en avoir peur. » L'historien américain Timothy Snyder, spécialiste de l'Europe centrale et de l'Est, en est certain : « Il n'y aurait pas eu de Seconde Guerre mondiale si la Tchécoslovaquie avait résisté, si elle n'avait pas été lâchée par la France et la Grande-Bretagne. Si on lâche l'Ukraine, on connaîtra peut-être une nouvelle guerre mondiale. Aujourd'hui, nous sommes en 1938. La Russie nous entraîne vers 1939. »

Le Monde
samedi 1 juin 2024 38 mots, p. 1

Décentralisation

Les propositions de réforme d’Eric Woerth

Cumul des mandats, suppression de la Métropole du Grand Paris… Le député (Renaissance) a remis son rapport à Emmanuel Macron, en vue d’une réforme à l’automne

Le Figaro, no. 24812
Le Figaro, samedi 1 juin 2024 525 mots, p. 6

Politique

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31 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Les vertus du rapport Woerth

Tabard, Guillaume

Du rapport Woerth, destiné, pour le compte d'Emmanuel Macron, à repenser de fond en comble la décentralisation à la française, on risque de ne retenir que le plus symbolique, le plus politique, le plus polémique : le retour du cumul des mandats. Dix ans après sa suppression par François Hollande, un relatif consensus s'est installé parmi les élus pour déplorer la perte d'un lien territorial pour les parlementaires nationaux. L'opinion, elle, y reste résolument hostile. Le retour du cumul est sans doute nécessaire, mais il est assurément impopulaire. Macron doit le savoir.

Et si, parmi les 51 propositions formulées par l'ancien ministre de Nicolas Sarkozy, c'est celle-ci qui fera parler, c'est aussi parce qu'Éric Woerth a délibérément renoncé au « big bang ». Le fameux millefeuille territorial ne perdra pas une seule feuille. Communes, intercommunalités, métropoles, départements, régions : chaque échelon sauve son existence, et il n'est même pas question de revenir sur l'incohérence de certaines grandes régions. On peut déplorer une nouvelle occasion manquée. Ou regretter aussi que le député de l'Oise n'explore pas la piste de la différenciation des territoires.

Mais regardons la réalité : combien de promesses de cure d'amaigrissement du millefeuille restées au stade de slogan de tribune ? Et pour cause : parler de décentralisation, c'est souvent jouer au mikado. Toucher à un seul élément risque de tout faire tomber. Alors, on ne fait rien... Il serait faux d'en conclure que le rapport Woerth est un rapport pour rien. Au contraire. À l'emblématique, il oppose le pragmatique. Il n'a pas cherché à redessiner le paysage administratif de la France ; son propos est de rendre l'action de l'État plus efficace à tous les échelons. Pas de révolution donc. Pas de simplification non plus - sauf en Île-de-France, avec la suppression de la Métropole du Grand Paris au profit de la région. Mais de la clarification. Cela passe par des propositions techniques et pas grand public, mais qui visent à mieux répartir les compétences, mieux flécher les financements, mieux responsabiliser les acteurs.

Si toutes ses recommandations sont suivies, le mammouth administratif retrouvera un peu d'agilité. Le big bang aura bien lieu, mais un big bang invisible. Ce sera sans doute utile, mais insuffisant pour permettre à Emmanuel Macron de faire de cette éventuelle étape de décentralisation un chantier structurant d'un quinquennat qui en manque. Une boîte à outils, même complète, n'a jamais fait un projet politique.

C'est pourquoi le débat médiatique ne portera que sur les aspects électoraux du rapport Woerth. Le retour du cumul, donc, mais aussi la réforme du mode de scrutin à Paris, Marseille et Lyon. La fin de l'élection des conseillers municipaux à l'échelle des arrondissements, pourtant pratiquée depuis toujours, bien avant la loi PLM, sera moins évidente que ne le pense la majorité macroniste dont le seul souci est de trouver le moyen de battre Anne Hidalgo dans la capitale. Quant au retour du conseiller territorial, créé par Sarkozy et abandonné par Hollande, c'est-à-dire un élu siégeant à la fois au département et à la région, il permettra de mieux articuler ces deux échelons. Une manière, finalement, de faire le big bang de l'intérieur. G. T.

Le Monde
International, samedi 1 juin 2024 691 mots, p. 4
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30 mai 2024 - Le Monde (site web)

Colombie : la fin de la tauromachie, signe d’un basculement culturel

Le vote des députés interdisant la corrida atteste de l’essor des préoccupations liées au bien-être animal dans le pays d’Amérique latine

Bogota - correspondance - La quatorzième proposition de loi aura été la bonne. Mardi 28 mai, avec 93 voix pour et seulement deux voix contre, la Chambre des représentants colombienne a voté une loi mettant fin à la corrida. La nouvelle législation doit encore être ratifiée par le président, Gustavo Petro, militant anti-corrida de la première heure, dans les prochaines semaines, mais elle ne prendra effet qu’à partir de 2027. Cette période est censée permettre aux professionnels de la tauromachie de se reconvertir.

Le résultat du vote ne rend pas compte des difficultés rencontrées pour faire adopter cette loi ni de l’intensité du débat entre les amateurs de corrida, qui défendent un art et une tradition ancienne, et ceux qui jugent la tauromachie comme un spectacle sanguinaire archaïque. En effet, treize autres propositions ont été présentées au Congrès au cours des sept dernières années avant que celle-ci ne soit finalement adoptée.

« Nous savions que ça ne serait pas facile, mais nous n’imaginions pas à quel point le lobby de la tauromachie était puissant », reconnaît le député Alejandro Garcia, membre de la Chambre des représentants et du parti écologique Alianza Verde, un des rédacteurs de la proposition de loi.

Conscients de leur position minoritaire sur ce sujet, les membres de l’opposition conservatrice ont tenté d’empêcher que le quorum nécessaire pour adopter la proposition de loi soit atteint, en s’absentant au moment du vote. La majorité a cependant réussi à réunir le nombre de participants requis. « Le quorum était de 94 et nous avons réuni 95 voix ! C’est historique ! », se félicite Alejandro Garcia. Le premier président de gauche du pays a salué sur le réseau social X le vote marquant l’adoption de la loi : « Félicitations à ceux qui ont finalement réussi à faire en sorte que la mort ne soit pas un spectacle. »

Ce succès politique intervient alors que les réformes sociales promises pendant la campagne peinent à se concrétiser. Lorsqu’il était maire de Bogota, en 2012, Gustavo Petro avait déjà interdit l’utilisation des infrastructures et des fonds publics pour la corrida. En 2023, la Cour constitutionnelle était revenue sur le décret en invoquant le fait que la corrida est « une manifestation vivante de la tradition spirituelle et historique des peuples ibéro-américains comme la Colombie ».

« Transition générationnelle »

Les partisans de la tauromachie espèrent qu’un recours pourra encore contrer le vote du Congrès. « Désormais, c’est à la Cour constitutionnelle de décider de l’avenir de la tauromachie en Colombie », a déclaré sur X Juana Carolina Londoño, membre du Parti conservateur, qui déplore que de nombreuses familles risquent de se retrouver sans emploi.

La tauromachie en Colombie génère 1 200 emplois directs et jusqu’à 15 000 emplois indirects. Le texte prévoit d’accompagner financièrement dans leur reconversion les différents acteurs touchés par cette législation. Les éleveurs se désolent, eux, de la disparition promise des taureaux de combat en Colombie.

Pour Ricardo Forero, sociologue et professeur à l’Université nationale à Bogota, au contraire, la disparition de la tradition de la tauromachie témoigne d’une évolution au sein de la société colombienne, notamment en ce qui concerne la place accordée aux traditions et à l’art face au bien-être animal. La société colombienne est de plus en plus sensible aux questions environnementales, en particulier parmi les jeunes. « Il existe une transition culturelle et générationnelle qui conduit à une remise en question des corridas en tant que pratique culturelle légitime en Colombie, une évolution que d’autres pays autorisant la tauromachie n’ont peut-être pas encore expérimentée », constate le sociologue.

La Colombie se joint à un nombre croissant de pays qui remettent en question la légitimité de la tauromachie. Seuls le Pérou, le Mexique, l’Equateur, le Venezuela, le Portugal, l’Espagne et la France maintiennent encore cette tradition toujours plus contestée. Au Mexique, cinq Etats l’ont interdite, tandis que la capitale est plongée dans une bataille judiciaire depuis plusieurs années. – (Intérim.) p

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 1 juin 2024 980 mots, p. AUJM6
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1 juin 2024 - Le Parisien

Un duo de choc... pour l'instant

Malgré sa popularité et les rumeurs, Jordan Bardella sait qu'il a tout intérêt à rester fidèle à Marine Le Pen. Mieux vaut miser sur une succession naturelle que de risquer d'accélérer le destin.

Alexandre Sulzer Avec quentin Laurent

« La France revient ! » clame l'affiche de campagne du RN pour les européennes. Le duo Bardella-Le Pen aussi. Comme en 2019, les deux visages du parti apparaissent, tout sourire, devant un ciel sans nuages. Il y a cinq ans, l'attelage avait fini premier de la course. Il s'apprête à récidiver en accroissant encore son avance, selon les enquêtes d'opinion. L'histoire bégaierait-elle ? Presque, à ceci près qu'entre-temps Jordan Bardella est devenu président du RN. Et que, dans plusieurs sondages, l'élève a dépassé la maîtresse en termes de popularité.

De là à penser que le jeune homme de 28 ans pourrait avoir des envies de voler de ses propres ailes, il n'y a qu'un pas que de nombreux acteurs politiques franchissent. À commencer par la macronie où, depuis les rencontres de Saint-Denis entre Emmanuel Macron et les forces d'opposition, on ne tarit pas d'éloges sur le patron du RN dans l'espoir d'alimenter les flammes de la rivalité.

« Celui qui pourra enfoncer un coin entre nous n'est pas né », ont pour habitude de répéter Le Pen et Bardella. « On sait que tout cela est téléphoné, ça nous fait rire », nous confie le président du RN. À l'appui de cette confiance, la bonne santé du couple politique dans les sondages. Présenté à l'origine comme une façon de riposter aux articles de presse sur une potentielle concurrence entre eux, le ticket « Marine Le Pen à l'Élysée et Jordan Bardella à Matignon » permet de ratisser large. « Il peut parler à des électeurs différents de moi », se réjouissait en privé, dès 2022, Marine Le Pen. À lui les clins d'oeil aux CSP +, à elle l'électorat populaire. « Chacun dans son couloir de nage. La répartition des rôles convient bien à l'une et à l'autre », se félicite le député Bruno Bilde, ancien contempteur de Bardella.

Au RN, les mutineries finissent toujours mal

« Jordan ne cherche pas à faire une écurie à part car, de toute façon, tout le monde est mariniste dans le parti », estime un autre cadre. Il a beau avoir étudié la géographie, il connaît son histoire : de Bruno Mégret à Florian Philippot, il sait qu'au RN les mutineries finissent toujours mal. « Il voit ce qui arrive à Marion Maréchal, en difficulté aujourd'hui à Reconquête. Il a très bien compris qu'il ne faut pas tuer Marine », observe un cadre. Jordan Bardella compare souvent la politique à « Koh-Lanta » : pour lui, celui qui gagne est celui qui chute le dernier. Or se positionner contre Marine Le Pen ferait immédiatement vaciller le poteau, pour l'heure très stable, sur lequel il est posé.

« Il n'y a aucun indice de conflictualité entre eux. À 28 ans, Bardella n'y a aucun intérêt », veut croire un membre du premier cercle de Marine Le Pen. « Jordan, son enjeu, c'est son rapport au temps long. Soit il sera à Matignon, soit il reprend le flambeau. Il peut avoir une ambition personnelle, mais à partir de 2027 », martèle un proche de la cheffe. Et d'ajouter : « Jordan est lucide à ce sujet. Mais sans doute que certains dans son entourage le poussent. »

Dans son bureau au siège du parti, le jeune président n'a installé que des photos de lui accompagné de sa marraine politique, qu'il continue de vouvoyer par déférence. Pas question de laisser s'installer le poison du doute en « marinicide ». « Il ne doit pas se regarder dans la glace tous les matins en se disant : Je suis un loser », sourit un fidèle de Le Pen.

La garantie d'un passage de relais réussi

En privé, Jordan Bardella ne cache pas une certaine fascination pour le plus haut sommet de l'État : « J'aime bien les gens de pouvoir, ceux qui ont eu entre leurs mains la capacité de changer le cours de l'histoire. » Regarder passer les trains, très peu pour lui. « Depuis quatre, cinq ans, tout ce que j'ai fait, on m'a demandé de le faire. J'arrive à un moment de ma vie, de mon engagement, où j'ai la possibilité de monter dans la voiture pour la conduire », confiait-il en juin 2022, quelques mois avant d'être élu à la tête du RN.

Des fourmis dans les jambes qui se font aussi sentir par son ton ironique quand il revient sur la campagne des européennes de 2019, en confiant au journaliste Pierre-Stéphane Fort (qui le relate dans son livre « le Grand Remplaçant ») : « C'est l'époque où je faisais campagne avec maman. [...] Depuis, on a toujours travaillé en duo, c'est elle qui l'a voulu. » Marine Le Pen a conscience de cette ambition. Mais elle la voit avec fierté comme la garantie d'un passage de relais réussi, le jour où elle le décidera.

« Il n'hésitera pas à la trahir »

« Le plan de départ, quand on prend le Front national de la jeunesse (en 2018) avec Jordan, c'est de virer la mère Le Pen. On se disait qu'elle finirait par se planter en 2022, qu'elle laisserait un vide », assure pourtant un des anciens compagnons de route de l'actuel président, qui reconnaît : « Il n'hésitera pas à la trahir. Mais, pour l'instant, il n'y a aucune configuration qui le lui permette... »

À la rentrée, l'émission « Une ambition intime » de Karine Le Marchand consacrée à Bardella doit être diffusée sur M 6, et son premier livre sera publié. Bardella a une hésitation à ce sujet : fera-t-il relire à Marine Le Pen le chapitre qui lui est consacré ? Ou tout le livre, sauf ce chapitre ? Marine Le Pen, elle, en ouvrira un nouveau en comparaissant fin septembre au tribunal, dans le procès des emplois présumés fictifs du Parlement européen. Elle risque une peine d'inéligibilité. Peu au RN disent croire à cette hypothèse. Aucun n'ignore qu'elle dispose dans tous les cas d'un plan B.

Le Monde
France, samedi 1 juin 2024 1093 mots, p. 11

Une campagne à hauts risques pour la tête de la Commission

Ursula von der Leyen, dont la reconduction n’est pas acquise, tente de ménager à la fois Emmanuel Macron, Olaf Scholz et Giorgia Meloni

Virginie Malingre

Bruxelles - bureau européen - Pendant que, de Rome à Paris, en passant par Berlin, Madrid ou Varsovie, tous les chefs des partis sont concentrés sur les élections européennes, prévues du 6 au 9 juin, Ursula von der Leyen mène une autre campagne, pour sa reconduction à la présidence de la Commission européenne. Moins visible, elle n’en est pas moins déterminante.

Depuis que le Parti populaire européen (PPE), qui rassemble les droites européennes, a fait de l’ex-ministre d’Angela Merkel sa candidate, Ursula von der Leyen sillonne l’Europe. Avec un objectif qui relève d’un exercice d’équilibriste : défendre les couleurs de sa formation sans fâcher ceux dont elle aura aussi besoin pour l’emporter. Pour qu’elle soit reconduite, il faut déjà que le PPE reste la première force politique au Parlement européen, ce qui, à en croire les sondages, est acquis.

Mais ce n’est pas tout : Ursula von der Leyen devra être nommée par les chefs d’Etat et de gouvernement européens à la majorité qualifiée et investie par au moins 361 des 720 eurodéputés qui sortiront des urnes le 9 juin. Les jeux ne sont pas faits et elle a beau étudier tous les scénarios, elle n’a pas encore trouvé celui qui lui assurerait une victoire. Loin s’en faut.

A la table des chefs d’Etat et de gouvernement, hormis le Hongrois Viktor Orban, qui s’oppose à sa nomination, l’ambiance lui est plutôt favorable, en tout cas tant qu’elle essaye de donner les gages qu’attendent ses « grands électeurs ». Car les Vingt-Sept, notamment ceux qui ne sont pas dans son camp politique, comptent bien monnayer au plus cher leur soutien.

Ursula von der Leyen soigne particulièrement le chancelier allemand, Olaf Scholz, et Emmanuel Macron, qui cherchent à maximiser leur influence à Bruxelles en imposant leurs priorités ou en s’assurant certains hauts postes au sein de l’administration communautaire. Quand elle peut satisfaire à leurs exigences sans fâcher l’un ou l’autre, elle le fait. Ainsi, elle est prête à prendre dans son futur cabinet un proche de l’Elysée.

Ambiguïté constructive

Mais il est des sujets sur lesquels la présidente en campagne ne peut s’aventurer tant ils divisent Paris et Berlin. On ne l’a pas entendue sur la proposition d’Emmanuel Macron de doubler le budget communautaire afin de financer la montée en puissance de l’industrie de la défense européenne, en ces temps de guerre en Ukraine, ainsi que sur les transitions verte et numérique. Elle ne s’est pas non plus avancée sur le traitement que l’Union européenne doit réserver à la Chine, alors que l’Allemagne fait pression pour un agenda plus favorable au commerce.

Des deux côtés du Rhin, on veille à maintenir Ursula von der Leyen sous pression, en entretenant à son égard une ambiguïté que l’on veut constructive. Sur le fond, Olaf Scholz, qui la connaît bien pour avoir travaillé avec elle sous les ordres d’Angela Merkel, a intérêt, à moins d’un an et demi des prochaines élections fédérales, à avoir une présidente allemande à la Commission. D’autant que l’alternative prévue par l’accord de coalition entre son parti, les Verts et les libéraux du Freie Demokratische Partei lui déplaît – si Ursula von der Leyen n’est pas reconduite, Berlin enverra à Bruxelles un commissaire « vert ». Emmanuel Macron, quant à lui, serait ingrat s’il se plaignait du traitement que Mme von der Leyen a réservé à Paris ces dernières années. Mais il est aussi conscient de son impopularité en France. A ce stade, affirme son entourage, il n’a rien décidé.

Ursula von der Leyen est également aux petits soins pour Giorgia Meloni, la présidente du conseil italien et du parti post-fasciste Fratelli d’Italia. Plus que de son soutien au Conseil, elle veut s’assurer qu’au Parlement européen elle pourra compter sur les voix de ses troupes. Car c’est dans l’hémicycle que l’affaire pourrait s’avérer la plus complexe. Traumatisée par le précédent de 2019, quand sa nomination a été confirmée à Strasbourg avec seulement neuf voix d’avance, Ursula von der Leyen est inquiète. Alors que les sondages prédisent une percée de l’extrême droite, elle ne peut être certaine que sa majorité, construite autour du PPE, des sociaux-démocrates et des libéraux de Renew, suffise.

Car, même dans son camp, Ursula von der Leyen ne fera pas le plein de voix. A la CDU allemande, il y aura, à n’en pas douter, des défections. Les Français des Républicains, eux, ont prévenu qu’ils ne voteraient pas pour elle. Et rien ne dit que les Italiens de Forza Italia la soutiendront.

« Il lui manque une cinquantaine de voix », assure un diplomate européen. Dès lors, Ursula von der Leyen n’a pas d’autre choix que de chercher des soutiens au-delà de sa majorité. « Elle va devoir se livrer à une tambouille baroque », résume le député macroniste Clément Beaune. Les Verts sont prêts à la soutenir si elle poursuit le pacte vert, mais le PPE ne veut pas en entendre parler. Dans le doute, la présidente de la Commission cherche aussi à assurer ses arrières dans les rangs de l’extrême droite, auprès de Fratelli d’Italia notamment. « Il faut construire une majorité au Parlement européen », a-t-elle expliqué, le 23 mai, après avoir affirmé que Giorgia Meloni « est clairement proeuropéenne ».

Contexte à hauts risques

« On ne peut pas coucher avec tout le monde », prévient Philippe Lamberts, le président du groupe des Verts au Parlement européen. « Nous appelons la présidente de la Commission et tous les partis démocrates à rejeter catégoriquement toute normalisation, coopération et alliance avec l’extrême droite et les partis radicaux », ont prévenu, dans une déclaration commune, le8 mai, les présidents des groupes S&D, Renew, Vert et de la gauche radicale (The Left).

Dans ce contexte à hauts risques politiques, les Vingt-Sept cherchent d’autres solutions – le nom de l’ancien président de la Banque centrale européenne Mario Draghi est évoqué à Paris – mais, à chaque fois qu’une idée surgit, l’équation semble tout aussi impossible.In fine, tout dépendra des résultats des élections européennes. « Le 10 juin, on tirera les conséquences politiques du scrutin. On verra alors si le cas de von der Leyen en fait partie ou pas » , résume un diplomate européen.

l'Humanité
vendredi 31 mai 2024 607 mots, p. 3

appel parmi les premiers signataires

Arié Alimi avocat, Nathalie Appéré maire PS de Rennes, Swann Arlaud acteur, Ariane Ascaride actrice, Éliane Assassi ex-présidente du groupe CRCE au Sénat, Manon Aubry tête de liste FI aux européennes, Martine Aubry maire PS de Lille, Clémentine Autain députée FI, Jean-Marc Ayrault ex-premier ministre PS, Bertrand Badie universitaire, Étienne Balibar philosophe, Jeanne Balibar actrice, Ludivine Bantigny historienne, Patrick Baudouin président d'honneur de la LDH, Patrice Bessac maire PCF de Montreuil, Camille Besse dessinatrice, Sophie Binet secrétaire générale de la CGT, Charlotte Blandiot-Faride maire PCF de Mitry-Mory et présidente de l'AJPF, Manuel Bompard député et coordinateur de la FI, Bertrand Bonello réalisateur, Pascal Boniface géopolitologue, Rachida Brakni actrice, Rony Brauman ex-président de MSF, Ian Brossat sénateur PCF, Marie-George Buffet ancienne ministre et ex-secrétaire nationale du PCF, Cali chanteur, éric Cantona acteur, Patrick Chamoiseau écrivain, André Chassaigne président du groupe GDR à l'Assemblée, Cyrielle Chatelain présidente du groupe Écologiste à l'Assemblée, Magyd Cherfi chanteur, Bruce Clarke plasticien, Éric Coquerel député FI, Cécile Cukierman présidente du groupe CRCE-K au Sénat, Violaine De Filippis-Abate avocate et militante féministe, Léon Deffontaines tête de liste PCF aux européennes, Karima Delli eurodéputée écologiste, Michelle Demessine ex-ministre PCF, Vikash Dhorasoo ex-footballeur, Cyril Dion réalisateur, Alice Diop réalisatrice, Grégory Doucet maire écologiste de Lyon, Cécile Duflot directrice générale d'Oxfam France, David Dufresne écrivain, Annie Ernaux écrivaine et prix Nobel de littérature, Camille Étienne activiste écologiste, Éric Fassin sociologue, Elsa Faucillon députée PCF, Olivier Faure député et premier secrétaire du PS, Caroline Fiat vice-présidente FI de l'Assemblée, Emma Fourreau co-animatrice des Jeunes insoumis, Isabelle Garo philosophe, Raquel Garrido députée FI, Laurent Gaudé écrivain et prix Goncourt, Fabien Gay directeur de l'Humanité et sénateur, Robert Guédiguian réalisateur, Alain Guiraudie réalisateur, Guillaume Gontard président du groupe Écologiste au Sénat, Arthur Harari réalisateur, Cédric Herrou agriculteur et défenseur des migrants, Yannick Jadot sénateur écologiste, Jean Jouzel climatologue, Rachel Keke députée FI, Assan Lakehoul secrétaire général du MJCF, Mathilde Larrère historienne, Pierre Laurent ancien sénateur et ex-secrétaire national du PCF, Bernard Lavilliers chanteur, Lena Lazare activiste écologiste, Patrick Le Hyaric ex-eurodéputé, ancien directeur de l'Humanité, Anicet Le Pors ex-ministre PCF, Patrice Leclerc maire PCF de Gennevilliers, Pierre Lemaitre écrivain et prix Goncourt, Philippe Martinez ex-secrétaire général de la CGT, Corinne Masiero actrice, Nicolas Mathieu écrivain, Jean Massiet streamer, Patricia Mazuy réalisatrice, Guillaume Meurice humoriste, Dominik Moll réalisateur, Léonore Moncond'huy maire écologiste de Poitiers, Gérard Mordillat réalisateur, Edgar Morin philosophe, Corinne Narassiguin sénatrice PS, Stanislas Nordey metteur en scène, Claire Nouvian fondatrice de Bloom, Nicolas Offenstadt historien, Pierre Ouzoulias vice-président PCF du Sénat, Mathilde Panot présidente du groupe FI à l'Assemblée, Swann Périssé humoriste, Ernest Pignon-Ernest plasticien et académicien, Éric Piolle maire écologiste de Grenoble, Dominique Pradalié présidente de la FIJ, Valérie Rabault vice-présidente PS de l'Assemblée, Emma Rafowicz présidente des Jeunes socialistes, Richard Ramos député Modem et président du groupe d'études à vocation internationale France-Palestine, Philippe Rio maire PCF de Grigny, Marie-Monique Robin réalisatrice et écrivaine, Johanna Rolland maire PS de Nantes, Sandrine Rousseau députée écologiste, Fabien Roussel député et secrétaire national du PCF, François Ruffin député FI, Leïla Slimani écrivaine, Bruno Solo acteur, Dominique Sopo président de SOS-Racisme, Barbara Stiegler philosophe, Jacques Tardi dessinateur, Benoît Teste secrétaire général de la FSU, Aurélie Trouvé députée FI, Marine Tondelier secrétaire nationale des Écologistes, Marie Toussaint tête de liste Les Écologistes aux européennes, Usul vidéaste, Boris Vallaud président du groupe PS à l'Assemblée, Najat Vallaud-Belkacem ex-ministre PS, Marie-Christine Vergiat ex-eurodéputée, Jean Viard sociologue, Cédric Villani mathématicien et ex-député, Éric Vuillard écrivain et prix Goncourt, Francis Wurtz ex-eurodéputé PCF, Robert Xowie sénateur UC/CRCE-K, Youlie Yamamoto porte-parole d'Attac France. Retrouvez la liste des 500 signataires sur humanite.fr

Libération
vendredi 31 mai 2024 1935 mots, p. 8,9

FRANCE EUROPÉENNES

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30 mai 2024 - Libération (site web)

Européennes La gauche se remet au lendemain

Par CHARLOTTE BELAÏCH

A dix jours du vote, socialistes, insoumis, communistes et écolos pensent déjà aux scrutins municipaux et présidentiel. Des personnalités de la société civile prévoient un appel rapide à une candidature commune en 2027, alors que François Ruffin ou Clémentine Autain se structurent pour la suite.

Le 9 juin, à 20 heures, une parenthèse se refermera. Pour beaucoup, à gauche, la campagne européenne a été vécue comme une pause, un moment à passer avant de reprendre leur élan vers 2027. Partisans de l'union ou d'eux-mêmes, tous cherchent à trouver leur place dans la séquence qui s'ouvrira lors de la soirée électorale pour mettre leur récit en circulation. «Qu'est-ce qu'on dit le 9 juin? Ce sera un moment de captation comme il y en a peu», prédisait le député socialiste Jérôme Guedj début mai. «Tout va se jouer à 20 heures», analyse aussi un soutien de François Ruffin. Le député de la Somme continue à se structurer dans la perspective de la présidentielle. Il a levé des fonds, monté une équipe, cherche déjà des signatures et de l'argent. Depuis des semaines, certains de ses proches l'imaginent prendre la parole, micro à la main, depuis Amiens ou Flixecourt, pour acter l'échec de la gauche désunie et faire «renaître un espoir» «Il prendra des initiatives, prévient-on dans son entourage. Il va se mettre dans la peau de l'électeur de gauche, en disant qu'il faut se battre contre le fatalisme ambiant alors qu'un espoir a été ressuscité

par la Nupes, qui aujourd'hui n'a plus d'issue, et qu'il y a un bloc de gauche à 30 %. La victoire est possible, mais il faut avoir envie de gagner, pas d'être le premier opposant.» En avril, les proches du fondateur de Fakir ont commandé un sondage qui le teste dans l'hypothèse d'une candidature unique à gauche. Selon l'étude, il atteindrait le second tour et ferait jeu égal avec Marine Le Pen, à 50 %, contre 35 % pour Jean-Luc Mélenchon, testé dans le même scénario. «Le sujet, ce n'est pas Mélenchon, c'est Ruffin, il a suscité une attente», évacue l'entourage du Picard, qui tente de contourner le récit d'un face-à-face. Ces dernières semaines, le député, qui était proche des «insoumis» en rupture avec la direction du mou- vement, a pris quelques distances. Peu à peu, celui qui a toujours eu un peu de mal avec le collectif a déserté les boucles Telegram et les réunions des frondeurs. «Il ne faut pas laisser penser que c'est le rassemblement de ceux qui n'aiment pas Jean-Luc, on doit s'extraire du bordel à venir», affirme un soutien.

Plus frontale et plus collective, Clémentine Autain prépare elle aussi la séquence post-européenne. «Elle jouera son rôle, en faveur de l'union qu'elle a toujours prônée», résumet-on dans son entourage. La députée de Seine-Saint-Denis, discrète depuis le début de la campagne, se structure aussi. Selon les informations de Libération, elle a lancé son mouvement, baptisé «l'Emancipation», et organisé au printemps plusieurs réunions avec des intellectuels et des activistes, aux côtés de ses collègues insoumis Raquel Garrido, Alexis Corbière et Danielle Simonnet. «Clémentine n'ose pas trop avancer car elle ne veut pas entraver Ruffin qui a de l'avance mais elle est aussi poussée par le groupe qui lui dit qu'il faut qu'elle se prépare, si jamais», raconte un conseiller de gauche. «C'est la première fois qu'on a deux candidats crédibles dans les rangs insoumis, analyse un élu de la galaxie LFI. Il faut qu'ils continuent à s'affirmer, que les gens perçoivent qu'on est décidés. Le 9 juin, à 20 heures, les gens vont voir une extrême droite victorieuse, la macronie qui s'efface et une gauche éparpillée. La colère sera le premier sentiment. Il faudra apaiser et planter un drapeau: seule la gauche unie peut battre Marine Le Pen.»

Travers hégémoniques «Union is back !» se félicite un soutien de la députée. Selon les informations de Libération, un collectif d'intellectuels, d'artistes, de syndicalistes et d'activistes est en train de finaliser un appel qui sera lancé le 9 ou le 10 juin. Mené par l'économiste Julia Cagé, il «reconstitue la Nupes côté société civile», explique un des potentiels signataires. Parmi la quarantaine de signatures probables : Erik Orsenna, Annie Ernaux, Sophie Binet, Marylise Léon, Benoît Hamon, Pierre Rosanvallon ou Camille Etienne. Les organisateurs, qui ont renommé leur initiative «Séquence 9 juin» ou «2027, c'est demain», veulent alerter contre l'ascension du RN mais aussi ranimer l'espoir d'une victoire de la gauche unie et appeler à un «processus de désignation collectif». «La dizaine de jours après les résultats va configurer l'arc de gauche pour deux ans», veut croire une des personnalités embarquées. Côté politiques, les partisans de l'union -au courant de la démarche- pourraient ensuite la soutenir.

Mais certains redoutent que le résultat de Raphaël Glucksmann, s'il se détache trop du reste de la gauche, n'entrave le rassemblement en nourrissant, sinon son ambition, du moins les travers hégémoniques des socialistes. A ceux qui viennent le voir dans son bureau rue de Rivoli, François Hollande répète que les socialistes doivent s'affirmer et engranger des victoires aux municipales, pour s'affirmer encore.

Dans l'entourage de la tête de liste aux européennes, on tempère: «On pourra seulement décider ce qu'il dit le 9 juin. Il peut faire 12% comme 17%, ça change la donne.» Quoi qu'il en soit, l'eurodéputé assure vouloir mettre le poids de son résultat au profit d'une démarche unitaire, sans Jean-Luc Mélenchon, auquel il a fait face pendant la campagne. «Je n'arrive pas à imaginer que tout reste en l'état après le 9, affirme un proche de l'essayiste. Il faudra peutêtre imaginer une formule Front de gauche [du nom de l'union entre communistes et mélenchonistes entre 2008 et 2016, ndlr], avec une bannière commune.»

«Primaire de casting» Olivier Faure veut, lui aussi, utiliser le score de sa tête de liste pour lancer une dynamique d'union. Le premier secrétaire du PS échange beaucoup avec son homologue écolo, Marine Tondelier, et avec Clémentine Autain. «Après les européennes, il faudra enclencher un mouvement vers une candidature commune», disait-il à quelques journalistes cet hiver, évoquant une «primaire de casting», après la rédaction d'un programme commun. «Dès le 10, il faut reprendre le chemin de l'union, insiste le sénateur (PS) Alexandre Ouizille. On peut comprendre qu'une partie des socialistes rêve de la Restauration mais jamais au prix de nous détourner de notre trajectoire unitaire. Si pour la première fois, un parti de gauche arrive devant les macronistes, on aura quand même fait quelque chose d'important pour la reconstruction collective et on pourra tirer des leçons des campagnes européennes de chacun. Mais 2027 ne doit pas être un moment individuel.» Depuis des semaines, les unitaires répètent qu'il ne faut pas «refaire une Jadot», référence au bon score de l'écolo aux européennes de 2019, qui avait convaincu son camp de s'affirmer pour remplacer des sociaux-démocrates à genoux. «On s'est trompé, admet aujourd'hui Yannick Jadot, qui plaide lui aussi pour l'union, sans Mélenchon. On sait à quoi ressemble le projet : il sera plus européen que les insoumis, plus à gauche que les socialistes, plus nucléaire que les écolos Chacun devra lâcher une partie de ce qu'il est.» La violence de Mélenchon pendant la campagne, creusant le fossé entre les insoumis et le reste de la gauche, aide quelque part à sa coalition. «Jean-Luc Mélenchon fait tout pour rendre impossible une alliance des uns avec les autres», a affirmé Olivier Faure en mai, donnant satisfaction à son opposition interne. Le sénateur Patrick Kanner, critique de la ligne Faure, prône ainsi l'union sans LFI. «Pourquoi pas une forme de confédération ? interroget-il. Plus que la Nupes, mais moins qu'un parti unique.» Le chef du groupe PS au Sénat, qui mise sur une motion de censure à l'automne sur le vote du budget, parie non pas sur une dissolution mais sur une coalition entre la majorité et Les Républicains. «Ça redonnera de l'espace à la gauche de gouvernement, prédit-il. Ensuite, le congrès [du PS] va arriver très vite.» Les opposants à Olivier Faure ne comptent pas, pour autant, lui laisser le champ libre. Certains imaginent déjà un «congrès d'unité», l'hiver prochain, avec un candidat capable d'unir toutes les sensibilités. «Cela ne peut pas être Faure, affirme l'un d'eux. Les gens l'aiment ou le détestent. Boris Vallaud a un profil intéressant, il n'est pas entaché par ce qu'Olivier a capté de haines et de soutiens.» Le patron des députés socialistes, partisan de Faure, voit beaucoup de monde et s'interroge sur la suite. Quel rôle doit-il jouer ? L'élu des Landes, ancien des cabinets Montebourg puis Hollande entre 2012 et 2017, qui publiera un livre à la rentrée, s'inscrit, lui aussi, dans une volonté d'union de la gauche.

Principaux alliés des socialistes jusqu'ici, les écolos se refusent quant à eux à commenter la suite avant l'échec qui s'annonce au soir du 9 juin. Mais Marine Tondelier, leur interlocutrice privilégiée, pourra-telle se maintenir à leur tête si la liste fait moins de 5 % ? A quel point la secrétaire nationale sera-t-elle fragilisée ? Certains, déjà, demandent un congrès. «L'enjeu, c'est notre rapport aux verts, résume un socialiste. Si on arrive vraiment haut, Mélenchon essaiera de nous affaiblir. Est-ce qu'il essaiera de faire alliance aux municipales avec les écolos? Est-ce qu'ils refuseront d'être le jouet des insoumis et résisteront s'il leur propose des têtes de liste ?» Le scrutin européen n'a pas encore eu lieu mais, déjà, les municipales de 2026 sont au coeur des discussions. Un an avant la présidentielle, les alliances scellées et les équilibres seront décisifs.

«Est-ce qu'il existera au lendemain du 9 juin une force motrice à gauche pour pousser à un débat qui redistribue les cartes ?» interroge de son côté le communiste Christian Picquet. La direction du PCF, qui rêve d'une deuxième candidature de Fabien Roussel à la présidentielle, n'exclut pas pour autant le rassemblement sur lequel le parti compte bien peser : «Dans cette campagne, on joue l'avenir, au-delà des résultats du 9 juin. On est parvenu à imposer des thèmes, autour du travail, de la République.»

L'effet du vote utile Les insoumis, eux, disent que rien ne les ébranlera. Les lieutenants de mouvement ont d'abord raconté que les résultats du 9 juin ne voudraient rien dire, du fait de la nature du scrutin et de l'ampleur de l'abstention, avant que Mélenchon n'en fasse le «premier tour de la présidentielle». Pour le PS, écrit-il sur son blog, «il s'agit d'une reconfiguration de la gauche sur la base d'une confrontation avec les insoumis». Des socialistes, selon lui, en «rupture complète avec le programme partagé de la Nupes». «L'union politique avec un PS revenu à ses démons droitiers serait un obstacle à l'unité populaire», conclut-il. En réalité, les insoumis ont depuis longtemps acté qu'il y aurait deux candidatures à gauche en 2027. «Toute leur campagne européenne avait pour but de consolider la base de Mélenchon pour la prochaine présidentielle», analyse un cadre de gauche. Même s'ils arrivent derrière les socialistes le 9 juin, les troupes de Jean-Luc Mélenchon se félicitent d'avoir noué un lien fort avec la jeunesse et les quartiers populaires autour du conflit israélo-palestinien. Ils restent persuadés que, sous l'effet du vote utile, le reste de l'électorat de gauche s'agrégera à eux lors de la prochaine présidentielle. Soit bien plus qu'une simple parenthèse. ?

«Il faut que les gens perçoivent qu'on est décidés [ ]. Le 9 juin, à 20 heures, il faudra apaiser et planter un drapeau : seule la gauche unie peut battre Marine Le Pen.» Un élu de la galaxie LFI

l'Humanité
vendredi 31 mai 2024 430 mots, p. 9

Le gouvernement essuie un revers sur le Ceta

Gaël De Santis

Assemblée Les députés PCF ont fait adopter, jeudi, une résolution qui invite l'exécutif à enfin permettre aux parlementaires de voter sur la ratification de l'accord de libre-échange entre le Canada et l'UE.

Coup double pour les parlementaires communistes. Lors de la niche du groupe GDR, ce jeudi, l'Assemblée nationale a adopté une résolution, déposée par André Chassaigne, invitant le gouvernement à faire voter les députés sur le projet de loi autorisant la ratification du Ceta, l'accord commercial entre l'UE et le Canada. Le texte a été voté par 151 voix pour, 4 contre et 65 abstentions. Au Sénat, en mars, le projet de loi avait été repoussé lors de la niche communiste par 211 voix contre et 44 pour.

Les députés mettent ainsi le gouvernement au pied du mur. Signé en 2016, entré en vigueur l'année suivante sans avoir été ratifié, le traité n'a été voté qu'en 2019 par l'Assemblée. Depuis, de peur de perdre, le gouvernement bloque le processus de ratification. Dernièrement, il a refusé de déposer le texte issu du Sénat à l'Assemblée, empêchant son examen. Un nouveau signe de mépris pour les députés.

« risque de concurrence déloyale »

Et maintenant ? Franck Riester s'est défendu de tout obstructionnisme, indiquant que le projet de loi serait examiné quand seront réunies les conditions d'un « débat apaisé ». Le ministre des Relations avec le Parlement conditionne celui-ci au rendu, l'an prochain, de l'évaluation de l'impact social et environnemental du Ceta par la Commission européenne. Autant dire aux calendes canadiennes.

L'objectif d'André Chassaigne était d'avoir une première discussion dans l'Hémicycle. Mission accomplie. Le gouvernement prétend que les normes européennes sont défendues dans le traité par des clauses miroir ? Le député du Puy-de-Dôme rappelle les pressions du Canada contre les règles de l'UE sur les pesticides ou encore l'emploi de l'acide peroxyacétique pour décontaminer les carcasses de viande.

La députée écologiste Marie Pochon met en garde, elle, contre le risque de « concurrence déloyale ». Pierre-Henri Dumont (LR) pointe enfin que, depuis que le Ceta est entré en vigueur, le solde commercial entre la France et le Canada est passé du vert au rouge. Côté majorité, Jean-Louis Bourlanges, du Modem, a taclé les communistes tout en saluant leur travail : « Monsieur Chassaigne et ses amis n'aiment pas la mondialisation, c'est leur droit. Même si on est fondés à leur demander s'ils ont mesuré le formidable recul de la misère planétaire qui a été porté au cours des cinquante dernières années par (...) l'intensification des échanges internationaux. » Deux visions du commerce ont pu s'affronter. Cela s'appelle un débat. N'en déplaise au gouvernement.

Le Monde
France, vendredi 31 mai 2024 1297 mots, p. 8
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30 mai 2024 - Le Monde (site web)

A l’Assemblée nationale, l’impossible débat sur la guerre à Gaza

La question israélo-palestinienne cristallise les dissensions au Palais-Bourbon. Les accusations fusent et toute parole nuancée est inaudible

Mariama Darame

Des bombardements, des immeubles éventrés, des cris d’effroi, des corps inanimés, calcinés, et des larmes, des cris, d’enfants, de femmes et d’hommes… Pendant une heure et trente-deux minutes, des images atroces en provenance de la bande de Gaza, dévastée, ont été projetées à l’Assemblée nationale, mercredi 29 mai. Seulement une quinzaine de députés – la plupart de gauche, quelques-uns de la majorité et deux du Rassemblement national (RN) – ont répondu à l’invitation de l’élu La France insoumise (LFI) de Paris, Aymeric Caron. Son film, dénommé Gaza depuis le 7 octobre, retrace les sept mois de l’offensive israélienne menée dans le territoire palestinien, après les attaques du Hamas en Israël, le 7 octobre 2023.

Présenté par l’élu « insoumis » comme un « documentaire », il est censé représenter le « quotidien » des habitants soumis aux frappes de Tsahal. Diffusées avec des sous-titres mais pas de voix off, les images ne sont pas floutées. La plupart ont été collectées sur les réseaux sociaux, venant de « journalistes, photographes, réalisateurs, soignants et habitants de Gaza », puis vérifiées par lui et son équipe, explique M. Caron, assurant qu’il n’y a « aucune image du Hamas ».

« C’est un film qui a décidé de s’intéresser au sort des Gazaouis », a lancé l’ancien journaliste devant la presse. A la sortie de la séance, mercredi soir, son collègue élu à Paris, Rodrigo Arenas, l’un des huit élus LFI présents, avait, lui, les larmes aux yeux : « C’est[un film] superviolent mais c’est la réalité qui est violente. La question maintenant c’est qu’est-ce qu’on fait, nous ? La position de la France n’est plus tenable aujourd’hui. »

« Concurrence victimaire »

Le parti pris de s’intéresser uniquement « au sort des Gazaouis » n’est pas passé inaperçu. « C’est bouleversant de voir ces images, concède le député RN de l’Yonne Julien Odoul. Mais entre ce qui s’est passé le 7 octobre[2023] et ce que vit le peuple palestinien depuis, il n’y a qu’un seul responsable qui était cruellement absent de ces images, c’est le Hamas. »

Bien qu’il s’en défende, la démarche de M. Caron fait écho à celle de Mathieu Lefèvre, député Renaissance du Val-de-Marne et président du groupe d’amitié France-Israël. Mi-novembre 2023, ce dernier avait organisé une projection au Palais-Bourbon d’un film monté par les autorités israéliennes à partir des images des massacres commis par le Hamas le 7 octobre, en Israël. Ce jour-là, plusieurs dizaines de députés s’étaient massées dans la salle. Aymeric Caron aussi. Sept mois plus tard, dans une salle quasi vide, il dénonce le « désintérêt de cette Assemblée pour le sort des Gazaouis ».

Plusieurs députés ont fait savoir que le visionnage du film heurtait leur sensibilité. D’autres ont délibérément fait l’impasse sur l’événement pour des raisons politiques. Regrettant que le courriel d’invitation de M. Caron n’ait pas mentionné le terme « terrorisme »,M. Lefèvre déplore que son film « s’inscrive dans une logique de concurrence victimaire », jugée « pas saine du tout ».

« Impuissance » et « passivité »

« La majorité des députés dans cette Assemblée sont encore en train de minimiser la réalité des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité, du génocide en cours à Gaza », a déclaré M. Caron pour justifier la diffusion de son film. En novembre, M. Lefèvre recourait à des arguments similaires, estimant le « moment nécessaire face à tous les relativismes », dans un « contexte où certains de nos collègues croient utile de remettre en cause la véracité des faits ».

D’un film à l’autre, l’Assemblée nationale cristallise l’émotion et l’indignation qui se déploient dans le débat politique français sur le conflit israélo-palestinien, depuis le 7 octobre 2023. « Force est de constater qu’en sept ans passés à l’Assemblée, c’est le sujet politique qui génère le plus de tensions entre les députés, bien au-delà des retraites ou de l’immigration,observe la vice-présidente de l’Assemblée nationale, Naïma Moutchou (Horizons, Val-d’Oise). Il n’y a pas de place pour la nuance ou l’impartialité. L’émotion l’emporte, en plus de l’instrumentalisation pour certains. Ce sujet transcende tout. »

Au Palais-Bourbon, le malaise est désormais flagrant. En brandissant un drapeau palestinien, mardi, dans l’Hémicycle, le député LFI des Bouches-du-Rhône Sébastien Delogu a provoqué deux suspensions de séance. Sous la pression des députés du parti Les Républicains (LR) et du RN, le bureau de l’Assemblée, la plus haute instance collégiale de l’institution, a voté pour la sanction maximale à l’encontre de M. Delogu, soit une censure avec exclusion temporaire de quinze jours. Une décision qui a divisé l’Hémicycle : alors que LR et RN ont crié « dehors » en direction de M. Delogu, les élus de gauche ont hurlé leur « honte »de voir cet élu sanctionné. « Le jour où l’Espagne, l’Irlande la Norvège sont en train de reconnaître l’Etat palestinien(…), choisir la plus haute sanction contre un parlementaire qui a simplement levé un drapeau palestinien, chacun a les indignations qu’il peut »,a fustigé le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure.

Alors que la France continue d’appeler à un cessez-le-feu et dénonce la décision du premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou, de mener une incursion à Rafah, la gauche et des membres du camp présidentiel tentent d’accroître la pression sur Emmanuel Macron. Mardi, le chef de l’Etat s’est dit « totalement prêt à reconnaître un Etat palestinien(…) à un moment utile » mais sans céder à une « reconnaissance d’émotion ».

Quelques minutes avant l’annonce de sa sanction, Sébastien Delogu fanfaronnait devant les caméras. « Notre groupe et moi-même, nous sommes fiers d’être dans le camp du droit international, d’être du côté des peuples qui souffrent et qui sont massacrés à l’heure actuelle en Palestine et nous ne nous tairons jamais ! » Un coup médiatique applaudi par le chef de file de LFI, Jean-Luc Mélenchon, qui a accueilli, quelques minutes plus tard, l’élu lors d’un rassemblement, place de la République, à Paris, avec pour mot d’ordre, un cessez-le-feu immédiat à Gaza. «[Cette] punition est une décoration pour l’insoumis Delogu »,s’est-il réjoui sur X, exprimant son mépris pour « les amis du génocide à l’Assemblée nationale ».

Mercredi, le premier ministre, Gabriel Attal, s’est insurgé contre « la politique spectacle »des « insoumis ». « Ce qui permettra d’avancer vers une désescalade, c’est le travail en vue d’une solution diplomatique », a-t-il fait valoir. « Le premier ministre cherche toujours l’élément de clivage pour disqualifier la parole de l’adversaire, alors que son gouvernement est dans l’impuissance et la passivité sur Gaza »,rétorque la présidente des députés écologistes, Cyrielle Chatelain.

Tout à leur stratégie de focaliser leur campagne des européennes sur la question palestinienne et l’indignation suscitée par les milliers de victimes à Gaza, les « insoumis » n’ont de cesse d’interpeller le camp présidentiel à l’Assemblée sur sa position. En retour, les macronistes, appuyés par la droite et l’extrême droite, accusent la gauche radicale de vouloir semer le chaos dans un pays qui redoute une importation du conflit israélo-palestinien. « La France insoumise a décidé de s’emparer de ce sujet pour cliver notre société, pour attiser les tensions réelles dans notre pays »,accuse le député Renaissance de Paris Benjamin Haddad.

Dans l’Hémicycle, les séances de questions au gouvernement cristallisent cette ambiance délétère, où fusent les invectives entre deux camps – « amis du Hamas » pour les uns, « soutiens des génocidaires » pour les autres – et un exécutif qui ne sait plus quoi répondre à la représentation nationale.

La Croix, no. 42932
Monde, vendredi 31 mai 2024 1079 mots, p. 7,8
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31 mai 2024 - La Croix (site web)

Les femmes mexicaines prennent le pouvoir en politique

Gilles Biassette

Le Mexique a l’occasion d’élire, dimanche 2 juin, une femme à la présidence, une première historique. Les deux principales coalitions présentent des candidates, signe des formidables avancées des Mexicaines sur le devant de la scène politique.

Seront également élus le Congrès, paritaire, les maires et plusieurs gouverneurs. Avec, partout, une forte présence féminine.

Mexico (Mexique)

De notre correspondant

« Alessandra, un vrai changement pour l’arrondissement de Cuauhtémoc ! », « La relève arrive… Frida députée ! », « Clara, la maire de Mexico, pour poursuivre la transformation sociale ! », « Claudia présidente »… En ces jours de campagne électorale, des visages de femmes s’affichent partout dans le centre-ville de Mexico. Sur les murs, sur des banderoles, à la base des feux de circulation, dans les rames de métro. Certaines font un cœur avec leurs mains, d’autres pointent leur index vers le passant-électeur, d’autres encore lèvent les pouces. Toutes sont souriantes. Mais aucune n’est là pour faire de la figuration : elles sont en course pour la victoire.

Dimanche 2 juin est jour d’élections générales au Mexique. On vote pour désigner les maires, les conseils municipaux, mais aussi pour élire le Congrès et le président. Et ce sera, à coup sûr, un jour de gloire pour les Mexicaines. Jusqu’au sommet de l’État : la coalition de centre gauche au pouvoir depuis fin 2018 présente une candidate, tout comme celle, plus hétéroclite, de l’opposition. Il y a aussi un homme en lice, issu d’une petite formation récemment apparue sur la scène politique, mais il est très largement distancé. Pour la première fois de son histoire, une femme sera donc élue dimanche à la tête du Mexique.

« C’est une formidable source d’espoir pour nous», se félicite déjà Andrea, 27 ans, qui travaille à la communication du président sortant, Andrés Manuel Lopez Obrador – « AMLO » pour tous les Mexicains. Féministe, Andrea a bon espoir que Claudia Sheinbaum, largement favorite des sondages avec plus de 60 % des intentions de vote, s’impose et poursuive le travail engagé par AMLO. Avec, en plus, une attention particulière au sort des femmes. « En relativement peu de temps, les femmes ont conquis un espace politique inédit au Mexique », se réjouit-elle, en espérant ce dimanche un doublé avec le possible succès de Clara Brugada, candidate à la mairie de Mexico, tremplin vers un destin national.

En 2024, les hommes politiques mexicains n’ont pas disparu mais ils ont visiblement cédé le haut de l’affiche. « En 2018, quatre ans après l’inscription de la parité des candidatures dans la Constitution, le Congrès est devenu paritaire, et ça a changé la donne,estime Anabey Garcia Velasco, députée du PAN, principal parti de droite, depuis 2021, élue du Michoacan . En 2019, une nouvelle réforme a étendu l’objectif de la parité à tous les niveaux de pouvoir politique (État fédéral, États, etc.). L’émergence des femmes s’est fortement accélérée depuis, et le choix de deux candidates pour la présidence a encore renforcé cette dynamique. »

Car Claudia Sheinbaum, 61 ans, maire de Mexico de 2018 à 2023, et son adversaire Xochitl Galvez, 61 ans également, ex-sénatrice, ne sont pas des exceptions. La Chambre des députés, qui compte 50,2 % de femmes, contre moins du quart en 2006, est présidée par une femme, tout comme le Sénat, la Cour suprême ou encore le Tribunal électoral. Et le phénomène se reproduit désormais dans les États : neuf d’entre eux désignent leurs gouverneurs ce dimanche et dans deux cas – États de Guanajuato et de Morelos –, seules des candidates se présentent.

« Je crois qu’il y a un attrait pour les candidatures féminines », estime Alejandro Torres, jeune coordinateur des campagnes de Morena, la formation d’AMLO, en banlieue de Mexico. « En 2021, nous avions commandé un sondage, et si la majorité des personnes interrogées était indifférente, un quart d’entre elles disaient préférer être représentées par une femme. Seules 5 % souhaitaient un homme. » Car dans un pays marqué par la violence et la corruption, les femmes en politique sont porteuses de renouveau. « Il y a une forme de changement avec les femmes,estime Anabey Garcia Velasco . C’est incontestable, même si au début de la parité, les partis ont d’abord été chercher des femmes de candidats, des sœurs, des cousines, etc. Ça n’a pas toujours été une réussite ! »

Cette affirmation politique, soixante-dix ans après avoir voté pour la première fois en 1955, ne signifie pas que la vie soit simple pour les Mexicaines. C’est même plutôt l’inverse : c’est parce que leurs problèmes sont nombreux, et graves, que les femmes sont entrées en politique. « La Journée sans femmes, en 2020, pour protester contre les féminicides, a été un moment très fort,se souvient Anabey Garcia Velasco . Cette journée a joué un rôle central dans l’affirmation de notre pouvoir, et a réuni les femmes de droite et de gauche. »

Car il ne s’agit pas uniquement de féminisme. Le mot fait même bondir Lilly Téllez, en campagne sous la menace des cartels dans son État de Sonora. « Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas des femmes, mais de personnes courageuses et honnêtes», confie l’ancienne journaliste de TV Azteca, victime d’un attentat en 2000, quand son véhicule et celui de ses gardes du corps ont été visés par une vingtaine de balles. Sénatrice sous l’étiquette du Parti d’action national (PAN), qui soutient la candidature à la présidence de Xochitl Galvez, elle récuse le discours féministe mais se félicite que toutes les bonnes volontés puissent enfin trouver leur place au sein de la politique mexicaine. Même si les femmes peuvent aussi être victimes de leur succès. « Il peut arriver, localement, qu’une candidate soit sous la coupe d’un petit groupe contrôlé par un homme », déplore ainsi Carol Arriaga, membre du conseil national de Morena. Et certaines vieilles pratiques n’ont pas disparu, même au sein de Morena, explique celle qui fut, de 2015 à 2023, la secrétaire nationale aux femmes du parti. En 2021, par exemple, un prétendant au poste de gouverneur a été remplacé par sa fille après l’invalidation de la candidature par la justice…

Mais même si tout n’est pas parfait, la féminisation de la vie politique mexicaine n’est pas une illusion. Dimanche 2 juin, le nom d’une femme sortira des urnes pour prendre la tête du pays. Et gouverner avec l’aide de nombreuses autres élues.

La Croix, no. 42932
France, vendredi 31 mai 2024 727 mots, p. 9
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30 mai 2024 - La Croix (site web)

Fin de vie, la notion polémique des « soins d’accompagnement »

Antoine d’Abbundo

Pour justifier la substitution de la notion de « soins palliatifs » par celle de « soins d’accompagnement », la ministre Catherine Vautrin a brandi le « rapport Chauvin » comme caution.

Quatre médecins palliatifs, anciens membres de cette commission, contestent ses propos.

Les soins palliatifs sont-ils solubles dans les soins d’accompagnement ? Depuis lundi 27 mai, la question a été très débattue par les députés qui examinent le projet de loi sur la fin de vie. Elle resurgit aujourd’hui avec la « mise au point » d’un collectif de quatre médecins palliatifs qui vient contredire les propos tenus dans l’hémicycle par Catherine Vautrin, la ministre du travail, de la santé et des solidarités chargée du dossier.

Pour comprendre la controverse, il faut revenir à la lettre du projet de loi, notamment à son premier volet consacré à « renforcer les soins d’accompagnement ». Lors du passage en commission spéciale, lundi 13 mai, plusieurs des 71 membres de l’instance s’étaient étonnés de voir l’expression « soins d’accompagnement » remplacer celle, scientifique et communément utilisée, de « soins palliatifs ». « Personne n’est capable de dire ce qu’est un soin d’accompagnement », avait raillé le député LR Philippe Juvin, médecin de formation.

La ministre Catherine Vautrin avait alors invoqué le « rapport Chauvin », du nom du professeur de santé publique Franck Chauvin, qui a présidé le groupe d’experts chargé de réfléchir à un nouveau « modèle français des soins d’accompagnement ». « Cet élargissement des soins palliatifs aux soins d’accompagnement est le fruit de ce travail auquel participaient trois anciens présidents de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs(SFAP) », avait-elle rétorqué. Sans convaincre puisque, par amendement, la commission spéciale décidait de réintroduire, à côté des soins d’accompagnement, la notion de soins palliatifs.

La bataille sur les mots a resurgi dans l’hémicycle, lundi 27 mai. « Pourquoi persistez-vous à maintenir ce terme de soins d’accompagnement ? », interroge, soupçonneux, le député LR Patrick Hetzel. « Malgré mes efforts, je n’arrive pas à comprendre », souligne, ironique, le député communiste Pierre Dharréville. Visiblement agacée, la ministre Catherine Vautrin brandit à nouveau le rapport Chauvin. « Il a été rédigé par nombre de professeurs, dont des membres de la SFAP. On est avec les soins d’accompagnement dans une conception plus large que les soins palliatifs, qui sont des soins médicaux réservés à la toute fin de vie», soutient-elle.

S’ils n’ont pas été nommément cités, les docteurs Élisabeth Balladur, Gisèle Chvetzoff, Olivier Mermet et Bruno Richard se sont reconnus puisqu’ils sont membres de la SFAP et ont participé aux travaux de la commission Chauvin. « Mais la présentation de la ministre ne correspond pas à la réalité. Nous refusons de servir de caution à une évolution terminologique à laquelle nous n’adhérons pas », explique à La CroixOlivier Mermet, médecin généraliste, ancien président de la SFAP et copilote du cinquième plan de développement des soins palliatifs.

« Nous avons participé à la commission Chauvin avec le souci d’apporter notre expertise de terrain. Mais nous n’avons pas participé à la rédaction du rapport et nous avons oralement évoqué notre désaccord sur certains points. Notamment ce concept de soins d’accompagnement qui nous a été imposé », poursuit-il. Cette « mise au point », les quatre médecins l’avait déjà faite après les propos de Catherine Vautrin devant la commission spéciale. Leur texte, publié par Hospimedia, un média professionnel, était passé sous les radars. « Que la ministre ait repris le même faux argument dans l’hémicycle nous conduit à réagir plus fortement », insiste la docteure Gisèle Chvetzoff, oncologue au centre de lutte contre le cancer Léon-Bérard (Lyon).

« Pour nous, ce glissement sémantique est porteur de confusion. Il dénature les soins palliatifs en en donnant une définition inexacte, sans qu’on comprenne l’intention. S’agit-il de préparer les esprits à ce que l’aide à mourir inscrite au volet 2 du projet de loi devienne un soin d’accompagnement comme les autres ? », s’inquiète-t-elle. Un soupçon que la ministre a du mal à dissiper. Mercredi 29 mai, les députés ont d’ailleurs rappelé l’importance des « soins palliatifs » en adoptant, à une large majorité, un nouveau « droit opposable » qui doit garantir leur accès aux malades. Et ce contre l’avis du gouvernement.

La Croix, no. 42932
France, vendredi 31 mai 2024 101 mots, p. 10

Politique Le retour du député-maire ?

Le retour du cumul des mandats, supprimé en 2017, est préconisé dans le rapport sur la décentralisation présenté jeudi 30 mai à Emmanuel Macron par Éric Woerth. Il propose notamment de « permettre à tout parlementaire d’exercer le mandat de maire, d’adjoint au maire » ou de président d’intercommunalité. Dans ce document commandé par le chef de l’État, le député Renaissance de l’Oise suggère également de « réduire de 20 % le nombre de conseillers municipaux »et d’ « élire lors d’un même scrutin » les conseillers régionaux et départementaux.

sur la-croix.com

Un article détaillé

Le Figaro, no. 24811
Le Figaro, vendredi 31 mai 2024 822 mots, p. 9
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30 mai 2024 - Le Figaro (site web)

La souveraineté au coeur de la campagne européenne

Dans leurs programmes, aucun des principaux candidats ne fait l'impasse sur ce concept, sans pour autant en donner la même définition.

Gentilhomme, Célestine

C'était un « gros mot » que même ses plus irréductibles défenseurs n'osaient marteler, il y a trente ans. Mais en quelques mois, la souveraineté s'est imposée dans toutes les bouches des candidats aux élections européennes. Décliné à l'infini - écologie, immigration, énergie, défense, santé -, le concept est devenu l'un des totems de campagne : il apparaît dans tous les programmes des huit principales têtes de listes, et même à une quinzaine de reprises dans celui de François- Xavier Bellamy (LR) ou de Manon Aubry (LFI). «Celui qui n'en parlerait pas passerait pour un illuminé», plaisante un cadre du Rassemblement national.

Mais derrière ce mot-valise, synonyme d'une autonomie retrouvée, se cache en réalité un profond désaccord sur la définition qu'y accole chaque formation. D'un côté, ceux qui plaident pour une « souveraineté européenne » , en dehors des frontières nationales : les socialistes, les écologistes et les macronistes. Dans la majorité présidentielle, on tient à rappeler la paternité de l'expression, employée pour la première fois par Emmanuel Macron en septembre 2016, à l'occasion d'un sommet européen des réformistes. «L'idée est de dire que pour protéger notre souveraineté nationale, il faut une coopération européenne beaucoup plus forte au sens d'une Europe qui s'affirme dans le monde» , justifie Clément Beaune, ancien ministre délégué chargé de l'Europe. Ce qui passe notamment par une industrie commune de la défense, une filière européenne de l'énergie ou encore une relocalisation des entreprises dans les secteurs les plus critiques comme celui de la santé...

C'est à cette même échelle que se réfèrent les Verts et le Parti socialiste pour défendre l'accélération de la transition écologique. Autrement dit, créer des emplois européens en investissant massivement pour le climat. «On doit penser en Européen et non plus uniquement à l'échelon national», confirme l'entourage du chef de file des socialistes, Raphaël Glucksmann.

Manière aussi de couper l'herbe sous le pied du camp souverainiste, qui gagne du terrain électoral partout sur le Vieux Continent. «On a fait un beau coup politique. C'est une façon de dire que le mot ne doit pas être réservé aux souverainistes qui n'aiment pas l'Europe», savoure un stratège macroniste. Quitte à diluer le sens originel du concept, brandi notamment par Philippe Séguin dans son célèbre discours de Maastricht, le 5 mai 1992. «Les troupes d'Emmanuel Macron se mettent dans une grande difficulté: la souveraineté, ça ne se partage pas. On est souverain ou on ne l'est pas», tranche le député RN, Jean-Philippe Tanguy, reprenant les mots de l'ancien président de l'Assemblée nationale.

Car derrière l'expression macroniste, nombreux y voient surtout le faux nez du fédéralisme - une notion qui serait devenue trop lourde à porter. «Assumer d'être fédéral et donc de vouloir un approfondissement de l'Union européenne, c'est avouer que la France perd sa souveraineté», réplique Jean-Philippe Tanguy. En sixième position sur la liste Renaissance et eurodéputé sortant, l'ex-secrétaire d'État italien, Sandro Gozi, assume : « En France, le mot fait penser à un super État européen centralisé, qui transformerait le pays en Texas ou en Ohio. On parle plutôt d'Europe souveraine et démocratique, pour mieux faire ensemble. C'est une approche fondamentale du fédéralisme, mais sans le dire.»

De quoi rhabiller le vieux clivage entre fédéralistes et souverainistes. Dans le camp nationaliste comme à droite, on veut à l'inverse redonner davantage de pouvoir aux États membres, dont la souveraineté serait confisquée par les institutions européennes. Mieux protéger les frontières de l'Hexagone, accorder une priorité nationale aux entreprises tricolores dans les marchés publics ou encore réaffirmer la supériorité de la Constitution française sur les normes et juridictions européennes... Ce, sans pour autant claquer la porte des Vingt-Sept comme le réclame toujours une frange radicale du souverainisme (lire ci-dessous). « Le RN a abandonné le Frexit que prône encore Florian Philippot(ex-numéro deux de Marine Le Pen, NDLR) parce qu'il a compris que l'imaginaire français n'était pas l'imaginaire anglais», analyse le politologue Stéphane Rozès.

Il n'empêche, malgré ce rétropédalage, la famille proclamée du souverainisme revendique une « victoire culturelle » dans le débat européen. Une figure du RN s'en frotte les mains : «Plus les autres parlent de souveraineté, même en l'employant mal, moins ça renvoie le mot au nationalisme, ce qui pouvait autrefois nous isoler.»Il faut dire que les crises successives ont accéléré la conversion à des idées jusque-là périphériques. À l'image surtout de la pandémie de Covid-19, qui a levé le voile sur les dépendances françaises dans la production de masques, de médicaments comme de vaccins. « C'est à partir de ce moment-là qu'on s'est brutalement rendu compte que la France était en voie de relégation», remarque Julien Aubert, ancien député LR et tenant de l'aile souverainiste à droite. Depuis, plus personne n'ose faire l'impasse sur cette quête d'indépendance. «Les politiques ont compris que les peuples voulaient reprendre la main sur leur destin», professe Stéphane Rozès. C.G.

Le Monde
France, vendredi 31 mai 2024 935 mots, p. 7
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30 mai 2024 - Le Monde (site web)

L’organisation des élections européennes en Nouvelle-Calédonie, pavée d’incertitudes

Après les émeutes, les observateurs locaux estiment que le scrutin se déroulera de manière « dégradée ». Le législateur n’a rien prévu en cas d’incapacité de l’Etat à organiser le vote

Nathalie Segaunes

Les élections européennes pourront-elles se tenir en Nouvelle-Calédonie le 9 juin ? Les Néo-Calédoniens, dont la vie quotidienne est profondément perturbée, en doutent. Comment imaginer que des citoyens qui se déplacent difficilement et peinent à s’approvisionner aient la possibilité de se rendre aux urnes dans dix jours ?

Les élections devraient se tenir sur le Caillou, mais de manière « dégradée », juge-t-on sur place. « Aujourd’hui, elles sont organisables dans un certain nombre de bureaux de vote, mais pas partout » , a évalué, mercredi 29 mai, depuis Nouméa, Philippe Gomès, ancien député (Union des démocrates et indépendants) de Nouvelle-Calédonie (2012-2022), président de Calédonie ensemble (non indépendantiste).

Le scénario d’élections européennes empêchées dans une partie du territoire français aiguise la curiosité des juristes. « J’ai sondé un ancien du Conseil constitutionnel, on s’est retrouvés comme des poules devant une fourchette », raconte Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à l’université Paris-II Panthéon-Assas. Car le législateur n’a rien prévu en cas d’incapacité de l’Etat d’organiser le vote. « Pour pouvoir proclamer les résultats, le juge de l’élection a besoin des procès-verbaux de l’ensemble des bureaux de vote, relève le juriste. Que fait-il s’ils ne lui sont pas tous parvenus ? Il y a un vide juridique, le code électoral a prévu les fraudes et les erreurs, mais pas les crises. »

Jusqu’ici, dans des circonstances comparables, c’est le report qui a prévalu. Le 11 mars 1973, un cyclone s’était abattu sur l’île de La Réunion, empêchant la tenue du second tour des élections législatives. Le vote avait été reporté d’une semaine par le préfet. Le phénomène climatique « rendait inévitable qu’intervînt exceptionnellement une mesure de report du second tour », avait alors approuvé le Conseil constitutionnel, évoquant les « circonstances exceptionnelles de la nature ». En 2020, le second tour des élections municipales avait été reporté en France en raison de la pandémie de Covid-19.

Scrutin proportionnel

Mais quid des élections européennes, qui doivent se dérouler au même moment – sur une période de quatre jours, du jeudi au dimanche – dans les vingt-sept pays de l’Union européenne (UE) ? « Elles pourraient être reportées en Nouvelle-Calédonie, en raison des circonstances exceptionnelles, estime Benjamin Morel. Le juge de l’élection intégrerait les nouveaux résultats. » A condition, toutefois, que la proclamation des résultats définitifs intervienne avant la session inaugurale du Parlement européen, prévue le 16 juillet.

Préférant ne pas avoir à affronter la question juridiquement complexe et politiquement peu glorieuse du report, l’exécutif se démène pour que le scrutin puisse avoir lieu sur le Caillou dans dix jours. « On va faire ce qu’il faut pour que les élections européennes puissent se tenir en Nouvelle-Calédonie », assure au Mondele premier ministre, Gabriel Attal. La propagande officielle et les bulletins de vote devraient être imprimés dans l’Hexagone et acheminés par l’armée.

Si une partie des 297 bureaux de vote de Nouvelle-Calédonie ne pouvaient pas ouvrir – deux écoles ont été incendiées à Nouméa –, le risque d’une annulation du scrutin par le juge de l’élection est « infinitésimal », estime Romain Rambaud, professeur de droit public à l’université Grenoble-Alpes. Le Conseil d’Etat s’emploierait à vérifier si les circonstances ont eu une incidence sur le résultat du vote. Or, les 210 000 électeurs du Caillou pèsent peu face aux 48,8 millions d’électeurs de métropole et des autres départements ou territoires d’outre-mer.

Le Parlement européen sorti des urnes en juin comptera 720 élus, la France envoyant pour sa part 81 députés à Strasbourg. Avec une répartition des sièges au scrutin proportionnel à la plus forte moyenne, « il faut 600 000 voix pour obtenir un siège au Parlement européen, calcule Romain Rambaud. Cela signifie que même si les 210 000 électeurs de Nouvelle-Calédonie votaient tous, et pour la même liste, cela ne permettrait pas d’élire un seul député européen ».

Dans le pire des cas, souligne ce spécialiste du droit électoral, les incidents survenus en Nouvelle-Calédonie le jour du scrutin « n’auraient une incidence que s’il y avait un écart de voix très faible entre le candidat arrivé 81e et le 82e ». Pour cet expert, « il est donc impossible qu’un contentieux électoral aboutisse à l’annulation des élections européennes ».

Forte abstention

En avril 1988, l’élection présidentielle s’était déroulée sur fond de quasi-guerre civile en Nouvelle-Calédonie, entre indépendantistes et anti-indépendantistes. Les troubles avaient empêché l’ouverture de quatorze bureaux de vote au premier tour. Le Conseil constitutionnel avait jugé que ces « incidents » n’avaient « pas eu pour effet d’affecter la validité des suffrages » exprimés.

Les élections européennes sont, d’autant plus, traditionnellement marquées par une très forte abstention sur le Caillou : 80 % en 2019. La Nouvelle-Calédonie, qui a le statut de pays et territoire d’outre-mer, ne fait pas partie de l’UE – à laquelle elle est seulement « associée » – ni de la zone euro. Elle ne bénéficie que d’une modeste partie des fonds structurels européens et a envoyé jusqu’ici deux députés à Bruxelles, Dick Ukeiwé (1989-1994) et Maurice Ponga (2009-2019), tous deux issus de la droite anti-indépendantiste.

Pour toutes ces raisons, le scrutin du 9 juin a peu de chances de mobiliser les habitants de l’archipel. Le gouvernement a, en revanche, intérêt à démontrer qu’il est encore en mesure de remplir sa mission régalienne sur ce lointain territoire de la République.

Libération
vendredi 31 mai 2024 927 mots, p. 16

Expresso

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30 mai 2024 - Libération (site web)

En Israël, Benny Gantz se positionne pour l'après-Nétanyahou

Par Samuel Ravier- Regnat

L'histoire du jour

Le parti de l'ancien chef d'état-major a déposé jeudi une proposition de loi visant à dissoudre le Parlement et à fragiliser le Premier ministre, qui s'est exprimé dans la soirée dans un entretien fleuve à LCI pour justifier son action dans la bande de Gaza.

Contre Benyamin Nétanyahou, Benny Gantz passe à la vitesse supérieure. Le parti de l'ancien chef d'état-major, qui compte parmi les principaux opposants au Premier ministre israélien mais siège depuis octobre comme membre sans portefeuille du cabinet de guerre installé au nom de l'unité nationale, a déposé jeudi un projet de loi en faveur de la dissolution du Parlement et de la tenue d'élections anticipées. «Le 7 octobre a constitué un désastre qui nous oblige à restaurer la confiance du peuple et à mettre en place un gouvernement d'unité large et stable qui puisse diriger en toute sécurité face aux énormes défis en matière de sécurité, d'économie et de vie en société» en Israël, a expliqué une députée du Parti de l'unité nationale, la formation de Benny Gantz. Théoriquement, le texte n'a aucune chance d'être adopté, faute de majorité à la Knesset, le Parlement israélien. Pour Benny Gantz, il s'agit surtout de se positionner comme une alternative crédible et d'envoyer un signal de fermeté face aux errements humanitaires, militaires et stratégiques de Benyamin Nétanyahou. Le 19 mai, déjà, le dirigeant de centre droit avait lancé un ultimatum au Premier ministre : faute de l'élaboration avant le 8 juin d'un «plan d'action» stratégique qui porterait notamment sur l'après-guerre dans la bande de Gaza, il démissionnerait. «Les décisions essentielles pour assurer la victoire n'ont pas été prises.

Une petite minorité a pris le contrôle du commandement du navire d'Etat israélien et le dirige vers les rochers», avait-il alors assuré, sans obtenir d'inflexion dans la conduite de la guerre par son rival.

Passivité. Benny Gantz, qui bénéficiait au début de la guerre d'une stature morale d'u d'envergure, n'a cessé de perdre de la vitesse ces dernières semaines, affaibli par les critiques qui lui reprochent sa passivité à l'égard de Benyamin Nétanyahou. «Assez de conférences de presse, assez d'ultimatums vides de sens, partez», lui avait ainsi intimé mimai le chef de l'opposition centriste, Yaïr Lapid, à l'occasion d'une manifestation à Tel-Aviv pour la démission du Premier ministre. Mercredi, pour la première fois depuis plus d'un an, un son- dage commandé par la télévision Channel 12 a donné le chef du gouvernement vainqueur d'éventuelles élections législatives, devant son ancien ministre.

Ainsi le projet de loi de dissolution du Parlement permet-il à Benny Gantz de revenir sur le devant de la scène, au moment où la contestation par la rue de l'action de l'exécutif s'amplifie depuis la reprise des travaux à la Knesset, le 20 mai. Au moment, aussi, où la cohésion gouvernementale menace de se fracasser sur une décision de la Cour suprême, qui doit se prononcer le 2 juin sur l'exemption de service militaire jour des étudiants en écoles talmudiques, ultraorthodoxes, sujet de division parmi les partenaires de la coalition. «La dissolution du gouvernement d'union est une récompense pour Yahya Sin- war [le chef du Hamas à Gaza], une capitulation face aux pressions internationales et un coup fatal aux efforts visant à libérer nos otages», a déploré le Likoud, le parti de Benyamin Nétanyahou, après la présentation du projet de loi de dissolution. «Celui qui choisit de mettre fin au gouvernement au moment le plus difficile pour le pays est le Premier ministre Nétanyahou, qui, à maintes reprises, a choisi ses intérêts personnels au détriment de ceux du pays», ont immédiatement rétorqué les équipes de Benny Gantz.

«Tapis rouge». Pendant qu'en Israël, le gouvernement vacillait sous l'effet de cette nouvelle secousse, la chaîne française LCI diffusait une interview enregistrée à l'avance de Benyamin Nétanyahou, la première dans un média français depuis le 7 octobre. Un choix éditorial qui a provoqué

de vives réactions, notamment de La France insoumise (LFI) qui a appelé à une manifestation devant les locaux de la chaîne de télévision. «Comment osez-vous dérouler un tel tapis rouge à un génocidaire?» a demandé à LCI Manon Aubry, la tête de liste LFI pour les élections européennes. Dans l'interview, Nétanyahou justifie les actions de son armée dans la bande de Gaza depuis le début de la guerre. «Chaque fois que je vois un enfant ou une femme, ou un civil innocent mourir, pour nous, c'est une tragédie. Mais pour le Hamas, c'est une stratégie. Ils utilisent sciemment les civils comme des boucliers humains», s'est défendu Benyamin Nétanyahou lors de l'interview. Lui jure que son armée s'efforce de «minimiser les pertes civiles», quand bien même d'innombrables cibles civiles ont été frappées depuis le début du conflit, comme le camp de déplacés de Rafah en fin de semaine dernière. Cette attaque a suscité une nouvelle vague de condamnations de la communauté internationale, alors que le Premier ministre est lui-même visé par une demande de mandat d'arrêt émis par la Cour pénale internationale. Interrogé sur l'avenir de la bande de Gaza, Nétanyahou a affirmé sa préférence pour l'intervention d'une «force internationale» mais, en attendant que celle-ci se constitue, «c'est Israël qui sera responsable de la sécurité du territoire». «La question, c'est de s'assurer que le gouvernement qui va s'installer à Gaza ne soit pas une menace pour Israël», explique-t-il. Plus de 36 000 Palestiniens ont été tués dans l'enclave pa- lestinienne depuis le 7 octobre, selon le ministère de la

Santé à Gaza, contrôlé par le Hamas. ?

Benny Gantz, à Washington, le 4 mars. Photo J. Scott Applewhite. AP

Le Monde
Planète, vendredi 31 mai 2024 1173 mots, p. 12
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30 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Reportage

Dans la forêt-refuge d’un « électrohypersensible »

Philippe Tribaudeau a obtenu le droit de squatter une parcelle pour se protéger des ondes électromagnétiques

Hubert Prolongeau

Entrepierres (Alpes-de-Haute-Provence) - envoyé spécial - Pour le passant, « c’est un trou de verdure où chante une rivière » … Pour lui, c’est son seul horizon. Electrohypersensible (EHS), Philippe Tribaudeau, 63 ans, ne peut vivre que dans une zone où les ondes électromagnétiques ne passent pas. Depuis 2015, il est installé sur une parcelle de la forêt domaniale du Vançon, à Entrepierres, dans les Alpes-de-Haute-Provence. En ce jour ensoleillé de mai, cette prison en plein air prend presque des allures festives. Deux caravanes, une de jour, l’autre de nuit, des toilettes sèches, la rivière Vançon qui coule et, accroché à des fils, du linge qui sèche. Des membres de son collectif de soutien sont venus lui rendre visite.

Près de la cabane en bois que son père lui a construite, Lola, 7 ans, joue et dévore La Serpe d’or, un vieil Astérix. Sa mère, Laure Birgy, 38 ans, et Philippe se sont rencontrés lors d’une manifestation d’EHS, où elle accompagnait sa mère, Anne Cautain, elle aussi malade et réfugiée dans les écuries d’une maison forestière abandonnée. Aujourd’hui, Laure Birgy partage son temps entre le campement et l’appartement qu’elle loue à Sisteron pour offrir une autre vie à Lola, scolarisée dans la commune.

Tout ce petit monde célèbre une récente victoire : le 22 février, le tribunal de Digne-les-Bains a accordé à M. Tribaudeau le droit de rester sur cette parcelle contre la volonté de l’Office national des forêts (ONF), qui gère ce massif de 5 800 hectares. Si le juge a reconnu que le droit de propriété était bafoué, il a estimé que le droit à la santé lui était supérieur et que, tant que l’Etat ne trouvait pas à l’occupant illégitime un autre lieu où vivre, il ne pouvait le chasser. Dans un courrier du 28 février, l’avocat de M. Tribaudeau affirme : « Le juge estime que vous avez réussi à démontrer votre pathologie et que toute autre zone de résidence constituerait un risque pour votre santé (ce qui constitue implicitement une reconnaissance judiciaire de la pathologie). » Cette reconnaissance par la justice de la réalité de l’électrosensibilité est une première. Pour quelques heures, M. Tribaudeau peut s’échapper de son enclos. « Ma tête est comme un contenant. Je peux me remplir d’ondes jusqu’à un certain point, à condition de revenir ici pour me “vider”.Je tiens trois heures, quatre au maximum. Des fois, je me rate et en rentrant j’ai des douleurs terribles. » Le couple se débrouille en cumulant le RSA, la retraite de Philippe (1 070 euros) et l’aide du père de Laure.

Laisser des « zones blanches »

Dans une autre vie, Philippe Tribaudeau a beaucoup voyagé, fait du parapente, de la randonnée. Mais, en 2009, professeur de technologie près de Dijon, il ressent ses premières douleurs. « Tous les jours, dans ma classe, il y avait 24 écrans allumés. Je brûlais. »« Brûler », c’est le terme qu’emploient tous les EHS pour dépeindre la grande souffrance dans laquelle les plongent les ondes : picotements, maux de tête, nausées, inflammation du cerveau… Mis en retraite anticipée pour invalidité en 2012, à l’âge de 51 ans, Philippe Tribaudeau commence une vie d’errance à la recherche d’un lieu sans ondes.

Avant Vançon, il a séjourné illégalement dans la forêt de Saoû, puis dans une ferme de Boulc, les deux dans la Drôme. Depuis 2012, il est reconnu adulte handicapé par la Maison départementale des personnes handicapées. En 2015, le tribunal du contentieux de l’incapacité de Toulouse reconnaissait à son tour à une autre électrosensible le droit à une allocation adulte handicapé.

Le désespoir que suscite cette vie de reclus chez beaucoup d’EHS semble épargner « l’ermite du Vançon ». « Je me bats, et ça me maintient debout. » Depuis quinze ans, M. Tribaudeau milite à travers l’Association zones blanches, qu’il a fondée. Et martèle : « Les ondes sont toxiques pour tout le monde. Les EHS sont des cas extrêmes. Nous demandons que l’on laisse certaines zones blanches sur le territoire. » La préfecture des Alpes-de-Haute-Provence lui a d’ailleurs proposé de s’installer sur certaines d’entre elles, mais aucune ne s’est révélée suffisamment « pure » pour stopper ses symptômes.

Philippe Tribaudeau prend ces propositions de réinstallation pour une nouvelle reconnaissance de sa maladie, ce que tempère Marc Chappuis, le préfet des Alpes-de-Haute-Provence. « Je n’ai pas de raison de mettre en doute les déclarations de M. Tribaudeau, assure-t-il, et je souhaite la solution la plus humaine possible. Mais cette situation pénalise l’ONF et les habitants d’Entrepierres qui attendent la 4G. » Car l’expulsion n’est pas la seule menace qui plane : l’installation à Vilhosc, commune proche, d’une antenne-relais Free dans le cadre du plan New Deal mobile, qui vise à généraliser une couverture mobile de qualité, est prévue pour juin. « Nous avons différé le branchement plusieurs fois, mais cela ne pourra pas durer éternellement », prévient le préfet.

Un coup dur a frappé la communauté EHS le 29 novembre 2023 : la mort de la seule personnalité politique qui luttait à ses côtés, la députée européenne Michèle Rivasi. L’élue écologiste, dont les prises de position sur la vaccination avaient suscité des polémiques pendant la pandémie de Covid-19, était très impliquée dans un projet aujourd’hui abandonné de création d’une zone blanche à Durbon, en Hautes-Alpes.

« Prise en charge adaptée »

Une autre déconvenue a quelque peu douché la joie causée par l’arrêt de Digne-les-Bains : le tribunal administratif de Marseille a refusé en avril à M. Tribaudeau un relogement au titre du droit au logement opposable en arguant des doutes du monde médical. Si l’Organisation mondiale de la santé a reconnu en 2005 la « réalité » des souffrances des EHS, si l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail a fait de même dans un rapport de 2018, recommandant « une prise en charge adaptée »et estimant que 5 % de la population est concernée, les deux affirment qu’aucune « preuve expérimentale solide ne permet actuellement d’établir un lien de causalité entre l’exposition aux champs électromagnétiques et les symptômes décrits ».

Pour les EHS, qui s’appuient surtout sur les travaux controversés du cancérologue Dominique Belpomme, la victoire de Digne-les-Bains est une réponse à cette polémique. « J’ai l’impression que l’Etat est coincé entre deux logiques, poursuit Philippe Tribaudeau, continuer le plan New Deal mobile, mais ne pas se résoudre à condamner à mort un certain nombre de citoyens. Il ne nous reconnaît pas officiellement comme victimes, mais ne prend pas non plus de mesures radicales contre nous. »

Jusqu’à quand ? L’ONF a fait appel, et une nouvelle décision devrait être prononcée le 5 décembre. Et s’il fallait quitter le campement ? « Je ne le ferai pas tant qu’on ne me trouvera pas un autre lieu, promet Philippe Tribaudeau. S’il le faut, je mourrai ici. »

Le Figaro, no. 24811
Le Figaro, vendredi 31 mai 2024 1420 mots, p. 10
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30 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Jérôme Jaffré : « Le Rassemblement national avance comme un rouleau compresseur »

À l'approche du scrutin, le politologue souligne la double dimension d'un vote anti-Macron et du désir d'une autre Europe.

Conruyt, Claire

Jérôme Jaffré, directeur du Cecop (Centre d'études et de connaissances sur l'opinion publique) et chercheur associé au Cevipof, décrypte les rapports de force entre les principales forces politiques à dix jours des européennes.

LE FIGARO. - LE FIGARO. - Les sondages laissent présager un score très haut pour le Rassemblement national. S'il se confirme, que signifierait-il ?

JÉRÔME JAFFRÉ. -Dans cette élection, le RN avance comme un rouleau compresseur. Le 9 juin, trois éléments seront à examiner. D'abord, le RN passera-t-il la barre des 30 % alors qu'il n'a jamais été au-delà de 25 % ? Ensuite, l'écart qui le séparera du deuxième sera-t-il au moins du simple au double ? Enfin, sera-t-il à lui tout seul plus fort que les voix cumulées de toute la gauche ? Si ces données se confirment, le RN deviendra le parti dominant de notre système politique. Ce qui n'en fera pas forcément le vainqueur en 2027 puisqu'à la présidentielle, il faut au second tour monter jusqu'à plus de 50 % des voix.

LE FIGARO. - De quoi le vote RN est-il désormais le nom ?

Plusieurs interrogations demeurent. Voter RN, est-ce un outil de mécontentement voire de révolte contre le pouvoir et même tous les politiques ou est-ce un vote d'adhésion à ses valeurs et à son programme ? Est-ce un vote plutôt antieuropéen ou un moyen de pression sur l'UE pour l'obliger à changer ? Cela dit, si l'on regarde les intentions de vote par blocs, c'est presque un raz-de-marée : la droite extrême (RN, Reconquête et Patriotes) correspondait à 27,5 % des suffrages exprimés en 2019, 32,5 % lors de la dernière présidentielle et aujourd'hui, elle est cotée un peu au-dessus de 40 %. En parallèle, la droite modérée et la gauche stagnent. Et c'est le camp macroniste qui recule massivement : 25 % avec l'UDI en 2019, 28 % en 2022 et proche des 15 % aujourd'hui nous dit-on.

LE FIGARO. - Comment expliquer les difficultés de la liste macroniste ?

Disons carrément les choses : on a rarement vu une campagne aussi mal menée, en deux mots séparés. Comme d'avoir essayé de reproduire une campagne de second tour de présidentielle dans un scrutin à un tour à la proportionnelle - illustrée par la demande ahurissante et même répétée d'un débat Macron-Le Pen. Au surplus, le « en même temps » initial s'est transformé en des va-et-vient bien difficiles à suivre avec une droitisation marquée (assurance-chômage, loi immigration) et des mouvements en sens contraire (la loi sur la fin de vie, le quasi-appel au Conseil constitutionnel pour corriger la loi immigration). L'erreur, enfin, est de vouloir refaire le match proeuropéens versus antieuropéens de 2019 alors que les lignes ont bougé.

LE FIGARO. - C'est-à-dire ?

Les antieuropéens ne sont plus ceux d'hier, comme vient de le montrer la grande enquête de la Fondapol. Désormais, le RN s'affirme partisan d'une autre Europe plus proche des demandes des citoyens avec moins de normes, plus de frontières ou de protectionnisme. Face à cela, le renforcement de l'Europe prôné par Macron à la Sorbonne a paru beaucoup plus lointain. L'acceptation des traités de libre-échange, de nouveaux élargissements ou la possibilité d'envoyer des troupes au sol en Ukraine sont plus critiquées ou assez déstabilisants. Les macronistes n'ont pas su trouver un thème proeuropéen positif pour animer leur campagne.

LE FIGARO. - S'agit-il avant tout le 9 juin d'un vote anti-Macron ?

Cette dimension existe bien sûr mais elle ne suffit pas à expliquer la chute électorale. Car le niveau de popularité du président est à peu près le même qu'il y a cinq ans, tout comme le désir de sanction à l'égard du pouvoir. Et pourtant, on passe de près de 25 % à environ 15 % si l'on en croit les sondages ! Les Français sont moins antieuropéens et pourtant, ils veulent voter en majorité pour des listes critiques à l'égard de l'Union. Si l'on additionne le score annoncé de ces listes (la gauche extrême avec la droite extrême), c'est 53 % contre 37 % pour les listes proeuropéennes (PS, Écologistes et Renaissance). C'est la première fois dans les dix scrutins européens depuis 1979 que cela se produirait ! Un changement majeur qui s'explique, je pense, par le reproche d'une Europe sans vraies frontières d'où une immigration insuffisamment contrôlée, par la baisse du pouvoir d'achat due à l'inflation des deux dernières années et, enfin, par le mécontentement devant des normes et des contraintes toujours attribuées à une Commission cataloguée comme bureaucratique.

LE FIGARO. - Et Les Républicains dans tout cela ?

Ils restent apparemment dans les profondeurs alors que, choc pour eux, les macronistes chutent lourdement. C'est le RN qui s'envole. Au-delà des efforts de François-Xavier Bellamy, LR n'a plus de base sociologique installée : les scores réalisés dans leurs catégories traditionnelles (les retraités, les cadres supérieurs, les revenus aisés, et même les catholiques pratiquants) sont médiocres, allant au maximum à 10 % des suffrages exprimés. Le problème surtout, c'est que les Français ont beaucoup de mal à situer idéologiquement ce parti. Est-il vraiment proeuropéen ou dans une attitude critique ? Dans le 53/37 cité précédemment, il n'est finalement placé dans aucun camp. Est-il pour ou contre les traités de libre-échange, position de la droite ces dernières décennies ? Est-il pour ou contre la retraite à 65 ans ? Qui peut le dire désormais ?

LE FIGARO. - La poussée de Glusckmann est-elle de nature à refonder la gauche ?

Là aussi, trois éléments seront à examiner le 9 juin. Sera-t-il largement en tête de la gauche avec le double du score de LFI ? Passera-t-il la barre des 15 % et, cerise sur le gâteau, coiffera-t-il au poteau Valérie Hayer ? L'évidence aujourd'hui, c'est qu'il phagocyte le vote écologiste. En mariant un discours sur le climat au thème proeuropéen, il gêne aussi le déroulement de la campagne macroniste curieusement absente du premier thème. Des limites sont cependant là : pour le moment, Glucksmann ne parvient pas à élargir le total des voix de gauche qui reste autour de 30 % - son score assez bas des européennes 2019 comme du premier tour de la présidentielle. Il ne permet pas au vote socialiste de reconquérir fut-ce un peu de l'électorat populaire : il est à plus de 20 % chez les cadres supérieurs et près de 5 % chez les ouvriers. Finalement, le vote en sa faveur relève presque autant du bloc central que de la gauche.

LE FIGARO. - Et le reste de la gauche s'en trouve-t-il très affaibli ?

C'est le cas des écologistes alors même que la lutte contre le changement climatique reste très haute dans les préoccupations des électeurs, ce qui signifie que leur baisse est d'abord liée à ce qu'ils sont devenus plutôt qu'à ce qu'ils défendent. Quant aux Insoumis, leur problème est dans la démobilisation annoncée de leurs soutiens. D'où cette campagne de bruit et de fureur pour les réveiller. Leur vision est triple : oublier comme critère de référence le score de Mélenchon en 2022, se comparer à leurs 6 % de 2019 pour se proclamer en progrès, et célébrer l'élection comme députée européenne de Rima Hassan, septième sur leur liste, pour en faire un grand événement de la soirée électorale. C'est dire tout de même qu'on en a beaucoup rabattu sur l'objectif d'il y a deux ans qui voulait faire de Mélenchon le sauveur du pays.

LE FIGARO. - Quels lendemains politiques peut-on entrevoir pour le pouvoir et le RN après le 9 juin dans cette situation ?

Pour le pouvoir, la pire des choses serait d'ignorer totalement le vote des Français. Mais ce ne serait guère mieux de chercher tout de suite une entente avec Les Républicains. Cela ferait réunion des éclopés. Le plus logique serait d'aller vers un gouvernement Attal 2 faisant entrer ou sortir quelques personnalités, si possible marquantes, surtout dans le premier cas.

Pour le RN, le risque réside dans le triomphalisme. Sur ce plan, la demande d'une dissolution au soir du scrutin pourrait se retourner contre lui. Manque de conformité à la nature du scrutin, manque de respect pour le pouvoir propre d'un président de la République alors qu'on veut exercer la charge. Cela donnerait l'impression d'un parti qui veut bousculer les institutions. Le débat Attal-Bardella a aussi révélé les faiblesses, les lacunes et les contradictions du programme RN. Pas grave quand vous captez un vote de mécontentement. Une tout autre affaire pour 2027 quand il sera proposé au pays de l'appliquer.

Le Monde
France, vendredi 31 mai 2024 1492 mots, p. 10
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30 mai 2024 - Le Monde (site web)

Airbags défectueux : Citroën et DS mises en cause

Après plusieurs morts et blessés, des victimes pointent la responsabilité des marques, qui ont lancé un rappel

Robin Richardot

Ce matin du 16 mai 2023, Tristan Guérin avance doucement dans les embouteillages au Gosier, à la Guadeloupe. Il est à bord de sa Citroën C3, achetée à un voisin il y a peu. Elle est bien entretenue et a passé le contrôle technique sans problème un mois auparavant. La voiture devant lui freine, il ne le remarque pas. Le choc est léger à cette allure, mais la collision déclenche les airbags. Le coussin gonflable explose au visage du Guadeloupéen. Une pièce métallique traverse son œil et vient se loger dans son cerveau, selon l’enquête judiciaire. Le jeune homme de 26 ans meurt sur le coup.

Cela fait plusieurs années que les marques Citroën et DS Automobiles – séparées depuis 2014 –, appartenant au groupe Stellantis, ont lancé une campagne de rappel dans les territoires ultramarins, passée relativement inaperçue. Depuis un mois, cette campagne, plus médiatisée, concerne aussi la France métropolitaine. « Citroën vous demande de cesser immédiatement de conduire votre véhicule » en raison d’airbags pouvant « provoquer des blessures graves, voire mortelles », indique le courrier recommandé adressé début mai à plus de 180 000 propriétaires métropolitains de C3 et 65 000 de DS3, produites entre 2009 et 2019.

Selon la notice sur le site Rappel Conso, le problème est lié à une détérioration du gaz dans les coussins gonflables de la marque japonaise Takata, notamment à cause de la chaleur et de l’humidité. C’est pourquoi, après l’outre-mer, seul le sud du pays, à partir « d’une ligne Clermont-Ferrand - Lyon », est concerné par le rappel de véhicules.

Comme une mort par balle

L’affaire des « airbags meurtriers », comme les décrits Bruno Guérin, père de Tristan, dans une pétition en ligne, n’est pourtant pas nouvelle. En 2017, Takata a déposé le bilan après un important scandale mondial, notamment aux Etats-Unis. Plusieurs constructeurs comme Audi, Nissan, BMW ont eux aussi lancé des campagnes de rappel de leurs véhicules ces dernières années dans le monde. « Citroën sait depuis plusieurs années que le problème existe. Si onavait tiré les leçons du premier accident, il n’y en aurait pas eu d’autres », regrette Charles-Henri Coppet, avocat de victimes ou proches de victimes, dont la famille Guérin.

Dans une conférence commune en juin 2023, les procureurs de Basse-Terre et de Pointe-à-Pitre avaient évoqué onze accidents en Guadeloupe potentiellement liés aux airbags Takata, dont quatre mortels, depuis 2018. « Une information judiciaire est ouverte pour blessures et homicides involontaires avec cinq victimes (cinq accidents) qui pourraient être liées à des explosions d’airbags de Citroën », confirme au MondeCaroline Calbo, procureure au tribunal de Pointe-à-Pitre.

Deux jours avant l’accident de Tristan Guérin, une mère de famille de 44 ans était morte à Gourbeyre, le 14 mai 2023. Les premiers éléments de l’enquête font penser à une mort par balle. « L’autopsie a permis de révéler que le décès résultait de la projection d’un élément métallique de l’airbag conducteur en direction de la tête de la victime, l’airbag s’étant déclenché sans choc préalable », indique Xavier Sicot, procureur à Basse-Terre, dont le parquet a lui aussi ouvert une information judiciaire.

Les cas s’accumulent en outre-mer. Le 10 décembre 2020, Carole Mathurin, 38 ans, meurt au volant de sa C3 après un léger choc à un rond-point à Matoury, en Guyane. Une information judiciaire contre X pour homicide involontaire a été ouverte, confirme le parquet de Cayenne. Le 20 septembre 2021, Emmanuelle Sauger, 39 ans, meurt à La Réunion dans sa DS3. Le 30 novembre 2022, sur la même île, Pascal Amemoutou a la mâchoire fracturée après l’explosion de l’airbag de sa C3. Dans les territoires ultramarins, les premiers rappels de véhicules Citroën datent pourtant de septembre 2020. Mais les campagnes sont jugées trop confidentielles par les victimes. « On n’était pas au courant. Quand vous avez un yaourt avec une bactérie, c’est le branle-bas de combat dans tous les journaux et à la télé. Et là, quasiment rien », dénonce Bruno Guérin.

« Rien n’a été fait de façon concrète pour s’assurer du retrait de milliers de véhicules équipés de ces équipements dangereux et circulant toujours », dénonce Pascal Amemoutou dans sa plainte déposée en mars 2023, reprochant au concessionnaire Citroën local de s’être « contenté d’adresser des courriers […] sans s’assurer de la bonne mise en œuvre de leurs prescriptions » auprès du garage (fermé depuis) qui lui a loué sa C3. Selon sa plainte, l’établissement avait été informé six mois avant son accident de la dangerosité de la situation.

« Il n’y a pas eu de retard dans l’action, se défend le groupe Stellantis, interrogé par Le Monde. Une première campagne de rappel pour la France d’outre-mer a été lancée mi-2020, à la suite d’un suivi attentif de la situation, en contact permanent avec les autorités locales. Plusieurs communications aux clients ont été émises depuis 2020, y compris des lettres, de la publicité, des communiqués de presse et même des appels téléphoniques aux clients/dépositaires. »

Par ailleurs, le groupe, pour lequel « la sécurité des clients est une priorité absolue », explique la chronologie des rappels : « Nous procédons à une approche échelonnée en fonction du risque associé aux zones géographiques, à la durée de service et aux conditions climatiques. Les coussins gonflables jugés les plus à risque sont remplacés avant les autres, en accord avec les autorités françaises et étrangères. »

Courriers trop tardifs

Plusieurs cas auraient pu pourtant être évités, insistent certaines familles de victimes. Comme pour Tristan Guérin, la C3 de Carole Mathurin avait passé un contrôle technique quelques mois avant sa mort. « Le fonctionnement de l’airbag n’a jamais été contrôlé puisque en soi aucun voyant n’indiquait un problème. Et le garage n’a pas pris la peine de vérifier si ce véhicule faisait l’objet d’un rappel », retrace son père, retraité en Normandie.

Au fil des ans, les courriers sont plus alarmistes, appelant à une « immobilisation immédiate » du véhicule, mais il est parfois trop tard. Les lettres de Citroën sont une seconde violence pour des proches de victimes. « IMPORTANT cette lettre concerne votre SÉCURITÉ », est titrée la missive envoyée à Mme Mathurin huit mois après sa mort. A La Réunion, la famille d’Emmanuelle Sauger a reçu le même courrier un an après le drame. Les victimes blesséesou proches de victimes décédées désespèrent de voir des enquêtes s’éterniser sans avancées majeures. « On attend que Citroën arrête de mettre la vie des gens en danger, qu’ils prennent leurs responsabilités », témoigne Raissa Lancrerot, 36 ans, en arrêt de travail et défigurée depuis son accident du 24 octobre 2021 à la Guadeloupe.

En mai 2024, Bruno Guérin a lancé l’Association de défense des victimes d’airbag, pour essayer de réunir des témoignages. Les victimes dénoncent une « minimisation » de ce « scandale » car il touche les territoires ultramarins. « On a l’impression d’une indignation à deux vitesses », défend Karine Lebon, députée Gauche démocrate et républicaine – Nupes à La Réunion. En avril 2023, elle avait adressé une question sur le sujet à Clément Beaune, alors ministre des transports. « Les véhicules concernés par le rappel sont des véhicules immatriculés il y a plusieurs années, qui ont pu changer plusieurs fois de propriétaires, parfois de pays.[…] Par ailleurs, les propriétaires ne semblent pas enclins à faire réaliser les travaux nécessaires sur leurs véhicules et ne donnent pas suite au courrier reçu », avait répondu le ministre.

Dans l’Hexagone, la campagne médiatisée de rappel lancée en mai semble elle aussi compliquée. Plusieurs propriétaires de C3 et DS3 font état de délais trop importants pour le changement d’airbag et d’absence de véhicules de remplacement. Selon le ministère des transports, « le constructeur a informé le service de surveillance du marché des véhicules et des moteurs (SSMVM) le 1er septembre 2023 de sa volonté de lancer un rappel massif en Europe en janvier 2024 en priorisant les véhicules les plus sensibles au regard de leur âge et des conditions climatiques ». Entre-temps, le 18 novembre 2023, un homme de 51 ans est mort dans Hautes-Pyrénées au volant d’une C3. Bérengère Prud’homme, procureure de Tarbes, confirme une enquête en cours à la suite du décès dans ce véhicule « équipé d’un airbag Takata, qui est en lien avec l’accident ». « Nous sommes dans l’attente de vérifications et envisageons d’ouvrir une information judiciaire compte tenu des potentielles multiples responsabilités ».

Selon le ministère, « à la suite de l’accident survenu dans les Hautes-Pyrénées », le SSMVM a demandé au constructeur le 4 décembre 2023 de lancer une campagne de rappel à la fin du mois, qui aura lieu dans une indifférence quasi générale. Ce n’est qu’en mai 2024 que le groupe mettra en place des mesures plus restrictives, appelant par courrier les propriétaires à cesser d’utiliser leur véhicule.

Le Figaro, no. 24811
Le Figaro, vendredi 31 mai 2024 626 mots, p. 10

Décentralisation : Woerth propose des ajustements mais pas de big bang

L'ancien ministre a été reçu jeudi par Emmanuel Macron pour présenter son rapport touffu sur l'organisation du millefeuille territorial.

Hausalter, Louis

Il a officiellement rendu ses travaux le 3 mai, mais c'est jeudi qu'Éric Woerth a été reçu par Emmanuel Macron pour évoquer son rapport sur a décentralisation. Le président de la République l'avait commandé il y a six mois au député Renaissance, ex-ministre de Nicolas Sarkozy. Ce document touffu et technique, consultable en intégralité sur lefigaro.fr, ne formule pas moins de 51 propositions pour «rétablir la confiance» entre l'État et les collectivités.

Mais pas de big bang à attendre dans le très décrié millefeuille territorial. Alors qu'Emmanuel Macron avait exprimé dans sa lettre de mission sa volonté de «réduire le nombre de strates décentralisées» , Éric Woerth écarte cette piste, la rangeant au nombre des «idées reçues». Et préconise plutôt une réorganisation dans le maquis des compétences de chaque échelon. «J'ai accepté cette mission sous réserve qu'il n'y ait pas de suppression de strate, explique-t-il. Ce serait une fausse novation, la meilleure façon de ne rien réformer. En revanche, je ne suis pas contre des fusions. On peut créer des communes nouvelles à droit constant.»

Du côté des régions, pas question de revenir sur la réforme de François Hollande. Éric Woerth écarte la demande insistante de l'Alsace de sortir du Grand Est et suggère simplement d' «étudier la possibilité de transférer ou déléguer de nouvelles compétences» à la collectivité européenne d'Alsace créée en 2021.

Il approuve, en revanche, le retour du «conseiller territorial»promis par Emmanuel Macron lors de sa campagne de 2022. Une réforme effectuée par Nicolas Sarkozy mais mise à la poubelle par François Hollande avant même d'avoir vu le jour. Ainsi, la moitié des conseillers départementaux siégeraient aussi dans les conseils régionaux, et tous seraient donc élus au cours d'un même scrutin. Éric Woerth propose aussi le retour du cumul entre des mandats de parlementaire et de maire, adjoint au maire ou président d'intercommunalité, «sans limite de seuil de population».Tout comme la revalorisation des indemnités des maires de communes de moins de 20 000 habitants, couplée à la réduction de 20 % du nombre de conseillers municipaux, soit environ 100 000 élus en moins.

Un résultat trop complexe

L'ex-maire de Chantilly (Oise) suggère d'élire les conseillers de Paris, Lyon et Marseille au suffrage universel direct, contrairement aux dispositions actuelles de la loi PLM, qu'Emmanuel Macron a dans le viseur. Il propose aussi de supprimer la Métropole du Grand Paris et de nationaliser le périphérique ceinturant la capitale, qui échapperait donc à la compétence de la mairie de Paris. S'agissant des ressources des collectivités, sujet de tensions récurrentes avec l'État, il préconise un «partage de l'impôt national» et un nouveau fléchage des recettes fiscales selon les différents échelons.

Cette riche liste de propositions trouvera-t-elle un aboutissement avant la fin du mandat d'Emmanuel Macron ? À l'Élysée, on en parle comme d' «une mise de jeu» et on envoie le dossier chez Gabriel Attal : «Il s'agit désormais, sous l'autorité du premier ministre, d'ouvrir un cycle de concertations avec les acteurs concernés pour aboutir rapidement à des choix clairs sur la clarification des compétences, le financement des collectivités et l'exercice des mandats locaux.»

Dans l'entourage du chef de l'État, où le rapport circulait depuis près d'un mois, certains se montrent déçus par un résultat trop complexe et manquant d'ambition à leurs yeux. On va faire autrement» ,grince déjà un proche. Éric Woerth veut croire, lui, que ses travaux ne termineront pas dans un tiroir : Il y a une vraie cohérence entre les différentes propositions. L'idée est que ça puisse servir de corps à un texte de loi. Le calendrier est pour l'instant inconnu. L.H.

Le Monde
France, vendredi 31 mai 2024 793 mots, p. 7
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25 mai 2024 - Le Monde (site web)

Aux Antilles, le soutien à la cause kanak

De nombreux militants indépendantistes locaux affichent leur solidarité contre l’exécutif

Jean-Michel Hauteville

Fort-de-France (Martinique) - correspondant - Que nos frères Kanak, si loin, si proches, sachent que nous sommes là, avec eux. » C’est avec ces mots que Fabien Canavy, secrétaire général du Mouvement de décolonisation et d’émancipation sociale (MDES), a introduit, mercredi 22 mai, un webinaire organisé conjointement par ce parti indépendantiste guyanais et par l’Union des travailleurs guyanais, un syndicat proche de la Confédération générale du travail (CGT). Tout au long de cette rencontre de trois heures, diffusée en direct sur les réseaux sociaux, plusieurs intervenants se sont exprimés, en visioconférence : Dominique Fochi, secrétaire général de l’Union calédonienne, mais aussi les deux députés guyanais, Jean-Victor Castor et Davy Rimane, ainsi que plusieurs représentants martiniquais et guadeloupéens d’organisations indépendantistes locales.

« On a, face à nous, un Etat colonial. Nos pays n’ont jamais été décolonisés », fustige M. Castor, qui siège, comme M. Rimane, au sein du groupe Gauche démocrate et républicaine à l’Assemblée nationale. Selon cet élu du MDES, les militants guyanais et antillais ont « beaucoup d’enseignements à tirer » de l’attitude des autorités françaises en Nouvelle-Calédonie. Francis Carole, conseiller territorial d’opposition à l’Assemblée de Martinique et figure de la mouvance indépendantiste locale, dénonce une stratégie gouvernementale visant à « marginaliser encore plus le peuple autochtone de Kanaky et à parachever la colonisation de peuplement ».

Mais aux Antilles et en Guyane, l’hostilité à la politique menée par le gouvernement sur le Caillou n’est pas l’apanage des cercles indépendantistes. Le 19 mai, les présidents des collectivités territoriales de Guyane et de Martinique, Gabriel Serville et Serge Letchimy, la présidente de région de La Réunion, Huguette Bello, et le président du conseil départemental de la Guadeloupe, Guy Losbar, interpellaient l’exécutif dans une lettre ouverte.

« Nous, élus des outre-mer, demandons solennellement au gouvernement le retrait immédiat du projet de loi de réforme constitutionnelle visant à changer le corps électoral pour les élections en Nouvelle-Calédonie-Kanaky », écrivaient les quatre présidents ultramarins de gauche dans un texte également signé par le sénateur calédonien Robert Xowie ainsi que par une vingtaine de parlementaires guadeloupéens, martiniquais, saint-martinois, réunionnais et polynésiens. Dénonçant une « trahison de l’esprit et de la lettre des accords de Matignon et Nouméa », les signataires appellent à la « reprise d’un dialogue apaisé avec l’ensemble des parties prenantes ».

S’il reconnaît d’emblée que la Martinique et la Nouvelle-Calédonie ne partagent pas la même histoire coloniale, le député martiniquais (Socialistes et apparentés) Johnny Hajjar, qui a signé tardivement ce texte, établit des parallèles entre les deux territoires, qui ont en commun « une forme de domination-soumission et un risque d’embrasement ». Dans le cas des Antilles, ce risque résulte notamment des inégalités, des monopoles économiques, des « injustices », comme le scandale du chlordécone.

« Situation coloniale classique »

Par ailleurs, « les Kanak se battent pour ne pas disparaître, et on a le sentiment que le même phénomène risque d’arriver chez nous », martèle l’élu de la circonscription de Fort-de-France, qui déplore l’absence d’un « système protecteur des Martiniquais » face à l’arrivée, dans l’île, de « métropolitains dominants et dominateurs ». Pour ce proche de Serge Letchimy, l’impasse en Nouvelle-Calédonie est l’occasion de rappeler le souhait formulé par les élus martiniquais, réunis en congrès en 2023, d’obtenir pour l’île un « pouvoir normatif local autonome ».

Les élus antillais favorables à la démarche du gouvernement paraissent isolés. A la Guadeloupe, des voix se sont élevées pour critiquer le vote en faveur du dégel du corps électoral par deux des trois sénateurs guadeloupéens, Solanges Nadille et Dominique Théophile (tous deux Rassemblement des démocrates, progressistes et indépendants). Interrogé sur les raisons de son vote, ce dernier, qui était dans son département le jour de l’adoption du texte, explique avoir commis une « erreur de vigilance » en déléguant son pouvoir de vote, qui a été « exprimé avec la position majoritaire » de son groupe. « Je souhaite réaffirmer mon soutien au peuple calédonien », assure M. Théophile, qui appelle à la « suspension » de la réforme électorale et au report des élections provinciales.

Ce soutien appuyé des Antillais à la cause kanak ne surprend guère Fred Réno, professeur de sciences politiques à l’université des Antilles. Les Guadeloupéens ont « le sentiment d’être directement concernés » par ce qu’ils perçoivent comme « une situation coloniale classique », sur fond de rejet de la « culture politique d’assimilation » incarnée par la République, analyse l’universitaire. « L’engouement des Antillais pour la cause kanak est une fenêtre d’opportunité politique », poursuit M. Réno : en raison de sa « dimension fédératrice », cette crise néo-calédonienne pourrait « favoriser le regroupement des forces » indépendantistes à la Guadeloupe et « peser dans le débat » sur la question statutaire dans le département antillais.

l'Humanité
vendredi 31 mai 2024 637 mots, p. 26

Fin(s)

Pandore Donner la mort peut-il devenir un droit civique ? Question formulée autrement : accorder le droit de donner la mort constitue-t-il une rupture anthropologique majeure dans notre République, loin de renforcer le socle de notre société ou notre humanité ? Résumons : l'État doit-il être mêlé, d'une manière ou d'une autre, à la mort d'une personne ? Ceux qui ont connu la disparition d'un proche sur un lit d'hôpital savent que « pacifier le débat » sur la fin de vie, l'objectif affiché par Mac Macron II, n'a rien d'une évidence. Au départ, le nouveau projet de loi voulu par le prince-président tenait quelques « équilibres » dont il se revendiquait personnellement. Mais les députés de la commission spéciale ont adopté une version du texte allégée de certains garde-fous essentiels, remplaçant par exemple le critère du « pronostic vital engagé à court ou moyen terme » par une affection « en phase avancée ou terminale ». Cette disposition, adoptée contre l'avis du gouvernement, élargit le giron des patients éligibles. Décidément, tout ce qu'entreprend Mac Macron II lui échappe, comme s'il ouvrait des boîtes de Pandore et s'étonnait, après, des conséquences...

Hostilité Ainsi, que reste-t-il de l'injonction macronienne d'ouvrir « la possibilité de demander une aide à mourir sous certaines conditions strictes » ? Que subsisterait-il du « modèle français » d'éthique médicale, constaté lors du vote consensuel de la loi Claeys-Leonetti, en 2016 ? À l'époque, le texte était conforme à la devise républicaine, à savoir la liberté, mais aussi l'égalité et la fraternité, prenant en compte de manière exceptionnelle certaines demandes de fin de vie, en respectant le corps social et en insistant sur les soins palliatifs, signes de la solidarité de la nation avec les plus fragiles. Lundi 27 mai, dans l'Humanité, dans un échange de très haute valeur intellectuelle avec Mgr Vincent Jordy, vice-président de la Conférence des évêques de France (CEF), le député communiste des Bouches-du-Rhône Pierre Dharréville ne cachait pas son hostilité au texte et assumait sa « nage à contre-courant » à gauche. « Cette loi pourrait produire sa propre dynamique en induisant une forme d'incitation » au suicide pour les plus faibles, expliquait-il, redoutant qu' « on élargisse toujours plus les critères », allant même plus loin que les législations des Pays-Bas ou de la Belgique : plus de collégialité obligatoire, possibilité pour les proches de faire le geste létal, absence de pronostic vital engagé. Les digues sont-elles ouvertes ? Pierre Dharréville s'en inquiète et dénonce une loi « sous influence libérale », qui propose une vision de la « société », de la « République », de l' « humanité » dans laquelle il peine à se reconnaître. Tout comme d'autres personnalités de gauche qui ne taisent pas leur opposition : André Chassaigne, président du groupe communiste, ou encore l'écologiste Lisa Belluco et les socialistes Cécile Untermaier et Dominique Potier. Ce dernier affirme : « L'idée d'une mort "digne et choisie" est une fiction bourgeoise dont les milieux populaires seront les premières victimes. »

Injonction Le bloc-noteur s'était interrogé, en mars dernier : se poserait-on la question d'un nouveau texte législatif si les soins palliatifs étaient à la hauteur d'un pays comme la France ? En 2023, la Cour des comptes estimait que les besoins en soins palliatifs n'étaient assurés qu'à hauteur de 50 %, ce qui, de fait, a rendu inopérante la loi Claeys-Leonetti pour une fin de vie digne et apaisée. Jusqu'alors, la France avait toujours échappé à la demande d'assistance au suicide « par défaut », sans jamais faire porter sur les plus fragiles cette injonction sociale insupportable : ma vie vaut-elle la peine d'être vécue, puisque je suis un « poids » pour ma famille et la société ? Le texte actuel, dont le vote solennel est prévu le 11 juin prochain, ne « norme » pas les choses et installe donc un flou, où l'on peut mettre ce que l'on veut. Fruit d'une évolution qui découle de la proclamation de la liberté individuelle comme une liberté fondamentale, alors qu'elle doit toujours être tempérée par un esprit collectif, qui émet des normes. 

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 31 mai 2024 289 mots, p. AUJM4
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30 mai 2024 - Le Parisien (site web)
31 mai 2024 - Le Parisien

La bataille du périph Jamais les 35 km du

La bataille du périph

Jamais les 35 km du boulevard périphérique parisien n'auront été aussi disputés. Dans son rapport remis ce jeudi à Emmanuel Macron (qui l'avait missionné), le député Renaissance Éric Woerth propose de « nationaliser » le périph. L'ancien ministre de Nicolas Sarkozy considère que l'État doit gérer cet axe de circulation emprunté par 200 000 véhicules par jour. Il estime que c'est l'équivalent d'une autoroute. Or, il est aujourd'hui classé comme voie municipale de Paris.

Un statut qui va peser sur son destin. La maire de la capitale, Anne Hidalgo (PS), veut en effet transformer cette route en boulevard urbain paisible, au nom de la lutte contre la pollution atmosphérique et sonore. Dès la rentrée prochaine, elle veut y réduire la vitesse à 50 km/h et réserver une voie au covoiturage et au transport collectif. « Le périphérique n'est pas à vendre ! » tonne le sénateur PS Rémi Féraud.

Mesure « bobo » ou mutation nécessaire ? Elle n'est en tout cas pas du goût du gouvernement, ni des services de l'État. Un bras de fer est en cours, auquel participe Éric Woerth. Il n'est pas le seul. Le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez, vient de rappeler qu'il « peut imposer un certain nombre de prescriptions » de circulation et qu'il n'entend pas s'effacer.

La présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, est, elle aussi, arc-boutée contre un projet qui va engendrer selon elle une « marée d'embouteillages » et compliquer la vie de ceux qui n'ont pas de métro en bas de chez eux. « 80 % des usagers ne sont pas parisiens », pointe son entourage. Les détracteurs parviendront-ils à entraver ce projet ? L'issue de la bataille est loin d'être périphérique pour des millions de Franciliens.

Le Figaro, no. 24811
Le Figaro, vendredi 31 mai 2024 530 mots, p. 8

Ceta : le camouflet de l'Assemblée à l'exécutif

Bordas, Wally

Àdix jours des élections européennes, le gouvernement vient de subir un camouflet symbolique mais très politique à l'Assemblée. Ce jeudi, les députés ont adopté une proposition de résolution du groupe communiste qui reconnaît la « nécessité de poursuivre la discussion parlementaire » sur le traité de libre-échange Ceta et invite le gouvernement à « poursuivre la procédure de ratification ».

Un vote qui n'a pas de valeur contraignante, mais l'objectif du jour était tout autre pour les oppositions, qui souhaitaient envoyer aux Français deux messages. D'abord, en leur confirmant que le Parlement est majoritairement opposé à cet accord commercial entre l'Europe et le Canada. Ensuite, en leur indiquant que le gouvernement serait dans le « déni démocratique » , selon les mots du patron du groupe communiste, André Chassaigne, en refusant de soumettre la ratification de ce traité au Palais Bourbon.

En mars dernier, les sénateurs avaient déjà rejeté, par un très habile coup politique et dans une alliance allant des communistes aux Républicains, la ratification par la France de ce traité de libre-échange. Anticipant une manoeuvre similaire à l'Assemblée, le gouvernement avait alors décidé de ne pas transmettre le projet de loi de ratification au Palais Bourbon, le bloquant ainsi, jusqu'à nouvel ordre, à la Chambre haute.

C'est donc d'abord une critique de la pratique du pouvoir macroniste qui a été faite. « Le gouvernement a peur du Parlement » et effectue « un hold-up démocratique » en ne soumettant pas au vote ce texte, a dénoncé l'écologiste Marie Pochon. L'attaque la plus acerbe est venue des Républicains, qui ont dénoncé, par la voix de Pierre-Henri Dumont, la « pratique antidémocratique et antiparlementaire » de l'exécutif. « Vous élargissez le fossé de la défiance entre les Français et leurs représentants. De quelle république bananière pensez-vous avoir la charge ? », a-t-il dénoncé, enjoignant le gouvernement d' « arrêter de penser avoir raison seul contre tous ».

Les oppositions ont également livré un réquisitoire contre le traité de libre-échange Ceta, qu'elles ne souhaitent pas ratifier. Le communiste André Chassaigne a notamment cité « l'augmentation préoccupante de l'importation de combustibles fossiles, vrai désastre environnemental ». Avant que l'écologiste Marie Pochon ne dénonce la « libéralisation outrancière de notre système agricole » avant que le député RN Timothée Houssin n'estime que le Ceta est « un affaiblissement des intérêts des états face aux multinationales ».

« Spectacle désolant »

La majorité ne s'est pas opposée à cette résolution en s'abstenant. Mais le ministre du Commerce extérieur, Franck Riester, a dénoncé un « spectacle désolant de ceux qui mentent, manipulent les chiffres, jouent avec les angoisses de nos concitoyens et surfent sur les difficultés de nos agriculteurs ». « Je suis affligé de voir comment, de façon indécente, le rouge, le rose, le vert, le bleu et le bleu marine ont choisi de faire une alliance de circonstance contre nature, de faire passer les intérêts électoraux avant l'intérêt général », a-t-il tempêté, avant de défendre « un bon accord pour l'économie française ».

L'Assemblée avait validé cet accord de libre-échange d'une courte majorité en 2019, dans un tout autre contexte politique. Avant que le texte soit donc retoqué au Sénat il y a quelques semaines. Et qu'il soit, pour l'heure, bloqué entre les deux Chambres. Tout en s'appliquant de manière provisoire depuis 2017. W B

Le Figaro, no. 24811
Le Figaro, vendredi 31 mai 2024 633 mots, p. 8
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30 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Les électeurs proeuropéens, cibles du camp Macron en voie d'érosion

Boichot, Loris

Les électeurs proeuropéens, où sont passés les électeurs proeuropéens ? La coalition Macron ambitionne d'en convaincre le maximum lors des élections européennes, le 9 juin, mais son vivier s'assèche. Pour la première fois depuis que le scrutin européen a été créé en 1979, les partis historiquement favorables à la construction européenne (Parti socialiste, Les Républicains, Renaissance et Les Écologistes) pourraient rassembler une minorité d'électeurs.

Dans la dernière enquête Ifop-Fiducial pour Le Figaro et Sud Radio, ils sont crédités d'un total de 43,5 % d'intentions de vote. Cela représente une baisse d'environ quinze points en cinq ans, alors que la majorité présidentielle ne cesse de valoriser le récent bilan de l'Union européenne (vaccination anti-Covid, plan de relance économique...).

Ce décrochage pose problème à la candidate macroniste Valérie Hayer. Parvenir à s'imposer comme « le seul bulletin proeuropéen » , objectif fixé par ses stratèges, est déjà une gageure face à la concurrence de Raphaël Glucksmann (Parti socialiste-Place publique). Elle l'est plus encore si ce « bulletin proeuropéen » se révèle insaisissable. À moins de dix jours du scrutin, « on n'a pas encore réussi à « européaniser » la campagne » , reconnaît le député européen (Renaissance) Sandro Gozi : « On a encore la possibilité de le faire. On doit rappeler à l'électorat proeuropéen nos grandes victoires et nos grands engagements. »

Développement d'une « Europe de la défense » , plan de 1 000 milliards d'euros d'investissements, instauration d'un « bouclier commercial européen ». Dans leur programme, qu'ils distribuent sur les marchés et dans les boîtes aux lettres, les macronistes redoublent d'efforts pour envoyer des signaux à leur électorat.

« Une élection de survie »

Ils alertent aussi sur un scrutin historique, en dramatisant volontiers l'échéance, sur fond de guerre en Ukraine. « Ce n'est pas une élection politique, c'est une élection de survie » , a insisté mercredi le président du Mouvement démocrate (MoDem), François Bayrou, lors d'une réunion publique à Bizanos (Pyrénées-Atlantiques), aux côtés de Valérie Hayer.

Mais le succès de l'opération n'est pas garanti. Sur le terrain, plusieurs remarquent un manque d'allant des électeurs proeuropéens. « À force de s'habituer à l'Europe, on l'a prise pour un acquis, et non plus comme un combat permanent. Il faut qu'on le rappelle sans cesse » , explique la porte-parole du gouvernement, Prisca Thevenot.

« Les crises majeures et les réponses que l'Union européenne a apportées auraient dû développer un sentiment proeuropéen beaucoup plus fort, estime l'avocate Rachel-Flore Pardo, candidate à la 21e place sur la liste de Valérie Hayer. Ce n'est pas le cas, parce qu'on a parfois dû mal à distinguer ce qui vient de l'UE et ce qui vient d'ailleurs. À l'Union aussi d'être plus proche des citoyens proeuropéens. »

Dans les instituts de sondages, les spécialistes de l'opinion s'étonnent de l'affaiblissement des partis proeuropéens, alors qu'ils assistent dans le même temps à un soutien massif au projet européen : huit Français sur dix (79 %) s'y disent « globalement favorables » , selon un récent sondage Ipsos.

C'est que les lignes ont bougé. D'abord, le 9 juin, une partie des électeurs proeuropéens s'apprêtent à basculer dans l'abstention. Une façon, pour certains sympathisants macronistes, d'exprimer une « sanction » envers Emmanuel Macron, estime le directeur général « opinion » de l'Ifop, Frédéric Dabi. Ensuite, observent les sondeurs, une partie d'électeurs favorables à la construction européenne se rallient désormais à des partis eurosceptiques comme le RN, qui ne propose plus de sortir de l'Union européenne et de l'euro.

Selon un sondage Ifop-Fiducial pour Le Journal du dimanche, publié en juin 2023, 43 % des électeurs RN estiment que la France est plus forte grâce à son appartenance à l'Union européenne. «Est-ce que l'érosion des partis proeuropéens est une sorte de victoire culturelle des proeuropéens, s'interroge Frédéric Dabi, dans le sens où des partis historiquement eurosceptiques ont mis la pédale douce sur leur critique de l'UE?» Peut-être, mais pour le camp Macron, cela complique tout. L.B.

l'Humanité
vendredi 31 mai 2024 1251 mots, p. 12

Georgia Meloni, faiseuse de rois européens

Lina Sankari

Élections La présidente du Conseil italien a pour ambition de former le deuxième plus grand groupe au Parlement européen, pour reléguer la gauche dans l'opposition.

Fini les « scènes de carnaval ». L'expression est de Gianfranco Fini qui a consacré sa vie à rendre le « postfascisme » italien acceptable aux yeux de l'opinion publique. L'Italie, assure-t-il, ne verra plus jamais un député d'extrême droite brandir un noeud coulant en plein débat sur la corruption comme ce fut le cas en 1993. À 72 ans, Gianfranco Fini regarde son « oeuvre » avec l'exaltation d'une vocation de jeunesse finalement accomplie. Bien loin des outrances, il voit dans « le » président du Conseil italien - Giorgia Meloni assume le choix sémantique - le nouveau visage de l'extrême droite européenne. « Jamais Giorgia Meloni n'a dit : "Sortons de l'euro, l'Union européenne est une cage qui opprime le citoyen européen." Elle défend des positions bien différentes. Au fond, ce qu'elle reproche à l'Union européenne, c'est de s'occuper de "petites choses" comme la longueur des haricots, qui devraient relever des prérogatives nationales », raconte-t-il.

Lors du congrès Europa Viva 24 de l'internationale néonationaliste, qui s'est tenu à Madrid les 18 et 19 mai, Giorgia Meloni assume son intégration dans le jeu européen, son parti pris atlantiste et austéritaire. Elle se veut la garante d' « une vision conservatrice, mais sans radicalité. Elle ne veut pas quitter l'euro, elle ne veut pas saboter les institutions européennes, mais elle veut les changer de l'intérieur. L'immigration, l'environnement, les questions éthiques, la défense, les initiatives en Méditerranée vers l'Afrique sont les domaines où Meloni peut le plus influencer la prochaine majorité européenne », confirme à  l'Humanité Lorenzo Castellani, chercheur en histoire des institutions politiques à l'université Luiss Guido Carli de Rome.

Nulle trace aujourd'hui des critiques que portait Giorgia Meloni à l'encontre de l'UE dans son autobiographie. Pour elle, les institutions demeuraient « un terrain de jeu de technocrates banquiers qui se régalent sur le dos des peuples » dont elle critiquait le caractère « utopique et potentiellement tyrannique ». Les invectives ont cédé la place à des propositions de réforme des institutions et à une large influence, comme en atteste le dernier pacte asile et migration adopté au printemps.

Rn-Frères d'italie, vers une alliance teintée de concurrence ?

Maître à penser de la cheffe du gouvernement italien, il est pourtant un fait que Gianfranco Fini n'avait pas vu venir. Durant l'hiver 2023, il regrettait pour la revue Politique internationale : « Jamais Fratelli d'Italia ne s'est associé au Rassemblement national de Marine Le Pen et, très probablement, jamais il ne le fera. Leur alliance aurait permis de renforcer la représentation de l'extrême droite au Parlement européen. » À la veille des élections européennes qui se dérouleront du 6 au 9 juin, Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national (RN) à l'Assemblée nationale, invite pourtant Giorgia Meloni à s'associer afin de former un groupe de droite élargi au Parlement. Actuellement, le RN siège au sein du groupe Identité et Démocratie (ID) quand Frères d'Italie occupe le groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR), dont la présidente du Conseil italien est justement la dirigeante.

Le 26 mai, Marine Le Pen lançait cette invitation dans le Corriere della Sera : « C'est le moment de s'unir, ce serait vraiment utile. Si nous y parvenons, nous deviendrons le deuxième groupe du Parlement européen. Je pense que nous ne devrions pas laisser passer une telle occasion. » Giorgia Meloni s'est dite ouverte à une telle alliance. Les deux dirigeantes restent malgré tout en concurrence et la responsable italienne acceptera difficilement de partager le leadership tant que Marine Le Pen restera dans l'opposition en France. Les échanges d'amabilité n'ont d'ailleurs eu lieu que par presse interposée sans discussion directe. Selon Lorenzo Castellani, elles « sont déjà d'accord sur de nombreux points : l'immigration, l'environnement, les questions éthiques, la politique économique. Pour pousser plus avant cette entente, Marine Le Pen devra achever son virage atlantiste et pro-américain en politique étrangère et réduire sa charge eurosceptique. »

Outre l'influence qu'elles pourraient exercer sur l'agenda de l'UE grâce à une telle entente, un potentiel accord permettrait au RN de se rapprocher du courant dominant de la droite et de parachever sa normalisation en vue de la présidentielle de 2027. Autre objectif : reléguer définitivement la gauche dite « mondialiste et cosmopolite » dans les limbes. « Mon principal objectif est de construire une majorité alternative à celle qui a gouverné ces dernières années. Une majorité de centre droit - en d'autres termes - qui enverra la gauche dans l'opposition en Europe », insiste Giorgia Meloni. L'ensemble des nationalistes européens partage cette obsession pour la gauche qui utiliserait, selon la cheffe du gouvernement italien, « l'alibi de la défense de la nature pour permettre une atteinte à notre liberté » et effacerait « nos racines culturelles, à commencer par nos racines chrétiennes », quitte à entretenir les fausses informations sur la théorie du genre et la gestation pour autrui, reléguant les progressistes dans le camp de « l'obscurantisme ». La focalisation sur les questions identitaires permet un consensus qui reste encore à construire sur les questions géopolitiques.

De son côté, l'ancien premier ministre polonais nationaliste Mateusz Morawiecki, dont le parti Droit et Justice (PiS) siège au sein d'ECR, a également ouvert la porte à un rapprochement des extrêmes droites. Les spéculations autour d'un ralliement du Fidesz du premier ministre hongrois Viktor Orban à ECR après l'élection vont également bon train. Soumises aux potentiels désaccords post-électoraux, ces perspectives laissent également entière la question des ralliements des nationalistes tchèques et roumains de l'ECR qui refusent d'accueillir en leur sein des partis pro-russes comme le Fidesz. « L'unité de toutes les droites reste pour l'heure un slogan électoral. Giorgia Meloni sait que le maximum qu'elle puisse obtenir est l'entrée d'ECR dans la prochaine majorité à Bruxelles », précise Lorenzo Castellani.

meloni coche toutes les cases des conditions posées par L'exécutif européen

L'hyperprésidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, courtise ouvertement la dirigeante italienne depuis des mois. Elle a réitéré sa position lors du débat des candidats à la présidence de la Commission, ce 23 mai, comme si le laboratoire italien avait permis de préparer un processus continental de restructuration politique. Selon Ursula von der Leyen, l'alliance avec les nationalistes resterait conditionnée à leur pleine adhésion à l'UE, à l'État de droit, à l'Otan et au soutien à l'Ukraine. Giorgia Meloni coche aujourd'hui toutes les cases. Plus que Marine Le Pen qui fustigeait, à Madrid, « les promoteurs de l'Union européenne emmenés par le duo Macron-von der Leyen (qui) n'en ont jamais assez : ils veulent désormais amener notre continent à une quasi-fusion européenne, une marche forcée vers un super-État européen centralisé ». Ainsi, si l'héritière du clan Le Pen s'oppose radicalement à la réforme du droit de veto en Europe, Meloni y est favorable, considérant que la règle de l'unanimité est le symptôme d'une Europe en panne et en prise aux intérêts nationaux.

Pour être reconduite à son poste, la présidente de la Commission doit obtenir la confiance d'une majorité qualifiée des 27 chefs d'État et de gouvernement mais également d'une majorité absolue du Parlement européen. En ce sens, pour elle, « Meloni représente une opportunité », admet Lorenzo Castellani. « Nous nous concentrons sur le nom du président de la Commission européenne, mais le véritable défi est de construire une majorité différente de celle que nous avons vue ces cinq dernières années, qui est une majorité contre nature entre le Parti populaire européen et les socialistes », a soutenu la présidente du Conseil italien sur Canale 5, la chaîne fondée par son défunt prédécesseur Silvio Berlusconi. Comme un hommage au précurseur de l'union des droites en Europe.

Le Monde
Economie & Entreprise, vendredi 31 mai 2024 995 mots, p. 13
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30 mai 2024 - Le Monde (site web)

L’après-charbon : les salariés dans le flou

Les doutes s’accumulent autour de la conversion à la biomasse des centrales de Saint-Avold et de Cordemais

Adrien Pécout

Entre Paris et Bruxelles, sur le chemin des élections européennes du 9 juin, certains font un détour par la centrale à charbon de Saint-Avold (Moselle). Mercredi 29 mai, le site a reçu la visite de Marine Tondelier, secrétaire nationale d’Europe Ecologie-Les Verts. Le 24 mai, c’était François-Xavier Bellamy, tête de liste pour Les Républicains.

En les invitant, les organisations syndicales ont voulu alerter sur l’avenir menacé du site, en particulier pour l’après-charbon. A l’inverse, elles n’avaient pas convié Jordan Bardella (Rassemblement national), le 7 mai. Le candidat d’extrême droite était quand même venu, en marge d’un meeting dans la commune.

A Saint-Avold, comme à Cordemais (Loire-Atlantique), les salariés des deux dernières centrales à charbon de l’Hexagone s’inquiètent pour la reconversion de leur site industriel. Ils reprochent à l’Etat de les laisser dans le flou, plusieurs mois après la dernière annonce d’Emmanuel Macron. Depuis septembre 2023, le président de la République promet que les deux centrales seront « complètement »converties à la biomasse d’ici à 2027 une énergie renouvelable, par exemple à base de bois. Au début de son premier mandat, il avait fixéà… 2022 la fin du charbon, nocif pour le climat.

Comment concilier transition énergétique et préservation de l’emploi ? Pour l’un comme pour l’autre de ces sites, l’objectif paraît délicat. « Macron, la désillusion du charbon »: la banderole a été déployée lors d’une mobilisation, début mai, devant la préfecture de Moselle, à Metz. « Promesses envolées, réalités oubliées », était-il aussi écrit. Politiquement, le sujet commence à devenir fâcheux pour l’exécutif, malgré la part minime du charbon dans la production électrique du pays : à peine 0,16 % en 2023.

Ras-le-bol du personnel

Les projets de reconversion diffèrent, mais le ras-le-bol du personnel est le même. En janvier, un préavis de grève a été déposé pour les deux unités de Cordemais, qui réunissent 335 agents du groupe public EDF. Idem, depuis la fin avril, pour celle de Saint-Avold, où 120 personnes travaillent pour GazelEnergie, propriété du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky (ancien actionnaire indirect du Monde). Sans compter les sous-traitants. « Le gouvernement est toujours dans la com, avec des paroles et des paroles, mais maintenant, nous attendons des actes », insiste Thomas About, délégué syndical CFDT pour le site mosellan. Dans les deux centrales à charbon, des essais de conversion ont déjà incorporé des pellets de bois dans le combustible.

En Moselle, GazelEnergie envisage aussi et surtout la construction d’une nouvelle structure, dite Emil’Hy. Si cette unité de production d’hydrogène bas carbone voit le jour, elle permettra d’alimenter des clients industriels. « Les demandes d’autorisation environnementales seront déposées avant l’été, signifiant un degré de maturité technique du projet déjà très avancé », affirme l’entreprise. Une discussion commerciale est en cours pour un premier client potentiel, l’aciériste allemand SHS. Des consommateurs en France sont aussi recherchés.

A l’échelle européenne, Emil’Hy (dont le coût total est chiffré à 780 millions d’euros) postule pour le Fonds d’innovation. GazelEnergie déclare «[attendre]  désormais la confirmation écrite du soutien de l’Etat dans le cadre de cette procédure ».

Du côté de Cordemais, c’est la perspective de la conversion à la biomasse qui occupe le plus les esprits. Ce projet, dit Ecocombust, a une particularité : il est porté par les salariés d’EDF et en particulier par la CGT, depuis 2016 déjà. A l’inverse, les dirigeants du groupe public ont jusque-là été « les plus grands détracteurs », déplore le délégué syndical cégétiste Fabien Deschamps.

Le 17 avril, lors d’un rassemblement, plusieurs parlementaires ont marqué leur soutien au projet. Parmi eux, le sénateur communiste Fabien Gay, son homologue socialiste Karine Daniel ou le député « insoumis » Matthias Tavel. Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, a dénoncé « une situation ubuesque ». D’un côté, Emmanuel Macron promet une conversion à la biomasse. De l’autre, selon la dirigeante syndicale, la direction d’EDF – dont l’Etat est actionnaire unique – « fait tout son possible pour torpiller le projet ».

Nouveau partenaire

Depuis le début, la direction de l’entreprise met en avant le risque d’une exploitation non rentable, du fait du coût des pellets. Contacté, EDF répond au Mondequ’elle prévoit d’enfin « prendre une décision d’ici l’été 2024 », pour se lancer ou non. L’investissement de départ est estimé à 250 millions d’euros, dont 85 millions d’euros d’aides de l’Etat ou de la région. Après le désistement de Suez en 2021, un nouveau partenaire est apparu. La société Paprec entend construire une usine de fabrication de blacks pellets –combustible à base de déchets de bois, pour fournir la centrale en biomasse. A condition de trouver un accord sur le prix auquel elle vendra cette marchandise à EDF. Dans un arrêté, la préfecture de Loire-Atlantique a déjà autorisé une telle installation, fin février.

Selon l’entourage de la présidente de la région des Pays de la Loire, Christelle Morançais (Horizons), Ecocombust doit s’accompagner « d’autres options ». L’élue plaide pour l’implantation sur le site d’un mini-réacteur nucléaire. EDF n’a pas souhaité apporter de commentaire à ce sujet.

Le ministre délégué à l’industrie et à l’énergie, Roland Lescure, affirme qu’une revue de projets se poursuit. « La tentation pourrait sembler grande d’acheter la paix sociale de court terme et de se lancer dans un projet sans certitude de le voir aboutir, mais nous ne voulons pas nous précipiter », déclare-t-il au Monde, se disant en quête d’ « une solution robuste » d’un point de vue économique comme technologique. Valérie Hayer (Renaissance), la tête de liste du camp présidentiel pour les européennes, envisage, quant à elle, de répondre finalement oui à l’invitation des salariés de Saint-Avold, déclare son entourage. Mais seulement après le scrutin.

Le Monde
vendredi 31 mai 2024 38 mots, p. 1

Politique

A l’Assemblée, débat impossible sur le conflit Israël-Hamas

Le député Aymeric Caron (LFI) a projeté mercredi soir un film sur l’horreur de la situation à Gaza, sur fond de vives tensions au Palais-Bourbon

l'Humanité
vendredi 31 mai 2024 724 mots, p. 26

Où est le pluralisme ?

Jean-Claude Delanoue; Par Internet; Michel Haguet; Saint-Julien-en-Born (Landes); Yvon Quiniou; Par Internet; Janine Reichstadt; Par Internet; Nicolas Pluet; Par Internet

Deux poids, deux mesures

Ainsi Guillaume Meurice est lourdement sanctionné pour une blague (pas condamnée par la justice), mais Dominique Seux a pu déblatérer dans sa chronique du 22 mai sur France Inter sur les raisons de la grève « invraisemblable » des cheminots d'Île-de-France et dénigrer de façon complètement déplacée Bernard Thibault, ancien secrétaire général de la CGT, membre du Comité d'organisation des Jeux olympiques. Deux poids, deux mesures !

C'est avec intérêt que j'ai lu dans l'Humanité du 23 mai 2024 l'entretien avec Pierre Dharréville traitant de l'audiovisuel public. Quand le député dit qu'il ne faut pas idéaliser le service public je ne peux, moi l'auditeur fidèle de France Inter, qu'être d'accord avec son analyse. Pour imager ce propos, je ne citerais qu'un exemple. L'émission Questions politiques du dimanche diffusée sur France Inter. À ce jour (23 mai), depuis le 21 janvier, soit 17 émissions, on a pu entendre 10 macroniens (ministres, députés, commissaire européen...), 4 RN/Reconquête, 1 FI, 1 PS et 1 LR. Où est le pluralisme ?

L'interview publiée dans la rubrique « l'Humanité des débats » du 17 mai 2024 de Laélia Véron sur les transfuges de classe dans la littérature est vraiment excellente. (...) À chaque fois, le « transfuge » fait comme si son émancipation sociale était le signe d'une émancipation collective et qu'il la voulait radicalement, en en parlant par l'écriture littéraire. Or, ce n'est pas vraiment le cas. D'abord parce que la traduction politique de leur engagement revendiqué n'est pas à la hauteur de leur ambition proclamée : je n'ai entendu aucun s'engager publiquement en faveur du PCF, qui est pourtant le seul parti dont le projet est à la hauteur de cette ambition, j'ose le dire. Mais tout autant, je ne les ai pas vus affirmer clairement que leur itinéraire est plutôt de l'ordre de l'exception et que bien d'autres êtres humains (la majorité) demeurent enfermés dans leur origine de classe et aliénés par elle ! L'ennui dans tout cela est l'effet idéologique que cela produit : l'illusion d'une émancipation répandue dont le libéralisme économique, y compris celui de Macron, va nous faire croire que, finalement, il y contribue par ses « réformes »... lesquelles ont un effet contraire, que ce discours masque et entretient ! Merci donc à Laélia Véron pour cette lucidité critique.

Cherche-t-on à discréditer ce que représentent les écrits des transfuges de classe en y décelant la figure du mythe, de la mode, des schémas narratifs traditionnels faits de passages obligés sur la honte, la violence symbolique ? Il semble bien que ce soit le cas dans l'entretien avec Laélia Véron, où elle pense pouvoir identifier un paradoxe entre la « position affichée contre la méritocratie et les récits de parcours qui semblent correspondre à l'idée de méritocratie ». Réduire le parcours des transfuges à une affaire de mérite, c'est ne pas reconnaître qu'ils n'auraient pas pu accéder à la culture savante et au statut social qui est devenu le leur, sans une trajectoire fondée sur une réussite scolaire exigeante. Or, cela fut possible grâce au travail d'une école où des enseignants n'ont pas cru aux handicaps socioculturels dont on affuble les enfants des classes populaires. (...) « Peut-on dénoncer le système en mettant en scène une exception ? » demande l'autrice. Encore exceptionnels, les transfuges de classe n'échappent pas à la dénonciation du système, car ils montrent ce qui se joue tout au long d'un parcours fait de luttes au sein d'une société inégalitaire, imprégnée de contradictions de classe dont ils deviennent au passage des ethnologues. Loin du mythe ou de la mode, ils sont d'une singulière lucidité. Ils ne se répandent pas à droite, en répondant à une idéologie libérale comme il est dit dans l'entretien. Dans le cadre de la construction d'une école et d'une société démocratiques, les millions de transfuges potentiels peuvent tirer profit des témoignages de leurs aînés.

Les élections européennes auront lieu le 9 juin. Le Rassemblement national (RN) est haut dans les sondages. Mais combien d'électeurs connaissent vraiment ce que font les élus du RN ? Pour connaître son vrai projet, commençons par regarder ses votes dangereux à l'Assemblée nationale et au Parlement européen. Il y en a tant que nous en avons fait un feuilleton en neuf épisodes. Une version regroupant les informations est également disponible. Si vous voulez le diffuser, demandez-le à [email protected]

l'Humanité
vendredi 31 mai 2024 260 mots, p. 9

La loi d'interdiction des Pfas votée au Sénat

Astrid Jurmand

Un pas de plus contre les Pfas. La proposition de loi visant à interdire les « polluants éternels » a été adoptée par le Sénat, jeudi 30 mai, grâce à un large consensus parlementaire. Les députés avaient validé, en avril, ce texte initié par le député écologiste Nicolas Thierry. Au Sénat, il a été adopté en première lecture, sans modification substantielle de ses principales dispositions. La première est l'interdiction, à partir du 1er janvier 2026, de la fabrication, de l'importation et de la vente de tout produit cosmétique, produit de fart (pour les skis) ou produit textile d'habillement contenant des Pfas, à l'exception des vêtements de protection pour les professionnels de la sécurité. La deuxième est l'instauration d'une taxe visant les industriels dont les activités entraînent des rejets de Pfas, sur le principe du « pollueur-payeur ». Deux dispositions adoptées contre l'avis du gouvernement. Si le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, s'est senti obligé de saluer un texte « opérationnel et concret », il a aussi fait part de ses réserves. « Que la France puisse faire passer des messages là où il y a un consensus, c'est une chose, mais s'efforcer de construire un cadre qui reste européen est une nécessité », a-t-il alerté. Retirée de la loi lors de la discussion à l'Assemblée, l'interdiction des ustensiles de cuisine contenant des Pfas n'a pas été réintroduite, en dépit de plusieurs tentatives. Néanmoins, les débats ont permis de compléter le volet relatif à la transparence des contrôles de ces substances dans les eaux destinées à la consommation humaine.

Le Monde
Le Monde des Livres, vendredi 31 mai 2024 964 mots, p. LIV8
Aussi paru dans
30 mai 2024 - Le Monde (site web)

Chroniques Le feuilleton

L’autre Copi

Tiphaine Samoyault

Publié en Argentine en 2016 seulement, Lamento pour un ange, la première œuvre de Copi (né Raul Damonte Botana en 1939), est aussi l’unique pièce de théâtre qu’il ait écrite en espagnol. Copi a peu vécu en Argentine. Il a passé son enfance en France, en Uruguay et en Haïti, car son père, député antipéroniste, était régulièrement contraint à l’exil. Il n’a habité sa ville natale, Buenos Aires, que de 1955 à 1962, date à laquelle il s’installe pour le restant de ses jours à Paris. Il a donc écrit presque toute son œuvre en français, à l’exception d’un roman, La vida es un tango (La vie est un tango, traduit en 1979), et de cette pièce de théâtre. On sait par un compte rendu du journal Clarin de 1961 que la pièce a fait l’objet d’une lecture scénique au Teatro Sarmiento de Buenos Aires sous le titre Lamento para la Signora Lisca , et que le talent de cet auteur inconnu de 22 ans avait été salué. Puis elle a été plus ou moins oubliée.

Il faut dire que Lamento pour un ange ne ressemble pas beaucoup à ce que l’on connaît de l’œuvre de Copi, marquée par l’humour, le queer, la déstabilisation totale des registres et des catégories de genre. La pièce tient plus du réalisme psychologique, du théâtre des gouffres intérieurs, avec des personnages certes décalés, mais plus pathétiques que comiques. Dans la pension de Mme Lisca, qui y vit avec sa fille, Susana, s’installent des personnages tourmentés, désunis, des solitaires destinés à le rester. Comme le dit le professeur, « il est toujours trop tard. L’amour est difficile. Parfois, je crois entendre un cri au coin de la rue et je cours, et je ne trouve que l’écho de mon propre cri. C’est comme ça. Il y a une ville morte dans chaque cœur ».

L’action est dilatée, la conversation s’épuise, le rythme du texte est attentif aux silences, aux temps morts du discours. On pense à Tchekhov, pour La Mouette, bien sûr, mais aussi à La Sonate des spectres, de Strindberg, et à La Ménagerie de verre, de Tennessee Williams – qui font certainement partie des influences de ce très jeune écrivain –, à ce théâtre qui se tient sur la scène intérieure et montre les drames de l’incommunicabilité. Tout le monde est un peu fou, un peu désespéré, et ce que l’on entend est néanmoins très beau.

Si Copi s’est rendu célèbre en France, à la fois comme dessinateur de comics et de bandes dessinées, et comme auteur de pièces de théâtre et de romans, c’est qu’il a toujours fait de l’homosexualité le contraire d’un tabou. On se souvient peut-être du personnage de Libérett’, qu’il avait créé en 1979 pour le journal Libération, autoproclamé le « premier transsexuel de la bande dessinée », mais aussi de sa pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967), dans laquelle, à sa création, il jouait lui-même le personnage du travesti, ou encore de la publicité pour Perrier, en 1984, qui se terminait par l’exclamation « fou, non ? », dite par lui de façon vraiment jubilatoire.

Dans Lamento pour un ange, au contraire, l’homosexualité est, dans une société qui la considère comme une déviance, coupable, douloureuse, réprimée. Elle est à l’origine du drame qui se joue, de l’incompréhension des personnages entre eux, de leur séparation, et même de leur mort. Les personnages d’homosexuels, lorsqu’ils ne transmuent pas leur désir en tristesse (le professeur), se fracassent au contact de la réalité (Alfredo). Les femmes, qui semblent un temps de leur côté, les maintiennent finalement à la marge. Alfredo ne peut pas se battre, le monde ne vibre plus pour lui : « C’est ça que je n’arrive pas à comprendre. Il y avait en moi quelque chose de semblable à la mort, qui est apparu soudainement sur ma peau, et qui m’a consumé. »

L’édition française présente l’intérêt de proposer deux versions de l’acte III. Thibaud Croisy, auteur et metteur en scène, a longuement fréquenté les archives de Copi déposées à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine, où se trouvent les deux cahiers manuscrits sur lesquels Copi a écrit sa pièce. Plutôt que d’appuyer son édition sur la publication argentine, il choisit de nous faire entrer dans l’atelier du dramaturge, qui hésite entre deux façons de finir (la seconde, adoptée par l’édition argentine en 2016, plus disloquée, plus stupéfiante, étant sans doute aussi plus aboutie), excluant une scène parce qu’il la trouvait sans doute trop explicite ou parce qu’il en redistribue l’information autrement. Le livre donne ainsi à lire une pièce en même temps que le récit de son écriture, ce qui est passionnant.

On voit comment, dans un contexte, un pays, une langue, Copi met en scène la nécessité de sortir du silence pour ne pas devenir fou, ce qu’il fera l’année suivante, quittant l’Argentine et l’espagnol. Mais Lamento pour un ange annonce aussi l’esthétique queer qui sera la sienne et imposera la bizarrerie comme caractéristique de tous les êtres. Chacun trouve l’autre bizarre, et tous les personnages sont, à un moment ou à un autre, qualifiés de la sorte. L’adjectif revient sans cesse, et il traduit l’espagnol raro, qui signifie « atypique », « étrange », mais aussi « rare », rejoignant très exactement la définition du mot anglais queer.

l'Humanité
vendredi 31 mai 2024 805 mots, p. 4

« Il ne faut pas relâcher la pression »

Bérénice Paul

Près de 4 500 personnes se sont rassemblées à Paris en soutien à la Palestine, mercredi soir. Ce troisième rassemblement intervient trois jours après les bombardements qui ont frappé la ville de Rafah, tuant des dizaines de réfugiés palestiniens. Les manifestants dénoncent le « deux poids, deux mesures » du gouvernement français vis-à-vis de la population gazaouie.

Face au parvis de la gare Saint-Lazare, la rue de la Pépinière gronde du tumulte des jours de tempête. Des dizaines de manifestants se pressent sur le trottoir pour rejoindre la place Saint-Augustin, où une centaine de personnes sont déjà présentes. Les slogans fusent. « Rafah, Paris est avec toi ! » Pour la troisième soirée consécutive, près de 4 500 personnes, selon la préfecture de police, se sont rassemblées mercredi soir dans le centre de Paris pour protester contre les bombardements israéliens sur la bande de Gaza. Dans la foule, beaucoup de jeunes. Certains manifestent pour la première fois. C'est le cas d'Aline, 20 ans, en première année de licence de psychologie. « Je veux exprimer mon soutien au peuple gazaoui », confie la jeune fille, très critique vis-à-vis de l'inaction du gouvernement « Si c'était notre pays qui était dans la situation dans laquelle se trouve Gaza, je pense qu'il aurait agi depuis longtemps ! »

Des dizaines de pancartes et de drapeaux aux couleurs de la Palestine s'agitent dans les airs. Pour Yassine, 22 ans, étudiant en master de finance, c'est une première. « C'est horrible de voir des personnes mourir sous nos yeux et de ne rien faire ! » Et de dénoncer le « deux poids, deux mesures » de l'État depuis le 7 octobre 2023. « La France n'a pas hésité à apporter son soutien à l'Ukraine dès les premiers jours de la guerre. Or, une vie ukrainienne n'a pas plus de valeur qu'une vie palestinienne. » Un avis partagé par Maïssa, 22 ans, étudiante en ingénierie. « Tout le monde est d'accord pour boycotter la Russie lors des événements sportifs ou culturels. Mais si un sportif israélien décidait de boycotter les jeux Olympiques pour protester contre les massacres à Gaza, il serait taxé d'antisémite ! On voit bien qu'il y a une disproportion des standards humanitaires. En dépit de la déclaration de la Cour internationale de justice, qui a demandé à Israël de cesser ses attaques, rien n'y fait. Le massacre continue en toute impunité ! » La jeune femme dénonce l'hypocrisie du gouvernement vis-à-vis de la reconnaissance de l'État de Palestine, en particulier celle d'Emmanuel Macron. « Je ne suis pas surprise. La guerre dure depuis 1948. On n'attendait pas de lui qu'il fasse quelque chose. C'est juste une déclaration de politique ! »

L'attitude du président de la République est pointée jusque dans les slogans. « On est là, on est là, même si Macron ne veut pas. Pour l'honneur de la Palestine et tous ceux qu'on assassine ! » Le rythme du chant est repris par des klaxons de voitures, des applaudissements retentissent. Anna (1), 45 ans, militante au sein de l'association France Palestine, est de toutes les manifestations en soutien à la Palestine depuis octobre. « Rien n'a bougé depuis près de huit mois. On a atteint un stade de violence inimaginable. Ce n'est pas une guerre, c'est un massacre ! L'inertie des politiques en dit long. Ils ne semblent pas prendre la mesure de ce qu'il se passe. » Son amie Marie (1) voit dans le rassemblement un moyen de maintenir la pression sur le gouvernement. « Il ne faut pas relâcher la pression, dit-elle. Nous voulons montrer au gouvernement que la population est pour la reconnaissance de la Palestine. Il ne peut pas rester sourd à l'opinion des Français. »

« Un cessez-le-feu ! Quand ça ? Maintenant ! »

D'autres, à l'instar de Nadia, estiment qu'il faudrait imposer des sanctions. À 58 ans, cette cadre en entreprise milite pour la cause palestinienne depuis ses 17 ans. « Nous avons su imposer des sanctions économiques à la Russie. Pourquoi ne pas le faire pour l'Israël ? » s'interroge-t-elle. Autour, des milliers de manifestants scandent d'une seule voix : « Et qu'est-ce qu'on veut ? Un cessez-le-feu ! Quand ça ? Maintenant ! » Vêtu d'un immense drapeau palestinien, Moustafa, retraité de 67 ans, manifeste régulièrement : « Ce n'est pas possible de laisser un peuple se faire tuer avec la complicité des États-Unis, de la France ou de l'Allemagne. » Comme beaucoup, il critique l'attitude du gouvernement depuis le 7 octobre. « Un député qui agite un drapeau palestinien est sanctionné, mais quand c'est Gérard Larcher qui s'entoure d'un drapeau ukrainien, il est porté aux nues. C'est complètement fou... » Véronique, retraitée de 76 ans, a été convaincue par sa petite-fille Clarisse de participer au rassemblement. Cette sympathisante macroniste n'hésite pas à critiquer ouvertement l'attitude du président. « Je ne suis pas militante mais je pense qu'il faudrait qu'il reconnaisse la Palestine. C'est effrayant ce qu'il se passe. Nous devons arrêter ce massacre ! » Une minute de silence est organisée. Dans l'air, les dizaines de drapeaux palestiniens paraissent plus grands que jamais. 

Le Figaro, no. 24811
Le Figaro Économie, vendredi 31 mai 2024 801 mots, p. 26
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30 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Dette : les LR se préparent à hausser le ton lors des prochains débats budgétaires

de Guigné, Anne

La décision de Standard & Poor's (S&P) jouera davantage sur la tectonique politique que sur les marchés financiers. Les débats au sein de la commission d'enquête parlementaire sur la très forte croissance de la dette française depuis 2017 n'auront ainsi pas la même teneur après la publication de l'agence. Une dégradation donnerait une grande visibilité à leurs travaux, qui ont démarré la semaine dernière dans un climat serein. Avant de laisser la place aux politiques, hauts fonctionnaires et experts ont commencé à poser le cadre des finances publiques hexagonales.

Le groupe LR tenait à cette commission : il a utilisé son droit de tirage pour la créer. L'idée s'est imposée en avril dans la foulée de la publication par l'Insee d'un déficit public 2023 de 5,5 % du produit intérieur brut (PIB), bien supérieur aux 4,9 % annoncés quelques mois plus tôt par Bercy. Olivier Marleix, le chef de file des députés LR, avait alors accusé le gouvernement d'avoir « menti aux Français ». « La commission d'enquête visant à établir les raisons de la très forte croissance de la dette française depuis l'élection présidentielle de 2017 et ses conséquences sur le pouvoir d'achat des Français » est aussi une réponse des LR à la volonté de l'exécutif d'opérer par décret afin de rectifier le tir de son budget 2024.

Accusant le gouvernement d'avoir présenté à l'automne dernier un budget frappé « d'insincérité » , Éric Ciotti, le patron de LR avait réclamé, sans succès, à Gabriel Attal le passage par un budget rectificatif, qui aurait permis un débat parlementaire. Lors de la conférence de présentation de la commission, Olivier Marleix a donné le ton : «En quarante ans, on a constitué 2000milliards de dette; en l'espace de sept ans, le président de la République aura un bilan de 1 000milliards de dette supplémentaires. »

La présidence de la commission a été confiée à Philippe Juvin, qui se partageait ces derniers jours entre la loi sur la fin de vie et ses auditions financières. « Le rapport en lui-même ne contiendra pas de recommandations, précise le député des Hauts-de-Seine. Il sera structuré en deux parties: la première tentera de comprendre les racines de l'explosion de la dette, la seconde fera le lien avec le pouvoir d'achat des Français. Naturellement, les auditions nourriront ensuite des propositions que nous exposerons au fil du débat budgétaire. »

La menace de la motion de censure

La mention de ces futures propositions n'est pas neutre. Derrière, plane la menace d'une motion de censure : LR ne veut plus regarder passer les 49.3 sur les textes budgétaires. « La motion de censure est un instrument parmi d'autres, nuance toutefois Philippe Juvin . Nous la voterons sans état d'âme si nos propositions ne sont pas écoutées; mais ce qui m'intéresse avant tout, c'est que les Français aient une majorité. Or, si Renaissance veut se rapprocher des LR, les finances publiques seront un point dur. Nous ne pourrions pas, par exemple, signer sur un accord de gouvernement sans engagement sur des baisses des dépenses. »

Les députés prévoient de poursuivre les auditions jusqu'à la troisième semaine de septembre. Le rapport proprement dit sera ensuite remis à l'automne, en pleines joutes budgétaires. Comme le veut le règlement de l'Assemblée, il sera écrit par Mathieu Lefèvre, pilier de la majorité à la commission des finances. Les premières auditions ont vu défiler les hauts fonctionnaires en charge de la gestion de cette dette : Antoine Deruennes, le patron de l'Agence France Trésor et Jean-Louis Rey, le président de la Caisse d'amortissement de la dette sociale (Cades).

Le premier a démontré l'attrait des titres souverains français auprès des marchés. Le second est revenu sur la création de la Cades en 1996 par Alain Juppé, qui espérait souligner ainsi le caractère exceptionnel de la dette sociale. Las, la date de clôture de la Cades, initialement prévue pour 2009 a fini par être prolongée jusqu'en 2033. François Ecalle aura sans doute ensuite quelque peu contrarié les membres de la commission, qui entendaient se concentrer sur la période 2017-2024. Le fondateur du site Fipeco, spécialiste des finances publiques, a en effet relativisé la responsabilité d'Emmanuel Macron dans la dégradation des finances publiques, en rappelant le poids du passé.

Les auditions se poursuivaient ce jeudi avec le président de la commission des finances, Éric Coquerel, (LFI) qui a assuré que « la dette française n'était pas un problème». D'ici à fin septembre, les députés entendent recevoir encore Bruno Le Maire, tous les anciens ministres des comptes publics, dont Gabriel Attal, mais aussi des représentants de la Commission européenne, comme les dirigeants étrangers, notamment allemands, qui ont piloté avec succès des réformes de la sphère publique. Et peut-être même, Javier Milei, qui est attendu d'ici à quelques semaines en Espagne ! A. DE G.

Le Monde
France, jeudi 30 mai 2024 113 mots, p. 8

Un député LFI exclu pour avoir brandi un drapeau palestinien

Mardi 28 mai, le député La France insoumise (LFI) des Bouches-du-Rhône Sébastien Delogu a brandi un drapeau palestinien dans l’Hémicycle, alors que le ministre du commerce extérieur, Franck Riester, répondait à la députée Alma Dufour (Seine-Maritime, LFI) qui l’interpellait sur la situation à Rafah. La présidente (Renaissance) de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, a suspendu la séance et convoqué le bureau du Palais-Bourbon, qui a proposé d’imposer la sanction maximale au député, approuvée par un vote. M. Delogu a été exclu de l’Assemblée pour quinze jours et va être privé de la moitié de son indemnité parlementaire pendant deux mois.

Le Monde
France, jeudi 30 mai 2024 1631 mots, p. 9
Aussi paru dans
29 mai 2024 - Le Monde (site web)

Portrait

Marie Toussaint, une campagne « vent de face »

Enjeu climatique relégué au second plan, sondages en berne… la tête de liste d’EELV peine à s’imposer

Julie Carriat (à Paris) et Virginie Malingre

Bruxelles - bureau européen - Patience, courage, espoir, détermination… » Le mantra de la militante Tran To Nga, figure du combat contre l’« agent orange », arme chimique de la guerre du Vietnam, résonne sur une place de la République presque vide, samedi 25 mai, à Paris. A ses côtés, lors de ce rassemblement contre l’agrochimie, Marie Toussaint, tête de liste d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV) pour les élections européennes du 9 juin, acquiesce.

Au micro, elle reprend : « Patience mais pas trop quand même… courage, espoir, détermination. »Il en faut, pour mener une campagne marquée par l’adversité. A l’heure où, dans certains sondages, la liste frôle le seuil des 5 % des intentions de vote requis pour envoyer des députés à Strasbourg, certains à gauche tentent une vente à la découpe de l’électorat des Verts. La tête de liste de La France insoumise (LFI), Manon Aubry, a lancé, dimanche 26 mai, sur France 3, un « appel à tous les écologistes », en leur disant que « la manière la plus sûre d’envoyer des députés écolos au Parlement européen, c’est de voter pour[sa] liste ».

Marie Toussaint reconnaît vivre une campagne très « vent de face », marquée par les reculs politiques sur l’environnement, le passage au second plan de la question climatique, et des choix de campagne parfois étonnants, à commencer par son meeting de lancement, en décembre 2023, mettant en scène des danseuses de booty therapy, spécialisées dans le déhanché du bassin, jusqu’à une chorégraphieréalisée devant la tour de TotalEnergies à la Défense, en mars. Le pari d’une écologie « sensible », porté par une équipe volontairement éloignée des codes du monde politique, a peiné à surmonter les ricanements.

Mais la candidate dément toute surprise : « Certains pensaient qu’on referait Jadot 2019[Yannick Jadot, tête de liste des écologistes aux élections européennes de 2019] , je savais d’emblée que ce serait difficile, c’est pour ça que j’y suis allée », assume la juriste de 37 ans. Sur le papier, celle que tout le monde qualifie de « bonne élève » a tout pour porter le projet écologiste. Elle évoque ses parents volontaires pour ATD Quart Monde, l’adhésion aux Verts à 18 ans, puis « L’affaire du siècle », campagne lancée en 2018 qui a abouti à faire condamner l’Etat français pour inaction climatique en 2021.

Ses combats à la frontière du droit et de l’environnement, pour une justice environnementale qu’elle articule avec une exigence de justice sociale, la candidate les défend avec constance et une pugnacité croissante sur les plateaux. Lors d’une audition devant la CFDT, jeudi 23 mai, elle appelait à passer d’une « économie qui détruit » à une économie qui « répare » les écosystèmes et les injustices. « On n’est pas là pour emmerder le monde », poursuit-elle face aux attaques en « écologie punitive » venues de l’extrême droite.

Si son discours a parfois des accents environnementalistes, son programme combine dossiers sociaux et climatiques. En matière de taxation, par exemple, elle prône un « ISF[impôt de solidarité sur la fortune] climatique » pour les plus riches, des taxes sur les transactions financières, à mettre en regard avec une TVA réduite sur les produits vertueux fabriqués en Europe, et un « droit de veto social » conditionnant toute nouvelle réforme de l’Union européenne à son impact sur les plus modestes.

A qui veut parler Marie Toussaint ? « A toutes celles et ceux qui sont préoccupés par la nature et le climat », dit-elle. « Par la santé aussi, et aux pro-européens », ajoute-t-elle. Ces derniers jours, elle bataille contre les produits toxiques, au point de prêter le flanc à des accusations de complotisme en parlant, dans la même phrase, de cancers pédiatriques et d’ « empoisonnement massif de la part du gouvernement ». Elle précise avoir voulu parler de rapports tenus cachés par le gouvernement, notamment celui sur le traitement des eaux du groupe Nestlé. « Le gouvernement cache des rapports, c’est une réalité, c’est ça qui alimente le complotisme, pas moi », dit-elle.

Absence de rassemblement

Dans cette dernière ligne droite, les Verts disent aussi beaucoup qu’il n’y aura pas d’écologie sans les écologistes. « Raphaël Glucksmann[la tête de liste du Parti socialiste et de Place publique] , c’est une écologie sans contrainte réelle, qui ne dérange rien ni personne », assume-t-elle ainsi. Mais cela ne suffit manifestement pas à élargir un espace politique.

En coulisses, les Verts, jamais avares d’exégèses, rivalisent d’explications face à cette campagne difficile. Certains regrettent le manque de débat sur la stratégie… Prendre la tête d’une liste d’alliance avec LFI, comme le proposait son leader, Jean-Luc Mélenchon, s’allier avec les socialistes, comme le proposait leur premier secrétaire, Olivier Faure, les deux options étaient sur la table avant l’élaboration de la liste en juillet 2023. A l’époque, les Verts paraissaient encore comme des meneurs européens naturels à gauche. Les deux offres ont été rejetées sans cérémonie. Il n’y a pas eu d’alliance à gauche, et socialistes et « insoumis » ont repris leur duel favori, marginalisant les Verts. « Est-ce qu’on aurait réussi à le faire ? On ne le saura jamais », mesure aujourd’hui Marie Toussaint, qui n’était pas rétive à une liste avec les « insoumis ».

Quant aux profils pour mener cette liste d’ouverture, des rumeurs prêtaient un rôle possible à l’ancienne secrétaire nationale d’EELV Cécile Duflot, ainsi qu’à l’ancien numéro un de la CGT Philippe Martinez, autant de pistes qui n’ont finalement pas été explorées mais qui auraient assuré une certaine notoriété. Question alliances, « EELV a choisi de ne rien faire, de ne pas choisir, le parti le paie aujourd’hui, analyse Alexis Braud, ancien membre de la direction. En choisissant, le parti se scindait, ils ont préféré l’union du parti. » Les grandes figures des Verts, elles, ont été associées tardivement ; l’ancien député européen José Bové, qui a fini par apporter son soutien à Marie Toussaint, s’était affiché en janvier à un meeting de Raphaël Glucksmann.

Qui plus est, le choix de l’autonomie s’est doublé d’une absence de rassemblement de tous les partis écologistes. Les Verts ont rompu avec les régionalistes de Régions et Peuples solidaires, qui accompagnaient Yannick Jadot en 2019 – et qui se retrouvent désormais au côté du Parti radical de gauche de Guillaume Lacroix. Et le « pôle écologiste » laborieusement élaboré entre les élections municipales de 2020 et présidentielle de 2022 a vécu. Aucun accord n’a abouti, ni avec Génération.s, mouvement de Benoît Hamon, ni avec Génération Ecologie, celui de Delphine Batho, ni avec la galaxie des micropartis verts. A l’Assemblée nationale, au sein du groupe écologiste, les prises de distance avec le parti se multiplient, comme en témoignent le soutien du député du Val-d’Oise Aurélien Taché à la campagne de LFI, et le départ pour Génération.s de la députée des Hauts-de-Seine Francesca Pasquini.

Retour de bâton

Sur les rangs écologistes du Parlement européen, loin des affres de la vie interne du parti, on observe avec attention – et inquiétude – la campagne de Marie Toussaint, car les Français sont traditionnellement la deuxième délégation, derrière les Allemands, du groupe des Verts. A les voir s’enfoncer dans les sondages, certains imaginent le pire : leur disparition des bancs de l’hémicycle européen.

Partout les Verts savent qu’ils ne rééditeront pas la performance de 2019, quand, portés par les marches pour le climat et la percée de la militante écologiste suédoise Greta Thunberg auprès des jeunes, ils étaient arrivés – avec 72 élus, dont 12 Français et 25 Allemands – en quatrième position au Parlement européen, derrière les conservateurs du Parti populaire européen, les sociaux-démocrates et les libéraux de Renew. Après la crise énergétique, le retour de l’inflation, le ralentissement économique, ou la crise des agriculteurs, le pacte vert européen est largement critiqué et devrait leur valoir un sérieux retour de bâton dans les urnes.

Ailleurs qu’en France les Verts sont aussi à la peine, notamment en Belgique, en Allemagne, en Irlande ou en Autriche, où ils participent à des gouvernements de coalition. Les sondages les voient perdre des sièges à Strasbourg et être relégués au sixième rang, derrière les deux groupes des droites nationalistes et populistes.

Mais c’est dans l’Hexagone qu’ils pourraient enregistrer le plus fort recul. A titre de comparaison, outre-Rhin, ils sont encore crédités d’environ 15 % des intentions de vote (contre 20,5 % en 2019). « Il y a aussi des pays où le vote écologiste pourrait progresser, notamment en Croatie, en Hongrie, en Lituanie ou en Lettonie », ajoute Daniel Freund, eurodéputé Vert allemand. Dans ce contexte, il y a bien une spécificité française.

Pour certains de ses collègues à Strasbourg, Marie Toussaint, peu connue du grand public, à l’inverse de certains de ses prédécesseurs, comme Yannick Jadot, Daniel Cohn-Bendit, José Bové ou Eva Joly, en serait en partie responsable.La tête de liste d’EELV « doit chercher à toucher des électeurs au-delà desécolos. A ce niveau dans les sondages, on est dans le cercle des écolos », juge, pour sa part, le Belge Philippe Lamberts, coprésident du groupe Verts au Parlement européen. Pourtant, ajoute-t-il, face à la percée de l’extrême droite et aux menaces qui pèsent sur le pacte vert, les Verts, en France et ailleurs sur le Vieux Continent, « jouent le match de leur vie ».

« Ils auraient pu être dans la position de Glucksmann aujourd’hui s’ils avaient fait le boulot » , estime un eurodéputé Vert d’un pays du Nord, qui souhaite garder l’anonymat. A l’heure des doutes, il reste aux Verts français à espérer que l’écologie politique garde un socle suffisant pour envoyer des élus au Parlement européen.

Le Figaro, no. 24810
Le Figaro, jeudi 30 mai 2024 806 mots, p. 3

Politique

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29 mai 2024 - Le Figaro (site web)

La Macronie se prend les pieds dans la reconnaissance d'un État palestinien

Quinault-Maupoil, Tristan

Une nouvelle fois, le dossier palestinien met la majorité mal à l'aise. Dans la dernière ligne droite de la campagne des européennes, les macronistes auraient préféré éviter d'apparaître divisés. D'autant que l'attaque israélienne à Rafah (Gaza) choque l'opinion publique. C'était sans compter la relance du débat sur la reconnaissance de l'État palestinien. Récemment actée par plusieurs États européens (Espagne et Irlande ; ainsi que la Norvège en dehors de l'UE), la décision a fait florès jusqu'en France. D'abord par la voix de Jean-Yves Le Drian, qui n'est autre que le président du comité de soutien de Valérie Hayer, la chef de file de la majorité. Dès samedi dernier dans Le Parisien, l'ancien ministre des Affaires européennes a estimé que la reconnaissance de l'État palestinien est «devenue indispensable si l'on veut maintenir en vie la solution de deux États». Il a été rejoint lundi par l'eurodéputé Bernard Guetta, numéro deux de la liste, estimant sur Sud Radio qu'il fallait ainsi «obliger les dirigeants de ces deux peuples à se rasseoir à une table de négociations».

Lors d'un débat organisé le soir même entre les têtes de liste sur BFMTV, Valérie Hayer a pris le contre-pied de ses soutiens. «Les conditions ne sont pas réunies aujourd'hui. Demain l'Espagne, la Norvège vont reconnaître l'État de Palestine... Qui se réjouit? Le Hamas qui est un groupe terroriste armé», a-t-elle avancé, reprenant l'argument déjà exprimé par Israël. Tandis que des conseillers de l'exécutif fustigent en coulisses les expressions de Jean-Yves Le Drian et Bernard Guetta, incarnations de l'aile gauche de la macronie. «Ce n'était pas le moment» , relève l'un d'eux. «Ils cherchent à satisfaire leur base électorale. Qu'ils aillent donc chez Raphaël Glucksmann. Mais évidemment Guetta n'aurait sûrement pas été deuxième de liste», persifle-t-on dans un ministère, illustration de la cohabitation difficile entre les lignes de la majorité à l'approche de lourde défaite promise par les sondages. Des divergences qui rappellent les tensions apparues en macronie dans la foulée de l'attaque du Hamas, le 7 octobre, lorsque les déclarations très pro-israéliennes de la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, avaient été critiquées par des députés Renaissance réclamant plus de pondération. «Attention à ne pas nous acoquiner avec les influenceurs de M. Netanyahou», avait raillé le député Charles Sitzenstuhl.

En marge d'une réunion publique, mercredi à Paris, Aurore Bergé a confié au Figaroque «sur ces enjeux clés pour la voix de la France et notre action diplomatique, il n'y a qu'une voix qui peut exister». «La position de la France est claire: oui nous soutenons une solution politique à deux États. Oui nous souhaitons la reconnaissance de l'État palestinien», a insisté la ministre déléguée chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations qui considère qu'il faut la concrétiser à un moment plus propice.

C'est ce qu'a rappelé Emmanuel Macron mardi à l'issue de sa visite d'État en Allemagne. «Je ne ferai pas une reconnaissance d'émotion», a-t-il dit. «Il n'y a pas de tabou pour la France et je suis totalement prêt à reconnaître un État palestinien mais (...) je considère que cette reconnaissance doit arriver à un moment utile», a argué le président de la République, à la recherche d'un équilibre que son camp peine à trouver. Quant au chef du gouvernement, il a soigneusement contourné l'interpellation à l'Assemblée nationale de Cyrielle Chatelain, la présidente du groupe écologiste. Plutôt que de préciser la position du gouvernement, il a demandé à la gauche de se soucier davantage des otages israéliens toujours retenus à Gaza. «Réponse minable et politicienne», a rétorqué la députée qui venait justement de rappeler leur sort et sa condamnation des «terroristes du Hamas». Ajoutant : «Est-ce que vous allez reconnaître l'État Palestinien? A priori c'est non mais vous ne l'assumez pas», s'est insurgée Cyrielle Chatelain. Au Sénat mercredi, il a de nouveau été questionné par l'écologiste Guillaume Gontard : «Un génocide se passe sous nos yeux et vous regardez vos chaussures, agissez!» La reconnaissance d'un État palestinien «doit être utile (...) Après la reconnaissance unilatérale par certains pays européens, qu'est ce qui a changé le lendemain? Notre responsabilité, c'est de mettre ce sujet au service d'un accord global que nous recherchons » , venait lui répondre Gabriel Attal, alors que des cortèges propalestiniens plus fournis que d'habitude ont fait leur apparition dans l'Hexagone depuis l'attaque de Rafah.

Autour de Jean-Yves Le Drian, on s'étonne d'être pointé du doigt par des stratèges de la campagne, qui espéraient un engagement plus décisif et politique de l'ancien ministre. «N'a-t-on pas demandé à LeDrian de s'impliquer pour imposer les enjeux internationaux dans cette campagne?», le défend un de ses soutiens. Mais comme le remarque un cadre du parti Renaissance, «le conflit à Gaza, qui n'est pas un sujet européen, ne nous aide pas». T.Q.-M.

Libération
jeudi 30 mai 2024 1374 mots, p. 2,3,4,5

ÉVÉNEMENT EUROPÉENNES

Chez les Ecologistes français, «on ne sait pas où on va»

CHARLOTTE BELAÏCH

Coincée entre un PS en regain de forme et des insoumis solides, la liste de Marie Toussaint cherche sa voie. Au risque de passer sous la barre des 5 % et d'être privée d'eurodéputés.

Il y a deux ans, en scellant l'accord de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), Jean-Luc Mélenchon renouait avec son ancienne famille socialiste et dessinait le futur de la gauche. «Je ne veux pas tuer le PS, disait-il à son premier secrétaire, Olivier Faure. Nous sommes complémentaires.» Aux insoumis la gauche radicale, aux socialistes le centre gauche. «A terme, les deux forces, ce sera vous et nous, pariait le candidat à la présidentielle. Les communistes existeront tant qu'on le veut bien et les écolos, je les siphonnerai et vous prendrez le reste. L'écologie politique à elle seule ne se suffit pas.» L'alliance aujourd'hui éclatée, quatre listes se font face à gauche. Les socialistes ont repris des couleurs, rangés derrière

Raphaël Glucksmann, les insoumis consolident leur base et lancent, comme Manon Aubry dimanche sur France 3, un «appel à tous les écologistes», en leur disant que «la manière la plus sûre d'envoyer des députés écolos au Parlement européen, c'est de voter pour [sa] liste». Les écolos, eux, menacent d'être engloutis. Oscillant entre 5 et 7% selon les études, ils achèvent la campagne avec la peur de disparaître du Parlement européen. Et la «sûreté» du vote en leur faveur est la plus faible: 45% à peine selon le sondage de notre partenaire Viavoice (1).

En interne, on se repasse la même histoire pour se rassurer : il y a cinq ans, tous les sondages sous-estimaient Yannick Jadot, finalement en tête de la gauche avec plus de 13%. «On a toujours dit que la campagne durait trois semaines. Les gens ne sont pas encore dans l'élection, tout est encore très volatile, assuret-on au sein de la direction écolo. Le vrai grand débat, c'est le 4 juin [sur France 2, ndlr], c'est là que ça va se jouer.» Mais alors que le scrutin approche, certains admettent des doutes. «Valérie

Hayer [la tête de liste Renaissance] est vraiment mauvaise et Glucksmann a vraiment progressé. Si leurs courbes se croisent, ça peut nous siphonner», reconnaît un conseiller.

«DÉNIGREMENT» Quelles que soient les sensibilités, on s'accorde sur le fait que Marie Toussaint, la tête de liste, «ne démérite pas». Il reste bien le souvenir embarrassé des déhanchés du cours de «booty therapy», enseignés sur la scène de son premier meeting. Certains admettent aussi que l'eurodéputée, qui souffrait d'un manque de notoriété, semblait mal à l'aise lors de ses débuts médiatiques, trop sur la réserve dans la joute poli- tique. «Il fallait installer le match très vite avec Mélenchon, mais elle n'a pas voulu entrer dans la bataille», raconte un proche. Mais tout le monde salue aujourd'hui ses prestations lors des débats, son sérieux et sa maîtrise des dossiers européens. Les écolos jugent que c'est surtout le contexte qui joue contre eux. «En 2019, c'était à qui est le plus écolo», se souvient David Cormand. A l'époque, Suite page 4

Suite de la page 3 des milliers de jeunes défilaient dans les marches climat. Aujourd'hui, «plus personne ne veut parler de contrainte écolo», note le même. Alors que les prix grimpent, rares sont ceux qui osent scander «fin du mois, fin du monde, même combat». Certains pointent aussi un effet Don't Look Up. «L'idée selon laquelle la science est une opinion parmi d'autres s'est développée», ajoute Yannick Jadot, qui affirme que l'extrême droite européenne a trois ennemis: «L'étranger, la féministe, et l'écolo.» L'ancien député européen José Bové pointe lui aussi un «dénigrement des écolos devenu un sport, particulièrement en France». «On a le vent de face», répète souvent Marie Toussaint. Mais les partis écolos ne s'effondrent pas dans les mêmes proportions partout en Europe (lire page 2). «Ils sont tous en train de se défausser en disant que c'est partout pareil», s'agace une écolo qui pointe l'errance stratégique de son camp. «On ne sait pas où on va», admet un autre. Revendiquant un rôle de dénominateur commun, ils veillent, contrairement aux socialistes et aux communistes, à ne pas dire «Mélenchon, jamais». Au risque de l'illisibilité.

«AVANT-GARDE» Au travers de ce débat sur les partenaires, l'éternelle question de la ligne se repose : faut-il assumer la radicalité ? Chercher la crédibilité ?

«Pendant cinq ans, j'ai été la voix de l'écologie, on portait la ligne qui gagne, qui consiste à accepter la société telle qu'elle est, estime Yannick Jadot.

Notre rôle n'est pas de flatter nos militants mais de convaincre ceux qui doutent. Mais cette ligne a été abîmée par mon score à la présidentielle.» En 2022, quelques mois après cet échec, Marine Tondelier a pourtant été élue sur l'idée d'une écologie populaire. Mais aujourd'hui, si beaucoup louent son énergie, certains constatent que le parti se recroqueville. Au début de «l'affaire Bayou», l'ancien secrétaire national des écolos, suspendu après avoir été accusé par son excompagne de «violences psychologiques», certains redoutaient déjà de voir leur parti s'enfermer dans une logique minoritaire. «On est face à un défi immense et on se retrouve à débattre de la vie intime de Bayou, affirmait une députée écolo, pourtant engagée sur ces sujets. On peut être dans une forme de jusqu'au-boutisme, mais à quoi on sert si la majorité ne nous comprend plus?» «Certaines prises de position sur des sujets sociétaux plutôt qu'environnementaux n'ont pas aidé, reconnaît José Bové. Certains ont donné le bâton pour nous faire battre.» Dans les années 70, les écolos émergent sur un terreau contestataire, qui s'incarne dans le mouvement antinucléaire, la lutte du Larzac ou les faucheurs d'OGM. Quand ils entrent dans le jeu électoral, il ne s'agit pas de prendre le pouvoir mais d'alerter l'opinion. «Les écolos sont animés par une culture d'avantgarde, analyse une collaboratrice écolo. Et il y a un plaisir à être dans l'avant-garde, ils n'ont pas envie de devenir mainstream. Donc plus leur discours prend, plus ils se radicalisent. Mais un parti qui n'est pas en recherche de majorité est condamné.»

«ON A RATÉ LA MARCHE» Après les bons résultats des européennes de 2019 et les victoires à Lyon, Bordeaux ou Strasbourg lors des municipales de 2020, les écolos ont pourtant eu l'ambition de changer de dimension. «On a raté la marche, admet un élu. On a eu énormément d'adhésions mais les gens repartent car on ne leur a pas fait de place.» Selon les chiffres consultés par Libé, entre 2022 et 2024, le nombre d'adhérents est passé de 12 300 à 7800 personnes. «On a une culture de la lose, déplore le même élu. EE-LV, c'est un entre-soi, construit sur un habitus minoritaire.» Une référence aux travaux de la politiste Vanessa Jérome, autrice d'une enquête sur le parti et ses militants. Pour certains, la vitalité des Ecologistes ne dépend pas vraiment d'eux. «Une fois que la gauche est écologisée, est-ce que sa tripartition a encore du sens ? interroge un socialiste. Les Verts sont une anomalie de l'histoire car il y avait une non-prise en compte de l'écologie ailleurs.» «Le vote écolo oblige les autres à investir le sujet, contredit Cormand. Plus on baisse, moins on en parle.» «On ne peut plus dire qu'il n'y a plus d'écologie sans écologistes, plus personne n'y croit à par eux-mêmes, déplore une ancienne élue écolo, aujourd'hui en rupture avec le parti. Ils sont dans la même situation que LR. Leurs idées sont mises en pratique par Macron, et leur base est proche de Zemmour. Côté écolo, les socialistes mettent en pratique, et la base va vers LFI. Il vaut mieux achever le parti que le sauver.» Yannick Jadot est bien moins sévère : «On a pensé qu'on allait remplacer la social-démocratie en lui mettant un dernier coup de talon aux municipales. C'était une erreur d'analyse. Un mouvement politique, ça ne meurt pas, ça se transforme.» CHARLOTTE BELAÏCH (1) Sondage réalisé en ligne du 20 au 21 mai, auprès d'un échantillon représentatif de 2000 personnes.

«Plus le discours des Verts prend, plus ils se radicalisent. Mais un parti qui n'est pas en recherche de majorité est condamné.» Un collaboratrice écolo

Le Figaro, no. 24810
Le Figaro, jeudi 30 mai 2024 667 mots, p. 5

Politique

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30 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Ceta : les oppositions veulent infliger un camouflet à l'exécutif

Ce jeudi, un texte sur le traité de libre-échange avec le Canada sera débattu à l'Assemblée lors de la niche parlementaire du PCF.

Bordas, Wally

Le vote sera symbolique. Mais sa portée politique, elle, sera probablement forte. Après qu'en mars dernier, les sénateurs ont rejeté très habilement la ratification par la France de l'accord de libre-échange avec le Canada Ceta, c'est à l'Assemblée nationale que le traité sera débattu, ce jeudi. Le groupe de la Gauche démocrate et républicaine (GDR), présidé par le communiste André Chassaigne, a effectivement inscrit le sujet à l'ordre du jour des débats pour leur journée d'initiative parlementaire. Anticipant la manoeuvre, le gouvernement avait décidé, il y a quelques semaines, de ne pas transmettre le projet de loi de ratification au Palais Bourbon, le bloquant ainsi, jusqu'à nouvel ordre, à la Chambre haute.

Le texte qui sera débattu ce jeudi matin ne sera donc qu'une simple «proposition de résolution». Il reconnaît la «nécessité de poursuivre la discussion parlementaire» et invite le gouvernement à «poursuivre la procédure de ratification». Le débat et le vote n'auront pas de valeur contraignante, mais l'objectif est d'envoyer un message à l'opinion : le Parlement est majoritairement opposé à cet accord commercial entre l'Europe et le Canada. L'enjeu est là : en mars, c'est une alliance pour le moins originale entre sénateurs communistes, écologistes, socialistes et LR qui avaient infligé un revers au gouvernement.

Dans un contexte de majorité relative, les oppositions devraient de nouveau remporter la mise contre des macronistes impuissants. Raison pour laquelle l'exécutif a préféré bloquer le texte au Sénat. «Le gouvernement a fermé la porte du débat, nous le faisons donc entrer par la fenêtre», résume André Chassaigne auprès du Figaro. «C'est une pratique antidémocratique inacceptable. L'objectif est que la majorité de l'Assemblée demande au gouvernement de poursuivre la procédure de ratification mais, aussi, que nous débâtions des conséquences de ce type d'accord», développe-t-il.

Un débat aux forts enjeux internationaux, quelques semaines après une crise agricole d'ampleur et à une dizaine de jours d'un scrutin européen. «Les oppositions vont nous infliger une déculottée et vont évidemment faire monter la petite musique de la défense de notre souveraineté alimentaire», anticipe, dépitée, une députée macroniste. «Nous sommes clairement contre le Ceta, et le comportement des macronistes est un coup de canif dans notre démocratie. Ce type d'accord ne devrait pas s'appliquer à un pays sans que son Parlement ne le valide», s'insurge le député RN Laurent Jacobelli, qui annonce que les parlementaires du groupe RN iront dans le sens de la résolution des communistes.

Même avis pour l'ensemble des groupes de gauche, qui voteront aussi le texte d'André Chassaigne. «Nous sommes contre le Ceta, pas contre tous les traités commerciaux. Il est important que ces débats n'échappent pas à la souveraineté populaire. Nous devons tracer le chemin entre la nécessité d'une puissance européenne et notre capacité de négociation commerciale», plaide par exemple Dominique Potier (PS).

« Arrêter de faire la politique de l'autruche »

Une position également soutenue dans les rangs de la droite LR, dont les députés voteront pour le texte communiste. «Sur le Ceta, le gouvernement doit arrêter de faire la politique de l'autruche», tance le patron du groupe, Olivier Marleix. Avant d'expliquer : «L'exécutif a beau jeu de dire que depuis sa mise en oeuvre la balance commerciale est positive pour la France... La vérité, c'est que c'est une question de principe. Nous ne pouvons pas accepter que, pour la production du boeuf, la Commission européenne interdise en France ce qui est autorisé dans d'autres pays qui, ensuite, importent leur viande chez nous. C'est un non-sens.»

Sa collègue Annie Genevard abonde : «Si le volume des importations augmente, cela mettra toute notre filière d'élevage en difficulté.» Ce jeudi, le texte devrait donc être adopté en fin de matinée, malgré l'opposition du gouvernement. Un cadre du groupe Renaissance anticipe : «Il va falloir dédramatiser, ce ne sera qu'un petit psychodrame législatif comme nous en avons vécu beaucoup depuis deux ans.» W B

Libération
jeudi 30 mai 2024 798 mots, p. 8,9

FRANCE

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29 mai 2024 - Libération (site web)

«Chez les policiers, le principe de la coursepoursuite prime»

Recueilli par I.Ht. et F.Lq.

Le député PS Roger Vicot, co-auteur du rapport parlementaire publié mercredi, va présenter une proposition de loi visant à modifier à la marge la loi Cazeneuve de 2017 ayant instauré un assouplissement des règles de tir.

Lancée en octobre, la mission d'information de la commission des lois de l'Assemblée nationale portant sur la «hausse du nombre de refus d'obtempérer et les conditions d'usage de leurs armes par les forces de l'ordre» publiait ce mercredi son rapport sur la question. Le député socialiste Roger Vicot, corapporteur, en a tiré une proposition de loi qui sera présentée dans la foulée, afin de modifier partiellement l'article 435-1 du code de la sécurité intérieure (CSI) qui a assoupli, depuis 2017, le cadre légal d'usage de leur arme par les policiers. Au terme de cette mis- sion d'information, vous proposez seule- ment une réécriture partielle de l'article 435-1 du CSI. Pourquoi? Cet article rappelle en préambule le cadre général global d'ouverture du feu avec des conditions communes à la légitime défense : stricte proportionnalité et absolue nécessité.

Il définit ensuite, en cinq alinéas, les différents cas possibles d'ouverture du feu. Quatre cas ne posent pas problème. Mais l'alinéa sur les refus d'obtempérer décrit un cas de figure assez large, et permet de tirer si le contrevenant est «susceptible de» commettre des atteintes aux personnes dans sa fuite. Cela veut dire qu'on laisse au policier l'appréciation de ce que le contrevenant est «susceptible de» faire plus tard. Je propose d'écrire que l'agent peut tirer si le contrevenant met en danger la vie d'autrui de manière «manifeste» et «imminente». Ces deux termes sont beaucoup plus contraignants que «susceptible de». Thomas Rudigoz [corapporteur de la mission, Renaissance, ndlr], avec qui j'ai très bien travaillé, dit que modifier la loi enverrait un mauvais message à la police mais ce que je propose n'est pas un bouleversement considérable. L'ancien ministre de l'Intérieur et Premier ministre Bernard Caze- neuve, qui est à l'origine du vote de cette loi, assure qu'elle n'a pas élargi le cadre légal d'ouverture du feu par les policiers. Vous êtes en désaccord avec lui ? Oui, cet alinéa a pu être compris comme une extension du champ de l'ouverture du feu. C'est la raison pour laquelle je souhaite resserrer sa rédaction au maximum. J'assume d'avoir un désaccord avec Bernard Cazeneuve sur ce point. Tout comme je suis en désaccord avec ceux qui disent «la police tue», avec ce slogan qui inclut la police nationale dans son ensemble.

Trouvez-vous la situation actuelle inquiétante dans la police ? Ce qui nous a vraiment frappés au cours de la mission d'information, c'est la différence de culture entre la police et la gendarmerie, sur la manière de concevoir leur intervention en cas de refus d'obtempérer, et plus largement sur l'espace public. Le rapport à l'arme, à la mission, à la hiérarchie, la manière de faire, la formation Tout est différent. Les gendarmes appliquent aux refus d'obtempérer le principe du jalonnement : en aval d'un contrôle, il y a d'autres gendarmes stationnés, pour que le contrevenant soit interpellé quoi qu'il arrive. Leur idée est donc: «Nul besoin de tirer, puisque la personne sera interpellée un peu plus loin, ou un peu plus tard.» Chez les policiers, c'est le principe de la «chasse» qui prime. C'est le mot qu'ils emploient pour désigner les courses-poursuites, même si certaines instructions de la police nationale tendent à les limiter.

Pourquoi ne pas avoir, au cours de votre mis- sion, auditionné des vic- times, ou des familles de victimes, tuées par la police lors de refus d'obtempérer ? On a auditionné un avocat qui assiste ces personnes. Mais on n'a pas auditionné de victimes. Peut-être aurait-on dû le faire. Ça n'a pas été conscientisé. Avec ce rapport, on s'est peut-être éloignés de l'objectif initial, qui était l'évaluation des politiques publiques et de la loi Cazeneuve. Petit à petit, on a élargi à la formation, à la manière de faire des forces de l'ordre, etc. On aurait pu, on aurait peut-être dû, auditionner des familles de victimes. On a évoqué la possibilité de le faire, mais vers la fin, et c'était trop tard.

Pourquoi avoir tenu cette mission d'information à huis clos plutôt que de façon publique ? Je suis un jeune député, élu depuis deux ans, et très sincèrement je n'en sais rien. Etait-ce un choix du président de la commission des lois, Sacha Houlié (Renaissance)? Est-ce que c'est la sensibilité du sujet? Notez que ce n'était pas un huis clos pour les députés, puisqu'un député Rassemblement national est venu soutenir [le syndicat de police, ndlr] Alliance pendant son audition. J'aurais été plutôt ouvert à ce que nos travaux soient publics, retransmis. On n'a rien à cacher ni dans nos questions ni sur la manière dont les auditions se sont déroulées.

Le Figaro, no. 24810
Le Figaro, jeudi 30 mai 2024 1383 mots, p. 3

Politique

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29 mai 2024 - Le Figaro (site web)

À l'assaut des quartiers, Mélenchon mise sur le jusqu'au-boutisme propalestinien de LFI

En cherchant à importer par tous les moyens le conflit du Proche-Orient en France, les Insoumis assument d'électriser le débat public pour consolider, et si possible élargir, leur base électorale.

Lepelletier, Pierre

Des dizaines de jeunes escaladent la statue de Marianne au milieu de la place de la République. Montés à bonne hauteur, suffisamment pour être visibles par les caméras, tous arborent des drapeaux palestiniens devant une foule de plus en plus nombreuse. Au pied du monument, des fumigènes sont craqués et une très large fumée verte recouvre l'air. «Israël casse-toi, la Palestine n'est pas à toi!», «Israël assassin, Macron complice» , entonnent alors les 4 500 manifestants recensés par la Préfecture de police, globalement très jeunes. Mardi, pour la deuxième soirée consécutive - avant une troisième, mercredi -, tous battaient le pavé pour dénoncer le récent drame de Rafah provoqué par un bombardement israélien.

Sur place, d'autres bannières se mêlent aux drapeaux palestiniens. Celles-là sont politiques : tenues par des militants et des élus mélenchonistes, elles sont aux couleurs de La France insoumise. Présent, Jean-Luc Mélenchon arbore un visage radieux. Il se dit «fier de ce peuple qui se lève contre le génocide en cours en Palestine». Le troisième homme de la dernière présidentielle constate aussi que sa stratégie tourne à plein régime. Depuis le début de la guerre au Proche-Orient, l'Insoumis a cherché à « importer » - selon l'expression consacrée - le conflit dans l'Hexagone, pour mieux y adapter sa stratégie de «conflictualisation». L'objectif est simple : apparaître comme le seul défenseur de la cause palestinienne contre le reste de la classe politique, gauche comprise, et l'ensemble du monde médiatique. Tous n'étant selon lui que des «soutiens inconditionnels» du gouvernement de Benyamin Netanyahou.

Enfermés dans leur jusqu'au-boutisme, les Insoumis assument de tomber dans une forme de spectacularisation, voire de « tiktokisation » tant chacun de leurs « happenings » est abondamment relayé sur le réseau social chinois à la mode. Le député LFI Sébastien Delogu l'a encore démontré mardi après-midi en brandissant à l'Assemblée nationale le drapeau palestinien, donnant par la même occasion un bon coup de jus à l'Hémicycle. Qu'importe si l'élu de Marseille a écopé dans la foulée de la plus lourde sanction de l'institution : une exclusion de quinze jours, décidée en bureau puis confirmée par l'Hémicycle. «Sa punition est une décoration pour l'Insoumis Delogu. Et une honte pour toujours pour ceux qui l'ont votée», l'en a d'ailleurs félicité Jean-Luc Mélenchon sur X (ex-Twitter), avant de le prendre dans les bras le soir même, au rassemblement parisien. Quant à l'Insoumis David Guiraud, il s'est lui aussi illustré en traitant de «cochon» Meyer Habib, député apparenté LR des Français du pourtour méditerranéen (dont Israël), qui revendique sa proximité personnelle et idéologique avec Benyamin Netanyahou. Menacé d'une plainte, le mélenchoniste a feint de s'excuser le soir même sur BFMTV... Mais auprès de «tous les cochons de France (qui) ne défendent pas un génocide». Du mauvais théâtre.

Chez LFI, cette nouvelle tactique s'inscrit dans un plan déjà bien huilé. Depuis des années, les Insoumis ont théorisé qu'un vivier d'abstentionnistes restait à conquérir dans les quartiers populaires. L'exemple du département de la Seine-Saint-Denis est frappant. Lors de la dernière élection présidentielle, le territoire le plus pauvre de la France métropolitaine avait voté à 49,09 % pour Jean-Luc Mélenchon, alors que seul un peu plus d'un électeur sur deux s'était déplacé aux urnes. Certains Insoumis en ont donc conclu que le réservoir d'électeurs encore nécessaire pour accéder au second tour d'une élection présidentielle se situerait dans les banlieues. «Quand vous y prononcez le nom de Mélenchon, les gens ont des étoiles dans les yeux», rapporte une cadre. Selon eux, la question de la cause palestinienne serait le levier tant recherché pour enfin les mobiliser. «Lorsque je fais du porte-à-porte dans les tours, je rencontre des habitants qui ne votaient pas forcément et qui veulent maintenant nous soutenir car nous défendons la Palestine», raconte une Insoumise.

Pas vraiment couronné de succès dans les sondages, où la liste LFI aux européennes est donnée à 7 % (- 0,5) dans la dernière vague du « rolling » quotidien Ifop-Fiducial pour Le Figaro, le « pari » Insoumis va subir un test grandeur nature le 9 juin. En attendant, en interne, la décision d'axer la campagne autour de la seule question palestinienne fait déjà grincer des dents. «Nous aurions préféré avoir plus de temps pour davantage évoquer les conditions matérielles d'existence des Français. Cela a été difficile d'en parler pendant cette campagne», regrette un député LFI. Au cours d'un déplacement à Amiens (Somme), mi-mai, pour soutenir l'usine Metex, menacée de fermeture faute de repreneurs, l'électron libre François Ruffin a même jugé bon de souligner devant quelques journalistes : «Évidemment qu'il faut un cessez-le-feu immédiat à Gaza, évidemment qu'il faut tout faire pour aider l'Ukraine, mais le quotidien des gens, ce n'est pas cela.»

«Nous avons fait campagne sur ce sujet aux côtés d'autres questions fondamentales comme la défense du pouvoir d'achat ou le protectionnisme indispensable à notre industrie et notre agriculture», a répliqué Manon Aubry, la tête de liste, dans un entretien au Figaro publié mardi. Lors de cette campagne, l'eurodéputée sortante a pourtant peiné à attirer l'attention médiatique. Les regards étaient davantage tournés vers... la septième candidate sur sa liste : l'activiste propalestinienne Rima Hassan. Cette dernière, novice sur la scène politique française, est devenue en quelques semaines la nouvelle coqueluche de LFI par ses positions clivantes et ses coups d'éclat.

Plutôt qu'une «solution à deux États» pour sortir du conflit, Rima Hassan défend ainsi l'idée d'un «État binational» quitte à remettre, de fait, en cause le principe d'un foyer national juif. Pour cette juriste, Israël serait aussi un pays «terroriste » , coupable d'avoir commis bien « pire que le 7octobre pour les Palestiniens » , à l'origine d'un « génocide » , et par conséquent «pire que la Russie». La militante n'hésite pas non plus à épingler le reste de la gauche française, la qualifiant de «gauche coloniale». De quoi, là encore, mettre le feu aux poudres. «À force de faire de moi une cible, ils font de moi une figure. Plus on m'attaque, plus j'ai du soutien», a-t-elle lancé fin avril, juste avant une convocation par la justice pour «apologie du terrorisme». Une enquête avait en effet été ouverte après que Rima Hassan a déclaré au média en ligne Le Crayon qu'il était «vrai» que le Hamas mène une action légitime. L'activiste a toujours affirmé que ses propos avaient été tronqués, et qu'elle avait par ailleurs systématiquement qualifié le Hamas d' «organisation terroriste».

En attendant, la nouvelle Insoumise surfe sur une popularité réelle au sein de la jeunesse mobilisée pour Gaza. Lors d'une nouvelle opération de tractage à Trappes (Yvelines) mardi, des militants en ont encore fait un argument de poids. «Dites à toute votre famille, à tous vos amis, de voter, c'est important. Le RN est à 34%, il ne faut pas laisser les racistes passer. En plus, il y a Rima Hassan sur notre liste. Vous la connaissez?», interrogent des Insoumis. «Oui, bien sûr!», répondent deux jeunes passantes.

Pourtant, en réalité, le score de la liste de LFI aux élections européennes ne représente pas une priorité absolue pour Jean-Luc Mélenchon. Il a toujours considéré que les scrutins européens n'avaient qu'une influence minime sur la vie politique française. Que l'essentiel résidait donc, avant tout, dans le renforcement de cette fameuse base électorale des quartiers populaires en vue de 2027. D'ailleurs, le triple candidat ne s'en cache pas. Il assume de dire que ces élections du 9 juin représentent «le premier tour de l'élection présidentielle». Parvenir à mobiliser cet électorat populaire serait dès lors, aux yeux de Jean-Luc Mélenchon, bien plus précieux que de préserver la fragile union des partis de gauche. L'Insoumis y a même déjà renoncé, et semble décider à se relancer, en cavalier seul, en 2027. Selon lui, le Parti socialiste, avec lequel il s'était pourtant allié pour sceller la Nupes en 2022, serait «revenu à ses démons droitiers» en choisissant de se ranger derrière le social-démocrate Raphaël Glucksmann. Dans une note de blog publié mardi, il a notamment rappelé que la tête de liste du PS refusait «toujours de nommer le génocide par son nom» à Gaza. Faisant fi au passage de leur seul point d'accord sur ce sujet : que la France reconnaisse un État palestinien. P.L.

Libération
jeudi 30 mai 2024 1135 mots, p. 8,9

FRANCE

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29 mai 2024 - Libération (site web) MSN (France) (site web réf.)

Refus d'obtempérer et légitime défense Un rapport, deux approches

Par ISMAËL HALISSAT et FABIEN LEBOUCQ

La mission d'information parlementaire sur la hausse des refus d'obtempérer et l'usage de leur arme par les policiers, lancée après la mort à Nanterre de Nahel Merzouk, a publié ses conclusions mercredi. Mais les avis de ses deux auteurs sur la loi de 2017 s'opposent.

Au coeur du rapport parlementaire publié mercredi, et au terme de plusieurs mois de travail de la mission d'information qui l'a produit, il y a un dissensus entre les députés. Faut-il modifier la loi encadrant l'usage des armes par les policiers et les gendarmes, notamment dans le cadre de refus d'obtempérer, et revenir au cadre général de la légitime défense ? Cette question brûlante s'est posée jusqu'à l'Assemblée nationale après la mort de Nahel Merzouk, adolescent d'origine maghrébine tué d'une balle par un policier à Nanterre (Hauts-de-Seine) l'été dernier -la quinzième personne en quinze mois à mourir dans ces conditions. Pour y répondre, la commission des lois de l'Assemblée nationale a lancé, en octobre, une mission d'information. Ses deux rapporteurs, Roger Vicot (PS) et Thomas Rudigoz (Renaissance), ne sont pas parvenus à un accord, et formulent des recommandations distinctes: le premier est favorable à une restriction du cadre légal de tir, et le second préfère un statu quo.

La législation actuelle provient d'une loi de février 2017, dite Cazeneuve, du nom de l'ancien ministre socialiste de l'Intérieur, devenu Premier ministre au moment du vote du texte. Celui-ci a créé l'article 435-1 du code de la sécurité intérieure, qui prévoit la possibilité pour les forces de l'ordre d'ouvrir le feu contre les occupants d'un véhicule qui n'obtem- pèrent pas à l'ordre d'arrêt et «sont susceptibles de perpétrer, dans leur fuite, des atteintes à leur vie ou à leur intégrité physique ou à celles d'autrui».

ALLONGER ET RENFORCER LA FORMATION DES POLICIERS «Il ne faut pas laisser dans le cadre juridique des formulations qui pourraient faire penser que le cadre a été assoupli et l'usage de l'arme facilité», écrit le député Roger Vicot dans le rapport. Il souhaite, par la loi qu'il propose, retirer le caractère «susceptible» de la menace, et y insérer les adjectifs «manifeste» et «imminente». Le socialiste s'appuie notamment sur l'audition de la magistrate Gwenola Joly-Coz, première présidente de la cour d'appel de Poitiers, qui estime que l'expression actuellement en vigueur «ouvre la porte à des interprétations permanentes» des policiers et des juges. Toutefois, Roger Vicot s'inquiète : selon lui, une réécriture du texte ferait courir «le risque bien réel de donner médiatiquement raison aux pourfendeurs de la police». A l'inverse, le corapporteur Thomas Rudigoz estime «qu'il ne convient pas de relancer un débat sémantico-juridique qui pourrait aboutir à semer davantage de confusion». Pas de raison de changer la loi, donc, selon le député macroniste, qui «assume ne pas vouloir, symboliquement et politiquement, envoyer un message négatif aux forces de l'ordre qui se sont parfaitement approprié le nouveau cadre d'usage de l'arme», lit-on dans le rapport. Les termes de la loi sont «sans aucun doute imparfaits, mais comme le sont, pour d'autres raisons, tous les autres termes suggérés au cours des débats», relativise Rudigoz.

Les deux élus s'accordent cependant sur plusieurs recommandations : allonger la formation des agents, ouvrir «les écoles de police à des formateurs issus du monde extérieur (historiens, sociologues, professionnels du droit)», ou encore «engager une réflexion sur le développement, en formation initiale et continue, de la gestion du stress et le désamorçage des conflits, en particulier dans des situations de contrôles routiers». Les deux parlemen- taires s'entendent aussi pour «renforcer la formation des policiers à l'"après-tir" (accompagnement professionnel et psychologique, enseignement des procédures administratives et judiciaires)». La première partie du rapport tente de quantifier l'évolution des refus d'obtempérer en France. Les auteurs observent «incontestablement une hausse tendancielle» des chiffres de la police et de la gendarmerie, mais sont bien en peine de l'expliquer. Dans ses travaux et lors de son audition, le docteur en sciences politiques Sebastian Roché avait pointé les nombreux biais de cette comptabilité, en ce qu'elle repose, un peu comme toute statistique de la délinquance émanant des forces de l'ordre, sur l'«appréciation subjective» des agents. Ces derniers pouvant être plus ou moins sensibles à cette infraction (en l'espèce, plus) du fait d'une médiatisation importante ou d'une consigne de leur hiérarchie par exemple. Mais «l'ensemble des auditions menées, des rencontres effectuées et des données communiquées amènent vos rapporteurs à s'inscrire en faux contre» l'analyse du chercheur, balaient les élus. Ils concluent à l'inverse que «le nombre de refus d'obtempérer serait, en réalité, davantage sous-évalué que surévalué», du fait de la «lassitude» des agents, et de la «lourdeur de la procédure» pour les enregistrer.

EXPLOSION DES CONTRÔLES ANTISTUPÉFIANTS Quant aux causes de l'augmentation du nombre de refus d'obtempérer enregistrée par les forces de l'ordre, elles sont «plurielles», selon les députés. Pêle-mêle, il y aurait : la création du permis à points, l'augmentation du trafic de stupéfiants, «une volonté croissante de transgresser et de défier l'autorité de l'Etat» ou encore l'«impact des jeux vidéo sur les jeunes». Une cause pourrait aussi se nicher dans l'évolution du nombre de contrôles routiers effectués. D'un côté, les rapporteurs notent, au cours de la dernière décennie, une explosion du nombre de contrôles antistupéfiants (770 000 en 2022), mais une baisse du nombre de dépistages d'alcoolémie. A l'inverse, les contrôles routiers effectués par les policiers de voie publique reculent dans l'intervalle (348 000 en 2022), et ceux des gendarmes sont «stables». Conclusion prudente des rapporteurs: «établir une corrélation, ou pire encore une causalité, sur ce sujet [entre contrôles et refus d'obtempérer], dans un sens comme dans l'autre, apparaît ainsi extrêmement difficile.» D'où la recommandation suivante au ministère de l'Intérieur : «Mener un travail d'analyse qualitative des causes des refus d'obtempérer et des profils de leurs auteurs.» Un chiffre, toutefois, demeure relativement faible: celui des accidents de la route liés à des refus d'obtempérer. Il y en a eu une cinquantaine par an depuis 2012, a indiqué la déléguée interministérielle à la sécurité routière à la mission d'information. En douze ans, entre un et neuf usagers de la route sont morts dans ces accidents chaque année (pour quelque 3000 morts sur la route annuellement). Contactée, la sécurité routière ne nous a pas fourni le détail de ces chiffres. Aussi, sur la période, huit policiers et trois gendarmes ont été tués alors qu'ils intervenaient dans le cadre d'un refus d'obtempérer, écrivent les rapporteurs. ?

Pour expliquer la hausse des refus d'obtempérer, les auteurs pointent le permis à points, l'augmentation du trafic de stupéfiants, «une volonté croissante de transgresser et de défier l'autorité de l'Etat» ou encore l'«impact des jeux vidéo sur les jeunes».

l'Humanité
jeudi 30 mai 2024 1055 mots, p. 12

Électricité : l'UE a abandonné les usagers

Pauline Achard

Énergie Alors que l'exécutif justifie les hausses de prix par la guerre en Ukraine, de plus en plus d'acteurs du secteur pointent les promesses non tenues de l'ouverture à la concurrence et craignent de voir la situation empirer.

C'était il y a tout juste six mois. Invité au JT de TF1, dimanche 21 janvier, le ministre de l'Économie et des Finances annonçait au micro d'Anne-Claire Coudray une hausse du prix de l'électricité tutoyant les 10 % au 1er février. Autrement dit, une boulangerie bénéficiant du tarif réglementé en heures pleines-heures creuses, avec 90 MWh de consommation annuelle, paiera en moyenne 116 euros de plus par mois. Douche froide pour les consommateurs, dont le pouvoir d'achat demeure très contraint par l'inflation.

Cette décision, « difficile mais nécessaire », comme l'a justifié Bruno Le Maire, découle de la volonté du gouvernement de sortir du « bouclier tarifaire » mis en place à l'automne 2021 par Jean Castex pour limiter l'impact de l'explosion du prix de l'énergie sur les usagers. Cette augmentation, dévoilée en grande pompe par le locataire de Bercy, a fait suite à celles de 4 % en février 2022, de 15 % en février 2023 et de 10 % en août 2023, venues, elles, se glisser plus discrètement dans les factures des consommateurs. La hausse totale est donc portée à près de 43 % sur deux ans, dépassant largement le taux d'inflation établi à un peu plus de 10 % sur cette période. Selon un rapport de l'Observatoire national de la précarité paru en novembre 2023, 84 % des ménages déclarent rencontrer des difficultés à payer leurs factures et 79 % d'entre eux ont restreint leur chauffage au cours de l'hiver 2022-2023. D'autres hausses du tarif sont de surcroît attendues, dans le courant de l'été, puis en 2025, pour venir à bout dudit bouclier tarifaire.

« Permettez-moi de rappeler au passage que si les prix de l'électricité ont flambé, c'est parce que Vladimir Poutine, l'ami de madame Le Pen, a attaqué l'Ukraine et a fait flamber les prix de l'électricité et du gaz », s'est dédouané Bruno Le Maire avec aplomb sur TF1. L'année 2022 a surtout été marquée par la corrosion sous contrainte du parc nucléaire français, mettant, au total, la moitié des réacteurs à l'arrêt. À cela s'ajoutent des sécheresses qui ont nettement diminué la production hydraulique. La France a ainsi été contrainte de produire davantage d'énergie fossile, plus coûteuse, mais aussi d'importer en plus grande quantité, se trouvant en situation d'importateur net, sur l'année, pour la première fois depuis quarante ans. Ces imports provenaient notamment d'Allemagne, d'Espagne ou du Royaume-Uni, où la production d'électricité est dépendante du gaz, dont le prix a été, en parallèle, multiplié par 20 en deux ans, à cause de la guerre en Ukraine. Le directeur des marchés chez RTE, Mathieu Pierzo, explique les dernières envolées de prix par « la combinaison de ces trois facteurs ».

« La libéralisation n'a produit que du désordre »

Mais pour le secrétaire général adjoint de la FNME-CGT (Fédération nationale des mines et de l'énergie CGT), Fabrice Coudour, « elles sont en fait révélatrices du dysfonctionnement du marché », mis en place sous la pression de Bruxelles dès les années 1990. Le prix de l'électricité est alors lié à celui du gaz, même si la France n'en utilise que 6 % dans sa production d'électricité, contre 69 % de nucléaire et 24 % d'énergies renouvelables.

Le constat est sans appel : la fin du monopole d'EDF et GDF n'a pas tenu ses promesses de baisse des tarifs pour les consommateurs. Entre 2007, date symbolique de l'ouverture à la concurrence pour l'ensemble des usagers, et 2021, le prix de l'électricité a augmenté de 69 %. « La libéralisation du secteur de l'énergie n'a réussi à produire que du désordre », soupire le député communiste de Seine-Maritime, Sébastien Jumel, qui s'inquiète de voir le gouvernement mettre tous les moyens en oeuvre pour favoriser encore aujourd'hui la concurrence entre les différents acteurs du marché de l'énergie. Le parlementaire pointe notamment la limitation et la disparition progressive des tarifs réglementés de vente (TRV), fixés par les ministères de l'Énergie et de l'Économie, sur proposition de la Commission de régulation de l'énergie (CRE), pour les contrats de gaz et d'électricité. « Depuis vingt ans, l'Europe s'efforce de créer un marché, quitte à le biberonner avec l'accès régulé à l'électricité nucléaire historique (Arenh), et tous les artifices possibles pour mettre en place une concurrence, quitte à dévoyer le tarif régulé, et laisser les fournisseurs alternatifs régner sur le marché », s'offusque de son côté le secrétaire du CSE central d'EDF, Gwénaël Plagne.

Une réforme qui ne corrige pas les déséquilibres

Dans la dernière ligne droite avant les élections du 9 juin et le renouvellement du Parlement européen, les euro-députés ont approuvé, le 11 avril, une réforme du marché de l'électricité proposée par la Commission européenne en mars 2023. Les objectifs affichés : lutter contre la volatilité des prix, accélérer les investissements dans les énergies renouvelables et améliorer la flexibilité du système électrique. Le texte encourage le recours à deux formes de contrats à long terme. D'abord, les Power Purchase Agreement (PPA), des accords de vente directe entre un client d'électricité et un producteur, d'une durée de cinq à vingt ans. Ensuite, les fameux contrats pour différence (CFD), prévoyant que si les cours de l'électricité tombent en dessous d'une fourchette définie, les États compensent la différence pour le producteur et que, à l'inverse, le producteur d'énergie reverse aux États les revenus supplémentaires engrangés, si les cours grimpent et passent au-dessus de ladite fourchette.

« Loin de permettre aux consommateurs de bénéficier de tarifs justes et stables, notamment concernant le tarif réglementé, ce projet prolonge et amplifie une exposition artificielle et inacceptable des factures des consommateurs aux prix sur les marchés internationaux », s'alarmaient les associations de consommateurs UFC-Que Choisir et la CLCV (Consommation logement cadre de vie) dans un communiqué début mars. Le député Sébastien Jumel abonde : « La réforme du marché européen de l'énergie ne corrigera pas les déséquilibres », notant « l'absence de plafond pour les prix de gros, le refus d'une régulation du mécanisme de construction du prix de l'électricité ». De même, Gwénaël Plagne réclame un juste prix, grâce au rétablissement d'un véritable service public de l'énergie, faisant à nouveau d'EDF un Epic (établissement public à caractère industriel et commercial) nationalisé. Pour ce faire, Fabrice Coudour soutient qu'il « faudrait avoir le courage politique de répondre aux besoins réels en énergie, plutôt qu'aux acteurs économiques ».

Le Figaro, no. 24810
Le Figaro, jeudi 30 mai 2024 1069 mots, p. 7

Politique

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30 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Malgré la déception du débat, Bardella s'envole dans les sondages

À 11 jours des élections européennes, le président du RN ne veut absolument pas perdre tout ce qu'il est en train de gagner.

Laubacher, Paul

C'est une nouveauté, Jordan Bardella n'aime plus chanter, lui qui fredonne dès qu'il le peut les vers d'une chanson d'Aznavour, sa préférée, «Il faut boire jusqu'à l'ivresse sa jeunesse». Quelques minutes avant d'entrer sur scène pour son meeting à Hénin-Beaumont, vendredi dernier, le président du Rassemblement national (RN) attend patiemment, le visage fermé, l'esquisse d'un sourire crispé aux zygomatiques. À côté de lui, Marine Le Pen est plus guillerette. Elle chantonne : «Au pays des fées...» La candidate «naturelle» du RN pour la présidentielle de 2027 s'esclaffe même spontanément. Lui répond à la caméra qui le filme, plus sobrement : «Moi je ne chante pas. Je suis encore trop timide.»

La scène de 25 secondes capturées par le média en ligne identitaire Livre noir, invité dans les coulisses, lève un voile sur l'état d'esprit du jeune prodige nationaliste au lendemain de son débat, le 23 mai sur France 2, face au premier ministre Gabriel Attal. De l'avis des commentateurs, Jordan Bardella avait été dominé lors de ce duel qu'il avait ardemment voulu et qui devait incarner le «référendum anti-Macron» qu'il veut imposer à tout prix. Mais la campagne pour les élections européennes vient d'accoucher d'une nouvelle leçon politique : il est possible d'être donné perdant d'un débat et, pourtant, de continuer de grimper dans les sondages...

La liste du RN de Jordan Bardella bat même des records d'intentions de vote. Dans notre sondage quotidien Ifop-Fiducial, le candidat nationaliste est même monté jusqu'à 34 % mardi, avant de redescendre légèrement à 33,5 % ce mercredi, quand la candidate Renaissance Valérie Hayer, avec 16 %, tente toujours de semer les socialistes menés par Raphaël Glucksmann (14 %). Juste avant son duel télévisé face à son alter ego macroniste, Jordan Bardella était mesuré à 32,5 % des intentions de vote. Déjà du jamais-vu à ce moment-là.

«Maintenant, on serre les fesses», confie un député RN. À 11 jours des élections européennes, au moment où les Français entrent en campagne, où les votes se cristallisent et qu'une erreur peut coûter cher, le mouvement nationaliste ne veut pas perdre tout ce qu'il est en train de gagner. Il y a évidemment l'extension du domaine électoral, et le « crantage » du RN dans de nouvelles catégories, comme les seniors et les cadres supérieurs. Il y a la place de premier opposant à Emmanuel Macron. Il y a la position de premier candidat à l' « alternance » à 10 ans de macronie en vue de 2027. Il y a aussi l'image que tente de se construire Jordan Bardella, 28 ans, déjà nommé premier ministre de Marine Le Pen en cas de victoire nationaliste dans trois petites années.

Le débat face à Gabriel Attal aurait-il pu freiner l'ascension du RN et son président ? C'est ce qu'ont cru certains observateurs, et surtout les adversaires de l'héritier de Marine Le Pen. «Ce soir-là, Attal a eu la bonne stratégie: il a voulu taper sur l'incompétence, l'incohérence et l'inutilité du RN, et de Bardella. Il aurait pu même aller plus loin», analyse un ancien élu mariniste. «Bardella s'est grillé auprès de l'élite qu'il essaye de séduire. Il leur a trop rappelé Marine LePen», observe un autre. «Ce débat a quand même révélé les trous dans la raquette et les insuffisances du personnage», pointe un cadre de Reconquête, pas forcément hostile au RN.

Des proches de Marine Le Pen l'admettent, le président du RN «a senti le vent du boulet» face à Gabriel Attal. Le jeune loup nationaliste a en réalité laissé échapper son moment de campagne, celui qui devait l'installer au même niveau, de compétence et de stature, que son adversaire. «Il a trouvé plus fort que lui, ça arrive», jugeait un de ses proches. Au lendemain du duel, peu de cadres RN osaient affirmer que la victoire revenait à leur champion. Les failles marinistes avaient été repérées par certains cadres, qui avaient tenté d'avertir Jordan Bardella. Cela n'a pas permis au champion nationaliste de répondre aux attaques de Gabriel Attal sur les fondamentaux du marinisme, comme la priorité nationale ou la double frontière, et les revirements et changement de pied du RN sur de nombreux sujets, comme la sortie de l'euro, l'Union européenne, la Russie, Vladimir Poutine, la sortie du commandement intégré de l'Otan, la Nouvelle-Calédonie...

Mais tous au RN se sont dit : «Il faut arriver à maîtriser le récit post-débat, c'est le plus important.»Il fallait donc s'en prendre à Gabriel Attal, «ce petit mec»qui n'a pas «été au niveau d'un premier ministre», quand Jordan Bardella voulait «parler des Français». Et puis une enquête Odoxa, affirmant que 63 % des sondés ayant regardé le débat estimaient que Bardella avait remporté le duel, est venue égayer les troupes marinistes.

Encore mieux, c'est Emmanuel Macron, et sa nouvelle tentative de provoquer un débat avec Marine Le Pen avant le 9 juin, qui a fini d'enterrer, pour l'instant, tout malaise interne quant à la prestation de Jordan Bardella. L'ancienne candidate RN à la présidentielle s'est alors frotté les mains : «Je débattrai contre Emmanuel Macron s'il met sur la table sa démission ou la dissolution de l'Assemblée nationale en cas d'échec de la liste Renaissance.» Demande évidemment refusée par le camp d'en face, mais peu importe. Elle y a surtout vu une humiliation pour Gabriel Attal et la tête de liste de Renaissance, Valérie Hayer.

C'est qu'il y a une chose plus puissante que la déception qu'aurait pu provoquer Jordan Bardella chez ses électeurs : l'anti-Macronisme. «Dans ma circonscription, il y a quelque chose de très fort: la détestation de Gabriel Attal et d'Emmanuel Macron», note un député RN. «Je n'ai jamais vu pire stratégie de campagne que celle de la macronie. C'est un cas d'école. Ils n'ont pas compris qu'à chaque fois que le président montre son visage, Bardella monte dans les sondages?», observe un cadre de Reconquête. « Attal a fait du bien à son camp, mais ça ne déplacera pas un électeur», juge un élu RN. Le président du RN a réussi son opération : celle de faire de ces européennes une élection de mi-mandat, et donc du procès du macronisme. Quand il regarde sa campagne, Jordan Bardella dit souvent : «La politique, c'est une affaire de vague.» La vague RN balaie tout, même les faiblesses de son champion. C'est une nouveauté. P. L.

La Croix, no. 42931
Monde, jeudi 30 mai 2024 654 mots, p. 11

Trois jours pour ranimer la flamme franco-allemande

Alain Guillemoles

Alors que la relation franco-allemande a connu des tensions ces derniers mois, le président français a passé trois jours outre-Rhin où il a reçu un accueil chaleureux.

Berlin, Dresde et Münster (Allemagne)

De notre envoyé spécial

Un grand discours public, un dîner d’État, des rencontres avec des jeunes… Et aussi des kilomètres parcourus en cortège escorté par des motards mais sans excès de vitesse. Emmanuel Macron a pris le temps pour dire aux Allemands à quel point ils comptent pour lui. Et durant trois jours, il s’est attaché à leur expliquer sa vision de l’Europe, laquelle n’est pas toujours bien comprise de ce côté du Rhin. Le président allemand Frank-Walter Steinmeier l’a dit : Emmanuel Macron est un partenaire qui les bouscule et parfois les épuise. « Vous êtes quelqu’un qui ne se contente pas du statu quo, qui nous pousse à agir, et votre engagement dans les débats est redouté » , confiait-il mardi 28 mai en remettant à Emmanuel Macron le prix de la paix de Westphalie, à Münster.

Comme il est d’usage lors des visites d’État, le président français était accompagné d’acteurs de la relation franco-allemande, comme le président d’Arte Bruno Patino ou le couple Klarsfeld. À Dresde, Emmanuel Macron a connu son « moment Kennedy » en délivrant un grand discours au pied de la Frauenkirche, l’église Notre-Dame. Il s’est livré à un plaidoyer contre les partis d’extrême droite et pour l’Europe, devant des milliers de jeunes enthousiastes. Il a appelé à « balayer le vent mauvais qui souffle sur l’Europe »., au cœur de cette Saxe, dans l’ex-RDA, où l’AfD fait ses meilleurs scores. À chaque étape, il a ainsi reçu un accueil amical. Dès dimanche 26 mai, dans un parc berlinois, le président français prenait un bain de foule. « C’est émouvant, je mesure le chemin parcouru », estimait Sabine Thillaye, députée d’Indre-et-Loire d’origine allemande et membre de la délégation. « Il y a quarante et un ans, quand j’ai épousé un Français, ma famille ne sautait pas de joie. »Quatre décennies plus tard, elle représente donc la France au côté d’Emmanuel Macron. Tout un symbole.

Et il en fallait des symboles, pour rapprocher les points de vue. Car ces derniers mois, la relation franco-allemande a été mise à rude épreuve : politique énergétique, dette, envoi de troupes en Ukraine… Paris et Berlin se sont souvent opposés. « Le couple franco-allemand est essentiel. Malgré nos débats, nous avons toujours su trouver un accord, et cela va continuer »,a balayé le chancelier Olaf Scholz, mardi soir, en ouverture du conseil des ministres franco-allemand qui concluait la visite. Comme s’il voulait ouvrir une nouvelle page.

L’entente franco-allemande est plus nécessaire que jamais au moment où l’Europe est sous la menace de la Russie et où les Européens doivent s’accorder sur l’agenda des cinq prochaines années. Un consensus semble se dessiner. Au programme de la prochaine Commission européenne il y aura un renforcement de l’Europe de la défense, une simplification des règles administratives, la création d’un produit d’épargne commun pour soutenir les investissements dans l’innovation. Mais il reste des divergences : la France veut doubler les capacités budgétaires de l’UE en recourant à l’emprunt commun tandis que l’Allemagne freine. Emmanuel Macron veut aller vite pour construire une défense européenne tandis que l’Allemagne promeut un projet de bouclier européen antimissile basé sur du matériel américain. La France voudrait taxer davantage les produits chinois, quand l’Allemagne ne veut pas fâcher ceux qui achètent ses voitures.

Les sujets de friction sont toujours là. Mais le président français et le chancelier semblent décidés à s’entendre, par-delà leurs divergences. « Elles sont notre force », indiquait mardi soir un Olaf Scholz tout sourire, et sur lequel la magie de cette visite en Allemagne semblait donc avoir opéré.

Le Monde
Economie & Entreprise, jeudi 30 mai 2024 1313 mots, p. 14
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29 mai 2024 - Le Monde (site web)

Le projet de loi agricole adopté sans enthousiasme

A l’Assemblée, le gouvernement a pu compter sur une partie de la droite pour faire passer ce texte, très critiqué

Mathilde Gérard et Laurence Girard

Al’issue de près de soixante-dix heures de débat dans l’Hémicycle et plus de 5 000 amendements examinés, l’Assemblée nationale a,par 272 voix pour, 232 contreet 65 abstentions, adopté, en première lecture,mardi 28 mai, le projet de loi d’orientation pour la souveraineté la souveraineté agricole et le renouvellement des générations en agriculture.

Ce texte établit la protection de l’agriculture comme étant d’« intérêt général majeur », une inscription symbolique, mais à la portée juridique « relative » , de l’avis même des rapporteurs du texte, et comporte des mesures en faveur de l’installation et de l’allégement des normes. Absents du projet de loi initial, des objectifs chiffrés ont été ajoutés par les députés pour maintenir le nombre d’exploitations agricoles à 400 000 et atteindre 500 000 exploitants.

L’adoption de ce projet de loi était loin d’être acquise, tous les groupes d’opposition en dénonçant le manque d’ambition et le peu de réponses apportées à la crise des agriculteurs exprimée début 2024, la gauche déplorant en outre d’importants reculs environnementaux.

C’est finalement avec les voix d’une vingtaine de députés Les Républicains (LR) que celui-ci a été adopté, tandis que la gauche a voté contre (avec l’abstention d’une partie des élus communistes), ainsi que le Rassemblement national (RN).

Durant les cinq semaines d’examen en commission des affaires économiques, puis en séance publique, le gouvernement aura multiplié les appels du pied aux Républicains pour tenter d’élargir sa majorité sur ce projet de loi, attendu depuis deux ans, qui avait été retravaillé par l’exécutif après la mobilisation agricole de l’hiver.

La droite a, de fait, pesé sur les dernières évolutions du texte, fixant comme ligne rouge l’abandon du groupement foncier agricole d’investissement (un dispositif de portage auquel s’opposaient également la gauche et l’extrême droite, et que le gouvernement n’aura pas réussi à réintroduire en séance), la non-conditionnalité du diagnostic climatique – un nouvel outil d’évaluation pour aiguiller les candidats à l’installation, qui devait à l’origine conditionner l’accès à certaines aides – et l’abandon du diagnostic des sols dans ce même module, un retrait que la gauche a dénoncé comme un non-sens agronomique.

« On sait que c’est un texte qui ne traite que de l’installation et qui ne répondra pas à la crise structurelle de l’agriculture, mais on a essayé d’y poser des jalons, dit Julien Dive, chef de file de LR sur ce texte. Mais il nous faudra toujours une loi de programmation, qui prenne en compte le foncier, la fiscalité, le partage de la valeur et les phytosanitaires. » Tout au long des débats, les oppositions n’ont cessé de rappeler l’étroitesse de ce projet de loi et ses manques.

A l’heure du bilan, « la déception prédomine, parce qu’on voit qu’on est à la fin d’un modèle, exprime Marie Pochon, députée écologiste de la Drôme. La chute du nombre d’agriculteurs, les difficultés à bien vivre de leur travail, l’effondrement de la biodiversité, le choc climatique… Tout cela devrait nous faire questionner le modèle agricole. Or, avec ce texte, on accélère tranquillement la fin de l’agriculture paysanne et familiale. »

Plusieurs passes d’armes

Deux articles en particulier ont cristallisé l’opposition de la gauche : l’article 13, qui, dans sa réécriture, introduit une présomption de « non-intentionnalité » d’une partie des atteintes aux espèces et habitats protégés, limitant les possibilités de poursuites ; et l’article 15, qui entend raccourcir les procédures en cas de recours contre des projets de retenues d’eau ou d’extension d’élevage, au sujet duquel le Conseil d’Etat avait émis des réserves. « Bien que le gouvernement affirme le contraire, ce qui se raconte au travers de ce projet de loi, c’est une opposition entre agriculture et écologie, regrette Marie Pochon. L’article 13 est une bombe à fragmentation, qui risque de se retourner contre les agriculteurs, qui n’en ont pas besoin. »

« Cela risque d’être une loi vide, selon Aurélie Trouvé (LFI, Seine-Saint-Denis). Comme on a retiré le groupement foncier agricole d’investissement, et que les articles 13 et 15 pourraient ne pas passer le cap du Conseil constitutionnel, il ne reste rien de conséquent. »De son côté, le gouvernement défend des articles « équilibrés » et se dit serein face à l’éventualité d’une saisine du Conseil constitutionnel.

L’article 1, qui fixe les grandes orientations des politiques agricoles et alimentaires, a, lui aussi, fait l’objet de plusieurs passes d’armes entre l’exécutif et les parlementaires. « On aurait pu poser les fondamentaux d’une souveraineté alimentaire solidaire, mais on a un article très bavard, avec des vides abyssaux, estime Dominique Potier (Parti socialiste, Meurthe-et-Moselle). Il n’y a pas un mot sur le libre-échange et sur le commerce, et une vision très pauvre d’une souveraineté solitaire, qui entend se protéger de l’extérieur tout en poussant les exportations. »

L’opposition considère toutefois avoir « évité le pire », en parvenant, avec l’ensemble des groupes (sauf le RN), à rétablir les objectifs de surfaces agricoles en bio et en légumineuses, qui risquaient d’être effacés du code rural par la réécriture de l’article 1. Après plusieurs jours d’émoi et une volte-face du gouvernement, qui a reconnu une « erreur », ces objectifs ont été réintroduits après l’article 8.

« Un grand malentendu »

Pour la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), le projet de loi, bien qu’imparfait, présente des avancées. Le premier syndicat agricole français, qui a largement inspiré le travail de réécriture mené au printemps par le gouvernement, avait appelé les députés, lundi 27 mai, à le voter, même s’il « ne répond pas encore à toutes les attentes ».La FNSEA a salué la reconnaissance de l’intérêt général majeur, la révision de l’échelle des peines, la « rationalisation »du diagnostic modulaire à l’installation ou encore la création du droit à l’essai dans les sociétés.

Un même appel au vote avait été lancé par les Jeunes Agriculteurs (JA), syndicat affilié à la FNSEA. « Il a le mérite d’apporter des réponses pour les futurs agriculteurs, que ce soit en termes de formation avec la mise en place d’un diplôme bac + 3 ou en termes d’information et de conseil, avec la création d’un guichet unique au niveau départemental », souligne Arnaud Gaillot, président des JA, même s’il regrette que le diagnostic climatique n’ait pas été rendu obligatoire.

A l’inverse, la Confédération paysanne a dénoncé un texte qui « renforce la trajectoire agro-industrielle de l’agriculture, responsable de la diminution du nombre de paysans, de la disparition des fermes et de la destruction de la biodiversité ». Le syndicat a cependant relevé que le travail des députés avait permis quelques progrès, comme la nécessité de réguler le foncier agricole, exprimée par plusieurs groupes parlementaires, qui a posé des jalons en vue d’une future loi sur le sujet.

La balle sera bientôt dans le camp des sénateurs, qui examineront le texte en commission, le 12 juin, puis en séance, à partir du 24 juin. Pour Dominique Estrosi Sassone, présidente LR de la commission des affaires économiques du Sénat, « le texte est décevant ». « Il y a un grand malentendu : on parlait d’une loi d’orientation, en fait, on y trouve surtout des mesures destinées à la transmission et au renouvellement des générations. » La sénatrice des Alpes-Maritimes regrette « une stratégie de saucissonnage du gouvernement, qui ne met pas les sujets les plus clivants dans le texte ». Les Républicains, majoritaires à la Chambre haute, fourbissent déjà leurs armes pour étoffer le projet de loi, en particulier sur la simplification.

Le Monde
France, jeudi 30 mai 2024 912 mots, p. 8
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29 mai 2024 - Le Monde (site web)

Chez les jeunes militants, l’espoir de relancer la Nupes perdure

Les organisations de jeunesse restent en contact, avec la volonté de donner un second souffle à l’union de la gauche après le scrutin du 9 juin

Sofiane Orus Boudjema

Il n’y a plus de Nupes. » Invité de la matinale de France Inter en décembre 2023, le leader « insoumis », Jean-Luc Mélenchon, entérine la fin de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale. Au même micro, dix jours plus tard, Marine Tondelier, secrétaire nationale d’Europe Ecologie-Les Verts, tranche la question d’une candidature unique à gauche : il n’y aura pas de liste commune pour les élections européennes du 9 juin.

Aujourd’hui, les jeunes militants de gauche font donc campagne chacun de leur côté. Benoit (il n’a pas souhaité donner son nom, comme les personnes citées par leur prénom), militant chez les Jeunes socialistes du 11e arrondissement de Paris, tracte pour Raphaël Glucksmann, tête de la liste du Parti socialiste et de Place publique, mais les bons sondages de son candidat ne suffisent pas à le rassurer sur l’avenir de la gauche : il a peur que « la campagne brise la Nupes ». Et il n’est pas le seul. Les jeunes de la Nupes ont longtemps porté un appel à l’union. En juin 2023, sept dirigeants de formation de jeunesse de partis de la Nupes s’étaient réunis à Alfortville (Val-de-Marne). Ils y avaient appelé leurs aînés à présenter une seule liste de gauche pour les élections européennes. Au mois de septembre, ils présentent même une ébauche de programme commun : 25 pages, 166 propositions, dans l’espoir de convaincre leurs aînés. En vain.

« Combats communs »

« Je suis déçue, comme les autres, que l’union n’ait pas pu se faire », regrette Emma Rafowicz, présidente des Jeunes socialistes. « Nous voulions éviter la mise en scène du duel Macron-Le Pen face à une gauche éclatée », explique Emma Fourreau, co-coordinatrice des Jeunes Insoumis.es, alors que Jordan Bardella, président et tête de liste du Rassemblement national, et Gabriel Attal, le premier ministre, ont débattu face à face, le 23 mai, sur France 2. Elle déplore la configuration actuelle à gauche : « Une élection, c’est une bataille où les coups se distribuent. C’est l’orchestre des divisions et ça complexifie la tâche de l’union. » D’autant plus que la campagne tend à exagérer les divergences selon Clarence Khaldi, collaborateur parlementaire de la députée « insoumise » de Paris Danielle Simonnet. « Pourtant, on se bat globalement pour les mêmes choses », regrette-t-il.

«J’ai hâte que la campagne se termine, que l’on arrête de se taper dessus», souffle Benoit. Pour lui, il est impératif de ne pas oublier deux choses : « Notre adversaire, c’est le macronisme, notre ennemi, l’extrême droite. » Une vision que partage Julien Layan, co-coordinateur des Jeunes Génération.s : « On avait initié quelque chose avec cet accord. Il fallait maintenir cet élan. Partir désuni, c’était risquer les petites attaques, mortifères. Quand on le fait, on ne combat pas l’extrême droite. »Le score estimé de Jordan Bardella – 32 %, selon la quatrième vague de l’enquête électorale réalisée par Ipsos, en partenariat avec le Centre de recherches politiques de Sciences Po, l’Institut Montaigne, la Fondation Jean Jaurès et Le Monde, publiée le 29 avril – est dans tous les esprits.

Les jeunes des différents partis gardent néanmoins contact. « Chacun fait campagne de son côté, mais ça ne nous empêche pas de nous mobiliser ensemble, notamment sur la Palestine. Il existe toujours des espaces de combats communs », explique Julien Layan. Sur le compte X du militant, une photo le montre : devant le Panthéon, le 3 mai, en soutien aux mobilisations étudiantes propalestiniennes, il pose aux côtés d’Annah Bikouloulou, secrétaire nationale des Jeunes Ecologistes, et d’Anaïta David, coréférente nationale des jeunes issus de Place publique. «On en retient que l’on sait travailler ensemble !», affirme Annah Bikouloulou.

« Retrouver des bases saines »

Il existe même des organisations réservées au projet d’union. Rodrigue fait partie des Jeunes de la Nupes Paris Nord-Est, un groupe qui a émergé au moment des élections législatives de 2022. « Il existe peu de groupes de ce type mais ça se passe très bien », affirme-t-il. Une cinquantaine de personnes s’impliquent dans les actions de cette équipe pro-union, mais environ deux cents membres sont regroupés sur une boucle WhatsApp. La majorité ne fait partie d’aucun parti : ils s’engagent avant tout pour l’union de la gauche.

Mais la campagne va peut-être laisser des traces. « Il faut savoir si l’on est toujours uni sur la proposition de programme des Jeunes de la Nupes », prévient Emma Fourreau, en se projetant après le scrutin. Pour l’« insoumise », la désignation de M. Glucksmann comme tête de liste pose un problème : « Il n’y a qu’à voir ses propos contre la retraite à 60 ans, mesure dans le programme de la Nupes. »« On défend un programme de rupture », se défend Emma Rafowicz. Il faut « retrouver des bases saines », espère Benoit.

Malgré tout, la volonté d’union de la gauche est omniprésente chez les jeunes militants. Encore faudrait-il que leurs aînés prêtent une oreille attentive à leur appel. Emma Fourreau se souvient de la réponse des partis à leur proposition de programme commun : « C’était paternaliste. C’est comme s’ils nous disaient “Bravo les jeunes, mais on va le jeter à la poubelle”. » De quoi relativiser l’attention que portent les partis à la parole unioniste de leurs jeunes militants…

Le Figaro, no. 24810
Le Figaro, jeudi 30 mai 2024 847 mots, p. 7

Politique

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29 mai 2024 - Le Figaro (site web)

À Troyes, Baroin salue la campagne « formidable » de Bellamy

L'ancien ministre juge que « l'obsolescence programmée » du pouvoir macroniste se dessine et veut croire que les efforts du candidat LR finiront par payer.

Galiero, Emmanuel

À moins de deux semaines des élections européennes, François Baroin reçoit François-Xavier Bellamy mercredi après-midi dans sa ville au coeur du département de l'Aube. La campagne bat son plein et, comme il l'avait fait une première fois lors du dernier Salon de l'agriculture à Paris, le maire LR de Troyes tient à soutenir publiquement la tête de liste engagée dans une bataille difficile, où la droite est créditée de 7 % d'intentions de vote selon la dernière vague du sondage quotidien Ifop-Fiducial pour Le Figaro.

Sur place, les deux hommes se prêtent à une rencontre avec des militants ainsi qu'un échange avec des élus locaux sur la question du nucléaire, non loin de la centrale de Nogent-sur-Seine. Mais avant cela, ils discutent quelques minutes dans le bureau de l'édile, en présence du président des Républicains, Éric Ciotti, et de la députée LR Valérie Bazin-Malgras. Les confidences sur la dernière ligne droite et les encouragements se croisent, dans une ambiance détendue, cernée par des photos souvenirs de François Baroin quelques années plus tôt avec Jacques Chirac d'un côté, et Nicolas Sarkozy de l'autre.

François-Xavier Bellamy reconnaît la complexité de la tâche face à la «stratégie» d'Emmanuel Macron qui, selon lui, cherche à imposer une nouvelle fois un duel avec le Rassemblement national. Il voit le RN comme le «réceptacle» de toutes les colères. Mais François Baroin le félicite pour la qualité et la «dignité» de sa bataille. «Je suis convaincu que cela payera», assure-t-il. Puis l'ex-ministre dit percevoir «l'obsolescence programmée» du pouvoir macroniste, un pouvoir qui, selon lui, «ne comprend pas que le temps passe». Il partage aussi sa théorie de la pyramide inversée et du principe d'Archimède : «Tout corps immergé pousse sur les extrêmes.»Ce qui, à ses yeux, sera un sujet pour la reconstruction de la droite après les européennes. En attendant, l'élu applaudit une campagne «remarquable». «François-Xavier Bellamy offre un calme, une sérénité, une continuité de ligne. C'est ce que l'on attend pour un parti de gouvernement comme le nôtre qui doit construire une alternance.»

Différence entre parti et courant

Si l'optimisme dans la dernière ligne droite est une exigence militante, certains chez LR ne comprennent pas la différence observée entre les remontées de terrain et les sondages qui ne décollent pas. François Baroin voit bien les vents contraires, «l'air du temps, les violences en permanence, y compris verbales, une actualité submergée par un sentiment d'inversion des valeurs». Mais il juge la stratégie d'Emmanuel Macron périlleuse. «Ce sont toujours des choix risqués pour le pouvoir. On l'a connu par le passé: s'engager très fortement, cela crée aussi les conditions d'une poussée de fièvre. Mais malgré tout, je crois qu'il y a une place. Il récoltera et nous récolterons les fruits de cette fidélité à nos valeurs. On a besoin d'une alternance. Cela ne pourra pas se faire autrement que par les partis de gouvernement», veut croire l'élu chiraquien, en balayant avec ironie le retour des rumeurs sur sa prétendue ambition de devenir premier ministre d'Emmanuel Macron.

Il ne pense pas que le niveau du score de la droite aux européennes sera déterminant pour l'avenir de sa famille politique. «Un parti politique, c'est une chose, un courant de pensée en est une autre. Et ce courant de pensée est dominé par la droite à l'échelle locale. C'est sur cette base que les conditions d'un rebond et d'une alternative se dessineront. Le score des européennes ne changera pas grand-chose à l'affaire», assure l'ex-président de l'Association des maires de France qui, en passant, soutient l'initiative de son successeur à la tête de l'AMF, David Lisnard, qui vient de proposer un débat à Emmanuel Macron sur l'état des finances publiques.

Mercredi, à deux pas de la mairie, Baroin, Bellamy et Ciotti félicitent une soixantaine de soutiens réunis dans la petite salle pleine à craquer du restaurant Dolce Italia. La tête de liste LR insiste sur l'importance de l'élection et invite chacun à faire campagne chaque minute. Par curiosité, il s'est penché sur les sondages de 2019 et en tire les enseignements suivants : si certaines listes avaient été évaluées correctement, d'autres en revanche pas du tout, comme celles des LR ou des Verts. «Les écologistes étaient donnés à 7% jusqu'au jour de l'élection, pour faire 14% à la fin. Et nous, qui avons fini à 8,48%, étions à 13,5% à 48heures du scrutin!» Autrement dit, les projections méritent sans doute d'être entendues, mais ce qui remonte du terrain compte aussi, comme ces électeurs qui promettent de revenir vers LR. À Troyes, voilà d'ailleurs qu'un militant enthousiaste se lève pour applaudir le candidat Bellamy à la fin de son intervention. «Il est bon!», lâche-t-il en rougissant. Mais ce candidat souriant pourra-t-il créer la surprise le 9 juin ? L'homme réfléchit à peine, dit oui avec la tête et prévient comme un expert prudent : «Le seul sondage valable sera celui qui sortira des urnes.» E.G.

La Croix, no. 42931
France, jeudi 30 mai 2024 776 mots, p. 8

Vers une recomposition de la gauche ?

Laurent de Boissieu

La progression dans les sondages de Raphaël Glucksmann, tête de liste Place publique-PS, semble augurer d’une recomposition de la gauche après les élections européennes.

Le Parti socialiste, qui a perdu son hégémonie depuis l’élection d’Emmanuel Macron à l’Élysée, pourrait contester sa domination à La France insoumise.

La progression dans les sondages de Raphaël Glucksmann, tête de liste Place publique alliée au Parti socialiste, est un des phénomènes de la campagne des élections européennes. Jusqu’au choix ultime des électeurs dans le secret de l’isoloir, dimanche 9 juin, tout reste néanmoins possible. L’heure est donc à la mobilisation générale et aux grands meetings. Talonner la liste macroniste, avec 14-15 % des intentions de vote, redonne des couleurs au parti à la rose. L’ambition est désormais de dépasser dans les urnes la candidate d’Emmanuel Macron afin de terminer en deuxième position derrière le Rassemblement national, dont l’avance semble inatteignable. Bref, effacer les derniers scores nationaux catastrophiques.

« Il existe des cycles électoraux, expose Antoine Bristielle, directeur de l’Observatoire de l’opinion de la Fondation Jean-Jaurès. En 2017, un cycle s’est ouvert avec le PS pris en tenaille entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. En 2024, indéniablement, les lignes bougent avec le renouveau de l’espace politique social-démocrate. » Le chercheur reste néanmoins prudent, même si des éléments plaident en faveur d’une recomposition. D’une part, Emmanuel Macron ne peut plus se représenter à l’élection présidentielle de 2027. D’autre part, poursuit Antoine Bristielle, « son parti est centré autour de sa personne, et l’héritage qui se dessine est plutôt au centre droit, ce qui rouvre un espace au centre gauche ».

Au sein du PS, les opposants au premier secrétaire Olivier Faure, artisan de l’alliance avec La France insoumise, affichent leur optimisme. D’autant plus que le résultat des élections européennes aura forcément des conséquences sur le prochain congrès, statutairement prévu « à mi-mandat » des élections présidentielle et législatives, c’est-à-dire à l’automne 2024. « Cette campagne, c’est l’effroi, parce que l’extrême droite atteint 40 %, mais c’est aussi l’espoir, parce qu’il y a un renouveau de la gauche de Jacques Delors, s’enthousiasme Nicolas Mayer-Rossignol, premier secrétaire délégué du PS. Raphaël Glucksmann nous montre en Europe la voie à suivre en France : une gauche crédible qui soit le rempart à l’extrême droite, une gauche qui possède une identité politique claire, radicale quand il le faut dans les propositions mais jamais dans l’extrémisme du bruit et de la fureur. »

« C’est un moment de recomposition dès lors qu’avec Raphaël Glucksmann on assiste à un retour de l’orientation sociale-libérale de François Hollande, mais cela ne remet pas en cause la structuration du paysage politique français autour de trois blocs : l’extrême droite, les sociaux-libéraux – de François Hollande à Emmanuel Macron – et le bloc populaire de Jean-Luc Mélenchon, récuse Paul Vannier, animateur du pôle stratégies électorales de La France insoumise. Quel que soit le résultat des européennes, il reste un débouché à la présidentielle de 2027 pour une gauche de rupture. » De fait, Antoine Bristielle identifie bien « deux lignes » dans l’électorat de gauche socialiste. D’un côté, « un électorat antilibéral, qui veut solder l’héritage de François Hollande ». De l’autre, « un électorat social-libéral fidèle au PS de François Hollande et qui veut solder l’héritage de la Nupes : Raphaël Glucksmann est dans cette lignée ». La fracture est ancienne sur l’économie. Elle se cristallise désormais sur les questions internationales : l’Ukraine, la Palestine et Israël.

Lors d’un débat télévisé, cette opposition entre deux gauches irréconciliables s’est traduite par une sortie agacée de Raphaël Glucksmann à Manon Aubry : « Concentrez-vous sur l’extrême droite qui est à 40 %, lâchez-moi les baskets ! » Entre les deux, Marie Toussaint, tête de liste des Écologistes, a du mal à se faire entendre, pas loin dans les sondages du seuil de 5 % nécessaire pour obtenir des élus. « On aurait pu avoir un débat européen de fond, pacte vert contre pacte brun, mais la montée de Raphaël Glucksmann a cristallisé un enjeu national : battre les macronistes, regrette la députée Sandrine Rousseau. Il n’y a pas de recomposition, il y a juste un peuple de gauche qui volette dans tous les sens en cherchant une solution pour gagner et éviter le RN, cela a profité à Yannick Jadot puis Jean-Luc Mélenchon hier, cela profite à Raphaël Glucksmann aujourd’hui. Mais la gauche n’y arrivera jamais si c’est toujours un qui gagne en écrasant les autres. »

La Croix, no. 42931
Culture, jeudi 30 mai 2024 728 mots, p. 14

Le musée de Notre-Dame de Paris se rêve en grand

Sabine Gignoux

Auditionnés à l’Assemblée nationale, les coauteurs du rapport sur la préfiguration du musée de Notre-Dame ont plaidé pour un grand espace de « 7 000 à 9 000 m2 » dans l’Hôtel-Dieu.

Ils soulignent que « l’incendie et la restauration de la cathédrale ont suscité de très fortes attentes » .

« Le futur musée de Notre-Dame doit être à la hauteur de ce monument ». Charles Personnaz, directeur de l’Institut du patrimoine, coauteur du rapport sur la préfiguration du musée de Notre-Dame remis en février à la ministre de la culture, a souligné que ce projet nécessite « une vaste ambition »,lors de son audition, le 28 mai, par le groupe de travail chargé du suivi de la restauration de Notre-Dame de Paris à l’Assemblée nationale.

A priori, la volonté présidentielle est là. Le 14 avril 2023, Emmanuel Macron, en visite sur le chantier de la cathédrale, s’était déclaré « favorable à ce qu’une réflexion s’engage sur la création d’un musée qui lui sera dédié(…) parce qu’elle est une part de notre destin national, de notre histoire, parce qu’elle a encore tant à montrer ».Le 8 décembre, lors d’une nouvelle visite, un an avant la date prévue pour la réouverture du monument, le président a précisé l’installation de ce futur musée « au sein des bâtiments de l’Hôtel-Dieu », propriété de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris. « On a cherché d’autres lieux mais seul l’Hôtel-Dieu avait la capacité et la vocation d’accueillir un tel musée, du fait de l’articulation historique entre la cathédrale et son hôpital », a expliqué mardi à l’Assemblée Charles Personnaz. Avec Jonathan Truillet, adjoint « science et patrimoine » à la direction de l’établissement public Rebâtir Notre-Dame de Paris, ils ont proposé, dans leur rapport (non rendu public) sur le futur musée, que celui-ci dispose d’une vaste superficie « de 7 000 à 9 000 m2 ».L’arbitrage sur son implantation précise au sein de l’Hôtel-Dieu pourrait être rendu « avant l’été ». « Plus l’entrée sera visible, plus les visiteurs viendront et plus l’on attirera du mécénat », ont-ils souligné, critiquant en creux la proposition qu’aurait faite l’AP-HP de louer 5 000 m2 seulement et à l’écart du parvis, du côté du marché aux fleurs. Quant au calendrier, « il faudrait aller vite pour ouvrir ce musée dans cinq ans »,a estimé Charles Personnaz, qui suggère avec Jonathan Truillet qu’un espace d’exposition permanente et gratuite soit ouvert dès 2026-2027 à proximité de la cathédrale pour répondre aux « attentes très fortes des visiteurs français et étrangers ». Le parcours du futur musée pourrait s’articuler autour d’une galerie chronologique mêlant trois axes. Le premier raconterait l’histoire religieuse, politique et sociale du monument, qui « nécessite des clés de compréhension pour le public d’aujourd’hui ». Le deuxième présenterait des créations artistiques liées au monument : les sculptures du jubé exhumées pendant les fouilles, des sculptures abîmées par les intempéries et déposées pour être remplacées par des répliques, des Mays de Notre-Dame conservés au Louvre et autant venant du musée d’Arras, des œuvres musicales, littéraires… « On dispose aussi de beaucoup d’éléments autour des restaurations de Viollet-le-Duc et du sculpteur Geoffroy-Decheaume dont on pourrait reconstituer l’atelier »,a suggéré Charles Personnaz. Enfin, le chantier permanent de la cathédrale, depuis sa reconstruction en 1160 jusqu’à sa restauration actuelle, pourrait être mis en lumière, « en montrant les métiers de manière très charnelle, les maquettes de la charpente réalisées par les compagnons, mais aussi les modélisations numériques du monument »,a-t-il proposé.

« Quel sera le financement de ce futur musée ? », a demandé la députée (Renaissance) du Rhône, Anne Brugnera, présidente de ce groupe de travail. Pourrait-on utiliser le reliquat des dons pour la reconstruction de Notre-Dame, qui s’élèverait à près de 100 millions d’euros ? Juridiquement, cela n’est pas acquis. « La création du musée pourrait mobiliser à nouveau des mécènes, au côté de l’État »,a répondu Jonathan Truillet. Ensuite, l’établissement pourrait « équilibrer son budget avec un panier moyen par visiteur de 7 € et une fréquentation estimée à 700 000 personnes par an ». Cela représenterait 5 % des 14 millions de visiteurs annuels attendus dans la cathédraleaprès sa réouverture, soit 2 millions de plus qu’avant son tragique incendie.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
Environnement, jeudi 30 mai 2024 1011 mots, p. AUJM14
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30 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

« On se dit qu'on va perdre sa maison »

Une proposition de loi est débattue ce jeudi au Sénat pour améliorer l'indemnisation des propriétaires de bâtisses fissurées par le retrait-gonflement des sols. En Côte-d'Or, ces « sinistrés » en ont souffert.

Frédéric Mouchon Envoyé Spécial À Semur-En-Auxois (côte-D'Or)

Tout a commencé par la porte d'entrée qui ne s'ouvre plus. Comme si elle avait été déplacée. En août 2018, Yves Moalic revient de vacances et est obligé de passer par la cave pour rentrer chez lui. Le prof de lettres à la retraite fait le tour de sa maison et comprend qu'elle a vacillé sur elle-même : « En l'espace d'un mois, ça avait craqué sur toutes les façades. Il y avait des fissures de pratiquement 9 m de long. » Six ans après, le pavillon en porte encore les stigmates. Des crevasses de plusieurs centimètres de largeur ont été comblées à grand renfort de béton. Comme si Frankenstein avait fait les travaux, la maison, couverte de cicatrices, est suturée de toutes parts. Elle n'est pas la seule. Dans ce lotissement situé à la sortie de Semur-en-Auxois (Côte-d'Or), une vingtaine d'habitations souffrent des mêmes maux.

En cause : le retrait-gonflement des argiles (RGA, voir infographie), qui provoque de plus en plus de dégâts en France. Au point qu'une proposition de loi écologiste sera discutée ce jeudi au Sénat pour mieux indemniser les 10 millions de Français qui, comme Yves et ses voisins, en sont aujourd'hui victimes. Le RGA se produit quand votre bien est construit sur un terrain argileux.

20 millions de Français exposés

« Comme une éponge, le sous-sol s'effondre en période de grosse sécheresse et se met à gonfler très vite quand il est réhydraté par la pluie, décrit l'ancien prof. Les fondations de la maison subissent ce phénomène de retrait-gonflement et le béton finit par craquer. » D'après un rapport de l'association écologiste Conséquences, spécialiste des effets en cascade des changements climatiques, 20 millions de Français y sont aujourd'hui exposés.

Et l'ONG estime que plus de 16 millions de maisons risquent d'en subir les effets d'ici 2050 « avec des périodes de retours de sécheresse beaucoup plus rapides ». Dans son malheur, Yves, lui, a eu de la chance. Un arrêté de catastrophe naturelle a fini par être publié un an après l'apparition des fissures, stipulant que la commune avait bien subi durant l'été 2018 une sécheresse exceptionnelle. Un préalable indispensable à tout remboursement des travaux de réhabilitation par l'assurance.

« Tant que l'État n'a pas publié cet arrêté, l'assurance ne prend rien en charge », explique Yves Moalic, devenu depuis porte-parole de l'association les Oubliés de la canicule, qui regroupe 7 000 adhérents. « C'est très angoissant d'entendre le pavillon craquer la nuit, embraye l'ex-prof de lettres. Plus les fissures s'agrandissent, plus on se dit qu'on va perdre sa maison. La plupart des sinistrés ont passé la moitié de leur vie à rembourser leur bien et craignent de ne plus pouvoir ni le louer ni le vendre. » L'un des experts passés analyser les fissures du pavillon lui dira sans ambages qu'il doit « avoir un sous-sol vraiment pourri ». Le fait est que sa maison, tout comme celle de sa voisine Nicole, a été construite sur une veine argileuse.

Nicole, elle, a vu les premières fissures apparaître en 2022. Depuis, les murs s'y lézardent partout. « J'en découvre de nouvelles tous les jours et elles s'agrandissent dans le séjour, les toilettes, la cuisine, nous confie cette commerçante à la retraite de 69 ans, le regard un peu perdu. Cette maison, je voudrais la laisser à mes enfants mais elle vaudra zéro si elle n'est pas réparée. »

Pour être passé par là, Yves sait combien le parcours pour se faire rembourser est long et semé d'embûches. « Les experts missionnés par les assurances ont souvent tendance à mettre en cause la qualité de la construction, les fondations, les arbres de votre jardin dont les racines captent l'eau mais jamais la sécheresse, énumère le sinistré, devenu à son corps défendant expert en RGA. Il faut se bagarrer et exiger une contre-expertise. »

Depuis la canicule de 2003, l'association a soutenu 30 000 sinistrés dans ce qui s'apparente à une bataille du pot de terre contre le pot de fer, entre des propriétaires aux abois et leur assurance.

Des travaux d'ampleur et onéreux

Alors que le nombre de maisons touchées par le RGA dans sa région de Bourgogne - Franche-Comté a augmenté entre 1989 et 2022 de 314 %, Yves, lui, a fini par retrouver le sommeil. Des pieux en acier remplis de béton traversent désormais la couche d'argile pour fixer les fondations du pavillon sur la roche, à 11 m de profondeur. La terrasse incurvée sera refaite à neuf et un ravalement des façades en effacera bientôt les vilaines cicatrices. Pour ne plus subir les va-et-vient du sous-sol, la cave a par ailleurs été coffrée dans une chape de béton. Un vrai blockhaus.

Sans le soutien de leur assureur, qui a pris en charge les 180 000 € de travaux, Yves et sa femme, tous deux retraités de l'Éducation nationale, n'auraient jamais eu les moyens de sauver leur maison, estimée à 240 000 €.

« Le nombre de cas de victimes de maisons fissurées explose, observe le directeur de l'ONG Conséquences, Sylvain Trottier. En 2022, plus de 6 500 communes ont été reconnues sur plus de 9 000 demandes, pour un coût estimé à 3,5 milliards d'euros. » D'où l'objet de la proposition de loi soutenue par la députée écologiste Sandrine Rousseau, qui vise à améliorer le système d'indemnisation des victimes de RGA. « Une maison individuelle sur deux est située dans une zone à risque, mais si le régime de catastrophe naturelle est bien adapté aux inondations, il l'est moins au retrait-gonflement des argiles, car cela peut prendre des années pour se faire rembourser, souligne l'élue EELV. On ne peut pas laisser des gens ayant épargné une vie entière pour se payer leur maison se retrouver avec un bien qui ne vaut plus rien. C'est une question de justice sociale. »

Le Figaro, no. 24810
Le Figaro, jeudi 30 mai 2024 529 mots, p. 3

Politique

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29 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Pourquoi les Insoumis visent la polémique

Tabard, Guillaume

Le plus étonnant est que certains s'étonnent encore. Voilà sept ans qu'à chaque transgression de Jean-Luc Mélenchon ou d'élus de La France insoumise, adversaires idéologiques et partenaires politiques crient à la sortie de route, à la sortie de trop, au gâchis (vu de gauche) ou à l'inacceptable (vu de droite). Depuis le début, les Insoumis savent ce qu'ils font et obtiennent ce qu'ils recherchent. Le « happening » du député Stéphane Delogu s'enveloppant du drapeau palestinien dans l'hémicycle de l'Assemblée en est une nouvelle démonstration.

Il a été sanctionné, il a été dénoncé ? Tant mieux ! C'est ce qu'il voulait. Le carburant des mélenchonistes n'est pas uniquement le bruit qu'ils font mais aussi la fureur qu'ils déclenchent. Dans leur logique insurrectionnelle, ils partent du principe que la radicalité, loin d'être un handicap, est un atout. On le voit à la manière dont ils ont choisi de faire du conflit israélo-palestinien la colonne vertébrale du débat politique français. Au lendemain du 7 octobre ils ont assumé d'être en rupture avec le consensus national, allant jusqu'à refuser de participer à la manifestation contre l'antisémitisme. En termes de prise de risque et moyen de provoquer l'indignation, il était certainement difficile d'aller plus loin. Ce n'est donc pas au moment où même les pays défendant le droit d'Israël à se défendre s'offusquent des frappes sur Rafah que LFI va baisser d'un ton. Surtout, les Insoumis, ne cherchent pas à séduire une majorité de l'opinion, mais à consolider autour d'eux un noyau déterminé. Et jeune, de surcroît.

Il a beaucoup été dit que leur soutien sans distinction aux Palestiniens, allant jusqu'à encourir un procès en antisionisme, voire en antisémitisme, visait à fédérer autour d'eux l'électorat musulman et celui des « quartiers ». Mais, bien au-delà, cette ligne géopolitique est devenue une sorte d'identifiant pour une large frange de la jeunesse française, et notamment celle qui est le plus politisée. C'est ce qu'a révélé l'épisode des blocages à la Sorbonne et à Sciences Po. À l'arrivée, les Insoumis prétendent à la fois apparaître auprès des musulmans comme les seuls à revendiquer d'être pleinement de leur côté et auprès des jeunes comme les meilleurs porte-voix de leur radicalité.

Mélenchon sait que cela accroît les clivages à gauche. Mais il y a bien longtemps qu'il a compris que la Nupes avait fait long feu. C'est lui qui l'a imposée. C'est lui qui l'a torpillée. Ce n'est pas lui qui pourra la ressusciter. Mais les Insoumis disposent d'une minorité de blocage à gauche qui empêche toute entreprise de recomposition crédible autour de la seule social-démocratie. Et son analyse reste qu'entre la poussée du Rassemblement national et l'arrivée à l'âge électoral d'une jeunesse plus à gauche que la génération qui l'a précédée, la prochaine bataille électorale, celle de 2027, se jouera sur le terrain de la radicalité. Et plus les critiques seront nombreuses et virulentes sur sa droite, plus il sera ciblé par le pouvoir en place - comme ce mercredi par Gabriel Attal - et plus il sera attractif pour un électorat prêt à en découdre. Même si ce n'est pas avec ces européennes que la preuve en sera la plus évidente. G. T.

l'Humanité
jeudi 30 mai 2024 748 mots, p. 10

Des pistes pour démocratiser l'Union européenne

Lola Ruscio

élections Dix-neuf ans après le scandale du non au traité constitutionnel bafoué par l'UE, les candidats de gauche plaident plus que jamais pour une refonte des institutions et un rééquilibrage des pouvoirs. Avec un objectif : rapprocher les citoyens de l'Europe.

Le diagnostic est posé depuis longtemps : notre système démocratique européen est jugé technocratique et éloigné des citoyens et de leurs préoccupations. Comment rétablir le lien ? Notamment en engageant une réforme des institutions européennes, répondent les candidats de gauche aux élections du 9 juin. Et ce, même s'ils défendent des conceptions opposées de l'intégration européenne, les communistes et les insoumis étant fermement défavorables aux projets fédéralistes des socialistes et des écologistes.

En dépit de ces différences, chacun souhaite donner plus de pouvoirs au Parlement européen vis-à-vis de la Commission. Car, aujourd'hui, si un texte législatif ne peut pas être adopté sans l'approbation des députés, ceux-ci ne disposent pas du droit d'initiative parlementaire. Cette compétence est réservée à la Commission européenne ; le Parlement peut juste lui demander de présenter de nouveaux textes. Pour le candidat communiste Léon Deffontaines, cette dernière « ne doit plus avoir l'initiative des lois ». « Nous sommes dans un système très curieux : en tant que parlementaire, si j'estime qu'il faut une loi sur le salaire minimum, je ne peux pas être à l'initiative de ce texte, développe Emmanuel Maurel, député européen sortant et candidat sur la liste du PCF. C'est un problème politique, car imaginons que demain il y ait une majorité de gauche au Parlement, seule la Commission continuera de décider des lois qui seront ou non discutées. » L'insoumise Manon Aubry estime elle aussi qu' « il faut renforcer les pouvoirs du Parlement européen », ce qui passe pour elle par un élargissement des compétences des élus européens en matière d'ouverture de commissions d'enquête et d'interpellation des commissaires européens.

Rétablir la confiance passe également à ses yeux par la fin de l'opacité de la fabrique des politiques publiques européennes. Pour l'élue sortante, « il faut interdire les rémunérations annexes des parlementaires au cours de leur mandat. Certains eurodéputés peuvent gagner plusieurs milliers d'euros par mois grâce à des entreprises privées. Si nous n'améliorons pas la transparence, nous ne changerons pas cette image du " tous pourris" qui pèse sur la politique européenne ».

Plus de transparence et moins de blocage des initiatives citoyennes

Lui aussi soucieux de protéger la démocratie européenne des lobbies, Raphaël Glucksmann propose la création d'une agence « coordonnant la lutte contre les ingérences » et d'une haute autorité de « l'intégrité de la vie publique », dotée de pouvoirs d'enquête et de sanctions. Car le malaise démocratique tire, en partie, son origine de cette culture du secret dans l'élaboration des politiques publiques, dont les conditions d'exercice sont souvent ignorées de citoyens exclus du débat. En témoignent les négociations secrètes et opaques autour du Ceta, traité de libre-échange appliqué avant même sa ratification par les parlements nationaux...

Pour mieux associer les Européens à la décision publique, un outil de démocratie participative a été créé en 2011 : l'initiative citoyenne européenne. Mais la procédure est longue, complexe, décourageante. Il faut d'abord réunir un million de signatures en un an, issues d'au moins sept États membres. À la Commission, ensuite, de répondre positivement ou négativement à la demande émise. Car, même quand toutes les conditions sont respectées, il arrive que le processus n'aboutisse à rien. En témoignent les cas de deux initiatives citoyennes européennes, Minority SafePack, lancée en 2013, et Stop TTIP (traité de libre-échange transatlantique entre l'UE et les États-Unis), l'année suivante. Bruxelles a rejeté l'enregistrement de la première requête au motif que les propositions inscrites ne relevaient pas de ses compétences. Pour la seconde, la Commission a refusé que ses organisateurs soient auditionnés devant le Parlement européen, au prétexte, cette fois, qu'une initiative ne pouvait empêcher une ratification.

« C'est loin d'être un outil satisfaisant, il faut aller beaucoup plus loin pour démocratiser l'UE ! » tranche Emmanuel Maurel, favorable, par exemple, au recours au référendum national sur des sujets « essentiels » comme l'adhésion de nouveaux pays à l'Europe. Quant à la candidate écologiste Marie Toussaint, elle propose la mise en place d'une assemblée constituante « pour réviser les traités et aboutir à une proposition de Constitution européenne ». Contrairement au traité constitutionnel de 2005, rédigé à Bruxelles puis repoussé dans les urnes avant que son contenu ne soit imposé via le traité de Lisbonne, la proposition des écologistes vise à ce que les peuples eux-mêmes corédigent une Loi fondamentale pour l'UE. Les idées, au final, ne manquent pas. Aux citoyens de s'en emparer.

Le Monde
Planète, jeudi 30 mai 2024 995 mots, p. 6
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29 mai 2024 - Le Monde (site web)

La transition écologique menacée de nouvelles coupes budgétaires

Une baisse d’au moins un milliard d’euros pourrait toucher le ministère

Matthieu Goar

Le printemps avance et les menaces de coupes budgétaires se rapprochent du ministère de la transition écologique. Après avoir été le secteur le plus touché et avoir déjà perdu 2,2 milliards d’euros lors de la première salve d’économies annoncée le 19 février, le ministre Christophe Béchu sait qu’il sera sans doute une nouvelle fois mis à contribution. D’ici le milieu de l’année, Bercy et Matignon cherchent à nouveau une dizaine de milliards d’euros pour améliorer l’état des finances publiques en coupant des crédits en cours pour l’année 2024. « Nous sommes bien conscients qu’il y aura des efforts à faire » , glisse-t-on à l’hôtel de Roquelaure où l’on décrit un Christophe Béchu très attentif à la bonne gestion des finances publiques en tant qu’ancien maire d’Angers.

A la suite d’indiscrétions d’un des ministres du pôle écologie, la somme de 1,4 milliard d’euros de nouvelles économies circule et plusieurs sources citent une fourchette de 1 milliard à 1,4 milliard. M. Béchu et son entourage appellent à la prudence, n’ayant pas reçu le courrier officiel du ministère de l’économie et des finances publiques qui lance le processus, même si des discussions informelles entre les cabinets sont engagées. « On souhaite que les économies demandées soient très largement inférieures aux coupes du début de l’année », prévient le ministère de la transition écologique.

Vu le contexte économique très morose, les négociations s’annoncent serrées pour M. Béchu qui pourrait perdre une nouvelle partie de l’augmentation de budget inscrite dans le dernier projet loi de finances, c’est-à-dire 7 milliards d’euros de crédits supplémentaires pour l’année 2024. « C’est assez incohérent avec les annonces de septembre, estime Emeline Notari, chargée du suivi des financements de la transition écologique au sein du Réseau Action Climat. Il y a eu tout un travail de définition des trajectoires climatiques, puis un chiffrage pour atteindre les objectifs avec les différentes marches de financement. Et, quelques mois plus tard, on gomme ces efforts, ça pose véritablement un problème car tous les acteurs ont besoin de visibilité. »

Les pistes esquissées pour trouver des économies sont révélatrices des failles de la transition écologique. Comme souvent, l’idée d’aller piocher dans les trésoreries des agences de l’Etat est évoquée, mais d’autres recours montrent que la planification, censée améliorer la coordination des politiques publiques, a encore des progrès à faire. Comme en février, où il avait déjà perdu 1 milliard d’euros, le budget consacré à MaPrimeRénov’, le dispositif qui permet d’aider les particuliers à mieux isoler leur logement, est dans le viseur, selon plusieurs sources. Son augmentation de 1,6 milliard d’euros était pourtant une des victoires revendiquées des macronistes les plus concernés par les questions climatiques.

Sauf que les sommes obtenues à l’automne ne sont pas assez décaissées. Sans communiquer sur le retard accumulé au tableau de marche, l’exécutif commence à préparer les esprits en évoquant l’état du marché immobilier, avec un faible nombre de changements de propriétaires, le moment de l’achat étant le plus propice aux rénovations. Devant les sénateurs, mercredi 22 mai, Guillaume Kasbarian, ministre délégué au logement, a expliqué que le nombre de dossiers déposés sur le site de l’Agence nationale de l’habitat (ANAH) avait chuté de 85 % en janvier et février.

Dans l’entourage du ministre délégué, on estime qu’il est encore « trop tôt » pour se projeter alors que certains indicateurs repartent à la hausse (+ 25 % de rénovations globales en avril par rapport à il y a un an). Après avoir durci les conditions d’accès, le gouvernement a une nouvelle fois révisé le dispositif le 15 mai en simplifiant la labellisation des artisans ou en facilitant de nouveau les plus petits travaux. Une réforme qui a eu de l’effet puisque, selon l’entourage de M. Kasbirian, 7 618 dossiers de demande ont été déposés sur le site de l’ANAH la semaine suivant le 15 mai, soit deux fois plus que la moyenne hebdomadaire.

Besoin de stabilité

Mais cette non-efficacité de MaPrimeRenov’ s’explique aussi par des raisons structurelles plus inquiétantes – le déficit d’artisans formés, les problèmes de financement du reste à charge –, comme si les différents gouvernements n’avaient pas encore assez pris en compte la globalité de ce défi, un enjeu pourtant déjà souligné dans le rapport général du Grenelle de l’environnement en… 2008.

Dans un rapport thématique publié le 26 octobre 2023, la Cour des comptes s’inquiétait des faiblesses du dispositif : « Sans la mobilisation du secteur privé, qu’il s’agisse de dispositifs bancaires efficaces ou de la capacité de la filière du BTP à répondre quantitativement et qualitativement à la demande de rénovation, conditions aujourd’hui non remplies, les ambitions réaffirmées de MaPrimeRénov’ pourraient ne pas être atteintes. »Le rapport de la commission d’enquête sénatoriale sur ce sujet, publié le 29 juin 2023, insistait aussi sur l’importance d’apporter de la stabilité au secteur. « Il nous faut également garantir la stabilité de cette stratégie et du volume financier des aides en l’insérant dans une programmation budgétaire », pouvait-on lire.

Cette stabilité espérée s’est fracassée sur la situation financière de la France et sur les arbitrages de l’exécutif… Après l’été, pour la première fois, le gouvernement devra justement présenter sa stratégie pluriannuelle de financement de la transition écologique. « L’un des grands intérêts d’avoir une stratégie pluriannuelle, c’est de rendre la dépense publique plus efficace, car la stabilité dans le long terme incite les filières à se structurer, donne de la visibilité aux entrepreneurs, c’est particulièrement vrai dans les secteurs de la rénovation des bâtiments ou dans l’automobile » , estime David Amiel, député Renaissance de Paris et rapporteur du budget « vert ». p

Le Figaro, no. 24810
Le Figaro Économie, jeudi 30 mai 2024 266 mots, p. 21

Une-ECO

FOCUS FOCUS

Millefeuille territorial : un coût de 7,5 milliards

Ruiz Perez, Julie

Un gisement d'économies potentielles pour un gouvernement qui en cherche désespérément. Le coût du «millefeuille administratif» lié aux compétences partagées par l'État et les collectivités «peut être estimé à 7,5milliards d'euros», selon un rapport du maire de Charleville-Mézières, Boris Ravignon. Ce document publié mercredi précise que ce coût pèse principalement sur les collectivités (6 milliards d'euros), l'État supportant une charge financière quatre fois moindre (1,5 milliard d'euros). Dans le détail, le coût de l'enchevêtrement des compétences est estimé à 4,8 milliards d'euros pour les communes, 696 millions d'euros pour les intercommunalités, 355 millions d'euros pour les départements et 117 millions pour les régions. Parmi les compétences dont le partage coûte le plus cher, la mission cite l'enseignement (1,2 milliard d'euros), l'urbanisme (819,5 millions) et la voirie (566 millions). «Cette évaluation reste un ordre de grandeur, et sans doute un minimum, étant entendu que les opérateurs» de l'État (France Travail, Agence nationale de l'habitat...) n'ont pas été inclus dans le calcul, ajoute l'auteur du rapport. Parmi les pistes à creuser, le document suggère de simplifier la gestion des ressources humaines dans les collectivités ou de revoir les règles et l'organisation de la commande publique pour la rendre «plus efficace». Selon le ministre délégué aux Comptes publics, Thomas Cazenave, le rapport est une «contribution à la réflexion plus globale souhaitée par le président de la République» autour de la décentralisation, thème sur lequel une autre mission a été confiée au député de la majorité, Éric Woerth. J. R. P.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 30 mai 2024 271 mots, p. AUJM6
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29 mai 2024 - Le Parisien (site web)
30 mai 2024 - Le Parisien

La Palestine dans la campagne Le coup

La Palestine dans la campagne

Le coup de chaud, mardi, à l'Assemblée, entre le drapeau palestinien brandi dans l'hémicycle par un député Insoumis puis les injures proférées par deux élus s'écharpant devant les caméras, le montre bien : la reconnaissance de l'État palestinien enflamme les esprits... et la campagne européenne. La situation atroce à Gaza - faisant oublier à beaucoup le massacre terroriste du 7 octobre perpétré par le Hamas en Israël -, le pas diplomatique franchi par trois pays européens (Espagne, Irlande, Norvège) mettent la pression sur l'exécutif. Et provoquent la cacophonie dans le camp présidentiel, amenant la tête de liste Valérie Hayer et son numéro 2, Bernard Guetta, à se contredire sur le sujet.

Pas facile d'être clair, tant la position de la France relève de l'équilibrisme, « en même temps » cher à Emmanuel Macron. La reconnaissance n'est « pas taboue », martèle-t-il, mais elle interviendra à « un moment utile », pas « sous le coup de l'émotion ». Message aux Espagnols et consorts, accusés par Stéphane Séjourné, patron du Quai d'Orsay, d'avoir agi par « positionnement politique » interne, sans provoquer le moindre changement sur le terrain. Or, aux yeux de Paris, « utile » signifie que le jour d'après la reconnaissance ne doit pas ressembler à celui d'avant, que ce geste doit favoriser concrètement la solution politique à deux États vivant côte à côte en sécurité. Reste que le flou demeure sur ce « bon moment ». Plus tranché, l'ex-ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a jugé dans nos colonnes la reconnaissance « indispensable pour maintenir en vie la solution à deux États ». Une certitude, le sujet mérite mieux que des postures électoralistes.

Le Monde
Planète, jeudi 30 mai 2024 798 mots, p. 6

Les députés prêts à approuver la ratification du Traité international sur la haute mer

Le texte doit fournir un cadre juridique pour protéger la diversité biologique marine

Martine Valo

Un jour de fête » : voilà comment le député Jimmy Pahun (MoDem) aborde le mercredi 29 mai. L’Assemblée nationale va en effet très probablement se prononcer en faveur de la ratification par la France du traité international sur la haute mer. Cet accord « historique », comme le souligne ce parlementaire, auteur du rapport qui accompagne le vote du jour, a pour ambition de fournir un cadre juridique contraignant pour un espace couvrant près des deux tiers de l’océan mondial, une gigantesque partie de la planète n’appartenant à personne.

A peine 1 % de la haute mer fait l’objet de mesures de protection actuellement. Si ce texte va ouvrir la possibilité d’y créer des aires marines protégées, ce n’est pas son seul objet. Ce traité vise en réalité « la conservation et l’utilisation durable de la diversité biologique marine » hors des eaux relevant de juridictions nationales ; autrement dit, il doit aussi encadrer l’exploitation des ressources génétiques du grand large.

Depuis septembre 2023, quatre-vingt-dix Etats l’ont signé, mais seulement cinq l’ont ratifié : les îles Palaos, puis le Chili, Belize, les Seychelles et Monaco. Emmanuel Macron espère bien être le premier des chefs d’Etat de l’Union européenne à y apposer son sceau. Le projet de loi l’y autorisant doit encore passer le cap du Sénat, probablement sans difficulté : son unique article a été approuvé à l’unanimité en commission des affaires étrangères à l’Assemblée le 22 mai. Un mois plus tôt, le 24 avril, les députés européens ont eux aussi voté en faveur de la ratification par l’Union européenne à une écrasante majorité, sans l’appui du Rassemblement national toutefois.

Partage « juste et équitable »

Pêche illégale ou non, transport maritime, pollutions (sonore, plastique, chimique, lumineuse…), exploration en vue d’exploiter les fonds marins, acidification : les menaces s’intensifient sur la haute mer qui, au XXIe siècle, n’est plus protégée par son éloignement. Il a fallu vingt ans de discussions informelles puis de négociations ardues au sein de l’Organisation des Nations unies pour parvenir à un consensus sur cet accord plus connu sous son sigle anglais de BBNJ (Biodiversity Beyond National Jurisdiction). Cependant, au-delà des principes posés, une bonne part des procédures reste à inventer.

Le premier des quatre chapitres est consacré au partage « juste et équitable » des avantages tirés des ressources génétiques marines. Eponges, krill, algues, bactéries intéressent les secteurs de la cosmétique, de l’alimentation animale, de la pharmacie… Leur utilisation pourrait se développer dans les biocarburants, adhésifs, peintures antisalissure, antibiotiques, etc. Selon Robert Blasiak, professeur associé au Stockholm Résilience Centre Ressources, la valeur de cinq médicaments mettant à profit l’ADN d’organismes marins, approuvés entre 2011 et 2020, atteindrait déjà plus de 11 milliards d’euros. Problème : l’écrasante majorité des brevets ayant trait à la génétique marine sont déposés par dix pays seulement.

Sans préciser comment ces revenus pourraient être répartis, le traité aborde aussi les « avantages non monétaires ».Ceux-ci pourront être mis en commun par le biais d’un accès partagé à des échantillonnages, à des séquençages numériques. L’objectif d’un transfert de technologies avec les pays en développement est affirmé. Le texte insiste par ailleurs sur la prise en compte des peuples autochtones.

Un ou plusieurs Etats parties pourront proposer la création d’aires marines protégées. Ils devront alors fournir une évaluation scientifique argumentée et proposer des mesures de surveillance et de contrôle de la zone concernée. L’accord BBNJ n’exclut pas toute activité, mais prône une exploitation modérée des ressources naturelles. Jimmy Pahun en convient dans son rapport : « Peu d’éléments sont encore disponibles à ce stade sur les moyens financiers, humains, scientifiques et de contrôle qui seraient octroyés » à ces aires marines protégées.

La principale bonne nouvelle tient sans doute à la leçon tirée de l’expérience d’autres instances internationales où toute avancée se trouve obstinément bloquée par un seul pays : cette fois, un projet de protection pourra prendre forme s’il est approuvé par les trois quarts des parties prenantes.

Enfin, un chapitre est consacré aux études d’impact environnemental nécessaires pour toute activité susceptible d’entraîner une « pollution importante ou des modifications considérables et nuisibles du milieu marin », précise le traité. Elles devront être rendues publiques et tenir compte de ses effets cumulés. Mais, in fine, les Etats restent souverains en la matière.

Beaucoup reste à faire avant l’avènement de l’accord BBNJ. Au moins soixante Etats doivent le ratifier avant qu’il entre en vigueur cent vingt jours plus tard. Il faudra ensuite le doter d’une conférence des parties et d’un conseil scientifique.p

Le Figaro, no. 24810
Le Figaro et vous, jeudi 30 mai 2024 197 mots, p. 36

der ; Portrait

UN DERNIER MOT

Drapeau (dra-po) n. m.

Fait brûler le torchon à l'Assemblée.

de Montety, Etienne

Un député de La France insoumise a brandi à l'Assemblée un drapeau de la Palestine.

Le mot est peut-être d'origine gauloise et désigne un morceau de tissu.

En arborant cet emblème, le fougueux parlementaire, qui n'est pas officiellement porte-drapeau de cette cause, a tout de même voulu la porter dans l'Hémicycle.

On attendait d'un insoumis qu'il sorte le drapeau noir...

Mais c'est le Palestinien qui a eu sa préférence.

On pourrait penser que son parti serait embarrassé, dans de beaux draps : à LFI,

on n'aime guère que les troupes se retrouvent sous les drapeaux. Quel qu'il soit.

De son côté, sans faire un drame de ce drapeau, la présidente de l'Assemblée a réagi aussi vertement qu'est teint l'étendard brandi.

Le règlement n'oblige pas les parlementaires à mettre leur drapeau dans leur poche, mais il leur est formellement interdit de le sortir dans l'Hémicycle.

À la vue de ce drapeau intempestif, Yaël Braun-Pivet a donc sorti les siens : un blanc pour apaiser les esprits, et un autre, à damier celui-ci : pour mettre fin à la course aux provocations.

Par étienne de Montety

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 30 mai 2024 973 mots, p. AUJM4
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29 mai 2024 - Le Parisien (site web)
30 mai 2024 - Le Parisien

« La sanction contre Macron doit être lourde »

Européennes|Favori des sondages pour le scrutin du 9 juin, Jordan Bardella, président du RN et tête de liste, presse ses électeurs de rester mobilisés. « Il y a toujours la crainte de l'abstention », prévient-il.

Propos recueillis par Quentin Laurent et Alexandre Sulzer

Vous incitez les Français à infliger la plus grande défaite à Emmanuel Macron. Les européennes, pour vous, c'est juste une revanche de la présidentielle ?

JORDAN BARDELLA.Rien n'est acquis quant à l'issue de ce scrutin, et je vais m'efforcer jusqu'à la fin de mobiliser les Français parce qu'il y a toujours la crainte de l'abstention. Depuis le début, j'ai assumé d'en faire un scrutin de mi-mandat, parce que c'est la seule occasion pour les Français en cinq ans de sanctionner la politique d'Emmanuel Macron et d'ouvrir la voie de l'alternance. J'entends débusquer le projet caché de Macron, qui, s'il n'est pas stoppé, s'apprête à désindexer les pensions de retraite de l'inflation, augmenter le tarif du gaz de 10 % le 1 er juillet, engager la casse de l'assurance chômage... La sanction doit être lourde. Ce n'est pas une logique de revanche, mais de préparer l'après-Macron.

Si vous arrivez en tête, cela ne change rien au fait que Macron reste président...

Vous sous-entendez qu'il faudrait s'habituer en France à ce que les élections n'aient plus de conséquences. Quand le parti au pouvoir est défait dans une élection aussi importante, je crois qu'il devra en tirer toutes les leçons. Et si j'arrive en tête le 9 juin, je demanderai la dissolution de l'Assemblée.

Ça n'a rien à voir. Est-ce que vous ne cherchez pas à déstabiliser les institutions ?

Je ne suis pas la France insoumise, moi. Mais les européennes, elles n'ont pas lieu sur Mars. On élit des eurodéputés français qui vont décider des prix de l'énergie, de la politique migratoire de la France et du niveau de normes qui impacte la croissance et nos chefs d'entreprise. Je souhaite mettre l'Europe de Macron en minorité au Parlement européen le 9 juin. Et je dis aux Français que nous pouvons gagner en 2024, et en 2027.

Vous étiez déjà en tête en 2019. À quoi cela a servi pour les Français ?

Les idées que je représente et que je porte sont en train d'arriver au pouvoir en Europe. La vision que porte Macron a perdu. L'Europe d'il y a dix ans n'est plus celle d'aujourd'hui et, sous la pression des peuples, nous pouvons aujourd'hui gagner.

Vous venez de rompre avec votre principal allié, les Allemands de l'AfD. Est-ce que vous n'êtes pas encore plus isolés qu'avant ?

Je ne crois pas. Chaque jour qui passe nous éloigne de l'isolement. Le Danemark a pris l'initiative d'une coalition de quinze États visant à réclamer à l'Europe la possibilité de traiter les demandes d'asile à l'extérieur des frontières de l'UE. L'Italie de M me Meloni, la Suède, les Pays-Bas... On est dans le sens de l'histoire.

Ils ne siègent pas dans le même groupe que vous au Parlement...

Aujourd'hui, on dialogue avec de nombreux partenaires qui n'étaient pas dans notre groupe. La base, c'est le refus du nouveau mandat de M me von der Leyen (présidente de la Commission européenne). Les équilibres des groupes vont être amenés à évoluer. On peut entrevoir une minorité de blocage au Parlement européen.

Quelles sont les mesures phares de votre programme ?

J'ai fixé deux priorités : le pouvoir d'achat et la protection de notre identité. La première, par la baisse des factures d'énergie. Elles ont augmenté de 45 % en deux ans, à cause de l'affaiblissement de notre filière nucléaire, et à cause des règles de fixation des prix. C'est le marché européen de l'électricité qui corrèle le prix de l'électricité à celui du gaz allemand. Et la protection de notre identité, grâce à l'instauration d'une double frontière pour nous protéger de l'immigration massive. Il est nécessaire de protéger les portes d'entrée de l'UE par le refoulement systématique des bateaux de migrants qui arrivent sur les côtes européennes, après les avoir mis en sécurité.

Vous proposez de réserver la libre circulation de l'espace Schengen aux Européens. Vous voulez réinstaller des postes-frontières sur nos 2 900 km de frontière terrestre ?

Ça, c'est la caricature. Je veux renforcer les contrôles aux points de passage de l'immigration clandestine identifiés. Je dis ensuite qu'au sein de Schengen, la libre circulation doit être réservée aux ressortissants des pays de l'UE. Concrètement, un Syrien ou un Afghan qui obtient un titre de séjour en Italie n'aurait plus le droit de circuler librement dans l'UE. On ne contrôle pas systématiquement, mais il faut une présence policière à tous les points de contrôle français. À elle de faire son travail en filtrant les citoyens européens des citoyens non européens.

Mais le contrôle de police aux frontières reste le domaine réservé de l'État...

Le fait que je sois député européen ne va pas faire de moi un garde-frontière. Il faut qu'on arrive au pouvoir. Mais je défendrai au Parlement européen le volet européen de cette double frontière.

Selon vous, la Russie est « une menace pour notre sécurité et notre souveraineté ». Thierry Mariani, 9 e sur votre liste, a assuré l'exact contraire. Comment assumer une telle contradiction ?

Mon parti politique n'est pas une secte, il peut exister des sensibilités différentes. Et dans un parti politique, c'est le président qui fixe la ligne.

En cas d'échec le 9 juin, Marion Maréchal (Reconquête) aurait-elle à nouveau sa place au RN ?

Je ne crois pas. Elle a fait le choix de quitter le RN et d'exprimer ses désaccords avec nous. Je regrette juste qu'elle mette autant d'énergie à faire survivre une formation politique, quand le mouvement qui partage l'essentiel de ses idées est en capacité de gagner la prochaine présidentielle.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
jeudi 30 mai 2024 288 mots, p. AUJM17,AUJM18

Utah Beach écarté des circuits du D-Day

Manche|Seuls les sites du Calvados bénéficieront de navettes. Un oubli qui suscite un tollé.

Bertrand Fizel

À quelque dix jours du 80 e anniversaire du Débarquement, la colère gronde dans la Manche. À l'initiative du conseil régional, quatre navettes quotidiennes sont mises en place pour permettre aux locaux et aux touristes de visiter les principaux sites liés au 6 juin 1944 et notamment les plages du Débarquement*. Toutes ? Justement non... Et c'est bien ce qui fait bondir Éric Mauger, un habitant de Sainte-Mère-Église (Manche), passionné d'histoire : « C'est scandaleux. Ces navettes restent dans le Calvados et ne desservent aucun site de la Manche. Comme si Utah Beach ou Sainte-Mère- Église n'étaient pas des lieux majeurs. Que les visiteurs soient privés de ces sites manchois est non seulement un scandale, mais aussi une injustice historique. »

Le député Stéphane Travert ne cache pas non plus sa colère : « Que ces navettes ne passent pas du tout par la Manche est une aberration incompréhensible. Ce n'est pas seulement fâcheux pour les touristes et les professionnels du secteur, mais aussi pour les habitants de notre région. De nombreux habitants du Calvados n'ont jamais visité ces sites de la Manche parce qu'ils n'en ont pas eu l'occasion ou les moyens. Et vice versa. C'était une occasion rêvée de le leur permettre. Manifestement, la région ne l'a pas saisie. Elle a encore quelques jours pour rectifier le tir », renchérit-il, manifestement irrité.

Le Monde
Planète, jeudi 30 mai 2024 1020 mots, p. 6
Aussi paru dans
28 mai 2024 - Le Monde (site web)
29 mai 2024 - La Matinale du Monde

Contamination aux PFAS : les pompiers « aux premières loges »

Des traces de « polluants éternels » ont été trouvées dans les cheveux de pompiers après un dépistage mené par des syndicats et Les Ecologistes

Aline Leclerc et Stéphane Mandard

Nul ne se faisait d’illusions sur les résultats des analyses. Ils seraient inévitablement positifs, pressentaient, le 16 mai, place de la République, à Paris, les pompiers venus de toute la France pour réclamer une meilleure prise en compte de la dangerosité de leur métier. A commencer par les dix-neuf volontaires prêts à se faire prélever des mèches de cheveux afin de mesurer leur exposition aux très toxiques substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS).

Les résultats sont « alarmants » , ont révélé, mardi 28 mai, lors d’une conférence de presse commune, les neuf organisations syndicales des services départementaux d’incendie et de secours (SDIS) et Les Ecologistes, alliés dans cette opération alors que la proposition de loi visant à protéger la population des risques liés aux PFAS, adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale le 4 avril, arrive au Sénat jeudi.

Sur les vingt échantillons analysés – les cheveux des dix-neuf pompiers et ceux de Marie Toussaint, tête de liste écologiste aux élections européennes, qui s’est aussi prêtée au test –, tous sont positifs à au moins un des douze « polluants éternels » recherchés, dix-neuf à au moins deux. Trois sont positifs à quatre polluants, deux à cinq, et un échantillon affiche même le score de six PFAS.

Tous les prélèvements capillaires des pompiers révèlent en outre la présence de PFOA, une substance interdite depuis 2019 et classée « cancérogène pour l’humain », et plus de la moitié présentent des traces de PFOS, molécule interdite depuis 2009 et classée « cancérogène possible ».

Le plus jeune des pompiers testés, Florian Dallant, 23 ans, est l’un des plus contaminés, avec cinq polluants identifiés. « Alors que je ne suis pompier que depuis six ans ! Je me doutais que j’étais exposé, mais ça prend une autre dimension quand on voit les résultats noir sur blanc, dit-il, sous le choc. Ça me fait réfléchir aux risques que je prends, et ça m’interroge même sur la suite de ma carrière… »

« Renforcer notre suivi médical »

Testé positif à trois PFAS, Arnaud Decosne, 45 ans, pompier à Blaye (Gironde), ne peut s’empêcher d’avoir une pensée pour son père et son grand-père. « Ils étaient pompiers tous les deux et sont morts d’un cancer, l’un à 63 ans, l’autre à 67 ans. Bien sûr, il n’y a pas de fatalité, mais, si je fais la moyenne, ça veut dire qu’il me reste vingt ans à vivre… On se met en danger pour les gens, mais une fois qu’on a fini notre carrière on a envie de vivre ! »« Je me pose sérieusement la question de continuer à former les agents de mon SDIS sur feu réel en caisson, qui m’expose davantage. Je me sens un peu à un tournant de ma carrière », réagit Laure Moriot, 39 ans, de la caserne d’Elbeuf (Seine-Maritime), positive à trois PFAS.

« Selon le laboratoire qui a effectué les analyses[Kudzu Science, à Strasbourg] , ces résultats nous situent dans la tranche haute des personnes exposées. Il est temps que nos employeurs renforcent notre suivi médical », insiste Manuel Coullet, responsable national de SUD SDIS. C’est également la demande de Sébastien Delavoux, son homologue à la CGT : « Les pompiers sont aux premières loges. Même si demain les PFAS sont interdites, les pompiers vont continuer à être exposés à des fumées toxiques pendant cinquante ans lors des feux d’appartement ou sur des sites industriels, tant ces polluants et bien d’autres sont partout. Or, aujourd’hui, il y a un défaut d’information sur les risques auxquels la profession est exposée. »

Les organisations syndicales ont remis, mardi, les résultats des tests au ministère de la santé et de la prévention. Elles espèrent notamment qu’ils alimenteront les travaux du nouvel observatoire de la santé des agents d’incendie et de secours, installé le 15 mai.

Les pompiers réclament depuis des mois une meilleure prise en compte de la dangerosité de leur métier par la mise en œuvre d’une véritable médecine de prévention – et non de simples tests d’aptitude –, un suivi des agents tout au long de leur carrière et à la retraite, et la reconnaissance de certains cancers en maladies professionnelles. Une étude du Centre international de la recherche sur le cancer publiée à l’été 2022 par The Lancet a reconnu l’exposition professionnelle des pompiers comme « cancérogène pour l’homme ».

Par rapport à la population générale, ils sont exposés notamment à un risque de cancers accru de 58 % pour le mésothéliome (qui affecte la membrane recouvrant la plupart des organes internes du corps) et de 16 % pour celui de la vessie. « Depuis cette étude, l’Etat n’a pris aucune disposition », s’indigne Xavier Boy, le président de la Fédération autonome des sapeurs-pompiers professionnels .

Après vingt ou trente ans de carrière, aucun pompier de la cohorte du 16 mai n’avait été testé aux PFAS. Ces substances ultra-toxiques entrent pourtant dans la composition de retardateurs de flammes, des émulseurs fluorés (mousses anti-incendie) et des imperméabilisants dont sont recouvertes leurs tenues. « On sait très peu de choses sur ces imperméabilisants. Sont-ils volatils ? Peut-on se contaminer par la peau si on les touche après l’imperméabilisation ? », interroge Jean-Baptiste Auger, 38 ans, du SDIS de l’Indre, testé positif à trois PFAS, dans une cohorte précédente mêlant tout type de professions, en février.

« La nouvelle tenue, commercialisée en 2025, contient des PFAS, car la réglementation l’autorise », déplore Xavier Boy, qui a appelé à une campagne de tests massifs chez les sapeurs-pompiers.

Les Ecologistes entendent profiter de l’examen de la proposition de loi au Sénat, jeudi, pour demander l’interdiction de l’usage des PFAS dans les mousses anti-incendie, au moins pour les entraînements. « Cela représente une source d’exposition importante et complètement évitable » , indique le député écologiste de Gironde Nicolas Thierry, à l’initiative de la proposition de la loi. Des alternatives sans PFAS existent mais ne sont pas encore opérationnelles du point de vue industriel.

Le Figaro, no. 24810
Le Figaro Économie, jeudi 30 mai 2024 861 mots, p. 25

Entreprises

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29 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Thames Water navigue de plus en plus en eaux troubles

Surendettement, scandales sanitaires... la compagnie issue de l'ère Thatcher n'échappera pas à la nationalisation.

Alexandre, Amandine

Thames Water va-t-il faire faillite avant ou après les élections du 4 juillet ? Le fournisseur en eau potable de 16 millions d'Anglais, qui déverse régulièrement des eaux usées dans les cours d'eaux et rivières, est en sursis depuis déjà un an mais la nationalisation du numéro un du secteur de l'eau semble désormais inéluctable.

Mi-avril, le Guardian a révélé que l'État britannique se préparait à absorber la majorité des 15,6 milliards de livres sterling (environ 18 milliards d'euros) de dettes de l'entreprise, probablement d'ici à la fin de l'année. Or, la situation financière de Thames Water s'est encore dégradée : la semaine dernière, la presse a rapporté que les fonds d'investissement propriétaires de Thames Water - des fonds de pension principalement, dont le canadien Omers et le britannique USS - avaient refusé d'injecter plus de 3 milliards de livres sterling destinés à moderniser les infrastructures de distribution d'eau de l'entreprise et à la maintenir à flot.

Dans la foulée, plusieurs directeurs ont démissionné, ravivant les craintes concernant l'avenir de Thames Water et de ses 7 000 employés. Pour trouver la source de la crise qui menace d'engloutir le leader du secteur de l'eau outre-Manche, il faut remonter 35 ans en arrière. Lors de la privatisation du secteur à l'initiative de Margaret Thatcher, 11 entreprises se sont partagé la distribution de l'eau potable et le traitement des eaux usées en Angleterre et au pays de Galles. Cette privatisation, aux conséquences désastreuses pour les consommateurs, a été très lucrative pour les actionnaires et les dirigeants : d'après une étude publiée récemment par l'université de Greenwich, les investisseurs ont extrait l'équivalent de 100 milliards d'euros des 10 principales compagnies d'eau anglaises et galloises depuis la fin des années 1980 et « n'ont quasiment rien investi»en retour.

L'agence chargée de réguler le secteur, Ofwat, a contesté les conclusions de cette analyse comptable. Le gendarme du secteur de l'eau enquête pourtant depuis la fin de l'année dernière sur les 37,5 millions de livres sterling de dividendes, soit environ 41 millions d'euros, distribués par Thames Water à ses actionnaires en 2023. Ofwat doit juger si le versement de cette somme est conforme aux règles censées encadrer de manière plus stricte les pratiques d'un secteur entaché par de multiples scandales environnementaux et sanitaires.

L'an dernier, Thames Water, Southern Water et DWR Cymru qui opère au pays de Galles ont été sommés de reverser au total l'équivalent de 200 millions d'euros à leurs clients faute d'avoir endigué efficacement les fuites d'eau et le déversement des eaux usées dans la nature. Cette sanction fait suite à d'autres amendes. En 2021, la compagnie des eaux du sud-est de l'Angleterre, Southern Water, avait dû payer 90 millions de livres sterling à Ofwat pour avoir rejeté (près de 7 000 fois) des eaux non traitées dans le Kent, le Hampshire et le Sussex entre 2010 et 2015.

En dépit de ces sanctions financières, la pollution dont sont responsables les entreprises de traitement des eaux et de distribution d'eau potable va crescendo. D'après des chiffres publiés fin mars par l'agence de l'environnement, la contamination des rivières et des mers a doublé en un an.

Les pluies records qui se sont abattues sur le Royaume-Uni au cours des huit derniers mois n'ont fait qu'amplifier les failles d'une infrastructure obsolète et largement sous-dimensionnée pour faire face à l'urbanisation. Chaque semaine apporte son lot de mauvaises nouvelles pour les Anglais dont l'approvisionnement en eau potable dépend de ces entreprises incapables de remplir leurs obligations les plus fondamentales.

Dans la vallée de la Tamise, à l'ouest de Londres, les habitants du West Berkshire vivent un cauchemar depuis plusieurs mois. Les bouches d'égout débordent régulièrement de matières fécales et inondent jardins et habitations. Dans le Devon, dans le sud-ouest de l'Angleterre, mi-mai, 17 000 foyers ont reçu pour instruction de faire bouillir l'eau avant de la consommer à cause d'une contamination de l'eau distribuée par South West Water qui a rendu malade une centaine de personnes. Et le journal The Observer a révélé dimanche que des dizaines d'habitants du sud de Londres souffrent de gastro-entérite depuis deux semaines. Ils suspectent Thames Water de leur avoir fourni de l'eau non potable.

« Le secteur de l'eau est complètement défaillant», a réagi ce week-end le député travailliste Steve Reed, responsable des questions environnementales dans l'équipe de Keir Starmer, donné favori des élections législatives du 4 juillet prochain. Si l'issue du scrutin est conforme aux sondages, l'encadrement du secteur et le sauvetage de Thames Water seront parmi les dossiers brûlants dont héritera le leader du Labour après son arrivée à Downing Street.

Le successeur de Rishi Sunak pourra-t-il enrayer la hausse des prix de l'eau ? Pour améliorer la qualité de leurs services, les compagnies des eaux assurent en effet qu'elles doivent pouvoir augmenter leurs prix de 24 à 91 % entre 2025 et 2030. Ofwat, à qui il appartient de donner son feu vert aux hausses de prix réclamées par les entreprises du secteur, devait initialement rendre sa décision en juin mais l'a reportée au mois de juillet. A. A.

l'Humanité
jeudi 30 mai 2024 1083 mots, p. 2

Reconnaissance de la Palestine : Macron en retard d'une guerre

Pierre Barbancey

Proche-Orient Après la décision forte de l'Espagne, l'Irlande et la Norvège de reconnaître l'État palestinien, tous les yeux se tournent vers Paris, dont la prise de position pourrait entraîner d'autres pays d'Europe. Mais le président de la République s'empêtre dans ses contradictions, malgré l'urgence.

Israël a furieusement réagi à la décision de l'Espagne, de l'Irlande et de la Norvège de reconnaître l'État de Palestine. Tel-Aviv a immédiatement retiré ses ambassadeurs. Le ministre des Affaires étrangères, Israël Katz, a convoqué les diplomates de ces trois pays, en poste en Israël, à une réunion où ils ont visionné des images de l'incursion du Hamas le 7 octobre comme preuve que leur gouvernement ne devrait pas reconnaître la Palestine, oubliant sciemment que Madrid, Dublin et Oslo ont tous les trois condamné l'attaque de l'organisation islamiste.

Pourquoi Israël freine des quatre fers

C'est dire si les dirigeants israéliens craignent une telle éventualité. Pourquoi ? Parce qu'ils savent que la reconnaissance de l'État de Palestine est un acte de poids pour aider à une solution à deux États. Le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a déclaré ce 28 mai que « la reconnaissance de l'État de Palestine n'est pas seulement une question de justice historique », mais aussi « une exigence essentielle si nous voulons tous parvenir à la paix ». À ses yeux, ce mouvement est « le seul moyen d'avancer vers ce que tout le monde reconnaît comme la seule solution possible pour parvenir à un avenir pacifique, celui d'un État palestinien qui vit aux côtés de l'État israélien dans la paix et la sécurité ».

Dans les colonnes de l'Humanité, Matt Carthy, député du Sinn Féin à Dublin, insistait : « J'espère vraiment que d'autres pays nous emboîteront le pas. Comment l'Union européenne peut-elle parler de droit international, de droit international humanitaire, de la charte des Nations unies ou de la nécessité d'adhérer aux normes démocratiques et aux droits de l'homme lorsque nous facilitons les actions d'Israël grâce à nos traitements préférentiels dans le commerce et l'économie ? »

« Nous devons faire vivre la seule alternative offrant une solution politique à la fois aux Israéliens et aux Palestiniens : deux États, vivant côte à côte, dans la paix et la sécurité », soutient le premier ministre norvégien, Jonas Gahr Store, en lançant un « appel fort » à d'autres pays pour qu'ils rejoignent cette initiative. « Je suis absolument certain que d'autres pays nous rejoindrons bientôt, confiait au Figaro le ministre norvégien des Affaires étrangères, Espen Barth Eide, « et il y en a plus que ceux qui sont évoqués dans la presse ».

Macron à la traîne du Parlement français

De fait, tous les yeux sont maintenant tournés vers la France. Il y a quelques années, un ministre des Affaires étrangères de l'Union européenne expliquait à l'Humanité, sous couvert d'anonymat, que « si la France reconnaît un État de Palestine, une dizaine d'autres pays de l'UE suivront. Car l'UE elle-même est incapable de prendre une telle décision, notamment parce que l'Allemagne l'en empêchera ». Effectivement, toutes les tentatives en ce sens ont échoué, tuées dans l'oeuf, en particulier par Berlin.

En février 2014, l'Assemblée nationale française votait à une large majorité un texte invitant le gouvernement à reconnaître l'État de Palestine. Ce qu'aucun gouvernement n'a encore fait. Il y a quelques semaines, Emmanuel Macron assurait que cette question n'était pas « taboue ». Mardi soir, il a botté en touche depuis l'Allemagne : « Je considère que cette reconnaissance doit arriver à un moment utile, à un moment où elle s'inscrit dans un processus dans lequel les États de la région et Israël se sont engagés, et qui permet, sur la base d'une réforme de l'Autorité palestinienne, de produire un résultat utile. Je ne ferai pas une reconnaissance d'émotion. » Il a ainsi dévoilé le fond de sa pensée et son positionnement. Il considère que l'État de Palestine ne verra le jour qu'à l'issue d'un processus de paix. Un État de Palestine qui devait déjà exister en vertu des accords d'Oslo signés en 1993. Ceux-ci prévoyaient la reconnaissance d'Israël par l'OLP, la création d'une Autorité palestinienne à Gaza et sur une partie de la Cisjordanie, ainsi qu'une période de transition de cinq ans devant conduire à un État palestinien indépendant. Cela fait donc plus de vingt-cinq ans, depuis 1998, un quart de siècle, que cet État aurait dû exister (et même, depuis 1947, si l'on se réfère au partage de la Palestine mandataire par l'ONU).

Une décision reportée jusqu'à quand ?

« Cela fait maintenant plus de trente ans que les Palestiniens attendent, insiste Dominique Vidal, journaliste et spécialiste du Moyen-Orient. Si, aujourd'hui, le moment n'est pas venu, alors quand ? Faut-il attendre qu'Israël ait complètement ravagé la bande de Gaza et la Cisjordanie pour reconnaître l'État de Palestine ? À ce moment-là, on nous dira qu'il n'y a plus de partenaires palestiniens. Alors que le problème, depuis 2000, est qu'il n'y a plus de partenaires israéliens. Je trouve cette façon, de la part d'Emmanuel Macron, de renvoyer la balle dans le camp palestinien, tout à fait incorrecte. »

Interrogé par le quotidien USA Today, Marc Weller, juriste et professeur de droit international et d'études constitutionnelles à l'université de Cambridge, relève que « les États qui reconnaissent la Palestine disent qu'ils vont changer son statut pour passer d'une entité qui n'est pas encore un État à un véritable État ». Selon lui, les annonces récentes de l'Espagne, de l'Irlande et de la Norvège « sont délibérément formulées pour s'opposer aux affirmations de Netanyahou selon lesquelles il ne peut y avoir de solution à deux États. C'est en fait un outil politique puissant pour aider à isoler le déni d'Israël sur l'État palestinien ».

Des dissensions dans le camp présidentiel

Emmanuel Macron est donc face à ses propres contradictions. Même Jean-Yves Le Drian, son ex-chef de la diplomatie et actuel envoyé spécial personnel au Liban, qui pilote le comité de soutien de Valérie Hayer, la candidate de Renaissance aux européennes, considère que ce geste diplomatique est devenu « indispensable si l'on veut maintenir en vie la solution à deux États ».

Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, rappelle ici qu' « un génocide perpétré par le gouvernement de Benyamin Netanyahou est en cours contre le peuple palestinien » et que « tous les discours qui visent à réduire le peuple palestinien au Hamas ou le peuple israélien au gouvernement de Benyamin Netanyahou sont des discours qui ne conduiront pas à la paix entre ces deux peuples ». Reconnaître immédiatement un État de Palestine, c'est aider à construire une paix juste et durable. Cet État de Palestine est la base du processus de paix, pas son aboutissement.

La Croix, no. 42930
France, mercredi 29 mai 2024 801 mots, p. 10

Des députés de gauche s’élèvent contre le texte sur la fin de vie

Paul de Coustin

Plusieurs députés socialistes, écologistes ou communistes, prennent position contre le texte sur l’aide à mourir, allant à l’encontre de la grande majorité des élus de leurs groupes.

Un député communiste en une du quotidien L’Humanité? L’exercice ne paraît pas inhabituel. La présence à ses côtés du vice-président de la Conférence des évêques de France (CEF), en revanche, l’est davantage. À l’occasion de l’examen du projet de loi relatif à l’accompagnement des malades et à la fin de vie à l’Assemblée nationale, lundi 27 mai, le journal a fait dialoguer l’élu PCF Pierre Dharréville avec Mgr Vincent Jordy, archevêque de Tours. « Ne faudrait-il pas donner la parole aux Français, sur un sujet aussi essentiel, par exemple sous la forme d’un référendum ? », s’y interroge le porte-parole de la CEF à propos de la fin de vie. « Cette loi pourrait produire sa propre dynamique en induisant une forme d’incitation » au suicide pour les plus faibles, craint pour sa part le député des Bouches-du-Rhône, qui redoute également qu’une fois la loi votée, « on élargisse toujours plus les critères » de l’aide à mourir.

Des colonnes de L’Huma à celles de l’Assemblée nationale, Pierre Dharréville ne cache pas son hostilité au texte, et assume sa « nage à contre-courant » à gauche. Il dénonce une loi « sous influence libérale » qui propose une vision de la « société », de la « République », de l’ « humanité » dans laquelle il peine à se reconnaître.

Début avril, le parlementaire a organisé, avec plusieurs députés de son bord, une réunion informelle intitulée « La fin de vie et la gauche, entre certitudes et malentendus » ,qui invitait l’ensemble de son camp à prendre « le temps d’en parler ».Parmi les participants qui assument leur divergence d’opinions, on trouve le président du groupe communiste André Chassaigne, les socialistes Dominique Potier et Cécile Untermaier et l’écologiste Lisa Belluco.

« Voter ce texte n’est pas une évidence et ne me semble pas naturellement de gauche, explique la députée écologiste de la Vienne. D’un point de vue éthique, je suis mal à l’aise avec le fait d’exprimer que ce que l’on veut pour la société, c’est l’aider à mourir. »

Cécile Untermaier, « pas opposée mais très réservée », partage ces inquiétudes. « Je suis très vigilante au contexte dans lequel s’examine ce projet de loi : l’hôpital en crise, les Ehpad en difficulté, les déserts médicaux qui se multiplient… » liste la députée PS de Saône-et-Loire. Les deux élues pointent les « risques de dérives » pour les personnes les plus précaires qui, en l’absence d’une offre de soins abordable, feraient le choix « par défaut »d’une aide à mourir. Ces voix s’élèvent alors que le consensus règne à gauche.

Les membres de La France insoumise sont « favorables à la version du texte sortie de la commission spéciale », assure l’élu LFI Hadrien Clouet, qui y a siégé. Les socialistes ont rappelé dans un communiqué vouloir « faire de l’aide à mourir un vrai droit ». « Chacun votera en conscience », indique la députée Christine Pirès-Beaune, qui estime que « la très grande majorité du groupe PS » est en faveur du texte. Même liberté de vote, et même unité affichée chez les Verts, même si « certains se posent des questions, sans en parler publiquement », témoigne Lisa Belluco.

« Le point commun » des organisateurs de la réunion des indécis, début avril, « est leur foi chrétienne », avance Hadrien Clouet. S’il estime qu’il « ne faut pas les réduire à cette dimension spirituelle », le député insoumis constate qu’il y a « plus de personnes croyantes chez les opposants au texte », ce qui lui « paraît cohérent » avec les positions exprimées par les cultes. Derrière la figure du catholique de gauche Dominique Potier, l’engagement de Pierre Dharréville à la Jeunesse ouvrière chrétienne est également remis sur le devant de la scène. « Mon histoire est connue et j’en suis fier. Je regrette en revanche d’avoir à m’en justifier et qu’on l’utilise pour discréditer la parole politique, celle d’un élu de la République, que je porte », s’insurge-t-il. Lisa Belluco, qui « suppose » que son éducation religieuse « influe » sur son propre choix, conteste toute « revendication » et réaffirme que « les questions posées, qu’elles le soient par des croyants ou non, sont légitimes ». « Personnellement, je ne suis pas croyante, objecte Cécile Untermaier. Mes réserves ne s’inscrivent pas dans une démarche religieuse, mais sociale. » L’élue de gauche « ne sait pas encore » ce qu’elle fera lors du vote solennel sur le texte, le 11 juin prochain.

Le Monde
France, mercredi 29 mai 2024 897 mots, p. 9
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28 mai 2024 - Le Monde (site web)

Fin de vie : le gouvernement tente de contrer les critiques lors des débats parlementaires

La ministre de la santé, Mme Vautrin, entend obtenir un retour au « texte effectif et équilibré »

Béatrice Jérôme

Rassurer et revenir à l’« équilibre ». Les députés ont entamé, lundi 27 mai, l’examen du projet de loi à l’Assemblée nationale sur l’accompagnement des malades et de la fin de vie. L’occasion pour le gouvernement de tenter de lever les doutes et de contrer les critiques sur la portée du texte. Qu’ils soient opposés ou favorables au projet, la plupart des députés ont exprimé leurs interrogations ou leurs craintes s’agissant de la mise en œuvre d’une aide à mourir qu’instaure le texte pour la première fois en France. L’expression recouvre la possibilité de demander à un médecin d’accéder à une mort médicalement assistée. Seuls peuvent prétendre y accéder les malades majeurs atteints d’une « affection grave et incurable »entraînant des douleurs physiques et psychologiques « insupportables ».

Catherine Vautrin, ministre de la santé chargée de porter le projet de loi, s’est efforcée de convaincre que le cadre prévu au départ pour cette aide à mourir était « clair, précis et protecteur ». Rappelant que cinq conditions « strictes »d’accès avaient été prévues, elle a insisté sur l’une : la capacité de discernement du malade. Elle doit être intacte du début à la fin de la procédure. La « clé de voûte »est la « volonté libre et éclairée du patient », a poursuivi Mme Vautrin. Elle doit être « effective » au moment où il formule une demande et lorsqu’il exprime de nouveau son souhait avant le geste létal.

Sur les bancs des députés favorables au texte, « il y a ceux qui, comme moi, s’interrogent », a toutefois déclaré Geneviève Darrieussecq, députée (démocrate) des Landes : « Les verrous sont-ils suffisants ou surtout durables pour réserver l’aide à mourir aux seuls malades qui ont des douleurs réfractaires ? » Comment « éviter », a poursuivi l’ancienne ministre déléguée des armées de 2020 à 2022, que l’aide à mourir ne soit demandée et accordée à des personnes « plus fragiles » et « plus vulnérables »?

Sandrine Rousseau, députée (écologiste) de Paris, a estimé, à l’inverse, que la version initiale du projet de loi aurait abouti à une application « marginale »de l’aide à mourir. Le projet du gouvernement n’était à ses yeux qu’un « texte d’intention »comportant des critères trop restrictifs.

Issu des travaux de la commission spéciale, qui a entrepris de modifier la copie gouvernementale avant son arrivée dans l’Hémicycle, le texte examiné en séance comprend des critères d’accès à l’aide à mourir élargis à la faveur d’amendements portés en commission par la gauche, mais aussi par une partie des députés de la majorité présidentielle. Le Parti socialiste, les écologistes et les députés « insoumis » ont annoncé leur volonté de poursuivre l’assouplissement du texte au cours des débats, qui doivent durer quinze jours au Palais-Bourbon. Mme Vautrin entend, elle, obtenir un retour au « texte effectif et équilibré ». Elle peut compter sur le soutien d’Agnès Firmin Le Bodo, présidente de la commission spéciale.

Ex-ministre du gouvernement d’Elisabeth Borne et cheville ouvrière du projet de loi, Mme Firmin Le Bodo estime que « la société est mûre pour avancer sur le sujet de l’aide à mourir. Mais elle a besoin d’être rassurée, explique-t-elle au Monde. Le texte a été construit pour être acceptable par nos concitoyens. Beaucoup sont très hésitants, mais lorsque je leur explique le projet que porte le gouvernement, ils me disent qu’ils ne voient pas ce qu’ils peuvent lui opposer ».

La question fracture

L’épure originale du projet ne fait pas l’unanimité au sein des députés macronistes. Corapporteuse du texte, la députée (Renaissance) d’Ille-et-Vilaine Laurence Maillart-Méhaignerie a justifié, lundi, la modification d’une des conditions d’accès à l’aide à mourir votées en commission. Pour évaluer l’éligibilité d’un malade, le « pronostic vital engagé à court ou à moyen terme » a été remplacé par le critère d’ « une maladie incurable en phase avancée ou terminale ».

Ce changement rend éligibles à l’aide à mourir des personnes atteintes d’affections incurables dont l’espérance de vie peut être de plusieurs années. C’est le cas de certaines maladies neurodégénératives. Rapporteur général du texte, Olivier Falorni, député (démocrate) de Charente-Maritime, défend, lui, cette nouvelle condition. La question fracture la majorité présidentielle.

Le gouvernement s’est voulu rassurant sur l’autre volet du projet de loi, qui prévoit le développement des soins palliatifs. Mme Vautrin a rappelé que 1,1 milliard d’euros supplémentaires sur dix ans seront consacrés au secteur financé à hauteur de 1,6 milliard d’euros chaque année par la Sécurité sociale.

Ce qui n’a pas empêché les députés Les Républicains (LR) et Rassemblement national de tenter de ferrailler sur le terrain sémantique avec le gouvernement. Ils ont critiqué la terminologie choisie pour désigner les soins palliatifs, rebaptisés « soins d’accompagnement ». « Ce changement de terme vise à créer un continuum entre soins palliatifs et suicide assisté et euthanasie, absolument contraire à l’origine des soins palliatifs » , a dénoncé Patrick Hetzel, député (LR) du Bas-Rhin. Mme Vautrin a récusé le procès d’intention. Mais ses tentatives et celles des députés de la majorité pour justifier le choix de l’expression « soins d’accompagnement » n’ont pas dissipé la « suspicion » de l’opposition.

l'Humanité
mercredi 29 mai 2024 517 mots, p. 9

Exclu de l'Assemblée pour un drapeau palestinien

Diego Chauvet

Démocratie Le député FI des Bouches-du-Rhône Sébastien Delogu a écopé de la plus lourde sanction prévue par le règlement. Ces mesures de rétorsion se multiplient depuis 2022, visant principalement l'opposition de gauche.

Il a brandi un drapeau palestinien, et le bureau de l'Assemblée nationale lui a infligé la sanction la plus lourde. Le député insoumis des Bouches-du-Rhône Sébastien Delogu a été exclu quinze jours de l'Hémicyle, avec suspension de son indemnité pendant deux mois. Un peu plus tôt, alors que le ministre chargé du Commerce extérieur, Franck Riester, répondait à une question de la députée FI Alma Dufour sur le refus du gouvernement de « sermonner Israël » après le bombardement d'un camp de réfugiés à Rafah, le parlementaire avait arboré un drapeau palestinien depuis les bancs de son groupe. La présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, qui avait affiché son « soutien inconditionnel » à Israël en octobre 2023, lui a aussitôt notifié un « rappel à l'ordre », puis elle a suspendu la séance. À l'issue de la réunion du bureau de l'Assemblée, Sébastien Delogu a finalement reçu la peine la plus lourde prévue par le règlement, appelée « censure », ce qui a suscité altercations et prises à partie à l'extérieur de l'Hémicycle, dans les couloirs du Palais Bourbon.

Le premier député de la législature à avoir été exclu quinze jours de l'Assemblée a été le RN Grégoire de Fournas, pour des propos racistes tenus en pleine séance... La présidence de l'Assemblée nationale a donc estimé que manifester son soutien au peuple palestinien bombardé appelait à la même sanction que des propos xénophobes. Par ailleurs, le député FI Antoine Léaument avait, lui, été puni pour avoir rappelé les origines nazies du RN, parti cofondé par un ancien Waffen-SS. La multiplication de ces sanctions comme leur équivalence malgré les différences entre les comportements qui les ont suscitées posent de sérieux problèmes démocratiques.

Depuis que l'Assemblée est présidée par Yaël Braun-Pivet, le nombre de sanctions est en hausse permanente. Fin 2023, la présidence de l'institution en communiquait 145 depuis juin 2022. Elles touchent le plus souvent l'opposition de gauche. À titre de comparaison, il n'y en a eu que 39 entre 1958 et 2021. Les insoumis sont les principales cibles de la Macronie. Mais ils ne sont pas les seuls. L'écologiste Sandra Regol a ainsi reçu un rappel à l'ordre la privant du quart de son indemnité pour avoir accusé le RN de taire les violences sexuelles dans ses rangs. À l'inverse, le député Renaissance Jean-René Cazeneuve n'avait pas été sanctionné alors qu'il avait menacé l'écologiste Cyrielle Chatelain d'un : « Tu seras tondue à la Libération pour avoir voté avec le RN ! » Le turbulent Meyer Habib, proche de Netanyahou et coutumier des provocations et des incidents en pleine séance comme dans les couloirs de l'Assemblée, n'a jamais été exclu, lui non plus, de l'Hémicycle.

Le 28 mai, la minorité présidentielle, la droite et l'extrême droite ont uni leurs voix pour exclure Sébastien Delogu. La gauche a voté contre. Le groupe GDR a dénoncé « l'indignation surjouée » de Renaissance à l'extrême-droite et « leur silence » face aux crimes de Benyamin Netanyahou.

Le Monde
International, mercredi 29 mai 2024 999 mots, p. 4
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28 mai 2024 - Le Monde (site web)

Reportage

En Wallonie, la gauche radicale taille des croupières aux socialistes

Des élections fédérales et régionales ont lieu le 9 juin en même temps que les européennes

Jean-Pierre Stroobants

Châtelineau, Charleroi (Belgique) - envoyé spécial - En ce samedi 25 mai, jour de marché à Châtelineau, une commune populaire de la banlieue de Charleroi, des centaines de badauds déambulent entre les échoppes de poulets rôtis, le snack Bismillah et la halle couverte où les stands de vêtements bon marché abondent, comme les vendeurs d’épices ou de légumes. Foulard rouge autour du cou, tracts à la main et sac en bandoulière frappé du sigle du parti – une étoile au centre d’un cœur –, une demi-douzaine de militants du Parti du travail de Belgique (PTB) entourent la députée sortante Sofie Merckx.

A 49 ans, elle est la figure la plus connue de cette formation de la gauche radicale après Raoul Hedebouw, le président du parti, 46 ans, un tribun dont raffolent toutes les télévisions : jamais à court d’une formule, il a déclaré la veille, sur la chaîne RTL-TVi, que sa formation était désormais candidate au pouvoir. « L’enjeu, a-t-il dit, ce sera de rendre le PTB incontournable. Plus nous aurons de votes, plus le PS ou un parti comme Ecolo devront négocier avec nous. Le PTB pourra être dans un gouvernement. »

A deux semaines des élections fédérales et régionales qui, le 9 juin, seront couplées aux européennes en Belgique, cette formation viendra vraisemblablement bouleverser le jeu : un sondage le créditait, samedi,de 14,5 % des intentions de vote en Wallonie et de 19,8 % dans la région de Bruxelles-Capitale. En Flandre, il s’établit à 9 % : M. Hedebouw, un parfait bilingue à la tête d’un parti encore national dans ce royaume déchiré, y multiplie les apparitions. Pas de quoi inquiéter le Vlaams Belang (extrême droite), donné à quelque 27 %, mais de quoi bousculer la gauche socialiste qui stagne et les écologistes qui s’effondrent.

Dans le Hainaut, où la Flamande Sofie Merckx s’est installée il y a une vingtaine d’années, l’objectif est de décrocher un quatrième siège de député et de tailler des croupières au PS de Paul Magnette, président du parti et maire de Charleroi. Il a récemment qualifié de « couillons »ses rivaux communistes – « froussards », corrigera-t-il ensuite –, accusés de « se cacher sous la table »quand il s’agit de prendre leurs responsabilités, de dépenser à tout-va pour assurer leur omniprésence sur les réseaux sociaux et de se complaire dans des slogans populistes.

« Ce que nous voulons, c’est réellement changer de cap,corrige Sofie Merckx. En revenir à la retraite à 65 ans[en 2024, elle a été fixée à 67 ans] , augmenter le salaire minimum, taxer davantage les plus riches, limiter les privilèges des politiques. Il faut aussi corriger les pratiques et la mentalité liées à quarante années de domination du Parti socialiste », assure-t-elle.

Longtemps détenteur de majorités absolues dans le Hainaut, le PS bataille aujourd’hui contre le parti libéral Mouvement réformateur pour conserver son leadership en Wallonie : les dernières enquêtes d’opinion les créditent tous deux de 22,5 % en Wallonie. Si cela se confirme, le PS aura perdu près de la moitié de son électorat en l’espace d’une quarantaine d’années.

Il y a quelques mois, le PTB prônait encore une sortie de la Belgique de l’OTAN et expliquait qu’il ne revendiquerait pas le pouvoir sans une révision des traités européens. Au marché de Châtelineau, ces choses-là n’intéressent pas grand monde, pas plus que les critiques des autres formations quant à l’ « ambiguïté »ou les « silences » de la gauche radicale à l’égard de la guerre en Ukraine, du sort de la minorité ouïgoure en Chine ou de l’islamisme radical.

Dans cette agglomération où le chômage est endémique et le taux d’emploi au plancher (53 % à Charleroi en 2022), c’est le pouvoir d’achat qui préoccupe en premier lieu. « Je suis invalide depuis trente ans, ma retraite n’a pas beaucoup évolué, mais mes impôts locaux sont passés de 50 à 507 euros, explique un octogénaire. M. Hedebouw parle bien, mais votre programme est-il vraiment applicable ? », dit-il à Sofie Merckx. « On ne vous promet pas monts et merveilles mais ensemble on peut gagner », répond-elle.

« Marre de vos promesses »

Vêtu d’un maillot siglé « Italia », Enzo, qui n’a donné que son prénom, s’interroge lui aussi. « J’hésite entre vous et les libéraux, car j’aime leur idée de renvoyer dans leur pays les délinquants étrangers. Hedebouw me plaît bien, mais irez-vous vraiment au pouvoir ? − Votez pour nous, ce sont les libéraux qui ont bloqué les salaires », répond la députée. Elle n’a, en revanche, pas besoin de convaincre cette femme d’origine marocaine qui fut sa patiente : Mme Merckx, qui doit une partie de sa popularité au fait d’exercer comme médecin dans le cadre des maisons de Médecine pour le peuple, créées par son père, l’Anversois Kris Merckx, fondateur aussi de Tout le pouvoir aux travailleurs (Amada), l’ancêtre du PTB.

L’accueil n’est pas toujours aussi cordial. « Marre de vos promesses ! Ça fait trente ans que ça dure, rien ne change, sauf les taxes. Mais comme je suis obligé de voter, je donnerai ma voix à l’extrême droite, lâche un quinquagénaire. Le changement ? Les Français y ont cru et ont voté[Emmanuel] Macron. Maintenant c’est le bordel », ajoute-t-il. Une vieille dame appuyée sur deux béquilles acquiesce : « Personne ne tient ses promesses en politique. Le jour du vote, je brûlerai ma carte d’identité. »

Plus loin, Frédéric Fontaine et Nathan Gaballo, deux militants du PTB, sont en conversation avec deux sympathisantes du PS. Les socialistesaffirment que le PS a encore besoin de temps pour réaliser son programme, les autres prônent « la rupture », ce qui sera le thème du meeting du PTB, dans l’après-midi. « Attaquez la droite, mais sans tuer la gauche » , prône un militant syndical qui a écouté la conversation. En Wallonie, cela ressemble aujourd’hui à un vœu pieux.p

Le Figaro, no. 24809
Le Figaro Économie, mercredi 29 mai 2024 776 mots, p. 24

Économie

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28 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Résidences secondaires : les erreurs du fisc au détriment des propriétaires explosent

À la suite des couacs de la déclaration de biens immobiliers, le montant des sommes indûment réclamées aux contribuables a doublé en un an, passant de 312 millions en 2022 à 724 millions en 2023.

Ruiz Perez, Julie

Cela aurait dû être le mot final d'un chapitre éprouvant pour les propriétaires et les agents de l'administration fiscale. Lancé suite au naufrage qu'a été la nouvelle déclaration de biens immobiliers (GMBI) mise en place l'an dernier, le rapport des députés Christine Pires-Beaune (PS) et Robin Reda (Renaissance) sur « les dysfonctionnements dans la gestion des impôts locaux et leurs conséquences» devait être rendu ce mardi. Mais, suite à des informations récupérées le jour même par la députée socialiste concernant la gestion de la déclaration de biens immobiliers, la publication du rapport a finalement été reportée en urgence. L'affaire n'a donc pas fini de faire des remous.

En l'état, les travaux des parlementaires mettent en lumière les conséquences des « dysfonctionnements » dans la collecte des impôts locaux dont les proportions sont assez impressionnantes. Le document notamment fait état d'un dérapage des erreurs du fisc sur la taxe sur les résidences secondaires (THRS). Pour cet impôt, les sommes indûment réclamées sont passées d'environ 312 millions en 2022 à 724 millions en 2023, selon une information confirmée par la DGFIP. À noter, ce chiffre peut encore augmenter dans la mesure où les contribuables peuvent encore faire des réclamations à l'administration fiscale jusqu'à la fin de l'année. Cette augmentation colossale de plus de 130 % est à imputer à la mise en place de d'une nouvelle démarche administrative suite à la suppression de la taxe d'habitation sur les résidences principales (qui servait jusque-là de base aux calculs du fisc).

Pour mémoire, l'an dernier, la dernière tranche de taxe d'habitation a été supprimée sur les résidences principales, et pour les résidences principales seulement. Ainsi, les propriétaires d'une résidence secondaire doivent toujours s'acquitter de cette taxe ou de la taxe sur les logements vacants, le cas échéant. En parallèle, les propriétaires ont dû remplir pour la première fois l'an dernier la déclaration de bien immobiliers (GMBI). Cette nouvelle démarche administrative obligatoire vise à établir les statuts d'occupation des logements afin de faire payer les bonnes taxes aux bons contribuables.

Simple sur le papier, cette contrainte fiscale a pourtant laissé perplexe certains propriétaires, notamment « les plus âgés avec parfois de faibles connaissances numériques » car cette démarche devait se faire impérativement en ligne, analyse le député co-rapporteur Robin Reda. Une confusion qui n'a pas été sans conséquences pour les services du fisc dont le principal syndicat dénonçait déjà l'année dernière «une incompréhension des contribuables » et « un accroissement des incivilités » vis-à-vis de cette nouvelle déclaration. Concrètement, l'année dernière, l'administration fiscale a vu ses sollicitations téléphoniques augmenter de 38 %. « L'essentiel de ces demandes était lié à GMBI » , confirme Robin Reda. Mais, au-delà de la « communication imparfaite » selon la formule de la DGFIP - qui a poussé le fisc à décaler deux fois la date butoir l'an dernier -, ce manque de préparation a aussi entraîné 724 millions d'euros d'erreur au détriment des contribuables. Ces avis erronés ont d'ailleurs également eu un coût pour les finances publiques dans la mesure où, dans le cas d'un dégrèvement, le contribuable ne paye logiquement pas la facture mais l'État, en revanche, verse bien le montant promis à la collectivité censée recevoir la taxe. À savoir les communes, pour la taxe d'habitation sur les résidences secondaires.

Chaque année la DGFIP enregistre « entre 250000et 440000 contentieux sur la taxe d'habitation sur les résidences secondaires, liés en large partie à des changements d'adresse non communiqués ». Mais au-delà des erreurs « habituelles » , l'année dernière a vu fleurir des cas d'erreurs plus atypiques. Certains propriétaires, selon le principal syndicat du fisc Solidaires-finances publiques, se seraient vu réclamer une taxe d'habitation sur une résidence secondaire pour... un balcon. Plus saugrenus encore, environ 16 000 parents ont reçu des avis de taxe d'habitation sur une résidence secondaire adressée à leurs enfants mineurs, selon la DGFIP. Pour ces cas, « les montants ont bien été dégrévés automatiquement et nous avons mis à jour le traitement informatique cette année afin que ce type d'erreur ne se reproduise plus » , indique la DGFIP.

Cette année, justement, après un travail de retour d'expérience, l'administration fiscale a mis en place des mesures : communication plus poussée, une étape de la traditionnelle déclaration de revenus qui renvoie vers GMBI, possibilité de faire sa déclaration sur papier... Dans l'ensemble, l'administration espère «revenir à des montants d'erreurs similaires à ceux d'avant 2023 » et, même, à moyen terme, « descendre en dessous grâce à la fiabilisation des données ». J. R. P.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 29 mai 2024 541 mots, p. AUJM4
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29 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Autrefois convoités, les cabinets ministériels ne font plus rêver

L'instabilité politique dissuade les candidats de travailler comme conseiller.

Marcelo Wesfreid avec Olivier Beaumont

Ce militant macroniste de la première heure a reçu depuis janvier pas moins de « 12 propositions » pour intégrer un cabinet ministériel. « À des postes où je n'aurais jamais été jugé compétent il y a encore quatre ans », s'étonne-t-il. À chaque fois, le trentenaire a décliné. Cette vie dans l'ombre d'un ministre, à griffonner des notes jour et nuit et à avaler les dossiers, il a déjà donné, ces dernières années. Il ne veut pas replonger.

Naguère convoité, considéré comme un tremplin professionnel, le job de conseiller ministériel a perdu de sa superbe. « Cela n'attire plus. J'ai essayé de recruter pas mal de gens du privé, qui auraient pu être intéressés et soutenaient Macron, mais cela a capoté », raconte un ex-directeur de cabinet. Conséquence visible : l'âge moyen en cabinet a chuté. « Il reste trois ans aux manettes dont deux utiles, cela rend plus difficile d'enrôler des profils expérimentés. »

On est loin de l'enthousiasme des débuts

L'instabilité politique (menace d'une motion de censure ou risque de remaniement), la majorité relative, l'absence de grands textes au Parlement et l'usure du pouvoir y sont pour beaucoup. Fonctions les plus difficiles à pourvoir : chef de cabinet (gestion des déplacements et des équipes), communicant, conseiller politique ou parlementaire. Matignon a mis plusieurs semaines avant d'enrôler son chef de pôle parlementaire (l'ex-députée Laurianne Rossi).

À cela s'ajoute un climat parfois tendu. On est loin de l'enthousiasme des débuts. Les ministres sont sous pression. Plusieurs articles de presse récents ont relaté des départs fracassants dans certains cabinets, comme celui de la porte-parole du gouvernement, Prisca Thevenot (six départs), ou de la secrétaire d'État Sarah El Haïry, sur fond d'accusations de « management toxique » ou de « harcèlement ». Des griefs récusés par les intéressées. « Avant, les ministres exfiltraient discrètement leurs collaborateurs en cas de problème. Ils les nommaient dans l'administration. Les ministres d'aujourd'hui ont moins de bouteille », pointe un conseiller.

Mais le principal frein porte un nom en cinq lettres : la HATVP, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Créée sous François Hollande, cette instance indépendante est censée éviter les conflits d'intérêts en contrôlant le parcours des conseillers après leur sortie de ministère. Des secteurs d'activité peuvent leur être interdits, au regard de leurs responsabilités passées. « On a créé un monstre, dit un ancien chef de cabinet. Un petit c... dans un bureau a tout pouvoir sur nous. »

« On est toujours dans une lessiveuse »

« Ceux qui ont une expertise ne veulent pas subir une traversée du désert de trois ans à leur départ de cabinet, en étant interdits partout, grince le député Renaissance Marc Ferracci, dans le média en ligne Contexte. Maintenant les gens le savent, ce qui n'était pas forcément le cas avant. »

En dépit de ces contraintes, certains passionnés s'accrochent. Dopés à l'adrénaline du pouvoir. « On est toujours dans une lessiveuse, raconte un collaborateur chevronné. Le samedi ou le dimanche, il n'est pas concevable de faire une randonnée sans prendre l'ordinateur. Mes copains hallucinent. » Une vie à cent à l'heure qui n'empêche pas l'introspection. Et les doutes. « Je m'interroge tous les matins quand je me lève. Je me demande toujours si je dois continuer. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 29 mai 2024 593 mots, p. AUJM5
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29 mai 2024 - Le Parisien

Le conflit israélo-palestinien électrise l'Assemblée

Le député LFI Sébastien Delogu a brandi un drapeau palestinien en séance. Un geste qui intervient alors que Macron s'est dit prêt à une « reconnaissance » de la Palestine mais à un « moment utile ».

Louis Valleau

Des campus jusqu'à l'hémicycle de l'Assemblée nationale, Gaza électrise les esprits. La séance de questions au gouvernement de ce mardi restera dans les annales. En cause, le drapeau palestinien brandi - ce qui est interdit - par un député Insoumis, Sébastien Delogu, alors que le ministre Franck Riester répondait à une question de sa collègue LFI Alma Dufour sur la situation à Rafah.

« C'est inadmissible », a tout de suite réagi la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, dans une colère noire. Elle a suspendu immédiatement la séance de questions au gouvernement pour convoquer un bureau de l'Assemblée nationale. La sanction est tombée une heure après l'incident : suspension de quinze jours du Palais-Bourbon et retrait de la moitié de ses indemnités de député pendant deux mois. C'est la plus lourde sanction existante dans l'arsenal. Le règlement de l'Assemblée nationale permet de sévir contre tout député « qui se livre à des manifestations troublant l'ordre ou qui provoque une scène tumultueuse ».

« Tu es un porc, tu es dans la boue du génocide »

Entre-temps, la tension a atteint son paroxysme dans les couloirs de l'Assemblée. Alors que les députés LFI David Guiraud et Alma Dufour justifiaient ce happening devant la presse, Meyer Habib - député LR des Français de l'étranger dont la circonscription comprend Israël - a coupé Guiraud d'un ton véhément. « Comment vous leur donnez la parole ? » a-t-il asséné aux journalistes. Réponse immédiate de David Guiraud : « Barre-toi. » L'échange s'est envenimé. « On n'a pas élevé les cochons ensemble », a lancé le premier. « T'es un porc, lui a répondu le second. T'es dans la boue du génocide. » Une réponse jugée antisémite par Meyer Habib (« porc, c'est la plus vieille insulte antisémite »). Dans la soirée, sur BFM, il annonçait vouloir porter plainte contre l'Insoumis, décrit comme une « crapule ».

Une chose est sûre : Sébastien Delogu - un très proche de Jean-Luc Mélenchon - s'attendait à provoquer une vive réaction de l'Assemblée. « Je me fous complètement de la sanction du bureau de l'Assemblée nationale. Je serais honoré d'en avoir une », disait-il, après l'incident. « Sébastien a fait le choix d'être du bon côté de l'histoire et du mauvais côté du règlement. Il pourra se regarder dans la glace dans dix ans », insiste l'entourage du député.

Comme le veut la règle, la sanction a été approuvée par l'Assemblée par la procédure du vote « assis levé ». Au cours de celui-ci, les députés du centre, de la droite et de l'extrême droite se sont prononcés pour, ceux de gauche largement contre. « Ce qui m'importe, c'est ce qu'il se passe à Rafah. Un drapeau ne mérite pas la sanction maximale », a jugé, agacé, le patron des députés PS, Olivier Faure.

Le président des Républicains, Éric Ciotti, a, lui, dénoncé une « une provocation permanente des Insoumis ». « La manière dont LFI agit démontre leur antisémitisme », a taclé le député RN Laurent Jacobelli. Le tout, à la veille de la diffusion à l'Assemblée du film du député LFI Aymeric Caron sur les conséquences de la riposte israélienne à Gaza. Une polémique qui intervient alors qu'Emmanuel Macron, depuis l'Allemagne, s'est dit favorable à la « reconnaissance » de la Palestine, mais à un moment « utile », pas sous le coup de « l'émotion ».

Le Monde
International, mercredi 29 mai 2024 1296 mots, p. 3
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28 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Géorgie : Salomé Zourabichvili, une présidente contre la « loi russe »

L’ex-diplomate française apparaît comme l’ultime recours de l’opposition et acquiert une forte popularité dans le camp pro-européen

Marie Jégo

Acouteaux tirés au sujet de la loi sur l’« influence étrangère », le premier ministre géorgien, Irakli Kobakhidze, prorusse, et la présidente, Salomé Zourabichvili, pro-européenne, se sont accusés mutuellement de trahison à l’occasion du jour de l’indépendance de la Géorgie, dimanche 26 mai, révélant l’ampleur de la crise politique qui secoue le pays.

Depuis la tribune officielle dressée ce jour-là sur la place de la Liberté, à Tbilissi, Salomé Zourabichvili, veste blanche et corsage rouge, couleurs du drapeau géorgien, a réitéré son opposition au texte de loi, contre lequel elle a mis son veto, il y a dix jours.

Imposée par Rêve géorgien, le parti au pouvoir, en dépit des protestations quasi quotidiennes d’une bonne partie de la population, la nouvelle législation est décrite par la présidente, l’opposition et les représentants de la société civile comme un copié-collé de la loi russe sur les « agents étrangers ». Plus largement, elle est perçue comme une basse manœuvre du Kremlin, bien décidé à ramener la petite république du Caucase dans son orbite, avec le consentement du parti au pouvoir.

Fondateur et président honoraire de Rêve géorgien, l’oligarque Bidzina Ivanichvili, qui dirige le pays dans l’ombre, a récemment tombé le masque, tournant le dos aux Occidentaux pour mieux embrasser le modèle auquel il doit tant, après avoir notamment amassé sa fortune, 4,9 milliards de dollars (4,5 milliards d’euros) – soit l’équivalent du quart du Produit intérieur brut du pays selon l’organisation Transparency International –, en Russie dans la décennie 1990-2000. Depuis 2012, ses actifs russes ont certes été vendus et il s’est tourné quelques années plus tard vers la France, qui lui a accordé la nationalité en 2010 et la Légion d’honneur en 2021, mais l’essentiel de ses contacts d’affaires est resté en Russie, où il a passé les trois quarts de sa vie d’adulte.

Son tournant prorusse a fait réagir Mme Zourabichvili, qui n’a pas le pouvoir de le contrer, les fonctions de la présidente étant largement honorifiques. Son veto sera d’ailleurs aisément surmonté, mardi, lorsque le Parlement réuni en séance plénière, dominé par Rêve géorgien, votera une nouvelle fois en faveur de la loi. Il lui reste quand même un atout de taille, sa « libre parole », dont elle use avec brio en cette période d’incertitude sur l’orientation de la politique étrangère du pays.

« L’ombre de la Russie plane sur la Géorgie », a-t-elle averti, dimanche, se disant affligée de « devoir rappeler à certaines personnes qui est l’ennemi et qui est l’ami ». A ses yeux, une seule orientation est possible, celle du « rapprochement avec l’Europe et les Etats-Unis ».

Un rapprochement confirmé en décembre 2023, lorsque l’Union européenne a donné le statut de candidat à Tbilissi, mais que la loi sur l’« influence étrangère », condamnée par Bruxelles, Washington et les experts de la Commission de Venise – un organe consultatif du Conseil de l’Europe –, risque de compromettre. « Ceux qui sabotent cette voie piétinent l’avenir pacifique et libre de notre pays », a-t-elle déclaré, tandis que, debout à ses côtés sur la tribune, Irakli Kobakhidze rongeait son frein.

« Son ralliement a étonné »

Mme Zourabichvili ne peut pas oublier que son grand-père, Ivane Zourabichvili, qui fut l’un des ministres du dernier gouvernement géorgien indépendant mis en place en 1917, a été contraint de fuir son pays avec femme et enfants face à l’invasion de l’Armée rouge en 1921. Difficile aussi pour elle de tirer un trait sur l’occupation par les troupes russes, depuis 2008, des provinces d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, soit 20 % du territoire géorgien. « Nous savons très bien qui a pris nos territoires, qui a violé notre intégrité territoriale », a-t-elle martelé dans une allusion au voisin du Nord.

Pour cette femme de 72 ans au visage rayonnant, grands yeux verts, cheveux noir de jais, la crise est l’occasion ou jamais de sortir du bois. Longtemps confinée dans l’ombre de Rêve géorgien, elle avait pris soin jusqu’ici de se tenir en retrait du marigot politique local, un monde d’hommes forts en gueule, aux yeux duquel elle n’était somme toute qu’une pièce rapportée, n’ayant acquis la nationalité géorgienne qu’en 2003.

Née en 1952 à Paris dans une famille d’aristocrates géorgiens chassés de leur pays par les bolcheviques, elle a effectué une brillante carrière de diplomate au service de la France. En 2003, à 51 ans, elle est nommée ambassadrice de France en Géorgie.

Quelques mois plus tard, coup de théâtre, à la faveur de la « révolution des roses », qui porte au pouvoir le président réformateur, Mikheïl Saakachvili, elle devient sa ministre des affaires étrangères. « Je vous la prête ! », aurait dit alors le président Jacques Chirac à son jeune homologue géorgien, venu spécialement à Paris pour obtenir son aval. Deux ans plus tard, elle quitte le gouvernement du bouillant Saakachvili, qu’elle accusera plus tard d’autoritarisme, et tente, en vain, de se faire un nom sur la scène politique.

La crise l’a brusquement ramenée sur le devant de la scène. Elle apparaît désormais comme l’ultime recours des Géorgiens pro-européens, désespérés par le virage anti-occidental des dirigeants de Rêve géorgien. « La popularité de la présidente est montée en flèche depuis qu’elle a pris fait et cause en faveur des manifestants et qu’elle s’est opposée à la loi », souligne Elene Khoshtaria, députée au Parlement depuis 2016 et fondatrice du mouvement d’opposition Droa (« Il est temps »).

« Son ralliement a étonné tout le monde, on ne s’attendait pas à cela, sachant qu’elle fait partie de l’équipe au pouvoir. Personnellement, je n’aurais jamais cru qu’elle puisse se dresser à ce point contre Bidzina Ivanichvili auquel elle doit son poste de présidente », s’étonne la députée. En effet, c’est grâce à l’appui, financier surtout, de l’oligarque que Salomé Zourabichvili a pu remporter la présidentielle de 2018, Bidzina Ivanichvili ayant promis, entre les deux tours, qu’il rachèterait les prêts de 600 000 Géorgiens, pour un total équivalent à 500 millions de dollars, à condition que ces derniers votent pour elle au second tour.

« C’est du passé. A l’heure qu’il est, je pense qu’elle a suffisamment d’autorité pour consolider les forces démocratiques favorables à l’Union européenne. Sans être le leader unique, elle peut jouer un rôle rassembleur », poursuit la députée. Son parti, ainsi que sept autres formations de l’opposition, se dit favorable à la « feuille de route » proposée par la présidente en vue des élections législatives du 26 octobre. Elene Khoshtaria est convaincue que Rêve géorgien les perdra. « En Géorgie, on n’a jamais vu un parti prorusse remporter des élections ! »

« Jusqu’ici, Salomé Zourabichvili était plutôt impopulaire. Désormais, c’est différent. Je ne sais pas très bien ce qu’elle va faire, mais je suis d’accord avec tout ce qu’elle dit, notamment lorsqu’elle s’oppose à l’orientation prorusse du pays, ce dont la plupart des Géorgiens ne veulent pas », assure le théologien Beka Mindiachvili, proche de l’opposition.

Pour autant, il n’est pas décidé à l’absoudre tous ses péchés. Un grief subsiste. N’a-t-elle pas écrit dans un de ses livres, La Tragédie géorgienne, paru en France en 2009 aux éditions Grasset, que la Géorgie avait déclenché les hostilités contre la Russie à l’été 2008 ? « Citant le livre en exemple, les Russes en ont profité pour prétendre qu’ils n’étaient pour rien dans la guerre russo-géorgienne, ce qui est totalement faux. » p

Le Figaro, no. 24809
Le Figaro, mercredi 29 mai 2024 1114 mots, p. 6

Politique

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28 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Assemblée : l'activisme propalestinien de LFI s'invite jusque dans l'Hémicycle

Sanctionné pour avoir brandi un drapeau palestinien au Palais Bourbon mardi, le mélenchoniste Sébastien Delogu et son collègue Insoumis David Guiraud ont failli en venir aux mains avec le député LR Meyer Habib.

Bordas, Wally, Lagrave, Martin

Soudain, l'explosion. Mardi après-midi, alors qu'elle semblait apathique depuis de longs mois, l'Assemblée nationale s'est brutalement embrasée. D'un regard bravache vers la tribune de presse, quelques minutes avant son geste, le député Insoumis Sébastien Delogu semblait presque prévenir du regard les journalistes attentifs. Le voilà annonçant qu'il va se passer quelque chose dans l'Hémicycle. Et pour cause, après une question de sa collègue mélenchoniste Alma Dufour et pendant la réponse du ministre Franck Riester (Commerce extérieur), l'élu LFI des Bouches-du-Rhône se lève. Ce grand gaillard sort de sa poche un drapeau palestinien qu'il brandit à bout de bras. Ses voisins de banc l'imitent : ils se lèvent et applaudissent, pendant que des cris d'indignation s'élèvent avec fureur à l'autre bout de l'Hémicycle.

«Dehors, dehors», lancent les députés du Rassemblement national. «C'est une honte!», «Sortez-le», abondent des élus sur les bancs LR et macronistes. Matamore, Sébastien Delogu les affronte du regard. Il se tape la main sur le coeur, d'un air de défi. De son perchoir, Yaël Braun-Pivet est furibonde. Plusieurs députés réclament une sanction. La présidente de l'Assemblée suspend la séance et convoque immédiatement un bureau exceptionnel, afin de trancher. Dans l'Hémicycle, l'ambiance est bouillonnante. Peut-être plus que jamais depuis le début de cette législature, où les tensions sont pourtant exacerbées, du fait de la majorité relative.

Épidermique, le sujet de la guerre entre Israël et le Hamas a mis le feu aux poudres en deux temps, mardi. Car avant même le dérapage de Sébastien Delogu, c'est le récent drame de Rafah - provoqué par un bombardement de l'État hébreu - qui avait provoqué une première passe d'armes. Par la voix de la patronne des Écologistes, qui a qualifié de «minable et politicienne» la réponse du premier ministre Gabriel Attal sur la reconnaissance de la Palestine. La mèche étant allumée, l'incendie viendra quelques minutes plus tard. Entraînant, salle des Quatre Colonnes, des scènes de haine, à la limite de la bagarre.

Devant les journalistes, une invraisemblable dispute éclate alors entre l'Insoumis David Guiraud et Meyer Habib, député LR des Français du pourtour méditerranéen (dont Israël). Ce dernier reproche aux médias qui interrogent le mélenchoniste de «donner la parole» aux Insoumis. «Barre-toi, toi», lui lance alors David Guiraud. «Comment tu parles, on n'a pas élevé les cochons ensemble!», lui répond Meyer Habib. Les deux députés s'affrontent presque physiquement, pendant qu'un huissier tente de s'interposer pour éviter que cela ne dégénère. «C'est toi le cochon», l'insulte enfin l'Insoumis, sous l'oeil médusé de plusieurs de leurs collègues. Une attaque «antisémite», accusera après coup l'élu LR.

Rebelote ensuite, quelques minutes plus tard, quand Sébastien Delogu vient expliquer son geste à la presse. «Je me fous complètement de la sentence que va me donner la présidente de l'Assemblée. Nous sommes fiers d'être dans le camp du droit international, d'être du côté des peuples qui souffrent et sont massacrés en Palestine», lance-t-il, avant d'être interpellé vertement par Meyer Habib. Agacé, le député LFI lui demande de quitter les lieux. «Rentrez chez vous M. Habib», lui lance-t-il, avant de s'avancer vers l'élu LR, comme pour l'impressionner. Une fois de plus, les huissiers de l'Assemblée s'interposent pour éviter que les deux hommes, aux silhouettes particulièrement imposantes, n'en viennent aux mains.

Pendant ce temps, dans le « périmètre sacré » - une pièce attenante à l'Hémicycle -, le premier ministre, Gabriel Attal, est, selon plusieurs députés, «avachi» sur un banc. Il attend que le tumulte cesse et que le bureau prenne sa décision pour pouvoir poursuivre la séance de questions au gouvernement. Les députés de tous bords profitent de la pause liée à l'incident pour défiler devant les journalistes. Mais quand ceux de gauche viennent soutenir l'action de l'Insoumis, ceux de la majorité, de la droite et du RN s'alarment, eux, d'un comportement «honteux». «Ce n'est pas en brutalisant comme cela le débat qu'ils feront bouger la paix d'un millimètre. Leur stratégie d'importation du conflit n'est qu'un instrument, ils n'en ont rien à faire de la cause palestinienne», dénonce notamment le macroniste Mathieu Lefèvre, président Renaissance du groupe d'amitié France-Israël.

En bureau, la discussion est agitée. La patronne des Écologistes, Cyrielle Chatelain, plaide pour que la peine ne soit pas «disproportionnée». «Attention collègues, je comprends qu'il faille sanctionner, mais une exclusion me paraît aller beaucoup trop loin», insiste de son côté l'Insoumis Alexis Corbière. Dans la majorité, au RN et chez LR, on plaide à l'inverse pour la sanction la plus lourde. Seule la vice-présidente philippiste de l'Assemblée, Naïma Moutchou (Horizons), fait entendre une autre voix. «Son comportement est répréhensible, le geste est politique et polémique mais il n'y a pas d'acte de violence. Une censure simple paraît plus proportionnée», avertit-elle, rappelant l'enjeu «important d'échelle des peines». «C'est notre crédibilité en tant qu'institution qui est en jeu», dit-elle encore, alors que les sanctions à l'Assemblée se sont multipliées depuis 2022. «Lors de la législature précédente, Sébastien Nadot (ex-LREM) avait brandi une banderole « La France tue au Yémen » et il avait seulement écopé d'un rappel à l'ordre avec inscription au procès-verbal. La sanction avait été la même pour François Ruffin lorsqu'il était venu en maillot de foot dans l'Hémicycle», justifie Naïma Moutchou au Figaro.

Une bonne demi-heure après sa convocation, le bureau finit par trancher. L'air grave, Yaël Braun-Pivet annonce le verdict : la censure, avec exclusion de 15 jours pour s'être livré à une «manifestation troublant l'ordre ou provoquant une scène tumultueuse». La sanction la plus lourde, qui le prive pendant deux mois de la moitié de son indemnité parlementaire et lui interdit de prendre part aux travaux pendant deux semaines de séance. Une peine dont ont déjà écopé le député RN Grégoire de Fournas ainsi que l'élu LFI Thomas Porte un peu plus tôt dans cette législature. «Scandaleux», hurle la gauche, en découvrant la sentence. «Mérité», plaide le reste de l'Hémicycle, qui la valide dans un vote assis-debout.

La scène qui suit est extrêmement rare. En plein Hémicycle, Sébastien Delogu est prié d'abandonner son siège par la présidente de l'Assemblée. Pendant que ses camarades entonnent une Marseillaise, il s'exécute, les deux doigts en l'air, comme pour signifier à ses camarades que la lutte continue. Sans même repasser par son bureau, le député LFI quitte aussitôt le Palais Bourbon. Devant le bâtiment, des militants propalestiniens le félicitent, ravis. «Ce geste était nécessaire, bravo et merci» , lui lance l'un d'eux. À l'intérieur, tout, ou presque rentre enfin dans l'ordre. Le calme revient. Jusqu'à la prochaine fois. W B ET ML

Le Monde
France, mercredi 29 mai 2024 1351 mots, p. 10
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28 mai 2024 - Le Monde (site web)

Marion Maréchal, une Le Pen avant tout

La tête de liste Reconquête ! aux européennes et Eric Zemmour divergent sur le positionnement face au RN

Clément Guillou et Corentin Lesueur

Le visage caché sous une capuche, le dos fatigué de porter un gros sac, des ampoules aux pieds, Marion Maréchal a interrompu sa campagne samedi 18 mai. La tête de liste de Reconquête ! aux élections européennes a profité du pèlerinage traditionaliste de Chartres pour s’offrir un « moment d’introspection » de treize heures. « Une démarche personnelle et spirituelle » que l’ancienne députée d’extrême droite n’a pas souhaité médiatiser, pas plus qu’elle ne veut livrer l’éventuel bilan politique tiré de sa déambulation lorsque Le Monde la rencontre, deux semaines avant le scrutin.

A quoi a-t-elle pensé, cette déjà vieille figure de la politique française de 34 ans, sur le chemin de Chartres ? A son prochain coup d’éclat sur les réseaux sociaux, après y avoir relancé de manière outrancière le débat sur la gestation pour autrui ? A l’opportunité d’avoir rejoint un mouvement tout entier construit au service de l’ambition présidentielle d’un seul homme, Eric Zemmour ? Ou à Marine Le Pen, qui s’envolait au même moment pour Madrid et l’internationale de l’extrême droite réunie par le parti Vox ?

La présence de Marion Maréchal dans la capitale espagnole, en compagnie d’Eric Zemmour, avait pourtant été annoncée par la direction de Reconquête ! Aucun des deux n’a finalement traversé les Pyrénées : la tête de liste dit avoir préféré le « pélé » (de Chartres) et la préparation d’un énième débat télévisé. A son parti, elle a aussi expliqué ne pas vouloir apparaître au même événement que sa tante. Ainsi a-t-elle laissé la triple candidate à la présidentielle porter seule la voix française contre l’immigration sur la scène xénophobe européenne. Comme un symbole, pour sa nièce, d’une campagne inlassablement engoncée entre l’ombre pesante de sa famille et les déchirements stratégiques assumés au sommet de sa nouvelle chapelle politique.

Sur le fond, rien ne sépare Marion Maréchal des zemmouristes historiques, cette bande emmenée par Sarah Knafo et liée par une allégeance absolue à l’ancien membre de la rédaction du Figaro. Tous font de la lutte contre l’immigration et une prétendue « islamisation » du pays leur « priorité vitale » de chaque élection. Tous partagent le même champ lexical racialiste, adhèrent à la théorie raciste et complotiste du « grand remplacement » : de la promesse d’une « remigration » au recensement irrépressible de « francocides » dans l’actualité, en passant par le fantasme d’une « guerre de civilisation ». Le parti la laisse libre aussi d’exprimer une ligne conservatrice et économiquement libérale qui n’avait plus droit de cité au Front national (FN). Elle l’avait quitté en 2017, voulant éviter un « conflit ouvert ». Déjà.

« Une quasi-famille »

Mais une divergence stratégique s’est rapidement installée dans sa campagne, divisant le parti en deux camps : d’un côté, Marion Maréchal, qui refuse de considérer le RN autrement que comme un futur partenaire au pouvoir ; de l’autre, Eric Zemmour et les siens, pour qui le salut de Reconquête ! passe par une clarification nette et sans affect avec le premier parti d’extrême droite, la dénonciation de ses « renoncements » et le procès en incompétence de ses dirigeants.

La ligne d’un duel avec Les Républicains (LR) mettait tout le monde d’accord il y a neuf mois. Depuis, Sarah Knafo a changé son fusil d’épaule, estimant prioritaire d’endiguer le départ de ses troupes vers Jordan Bardella. Et les vidéos de Marion Maréchal tendant la main à celui qui, selon les sondages, aspire ses voix, paraissent dans son camp tout à fait décalées.

La tête de liste du RN ne se prive jamais de rabaisser sa rivale. Il la prédit sous les 5 % depuis un an, a maintenu son pronostic durant la campagne et juge qu’Eric Zemmour aurait fait un meilleur score que Marion Maréchal. Quant à la cohérence idéologique défendue par son aînée, voici ce qu’il en dit : « La seule fois où Marion s’est fait élire députée, c’était sur la retraite à 60 ans et la sortie de l’euro. »Marion Maréchal, de son côté, refuse de commenter la campagne de Jordan Bardella, ne serait-ce que d’une phrase – elle est beaucoup plus loquace sur François-Xavier Bellamy. Lors des différents débats entre têtes de liste, elle a poliment ignoré le candidat du RN, concentrant ses flèches sur celui de LR.

Sept ans après son départ tonitruant du FN, Marion Maréchal est rattrapée par son héritage. Les mêmes qui saluaient hier son courage de fuir l’entreprise politique familiale gaussent aujourd’hui sur son incapacité à s’en désolidariser publiquement. « Cette question sera toujours présente, admet-elle. Je vois Marine dans le cadre familial, ma fille va voir ses chats… Evidemment que cela joue, mais j’arrive à faire cohabiter les deux. »

Elle juge inopérantes les attaques contre le RN, ce que corrobore un ancien de la maison, le sénateur (Reconquête !) des Bouches-du-Rhône, Stéphane Ravier : « J’ai bien tenté, moi, de les dézinguer, Bardella et Marine Le Pen.Mais je me suis pris en pleine poire les électeurs. Le vote RN relève d’un sentiment d’appartenance à une quasi-famille : leurs soutiens n’aiment pas que vous attaquiez un membre, même peu courageux, du clan. »

En refusant de critiquer ouvertement le RN, Marion Maréchal conserve une vraie cote de popularité à l’extrême droite, notamment chez les vétérans lepénistes. Et assume de positionner le parti qu’elle représente comme le futur partenaire subalterne de son ancienne famille : « Le RN ne peut pas gagner seul, il est incontournable, mais pas suffisant. Ils ont besoin de forces d’appoint, et les coalitions s’imposent par le rapport de force. »Sarah Knafo, sa troisième de liste et tête pensante du parti, refuse à l’inverse de s’imaginer comme une force supplétive et croit encore possible de dépasser le RN afin de lui imposer sa radicalité.

Dimension « sacrificielle »

Marion Maréchal reste une énigme politique que cette première campagne nationale n’a pas permis d’élucider. Il lui manque, de l’avis de ceux qui la côtoient depuis dix ans, pas mal de qualités qui semblent indispensables : la confiance en soi, le sens politique, le goût de la formule qui claque, la capacité à s’entourer. Trois fois rien. Elle compense par une incarnation physique, un segment idéologique identifié et une réelle aisance en débat. Ses neuf mois de campagne n’auront pas permis de répondre de manière certaine à la question que se posent ceux qui l’ont côtoyée : aime-t-elle vraiment la politique ? Elle-même semble franchement en douter, comme lorsqu’elle mentionne la dimension « sacrificielle » de son engagement. Les proches d’Eric Zemmour relèvent qu’elle ne s’est pas aventurée sur un marché depuis septembre 2023.

Quel que soit le résultat du 9 juin, le scrutin sonnera l’heure du bilan chez Reconquête ! pour Marion Maréchal. Un résultat inférieur à 5 %, seuil nécessaire à l’élection d’eurodéputés, annihilerait sans doute son avenir politique personnel. Un autre score, même honorable, ne poserait pas moins la question de sa place auprès d’Eric Zemmour. Elle refuse d’envisager sa relégation : « Ils vont faire quoi ? Ils vont me virer ? » Certains, au RN, se font déjà un plaisir de faire courir la rumeur d’un départ de la « nièce », de retour dans l’orbite de l’ex-FN par l’entremise d’un parti satellitaire.

Une hypothèse qu’elle refuse d’envisager : « Si j’ai fait tout cela, avec tout ce que cela comportait de conséquences familiales, c’est que c’était un choix de longue durée. »Mais les meilleurs connaisseurs des Le Pen rappellent que leur aventure politique relèvera toujours du conseil de famille, les liens du sang primant sur toute considération idéologique ou stratégique. Le 22 mai, l’animateur potache et populiste Cyril Hanouna a posé à Marion Maréchal cette question : si un bateau abritant Eric Zemmour et Marine Le Pen venait à couler, qui la mère de famille sauverait-elle en premier ? Elle a d’abord ri, gênée. Mais n’a pas esquivé : « La famille d’abord. »

l'Humanité
mercredi 29 mai 2024 923 mots, p. 4

« Le libéralisme ne pourra pas faire céder le climat »

Entretien réalisé par Emilio Meslet

La précédente mandature européenne a permis des avancées sur le climat. Mais au vu des rapports de force qui se dessinent, des reculs sont à craindre dans la lutte contre le réchauffement. Entretien avec Cécile Duflot, ex-députée écologiste.

La précédente mandature européenne a permis des avancées sur le climat. Mais au vu des rapports de force qui se dessinent, des reculs sont à craindre dans la lutte contre le réchauffement. Entretien avec Cécile Duflot, directrice générale d'Oxfam France.

La précédente législature européenne a permis des avancées sur le climat. Mais, au vu des rapports de force qui se dessinent, des reculs sont à craindre dans la lutte contre le réchauffement, comme le rapporte Cécile Duflot, ex-députée écologiste.

L'Union européenne est-elle une échelle d'action pertinente sur le climat ?

Certains enjeux doivent se gérer au niveau européen. L'Union européenne (UE) peut agir comme une obligation impersonnelle qui pèse sur les États pour qu'ils fassent plus qu'ils ne le pourraient, seuls. Il y a deux grands sujets dont elle doit se saisir. À commencer par rendre opposables les objectifs de l'accord de Paris déclinés à l'échelle européenne. L'UE ne peut ni se substituer à l'État ni être contraignante pour atteindre les objectifs. Des mécanismes sont donc à penser, notamment pour que les entreprises prennent le virage de l'écologie. Le second sujet concerne le chantier de l'adaptation. Nous n'échapperons pas au dérèglement climatique. Il va donc falloir travailler ensemble à la fois en termes d'infrastructures et de soli-darité. Le principe de réalité va s'imposer à nous. Mais le grand drame serait que ce mouvement se fasse avec une majorité européenne à rebours, voire en opposition avec les décisions à prendre. Cela n'est pas un scénario improbable. Il faut espérer que ces investissements liés à l'adaptation changent la motivation concernant l'atténuation, qui jusqu'ici était perçue comme une contrainte externe. Désormais, ce sera une question vitale.

Comment l'UE peut-elle financer de tels investissements, notamment le pacte vert européen ?

C'est une fausse question : le coût de l'inaction sera supérieur au coût de l'action. Si on ne fait rien, ce n'est pas pour autant une économie d'argent. Aujourd'hui, il n'y a pas de problème de liquidités mais un problème de fléchage des investissements. Dans les entreprises, il faut faire en sorte qu'on ne puisse plus distribuer de dividendes sans mettre leurs activités en concordance avec un scénario compatible avec l'accord de Paris. Pour mobiliser les fonds, il existe trois outils : le cadre législatif et réglementaire, la fiscalité, et la commande publique. C'est sur ce dernier point que se pose réellement la question du financement, par exemple pour investir massivement dans le rail avec des fonds européens. Mais la situation a changé depuis le Covid : la pandémie a montré que nous étions capables de changer vite, et à une ampleur autrefois inimaginable, les règles de fonctionnement de l'UE. C'est la volonté politique qui fait défaut, empêchée par les logiques court-termistes. N'importe quelle coalition très anti-écolo devra elle aussi faire face au réchauffement climatique. Aucun coup de menton libéral ne pourra faire céder le climat. On peut envoyer des blindés pour réprimer des humains, mais ils ne peuvent rien face à la montée de l'océan.

Comment expliquez-vous que, contrairement à 2019, l'écologie soit quasiment absente de la campagne européenne ?

L'écologie n'a pas disparu. Elle sert de répulsif à quelques-uns pour faire campagne, en rendant responsables les écologistes des difficultés. L'actuelle situation m'attriste, voire me désole.

Assiste-t-on à la fin d'un « consensus mou », comme le dit le politologue Jean-Yves Dormagen, où les questions écologiques deviendraient un clivage structurant du débat politique ?

On ne peut délier les sujets écologiques des questions de justice sociale. La répartition des richesses est un choix politique. L'écologie entre dans le dur. Il y a des choix à faire, donc, elle se repolarise. Ce système prédateur des ressources naturelles produit aussi des inégalités, concentrant les richesses dans les mains de quelques-uns. Il est incapable de se réguler. Et même l'économiste Jean Pisani-Ferry dit qu'il faudra financer les projets d'investissement par une taxation des richesses.

Les listes de gauche sont-elles à la hauteur pour porter les ambitions du mouvement climat ?

Je n'ai pas d'appréciation à donner sur les stratégies électorales. Mais il manque un lien évident entre les questions écologiques et les questions sociales. Depuis la fin du quinquennat Hollande, nous sommes dans un moment de recomposition. Et les électeurs jouent leur rôle en donnant tour à tour le mojo électoral à chacun. J'y vois une demande de rassemblement et de bascule globale. À titre personnel, j'irai voter, même si je suis déçue ou que j'ai des moments d'hésitation, car des femmes se sont battues pour que je puisse le faire.

En 2019, la société civile écologiste était très mobilisée, avec les marches pour le climat ou encore l'Affaire du siècle. Comment expliquez-vous l'actuelle apathie du mouvement climat ?

Nous sommes dans un moment de déprime et d'abattement. La radicalisation d'une partie du mouvement climat en est un signe. Lorsque nous montons l'Affaire du siècle, nous récoltons 2,4 millions de signatures, soit un adulte sur dix. La réponse politique n'a été que dédain. Ajoutons à cela que cette société civile ne perçoit pas non plus de débouchés politiques évidents, et cela donne la situation d'aujourd'hui, qui me rappelle l'après-COP de Copenhague en 2009. Mais il y a aussi plein de signaux qui montrent qu'un sursaut est possible.

Le Figaro, no. 24809
Le Figaro, mercredi 29 mai 2024 689 mots, p. 5

Politique

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28 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Élisabeth Borne, les campagnes de l'ex de Matignon

Quatre mois après son départ, l'ex-première ministre multiplie les déplacements... sans rancune.

Quinault-Maupoil, Tristan

La directrice de la mission locale de Coulommiers se permet d'interrompre un rendez-vous avec des jeunes bénéficiaires. « Je vous amène du beau monde » , proclame-t-elle en pénétrant dans la salle, précédant Élisabeth Borne. L'ancienne première ministre est en campagne. Pour les européennes, bien sûr, et sans doute aussi un peu pour elle-même, quatre mois après avoir été congédiée de Matignon par le chef de l'État, soucieux de provoquer un électrochoc électoral. Les soutiens de l'ex-chef du gouvernement ont beau jeu de souligner qu'avec 16 à 18 points d'écart avec le RN dans les sondages, le miracle tarde à venir pour la majorité.

Sans rancune au vu de sa vingtaine de déplacements au compteur - c'est la plus mobilisée de son camp -, Élisabeth Borne arpente le pays, fidèle à sa personnalité. Plus à l'écoute que loquace, guidée par les ténors locaux qui la convient, comme Franck Riester ce lundi en Seine-et-Marne. Mais ne laissant évidemment pas passer l'occasion quand la responsable du lieu lui dit son inquiétude de voir l'actuel gouvernement rogner les budgets du contrat d'engagement jeune qu'elle a mis sur pied. « Il faut être attentif à ce que les jeunes puissent garder le cap d'un projet et continuer de les accompagner. L'idée qu'on s'attaque aux inégalités, c'est un marqueur fort qu'on doit garder », insiste-t-elle au Figaroaprès avoir assisté à un atelier où les ayants droit s'essaient au débat contradictoire avec un exercice intitulé : « Devenir président ».

« Un message pour une action publique efficace »

S'il avait été pensé sciemment, le clin d'oeil pourrait rendre narquois des macronistes qui ont vu Élisabeth Borne sortir essorée de Matignon, lestée par la réforme des retraites, la loi immigration et une majorité relative au Palais Bourbon. Mais il se trouve pourtant des voix dans la majorité qui s'interrogent sur ce qui pousse véritablement l'ancienne première ministre à courir l'Hexagone et à préparer un livre qui sera publié à l'automne. Elle ne nie pas, quand on évoque avec elle la perspective de se hisser à la tête du parti présidentiel Renaissance. Encore faut-il que le chef de l'État, qui n'a jamais trouvé l'occasion de la revoir en tête-à-tête à l'Élysée depuis janvier, en accepte le principe. « Je ne sais pas par quel chemin elle y parviendrait », s'étonne un bon connaisseur des arcanes de la macronie, quand l'intéressée insiste dorénavant pour se qualifier de « centrale » plutôt qu'affiliée à l'aile gauche.

Gabriel Attal a, lui, convié Élisabeth Borne à un déjeuner. Devenue députée du Calvados, elle a déjà eu l'occasion de critiquer certains de ses arbitrages. Comme la nouvelle réforme de l'assurance-chômage. Et le goût du premier ministre pour les annonces spectaculaires tranche avec sa conception du pouvoir. « Il est important qu'on se distingue du RN, en ne laissant pas entendre qu'on peut tout changer par une baguette magique, qu'on se mette à distance d'un tel discours démagogique », remarque-t-elle, sans toutefois citer le trentenaire. Quand ce dernier et Emmanuel Macron entendent enjamber les leçons du scrutin européen, l'élue normande estime que « ces Français (qui voteront RN, NDLR) envoient surtout un message pour une action publique efficace qu'il faut entendre ». « Ce dont je suis certaine, c'est que les électeurs qui s'apprêtent à voter RN ne le font pas par conviction, car ce parti n'a aucune proposition pour l'Europe. Il ne fait même pas semblant d'avoir un programme », griffe-t-elle.

Ceux qui imaginaient la propulser à la tête de la SNCF ou d'Aéroports de Paris ont été démentis par sa volonté de tracer sa route en politique. Bien que l'ambiance au Palais Bourbon la consterne toujours autant que lorsqu'elle était assise sur le banc des ministres. À la députée Patricia Lemoine, qui raconte qu'elle va proposer à un professionnel de la circonscription de jouer à « vis ma vie » le temps d'une journée, elle s'esclaffe : « Il ne gagnera pas au change ». Ce qui fait dire à un ex-ministre, qui a retrouvé l'Hémicycle en même temps qu'elle, qu'il ne faut pas surinterpréter l'activisme de son ancienne supérieure : « Élisabeth Borne est comme nous tous, elle s'emmerde. T.Q.-M. »

Libération
mercredi 29 mai 2024 741 mots, p. 4,5

ÉVÉNEMENT

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28 mai 2024 - Libération (site web)

En France, la macronie divisée, la gauche soudée

LAURE EQUY et BENJAMIN MOISSET

Si le chef de l'Etat et son camp n'écartent pas une solution à deux Etats, celle-ci reste remise à plus tard. La gauche, elle, unanime, défend la reconnaissance d'un Etat palestinien.

A l'Assemblée nationale mardi, le drapeau palestinien surgit soudain au-dessus de la tête du député LFI Sébastien Delogu. Sa voix couverte par le brouhaha, la présidente Yaël Braun-Pivet s'époumone : la séance est suspendue et le bureau de l'Assemblée convoqué pour sanctionner l'insoumis, qui écopera de quinze jours de suspension. Quelques minutes plus tôt, interpellé par la cheffe des députés écologistes, Cyrielle Chatelain, au lendemain de la frappe israélienne sur un camp de Rafah, Gabriel Attal a rappelé l'appel élyséen à un cessez-le-feu et sermonné ceux qui le réclament «sans rappeler que nous avons des otages» enlevés par le Hamas. Combine pour occulter la question qui lui était posée : à l'heure où l'Irlande, l'Espagne et la Norvège reconnaissent l'Etat de Palestine, la France est-elle prête à leur emboîter le pas? «A priori, c'est non, mais vous ne l'assumez pas», rétorque Cyrielle Chatelain.

En macronie, une ligne flottante L'esquive du Premier ministre illustre l'ambiguïté de la majorité. La fameuse «solution à deux Etats»? Oui, mais comme un horizon lointain, sans cesse repoussé. Elle n'est «pas un tabou», avait assuré Emmanuel Macron en février ; elle doit intervenir à un «moment utile», pas sous le coup de «l'émotion», a-t-il renchéri mardi depuis l'Allemagne. L'actuel locataire du Quai d'Orsay, Stéphane Séjourné, renvoie lui aussi la décision «au bon moment» pour «être utile dans une stratégie globale». Bien vague. Interrogée lundi soir, sur BFM TV, lors du débat sur les européennes, Valérie Hayer (Renew) a elle aussi épousé cette «position historique de la France» tout en estimant que «les conditions ne sont pas réunies aujourd'hui» : «Le Hamas, organisation terroriste armée, se réjouirait de l'appel à la création d'un Etat de Palestine.» Voyant leur concurrente en difficulté, les autres têtes de liste ont raillé les dissensions des macronistes: «Il y a des gens qui ont des problèmes avec leur propre liste !» ; «Elle veut passer un coup de fil à un ami ?» ; «Il faudrait organiser un débat à l'intérieur de la majorité.» En effet, lundi sur Sud Radio, le numéro 2 de la liste Renew, Bernard Guetta (lire ci-dessous), avait soutenu la reconnaissance, «par avance» et «dans le principe», d'un Etat palestinien, y voyant «un facteur d'accélération d'une reprise des négociations». «A dix jours du scrutin, on ne peut pas avoir une position individuelle sur un tel sujet, cela met Valérie en fragilité», déplore un ministre. Mais Guetta n'est pas le seul à défendre cette position. La semaine dernière, dans un entretien au Parisien, l'exministre des Affaires étrangères et président du comité de soutien à la liste Hayer, Jean-Yves Le Drian, jugeait «à titre personnel, que cette reconnaissance est devenue indispensable».

A gauche, un soutien constant A gauche, désunis en vue des européennes, les partis ne le sont pas pour reconnaître l'Etat palestinien. Sur X, lundi, la cheffe des écologistes, Marine Tondelier, a exhorté la France et l'UE à «opérer une rupture en urgence dans leur action diplomatique» par la «reconnaissance de la Palestine». La veille, l'insoumis Jean-Luc Mélenchon avait rédigé un appel pour user de «toutes les pressions [ ] pour faire cesser cette abomination», dont la «reconnaissance de l'Etat de Palestine». Reste que des divergences existent : la candidate LFI Rima Hassan, par exemple, préfère l'idée d'un Etat binational à une solution à deux Etats.

De son côté, la tête de liste PS-Place publique, Raphaël Glucksmann, dans une récente tribune à Libération, a présenté la reconnaissance d'un Etat palestinien comme «un droit inaliénable» qui «doit être la base des négociations et non plus leur conclusion».

Droite et RN sur la réserve A droite, le président et député des Républicains, Eric Ciotti, a récemment affirmé sur X pour justifier son opposition à la création d'un groupe parlementaire d'amitié France-Palestine: «La Palestine n'est pas un Etat !» Plus nuancée, la tête de liste LR aux européennes, François-Xavier Bellamy, a approuvé lundi sur BFM TV une solution à deux Etats, mais l'a repoussée au motif que «reconnaître [aujourd'hui] la Palestine, ce serait donner raison» au Hamas.

Du côté du RN, la ligne flotte aussi. «J'ai toujours défendu l'existence de deux Etats», déclarait Marine Le Pen en octobre. Mais le président du parti, Jordan Bardella, estime que reconnaître un Etat palestinien reviendrait, «en l'état actuel des choses», à «légitimer le Hamas». LAURE EQUY et BENJAMIN MOISSET

Le Figaro, no. 24809
Le Figaro, mercredi 29 mai 2024 743 mots, p. 10

International

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28 mai 2024 - Le Figaro (site web)

En Afrique du Sud, un scrutin pour entériner la fin de la toute-puissance de l'ANC

Les Sud-Africains sont appelés aux urnes, jeudi, pour des élections générales qui devraient marquer un tournant pour le pays.

Dumay, Caroline

Ce 29 mai, les Sud-Africains se rendent aux urnes pour des élections nationales d'une importance capitale. Ce scrutin s'annonce comme le plus disputé depuis l'avènement de l'ANC (Congrès national africain) au pouvoir en 1994. Pour la première fois, les sondages laissent entrevoir la possibilité que le parti historique de Nelson Mandela perde sa majorité parlementaire. Si tel est le cas, le président Cyril Ramaphosa devra composer avec des alliances tant au niveau national que local, laissant toutes les options de coalition sur la table.

Ce vote désignera non seulement les députés qui éliront leur président, mais également les gouvernements des neuf provinces du pays. Les enquêtes d'opinion se succèdent et se ressemblent, prévoyant entre 40 % et 46 % pour l'ANC, 20 % à 27 % pour le principal parti d'opposition, l'Alliance démocratique (DA), suivi d'une myriade de petits partis tels que les Combattants pour la liberté économique (EFF) de Julius Malema, estimés entre 10 % et 15 % des intentions de vote. Un nouvel acteur, le MK (uMkhonto we Sizwe, « fer de lance de la nation »), fondé par l'ancien président Jacob Zuma, pourrait également faire basculer le scrutin avec une estimation de 8 % à 10 % des voix.

La performance du parti de Jacob Zuma, qui séduit les déçus de l'ANC, est la grande inconnue de ce scrutin. Après une bataille juridique de plusieurs mois, la Cour constitutionnelle avait déclaré l'ex-président inéligible en raison d'une condamnation à 15 mois de prison en 2021 pour « outrage » à la Justice. Jacob Zuma n'était pas présent à l'audience. Mais ses partisans ont assuré que cela ne changera rien, car il reste le « patron » du MK. Sa photo, d'ailleurs, est imprimée sur les bulletins de vote.

Avec cinquante partis en lice, les Sud- Africains n'ont jamais eu autant de choix. Certains partis ont une portée nationale, tandis que d'autres ne se limiteront qu'à des succès provinciaux. Une autre première de ce scrutin est l'entrée des candidats indépendants, à l'instar de Zachie Achmat, célèbre activiste de la lutte contre le sida dans les années 1990, qui se présente comme député, déclarant : « Je travaillerai avec n'importe quel député pour améliorer le sort de mes compatriotes. »

La cohabitation reste le principal défi de la période postélectorale. L'ANC a pour l'instant 230 députés sur 400. Mais si le parti au pouvoir passe sous la barre des 50 %, il devra trouver des alliés pour élire son président et former un gouvernement. Si la possibilité d'un gouvernement d'union nationale sur le modèle de celui qui avait suivi l'élection de 1994 est évoquée, personne n'y croit vraiment.

« Plus le score de l'ANC sera faible, plus les propositions seront complexes pour former un gouvernement de coalition » , écrivait cette semaine Richard Calland dans le Mail & Guardian. Le professeur à l'université de Wits s'attend à « d'intenses négociations » et à « des risques d'instabilité ». L'ANC pourrait s'allier avec les Bérets rouges de l'EFF de Julius Malema, ou avec les partis les plus centristes de l'éventail politique. Le MK de Jacob Zuma pourrait bien être appelé à la rescousse pour permettre à l'ANC de rester au pouvoir. « Après tout, Jacob Zuma fait toujours partie de l'ANC et ses partisans sont aussi de la même famille » , fait remarquer l'analyste Sikhele Ndlovu.

Les coalitions pourraient être également indispensables au niveau provincial, où l'ANC gouverne actuellement huit des neuf provinces, mais risque de perdre sa majorité dans le Gauteng et le KwaZulu-Natal.

Un ancien gangster, faiseur de rois

La province du Cap-Occidental pourrait aussi changer de main. L'Alliance démocratique de John Steenhuisen, au pouvoir depuis 2009, n'est pas assurée de l'emporter face à la montée de partis rivaux. Des petites formations nationalistes, comme l'Alliance patriotique (PA), grignotent l'électorat des banlieues pauvres de la capitale parlementaire. Son patron, Gayton McKenzie, un ancien gangster qui a fait 17 ans de prison sous l'apartheid, pourrait jouer les faiseurs de rois...

Reste à savoir quelle sera la participation électorale. « Il y a un sentiment général de frustration, pas seulement vis-à-vis de l'ANC, mais du système de gouvernance dans son ensemble » , affirme le professeur Cherrel Africa de l'université du Cap-Occidental (UWC). Sur les 40 millions de Sud-Africains en âge de voter, seulement 27 millions se sont inscrits sur les listes électorales, laissant 13 millions d'électeurs potentiels absents. C. D. (Le Cap)

l'Humanité
mercredi 29 mai 2024 775 mots, p. 8

Les députés communistes veulent sanctuariser la Sécu

Gaël De Santis

Constitution Le parlementaire Pierre Dharréville tentera de faire voter un texte pour faire consacrer la Sécurité sociale par la Loi fondamentale, ce jeudi, lors de la niche du groupe GDR à l'Assemblée.

La Sécurité sociale est une vieille dame à laquelle tient une immense majorité de Français. Mais, à 79 ans, elle demeure la grande absente de notre Loi fondamentale. Le député communiste Pierre Dharréville entend bien réparer ce manque, à l'occasion de la niche du groupe GDR à l'Assemblée nationale, jeudi 30 mai. « C'est une anomalie qu'une institution de telle importance ne soit pas reconnue dans la Constitution, alors que le sont le Défenseur des droits ou le Conseil économique, social et environnemental », relève-t-il. Le parlementaire a déposé avec ses collègues une proposition de loi constitutionnelle pour rappeler que « la Sécurité sociale est une institution fondamentale de la République ».

Car, aujourd'hui, la Sécurité sociale ne figure « dans la Constitution que par ce qu'elle coûte », justifie le député des Bouches-du-Rhône. En effet, si elle apparaît bien dans le texte depuis 1996, ce n'est pas en tant qu'institution mais sous la mention de Projet de loi de financement de la Sécurité sociale, qui est voté annuellement par le Parlement. Pour pallier ce manque, la proposition de loi entend préciser le but de Sécurité sociale (« elle assure à chaque membre de la société la protection contre les risques et les aléas de l'existence ») et sa philosophie (elle « est fondée sur les principes de la solidarité nationale et du service public. Chacun y a droit selon ses besoins et y contribue selon ses moyens »).

Pour l'heure, il est bien fait mention dans la Loi fondamentale des principes d'assistance et de solidarité nationale. Mais rien ne précise quelle institution publique est chargée de les mettre en oeuvre. À l'avenir, un gouvernement pourra très bien argumenter que ces droits seraient garantis en les confiant au secteur privé.

« Personne ne pense que l'inscription de la Sécurité sociale dans la Constitution va régler les problèmes, mais cela va lui donner un nouvel élan, précise Pierre Dharréville. Alors que la Sécurité sociale fêtera l'an prochain le 80e anniversaire de sa création, sa constitutionnalisation serait un signal politique et symbolique fort dans une société fracturée. » D'autant plus qu'une proposition de loi constitutionnelle émanant du Parlement doit être validée par référendum par le peuple français. Bénie par l'onction du suffrage universel, la Sécurité sociale serait d'autant plus difficilement attaquable par les libéraux.

UN MODÈLE CIVILISATIONNEL ET UN PATRIMOINE COMMUN À PRÉSERVER

Car elle est aujourd'hui sous le feu des gouvernements successifs, de droite ou de centre gauche. En 1983, il est mis fin au remboursement intégral des frais hospitaliers. Et après 1989, Michel Rocard introduit la contribution sociale généralisée (CSG). En juillet 2018, après avoir supprimé toute cotisation salariale au profit d'un financement par la CSG (l'impôt) et les seules cotisations patronales, le président Emmanuel Macron vantait devant les députés et sénateurs réunis en congrès à Versailles une réforme qui transforme « la philosophie même de notre solidarité nationale ». « Elle implique des droits et devoirs », jubilait-il. Parallèlement, celui qui était alors rapporteur du Projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), Olivier Véran, avait tenté de modifier la dénomination du PLFSS en « Projet de loi de financement de la protection sociale » dans la Constitution, ouvrant la voie à une gestion par le seul État de la solidarité nationale.

L'inscription dans la Loi fondamentale vise donc à protéger la Sécurité sociale des tentatives de la remettre en cause au nom de la libre concurrence , notamment celle venue de Bruxelles. La Commission y regarderait dès lors à deux fois avant de s'en prendre à une Sécurité sociale validée par le suffrage universel. De plus, si le droit européen s'impose sur le droit national, le Conseil constitutionnel prévoit une seule exception : quand les directives contreviennent à ce qui est considéré comme « l'identité constitutionnelle de la France ».

La Sécurité sociale reste d'ailleurs un modèle civilisationnel et un patrimoine commun à préserver. « Plus que jamais, il faut la défendre. Elle est amoindrie, mais répond toujours à des besoins extraordinaires. Quand on a un petit bobo, on peut penser que la Sécu rembourse mal. Mais quand des gens sont en affection longue durée, on mesure toute l'importance qu'elle revêt », rappelle Pierre Caillaud-Croizat, militant CGT et petit-fils d'Ambroise Croizat, le fondateur de la Sécurité sociale. « Sa constitutionnalisation permettra de consolider sa place. C'est de la même importance que la récente entrée dans la Constitution du droit à l'IVG », compare-t-il. C'est précisément ce dont ne veut pas le gouvernement, qui s'est opposé au texte en commission des Lois, avec l'appui des élus du Rassemblement national.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 29 mai 2024 818 mots, p. AUJM4
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28 mai 2024 - Le Parisien (site web)
29 mai 2024 - Le Parisien

Cacophonie en macronie

Européennes|La tête de liste de la majorité, Valérie Hayer, doit composer avec des prises de position très différentes des siennes dans son propre camp. De quoi lui compliquer la tâche à l'approche du scrutin.

Valérie Hacot et Pauline Théveniaud

Valérie Hayer n'avait vraiment pas besoin de cela. À la peine dans les sondages, la tête de liste de la majorité aux européennes a dû ces derniers jours composer avec les prises de position très personnelles de certains de ses alliés. Ainsi, lundi 27 mai, la porte-parole des députés Renaissance, Maud Bregeon, a fait entendre sa propre petite musique au micro d'Europe 1.

« Il y a aujourd'hui en France, parfois, pas tout le temps, un lien entre insécurité et immigration », a-t-elle lâché. Des propos aux antipodes de ceux de sa candidate qui, sur la même antenne, déclarait le 12 mai : « Je n'essentialise pas les gens. Je ne fais pas le lien, comme le fait le Rassemblement national, entre l'immigration et la délinquance. »

Quelques heures plus tard, nouveau couac. Cette fois-ci, c'est Bernard Guetta, numéro deux sur la liste aux européennes, qui se prononce, lundi matin, sur Sud Radio pour la reconnaissance immédiate d'un État palestinien par la France. Une approche que ne partage ni le Quai d'Orsay ni... Valérie Hayer.

Résultat, cette dernière a été contrainte de prendre ses distances avec son colistier le soir même lors d'un débat sur BFMTV, expliquant que « les conditions n'étaient pas réunies » pour une telle reconnaissance. Et que dire de la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet qui, au même moment sur RTL, envisageait déjà l'après-9 juin avec défaitisme : « Il faudra entendre ce que nous disent les Français et en tirer des leçons. »

« Un faux débat, monté en épingle »

De quoi sérieusement brouiller le message de la candidate, même si ses lieutenants jurent (sans rire) que non. « Bernard Guetta redit ce qu'a dit Valérie Hayer en développant, en faisant un édito. Mais si, demain, il y a une résolution au Parlement européen, ils diront la même chose », minore Loïc Signor, le porte-parole de Renaissance. Avant de certifier que « sur le fond, Valérie Hayer et Maud Bregeon disent la même chose » : « Ne tombons pas dans le piège de Jordan Bardella qui veut nous faire croire le contraire », insiste-t-il. Sur la même ligne, un proche d'Emmanuel Macron, estime qu'il s'agit d'un « faux débat, monté en épingle ». Circulez ? Pas si vite...

Ces déclarations sont loin d'être passées inaperçues en interne. Lundi, la phrase de Maud Bregeon a fait chauffer la boucle Telegram des députés Renaissance. Certains, comme Charles Rodwell ou Robin Reda, la soutenant. D'autres clamant leur dépit : « Je suis très mal à l'aise avec ça... À quinze jours des européennes... On n'avait pas besoin de ça. Sauf à se dire qu'on veut encore faire monter Bardella, car on préférera toujours l'original à la copie », s'est émue la députée de la Sarthe Julie Delpech. « Il vaut mieux aller sur le terrain que s'épancher dans les boucles », recadre à distance un proche du président.

La question s'est aussi invitée, lundi soir, au comité de campagne qui réunit les membres du gouvernement et les huiles du parti. « On n'est pas obligés de donner son avis sur la géopolitique », a taclé Gérald Darmanin à l'adresse de Bernard Guetta. Le ministre de l'Intérieur n'a pas non plus épargné Pascal Canfin, numéro quatre sur la liste, qui avait récemment expliqué qu'il n'aurait pas voté la loi Immigration : « Il n'est pas obligé de le rappeler. » Le grief n'est pas neuf. « On ne peut plus avoir des expressions individuelles chaque jour », avait déploré (pour le même motif) la ministre Aurore Bergé, la semaine précédente.

« Arrêter de parler à tout-va »

Le Premier ministre, Gabriel Attal, comme le directeur de campagne, Pieyre-Alexandre Anglade, ont eux rappelé qu'il fallait « arrêter de parler à tout-va », selon plusieurs participants. Un message adressé à ceux qui, à l'image de Yaël Braun-Pivet, évoquent les conséquences du scrutin. Le message, résume l'un des présents : « Ça suffit les commentaires sur l'après-9 juin », « il faut être unis, se serrer les coudes, plutôt que penser à l'après ». Le signe, à tout le moins, qu'une certaine fébrilité gagne les rangs.

Stéphane Séjourné, le patron du parti, a d'ailleurs répliqué à ceux qui se plaignent d'un manque d'organisation dans cette campagne : « Vous attendez tout du parti. Eh bien non, il faut que chacun prenne des initiatives et se bouge ! » Le message suffira-t-il à doper le moral des troupes ? Pas si sûr. « La tête de liste ne voit jamais ses colistiers. Personne ne donne de consigne, il ne faut alors pas s'étonner, s'agace un candidat sur la liste. C'est à Valérie (Hayer) de faire le boulot ! » Il lui reste douze petits jours pour tenter de redresser la barre.

Libération
mercredi 29 mai 2024 1125 mots, p. 4,5

ÉVÉNEMENT

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28 mai 2024 - Libération (site web)

«Une décision nécessaire pour accélérer la reprise des négociations»

Recueilli par CAMILLE NEVEUX

INTERVIEW

Pour Bernard Guetta, numéro 2 sur la liste Renaissance pour les européennes, Paris doit oeuvrer à la reconnaissance d'un Etat palestinien.

Sa voix de velours a accompagné chaque matin pendant vingt-sept ans les auditeurs de France Inter, où Bernard Guetta distillait ses analyses géopolitiques. Elu député européen en 2019, candidat à sa réélection au scrutin du 9 juin, l'ancien journaliste plaide pour que le Parlement européen joue un rôle plus important dans l'élaboration d'un processus de paix.

Après l'Espagne, l'Irlande et la Norvège, la France doit-elle reconnaître à son tour l'Etat de Palestine ? Il le faut, absolument, pour accélérer une reprise des négociations menant à la coexistence de deux Etats, c'est-à-dire à la seule solution de cet éternel conflit qui ne doit plus durer. Il faut le faire sans même attendre la définition des frontières à venir et des garanties de sécurité à donner aux deux parties. Mais cela ne signifie pour autant pas qu'il faille le faire demain matin. Il serait souhaitable que la France reconnaisse la Palestine avec d'autres pays européens et qu'il soit clair qu'il ne s'agit pas de sanctionner Israël pour les bombardements sur Gaza et l'offensive contre Rafah, mais de mettre fin aux souffrances de ces deux peuples et de préserver la stabilité de la région et de tout le bassin méditerranéen. Valérie Hayer, tête de liste Renew, estime que «les conditions [d'une telle reconnaissance] ne sont pas réunies», tout en rappe- lant sa volonté d'arriver «à une solution à deux Etats».

I

De vos deux points de vue, le- quel représente la position officielle française ? Outre que la majorité présidentielle n'est pas le Parti communiste chinois, il n'y a pas de différence entre ce que Valérie Hayer dit et ce que je viens de vous dire. Elle, comme moi, comme toutes les capitales européennes, comme les Etats-Unis et comme tous les pays de la Ligue arabe, nous sommes favorables à la solution à deux Etats. A part à Téhéran, il y a unanimité sur ce point et il faut maintenant imposer une reprise des négociations aussi bien aux Israéliens qu'aux Palestiniens, car ces deux peuples sont aujourd'hui incapables de refaire ce qu'ils avaient réussi à Oslo. Il y a pour cela trop de ressentiment, de douleur, de méfiance et même de haine accumulés des deux côtés. Quand je parle avec mes amis palestiniens et israéliens, tous me le disent sans exception: "Agissez, imposez-nous la paix, car nous n'y arriverons jamais seuls." Aujourd'hui, l'Union européenne serait la mieux placée pour s'y atteler. Nous, Européens, ne pouvons pas laisser se développer à nos portes un conflit qui menace d'embraser tout le Proche-Orient et de très vite nous déstabiliser. L'UE peut inciter à la reprise des négociations de paix, car elle a des moyens de pression sur les Israéliens et sur les Palestiniens: nous avons un accord de coopération avec Israël, essentiel à son économie, et c'est nous qui assurons la paie des fonctionnaires de l'Autorité palestinienne. Y a-t-il eu, parmi vos colistiers, des débats sur cette reconnaissance ? Dans la préparation de cette campagne, nous avons surtout débattu de notre programme

DR pour l'Europe, de son évolution, de l'affirmation de sa défense et de sa diplomatie communes, du développement de politiques industrielles européennes -en un mot, de notre volonté de faire de l'Union ce «véritable acteur géopolitique» que la France, l'Allemagne et la Pologne ont appelé de leurs voeux le 22 mai. Deux pays qui étaient avant tout atlantistes, et le troisième qui plaidait solitairement depuis si longtemps pour une défense commune, ont appelé ensemble au développement d'une industrie paneuropéenne d'armement sur laquelle fonder l'affirmation d'un «pilier européen» de l'Alliance atlantique. L'Union n'est déjà plus celle de la fin du XXe siècle, et c'est aussi pour cela qu'elle doit prendre ses responsabilités au Proche- Orient. Elle est entrée dans le troisième moment de son histoire: la création d'une union politique, après le marché commun et la monnaie unique.

Votre position vous a-t-elle été reprochée parmi les élus macronistes ? Non, pas du tout et pourquoi aurait-ce été le cas ? Beaucoup de personnes de la majorité présidentielle, mais aussi de gauche ou de droite, m'ont au contraire chaleureusement félicité.

Que peut la diplomatie européenne pour stopper cette guerre qui semble sans fin? Le Parlement européen a été profondément divisé au lendemain du 7 octobre par la question du cessez-le-feu. Les passions étaient alors très vives mais, depuis, l'idée que le Parlement doive jouer un rôle dans la relance des négociations de paix a beaucoup progressé. Nous avons été plusieurs, de différents groupes politiques, à jouer un rôle dans cette évo- lution et nous avons des idées pour continuer à le faire si nous sommes réélus.

Faut-il assortir des conditions à cette re- connaissance, comme la libération des otages encore retenus à Gaza ? Il faut beaucoup de conditions à la paix: la libération des otages israéliens enlevés parle Hamas, l'arrêt des bombardements sur Gaza, un accès totalement libre à l'aide humanitaire. Il ne faut en revanche mettre aucune condition à une relance des négociations de paix par les deux parties.

La frappe de Tsahal qui a tué 45 person- nes à Rafah, en réponse à un tir de roquet- tes du Hamas, a provoqué une vive émo- tion. Les manifestations lundi et mardi à Tel-Aviv et Jérusalem, dénonçant ce massacre, constituent-elles les prémices d'un réveil de la société israélienne ?

Elles sont un nouveau signe de ce réveil. La population israélienne avait été totalement tétanisée - et on le comprend - par les massacres du 7 octobre, mais depuis quelque deux mois, on assiste à une reprise de mouvements de protestation et à des mobilisations contre la politique insensée menée par Benyamin Nétanyahou. Cet homme est en train de porter un coup épouvantable à l'image d'Israël et de plus en plus d'Israéliens le comprennent. Il ne mérite que la plus absolue des condamnations pour le mal qu'il aura fait tant aux Palestiniens qu'à son propre peuple.

Des tanks israéliens sont entrés mardi dans le centre de Rafah. Cela peut-il constituer un point de bascule ? Ce n'est pas encore clair, mais la certitude est que le Hamas continue de jouer avec la vie des

Gazaouis pour enfermer le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, dans un jeu mortifère. Ce sont les bombes israéliennes qui tuent les Gazaouis, mais c'est la volonté du Hamas de ne pas libérer les otages, et de ne faire aucune concession, qui est tout aussi responsable du sort tragique de la population de Gaza.

Recueilli par CAMILLE NEVEUX

LIBÉ.

FR

En Espagne, Pedro Sánchez reconnaît la Palestine. La décision du chef du gouvernement socialiste entre dans le cadre d'un renforcement du rôle de Ma- drid au sein de l'UE. A lire sur notre site.

Le Figaro, no. 24809
Le Figaro, mercredi 29 mai 2024 534 mots, p. 7

International

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28 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Géorgie : la loi sur l' « influence étrangère » définitivement adoptée

Le Parlement a annulé le veto présidentiel ayant bloqué ce texte, inspiré du modèle russe utilisé pour réprimer les détracteurs du Kremlin.

Genté, Régis

Les débats auront duré beaucoup plus que prévu et ce n'est qu'à 19 heures que le veto présidentiel a été annulé par 84 députés de la majorité. La discussion a été parfois houleuse, comme lorsqu'un député du Rêve géorgien, le parti au pouvoir, a jeté de l'eau sur son collègue d'opposition Guiorgui Vachadze, au moment où il prononçait les mots « loi russe ». Décidément, la loi sur « la transparence de l'influence étrangère » aura généré des tensions jusqu'au bout, deux mois après avoir été réintroduite par le Rêve géorgien, qui avait dû retirer le projet de loi en mars 2023 du fait de l'opposition populaire.

Dès la fin de la matinée en ce mardi historique, des milliers de personnes se sont réunies autour du Parlement pour se faire entendre des députés. Dans un bruit infernal de sifflets et de vuvuzelas, les manifestants ont traité de « Russes » et d' « esclaves » à l'adresse des 84 députés de la majorité qui s'apprêtaient à outrepasser le veto présidentiel.

Comme à chaque rassemblement depuis près de deux mois, la foule est restée pacifique. « C'est le pouvoir qui a utilisé la brutalité et les menaces contre nous » , s'emporte Guïa, un programmeur informatique. Peu après, sortant du Parlement, Zviad Kharazichvili, le chef du département des missions spéciales du ministère de l'Intérieur, admettait ses forfaits devant une caméra de télévision locale : « Je ne bats pas les jeunes, mais les fripouilles... On a une liste, je vous la montrerai. »

Crainte de l'autoritarisme

Beaucoup de manifestants avaient le sentiment ce mardi que le pays basculait dans l'autoritarisme avec cette loi inspirée de la loi russe de 2012, si liberticide. Dès le 29 avril, l'homme fort du pays, l'oligarque Bidzina Ivanichvili, promettait qu' « après la victoire aux(élections parlementaires de l'automne, NDLR) , nous ordonnerons une condamnation politique et juridique stricte du collectif UNM (nom du principal parti d'opposition et en général du « collectif » pro-occidental, NDLR). »

La rhétorique du milliardaire est celle de son parti, qui qualifie systématiquement ses adversaires de « traîtres » et de partisans de la guerre. Ainsi, ce 26 mai, jour de l'indépendance, le premier ministre Irakli Kobakhidze s'est attaqué à la présidente Salomé Zourabichvili, lors de son discours officiel : nous avons eu « l'opportunité de maintenir la paix dans le pays au cours des deux dernières années malgré les tensions existentielles, menaces et trahisons multiples, y compris la trahison de la présidente de la Géorgie ».

Le veto outrepassé, Mme Zourabichvili aura cinq jours pour promulguer la loi. Si elle ne le fait pas, ce qui devrait être le cas, le président du Parlement la contresignera et la loi entrera en vigueur. La présidente ou un groupe de 30 députés pourront encore saisir la Cour constitutionnelle. Mais celle-ci est aux mains du parti de M. Ivanichvili. Pourtant, beaucoup de juristes estiment que cette loi sur les « agents de l'étranger » est contraire à l'article 78 de la Constitution, selon lequel les institutions du pays doivent prendre « toutes les mesures (...) pour assurer la pleine intégration de la Géorgie dans l'Union européenne et l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord ».

La Croix, no. 42930
Éco&Transition, mercredi 29 mai 2024 822 mots, p. 12
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28 mai 2024 - La Croix (site web)

Les espèces protégées fragilisées par la loi d’orientation agricole

Alban de Montigny

Le projet de loi d’orientation agricole devait faire l’objet d’un vote solennel à l’Assemblée nationale mardi 28 mai.

À la fin des débats, une polémique a éclaté concernant un article qui fragiliserait la sauvegarde des espèces protégées, bien au-delà de l’agriculture.

« Une grave atteinte à la protection des espèces », « une remise en cause brutale et violente »… Les députés de gauche n’ont pas caché leur colère vendredi 24 mai dans la dernière ligne droite de l’examen du projet de loi d’orientation agricole qui devait faire l’objet d’un vote solennel mardi 28 mai.

Les raisons de leur courroux ? L’article 13 que le gouvernement a réécrit par amendement. Il modifie l’approche concernant les sanctions en cas d’atteintes aux espèces protégées et aux habitats naturels : seules les atteintes « intentionnelles » seraient considérées comme des délits et donc sanctionnées pénalement.

Autrement dit, les atteintes pour « négligences graves », ce qui est souvent le cas en matière d’espèces protégées – on détruit rarement volontairement une espèce, mais on lui nuit en supprimant son habitat –, tomberaient. À noter que l’intentionnalité sera par exemple exclue lorsque l’auteur de la destruction dispose d’une autorisation administrative ou d’un document de gestion forestier. Or ce document, souligne l’ONG Canopée, n’est en rien informatif et prescriptif en matière de gestion des espèces protégées.

Dans tous les cas, et notamment lorsque les faits ont été commis sans intentionnalité, l’amendement prévoit qu’un stage de sensibilisation aux enjeux de l’environnement pourra être demandé à l’auteur. Par ailleurs, l’action publique pourra être éteinte par une transaction proposée par l’administration et homologuée par le procureur de la République.

Les députés dénoncent une mesure qui « n’avait rien à faire dans une loi d’orientation agricole ». Sa portée ne se limite pas en effet au cas de l’agriculteur qui a arraché une haie. Au regard de la réécriture de l’article, c’est la sauvegarde des espèces protégées, dans n’importe quel cadre, qui se trouve fragilisée.

France Nature Environnement cite le cas de la destruction d’un arbre à cavités susceptible d’accueillir des chauves-souris dans une forêt bénéficiant d’un plan de gestion. Pour l’ONG, ce sont les forestiers qui ont fait pression pour cet amendement. « Des groupements forestiers ont été condamnés au pénal dernièrement. La filière était donc favorable à cette réécriture »,assure Romain Ecorchard, juriste au sein de l’association.

Au sein des rangs de la gauche, on dénonce une inversion de la charge de la preuve. « Dans la hiérarchie du droit, nul n’est censé ignorer la loi. Et c’est au juge de dire la non-intentionnalité de l’atteinte à l’environnement au vu des circonstances. Désormais, c’est l’intentionnalité qui devra être prouvée par le requérant, à savoir la puissance publique, ou un tiers(une ONG par exemple, NDLR) », explique le député PS Dominique Potier. « Quand il y a caractérisation pénale d’une action, tout citoyen se montre plus vigilant. Retirer la caractérisation pénale mènera à moins de vigilance »,ajoute Dorian Guinard, maître de conférences en droit public à Sciences Po Grenoble.

« Si vous restez au statu quo, vous avez des gens qui, pour des délits non intentionnels, sont menacés de trois ans d’emprisonnement ou 150 000 € d’amende », a défendu le ministre de l’agriculture Marc Fesneau. « Durant les débats s’est développée dans l’opinion une légende rurale : l’impression que les cas d’agriculteurs condamnés lourdement au pénal étaient pléthore. Mais ce discours ne résiste pas aux faits »,argue Dominique Potier.

Selon un rapport de l’inspection générale de la justice, les infractions au code de l’environnement concernaient 12 753 affaires en 2018. Une minorité semblait avoir été commise dans le cadre agricole, une bonne partie étant pour dépôt sauvage de déchets. Parmi ces affaires, 9 579 ont fait l’objet d’une réponse pénale. Plus précisément, 2 050 ont conduit à des poursuites devant le tribunal de police ou correctionnel. Seuls ces derniers cas ont potentiellement débouché sur de lourdes sanctions allant jusqu’à une peine de prison. « Il est extrêmement rare qu’un agriculteur se retrouve poursuivi devant un tribunal correctionnel », précise Romain Ecorchard.

Ce cadre posé, que va-t-il désormais advenir de l’article 13 ? Le Sénat, qui va prochainement examiner le texte, pourrait le détricoter, espèrent les opposants. Certains chez les écologistes comptent sur le Conseil constitutionnel pour l’invalider. Peu probable, estiment plusieurs juristes. Mais l’article pourrait se fracasser contre le droit de l’Union européenne. Car l’amendement va à l’encontre notamment de la directive européenne relative à la protection de l’environnement par le droit pénal. Charge donc à la Cour de justice de l’UE de se prononcer.

Le Monde
Jeunesses, mercredi 29 mai 2024 3246 mots, p. 18,19
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28 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Les jeunes et le Rassemblement national

Ces jeunes séduits par le candidat Bardella

Une part grandissante de la jeunesse s’identifie à la tête de liste d’extrême droite aux élections européennes

Camille Bordenet, Charlotte Bozonnet, Clément Guillou, Léa Iribarnegaray et Corentin Lesueur Clément Guillou, Léa Iribarnegaray et Corentin Lesueur

Gouzeaucourt (Nord), Évreux, Perpignan, Vesoul - envoyés spéciaux - Ce 1er mai, au Palais des congrès de Perpignan, Julie et Lorna, 17 ans, peinent à cacher leur enthousiasme. En 1re ASSP (accompagnement, soins et services à la personne) au lycée de Prades (Pyrénées-Orientales), les deux amies ont fait le déplacement avec une idée en tête : voir « en vrai » leur idole. Pas de star mondiale de la pop en vue, mais un homme politique s’apprêtant à réciter un discours populiste aux accents xénophobes : Jordan Bardella. Trop jeunes, ni l’une ni l’autre ne voteront le 9 juin pour les élections européennes. Elles ne sont pas non plus encartées au Rassemblement national (RN) et ne comptent pas l’être. Leur passion pour Jordan Bardella, elles l’affichent sur les réseaux sociaux, « likant », commentant et republiant chacun de ses faits et gestes. Leur rêve ? Un selfie avec « Jordan » , qu’elles s’empresseraient de partager sur TikTok et Instagram.

A 28 ans, celui qui a remplacé Marine Le Pen à la tête de la formation d’extrême droite en 2022 a réussi à toucher les cœurs et les esprits d’une partie de la jeunesse, pourtant largement défiante envers la politique. Selon la dernière enquête Ipsos pour Le Monde, menée du 19 au 24 avril, environ un tiers des 18-24 ans (32 %) certains d’aller voter le 9 juin auraient l’intention de glisser dans l’urne un bulletin « Jordan Bardella », la même proportion que pour la population électorale générale. Les jeunes, qui opposaient traditionnellement une forte résistance aux idées de l’extrême droite, ne constituent donc plus une exception.

Des chiffres qu’il faut par ailleurs remettre en perspective, souligne Anne Muxel, directrice de recherche au Cevipof (CNRS-Sciences Po) : « Ces intentions concernent ceux qui vont aller voter. Or, l’abstention est très forte : seuls trois jeunes sur dix vont se rendre aux urnes. Toute la jeunesse ne vote pas pour le RN ! Mais le fait que Jordan Bardella soit placé en tête est significatif. »

Du Nord à la Haute-Saône en passant par l’Eure, Le Mondeest allé à la rencontre de lycéens, étudiants et jeunes travailleurs afin de comprendre pourquoi le barrage anti-RN a pu se fragiliser au sein d’une jeunesse qui, il y a encore vingt ans, «emmerdait le Front national » (FN). Une partie de ces jeunes (qui ont souhaité rester anonyme), généralement issus de catégories populaires, raconte le sentiment d’une « fierté retrouvée », l’espoir d’être enfin considérés pour ce qu’ils sont et font, dans des territoires qui se sentent négligés par l’Etat et les responsables politiques. Une autre ne cache pas son désintérêt pour l’actualité politique.

En Haute-Saône, département à dominante rurale dont les deux circonscriptions ont basculé de la Macronie au RN au premier tour des élections législatives de 2022, le sourire confiant de Jordan Bardella et le slogan « Vivement le 9 juin ! » s’affichent au bord des départementales. D’aucuns se souviennent encore de sa venue à Vesoul pour la foire agricole de la Sainte-Catherine, le 25 novembre 2023, accueilli par un bain de selfies.

« Il est là, auprès des gens, lui », considère Clara, 20 ans, en BTS négociation et digitalisation de la relation client (NDRC) à Vesoul, rencontrée devant son lycée avec son ami Alexandre, 20 ans. Direction le kebab, où ils veillent à ne pas parler trop fort devant la serveuse en hijab. « C’est comme ça qu’on rassemble les Français. Ils devraient se déplacer, les autres.[Gabriel] Attal l’a fait avec la crise agricole, mais c’était qu’une fois », estime Clara, diamants à motifs de croix sur ses faux ongles. Un témoignage qui souligne la nette différence de visibilité entre, d’un côté, les déplacements de Jordan Bardella et ceux – très rares – de Marine Le Pen ; de l’autre, ceux des membres du gouvernement ou de l’opposition de gauche, pourtant fréquents.

Comme d’autres de leurs amis, Clara et Alexandre suivent Bardella « sur tous les réseaux[sociaux] », et ne tarissent pas d’éloges, le trouvant « percutant, très bon orateur, avenant ». Davantage que Marine Le Pen, jugent-ils en se remémorant des « clashs » où il a pris l’ascendant sur ses adversaires, à l’instar des rappeurs. «Le fait qu’il soit jeune nous rassure, poursuit Clara. C’est un porte-parole de notre génération. Il donne envie aux jeunes de s’engager. » Un sentiment partagé dans leur classe, avancent-ils : sur quinze élèves, « une majorité » se retrouverait dans le RN, « une minorité » à gauche.

« Les précédents scrutins ont permis de constater que la jeunesse attirée par l’extrême droite se trouve parmi les plus précaires, les moins diplômés, résidant souvent en milieu rural ou périurbain, donc avec des caractéristiques qui renvoient aux inégalités sociales mais aussi à la relégation géographique », rappelle le sociologue Laurent Lardeux, coauteur de l’ouvrage Générations désenchantées ? Jeunes et démocratie (Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire, 2021). Par son âge et sa trajectoire personnelle, Bardella est parvenu à susciter un processus d’identification, une forme de familiarité. Enfant de la classe moyenne – sa mère est Atsem (pour agente territoriale spécialisée des écoles maternelles), son père dirigeant d’une petite entreprise –, « Jordan » a grandi en banlieue, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), au milieu de parents séparés, et n’a pasd’autre diplôme qu’un baccalauréat, série économique et social.

« La France des oubliés »

Clara, dont les grands-parents votaient communiste, a une mère accompagnante des élèves en situation de handicap et animatrice périscolaire, un père éducateur dans la Creuse (ex-gendarme). La jeune femme ressent un profond sentiment d’injustice à voir sa mère « trimer depuis des années » sans revalorisation de son statut .Alors même, estime-t-elle, que « d’autres qu’on accueille touchent des aides d’Etat sans travailler ». « La France n’est pas un guichet social ! », lance-t-elle, reprenant l’une des formules préférées du parti .Si son père vote RN, sa mère, elle, a voté en faveur de YannickJadot, le candidat écologiste à la présidentielle de 2022, et intime à sa fille de rester discrète sur ses idées. « Je lui montre les vidéos, on discute, et je crois qu’à force ça la fait réfléchir », salue Clara.

Les deux camarades évoquent aussi tout ce qu’ils ont vu disparaître autour de chez eux, l’offre de formations plus limitée, les emplois moins qualifiés qui poussent certains à s’exiler. A Lure, la sous-préfecture où réside Alexandre, bien des services publics ont disparu depuis vingt-cinq ans. Quant à Clara, qui habite un village à quarante-cinq minutes de car scolaire de Vesoul, elle doit se lever à 5 heures et rentrer à 19 heures, faute de transports réguliers. « On est la France des oubliés, soupire-t-elle, reprenant, là encore, une antienne chère au RN. Ça n’aide pas à avoir de l’ambition. » Elle est fière malgré tout d’être la seule de son « bled » à faire des études supérieures.

« L’ambition », « la réussite » : avec son physique de gendre idéal, sa silhouette musclée, ses punchlines en interview, le dirigeant frontiste les fait rêver, là où Marine Le Pen, et sa prestation ratée au débat du second tour de la présidentielle face à Emmanuel Macron en 2017, a laissé un goût amer de défaite, voire de honte. « Les jeunes aiment bien voir quelqu’un qui n’est pas en difficulté », commente Pierre-Romain Thionnet, 30 ans, directeur national du Rassemblement national de la jeunesse (RNJ) et candidat sur la liste des élections européennes (23e position), qui n’hésite pas à enjoliver l’homogénéité sociale de ses troupes : « Je croise des jeunes de toute catégorie sociale. C’est le même engouement, qu’ils soient urbains ou agriculteurs. Il y a un parallèle à faire avec Macron en 2017. Certains le trouvent attirant, il inspire la gagne. »

Avec l’ironie, des phrases-chocs pour étriller le bilan d’Emmanuel Macron et un flou programmatique sciemment entretenu, le candidat frontiste parle à la fois aux convaincus et à des jeunes plus éloignés du RN, y compris parmi les diplômés. « Il a su mobiliser les réseaux sociaux pour toucher des segments de toute la jeunesse et mène une bonne campagne, reconnaît Anne Muxel. Cela fait des années que Marine Le Pen joue la carte jeunes. Dans ses discours, elle s’adresse aux jeunes ruraux, des classes populaires, sans emploi, ou en manque de reconnaissance. Le RN est aussi un des partis qui s’est le plus ouvert aux jeunes : Marine Le Pen en a placé sur toutes les listes. Bardella est emblématique de cette stratégie. »

Ce samedi 6 avril, à Gouzeaucourt, commune du Nord de 1 500 habitants aux confins du Pas-de-Calais et de la Somme, cernée par les champs, une petite bande de copains s’est levée tôt. Tassés dans la Golf 6 de l’un d’eux, ils prennent la direction de Cambrai, où Jordan Bardella est attendu pour une visite sur le marché. Noah, Hugo, Ethan, Aurélien (prénom d’emprunt) et les deux Matteo ont entre 15 et 18 ans. Tous se forment à leur futur métier, que certains exercent déjà : deux paysagistes, un matelot sur une péniche, un plaquiste, un plombier, un autre sur une chaîne d’une filiale d’Airbus. Ils sont venus voir leur « futur président ». Pourquoi lui ? « Parce qu’il est blanc », lance le plus jeune. Les adolescents assument leur racisme, veulent « la France aux Français ». Tous leurs parents votaient déjà FN. Les petits s’endorment avec des vidéos de Jean-Marie Le Pen et s’en amusent, comme Jordan Bardella approchait fièrement, à l’adolescence, le patriarche multicondamné pour racisme et négationnisme.

Un peu plus loin sur le marché, Théo Wallon, 19 ans, étudiant en sciences politiques à Lille-II, a pris sa carte au RN il y a un mois. Ce militant de l’Union nationale interuniversitaire (syndicat étudiant de droite radicale), issu d’un milieu ouvrier, qui veut bosser « dans la politique », voit en Bardella un modèle : « Dans les débats, il arrive à ne pas aller au conflit. C’est louable en politique de réussir à garder son calme. Il a aussi amené un renouveau au parti, il l’a détaché du nom de Le Pen. »

Jordan Bardella profite du processus de dédiabolisation menée par Marine Le Pen autant qu’il y contribue. A Vesoul, en Haute-Saône, Clara et Alexandre, comme d’autres jeunes rencontrés, situent spontanément le RN « à droite », estimant que ce n’est « pas un vote extrême extrême ». « Il ne faut pas faire d’amalgame avec le FN d’avant et le racisme de Jean-Marie Le Pen. Ce qui serait extrême, c’est Reconquête ![le parti d’Eric Zemmour] », considère Clara. Alexandre est plus partagé : « Une partie de mes idées sont de gauche, comme l’égalité entre les ouvriers et les patrons. Sauf qu’aujourd’hui la gauche, c’est la gauche caviar, la gauche des villes. Le spectre politique n’a plus de sens. » Pierre, 21 ans, en BTS support action managériale à Vesoul, rencontré devant son lycée, confirme ce sentiment de confusion : « Nous, les jeunes, on est un peu perdus par rapport aux élections. S’il y a une tête qui tourne sur les réseaux, c’est sûr que ça va plus nous parler. Avec Bardella, même sans s’abonner, tu reçois des publicités. »

A côté de lui, Eva, fille d’ouvriers, s’apprête à voter pour la première fois le 9 juin, mais ignore encore pour qui. Sur les réseaux, elle n’a vu passer que Bardella et ne connaît aucun des autres candidats. Elle a trouvé « poignante »sa vidéo après la mort en avril du jeune Matisse à Châteauroux (poignardé par un adolescent afghan). Le candidat RN y emploie le terme d’ « ensauvagement » de la France. La vidéo a été vue près de cinq millions de fois sur TikTok, mais celles où Jordan Bardella, qui comptabilise 1,3 million d’abonnés sur ce réseau social, mange des bonbons ou souhaite « bonne chance pour Parcoursup » circulent aussi beaucoup.

Des « gamineries » sur TikTok

Les faits divers autour de la violence entre jeunes ,l’inflation qui met à plat le pouvoir d’achat de leurs parents, le déclin des services publics en zone rurale, les difficultés des jeunes agriculteurs… Avec ses réponses simplistes, sa virginité politique, la désignation de boucs émissaires lointains (Bruxelles, les immigrés), le RN rafle la mise plus facilement. « Un parti qui se nourrit des colères », selon les mots d’Anne Muxel.

A la brasserie Le Globe, dans le centre-ville de Vesoul, c’est une jeunesse de la valeur travail et de la pénibilité qui s’attable, éreintée, ce jeudi soir de mai. Jordan et sa sœur Océane, 29 ans tous les deux, Kevin et Alex, 25 et 32 ans. Les gars sont artisans dans le BTP, Océane responsable de secteur dans une agence d’aide à domicile. Tous ont prévu de voter aux européennes. « Bardella ! », clament-ils en chœur. Les trois artisans disent avoir le corps « déjà flingué ». Ils ont commencé à bosser à 15 ans et ont d’autant moins digéré la réforme des retraites adoptée fin 2023. Charpentier, Alex se demande s’il ne vaudrait pas mieux sortir de l’Union européenne, ce qui n’est plus au programme lepéniste. « Au RN, ils proposent aussi de baisser la TVA [sur l’essence et les produits de première nécessité] , ce serait bien », croit-il savoir. « On parle très peu de nous, que ce soit les petits artisans ou l’aide à domicile », considère Océane, « écœurée »par les conditions de travail de ses salariés, un sujet que Jordan Bardella n’aborde pourtant jamais. Eux aussi évoquent tous les services publics (écoles, guichets, médecins) qu’ils ont vus disparaître dans leurs villages alentour, les bars qui ont fermé « à cause des charges et de l’inflation », fragilisant davantage le tissu social ; et puis « toute cette paperasse » qu’il faut obligatoirement faire sur Internet, renforçant un sentiment d’exclusion.

Il y a aussi l’impression d’être « pris de haut par les gens des grandes villes et les partis de gauche » : « C’est un autre monde, on a l’impression qu’ils ne parlent pas la même langue », dit Jordan. En guise d’exemple, ils sont plusieurs à citer l’incitation à rouler électrique. Alex est fier de faire durer sa vieille Clio 2, 400 000 kilomètres. « La plupart ne comprennent pas ce qu’on vit, considère Jordan. Mais ils sont bien contents de venir se mettre au vert chez nous. »La fin du moteur thermique, le mépris supposé des décideurs parisiens et bruxellois pour le monde rural, les incohérences présumées de la transition écologique sont depuis un an des thèmes de campagne privilégiés pour le RN… dont les deux têtes sont pourtant nées dans une région parisienne qu’elles n’ont jamais quittée.

A la table d’à côté, Antoine, 18 ans, étudiant ambitionne de devenir agriculteur. Il est entouré de sa bande de potes. Le 9 juin, ils voteront « Bardella » unanimement, là encore. « Parce que c’est le seul qui s’intéresse à l’agriculture et à la ruralité, estime Antoine . » Quand on les interroge sur des mesures précises du programme du RN, la plupart bottent en touche. « Oui, ça reste de la politique, peut-être que c’est un beau parleur, concède Alex. En attendant, j’ai jamais vu quelqu’un avoir autant de repartie. Et puis faut essayer. On a eu deux mandats de Macron, on voit ce que ça a donné. »

« Les gens du RN sont des menteurs, des manipulateurs, qui jouent sur les peurs des gens », s’agace pour sa part Clément, 26 ans, croisé dans Vesoul, plus enclin à parler de la boîte de BTP qu’il a montée avec un copain. « Bardella dit juste ce qu’on a envie d’entendre. Qu’il arrive au pouvoir, tiens, ils verront bien que leur vie ne change pas. »D’ailleurs, à part pour les municipales, l’artisan ne votera plus : « inutile », estime-t-il. Le sociologue Laurent Lardeux rappelle que la faible participation des 18-29 ans aux élections européennes a différentes explications : le « vote devoir », notamment, tend à disparaître, et la construction de la citoyenneté se fait sur un temps plus long.

A Evreux, dans l’Eure, la politique ne passionne pas les foules. Ce mardi 14 mai, à trois bonnes semaines du scrutin, sur la petite dizaine d’étudiants rencontrés, nul n’est en mesure de citer le nom d’un parti ou d’un candidat, encore moins de choisir son camp. Tous suivent leurs études à distance, par le biais du campus connecté, un dispositif qui permet à des publics « empêchés » – pour raisons familiales, géographiques, financières ou encore de santé – de rester étudier près de chez eux.

Aux élections législatives de 2022, quatre circonscriptions sur cinq ont envoyé un député RN à Paris. Ces jeunes n’en savent rien et parlent rarement politique avec leurs parents. Rebecca (son prénom a été modifié), 19 ans, inscrite en licence d’anglais à Nanterre, détient ses bribes d’information des réseaux sociaux. Connaît-elle des personnalités politiques ? La jeune femme éclate de rire, cite les époux Balkany et des vidéos qui ridiculisent Bardella, consciente de ne suivre que des « gamineries » sur TikTok.

La politique, jamais un sujet

Au-delà des blagues et des polémiques croisées en ligne, ces jeunes ont du mal à manier les concepts politiques ou à retenir des mesures proposées. Souvent, c’est l’apparence qui prime. « Comment il s’appelle… un petit monsieur avec des lunettes, assez costaud… Mélenchon ! J’ai toujours aimé Mélenchon, je ne sais pas pourquoi ! », lance Eden, 19 ans. Elle aimerait bien voter, mais elle ne sait pas pour qui. Possible qu’elle n’y aille pas, découragée. Tobi, basketteur de 18 ans, en BTS NDRC, finit par mettre le jeu Clash of Clans sur pause pour répondre. « J’ai rien vu, zéro, franchement c’est impressionnant, je ne savais même pas qu’il y avait des élections », s’étonne-t-il. Entre copains, la politique n’est jamais un sujet, « à part des fois pour rigoler, entre amis de la même couleur de peau, on dit “attention, si Marine Le Pen est élue, on va te renvoyer dans ton pays !” », raconte Boubacar, 20 ans, inscrit en deuxième année de droit à Rouen.

Jordan Bardella reste le seul candidat que certains de ces étudiants puissent nommer. « Il a un fan-club assez important ici »,note Emma, 18 ans, en premièreannée de BTS communication, sans pour autant aimer ses idées. La priorité selon elle ? L’environnement. Mais elle semble adhérer au principe-clé du programme de l’extrême droite, la priorité nationale, jugée contraire à la Constitution. « Si des Français ont du mal à se loger, ils sont prioritaires par rapport aux étrangers : si on n’est pas aidé par son propre pays, c’est la débandade. »

Indécis, ces jeunes feront leur choix à la dernière minute. A 18 ans, Esteban se dit « de droite, mais pas d’extrême droite ». Pour s’informer, le garçon a installé BFM-TV sur son téléphone et regarde parfois des vidéos du youtubeur HugoDécrypte. Il pourrait voter Bardella. « On verra, je ne suis pas fermé, peut-être, si ses idées me plaisent. » On le sent en tout cas inspiré : « Il a une bonne tête, et c’est important en politique. Et puis on a l’impression qu’il nous comprend mieux, nous, les jeunes.»Tous promettent qu’ils éplucheront les programmes avant le scrutin. « On va bien les recevoir par courrier, hein ? »

Le Figaro, no. 24809
Le Figaro Économie, mercredi 29 mai 2024 930 mots, p. 24

Économie

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28 mai 2024 - Le Figaro (site web)

La taxe foncière s'est envolée l'an dernier, les particuliers premières victimes

Errard, Guillaume, Ruiz Perez, Julie

Les causes sont connues, mais la facture n'en est pas moins salée. Sans surprise, après l'envolée des taux de taxes foncières, les recettes de cet impôt local ont explosé l'an dernier. En 2023, les particuliers et les entreprises «étaient imposables à la taxe foncière sur les propriétés bâties (TFPB) à hauteur de 50,8milliards d'euros. Ce montant a progressé de 9,7% entre 2022 et 2023 » , peut-on lire dans un rapport de la Direction générale des finances publiques (DGFIP) publié ce mois-ci. Cette forte augmentation a été relativement homogène sur tout le territoire, notamment car elle est due en majorité (près de 60 %) à la revalorisation annuelle des bases locatives. Depuis 2018, la règle veut en effet que les bases locatives - qui servent à calculer la variation de la taxe au niveau national - suivent l'inflation enregistrée d'une année sur l'autre entre novembre et novembre. Pour l'année 2023, ce coefficient avait atteint 7,1 %, un record absolu depuis 1986, selon l'Union nationale de propriétaires immobiliers (UNPI).

Progression des recettes

En plus de cette augmentation nationale de la taxe foncière, les communes ont la possibilité de faire varier leur taux au niveau municipal. Pour l'année dernière cela avait été le cas de Paris (+51,9 %), de Grenoble (24,4 %) ou encore de Metz (+13,4 %). En tout, 19 % des communes de plus de 40 000 habitants avaient augmenté leur taux de taxe foncière pour une augmentation moyenne sur tout le territoire de 2,9 %. Tout naturellement, ces hausses locales ont participé (pour 30 % du total, selon la DGFIP) à la forte progression des recettes de la taxe foncière l'an dernier.

Le reste de cette progression (10 %, donc) est à mettre sur le compte des créations de locaux. Malgré la crise du secteur immobilier, « environ 690000 locaux ont ainsi été créés entre 2022 et 2023, pour un total de 76millions de locaux, qui sont détenus par 33millions de propriétaires, avec 230000 propriétaires de plus, dont 160000 particuliers » , précise la DGFIP.

Les particuliers, justement, ont été les premières victimes de cette forte tendance haussière. En effet, la taxe foncière « a augmenté plus fortement pour les habitations que pour les locaux commerciaux, et plus pour les particuliers que pour les entreprises, qui bénéficient de la part la plus importante des exonérations et abattements » , analyse le rapport. Pour les locaux d'habitation seulement, la hausse moyenne a été de 10,8 %, l'an dernier. Dans ce total, les propriétaires d'appartement ont davantage vu grimper la facture (12,5 % en moyenne) que les propriétaires de maison (9,6 %). Même si le montant moyen à verser reste inférieur pour les premiers (811 euros en moyenne pour les propriétaires d'appartements contre 1 019 pour les propriétaires de maisons). En moyenne, un propriétaire particulier a été imposé à hauteur de 1 026 euros.

Au total, sur la période 2017-2023, les recettes de cet impôt ont bondi de 30 % pour les particuliers, selon une note du rapporteur général du Budget à l'Assemblée nationale, le député Renaissance Jean-René Cazeneuve. Cette hausse est due en partie à l'inflation qui a atteint des sommets ces dernières années... mais pas uniquement. Environ 50 % de cette progression est à imputer aux choix des maires d'augmenter le taux de taxe foncière sur leur territoire. Dans le sillage de la taxe foncière, tous les autres impôts locaux sur les ménages ont connu une hausse sur la période : c'est le cas de la taxe d'habitation sur les résidences secondaires (+40 %), de la taxe sur les ordures ménagères (+26,5 %) et de la taxe annuelle sur les logements vacants (+184 %)... Hors taxe d'habitation - qui a été définitivement supprimée l'année passée -, l'ensemble de la fiscalité visant les propriétaires a augmenté de 29 % entre 2017 et 2023 en majeure partie du fait d'augmentations de taux décidés par les collectivités locales.

Toutes ces factures plus élevées pour les propriétaires ont d'ailleurs fini par grignoter le « cadeau » fiscal qu'a été la suppression de la taxe d'habitation. En effet, selon la même note, pour les 58 % de propriétaires français, cette réforme a représenté un gain de pouvoir d'achat de près de 12 milliards d'euros par an. En 2023, suite aux augmentations successives des autres impôts locaux dont ils doivent s'acquitter, le gain pour les propriétaires n'était plus « que » de 4 milliards d'euros. Quelque 42 % de ménages locataires, de leur côté, n'ont pas payé d'impôts locaux en 2023 suite à la suppression de la taxe d'habitation.

Ralentissement de l'inflation

Cette année, l'augmentation de la taxe foncière devrait être moins spectaculaire. En raison du ralentissement de l'inflation, les bases locatives n'ont été revalorisées « que » de 3,9 %. Pour ce qui est des taux municipaux, les communes ont été, semble-t-il, plus sages que l'an dernier. Seulement six villes de plus de 100 000 habitants (sur 42, soit 14 %) ont décidé d'augmenter leur taux, selon FSL, cabinet de conseil en finances locales. C'est le cas de Nice (+19,2 %), Saint-Étienne (+15 %), Nancy (+14,5 %), Annecy (+14,1 %), Villeurbanne (+10 %) et Montreuil (+4,8 %). Pour les communes de 40 000 à 100 000 habitants, la proportion est encore moins élevée : 9 % (14 sur 154). C'est Saint-Priest, près de Lyon, qui a été la plus gourmande (+16,5 %), devant Meaux (+9,4 %) et Rezé et Le Cannet (+8,8 %). Au total, 10 % des 196 villes passées au crible par FSL, ont augmenté leur taux. La grande majorité des conseils municipaux (87 %) ont, ainsi, laissé leur taux de taxe foncière stable. G.E. ET J. R. P.

La Croix, no. 42930
Planète, mercredi 29 mai 2024 819 mots, p. 20

Un mandat pour le climat

Eve Guyot

Bruno Bernard.

À la tête de la métropole de Lyon, cet élu discret et peu connu du grand public, transforme à grands pas le visage de la deuxième agglomération du pays.

Lyon

De notre correspondante régionale

« L’inconnu le plus puissant de France ». L’expression, qui circule régulièrement dans la presse locale, l’amuse toujours un peu. Le jour de son élection, le 2 juillet 2020, tout le monde sait qu’il succède au socialiste Gérard Collomb, mais personne ne connaît son nom : Bruno Bernard est alors un chef d’entreprise d’une cinquantaine d’années, mais c’est un jeune élu en politique, que l’on dit « bosseur »,« patient » et « réservé ».

Au cœur de la vague verte qui déferle sur la France, le nouveau président Les Écologistes (ex-EELV) de la métropole de Lyon est rapidement qualifié d’écologiste « modéré », face à Grégory Doucet, arrivé en même temps à la tête de la ville et habitué aux sorties plus percutantes. À tort, selon son entourage : « Car en matière d’objectifs, c’est un radical ! »,plaide l’un de ses proches. Depuis, son exécutif tourne à plein régime pour remodeler le territoire et le quotidien de près d’1,4 million d’habitants face aux enjeux du réchauffement climatique.

Né à Sainte-Foy-lès-Lyon, Bruno Bernard a été biberonné au socialisme, entre un père, député puis sénateur-maire d’Oullins (Rhône) et une mère infirmière et militante. Lui choisit une carrière d’ingénieur et fonde une société de désamiantage. Mais la politique n’est jamais loin : encarté au PS, il se retrouve finalement davantage dans les valeurs d’Europe Écologie-Les Verts. Après quelques mandats locaux et un poste de secrétaire régional, il grimpe les échelons jusqu’à se retrouver propulsé à la tête d’une collectivité puissante .

Depuis 2015, la métropole de Lyon fusionne en effet les compétences d’une communauté urbaine et d’un département. « Nous avons des services et des moyens inégalés en France,ce qui està la fois une chance et une responsabilité : celle de faire mieux que les autres »,avance-t-il, sans réserve. Entouré d’un cabinet expérimenté, l’élu engage la transition comme celle d’une vaste PME.

« C’est un animal à sang froid, pragmatique et efficace : ce qui l’intéresse, c’est de faire »,résume Jean-Charles Kohlhaas, connaissance de longue date et vice-président aux transports. Parmi ses priorités, le rééquilibrage des mobilités, pour lequel tous les leviers ont été activés : augmentation des recettes et des investissements dans les transports en commun – trois lignes de tramway sont en chantier – et injection d’un demi-milliard d’euros dans le « Plan vélo », qui prévoit 320 kilomètres de pistes.

Engagée par le précédent mandat, l’adaptation de l’agglomération au changement climatique fait l’objet d’un coup d’accélérateur, avec la végétalisation et la stratégie agricole qui commencent à porter leurs fruits. Mais Bruno Bernard travaille aussi et surtout au changement de paradigme : le développement du territoire, désormais, ne relève plus de l’installation de sièges internationaux ou de la floraison de tours à la Part-Dieu, mais d’une attractivité « choisie »,adaptée aux besoins locaux.

En pratique, cette transformation est à double tranchant. Nombre d’acteurs de la transition saluent une politique « courageuse » et « bousculante ».Au sein de la branche locale de France Nature Environnement, on cite des choix symboliques, comme la procédure en justice contre Arkema et Daikin sur la pollution aux PFAS ; le retour de l’eau en régie publique ; ou la fin de la publicité dans le métro… « Je ne vois pas comment on pourrait aller plus vite ! », commente de son côté Marie-Hélène Lafage, cofondatrice de l’Institut transitions.

Mais sa méthode fait grincer des dents. Au sein du conseil métropolitain, l’opposition s’érige régulièrement contre un « cruel manque d’écoute et de concertation ».Une partie des habitants – notamment les périurbains – s’estime exclue ou peu préparée et accompagnée. Ce que raconte bien l’épisode de la zone à faibles émissions (ZFE), au début de l’année dernière : initialement décidé à pousser un cran plus loin le dispositif national, pourtant déjà jugé précipité et discriminant, Bruno Bernard a fini par rétropédaler.

Une écologie à tendance punitive ? « Ce qui est punitif, aujourd’hui, c’est de laisser les habitants s’exposer à la pollution de l’air, consommer des produits de mauvaise qualité qui donnent le cancer et dépendre de leur voiture qui dévore leur pouvoir d’achat », répond l’élu, qui assume d’importantes dépenses de communication et un effort de pédagogie sur les réseaux sociaux pour compenser, et pallier, en même temps, son manque de notoriété.

Mais au sein du Grand Lyon, on le reconnaît : « On devrait toujours faire mieux pour expliquer, justifier, accompagner. » Et convaincre, avant 2026 ? Bruno Bernard, en tout cas, ne croit pas au « dernier mandat pour le climat ».

La Croix, no. 42930
Débats, mercredi 29 mai 2024 504 mots, p. 4

Cela doit être l’aboutissement de négociations

Recueilli par Corinne Laurent

Benjamin Haddad

Député Renaissance de Paris, membre de la commission des affaires étrangères

(Source photo : B. Haddad)

La France ne doit pas reconnaître unilatéralement l’État palestinien avant une négociation. La France a toujours soutenu la solution à deux États, qui reconnaît la souveraineté des Palestiniens et celle d’Israël, avec des garanties de sécurité claires pour les Israéliens. La position du gouvernement et de la majorité est très claire. La reconnaissance de l’État palestinien doit être l’aboutissement d’un processus de négociation et ne doit pas s’imposer à l’une des parties, en particulier dans une situation où le Hamas, qui est un mouvement terroriste génocidaire, contrôle toujours une partie du territoire palestinien et verrait cette reconnaissance unilatérale comme une victoire pour sa stratégie après l’attaque barbare du 7 octobre.

La France n’est pas gênée par le sujet car elle a toujours joué un rôle pilote. Depuis le début, elle a reconnu la nécessité d’avoir un État palestinien, d’avoir deux États, et elle a été l’un des premiers États à le faire. Le président de la République a eu des positions courageuses et équilibrées sur ce sujet depuis le 7 octobre, et la France a notamment pris le leadership sur l’aide humanitaire aux Palestiniens de la bande de Gaza qui vivent dans une situation humanitaire terrible. Mais encore une fois, on a vu que c’est le Hamas qui s’est félicité des quelques reconnaissances unilatérales de l’État palestinien qu’il y a eu aujourd’hui en Europe et qu’il a vues comme une validation de sa stratégie.

Donc, il faut d’abord mener à la fin de la guerre, avec la libération des otages – je rappelle que nous avons toujours deux otages français aux mains du Hamas à Gaza –, puis relancer un dialogue politique. Ce dialogue devra aussi intégrer les autres acteurs de la région, à commencer par l’Arabie saoudite qui s’est dite intéressée par le fait de reconnaître Israël, ce qui ouvre potentiellement l’opportunité d’une nouvelle dynamique politique régionale. On a observé une dynamique avec les accords d’Abraham ces dernières années, avec des pays comme les Émirats arabes unis, Bahreïn ou le Maroc qui ont reconnu Israël.

La France est un acteur politique diplomatique de premier rang parce qu’elle parle à tout le monde. Elle a joué un rôle, par exemple, dans la désescalade au Liban. Elle doit continuer à jouer ce rôle dans la négociation diplomatique. Mais celle-ci ne pourra pas passer, je le dis, par le Hamas qui est un groupe terroriste prônant la destruction d’Israël. Je parle d’une négociation entre les représentants légitimes des Palestiniens, l’Autorité palestinienne, les Israéliens et les acteurs de la région. Même quand c’est extrêmement difficile et quand on voit des positions qui paraissent irréconciliables, il n’y a pas d’autre solution que la diplomatie et le dialogue politique pour mettre fin à des conflits.

La Croix, no. 42930
Séquence, mercredi 29 mai 2024 588 mots, p. 22,23
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29 mai 2024 - La Croix (site web)

L’architecte du Pacte sur la migration et l’asile

Alain Guillemoles Demain Marie-Pierre Vedrenne (MoDem)

Tomas Tobé

Eurodéputé conservateur suédois membre du PPE

Ancré dans ses convictions mais adepte

du compromis, Tomas Tobé a été un des principaux artisans du récent accord

sur la réforme de l’asile

et de la migration.

Bruxelles

De notre envoyé spécial

Avec calme et application, Tomas Tobé défend l’accord trouvé à la veille des élections européennes sur la délicate question des migrants : « Nous étions dans une impasse politique depuis huit ans. Nous avons voulu reprendre le contrôle face aux passeurs, et trouver une solution commune. Je suis fier que nous ayons pu bâtir un compromis », dit-il.

Le 10 avril 2024, ce paquet d’une dizaine de textes législatifs a été approuvé par le Parlement européen avec le soutien de la droite, des libéraux et des socialistes, ouvrant la voie à sa mise en œuvre d’ici à deux ans. Ce pacte durcit les contrôles aux frontières extérieures de l’Union où seront créés des centres de rétention. Il met également en place un système de répartition des demandeurs d’asile entre pays de l’Union.

Cet ensemble de textes a été l’un des plus difficiles à faire passer durant la législature écoulée. Il a longtemps fait l’objet de joutes politiques entre la droite, qui ne le trouvait pas assez ferme, et la gauche, qui s’inquiétait d’atteintes aux droits de l’homme. « Pendant ce temps, chaque pays devait se débrouiller avec ses migrants. Nous voulions une solution européenne, estimant que pour avoir une frontière commune, il fallait une politique migratoire commune », indique Tomas Tobé.

Cet eurodéputé conservateur suédois de 46 ans, qui termine actuellement son premier mandat à Strasbourg, est l’un de ceux qui ont permis de sortir de l’impasse. Bien ancré dans ses convictions, il reste un adepte du compromis au nom de l’intérêt collectif, persuadé qu’il est toujours possible de s’entendre, même au prix d’une négociation marathon. Celle sur l’asile et la migration a duré des mois. Elle a notamment fait l’objet d’une réunion d’arbitrage entre le Parlement et le Conseil qui a duré un jour et deux nuits… Rapporteur du texte sur la gestion de l’asile et de la migration, Tomas Tobé était présent dans cette phase finale.

Membre du Parti populaire européen (PPE), principal groupe du Parlement européen, il assume la nécessité d’être ferme : « On ne peut se satisfaire de la situation actuelle. Il faut pouvoir écarter ceux qui viennent seulement pour des raisons économiques, si on veut accueillir les demandeurs d’asile », argumente-t-il. Mais il fait preuve également d’un fort engagement européen : « Nous avons voulu montrer que l’Europe peut trouver des solutions. »

En Suède, Tomas Tobé, originaire d’une petite ville du Sud, s’est engagé très jeune au sein des Modérés, le principal parti de droite, libéral conservateur. Après quelques années dans le secteur privé, il a été élu député du Riksdag, le parlement suédois, en 2006. Il y a effectué trois mandats avant de rejoindre le Parlement européen : « J’ai estimé qu’un grand nombre de sujets importants comme la lutte contre le crime organisé, l’énergie ou le climat se traitaient d’abord au niveau européen », justifie-t-il.

Tomas Tobé est reparti en campagne comme tête de liste de la droite suédoise pour les élections européennes. « Nous sommes à 20 % dans les sondages, ce qui veut dire que tout se passe bien », dit-il, confiant sur la perspective de revenir bientôt à Bruxelles.

Le Monde
Idées, mercredi 29 mai 2024 484 mots, p. 30
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28 mai 2024 - Le Monde (site web)

Livre

Histoire du désamour avec le patronat

Alain Beuve-Méry

Patron » : le mot peut être connoté de manière négative en France, contrairement au « boss » de la culture anglo-saxonne. Merci patron ! est d’ailleurs le titre d’un film documentaire truculent, réalisé en 2016 par François Ruffin, aujourd’hui député La France insoumise de la Somme et dont les analyses sur les dysfonctionnements du marché du travail sont désormais écoutées par les décideurs économiques.

A l’époque rédacteur en chef de Fakir , un journal alternatif engagé à gauche implanté à Amiens, il avait tourné en ridicule le directeur des ressources humaines de Louis Vuitton-Moët Hennessy (LVMH), le plus important groupe de luxe mondial, dirigé par Bernard Arnault, lequel en avait pris ombrage.

Michel Offerlé, qui a longtemps enseigné la sociologie politique, est l’un des plus fins connaisseurs des arcanes du monde de l’entreprise. Il a notamment dirigé le livre collectif Patrons en France (La Découverte, 2017). Dans Patron (Anamosa, 112 pages, 9 euros), c’est à la fois la genèse du mot, ses significations dérivées et les fantasmes qu’il nourrit que l’auteur prend plaisir à décortiquer.

Dans la culture populaire française, le « petit patron » est souvent haï ; quant au « grand patron », il est voué aux gémonies. L’actualité le confirme avec les piques à l’encontre de Patrick Pouyanné, le tout-puissant directeur général de TotalEnergies, ou du patron de Stellantis, Carlos Tavares.

Féminisation de la profession

Chaque fois, les critiques concernant leurs salaires mirobolants ou leurs stratégies économiques contestées l’emportent sur leurs succès personnels ou industriels. Il s’agit d’une méfiance instinctive à l’égard des puissants. Le politiste raconte d’ailleurs que, juste avant le passage au XXIe siècle, l’une des grandes obsessions d’Ernest-Antoine Seillière et de Denis Kessler, alors numéros un et deux du Centre national du patronat français a été de transformer le nom de l’institution en Mouvement des entreprises de France. Au terme honni de « patron » succédait celui, plus noble et plus neutre, d’« entrepreneur ». De fait, le fil qui sert de trame au mot « patron » est bien celui du désamour.

Et pourtant, il y a aussi la patronne ! Autrefois, la femme du patron était vouée aux œuvres sociales et pouvait être aussi la femme du commerçant qui tenait la caisse. Aujourd’hui, elle est la marque de la féminisation d’une profession qui était jusqu’à présent majoritairement masculine. Michel Offerlé traite par ailleurs du goût et des hobbys des patrons et de leur influence descendante sur la société.

En exergue de son essai, l’auteur a retenu une citation du journaliste britannique Simon Kuper du Financial Times : «[Emmanuel] Macron concentre la colère populaire. Il rappelle à chaque Français son patron : une personne très diplômée, sûre d’elle, qui méprise son personnel. » Décidément, il reste encore du chemin pour faire aimer les patrons dans la société française.

Le Monde
France, mardi 28 mai 2024 1073 mots, p. 9
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27 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

A l’Assemblée, le difficile consensus

Le projet de loi présenté par le gouvernement a déjà été modifié en commission

Mariama Darame et B. J.

Une « aide à mourir » , mais pour qui et comment ? C’est la question vertigineuse à laquelle les parlementaires vont devoir répondre lors de l’examen du projet de loi sur l’accompagnement des malades et de la fin de vie, à partir de lundi 27 mai, à l’Assemblée nationale. Ce texte ouvre pour la première fois en France la possibilité d’un accès à une mort médicalement assistée pour les malades incurables et vise, dans le même temps, à améliorer l’offre de soins palliatifs.

Le gouvernement a prévu « des conditions strictes » à la mise en œuvre de cette « aide à mourir ». « Etre majeur, français[ “ou résider de façon stable et régulière en France”, prévoit le texte] , en capacité d’exprimer son choix avec discernement jusqu’à la dernière étape, être atteint d’une maladie grave et incurable avec un pronostic vital engagé à court ou à moyen terme et des souffrances physiques ou psychologiques réfractaires aux traitements », a rappelé le premier ministre, Gabriel Attal, dans un entretien à La Tribune Dimanche le 26 mai. La ministre de la santé, Catherine Vautrin, se pose en « garante de l’équilibre du texte », alors que près de 3 300 amendements ont été déposés. La volonté de l’exécutif de préserver le cadre du projet dessiné au départ a déjà volé en éclats. En commission spéciale, les députés de gauche, avec l’appui d’une partie du camp présidentiel, ont modifié certains des critères d’accès à l’« aide à mourir ». Conduisant à « dénaturer » l’esprit du projet, a déploré Frédéric Valletoux, ministre délégué à la santé.

Le texte du gouvernement prévoyait que seuls les malades dont le « pronostic vital »est engagé « à court ou à moyen terme »pourraient voir leur demande d’« aide à mourir » acceptée. Or deux amendements adoptés – l’un de Renaissance, l’autre du Parti socialiste – ont modifié le texte, qui indique désormais que les personnes souffrant d’une maladie incurable « en phase avancée ou terminale » y seront éligibles.

Liberté de choix du patient

Cette réécriture a été votée par le député (apparenté MoDem) de Charente-Maritime Olivier Falorni, rapporteur général du texte, et par l’une des quatre corapporteurs, Laurence Maillart-Méhaignerie (Renaissance, Ille-et-Vilaine), contre l’avis de la présidente de la commission spéciale,Agnès Firmin Le Bodo (Horizons, Seine-Maritime),ex-ministre d’Elisabeth Borne et cheville ouvrière du projet de loi. Et contre l’avis de Mme Vautrin.

Depuis, M. Falorni et Mme Firmin Le Bodo font étalage de leurs divergences. Pour M. Falorni, ce critère sur « le pronostic vital engagé à court ou à moyen terme »n’est pas « tenable ». Le député estime qu’il exclut les personnes atteintes de la maladie de Charcot ou d’autres maladies neurodégénératives. Malgré des paralysies ou des pertes d’autonomie, certains de ces malades ont une espérance de vie bien plus longue qu’un an (durée estimée d’un pronostic à moyen terme). Mme Firmin Le Bodo affirme à l’inverse que la notion de « pronostic vital à moyen terme n’exclut en rien les malades de Charcot ».

La Haute Autorité de santé a été saisie par Mme Vautrin et rendra un avis sur l’évaluation d’un pronostic à moyen terme à l’automne. Sur la base de cet avis, « les médecins auront une marge d’appréciation en tenant compte de chaque maladie et au terme d’un colloque singulier avec le malade », soutient Mme Firmin Le Bodo. De son côté, Mme Vautrin est sur le pied de guerre pour convaincre un maximum de parlementaires macronistes de voter les amendements qui rétabliront le projet dans sa première mouture.

Autre sujet de crispation pour les tenants de l’équilibre gouvernemental : parvenir à rétablir la version initiale du texte, qui prévoit que le geste létal est réalisé par le malade, sauf s’il ne peut « physiquement » l’accomplir. En commission spéciale, les députés ont voté un amendement de la députée (Renaissance) du Val-d’Oise Cécile Rilhac, qui laisse le choix au malade entre les deux modalités.

Un sujet qui promet de raviver le clivage entre les députés qui défendent avant tout la liberté de choix du patient et ceux qui vont se faire les porte-parole des soignants – en grande partie hostiles à l’idée de devoir accomplir une euthanasie. « C’est bien beau d’écrire une loi pour se faire plaisir mais il faudra alors rentrer en circonscription dire aux malades qu’on a créé un nouveau droit mais qu’aucun soignant n’acceptera de suivre », prévient la députée (La France insoumise, LFI) de Meurthe-et-Moselle Caroline Fiat, corapporteuse du texte et infirmière de profession.

« Délit d’entrave »

Troisième ligne rouge que le gouvernement souhaite ne pas voir franchie : celle qui prévoit que seuls les malades qui auront leur plein discernement pourront accéder à une « aide à mourir ». Cette condition devrait pourtant être remise en cause, y compris par des députés de la majorité, qui estiment que les médecins devraient tenir compte de la volonté du malade exprimée dans ses directives anticipées. Cette volonté – consignée par écrit – devra être suivie, même si la personne n’est plus en état de réitérer sa demande d’« aide à mourir » juste avant le geste létal. Une telle évolution du texte ouvrirait l’« aide à mourir » aux malades d’Alzheimer, redoute l’exécutif.

Autre illustration des dissensions qui se dessinent jusqu’au sein du camp présidentiel, un amendement LFI a été adopté en commission, après avis favorable de Mme Vautrin, pour la création d’un délit d’entrave à l’« aide à mourir », sur le modèle de celui qui existe sur l’IVG. Cette disposition tend encore un peu plus les relations avec le milieu médical, déjà réticent. « Je tiens à rassurer les professionnels de santé. Ce délit d’entrave a pour objectif de les protéger », a précisé Mme Vautrin dans LeFigaro, samedi. Face à cette disposition, la députée (Renaissance) de Seine-Maritime Annie Vidal souhaite créer un délit d’incitation à l’« aide à mourir ».

Comment réunir une majorité sur ce texte ? Pour l’instant, la question ne se pose pas, selon Gabriel Attal. « Ce texte ne fera jamais consensus. Les LR ne le voteront pas, de toute façon. La majorité sera à aller trouver à gauche » , anticipe à l’inverse Cécile Rilhac. Des intuitions qui se vérifieront – ou non – lors du vote solennel du texte, le 11 juin.

Libération
mardi 28 mai 2024 1833 mots, p. 12,13

FRANCE EUROPÉENNES

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25 mai 2024 - Libération (site web)

L'ambition de Guilhem Carayon, radical patron des jeunes LR

Par VICTOR BOITEAU

PROFIL

Le président des cadets de LR est neuvième sur la liste du parti pour les européennes. Bien qu'il ait redynamisé son organisation depuis son arrivée en 2021, ses appétits et ses fréquentations d'extrême droite agacent une partie de son camp.

Caprice et melon, assènent ceux qui ne l'aiment pas. Juste récompense des services rendus, objectent ses proches.

Chez Les Républicains, la timbale décrochée par Guilhem Carayon pour les élections européennes ne laisse pas indifférent. Le patron des Jeunes Républicains, 25 ans, a chipé la neuvième place, à la barbe d'autres prétendants plus capés. La tête de liste, François-Xavier Bellamy, stagnant entre 6 et 8% des intentions de vote, l'avenir de Carayon au Parlement européen est un horizon incertain. Un léger embellissement dans la dernière ligne droite lui suffirait pourtant à décrocher le gros lot. Carayon, «c'est la relève, vante Annie Genevard, députée du Doubs et secrétaire générale du parti. Il est talentueux et déterminé». Au-delà du résultat du 9 juin, le coup illustre les ambitions du jeune porte-parole des LR. Tout en lui attirant un tonneau de critiques.

A droite, la rumeur d'un chantage au départ vers une écurie encore plus à droite a circulé. «Il menaçait de partir avec tous les Jeunes LR», assure un familier du parti, au fait des tractations. «On a été assez cons pour céder», lâchait fin avril un cadre proche de la direction, évoquant un possible ralliement au Rassemblement national ou à Reconquête. Carayon réfute. A peine menaçait-il, en privé, de dire publiquement ce qu'il pensait d'une liste comprenant, entre autres, l'encombrante Nadine Morano «Il sait qu'il a l'avenir devant lui. Il a aucun intérêt à aller se carboniser avec le RN», rembobine un collaborateur parlementaire LR.

Chez les Jeunes LR, où il a été élu en 2021 contre la direction du parti alors aux mains de Christian Jacob, on lui reconnaît d'avoir redonné de la vigueur au mouvement. Un proche de Carayon avance des chiffres: «Avant l'arrivée de Guilhem, nous n'étions plus qu'à 500 adhérents à jour [de cotisation]. La fédération est montée autour des 15 000 après son élection en 2021. Maintenant, on est stable, entre 7 000 et 8 000 adhérents.» «Faut faire des cartes !» répète souvent le jeune patron à ses troupes, au fait des combines de ses aînés pour gonfler le corps électoral des scrutins internes. «Il y a eu une vraie dynamique Guilhem», reconnaît un jeune LR, se souvenant du grand raout au Parc floral de Paris, en septembre 2021, pour la rentrée du parti.

«Bâton de pèlerin» A son bilan, s'ajoute aussi une présence médiatique appréciée des bébés républicains. «Avant lui, les Jeunes LR distribuaient des tracts. Maintenant, on a notre président à la télé !» s'égaye Jens Villumsen, membre de l'équipe de campagne de Bellamy. Des voix se montrent plus critiques. «Il se fait l'avocat de tout ce que dit et fait Ciotti, peste

Edouard Varin, ancien responsable de la section de l'Eure. Il n'est plus le porte-parole d'une jeunesse indépendante.» Un autre ancien responsable départemental : «Il n'incarne rien, et recrache des éléments de langage.» Physique de troisième ligne sur un terrain de rugby, sourire accroché et toujours en bras de chemise, Carayon joue les mal-aimés. Sa place pour les européennes, dit-il, il se l'est faite tout seul. A l'entendre, il aurait été mal servi par le patron du parti, Eric Ciotti. Les autres formations n'ont-elles pas désigné les jeunes Manon Aubry (34 ans), Léon Deffontaines (28 ans) et Jordan Bardella (28 ans) comme têtes de liste?

Surtout, Ciotti lui avait promis la cinquième place, finalement dévolue à un proche du Niçois. La septième a été réservée à l'indéboulonnable Brice Hortefeux, soutenu par Nicolas Sarkozy et Laurent Wauquiez. «Je me suis fait avoir», rumine le jeune candidat auprès de ses amis. Son frère, François-Xavier, commente : «Il connaît les règles du jeu. Les promesses non tenues, en politique, ça pique.» Au cours des négociations, Carayon a pourtant manoeuvré à l'ancienne. «Il a compris que Ciotti le soutenait moyennement, raconte le collaborateur déjà cité. Donc il a pris son bâton de pèlerin et a mobilisé ses réseaux, les parlementaires, les membres de la Commission nationale d'investiture.

Il s'est montré dans les médias et a mobilisé ses soutiens pour faire barrage.» Le jour de l'annonce de la liste, Bernard Carayon félicite le fiston sur X : «Chez les Carayon, on ne baisse jamais la tête.» Chez eux, la politique est une affaire de famille. Le paternel est un vieux routier de la droite. Lancé au côté de Jacques Chirac à la mairie de Paris, il remporte en 1993 un siège de député dans le Tarn. Une circonscription qu'il conservera trois mandats. Le fils tente de la rafler en 2022. Sans succès : il termine quatrième (16,28 %). Depuis, hormis quelques marchés à Lavaur, dont le père est maire depuis 1995, et les matchs du Castres olympique, l'ancrage local n'est pas sa priorité. «On ne peut pas être sur BFM TV et CNews en étant à Lavaur 24 heures sur 24», le défend un proche. Ni passer le barreau. «Il est attaché à l'identité de ce terroir, rétorque son frère. Chez lui, c'est charnel.» A la maison, la politique est partout. «Mes enfants ont vécu une vie de famille où le seul moment de repos était le dimanche après-midi. Et je demandais à ne pas être dérangé, raconte Bernard Carayon. La politique, c'est infernal » L'ancien député a même «déconseillé» au cadet de la fratrie de se lancer «Il a hérité du goût du combat, raconte son frère, mais il a moins connu les renoncements familiaux dus à la politique. Certains ont été vaccinés, pas lui.» Le père l'encourage-t-il aujourd'hui ? «On discute, assure Bernard Carayon. Mais je ne peux pas jouer le rôle de conseiller, car je ne connais pas les rapports de force qu'il vit. Je ne définis pas sa stratégie.» Le collaborateur LR cité plus haut relève : «Le père a toujours son rond de serviette au parti. Mais il n'est pas à la manoeuvre pour son fils. Guilhem a réussi à se faire un prénom sans lui. Il nage tout seul dans le grand bain.» Quelques invariants familiaux ont pourtant été transmis. Comme la porosité avec la droite la plus dure et l'extrême droite. Chargé de mission au RPR, Bernard Carayon signait dans les années 80 à Contrepoint, la revue du Club de l'horloge, un mouvement servant de passerelle entre la droite et le FN. Le trimestriel fondé par Yvan Blot, ex-RPR passé au Front, accueillait aussi les plumes des idéologues racialistes Henry de Lesquen et Jean-Yves Le Gallou. Ce dernier est l'un des théoriciens de la «préférence nationale», concept central de la doctrine lepéniste.

«Convergence» Le fils Carayon assume lui aussi le dialogue avec la droite extrême. Début mars 2023, il pose sur la couverture de l'Incorrect, la revue de «l'union des droites», avec Pierre- Romain Thionnet, chef de file des jeunes du RN, et son homologue chez Reconquête, Stanislas Rigault. «Les jeunes coupent le cordon», titre le mensuel. «J'ai le sentiment que nous appartenons au même camp, que nous parlons le même langage», dit alors Thionnet. «Nous finirons par travailler ensemble, pour gagner ensemble», emboîte Rigault. Même état d'esprit chez Carayon: «L'avantage de notre génération de droite est que l'on se connaît tous, que nos différends peuvent être clairs mais que nous traitons les uns et les autres avec respect et sans tabou. [ ] Sur beaucoup de questions, on a des points de convergence, notamment sur l'insécurité et la crise civilisationnelle.» Chez LR, certains réclament alors son exclusion. Ciotti le sermonne. De l'eau sur les plumes d'un canard «Je ne suis pas pour l'union des droites. De Gaulle ne défendait pas l'union des droites, mais l'union des électeurs», défend aujourd'hui Carayon. En 2022, il refusait de voter pour Emmanuel Macron. Le barrage républicain? «L'ancien monde, évacue-t-il dans la presse régionale. Au vote Macron, au vote Le Pen, je préfère le bulletin blanc.» Son frère: «Il n'y a pas une once d'extrémisme chez lui. Vous ne l'entendrez jamais dire un mot plus haut que l'autre.

Mais il ne fait pas de compromis sur ses convictions.» Ne refuser aucune invitation médiatique, discuter avec tout le monde quitte à agacer C'est ce que lui a préconisé Louis de Raguenel, chef du service politique d'Europe 1 et époux de sa soeur Inès, élue dans le XVe arrondissement de Paris. Un journaliste de la maison assure que Carayon ne bénéficie d'aucun traitement de faveur à l'antenne. La station lui ouvre tout de même ses portes le jour de l'officialisation de la liste LR, le 30 avril. L'accueil est chaleureux : «Guilhem Carayon Retenez ce nom puisque ça va grandir !» Pour muscler son jeu médiatique, le porte-parole des Républicains a aussi profité, raconte-t-on chez LR, des vieilles amitiés paternelles. Un simple coup de fil passé par le père à Anne Méaux, la patronne d'Image 7, et voici le fils coaché par un consultant de l'agence de communication du gotha de la politique et des affaires. Comme Bernard Carayon, Méaux est une ancienne du GUD, groupuscule violent d'extrême droite. Adhérente par «anti- marxisme», elle évoquait auprès du Monde, en 2020, un «mélange d'exaltation de jeunesse, d'amitiés [ ]. J'ai trouvé un clan». Bernard Carayon, lui, dirigeait Vaincre, le mensuel de l'organisation.

«Rabougrissement» «Il est plus modéré que moi», s'amuse aujourd'hui le père. Le fils n'a pas fait le coup de poing à la Sorbonne durant ses études de droit. Militant à l'UNI, il s'est (juste) frotté aux «milices d'extrême gauche», comme il aime dire. De quoi construire un discours rodé sur les motivations de son engagement politique. Engagement qui passe par la frange dure de la droite, incarnée en 2019 par l'ancien député du Vaucluse Julien Aubert. Le jeune Carayon a bossé quelques semaines à ses côtés à l'Assemblée - un stage obtenu grâce au père.

Marqué bien à droite, le corpus de Carayon colle aussi à sa génération, même s'il développe davantage les fondamentaux sarkozystes -le mérite, le travail et le pouvoir d'achat- qu'un discours identitaire. «Guilhem représente ce qu'est devenu LR: une ligne refermée sur des bases radicales, qui expliquent le rabougrissement du parti», développe Ambroise Méjean, patron des Jeunes avec Macron. Ils se sont rencontrés lors de la dernière campagne présidentielle, où Carayon était l'un des porte-parole de Valérie Pécresse, et s'apprécient. Tout comme Stanislas Rigault. Les deux partent en vacances ensemble en Corse. Ils sont aussi passés par l'Institut de formation politique, une école privée parisienne formant une génération de militants de droite radicale. «Guilhem, c'est un mec sympathique, smart, courageux, encense Rigault. Chez LR, il ose l'ouvrir ! On a des divergences stratégiques. Quelquesunes de fond. De moins en moins Chez Reconquête, on est dans le combat métapolitique. Carayon et Bellamy s'inscrivent là-dedans.» Un énième appel du pied. ?

«Avant l'arrivée de Guilhem [chez les jeunes LR], nous n'étions plus qu'à 500 adhérents. La fédération est montée autour des 15 000 après son élection en 2021.»

l'Humanité
mardi 28 mai 2024 502 mots, p. 9

La loi d'orientation agricole contre l'environnement

Assemblée nationale Une série d'amendements du gouvernement font que seules les actions « intentionnelles » contre les espèces protégées ou les habitats naturels pourront être sanctionnées pénalement. La gauche s'indigne.

Plutôt que des réponses au malaise agricole, un coup porté au droit de l'environnement. Alors que le projet de loi d'orientation et de souveraineté agricole doit être soumis au vote de l'Assemblée nationale ce mardi, une série d'amendements très dangereux ont été votés par les députés sur demande du gouvernement. Ces modifications sur l'article 13 intègrent une révision de l'échelle des peines en cas d'atteinte aux espèces protégées et aux habitats naturels. En clair, seules les actions jugées « intentionnelles » pourront être sanctionnées pénalement. Pour les autres, le texte crée une nouvelle mesure administrative comprenant la réalisation d'un stage de sensibilisation aux enjeux de l'environnement. Il prévoit également la possibilité d'abandonner certaines poursuites en cas d'accord sur une compensation financière entre l'agriculteur auteur d'une infraction et l'administration. « Dans de nombreux cas, c'est de bonne foi, et non de manière intentionnelle, que les agriculteurs commettent des actes inacceptables du point de vue du Code de l'environnement, a déclaré Marc Fesneau, ministre de l'Agriculture, lors des débats. L'objectif du projet de loi est de distinguer les cas. »

UNE POTENTIELLE IMPUNITÉ AU-DELÀ DU CADRE AGRICOLE

Des précisions qui n'ont pas calmé la colère de la gauche qui se désole d'un recul environnemental d'ampleur. Et de la création de l'atteinte à l'environnement de « bonne foi ». Un « non-sens », pour la députée socialiste de l'Orne Chantal Jourdan, « étant donné l'urgence d'agir pour le climat » : « Cette souplesse nouvelle est une remise en cause des normes environnementales, pourtant indispensables pour diffuser les bonnes pratiques agricoles. » D'autant que, pour Marie Pochon, député écologiste de la Drôme, « le périmètre très large » de ces dispositions pourrait installer une impunité bien au-delà du cadre agricole. « La présomption de non-intentionnalité ne concernera pas que les travaux agricoles et forestiers, mais toutes les actions humaines, explique-t-elle. Elle s'étendra à un industriel causant la mort de milans royaux, à un forestier coupant des arbres abritant des chauves-souris, à un chasseur qui, le prenant pour du gibier, abattra un animal protégé. »

Dans l'Hémicycle, André Chassaigne, député PCF du Puy-de-Dôme, s'est directement adressé au ministre de l'Agriculture, vendredi : « Vous savez que cet article sera déféré au Conseil constitutionnel et fera l'objet d'un recours devant la Cour de justice de l'Union européenne. Je vous compare à un matador pour une raison simple : vous prenez la cape du matador et vous l'agitez pour contourner les vrais problèmes de l'agriculture. Vous braquez le projecteur sur la question des poursuites contre les agriculteurs pour ne pas affronter les vrais problèmes, à savoir le libre-échange et le niveau de la rémunération. »

Des points sur lesquels ne revient pas ce texte, se concentrant sur les mesures de « simplification ». Comme à l'article 15, dans lequel le délai accordé aux associations et riverains pour former un référé-suspension contre un projet d'irrigation comme une méga-bassine est réduit de par son « caractère d'urgence » supposé. An. C.

Le Monde
France, mardi 28 mai 2024 1082 mots, p. 11
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27 mai 2024 - Le Monde (site web)

Crèches : « un système à bout de souffle »

La commission d’enquête parlementaire et sa rapporteuse, Sarah Tanzilli, présentent leurs conclusions

Solène Cordier

Une commission d’enquête parlementaire… et deux rapports. Au terme de six mois d’auditions et de déplacements, la commission d’enquête parlementaire sur le modèle économique des crèches et sur la qualité de l’accueil des jeunes enfants au sein de leurs établissements devait se réunir, lundi 27 mai, pour voter le texte rédigé par la rapporteuse, la députée Sarah Tanzilli (Renaissance, Rhône). Le document de 276 pages, que Le Monde a pu consulter, explore les dérives du secteur après la mort par empoisonnement, en 2022, à Lyon, d’un bébé de 11 mois dans une crèche privée.

Mais un « contre-rapport » de 28 pages, rédigé par les députés La France insoumise (LFI) de la commission d’enquête, est également rendu public le même jour. Une manière, pour ces parlementaires qui sont à l’origine de la demande de création de la commission d’enquête, de recentrer le débat et les propositions sur « les dérives du business des crèches privées lucratives »et sur la manière dont les pouvoirs publics ont permis « cette marchandisation à marche forcée » du secteur de la petite enfance. A l’heure de la mise en place d’un service public de la petite enfance, ces deux travaux développent des visions différentes de cette politique publique en construction.

Epuisement des professionnelles, dégradation de la qualité d’accueil, logique prioritairement quantitative de création de places, financiarisation du secteur… L’état des lieux, qui constitue une large part du rapport rédigé par Mme Tanzilli, reprend dans les grandes lignes ce que des travaux récents (en particulier deux livres-enquêtes sortis en 2023 et des rapports de l’inspection générale des affaires sociales) ont déjà mis en lumière.

Avec plusieurs recommandations à la clé, comme renforcer les formations initiale et continue, ou encore négocier avec les régions pour créer des places supplémentaires de formation. Concernant les salaires, enjeu-clé de l’attractivité de ces métiers, la rapporteuse concède qu’il « faudra sans doute aller plus loin »que les récentes augmentations de 100 à 150 euros net par mois octroyées à certaines professionnelles, sans en faire un axe fort du rapport.

C’est davantage sur l’organisation du secteur et des aides publiques qui le financent (un effort budgétaire qui s’élève à plus de 16 milliards d’euros chaque année) que Sarah Tanzilli concentre ses propositions, se disant convaincue que « le modèle de financement a créé un cercle vicieux rendant possibles les défaillances en matière d’accueil ». Il est temps de « remettre à plat un système qui est arrivé à bout de souffle », estime la députée.

Le secteur est morcelé entre de nombreux acteurs, les crèches municipales, familiales ou associatives côtoyant de grands groupes privés qui se sont fait une spécialité, ces dernières années, d’ouvrir des microcrèches, des structures pouvant accueillir 12 enfants au maximum et bénéficiant d’une souplesse d’installation particulière. Deux systèmes de financement public coexistent : le modèle de la prestation de service unique (PSU), majoritaire, versée par la caisse d’allocations familiales et qui nécessite un tiers financeur (bien souvent les communes) et le financement indirect par le biais de la prestation d’accueil du jeune enfant, que seules les microcrèches peuvent choisir.

A travers deux crédits d’impôt, l’Etat soutient par ailleurs les familles et les entreprises dans leurs dépenses en faveur de l’accueil des jeunes enfants. Ce système, d’une grande complexité, a engendré des « effets pervers » nombreux, touchant à la fois les gestionnaires, contraints de surveiller de très près le taux de remplissage de leur structure pour assurer le meilleur taux de facturation possible, les parents, qui ont des restes à charge très différents selon le type d’établissement d’accueil de leur enfant, et, de manière générale, la qualité d’accueil des enfants.

Revoir le taux d’encadrement

« Le modèle économique des crèches génère des dérives qui affectent la qualité de l’accueil proposé aux enfants et qui engendrent des surcoûts injustifiés pour les finances publiques », affirme le rapport, qui relève d’ailleurs que les acteurs rencontrés s’accordent tous « pour dire que le mode de financement des crèches ne couvre pas l’augmentation des coûts de fonctionnement, ce qui met en péril l’équilibre économique des structures ». Sarah Tanzilli propose donc d’engager une réforme structurelle du modèle économique des crèches. Elle plaide pour une « PSU rénovée », la fin des normes dérogatoires applicables aux microcrèches et du crédit d’impôt famille, ainsi que l’alignement progressif du mode de financement des crèches sur un mécanisme identique pour toutes les structures. L’horizon 2027, date de la prochaine convention d’objectifs et de gestion, est suggéré pour tous ces changements.

La députée veut revoir le système de tarification horaire des crèches, en privilégiant un financement forfaitaire, et mettre fin à la pratique de réservation des berceaux par les entreprises en la remplaçant par un fonds abondé par ces dernières. « Dans l’immédiat, il faut renforcer les contrôles inopinés de toutes les structures pour améliorer la qualité d’accueil », indique Mme Tanzilli, convaincue que les communes doivent être renforcées dans leur rôle d’autorités organisatrices. Elle se prononce aussi pour la hausse du taux d’encadrement pour atteindre un adulte pour quatre enfants d’ici à 2030.

La députée macroniste s’oppose en revanche à l’exclusion du privé lucratif du futur service public de la petite enfance. A rebours des deux livres-enquêtes parus en 2023, elle considère que « les travaux de la commission d’enquête n’ont pas permis d’établir de lien entre la dégradation de la qualité d’accueil des enfants dans les crèches et le rôle du secteur privé lucratif ». C’est en particulier sur ce point que le « contre-rapport » des députés LFI marque un fort désaccord. Il est rappelé que l’ouverture au secteur marchand de la petite enfance a été largement encouragée par les gouvernements successifs ces vingt dernières années, avec un bilan « désastreux en de nombreux points ».

« 93 % des cas de fermetures administratives (décision du préfet lorsque la sécurité des enfants n’est plus assurée) concernent des crèches privées lucratives » , souligne le document en citant un rapport de la direction générale de la cohésion sociale repris par Sarah El Haïry, la ministre déléguée à l’enfance et aux familles, lors de son audition par la commission. Le gel des ouvertures de places du secteur privé lucratif est donc la recommandation première des quatre députés qui le cosignent.

Le Monde
International, mardi 28 mai 2024 115 mots, p. 3

Thaïlande

Une députée condamnée à deux ans de prison

Un tribunal thaïlandais a condamné lundi 27 mai une députée du parti d’opposition Move Forward à deux ans de prison, après l’avoir reconnue coupable de diffamation envers la monarchie. Ces accusations découlent d’un discours que Chonthicha Jangrew avait prononcé en 2021. Le juge a estimé que ses propos sur la façon dont le gouvernement, alors dirigé par Prayuth Chan-o-cha, avait modifié les lois afin de donner au roi Vajiralongkorn plus de pouvoir pour contrôler la richesse du palais, qui est gérée par le bureau des biens de la Couronne, avaient pu désinformer le public. L’élue a déclaré qu’elle ferait appel. – (AP.)

Le Monde
France, mardi 28 mai 2024 1885 mots, p. 8,9
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27 mai 2024 - Le Monde (site web)

Projet de loi sur la fin de vie Récit

« Aide à mourir » : cinquante ans de débats

Les députés commencent, lundi, l’examen du texte sur la fin de vie, le quatrième sur le sujet depuis 1999

Béatrice Jérôme

Sous le cristal de Baccarat des lustres de la salle des fêtes de l’Elysée, Emmanuel Macron, soudain, doute : « Les lois n’ont pas épuisé le grain de chaque situation, chaque cas, chaque drame. Le peuvent-elles et le doivent-elles d’ailleurs ? »L’interrogation est fugace. Ce 3 avril 2023, devant les membres de la convention citoyenne sur la fin de vie venus lui remettre leurs conclusions, le chef de l’Etat promet un projet de loi qui dessinera le « modèle français de lafin de vie ».

L’Assemblée nationale devait entamer, lundi 27 mai, l’examen du texte gouvernemental relatif à l’accompagnement des malades et de la fin de vie. Le projet de loi prévoit que toute personne majeure souffrant de douleurs physiques et psychologiques « insupportables » liées à une « affection incurable » pourra demander un accès à une « aide à mourir ».

Pour souligner la révolution qu’induit ce texte, le Conseil d’Etat indique dans son avis du 4 avril qu’il « introduit une double rupture par rapport à la législation en vigueur, d’une part, en inscrivant la fin de vie dans un horizon qui n’est plus celui de la mort imminente ou prochaine et, d’autre part, en autorisant, pour la première fois, un acte ayant pour intention de donner la mort ».

Et puisque l’expression « aide à mourir » mérite aussi une traduction, le Conseil d’Etat précise qu’il s’agit de « la légalisation, sous certaines conditions, de l’assistance au suicide et, dans l’hypothèse où la personne n’est pas en mesure physiquement de s’administrer elle-même la substance létale, de l’euthanasie à la demande de cette personne ».

Les tours et les détours du débat depuis près de cinquante ans autour de la question du soulagement des douleurs de l’agonie ne laissaient pas présager un tel séisme législatif. Il aura fallu un entrelacs de débats éthiques, d’affaires médiatiques, de lois, de considérations politiques pour en arriver à ce basculement.

Séisme législatif

Le point de départ de ce chemin chaotique pourrait être le 21 février 1978. Le Mondepublie ce jour-là cinq tribunes sur la fin de vie dont celle du sénateur (Radical) du Lot-et-Garonne Henri Caillavet. L’ancien secrétaire d’Etat, par ailleurs franc-maçon, fait la promotion de sa proposition de loi relative au droit de « vivre sa mort ». Il défend l’idée que « tout majeur ou mineur émancipé, sain d’esprit, peut s’opposer à la prolongation artificielle de sa vie s’il est atteint d’une affection incurable, pathologique ou accidentelle ».

Le père de la première loi sur le don d’organes propose qu’un malade puisse « refuser un acharnement thérapeutique ». La proposition n’est pas adoptée. Mais elle pose la première pierre d’un mouvement en faveur de la reconnaissance des droits des malades. Il débouchera notamment sur la loi du 4 mars 2002, dite « loi Kouchner », qui prévoit qu’ « aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être retiré à tout moment ».

C’est aussi dans les années 1980 qu’émergent deux courants qui vont devenir conflictuels. L’un est inspiré par des médecins hospitaliers qui s’indignent de l’indifférence, à leurs yeux, d’une partie de leurs pairs au sort de leurs patients mourants. Ces pionniers de la médecine palliative en France sont souvent mus – mais pas seulement – par leurs valeurs catholiques. Ils se rangent derrière l’étendard de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP) créée en 1990.

Emerge parallèlement une aspiration dans la société française à la liberté de choisir sa mort. L’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) est créée en 1980.

La SFAP et l’ADMD antagonisent le débat sur la fin de vie. De cette confrontation, le courant opposé à l’« aide active à mourir » sort une première fois gagnant. La loi promulguée le 9 juin 1999 instaure le droit d’accès à des soins palliatifs, destinés à faciliter la fin de vie.

Mais l’affaire Vincent Humbert ouvre à nouveau le débat. Victime, à 19 ans, d’un accident de voiture en 2000, devenu tétraplégique, muet, aveugle, mais lucide, le jeune homme demande en vain en 2002 un « droit de mourir » au président de la République Jacques Chirac, qui lui répond : « Je ne peux vous apporter ce que vous attendez. »En septembre 2003, sa mère, Marie Humbert, tente alors de provoquer son décès. Il meurt deux jours plus tard, avec l’aide d’un médecin. Tous deux sont poursuivis en justice.

« Sédation profonde »

La loi du 22 avril 2005, portée par le député (UMP, l’ancien nom du parti Les Républicains) des Alpes-Maritimes Jean Leonetti, découle en partie du cas Vincent Humbert. Elle autorise la « limitation ou l’arrêt de traitements (…) lorsqu’ils apparaissent inutiles, disproportionnés ou n’ayant d’autre effet que le seul maintien artificiel de la vie.(…) Dans ce cas, le médecin sauvegarde la dignité du mourant et assure la qualité de sa vie en dispensant des soins palliatifs », édicte la loi. Pour ses artisans, hostiles à l’euthanasie, la loi de 2005 marque une nouvelle victoire. Elle instaure un « laisser mourir » mais proscrit le droit de « faire mourir ».

Mais cette « troisième voie, entre acharnement thérapeutique et euthanasie », selon la SFAP, est à son tour remise en question par une nouvelle affaire, celle de Chantal Sébire. Défigurée par une maladie orpheline, cette femme de 52 ans se suicide en mars 2008, après avoir demandé en vain à l’Etat le « droit de mourir ».Jean Leonetti se voit confier à nouveau une mission pour évaluer sa propre loi de 2005. Il conclut à un rejet de l’euthanasie, mais reconnaît que des aménagements au texte doivent être envisagés.

En 2012, François Hollande, candidat du Parti socialiste à l’Elysée, promet dans son programme non pas « de dépénaliser mais d’encadrer la mort dans la dignité ».La loi votée le 2 février 2016 prolongera en fait celle de 2005 : portée par Jean Leonetti et par le député (PS) de la Vienne Alain Claeys, elle ouvre « un droit »« à une sédation profonde et continue(…) jusqu’au décès »si le pronostic vital du malade est engagé à court terme (quelques heures à quelques jours). L’acte vise à faire dormir pour éviter de « faire souffrir »; il est toutefois accompli « sans intention » de donner la mort, font valoir les partisans du texte.

« François Hollande n’avait pas de réticences personnelles, confie au Monde Marisol Touraine, ministre de la santé à l’époque. Mais il pensait qu’une telle évolution cliverait de nouveau la société ».

Si les politiques résistent ou hésitent, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE), lui, évolue dans sa réflexion et recule de moins en moins devant l’obstacle. Opposé en 1991 à l’euthanasie, le CCNE considère en 2000 qu’une « position d’engagement solidaire pourrait trouver une traduction juridique dans l’instauration d’une exception d’euthanasie ». Dans son rapport, remis à François Hollande en 2012, le professeur Didier Sicard, président du CCNE de 1999 à 2008, préconise un geste médical « accélérant la survenue de la mort » dans certains cas. En 2013, Jean-Claude Ameisen, qui préside alors l’instance, referme la porte, estimant que la « légalisation »de l’assistance au suicide « n’est pas souhaitable ». Mais en 2018, dans un avis sur les lois de bioéthique, le CCNE ouvre à nouveau la voie à « une évolution législative éventuelle ».

C’est sur ce chemin éthiquement balisé qu’Emmanuel Macron décide de s’engager. Réélu à l’Elysée en 2022, il se fait fort d’avancer sur la question sans diviser la société. « J’ai tendance à penser qu’en 2022 la société a évolué, qu’elle est plus apaisée qu’en 2016 »sur le sujet, analyse Mme Touraine.

Emmanuel Macron applique la méthode que résume Jean-François Delfraissy, actuel président du CCNE : « Lorsque les sujets sont complexes, la démocratie en santé s’exprime dans un triangle : l’expertise des médecins, l’avis des citoyens et finalement le politique. » Premier acte : le CCNE, officiellement « autosaisi » du sujet de la fin de vie, rend le 13 septembre 2022 son avis 139,dans lequel il juge éthiquement acceptable de dépénaliser l’ « aide active à mourir »à certaines conditions.

Deuxième acte : à la demande de l’exécutif, une convention citoyenne sur la fin de vie est mise en place au Conseil économique, social et environnemental. Ses conclusions, rendues le 3 avril 2023, s’avèrent proches de la position du CCNE. Près de 76 % des 184 participants tirés au sort se déclarent favorables à une loi qui autorise le suicide assisté et l’euthanasie. Ce droit doit s’accompagner obligatoirement d’un renforcement de l’offre de soins palliatifs, exigent les conventionnels.

Conditions « strictes »

Fort de cette onction citoyenne, Emmanuel Macron met en chantier un projet de loi qui ouvre la possibilité d’une « aide à mourir », selon des conditions « strictes ». Le chef de l’Etat sait qu’il a pour lui une opinion publique de plus en plus favorable à l’euthanasie et au suicide assisté, selon les sondages.

L’ADMD salue l’avènement du projet de loi. La gauche également, ainsi que la majorité des députés macronistes. Mais les opposants au projet ne désarment pas. Les plus virulents demeurent les équipes de soins palliatifs, qui ont des relais et des alliés dans le monde médical. « Il n’y a pas deux camps dans cette affaire, celui des conservateurs religieux et celui des progressistes écologistes, clame la psychiatre et psychanalyste Faroudja Hocini. Il y a un troisième camp, celui des valeurs du soin. »

Des parlementaires Renaissance, socialistes, communistes s’insurgent contre les conséquences de la loi pour les plus « vulnérables ».« L’idée d’une mort “digne et choisie” est une fiction bourgeoise dont les milieux populaires seront les premières victimes », s’alarme, dans un entretien à La Vie, le 15 mai, Dominique Potier, député (PS) de Meurthe-et-Moselle.

Mais surtout Emmanuel Macron trouve peu de relais parmi les intellectuels. Il a consulté les représentants des cultes, hostiles à l’euthanasie, reçu le soutien de personnalités du monde de la culture. Mais, parmi les chercheurs et les penseurs, le texte a peu mobilisé, voire déplu. « L’Etat ne peut être mêlé en aucune manière à la mort d’une personne », réagit en mars l’écrivain François Sureau, jadis proche d’Emmanuel Macron.

Certains philosophes, comme André Comte-Sponville, se sont prononcés pour l’accès à une mort choisie, d’autres, à l’inverse, comme Camille Riquier, s’y opposent. Ce conseiller de la rédaction de la revue Espritexplique aussi pourquoi il se tient à distance du débat. « La fin de vie est un dilemme devant lequel la morale est impuissante », écrit-il dans Le Mondedu 25 mars. « Car les nombreuses contradictions qu’elle soulève dérivent de l’ambiguïté de notre propre rapport à la mort, à la fois crainte et désirée, poursuit le philosophe. Et nul n’y échappe. » A commencer par les parlementaires qui vont devoir se prononcer sur le texte.L’épineux débat va durer quinze jours à l’Assemblée.

l'Humanité
mardi 28 mai 2024 757 mots, p. 24

Sigrid Gérardin, carton rouge aux injustices

Olivier Chartrain

Numéro deux sur la liste PCF aux européennes, l'ancienne syndicaliste, enseignante, enchaîne meetings, porte-à-porte et réunions publiques, tout en assurant six heures de cours par semaine. Inarrêtable.

Sachez-le : Sigrid Gérardin a deux jambes. « J'ai toujours balancé entre féminisme et syndicalisme, se définit-elle. Ce sont les deux jambes dont j'ai besoin pour pouvoir marcher. » Elles ont permis à l'ancienne cosecrétaire générale du Snuep-FSU (syndicat des lycées professionnels) de franchir des obstacles vite identifiés. Cette excellente joueuse de handball - un sport dont la passion lui fut communiquée par son instituteur du quartier de la ZUP de la Madeleine, à Chartres (Eure-et-Loir), et qu'elle pratiqua jusqu'à la Nationale 1B - remarque très tôt que « les garçons jouaient toujours après nous, alors qu'on était mieux classées ». Puis, arrivée à un haut niveau, elle voit qu' « ils étaient déjà payés, et pas nous ». Insupportable.

L'élan féministe

Voilà la première jambe, qui fondera son engagement féministe : en 2003, elle s'implique dans la création du Planning familial, qui n'existait pas à Chartres. Avec les militantes syndicales ou politiques qu'elle rencontre, deux priorités sont fixées : l'aide à l'IVG et la lutte contre les violences faites aux femmes. Permanences, liens avec des associations féministes étrangères pour venir en aide aux femmes ayant dépassé le délai légal, etc., l'activité répond à une urgence et, dans une ville où n'existe aucune structure d'aide, « on a accueilli chez nous, à nos domiciles, des femmes victimes de violences ». Dans le même élan, elle s'implique en 2010, avec des militantes communistes locales, dans le collectif pour la Marche mondiale des femmes.

Pour comprendre la deuxième jambe, celle du syndicalisme, il faut revenir au hand. « J'ai pris beaucoup de cartons jaunes et même quelques rouges », avoue-t-elle en reconnaissant un rapport, disons compliqué, à l'arbitrage : « Je contestais l'autorité. Je n'aime pas l'autoritarisme, dans le sport comme dans la société. » Elle déclare que le sport lui a permis de canaliser l'énergie et la combativité parfois débordantes dont elle faisait preuve. Des qualités bien utiles à une syndicaliste. En rigolant, elle décrit d'ailleurs sous cet angle ses rapports parfois houleux avec les différents ministres de l'Éducation nationale rencontrés dans le cadre de ses responsabilités au sein de la FSU. Jean-Michel Blanquer ? « La manière dont il maniait la carotte et le bâton, c'était insupportable ! Il aurait presque fallu que je prenne un Xanax avant d'y aller. » Et puis « Gabriel Attal, qui nous assénait ses vérités sur le lycée pro alors qu'il n'y connaissait visiblement rien ! » 

L'amour de la transmission

Elle le reconnaît : « Je suis une indignée. L'injustice sociale m'indigne. Le syndicalisme m'a permis de canaliser ça. » Après deux années à la faculté, pas convaincue par l'économie telle qu'on l'enseigne, elle trouve un boulot de commerciale, part à Angers. Deux filles et une séparation plus tard, la voilà de retour à Chartres, avec le besoin de « tout changer » dans sa vie. Mais, « que faire ? », se demande cette descendante de paysans et d'immigrés belges et polonais, qui dit d'elle-même : « Je n'ai pas de capital, ni économique ni culturel. » Une expérience comme formatrice pour adultes lui permet de prendre conscience qu'elle aime transmettre. Embauchée dans l'éducation nationale comme professeure contractuelle en économie et gestion, elle finit par passer le concours : « En 2003, c'était la bataille contre la réforme Fillon des retraites, j'ai rencontré des militants de la FSU et du PCF, et ce sont les camarades du syndicat qui m'ont poussée à passer le concours. »

Elle constate du même coup que la question des inégalités salariales hommes-femmes « n'était pas prise en charge par les organisations syndicales ». C'est aujourd'hui une de ses fiertés, après plusieurs années de responsabilités nationales au sein du syndicat, de mesurer que « les droits des femmes et l'égalité sont devenus un enjeu réel, un combat syndical à part entière ». Celle qui, bien qu'adhérente, ne s'était « jamais vraiment engagée au PCF », entend prolonger ses combats dans son nouveau rôle de candidate sur la liste conduite par Léon Deffontaines. « Il y a une continuité, souligne-t-elle. Comme professeure, j'ai vu les dégâts des politiques menées, y compris au niveau européen, avec le traité de Lisbonne qui veut mettre l'école au service des milieux économiques et dégommer les diplômes, que ces gens-là voient comme une contrainte. » Sortir des contraintes budgétaires européennes et mettre en oeuvre la « clause de l'Européenne la plus favorisée » pour les femmes sont ses priorités. Députée, elle concevrait son rôle comme « un appui pour les luttes : avec les femmes, pas à leur place. On ne fera pas avancer l'UE sans rapports de force ». Pour mettre un carton rouge aux injustices.

Le Monde
France, mardi 28 mai 2024 1911 mots, p. 10
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25 mai 2024 - Le Monde (site web)
26 mai 2024 - La Matinale du Monde

portrait

Vautrin, ministre du travail à temps partiel

Chargée de l’emploi, mais ausside la santé et des solidarités,elle est critiquée par les syndicats, qui doutent de sa disponibilité

Bertrand Bissuel et Thibaud Métais

Depuis son entrée au gouvernement, Catherine Vautrin ne chôme pas. Une pile vertigineuse de dossiers s’élève dans le bureau de l’hôtel du Châtelet, situé rue de Grenelle, à Paris, où elle a pris ses quartiers le 11 janvier. Ces derniers temps, deux thèmes ont retenu la ministre du travail, de la santé et des solidarités : la réforme de l’assurance-chômage et la loi relative à la fin de vie.

Mais il y a bien d’autres questions sur lesquelles l’ex-élue Les Républicains (LR), ralliée à la Macronie, planche : « l’acte II » de la transformation du marché de l’emploi, les besoins de financement des hôpitaux, la création d’un congé de naissance… Son emploi du temps est joliment rempli. Tellement rempli que plusieurs de ses interlocuteurs regrettent qu’elle ne soit qu’à temps partiel sur le volet « travail » de son maroquin. François Hommeril, le président de la CFE-CGC, lui a même lancé cette petite pique pleine d’ironie, lors d’une conférence de presse : « J’ai cru comprendre que, depuis quelques mois,[le ministère du travail] était fermé. »

Dès le départ, l’ampleur de ses attributions a frappé les esprits. Au mois de janvier, Catherine Vautrin s’est déployée sur de multiples fronts, des investissements dans le système de soins à l’élaboration d’une loi sur le grand âge, en passant par le temps que les enfants consacrent aux écrans ou les congés payés. « Ses prérogatives sont si larges qu’elles font presque penser à l’empire de Charles Quint sur lequel le soleil ne se couchait jamais, déclare Raymond Soubie, président du groupe Alixio et conseiller social de Nicolas Sarkozy quand celui-ci était à l’Elysée (2007-2012). Regrouper dans un même portefeuille le travail, la santé et les solidarités est assez exceptionnel dans l’histoire de nos institutions. »

Des cas de figure un peu équivalents se sont, toutefois, déjà présentés au cours de la Ve République. Xavier Bertrand s’est occupé du travail, de l’emploi et de la santé entre novembre 2010 et mai 2012, avec l’aide d’un ministère délégué à la formation professionnelle et d’un secrétariat d’Etat chargé de la santé. Peut être mentionné le ministère de l’emploi et des solidarités, de juin 1997 à mai 2002, qui a été flanqué, selon les périodes, de deux ou trois ministères délégués (dont un à la santé) et d’un secrétariat d’Etat. Chargé des affaires sociales et de l’emploi entre mars 1986 et mai 1988, Philippe Séguin a pu s’appuyer sur un ministère délégué à la santé et à la famille et, par moments, sur deux secrétariats d’Etat (dont l’un sur la Sécurité sociale).

Mme Vautrin n’est pas non plus livrée à elle-même. Les renforts sont arrivés, le 8 février, avec trois ministres délégués : Sarah El Haïry (enfance, jeunesse, familles), Fadila Khattabi (personnes âgées, handicapés) et Frédéric Valletoux (santé et prévention). Cet attelage aurait pu laisser penser qu’elle se concentrerait sur les dossiers concernant le travail et l’emploi. Les faits tendent à prouver qu’elle veut monter en première ligne sur les items centraux entrant dans son pré carré, avec une appétence pour la sphère du soin, du médico-social et du quatrième âge.

« Presque un contre-signal »

« Elle a clairement choisi d’avoir le travail en direct, puisqu’elle n’a pas de ministère délégué sur cette matière, mais on l’entend autant, sinon plus, parler de santé. Ça peut brouiller les cartes », relève Cyril Chabanier, le numéro un de la CFTC. Michel Picon, le président de l’Union des entreprises de proximité, la trouve « très absorbée par beaucoup d’autres dossiers », même si elle donne « l’impression de prendre peu à peu ses marques ».

« Je ne suis pas sûr que le fait de lui donner une charge aussi imposante soit judicieux », commente M. Soubie. Ce ne sont pas les qualités de Mme Vautrin qui sont en cause, tient-il à souligner. Mais elle risque, selon lui, « d’avoir une disponibilité limitée à accorder aux partenaires sociaux, alors même qu’il est crucial, dans la fonction qui est la sienne, d’entretenir des contacts réguliers avec eux ».

Président de la société de conseil Quintet et directeur du cabinet de Muriel Pénicaud lorsque celle-ci était ministre du travail (mai 2017-juillet 2020), Antoine Foucher se montre tranché : « Même si on peut comprendre la volonté de resserrer le gouvernement, le périmètre de Catherine Vautrin est beaucoup trop large, estime-t-il. Quand on prépare un projet de loi aussi important que celui portant sur la fin de vie, comment voulez-vous avoir assez de temps pour imaginer une réforme puissante sur le travail et le pouvoir d’achat, qui est le premier sujet de préoccupation des Français ? » A ses yeux, c’est « presque un contre-signal » qui est envoyé à la population « sur la prise en compte de ses attentes ».

Trop dispersée, Mme Vautrin ? Elle reconnaît ne pas être à 100 % sur le travail, mais c’est, en partie, la conséquence d’un choix, à l’en croire. Elle assure avoir été en retrait pour ne pas perturber les discussions que les syndicats et le patronat ont menées, du 22 décembre 2023 au 10 avril, sur « un nouveau pacte de la vie au travail » : « La première chose que m’ont dite les uns et les autres quand je suis arrivée, c’est “laissez-nous négocier”. Je fais en sorte de donner au dialogue social toute son importance », indique-t-elle au Monde.

Ce désir de privilégier l’écoute et d’être attentive aux corps intermédiaires est jugé sincère par plusieurs poids lourds du paritarisme. En presque cent cinquante jours, Frédéric Souillot, le leader de FO, affirme avoir « rencontré Mme Vautrin plus fréquemment que son prédécesseur, Olivier Dussopt, en un an et demi ». « La relation fonctionne bien avec elle et son équipe, complète-t-il. Elle fait moins de com que beaucoup de ses homologues, mais a répondu rapidement à chacune de nos interpellations sur le sort d’entreprises en difficulté, qu’il s’agisse de Duralex ou d’ExxonMobil. »

Une « force de frappe »

Marylise Léon, la secrétaire générale de la CFDT, pense que la ministre « respecte ses interlocuteurs »: « A notre égard, elle a toujours tenu ses engagements et ne nous a jamais pris par surprise, malgré les désaccords que nous pouvons avoir sur l’action du gouvernement – en particulier sur l’assurance-chômage. » Le président du Medef, Patrick Martin, a des divergences avec Mme Vautrin, mais il la juge à la hauteur : « Elle est très au fait de ses dossiers et démontre des capacités de décision remarquables, soutient-il, louangeur. Elle a de l’expérience, de l’autorité et consacre beaucoup de temps à sa mission. » Autrement dit, le terrain d’action très vaste de Mme Vautrin ne poserait pas de difficultés.

Mieux même, on pourrait y voir un atout, selon Astrid Panosyan-Bouvet, députée Renaissance de Paris : « L’intérêt d’avoir un portefeuille élargi,avance-t-elle, c’est que ça procure une force de frappe et crée des synergies entre différents sujets. » Une analyse partagée par Olivier Dutheillet de Lamothe, qui est bien placé pour en parler puisqu’il fut conseiller de M. Séguin.

Une structuration de ce type présente deux grands avantages, d’après M. Dutheillet de Lamothe. D’abord, « elle renforce considérablement le poids des ministères sociaux vis-à-vis du ministère des finances et permet à ces ministères de négocier des crédits dans de bien meilleures conditions », explique-t-il. En outre, « cela élargit considérablement le champ de la négociation et la liberté de manœuvre du ministre » en lui offrant la possibilité d’échanger avec les partenaires sociaux sur tous les sujets.

Placée au quatrième rang dans l’ordre protocolaire, Mme Vautrin semble donc avoir du poids. Mais elle rencontre tout de même un « problème » dans l’exercice de ses responsabilités, observe Pierre Ferracci, président du Groupe Alpha et spécialiste du social : d’autres membres du gouvernement s’immiscent « de façon répétée sur le travail et l’emploi, en particulier Bruno Le Maire, qui est intervenu sur ces thèmes à maintes reprises depuis l’automne 2023 ». « Elle est sous la pression du ministre de l’économie aux idées très libérales, qui affiche sa volonté de transformer le modèle social, tandis qu’elle s’inscrit plutôt dans la filiation du gaullisme social », décrypte M. Ferracci.

« Bruno Le Maire fait du Bruno Le Maire, on ne va pas passer notre temps à réagir à tout ce qu’il dit », répond-on dans l’entourage de la ministre. De fait, les relations ont connu des tensions. Le coup de rabot de 1,1 milliard d’euros infligé en février à Mme Vautrin fut dur à encaisser. Elle s’est démenée pour faire prévaloir ses vues sur les coupes à opérer. « Autant je comprends la logique budgétaire, autant c’est à Grenelle qu’on décide où sont réalisées les économies », insiste-t-elle.

Parvient-elle à s’imposer ? Plusieurs responsables patronaux le pensent. Mais le doute est permis, pour M. Hommeril : « Tout est décidé à l’Elysée et à Bercy, mis en œuvre à Matignon et le ministère du travail s’exécute ensuite », fulmine le président de la CFE-CGC. M. Le Maire n’est pas le seul à pâturer dans les plates-bandes de Mme Vautrin. Il y a aussi le premier ministre Gabriel Attal, qui entend imprimer sa marque sur les politiques de l’emploi.

Agir dans l’ombre

« Comme d’autres ministres abordent ses thématiques, ça ne l’aide pas à être identifiée », constate M. Chabanier, qui fait part de la difficulté « à savoir quel sujet elle va traiter elle-même, quel poids elle a vraiment ». M. Picon renchérit : « Beaucoup de monde – au sein du gouvernement – parle à sa place, à commencer par Bruno Le Maire, ce qui ne lui facilite pas la tâche. »

Son cabinet défend une ministre qui ne recherche pas l’exposition médiatique, préférant agir dans l’ombre. « Catherine Vautrin est courageuse, elle a une approche rigoureuse des choses, à la fois politique et économique, corrobore Thibaut Guilluy, le directeur de France Travail. Elle sait faire la différence entre une mauvaise dépense et un bon investissement, et, surtout, elle sait ce qu’est le travail. »« Elle est passée par le monde de l’entreprise, donc elle a la vision de quelqu’un qui connaît le fonctionnement de l’entreprise, des relations sociales, souligne Mme Panosyan-Bouvet. Elle n’a pas une vision abstraite des choses, ce qui est essentiel. »

Elle devra porter « l’acte II » de la réforme du marché du travail, annoncé en janvier par Emmanuel Macron. Lors d’un tête-à-tête, le 24 avril, Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, a questionné la ministre sur ce projet. « Ses explications ont été brumeuses, qu’il s’agisse du périmètre du texte ou de la date à laquelle il sera présenté, rapporte la syndicaliste. On sait seulement qu’il pourrait aborder d’autres thématiques que celles qui avaient été discutées par les acteurs sociaux, à l’occasion de la négociation pour un nouveau pacte de la vie au travail. »

Ce flou inquiète Mme Binet et l’amène à se demander si Mme Vautrin est décisionnaire ou si elle pratique la rétention d’informations. Ce qui est sûr, c’est que l’ex-élue LR a encore du chemin à parcourir pour convaincre tous ses interlocuteurs qu’elle n’est pas une ministre du travail intermittente.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
Notre Époque, mardi 28 mai 2024 402 mots, p. AUJM11
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28 mai 2024 - Le Parisien

Un nouveau rapport accablant sur les crèches

La commission d'enquête évoque un « cercle vicieux de la défaillance » dans l'accueil des tout-petits.

B.L.

Le projet de rapport de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les crèches, présenté au vote et adopté ce lundi, pointe de nombreuses défaillances. « Complexité kafkaïenne, sous-financement chronique, insatisfaction des usagers et des personnels, multiplication des dérogations : le système d'accueil des jeunes enfants en crèche est à bout de souffle », a observé la rapporteure Sarah Tanzilli auprès de l'AFP.

Créée en novembre, quelques semaines après la parution de deux livres enquêtes sur les crèches privées, « Babyzness » (Éd. Robert Laffont) et « le Prix du berceau » (Éd. Seuil), cette commission a enquêté sous la direction des députés Thibault Bazin (LR) et William Martinet (LFI).

Sarah Tanzilli, députée Renaissance et rapporteure, pointe « un cercle vicieux de la défaillance » dans le système d'accueil des tout-petits : face au manque de personnel, les pouvoirs publics ont « allégé les taux d'encadrement » et le financement incite à « accueillir le plus d'enfants possible » dans une crèche. Cela dégrade les conditions de travail des professionnelles et les pousse à quitter le métier. Avec in fine moins de berceaux : 10 000 places sont « gelées » en France, faute de personnel.

« De bonnes pistes mais aucun financement prévu »

Les problèmes liés à la qualité d'accueil s'observent partout, dans le privé (un quart des quelque 500 000 places) comme dans le public (la moitié) ou l'associatif (un quart). Parmi les pistes envisagées par la commission, ramener le taux d'encadrement à un adulte pour cinq enfants (un pour six actuellement) d'ici à 2027, pour permettre aux professionnels de bien faire leur travail et susciter des vocations.

Le texte propose en outre de supprimer le mécanisme de réservation de berceaux par les employeurs, qui crée un « coupe-file » pour leurs employés. Dans une logique de service public de la petite enfance, la commune doit devenir, selon elle, l'interlocuteur unique des parents, soutenue par un « versement petite enfance » imposé aux employeurs.

« Dans ce rapport, il y a de bonnes pistes mais aucun financement n'est prévu, soupire Cyrille Godefroy, secrétaire général du Syndicat national des professionnels de la petite enfance (SNPPE). J'ai quelques doutes sur la possibilité que tout cela aboutisse un jour. » Le syndicaliste note par ailleurs une contradiction : « Depuis le départ, les responsables de cette commission minimisent l'importance de l'essor des crèches privées dans les dysfonctionnements. Or toutes les préconisations concernent le secteur privé ! »

Le Monde
Economie & Entreprise, mardi 28 mai 2024 675 mots, p. 18
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27 mai 2024 - Le Monde (site web)

Semaine décisive pour l’avenir du groupe Ascometal

Le tribunal de commerce examinera jeudi la situation du sidérurgiste. Le pôle automobile (Lorraine et Loire) concentre les inquiétudes

Philippe Marque

Moselle - correspondance - En Lorraine et dans la Loire, l’annonce a fait l’effet d’une bombe. Dans un courrier, le sidérurgiste italien Acciaierie Venete a fait savoir, jeudi 23 mai, à l’administrateur chargé du redressement judiciaire d’Ascometal qu’il se retirait des discussions sur la reprise du pôle automobile, qu’il négocie depuis des mois. Une catastrophe pour les 627 employés des sites de Hagondange (Moselle), qui abrite le siège social, le centre de recherche sur les aciers spéciaux et une usine, de Custines (Meurthe-et-Moselle) et du Marais à Saint-Etienne. Venete est le seul repreneur déclaré. Et la date limite de dépôt des candidatures est fixée à lundi 27 mai à minuit, le tribunal de commerce de Strasbourg devant se prononcer jeudi 30 mai.

En redressement judiciaire depuis mars, après le désengagement de son actuel actionnaire Swiss Steel, Ascometal (1 125 emplois répartis sur cinq sites) joue son avenir, et les doutes de ces derniers jours n’augurent rien de bon. Sa vente à la découpe pourrait connaître des fortunes diverses. Si les discussions autour du pôle automobile sont au point mort, celles pour la reprise des sites de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) et Dunkerque (Nord) ont bien avancé.

Sur le sujet épineux – celui du pôle automobile – une des conditions suspensives de son offre n’a toujours pas été levée. Elle exige que le désamiantage et le dépoussiérage de l’usine de Hagondange, chiffrés à 11 millions d’euros, soient pris en charge par Swiss Steel. Alessandro Banzato, président de Venete, émet aussi des doutes sur les financements publics en complément de son apport en capital de 30 millions d’euros. Selon lui, ils ne suffiraient pas à compenser « la dégradation de contexte du marché,[à répondre aux] préoccupations sur la véritable valeur des stocks et moins encore[à] financer les coûts de désamiantage et de dépoussiérage ».

L’annonce a agité lors du dernier week-end de mai les services de l’Etat et plus précisément le comité interministériel de restructuration industrielle chargé d’accompagner cette transition, qui se voulait en douceur. Gabriel Attal devait recevoir, lundi après-midi, Franck Leroy, président de la région Grand-Est. « L’échec de cette reprise serait un cataclysme incroyable pour le territoire. Hagondange possède de vrais atouts avec des équipements rares et à la pointe. On doit trouver une solution. On y travaille avec Roland Lescure, le ministre de l’industrie, la région Grand-Est et les collectivités locales », martèle le député Renaissance messin Belkhir Belhaddad. Il veut remettre tout le monde autour de la table des négociations. « On a besoin d’encore un peu de temps. La priorité est d’obtenir une prolongation du redressement judiciaire afin d’arriver à un accord sur cette question du désamiantage. L’Etat italien étant déjà présent au côté de Venete, cette offre doit aussi être renforcée par une prise de participation de l’Etat français. Il faut obtenir un co-investissement, notamment en mobilisant Bpifrance et la Caisse des dépôts et consignations, et pas juste une garantie d’emprunt », poursuit l’élu de Moselle.

D’autres négociations

« Fortement préoccupée », la direction d’Ascometal veut aussi garder espoir. Elle fait remarquer que si Venete se retire des discussions, « il n’indique pas explicitement son souhait de retirer son offre ». Ce qui laisse la porte entrouverte à la présence de l’Italien jeudi au tribunal. « La situation sera alors plus claire », espère Ascometal.

Cette annonce n’a pas d’impact sur les sites de Leffrinckoucke (Nord), près de Dunkerque (170 emplois) et de Fos-sur-Mer (328 emplois), qui ne font pas partie du cluster auto. « Les dossiers sont disjoints » , rappelle Ascometal. Ils font effectivement l’objet d’autres négociations, avec d’autres repreneurs. L’espagnol Sidenor, seul en lice dans le Nord où il ne reprendrait que 130 des 170 emplois, s’est aussi positionné sur Custines. Alors que l’italien Marcegaglia et ses propres salariés ont candidaté pour le site provençal.

l'Humanité
mardi 28 mai 2024 751 mots, p. 8

Une PAC calculée à l'actif et non à l'hectare

Anthony Cortes

Alimentation Les aides de la politique agricole commune sont remises en question par certains producteurs car elles favorisent les grands exploitants. Une idée émerge : conditionner les financements aux actifs plutôt qu'à l'hectare.

Au début de l'année, alors que le pays est traversé par une crise agricole d'ampleur, ces trois lettres sont partout. PAC, pour politique agricole commune, qui représente 40 % du budget européen. Sur les points de blocage installés par les agriculteurs en colère, on raille son inefficacité, on dénonce son iniquité. Depuis sa création, en 1962, elle porte pourtant plusieurs objectifs louables. Garantir une certaine sécurité alimentaire au continent européen, assurer des prix raisonnables aux consommateurs... Mais aussi, et, surtout, permettre aux agriculteurs de bénéficier d'un niveau de vie décent. Sauf que, selon un référé de la Cour des comptes publié en 2019, les aides de la PAC sont réparties de façon beaucoup trop inégalitaires entre petits et grands exploitants. En effet, le montant de l'aide directe moyenne par exploitant pour les structures les plus grandes - 22 701 euros - était supérieur de 37 % à la somme accordée aux exploitations les plus modestes, toutes spécialisations confondues. Des écarts qui s'expliquent, d'après eux, par « l'héritage de situations historiques », en particulier la fixation du montant des aides à l'hectare, et non en fonction de la nature des productions ou du nombre de personnes employées. Une situation qui est encore d'actualité. « Aujourd'hui, 30 % des fermes ne reçoivent pas d'aides de la PAC et, parmi les bénéficiaires, 25 % ont droit à moins de 5 000 euros par an, explique Laurence Marandola, porte-parole de la Confédération paysanne. La PAC ne soutient pas tous les agriculteurs, loin de là, il faut absolument changer les règles de répartition. »

Comment ? Les différentes listes candidates aux élections européennes du 9 juin ont chacune - ou presque - leur idée sur la question, en particulier à gauche. Pour le PCF, représenté par Léon Deffontaines, qui estime que « les politiques de l'UE ne protègent pas notre agriculture » et même « aggravent la situation », tant par la « frénésie du libre-échange que par une politique agricole commune (PAC) qui encourage la course au gigantisme des exploitations », il est urgent d'agir. Notamment en « assurant une répartition des aides de la PAC selon d'autres critères, permettant d'assurer le maintien et le développement des exploitations familiales et de petite taille : plafonnement et dégressivité des aides en soutenant prioritairement les premiers hectares et en les couplant avec les premiers volumes de production ».

Mais aussi en prenant en compte les « actifs », explique André Chassaigne, député du Puy-de-Dôme : « L'Union européenne doit faire un choix. Soit elle veut privilégier les exploitations paysannes avec un nombre d'actifs important, donc qui favorisent l'emploi et qui accompagnent les mutations de l'agriculture. Soit, au contraire, on considère qu'on doit rester dans le modèle actuel et on ne réglera pas le problème que rencontrent les paysans. »

lA MAJORITÉ ET le RN refusent de plafonner les aides

Un constat et une proposition que rejoignent insoumis, écologistes et socialistes. À quelques nuances près. Si les premiers entendent également « renforcer les conditionnalités écologiques, sociales et de bien-être animal » et « redistribuer l'argent » européen prioritairement en direction de ceux qu'ils considèrent comme les « oubliés de la PAC », à savoir « l'arboriculture, le maraîchage diversifié sur de petites surfaces, la production de légumineuses à destination alimentaire », les deux autres se contentent d'appeler de leurs voeux une « PAC plus verte ».

Cette PAC à l'hectare, la gauche s'y est opposée en 2021 lors des débats au Parlement européen autour de la définition de ses modalités pour la période 2023-2027. À l'inverse, le RN a voté « pour », tout comme 21 des 23 députés Renaissance. Afin de limiter les dégâts, et pour assurer une meilleure répartition des financements, un amendement a cependant été débattu pour plafonner les aides distribuées à 60 000 euros par an. Là encore, refus ferme de l'extrême droite et de la majorité présidentielle. « Rejeter ces propositions, c'est accentuer l'industrialisation de l'agriculture, s'est agacé David Cormand, eurodéputé écologiste. Les géants de l'agroalimentaire et de la grande distribution ne peuvent que s'en réjouir. »

Un vote que justifie aujourd'hui encore Jérémy Decerle, eurodéputé Renaissance : « Nous avons porté le budget de la PAC à un niveau historique pour nos agriculteurs, mais cela ne nous empêche pas de vouloir l'améliorer en direction des petits agriculteurs. Par exemple, en y incluant à l'avenir des outils pour anticiper les difficultés économiques. » Amender un système défaillant plutôt que de changer de logiciel, en somme. Alors que la solution est toute trouvée.

Le Figaro, no. 24808
Le Figaro, mardi 28 mai 2024 1929 mots, p. 7

International

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25 mai 2024 - Le Figaro (site web)

L'Argentine derrière Javier Milei, ce « fou » devenu « lion »

Les mauvais augures prédisaient qu'il ne tiendrait que quelques semaines. Mais après six mois, le président argentin reste populaire.

Palem, Fabien

J e suis le roi, je suis le lion. » La crinière dressée et les bras en croix, Javier Milei hurle la chanson Panic Show, du groupe de hard rock argentin La Renga. Face à lui, un Luna Park en folie. Arrivé sur scène avec une heure de retard, le président argentin vient de s'offrir son premier bain de foule depuis son investiture il y a presque six mois. Ce 22 mai, la mythique salle de concert, située à deux pas de la Casa Rosada, le palais présidentiel, offre au président un exutoire qu'il semble apprécier. Les fans sautent et entonnent les paroles avec lui : « S'il vous plaît, ne me fuyez pas/ Je suis le roi d'un monde perdu/ Je suis le roi et je vais te détruire. »

Le temps d'une soirée, on oublie un peu les courbes et les statistiques. Les bonnes, comme celles du ralentissement de l'inflation et du renflouement des caisses de la Banque centrale. Et les moins bonnes : la récession ou encore les menaces qui pèsent sur le peso, la monnaie nationale. Le jour du meeting, les taux de change des dollars parallèles, véritables thermomètres nationaux, ont établi de nouveaux records. Simple rebond du marché ou énième signe de la fébrilité structurelle de l'économie nationale ?

Pour l'occasion, le président-rock star porte un manteau en cuir noir, qui ne cache pas complètement sa cravate et son deuxième costume, évoquant l'autre personnage qu'il est venu interpréter ce soir. Quand sa chanson se termine, il retire sa veste de rocker et dévoile sa tenue de professeur. Milei, premier économiste à devenir président de l'Argentine, prend place face au pupitre et déroule les chapitres de son dernier livre de théorie macroéconomique. Durant une heure d'exposé, l'orateur est à peine entrecoupé par de timides réactions de la foule. Des applaudissements pour Adam Smith, Friedrich Hayek, les Autrichiens... Des huées contre Karl Marx, le socialisme ou encore le « maudit État, source de tous les problèmes ». Pour réchauffer l'ambiance, le public entonne des « Professeur, professeur, professeur » et des « Vive la liberté, bordel ! »

Comme à l'université de Belgrano, où il enseignait l'économie jusqu'à 2021, comme à Davos en janvier dernier, Milei retrace une nouvelle fois le parcours qui l'a mené à devenir « anarcho-capitaliste », tel qu'il se décrit. Ce long discours sur la croissance égare les profanes autant qu'il amuse les experts. Après tout, peu importe si personne ne comprend la dizaine de pages qu'il consacre, dans son livre, au modèle de Solow, formules mathématiques à l'appui. L'essentiel est ailleurs : l'économie guide la politique. Le marché envers et contre tout.

Au milieu du public du Luna Park (7 000 spectateurs de capacité maximale) se trouve notamment Norma Carmagnola. Une heure avant le show, cette septuagénaire a bravé le froid de l'automne austral, assise toute seule à un arrêt de bus. Norma se cramponne à son tambourin orné de l'écusson de la fanfare avec laquelle elle est venue soutenir le président. « J'espère qu'il va réussir sur le plan économique et dans sa lutte contre la corruption. La situation est difficile mais il faut tenir, au moins jusqu'à la fin de l'année. Ce n'est pas si terrible finalement, d'autres générations ont vécu des situations bien plus graves, comme la guerre » , déclare cette retraitée, touchée par la thérapie de choc appliqué depuis décembre dernier.

Les retraités forment l'un des groupes sociaux ayant le plus souffert de la baisse générale de pouvoir d'achat ces derniers mois. En contrepartie des efforts du présent, Milei promet un avenir glorieux à l'Argentine, qui (re)deviendra une puissance mondiale... D'ici une trentaine d'années ! La plupart ne seront plus là, mais nombre d'entre eux sont disposés à se serrer encore un peu la ceinture. La seule solution, entend-on, pour léguer un meilleur pays à leurs enfants. « Les mesures économiques nous touchent, il faut bien l'avouer. Mais nous étions déjà dans une situation catastrophique. La priorité était d'en finir avec les péronistes », renchérit Maria, 72 ans. Originaire de Quilmes, un vivier péroniste de l'aire métropolitaine de Buenos Aires, cette maîtresse d'école à la retraite ne regrette pas son vote, contraire à celui de la majorité de ses voisins : « Lors de l'élection présidentielle, nous avions le choix entre Massa (alors ministre de l'Économie, NDLR) et Milei. C'était soit un voleur, soit un fou. On a choisi le fou ! »

Au profit d'une ascension fulgurante, Javier Milei est passé, en deux ans, du rôle de trublion de la politique argentine, député de son parti ultralibéral et ultra-minoritaire, La Liberté avance (LLA), à celui de chef de l'État. Celui qui l'a emporté dans 20 des 23 provinces, élu avec 56 % du total des voix du deuxième tour, a dû jusqu'ici composer avec un échiquier politique adverse, disposant d'à peine 15 % des élus de la Chambre basse et de 9 % des sénateurs. Un grand pacte de refonte du régime politique (le « pacte de mai ») est en discussion entre l'exécutif national et les provinces.

Dans de telles conditions, avoir tenu six mois semble déjà une victoire, selon les observateurs. Juan Negri, directeur du département de sciences politiques à l'université Torcuato Di Tella (UTDT), considère que le président n'est « pas si fou que ça ». Depuis son accession au pouvoir, le surnom « el Leon » (le lion) a remplacé celui d' « el Loco » (le fou), qui l'avait accompagné durant la campagne. « Certains prédisaient qu'il ne tiendrait pas six mois. En janvier, un dirigeant péroniste avait surnommé le gouvernement « semaine sainte »... Car on ne savait pas s'il tomberait en mars ou en avril. Pourtant, aujourd'hui ce qui frappe, c'est le constat de sa popularité relativement élevée, en dépit du redressement budgétaire radical imposé. »

Cette situation va-t-elle durer ? Selon le rapport mensuel de l'UTDT, l'indice de confiance du gouvernement (ICG) a chuté de 4,4 % entre mars et avril. Le niveau de soutien est inférieur à celui dont jouissaient ses deux prédécesseurs, Mauricio Macri (2015-2019) et Alberto Fernandez (2019-2023). Une situation que les experts expliquent par l'intensité de l'ajustement budgétaire.

Une part importante des Argentins croit encore dans la capacité du gouvernement à résoudre les problèmes du pays, plus que dans son engagement envers la sauvegarde de l'intérêt général. Les premiers mois du mandat ont été marqués par un vent d'optimisme. L'inquiétude liée à l'inflation est passée, dès l'investiture de Milei, de 66 % à 38 %, selon les enquêtes du think-tank Marketing y estadistica. « Milei sera jugé sur la baisse de l'inflation et uniquement sur ça, poursuit Negri. Jusqu'ici, la politique économique du sacrifice n'a pas provoqué de réaction populaire de grande ampleur. »

Le tour de force a été accompagné par un muselage de l'opposition et des organisations sociales, qui ne se sont fait entendre qu'à de rares occasions : deux journées de grèves - les 24 janvier et 9 mai - et quelques manifestations éparses. La mobilisation la plus marquante de ces six premiers mois a sans doute été celle réalisée en défense des universités publiques, fin avril, en raison de l'urgence budgétaire dans laquelle les établissements se trouvent. En mars, c'était les employés de l'agence de presse publique Télam, accusés de coûter trop cher et de faire de la « propagande kirchnériste(du clan péroniste des Kirchner, NDLR) » , qui protestaient contre la suspension de leur activité par le gouvernement.

Débarqué comme un messie dans une période de grande incertitude, Milei cristallise l'opposition des péronistes au projet qu'il porte, avec les législatives de mi-mandat à l'horizon d'octobre 2025. « Il a tout intérêt à jouer le jeu de la polarisation, analyse Negri. Le centre de l'échiquier est touché. Le parti de centre droit de l'ex-président Macri a énormément reculé. Le radicalisme, ce courant d'opposition historique au péronisme, ne sait plus sur quel pied danser. La stratégie du président est clairement d'imposer un choix binaire, « pour ou contre moi » , lors des prochaines élections. »

Ce qui pousse Milei à miser sur le conflit politique. Plus qu'un changement de style, le président ultralibéral mène une véritable « bataille culturelle » contre les idées progressistes. Une mission qui l'a récemment poussé à se confronter à Alejandro Vaccaro, biographe de l'écrivain Jorge Luis Borges et président de la Foire du livre de Buenos Aires, le plus important événement littéraire du monde hispanique. Vaccaro, péroniste déclaré, aurait refusé les conditions requises par l'équipe de Milei pour la présentation de son livre, qui a finalement migré au Luna Park. « Avec leur refus, ils ont gagné cette fête. Merci les kirchnéristes ! » , a lancé Milei depuis la scène, à l'attention de ses meilleurs ennemis.

Aux yeux de Marcos Perearnau, « c'est là qu'on voit la plus grande différence politique avec le gouvernement de Macri (2015-2019), qui avait montré une certaine indifférence vis-à-vis des milieux culturels ». « Milei était professeur d'une université privée, poursuit le politologue et acteur culturel de Buenos Aires, âgé de 39 ans. Il considère les universitaires du secteur public comme des agents d'endoctrinement à la solde du progressisme. Les artistes sont pour lui une menace ou, a minima, une ligne à supprimer sur la liste des dépenses publiques. »

La « bataille culturelle » inclut aussi un versant diplomatique et une certaine vision de l'histoire nationale. Réputé comme le plus européen des pays latino-américains, l'Argentine de Milei tourne son regard vers les États-Unis, Donald Trump et Elon Musk. Le mythe de la gloire passée, celle d'une Argentine agro-exportatrice, dont le PIB par habitant tutoyait celui de la France au début du XXe siècle, est posé comme un objectif à atteindre par le président ultralibéral. « Ce serait comme de dire que l'Arabie saoudite est la première puissance mondiale grâce à ses réserves en pétrole, nuance l'historien Elias Palti, docteur en histoire de l'université de Berkeley (Californie). Certes, l'Argentine était une économie riche au début du XXe siècle, mais c'était surtout un pays non développé et marqué par de profondes inégalités. » Selon Palti, la principale contradiction de Milei réside dans le fait « d'encenser les personnalités éminentes du libéralisme argentin, comme Alberdi, Sarmiento ou Roca, qui ont construit un État sur le désert argentin, alors que lui souhaite démanteler cet État ».

Loin des débats historiques, les priorités des Argentins restent économiques. Ceux qui ont porté Milei au pouvoir l'ont fait pour renverser la table et faire payer l'addition à la « caste » , un concept censé englober les élites et les dirigeants suspectés de corruption. « Sur ce point-là, il a menti. L'ajustement budgétaire, ce n'est pas la caste qui l'a payée. C'est nous !», regrette Vicky, la soixantaine, patronne d'un bureau de tabac dans le quartier aisé de Cañitas, situé au nord de Buenos Aires, à proximité de l'hippodrome, du stade de polo et du golf municipal. Les clients de Vicky ont massivement fêté la victoire de Milei. Une minorité d'entre eux continue de lui acheter des cigares cubains, faisant fi des prix prohibitifs. Mais la plupart se sont mis à faire attention, contribuant à une baisse des ventes.

À peine plus de vingt ans se sont écoulés depuis la dernière grande crise socioéconomique argentine, survenue en décembre 2001. Avec Milei, le pays, habitué à fonctionner par cycles, a pris un virage à 180 degrés. Une majorité d'électeurs a choisi d'en finir avec le péronisme, qui avait gouverné presque sans discontinuité durant cette période. Combien leur faudra-t-il attendre pour récolter les fruits de ce changement ? Quelques semaines à peine, ou bien de longues années ? Difficile à dire tant, selon le dicton local, « ce pays peut se transformer complètement en quinze jours, sans rien changer en profondeur durant quinze ans ! »

La Croix, no. 42929
Religion, mardi 28 mai 2024 67 mots, p. 14

Fin de vie Un évêque évoque l’idée d’un référendum

Dans un entretien croisé au journal L’Humanité avec le député

communiste Pierre Dharréville, Mgr Vincent Jordy évoque l’idée d’un référendum pour statuer

sur le projet de loi relatif à la fin

de vie. « Ne faudrait-il pas donner la parole aux Français, sur un sujet aussi essentiel (…) ? » ,

interroge le vice-président de la conférence épiscopale.

Le Monde
France, mardi 28 mai 2024 910 mots, p. 13
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27 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Analyse

Le faux pas de Macron

Le chef de l’Etat a annoncé qu’il pourrait soumettre la question du dégel du corps électoral dans l’archipel à un référendum

Nathalie Segaunes

Lorsque le président de la République a glissé, jeudi 23 mai, lors de sa visite éclair en Nouvelle-Calédonie, au cours d’un échange à huis clos avec des personnalités néo-calédoniennes, qu’il pourrait « aller au référendum » sur le dégel du corps électoral, « puisqu’il y a un vote conforme des deux assemblées », des élus incrédules n’ont pu s’empêcher de s’esclaffer dans la résidence du haut-commissaire de la République. Ils ont cru à l’une de ces provocations dont ce chef de l’Etat à l’imagination fertile est coutumier. Alors quand ils ont lu cette même proposition sur le site du Parisien samedi 25 mai, les mêmes sont tombés de leur chaise. Pour sortir de la crise, Emmanuel Macron menaçait bel et bien de mettre l’avenir des Néo-Calédoniens entre les mains des Français.

Philippe Gomès, président de Calédonie ensemble (fraction modérée des anti-indépendantistes), confesse dans un communiqué ce dimanche un « moment de stupeur »à la lecture de l’article du Parisien. « Coincé par un pays en situation insurrectionnelle que nous lui avions annoncée de longue date, coincé par un Parlement qui, de LFI[La France insoumise] au RN[Rassemblement national] en passant par le président LR[Les Républicains] du Sénat et la présidente Renaissance de l’Assemblée nationale, a dit qu’il ne voterait pas cette réforme, le président envisagerait une ultime échappatoire… un référendum national. Cette perspective est un non-sens », assène l’ancien député de Nouvelle-Calédonie.

Un non-sens historique, car on demanderait aux Français de trancher la question du corps électoral néo-calédonien en dehors de tout consensus local, et à rebours de l’esprit des accords de Matignon (1988) et de Nouméa (1998) : le peuple néo-calédonien déciderait s’il accède ou pas à l’indépendance, mais le peuple français déciderait du corps électoral néo-calédonien.

Proposition « ahurissante »

Un non-sens politique, car il y aurait de fortes chances pour que les Français, fort éloignés des enjeux mélanésiens, s’expriment pour ou contre Emmanuel Macron. Or, « en l’état actuel de la cote de popularité présidentielle, et du probable résultat cataclysmique de la liste présidentielle aux élections européennes, on peut s’attendre à un non massif à la question posée », pronostique Philippe Gomès.

« Si j’étais un indépendantiste kanak, je dirais “chiche” au président, car seuls iraient voter ceux qui veulent sanctionner le président », sourit Jean-François Merle, conseiller de Michel Rocard pour les outre-mer lors de la négociation des accords de Matignon, qui juge la proposition « ahurissante ». L’ancien premier ministre Manuel Valls dénonce quant à lui, dans un communiqué, « une faute politique et historique ».

Sans doute Emmanuel Macron n’envisage-t-il pas sérieusement d’appeler les Français aux urnes pour décider qui pourra voter aux élections provinciales en Nouvelle-Calédonie. Sans doute agite-t-il cette menace pour faire pression une fois de plus sur les acteurs locaux et les contraindre à un « accord global qui viendrait enrichir le texte voté par le Parlement ».

C’est ainsi que préfère l’entendre la cheffe de file de la droite anti-indépendantiste, Sonia Backès. « Evidemment, personne ne souhaite être pris en otage par des citoyens français qui ne connaissent pas le sujet calédonien, mais cette “menace” était aussi là pour prouver[la] détermination[du président de la République] à faire respecter la démocratie », écrit l’ancienne secrétaire d’Etat chargée de la citoyenneté (2022-2023), présidente de la province Sud.

« Une lecture de la Constitution »

Emmanuel Macron, dont on aurait pu attendre qu’il cherche à apaiser un « pays » plongé dans le chaos depuis le 13 mai, a introduit dans le débat une proposition éminemment inflammable, car elle dépossède tout simplement les Néo-Calédoniens de la question du corps électoral, qui a de tout temps été la mère des batailles sur le Caillou. Une proposition difficilement lisible aussi, qui conforte les indépendantistes dans l’idée que le chef de l’Etat n’entend pas revenir sur le dégel du corps électoral, alors même qu’il n’a pas de majorité au Congrès pour le faire adopter. Une proposition qui n’attend même pas les conclusions de la mission de médiation et de travail installée sur place, qui de son propre aveu « avance au millimètre ».

Dès son arrivée, dimanche, en Allemagne, où il effectue une visite d’Etat de trois jours, Emmanuel Macron est revenu sur ses propos incendiaires. « J’ai juste rappelé ce qu’était la Constitution », a-t-il minimisé lors d’une conférence de presse aux côtés du président allemand, Frank-Walter Steinmeier.

La possibilité d’organiser un référendum national sur le dégel du corps électoral en Nouvelle-Calédonie, « c’est une lecture de la Constitution, pas l’expression d’une intention », a rectifié le chef de l’Etat. Dans la soirée, l’Elysée a annoncé la fin de l’état d’urgence mardi 28 mai à 5 heures, heure de Nouméa, en signe d’apaisement, et le renfort de 480 gendarmes mobiles.

Emmanuel Macron n’a pas renoncé en revanche à l’idée d’un débat avec Marine Le Pen avant les élections européennes du 9 juin, qu’il avait relancée samedi dans la même interview au Parisien. La présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale l’a une nouvelle fois déclinée. « Je ne viens pas quand on me siffle » , a-t-elle répondu. Un pas de deux qui aura distrait les Français quelque temps du fiasco néo-calédonien.

l'Humanité
mardi 28 mai 2024 112 mots, p. 5

[Festival « Toc, toc », il faut l'être...]

Festival « Toc, toc », il faut l'être un peu pour lancer un énième événement musical dans une France qui en compte des centaines. Ce festival nouveau-né consacré aux « musiques nomades » entend cultiver la convivialité et la curiosité au coeur de la Puisaye-Forterre, dans l'Yonne. Avec une programmation alléchante déclinée sur les deux premiers week-ends de juin.

Crèches Après six mois d'enquête, la rapporteure Renaissance Sarah Tanzilli explique sans ciller que les problèmes du secteur de la petite enfance n'ont rien à voir avec sa marchandisation. Le député de la FI William Martinet, à l'origine de cette commission d'enquête, a indiqué qu'il présenterait un contre-rapport sur les effets néfastes de la marchandisation du secteur.

Libération
lundi 27 mai 2024 1357 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT

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26 mai 2024 - Libération (site web)

Assemblée Sur la fin de vie, un débat vital

Par NATHALIE RAULIN

Les députés étudient à partir de ce lundi le projet de loi attendu par l'opinion et décrié par une partie de la droite. La réécriture en commission de l'un des cinq critères nécessaires à une aide à mourir risque d'être un premier point de tension dans les échanges, qui s'annoncent techniques et minutieux.

Le jour J est arrivé. Ce lundi, les députés commencent à examiner en séance publique le projet de loi sur la fin de vie, porteur de la dépénalisation de l'aide à mourir, promesse de campagne d'Emmanuel Macron attendue de très longue date par l'opinion, mais décriée par une large partie de la droite conservatrice et extrême, aiguillonnée par les représentants des cultes et des soignants de soins palliatifs. Jusqu'au 11 juin, date du vote solennel, les élus vont débattre des conditions et modalités permettant à un malade de demander assistance pour mettre un terme définitif à ses souffrances. Un sujet éthiquement sensible qui augure d'âpres passes d'armes dans l'hémicycle entre adversaires déclarés de cette «rupture anthropologique» et partisans d'un assouplissement des dispositions encadrant l'accès à l'aide à mourir. Le calendrier choisi par l'exécutif n'aide pas: même si chaque groupe parlementaire a accordé la liberté de vote à ses membres, la proximité du scrutin européen favorise les postures. Mi-mai, l'examen du projet de loi par la commission spéciale de l'Assemblée nationale a donné un avant-goût des joutes parlementaires à venir. De l'avis de nombre d'élus de gauche et de la majorité présidentielle, plusieurs dispositions du projet de loi méritent en effet d'être précisées ou assouplies. C'est notamment vrai de la place des directives anticipées dans le processus de demande d'aide à mourir, de la nécessité pour un patient de réitérer sa volonté de mourir juste avant l'administration du produit létal ou de l'obligation de se l'autoadministrer s'il est physiquement apte à accomplir le geste. Sur tous ces sujets, les tentatives de modifier le projet de loi, balayées en commission, devraient ressurgir en séance publique.

Mais il est un point sur lequel le débat parlementaire va à coup sûr se cristalliser : la réécriture via un amendement PS et adoptée en commission, contre l'avis de sa présidente, la députée Horizon Agnès Firmin Le Bodo, et de la ministre de la Santé, du Travail, et des Solidarités, Catherine Vautrin, de l'un des cinq critères exigés (1) pour être autorisé à formuler une demande d'aide à mourir. La condition de «pronostic vital engagé à court ou moyen terme» a été remplacée par celle d'affection «en stade avancé ou terminal». «Supprimer le court et moyen terme, très clairement, on n'est plus du tout dans la même loi», s'est récriée l'ex-ministre déléguée, à l'origine de la première mouture du projet de loi remis en septembre 2023 au chef de l'Etat. Indignation de circonstance ? Dans un document consacré aux «mots et formulations de la fin de vie» édité par le ministère de la Santé en 2023 et préfacé par Firmin Le Bodo, alors au gouvernement, l'aide à mourir était définie comme «tout acte ayant pour finalité de provoquer la mort d'une personne, à sa demande, lorsqu'elle est atteinte d'une maladie grave ou incurable en phase avancée ou terminale.» Exactement la formulation retenue in fine par la commission Las ! Soucieuse de se poser en gardienne de «l'équilibre» du texte, auquel Macron a dit «tenir», la présidente de la commission a martelé son intention de déposer en séance publique un amendement rétablissant la formulation originelle du critère, avec laquelle le Premier ministre, Gabriel Attal, dans une interview à la Tribune dimanche, le 26 mai, s'est dit «très à l'aise».

«PROBLÈMES SUR LE TERRAIN» Dénonçant la disparition d'un «verrou essentiel» du texte, les opposants à l'aide à mourir soufflent sur les braises. «Les médias de Bolloré sont très forts, grince le député Modem Olivier Falorni, rapporteur général de la commission et militant de longue date de l'aide à mourir. Sur Europe 1 ou CNews, ils ont dit qu'on avait supprimé ce critère de temporalité. C'est totalement faux. On l'a seulement reformulé car il n'était pas opérationnel.» De fait, difficile de définir exactement le «moyen terme», s'agissant d'une maladie grave. «Cette expression ne peut être entendue que dans le sens employé par la pratique médicale, pour laquelle elle correspond à un horizon temporel qui n'excède pas douze mois» a estimé le Conseil d'Etat, en recommandant de confier à la Haute Autorité de santé le soin d'«éclairer» la notion en fonction des pathologies en cause. Inquiets, les médecins, conseil national de l'ordre en tête, ont alerté.

Même en cas de maladie incurable, impossible pour eux d'évaluer le temps restant à vivre d'un patient plusieurs mois en amont. «Quand il y a un tel degré d'incertitude, cela ne peut qu'entraîner des problèmes sur le terrain, prévient le Pr Claude Desnuelle, vice-président de l'Association pour la recherche sur la sclérose latérale amyotrophique et membre de l'Académie nationale de médecine. Je connais suffisamment bien le milieu médical pour savoir que le réflexe sera de temporiser. Si ce critère de "pronostic vital engagé à court ou moyen terme" était rétabli, on peut craindre que même des malades de Charcot, pathologie incurable occasionnant des souffrances réfractaires, et rapidement évolutive, voient leur demande d'aide à mourir occultée voire refusée !» Un comble s'agissant d'une pathologie devenue emblématique de la nécessité de faire évoluer la législation En réalité, beaucoup de malades dont le calvaire médiatisé a contribué à faire avancer la réflexion collective n'auraient pas satisfait au critère de temporalité. Pas en tout cas Chantal Sébire, atteinte d'une tumeur incurable lui déformant le visage et occasionnant des souffrances «insupportables» selon ses mots, mais dont Suite page 4

Suite de la page 2 le pronostic vital était incertain : en 2008, après que le tribunal administratif a refusé sa demande d'euthanasie, elle s'était suicidée. Ni Alain Coq, atteint d'une maladie incurable évolutive lourdement invalidante, qui, en 2021, a choisi le suicide assisté en Suisse après avoir supplié en vain l'exécutif de lui accorder le droit de mourir «dignement» ; ni même Paulette Guinchard-Kunstler, ancienne députée et secrétaire d'Etat aux personnes âgées, atteinte d'une maladie génétique incurable dégénérative, également partie mourir en Suisse la même année. Mais le critère du «moyen terme» est «discriminant» à un autre égard, pointe la neurologue Valérie Mesnage : «Dans le cas de maladies neurodégénératives incurables, si on attend que le pronostic vital des patients ne soit plus que de quelques mois pour leur donner la possibilité de demander l'aide à mourir, ils ne seront plus en capacité de le faire : leur discernement et /ou leur capacité d'expression seront trop altérés pour pouvoir réitérer leur volonté !, se récrie la clinicienne membre du collectif Accompagnement soignants solidaires.

Le retour de cette exigence de moyen terme conduirait à réduire le bénéfice de la loi essentiellement aux malades atteints de cancer »

«Pronostic très difficile à établir» Pour le député Olivier Falorni, il convenait donc d'adopter une condition plus opérationnelle. «Aucun pays européen ayant légiféré sur l'aide à mourir n'a retenu cette notion de "moyen terme", insiste-t-il. Parler de maladie en "phase avancée ou terminale" permet de se référer à un diagnostic clinique, pas à un pronostic sur la durée de vie, très difficile à établir. C'est un prérequis pour que la loi soit effective et respecte l'égalité entre les malades.» Par soucis d'aboutir, le député Modem réfléchit néanmoins au moyen d'apaiser les députés perturbés par la modification du critère. «En réalité, le terme "maladie incurable" renvoie implicitement au pronostic vital car c'est sa définition même ! soupire le député Modem. Mais si cela peut rassurer, on pourrait voter en séance un amendement associant pronostic vital à maladie grave et incurable. C'est redondant, cela revient un peu à dire que "l'eau ça mouille", mais parfois il n'est pas inutile de rappeler des évidences.»

(1) Etre majeur, résider en France ou être de nationalité française, être atteint d'une maladie incurable avec un pronostic engagé à court ou moyen terme, être capable d'exprimer ses dernières volontés avec discernement, souffrir de douleurs insupportables ou réfractaires au traitement

LIBÉ.

FR

Débat. Très minoritaires, les opposants de gauche veulent faire valoir des arguments «de gauche» contre le projet de loi.

Libération
lundi 27 mai 2024 1089 mots, p. 2,3

ÉVÉNEMENT

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26 mai 2024 - Libération (site web)

Sur le terrain, des députés se mobilisent pour éclairer le sujet

VICTOR BOITEAU

Les parlementaires de tous bords multiplient les réunions publiques dans leurs circonscriptions pour échanger avec leurs électeurs autour du projet de loi sur la fin de vie.

La salle est bondée. Dans le centre-ville de Lisieux, ce jeudi 23 mai, 300 personnes s'installent sur des chaises, d'autres s'adossent aux murs, tous curieux du débat «sur la fin de vie et l'accompagnement des malades» organisé parle député local, Jérémie Patrier-Leitus. Face à l'assistance, l'élu Horizons formule le voeu de faire «éclore un débat digne et serein où l'émotion et la raison ne s'opposent pas, mais se répondent et se complètent». Il parle pour la première fois de sa mère, atteinte d'un cancer du cerveau, qui a refusé toute aide à mourir. Il l'a accompagnée jusqu'à la fin de sa vie, et exprime sa «seule certitude» : la nécessité de «renforcer» les soins palliatifs. Et admet: «La vérité m'oblige à vous dire ce soir que je continue de cheminer intérieurement, que ma conviction n'est pas encore faite, que face à cette question, je reste humble et en proie au doute.»

«CETTE LOI OUVRE UNE BOÎTE DE PANDORE» Le projet de loi prévoyant d'ouvrir au patient un droit à «l'aide à mourir», sous certaines conditions, arrive dans l'hémicycle ce lundi. Quinze jours de débats sont prévus. Le début d'un long parcours législatif prévu pour durer plusieurs mois. Depuis des semaines, députés de tous bords présentent et expliquent le texte, écoutent les interrogations de leurs électeurs en circonscription. «Les gens attendent ce débat, rapporte Agnès Firmin

Le Bodo, rapporteure du texte et ancienne ministre de la Santé. Humainement, intellectuellement, l'exercice est intéressant. Il permet de nourrir la réflexion.» Touchant à l'intime, à l'éthique, parfois aux convictions religieuses, le sujet nécessite du temps. Et des pincettes. Certains députés, y compris dans la majorité, rechignent à aborder la future loi sur le terrain. «C'est un sujet difficile, que certains pensent clivant», remarque Agnès Firmin Le Bodo.

Dans le Calvados, les clivages sont là, criants, teintés de catholicisme. Dans le fond de la salle, alors que le micro circule de mains en mains, un vieux monsieur se lève: «Comment se fait-il qu'on ait si peu développé les soins palliatifs pour qu'on se dise, aujourd'hui, que ça coûte moins cher de donner un coup de seringue ? Je suis scandalisé !» Avant lui, un chef d'entreprise, la cinquantaine, exprime la même réserve : «Le suicide est un acte immoral. Et cette loi ouvre une boîte de Pandore.» L'échange est nourri. Certains soufflent, lèvent les yeux au ciel. D'autres applaudissent. Un docteur, au premier rang, parle du serment d'Hippocrate et se dit «fermement opposé à la loi» : «Le risque de dérive existe.» Un gynécologue dresse le parallèle avec l'avortement. «Nombreux sont les partis à vouloir remettre en question la clause de conscience », dit-il. Une soignante en Ehpad témoigne à son tour: «Je vois des gens qui pleurent parce qu'ils ne veulent plus vivre. Il n'y a plus que leurs yeux qui parlent. Qu'est-ce qu'on fait ? On pleure avec eux.» D'une voix calme, Charline

Pouillet parle, elle, de son père, atteint de la maladie de Huntington. Elle s'interroge sur la notion de «court et moyen terme» du pronostic vital engagé, prévue dans la loi et permettant au patient de demander un suicide assisté. La jeune femme demande: «C'est une notion générique ? Liée à la maladie ? Au patient lui-même ?» Sur l'estrade, Agnès Firmin Le Bodo tente de rassurer. «Cette loi n'est pas faite pour les personnes âgées, mais pour les personnes malades. Notre promesse républicaine, c'est d'accompagner les personnes les plus vulnérables.» Chaque détail du texte est décortiqué : la clause de conscience pour les médecins, le développement prévu des soins palliatifs, les verrous dans l'accès à l'aide à mourir La députée de Seine-Maritime craint-elle des dérives? «Je ne vais pas vous dire que dans cinquante ans la loi ne bougera pas, répond-elle. Tant que je serai députée, je souhaite que la loi reste avec les garde-fous que nous allons voter.» Dans la salle, des gens prennent des notes sur de petits carnets.

Chapelet autour du cou, Monseigneur Habert, évêque de Bayeux invité par le député, craint lui un «risque de rupture anthropologique» : «Quand on injecte une sédation profonde, la première intention est de soulager. Quand on administre une substance létale, l'intention est de donner la mort. Se donner la mort pourrait devenir quelque chose d'ordinaire.» Assis à ses côtés, le docteur Sep Hieng, chef de l'unité mobile de soins palliatifs à Lisieux, donne son point de vue : «Notre regard n'est pas de dire comment doit se passer la fin de vie des gens. Mais de ramener de l'éthique sur des situations singulières.»

«SI JE SUIS UN LÉGUME DEMAIN » «C'est à vous!» La veille, dans une salle municipale de Palaiseau (Essonne), Jérôme Guedj passait lui aussi le micro à son public. Une cinquantaine de personnes - surtout des retraités- assistent à son «atelier législatif», auquel ont été conviées Anne Vivien, ancienne médecin anesthésiste à l'AP-HP, vice-présidente de l'Association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD), et Françoise Ellien, psychologue clinicienne qui dirige une équipe mobile de soins palliatifs dans le département. Au second rang, un vieux monsieur confie ses craintes: «Si je suis un légume demain, il va falloir que mes enfants, mes petits-enfants viennent me voir Je pense à leurs souffrances.» Autour de lui, chacun chuchote avec son voisin, raconte une expérience personnelle. A quelques sièges, une dame, retraitée : «Mais pourquoi ne voulez-vous pas aller au-delà? Je voudrais qu'on m'aide avec une substance létale à mourir. On a le droit, quand on a toute sa conscience, d'être aidé le jour où on le décide.» En Isère, Yannick Neuder a choisi, lui, de discuter avec ses électeurs autour du documentaire Vivants, de Victor Grange, une immersion dans une unité de soins palliatifs d'un petit hôpital des Yvelines. Après chaque projection, dans les villages de sa circonscription, le député Les Républicains répond aux interrogations. «Expliquer, ça suscite des réactions, relate l'élu, cardiologue à Grenoble. Qui a le droit à l'aide à mourir, qui fait le geste Il y a beaucoup de questions sur le tiers. Faut-il l'autoriser ou pas ?» Tous, députés de la majorité comme de l'opposition, de droite ou de gauche, sont confrontés aux mêmes interpellations. Certains voient dans l'exercice une illustration de leur rôle de «courroie de transmission», dixit Yannick Neuder, un travail de pédagogie. D'autres continuent de cogiter, d'agréger les points de vue. Et assurent qu'ils le feront jusqu'au dernier moment, quand il faudra appuyer sur le bouton du vote.

Le Figaro, no. 24807
Le Figaro, lundi 27 mai 2024 1347 mots, p. 2

Société

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26 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Fin de vie : à l'Assemblée, une bataille à risque

Alors que plusieurs « verrous » du projet de loi ont sauté en commission, le gouvernement veut reprendre son texte en main.

Leclair, Agnès, Bordas, Wally

Nouveau modèle Français de la fin de vie ou saut vertigineux dans l'inconnu ? Un climat d'incertitude plane sur les contours de la loi sur l'aide à mourir, deuxième grande réforme sociétale d'Emmanuel Macron après la PMA pour toutes.

Après deux ans de promesses et de mystères entretenus par le chef de l'État, c'est au tour des députés de «regarder la mort en face». À partir de lundi et pour deux semaines, ils vont se pencher sur le périlleux sujet de la fin de vie. Si ce texte fait partie de ceux qu'il convient d'écrire «d'une main tremblante», il s'apparente avant tout à un véritable casse-tête tant les limites d'accès à un droit à mourir semblent difficiles à définir. Où tracer les lignes rouges ? Comment les garantir ? La ministre de la Santé, Catherine Vautrin, préfère invoquer le nécessaire «équilibre» du texte et promet de le rétablir.

Mais la bataille législative sera probablement plus âpre que prévu. Dès les travaux en commission spéciale, menés au pas de charge, les premiers désaccords ont laissé entrevoir les possibles surenchères dans l'Hémicycle. Et la réécriture du texte, en quelques jours, a donné l'impression que le gouvernement avait perdu le contrôle.

Progrès ou rupture anthropologique majeure ? L'avenir du texte est d'autant plus difficile à prédire que les lignes de partage entre élus défient les logiques de groupes politiques. La majorité présidentielle est « très largement rassemblée derrière l'équilibre proposé par le gouvernement» , a voulu rassurer Gabriel Attal dans La Tribune Dimanche.

Au coeur de débats, le critère de «pronostic vital engagé à moyen terme» a disparu, laissant la place à un accès élargi à l'aide à mourir aux malades «en phase terminale ou avancée». Des personnes souffrant de maladies chroniques comme le diabète ou atteintes de cancers avancés avec un reste à vivre de plusieurs années pourraient devenir éligibles à la mort programmée. L'oncologue Jérôme Barrière, membre du Conseil scientifique de la Société française du cancer, alerte : «Des patients atteints d'un cancer, qui étaient autrefois considérés comme condamnés, sont encore en vie à plus de cinqans de suivi grâce à l'immunothérapie. En cas d'arrêt des traitements, les médecins peuvent se prononcer. Mais comment faire en cours de traitement? Il y a un risque que des personnes fragiles, avec des douleurs mal calmées, demandent à mourir en débat de prise en charge.»À l'inverse, France Assos Santé, qui représente les personnes malades, a salué une amélioration du texte : «Si ce critère est rétabli, il y a de grandes chances pour qu'il devienne la variable d'ajustement pour recevoir ou recaler une demande (...) au détriment des droits des personnes malades.»

Un équilibre rompu

Autre incertitude, le suicide assisté sera-t-il bien la principale modalité de l'aide à mourir ? L'euthanasie restera-t-elle une «exception»pour les personnes qui ne seraient «pas en mesure physiquement»d'y procéder ? En l'état actuel, le texte comporte une contradiction. En commission, un basculement s'est profilé avec l'adoption d'un amendement laissant au malade le choix entre ces deux procédures.

La même confusion entoure la notion de «volonté libre et éclairée» du patient. Ce critère, imaginé pour écarter de l'aide à mourir les personnes souffrant de troubles psychiatriques ou d'Alzheimer, figure toujours dans le texte. Mais un amendement a ouvert la possibilité de demander l'aide à mourir dans ses directives anticipées, dernières volontés médicales rédigées en cas de perte de conscience. Création d'un « délit d'entrave » à l'aide à mourir, délai de réflexion du patient possiblement écourté, absence de véritable procédure collégiale pour donner une autorisation d'aide à mourir... En quelques jours, les sujets de discordes sur le texte se sont multipliés, donnant une impression de désordre et confortant les soignants hostiles dans l'idée que la France se dirigerait vers «la loi la plus permissive au monde».

Chez les parlementaires, ces modifications sont déjà au coeur de toutes les discussions. «On va donner un signal aux personnes âgées, les pousser vers la sortie. Cette loi est dangereuse car son champ d'application va continuer de s'ouvrir un peu plus dans les années à venir», prévient la députée LR Émilie Bonnivard. Même au sein de la majorité présidentielle, on s'inquiète d'un texte qui va désormais «beaucoup trop loin», dixit un poids lourd macroniste. Mardi dernier, lors de la réunion hebdomadaire du groupe Renaissance, plusieurs cadres s'en sont émus. Stéphanie Rist, rapporteur générale de la commission des affaires sociales, a notamment été très offensive, regrettant un texte «devenu très déséquilibré» par rapport à la copie du gouvernement.

«En commission, nos députés ont fait n'importe quoi. Ils se sont fait LFIser! Ce texte-là, je ne le vote pas et je ne suis pas la seule. Beaucoup d'entre nous trouvons que cela va beaucoup trop loin. Même le gouvernement est mal à l'aise», peste une députée influente de la majorité. Le député Renaissance Benjamin Haddad, lui, tente d'expliquer les nombreux changements opérés : «La première mouture du gouvernement était très prudente, mais les députés présents en commission étaient très libéraux sur ces questions.» Sa collègue Caroline Janvier, y va plus franchement : «Il y a eu un glissement important du texte. Ce que craignaient les gens qui, comme moi, sont défavorables au texte, s'est passé beaucoup plus vite que prévu...»Avant d'ajouter : «La radicalité systématique de certains groupes, sur un sujet aussi sensible que celui-ci, les a conduits une fois de plus à se tirer une balle dans le pied.»

Une rédaction « confuse »

Beaucoup se rassurent, estimant que, si les députés les plus allants sur le sujet étaient présents en commission spéciale, l'ensemble des parlementaires seront probablement bien plus prudents et ne valideront pas le texte tel qu'il arrive en séance publique. «Mon sentiment, c'est qu'il y aura un rééquilibrage», veut croire Maud Bregeon (Renaissance). Quelles que soient leurs convictions sur le sujet, tous prévoient en tout cas des débats respectueux et apaisés. « Je n'aime pas l'idée que la mort devienne une politique publique, mais j'ai envie de rester très humble car je n'ai jamais été confronté à ce choix», justifie Benjamin Haddad. «C'est compliqué de légiférer sur un permis de mourir, de se sentir vraiment légitime à voter sur cette loi qui touche à ce point à l'intime de chaque français», abonde Maud Bregeon.

L'élargissement du texte, en commission, permettra-t-il au gouvernement de rassembler autour de son texte initial, plus « équilibré » par contraste ? « Le texte initial portait déjà en lui les germes de ce qui s'est passé en commission spéciale. En quelques jours, les limites ont sauté. Cela conforte l'idée que ce que l'on nous présente comme des conditions strictes ne sont que des conditions provisoires» , estime Claire Fourcade, présidente de la Sfap (société française d'accompagnement et de soins palliatifs). Dans son sillage, les sociétés savantes et organisations professionnelles de soignants sont de plus en plus nombreuses à se mobiliser contre le texte.

Des poids lourds comme la Société française de pédiatrie, le Conseil national professionnel des aides-soignants, l'Union Française pour une médecine libre (médecins généralistes) ont rejoint le rang des contestataires. Dans une tribune au Figaro, ils adressent une supplique aux députés : «Sauvez les valeurs du soin!» «Les soignants qui ne voulaient pas y croire sont en train de comprendre qu'il se passe quelque chose de grave. Il ne s'agit pas de quelques soi-disant « extrémistes » des soins palliatifs. Les soignants sont en état de stress prétraumatique et le gouvernement reste sourd à nos alertes» , dit Claire Fourcade .Sur le site Atlantico, le psychiatre Raphaël Gourevitch met également en garde : « Demander l'invraisemblable pour obtenir l'inacceptable, c'est une tactique vieille comme le monde.»Du côté de l'Association pour le droit de mourir dans la dignité, on salue l'arrivée à l'Assemblée nationale d'un texte sur l'aide à mourir. Mais les critiques fusent également sur sa rédaction «confuse», selon son président Jonathan Denis, et ses «multiples contradictions». Il regrette enfin que le gouvernement «n'assume pas assez clairement cette évolution». A. L. ET W B

Le Monde
France, lundi 27 mai 2024 2133 mots, p. 10
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25 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Portrait

Raphaël Glucksmann, le pari socialiste

Le fondateur de Place publique, candidat du PS, veut imprimer sa marque à gauche après les européennes

Sandrine Cassini

En ce 26 avril, la journée a mal commencé pour Raphaël Glucksmann. Le matin même, sur BFM-TV, la tête de liste aux élections européennes pour Place publique et le Parti socialiste (PS) a soutenu la direction de Sciences Po, considérant qu’elle avait « le droit de décider d’évacuer »le campus bloqué par les étudiants propalestiniens.

Dans le van qui le conduit au Printemps de Bourges, l’ancien élève de la rue Saint-Guillaume découvre l’ampleur de la bourde : absorbé par la campagne, il n’avait pas vu que les forces de l’ordre étaient passées à l’action. Les images de CRS casqués et armés, sortant des jeunes gens de l’école, tournent en boucle sur les chaînes d’info. En quelques heures, sa sortie prend l’allure d’une faute politique : le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, le contredit, affirmant sur le réseau social X que l’on « n’envoie pas les CRS pour déloger des étudiants pacifiques ». La France insoumise (LFI) savoure. « Difficile à suivre » , ricane le député de l’Essonne Antoine Léaument. L’essayiste rétropédale le 7 mai sur Europe 1.

« La campagne est plus violente qu’en 2019, mais, paradoxalement, je la vis beaucoup mieux », analyse l’intéressé. Conscient que cette année-là, c’est aussi l’oral qui avait péché, Raphaël Glucksmann a fait appel à un ami d’enfance, devenu metteur en scène de théâtre, pour l’épauler.

Le candidat s’est attiré un soutien de poids, l’ancien premier ministre Lionel Jospin, qui avait voté pour lui en 2019. Mercredi 22 mai, les deux hommes ont arpenté les rues du 18e arrondissement, distribuant des tracts aux badauds, devant une horde de caméras. L’homme de la « gauche plurielle » a loué son « cap clair » sur l’Europe, et s’est félicité qu’il « ouvre un espoir »pour « une gauche démocratique », qui a besoin « de se renouveler » face « aux extrêmes ».

Procès en bourgeoisie

La route est encore longue pour Raphaël Glucksmann, qui rêve de faire « partie du front » contre Marine Le Pen. Pour l’heure, il siphonne surtout les voix macronistes et écologistes. A Paris, il est devenu la nouvelle coqueluche de l’intelligentsia de gauche. Non sans arrière-pensée électoraliste, la gauche radicale l’accuse d’être le paravent de François Hollande. L’ancien président de la République lui a d’ailleurs apporté son soutien. «Le doute, c’est qu’il soit l’incarnation d’une social-démocratie qui réinstalle le social-libéralisme », craint la députée communiste Elsa Faucillon (Hauts-de-Seine). « J’ai un bilan. Allez demander aux multinationales, allez demander à Zara si je suis néolibéral », rétorque le social-démocrate.

« Déconnecté », « hors-sol », « sans ancrage »: c’est probablement le député LFI de la Somme, François Ruffin, qui a eu les mots les plus durs. « Il a conscience qu’il n’a pas passé les cinq dernières années de sa vie dans les foire-à-tout, mais il écoute avec bienveillance », le défend le député socialiste de l’Eure Philippe Brun. Au début de la campagne, l’élu lui a évité une bévue, l’avertissant que son tract sur « l’Europe puissance », une expression brandie dans les amphis de Sciences Po, mais obscure pour le citoyen lambda, risquait le flop. « On va te dire qu’il y a une faute, que c’est l’Europe puissante », lui fait remarquer Philippe Brun, qui s’est fait élire dans une circonscription encerclée par le Rassemblement national (RN). Raphaël Glucksmann a corrigé. Mais il se mord encore les doigts d’avoir dit, dans M Le magazine du Monde, en 2014, ne pas « vibrer de manifester pour les retraites ».Il promet être allé à « toutes les manifs » contre la réforme de 2023. Un soutien passé inaperçu.

L’histoire aurait pu être tout autre avec Emmanuel Macron, alors qu’il menace de dépasser sa candidate, Valérie Hayer. En 2017, les équipes du futur président de la République lui proposent d’alimenter le discours d’entre-deux-tours sur cette France qui n’est pas celle du RN. Il perçoit chez Emmanuel Macron un « Narcisse vide » et refuse la collaboration. A la place, il préfère soutenir le candidat PS, Benoît Hamon, et contribue à son discours de Bercy en lui adressant, depuis la maternité, une note sur les droits humains. Sa nouvelle compagne, la journaliste Léa Salamé, est en train de donner naissance à son second fils.

Déjouer les procès en bourgeoisie, un stigmate à gauche désormais, semble être son principal souci. L’essayiste se montre intarissable sur ce 10e arrondissement qui l’a vu grandir, un quartier qu’il décrit comme « très pluriel, très sympa », entre les juifs de la rue Richer, les Maghrébins de Barbès et les Turcs de la rue du Faubourg-Saint-Denis. Pendant l’année, il fréquente l’école publique. L’hiver, ses parents, le philosophe André Glucksmann (1937-2015), dit « Glucks », et Françoise (« Fanfan »), l’envoient skier en colonie de vacances. L’été, direction le cap Corse, où sa mère possède une maison de village.

« J’ai eu énormément de chance à la loterie de la vie, mais je n’ai pas grandi avec Rockefeller dans le 6e arrondissement », promet-il. Dans l’appartement familial de la rue du Faubourg-Poissonnière, ce n’est pas l’élite parisienne fortunée qui défile, mais les amis intellos du paternel (Bernard-Henri Lévy, Pascal Bruckner, Romain Goupil…), « des féministes algériennes », « des opposants d’Amérique latine », « des dissidents d’Europe de l’Est ». « La chance absolue, c’est l’ouverture sur le monde », se remémore le fils.

« Glucks » et « Fanfan » sont des anciens maoïstes. Ils ont rompu avec le marxisme en lisant L’Archipel du goulag d’Alexandre Soljenitsyne, paru en 1973. « Les enfants assistent aux discussions où l’on remet en cause les certitudes. Raphaël nous a reproché d’avoir déconstruit toutes les utopies », se souvient le cinéaste Romain Goupil. De ce milieu très politisé, Raphaël Glucksmann hérite du goût pour les combats humanistes et l’antitotalitarisme de son père. Sa bataille à lui, ce sera d’abord le génocide contre les Tutsi au Rwanda.

« Il faisait partie des premiers copains qui avaient compris ce qu’on avait vécu », témoigne son amie Annick Kayitesi-Jozan, rescapée du massacre. Avec l’aide du réalisateur Michel Hazanavicius et des amis, il en tire un téléfilm, Tuez-les tous !, diffusé sur France 3 en 2004, qui met en cause le rôle de la France sous François Mitterrand. De cette époque, il retiendra une « méfiance vis-à-vis de la gauche institutionnelle ». L’antimarxisme conduit les « nouveaux philosophes » à regarder vers l’Ouest.

Un billet pour la Géorgie

Au début des années 2000, l’essayiste suit son père, Goupil, Bruckner et BHL au Cercle de l’Oratoire, un club de néoconservateurs à la française, inquiets de la montée de l’antiaméricanisme post-11-Septembre. Les Glucksmann ne sont pas d’accord sur tout. Goupil se souvient d’ « engueulades terrifiantes » sur la guerre en Irak, à laquelle le fils était opposé. En 2007, il se rapproche d’Alternative libérale, qui veut supprimer la Sécurité sociale, la carte scolaire et réduire les impôts. Et participe la même année au meeting de Nicolas Sarkozy. Simplement pour les besoins d’un livre, dit-il. Il affirme ne pas avoir voté pour lui.

En 2008, le jeune homme prend un billet pour la Géorgie, alors que les chars russes arrivent de Moscou. Pendant quatre ans, il conseille le président atlantiste Mikheïl Saakachvili, qui veut sortir son pays de la domination de Vladimir Poutine. Ce compagnonnage vaut à l’essayiste d’être accusé d’avoir «travaillé pour le compte d’intérêts étrangers »(par Jordan Bardella), d’œuvrer pour la « CIA »(par la gauche radicale), et ce, au service du néolibéralisme. Lorsqu’il était au pouvoir, Mikheïl Saakachvili avait libéralisé l’économie tambour battant, baissant les impôts, supprimant le salaire minimum, avec des méthodes parfois brutales. Neuf ans plus tard, l’ancien conseiller « revendique chaque minute de ce passé ». «Les anti-impérialistes ne voient pas que, pour un Géorgien, l’impérialisme ce n’est pas à Washington mais à Moscou », justifie-t-il, soulignant les « problèmes » de la gauche radicale avec « la démocratie libérale ». Quand les pro-Russes reprennent le pouvoir, en 2013, il rentre à Paris, où il vit de ses livres, de chroniques, et passe un an au Magazine littéraire, devenu LeNouveau Magazine littéraire,financé par Claude Perdriel, fervent soutien d’Emmanuel Macron, où il est traité de « wauquiéro-mélenchoniste ».

Il faut dire que, entre-temps, il a entamé une mue vers la gauche. La crise des subprimes de 2008 l’a fait réfléchir. En 2018, il confesse sa conversion idéologique dans un livre, Les Enfants du vide(Allary Editions). « Je fais le chemin inverse à celui de mes parents », martèle-t-il. La question politique le taraude. Lors d’une conférence à Metz la même année, une dame âgée l’apostrophe : « Vous parlez très bien, mais vous n’y croyez pas, sinon vous feriez de la politique. » C’est l’électrochoc. Avec son père, il a vu l’impuissance de l’intellectuel engagé. Il comprend qu’il n’a pas envie d’être « un Finkielkraut de gauche ».

Six ans après le grand plongeon, c’est un nouveau duel qui l’attend, celui qu’il est en train d’installer avec Jean-Luc Mélenchon. Loin de l’unité affichée en 2022 par la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), l’élection européenne doit « trancher la ligne »entre « un internationalisme hors-sol » et la « défense des Européens », répète-t-il sur tous les tons, préfigurant du débat qui ne manquera pas d’animer l’ensemble de la gauche à l’issue du scrutin.

Le 10 juin, il ne disparaîtra pas des radars pour retrouver la vie monacale du Parlement européen, mais restera « investi dans le débat public », désireux de faire respecter de nouveaux équilibres à gauche. Comment ? « Je n’ai pas la réponse », balaie-t-il. En la matière, il a retenu la leçon de stratégie politique professée en personne par Jean-Luc Mélenchon. En 2018, ce dernier a refusé de participer aux discussions qu’il avait entamées avec Génération.s, le PS et les Verts, alors qu’il essayait de monter Place publique. « Vas-y, mais cela ne servira à rien », lui prédisait Mélenchon, alors que l’essayiste rêvait d’une alliance entre la société civile et les partis. Pour le leader de LFI, il faut d’abord établir un rapport de force, dominer et discuter ensuite.

Montesquieu et Machiavel

Férus d’histoire et passionnés par le monde des idées, ces deux-là ont failli bien s’entendre. Le 25 juin 2020, ils se retrouvent dans le train Clermont-Paris. Ils rentrent de Gerzat (Puy-de-Dôme), où ils sont allés soutenir l’entreprise en péril Luxfer. Assis l’un en face de l’autre, autour de bouteilles de Perrier, ils évoquent Montesquieu, Machiavel ou Montaigne, la Révolution française, l’Europe, les libertés publiques. Ils partagent la même analyse : la géopolitique doit commander au politique, qui doit commander au reste .Glucksmann apprécie ce moment « extrêmement cordial, parfois drôle ». En presque six heures d’un trajet chaotique, ils comprennent que c’est leur seul point de convergence. Sur le reste, leurs visions du monde sont opposées.

L’échange se poursuit quelques semaines par téléphone. Lorsque, à l’Assemblée nationale, Jean-Luc Mélenchon s’oppose à la mutualisation des dettes européennes pour affronter la pandémie de Covid-19, Glucksmann se cabre. Ils s’écharpent alors sur Jean Bodin, dont l’œuvre de référence Les Six Livres de la République, publié en 1576, place au cœur de la théorie politique le concept de souveraineté. « Lui, réduisait ça à la souveraineté nationale, moi je disais, il est possible d’avoir une souveraineté européenne », se souvient l’essayiste. Les deux hommes ne se parleront plus.

Dans les couloirs de l’Assemblée nationale, il se murmure maintenant que c’est la carrière de Léa Salamé, qui officie sur France Inter et France 2, qui constitue un frein à la sienne. A leur époque, Anne Sinclair, épouse de Dominique Strauss-Kahn, ou Béatrice Schönberg, mariée à l’ancien ministre de l’économie et des finances Jean-Louis Borloo, avaient dû se mettre en retrait. Se retient-il d’avancer pour ne pas la gêner ? Raphaël Glucksmann et Léa Salamé éludent. « On cloisonne depuis le début. C’est notre règle », précise la journaliste, qui tient à « protéger les antennes » pour lesquelles elle travaille. Le couple maintient « une barrière étanche » entre vie privée et vie professionnelle. Une seule photo existe, prise au Festival de Cannes, en 2017, quand Raphaël Glucksmann est allé voir un film de Michel Hazanavicius.

Avant de songer à la suite, l’eurodéputé s’efforce de garder la tête froide, se gardant de tout pronostic sur le résultat final. Il a simplement parié avec ses fils qu’à partir d’un certain score il arrêtait de fumer. Ces derniers jours, il disait s’en rapprocher dangereusement.

Le Figaro, no. 24807
Le Figaro, lundi 27 mai 2024 1789 mots, p. 4

Société

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25 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Ces députés dont les drames familiaux influencent le vote sur l'aide à mourir

Ils ont vécu des tragédies personnelles qui les poussent à plaider pour ou contre une évolution de la législation sur la fin de vie.

Bordas, Wally, Leclair, Agnès

Leurs histoires sont celles de centaines de milliers de Français. Intimes, bouleversantes, dramatiques. Elles constituent de très douloureux souvenirs greffés dans leur chair et les ont marqués au plus profond d'eux-mêmes. Désormais, il faut légiférer. À l'occasion de l'examen du projet de loi sur la fin de vie, qui débute ce lundi à l'Assemblée, ces députés vont devoir se positionner sur le texte, qui vise à instaurer une «aide à mourir» pour certaines personnes atteintes d'une pathologie «incurable» en phase avancée ou terminale. Des situations qu'ils ont tous vécues personnellement, loin des logiques politiciennes. Et qu'ils ont décidé de raconter publiquement pour plaider pour ou contre ce projet de loi.

L'écologiste Sandrine Rousseau en fait partie. Depuis plusieurs années maintenant, l'élue milite pour l'élargissement de l'aide à mourir. Elle le fait en racontant son histoire et celle de sa mère. Une femme atteinte d'un cancer pendant dix-huit ans et maintenue en vie grâce aux nombreux soins qu'elle a suivis. Avant que la maladie ne se généralise et que son état ne se détériore. «Ma mère ne voulait pas mourir de ce cancer, c'était le combat de sa vie et elle voulait le gagner. Elle s'était donc fixé comme limite le moment où elle ne pourrait plus respirer seule, car elle ne pouvait pas supporter la dégradation physique. Elle voulait choisir le jour de sa mort, ne pas mourir à l'hôpital», raconte Sandrine Rousseau.

Un jour, l'écologiste prend le train pour aller voir ses parents. Son père vient la chercher à la gare et, lorsqu'ils rentrent à la maison, ils retrouvent la mère de Sandrine Rousseau inconsciente, après avoir avalé des médicaments. À côté d'elle, un «petit mot de rien du tout sur un bout de feuille déchiré» expliquant son geste. Mais elle est encore en vie. Et souffre. «On a vécu son agonie, qui a duré près de dix heures, avec des manifestations très fortes de douleur. C'était extrêmement dur, car nous ne pouvions rien faire, nous voulions respecter sa volonté», se remémore la députée. «J'étais seule avec mon père face à ça. Mon frère n'était pas là. Ce départ clandestin nous a tous privés de mots d'amour. C'est quelque chose de très violent, qui aujourd'hui encore me bouleverse», poursuit-elle.

Au cours de ces longues heures d'attente auprès de sa mère, Sandrine Rousseau se fait une promesse : elle fera tout pour que cette situation n'arrive pas à d'autres. Pour que la loi évolue. Depuis, elle témoigne dès qu'elle le peut de son expérience personnelle, même si chaque mot ravive une mémoire traumatisée. «Ces départs en catimini sont très violents. S'il y avait eu l'aide active à mourir, ma mère nous aurait prévenus, nous aurions respecté son choix, et elle aurait eu une fin de vie très différente. Nous aurions pu lui dire au revoir et elle ne se serait pas échappée par la porte de secours», légitime-t-elle, sincèrement convaincue du bien-fondé de cette loi.

«On ne peut plus laisser faire ça.» En 2013, lors d'une séance de questions à l'Assemblée nationale, Olivier Falorni avait repris les mots de Sandrine Rousseau sur «l'interminable agonie de sa maman» tant ils faisaient écho à sa propre histoire. Sa mère, elle aussi, a lutté pendant des années contre un cancer - avec une phase de rémission, puis une récidive - avant de mourir à 60 ans. Vibrant d'émotion, il a décidé de briser «l'omerta de cette douleur intime» devant la représentation nationale. «Ce drame de l'impuissance, je l'ai vécu moi aussi. Nos deux mères s'étaient liées dans le combat face à la maladie. Elles avaient affronté cette épreuve main dans la main, avec une force de vie incroyable. Condamnées sans espoir de rémission, elles n'aspiraient plus qu'à une seule chose: mourir dans la dignité comme elles avaient vécu leur vie», a confié l'élu. Avant d'insister : «On ne peut plus accepter la violence inouïe d'agonies interminables que même les soins palliatifs et le dévouement de soignants ne peuvent plus apaiser.»

Dix ans plus tard, après avoir porté une proposition de loi sur le sujet, le député MoDem est devenu rapporteur principal du projet de loi sur la fin de vie. Si sa volonté d'ouvrir un droit au suicide assisté et à l'euthanasie reste intacte, il ne souhaite cependant plus faire appel à ses souvenirs personnels pour défendre ce texte. «J'ai évoqué l'histoire de ma mère à un moment où j'avais l'impression que l'on s'enfonçait dans un débat très théorique, en oubliant la dimension humaine qui est au coeur de ce sujet,analyse-t-il. Aujourd'hui, je ne le referais pas, car cela laisse entendre que mes positions sur la fin de vie sont liées à cette histoire. Or cela n'a jamais été le moteur de mon engagement, même si cela n'a fait que me conforter dans l'idée qu'il fallait faire évoluer la loi.»

Des histoires comme la sienne ou celle de Sandrine Rousseau, il en a aussi entendu beaucoup quand il était adjoint au maire de La Rochelle. «Heureux sont ceux qui n'ont pas eu la tristesse de connaître des fins de vie douloureuses dans leur entourage. Mais, malheureusement, c'est le cas de millions de Français», dit-il. Membre de longue date de l'Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), cet ancien du PS a avant tout été influencé par une grande figure du radicalisme, l'ancien ministre Henri Caillavet, franc-maçon et partisan du droit de «ne pas souffrir»et de «ne pas subir». «Peut-on disposer de sa mort? C'est une question qui soulève la question de la liberté et de l'égalité, des valeurs républicaines,dit-il. L'expression de son propre vécu ne peut être qu'une illustration dans ce débat sur la fin de vie. Cela n'en fait pas une vérité générale. Et notre rôle, c'est de légiférer pour l'intérêt général.»

Ceux qui sont opposés à une avancée de la législation sur le sujet ont aussi parfois un vécu qui les y pousse. Philippe Juvin en est l'illustration. Quand il parle, c'est d'expérience. Au-delà des convictions, au-delà des histoires personnelles, le député LR apporte au débat sur la fin de vie son vécu de soignant. Celui d'un médecin qui a souvent «regardé la mort en face», en tant que professeur de médecine, spécialisé en réanimation, puis chef de service des urgences de l'hôpital européen Georges-Pompidou à Paris.

Orateur LR sur ce texte, ses connaissances précises lui ont servi à s'opposer pied à pied à l'aide à mourir en commission spéciale. Mais il n'a pas hésité à illustrer sa défense de la loi actuelle sur la fin de vie en invoquant une histoire intime, le décès de son père. Ce dernier, atteint d'une maladie neuro-dégénérative, a vécu ses derniers instants dans un service de soins palliatifs, à la maison Jeanne-Garnier, à Paris.

«Il souffrait de telle manière qu'il a été décidé, de manière collégiale, de l'endormir», raconte-t-il. Une sédation profonde et continue jusqu'au décès, pratique mise en avant depuis la loi Claeys-Leonetti, lui a permis de «partir doucement». «Comme les médecins n'arrivaient pas à lui poser la perfusion, c'est moi qui l'ai fait. Des députés estiment que c'est une manière de donner la mort de façon hypocrite. D'autres connaissent mal cette possibilité. Ils n'ont rien compris à la loi actuelle sur la fin de vie. Je n'ai pas le sentiment d'avoir tué mon père, mais de l'avoir soulagé, de l'avoir aidé. La différence, fondamentale, c'est l'intention», souligne-t-il.

En colère contre les «confusions» de ce débat, il a ainsi tenté d'incarner cette possibilité d'un droit de «dormir avant de mourir pour ne pas souffrir». «Cette sédation ne dure pas plus de 72heures, comme le clament à tort les militants de l'aide à mourir pour la discréditer. La plupart des gens ne savent pas ce qui est mis en place aujourd'hui et beaucoup n'ont jamais accompagné un mourant. Une loi sur l'aide à mourir, c'est une demande de gens bien portants, aisés, qui ont peur de la déchéance. Certains ont eu une expérience personnelle qui s'est mal passée faute de soins palliatifs et veulent faire de l'euthanasie une règle générale», estime-t-il. Avant d'ajouter : «In fine, cette loi risque de s'appliquer avant tout aux personnes démunies qui n'auront pas de quoi s'offrir une prise en charge à la hauteur, comme c'est le cas à l'étranger. On est à mille lieues de la fraternité».

Comme lui, le député communiste André Chassaigne est opposé à cette évolution. Pourtant, son vécu récent aurait pu le pousser à plaider l'inverse. L'histoire commence il y a trente ans, lorsque son père, atteint d'un cancer du pancréas, s'éteint dans «une forme de sérénité» dans une unité de soins palliatifs, à Clermont-Ferrand. André Chassaigne en ressort avec la conviction très forte que ce type de soins doit pouvoir être accessible sur tout le territoire. Mais que la loi sur la fin de vie ne doit pas évoluer. Jusqu'en janvier dernier, où son frère, atteint de la même maladie, met fin à ses jours, après plusieurs années de chimiothérapie. Un «choc terrible» qui «bouscule».

Ce qui le fait réfléchir. Doit-il reconsidérer son choix ? «Mon frère m'avait dit qu'il voulait en finir, je lui avais dit que je n'étais pas d'accord, que ce n'était pas la solution. Malgré sa mort, je ne vais pas modifier ma position, même si c'est extrêmement douloureux», explicite-t-il. Un choix que le communiste s'apprête à argumenter auprès de sa famille. «Ils ne vont pas comprendre, j'espère qu'ils ne vont pas prendre cela comme une forme de trahison. Je ne le fais pas de gaieté de coeur. Je compte leur faire une lettre pour leur expliquer pourquoi je ne peux pas voter cette loi.»

Selon lui, ce texte serait un «basculement» qui autoriserait «à donner la mort». «Cela ouvre la porte à des avancées successives qui pourraient, à terme, pousser des personnes qui culpabilisent de vieillir ou de coûter cher à leurs enfants à vouloir en finir», argue-t-il. Alors, malgré cette cicatrice encore à vif et sa peine, il ne transigera pas et votera contre le texte du gouvernement. «C'est peut-être la première fois qu'un vote que je vais faire me déchire. Car je sais qu'il trahira ce que mon frère aurait souhaité.» W B ET A. L.

l'Humanité
lundi 27 mai 2024 687 mots, p. 5

La droite prête à freiner la loi sur l'« aide à mourir »

Gaël De Santis

Le texte sur le droit au suicide assisté et à l'euthanasie sera examiné dès lundi dans l'Hémicycle. Des amendements mettent à mal l'équilibre initial et rencontrent l'opposition de la droite et d'une partie du corps médical.

Les députés vont marcher sur des oeufs. Dans l'Hémicycle commence cette semaine l'examen du projet de loi sur la fin de vie, qui devrait durer deux semaines. Le sujet est sensible, tant il aborde des questions éthiques, mais aussi pratiques pour ceux en proie aux affres de la maladie et leurs familles. Pour la première fois, ce texte ouvre la voie à une « aide à mourir ». « Un basculement qui a une dimension anthropologique vertigineuse », a souligné en commission le communiste Pierre Dharréville (lire l'entretien croisé page 2). Jusqu'ici, la loi Claeys-Leonetti, qui fait consensus parmi les soignants, ne prévoyait que des directives anticipées afin d'éviter l'acharnement thérapeutique et ouvrait la voie à une sédation profonde pour mettre fin aux souffrances. La nouvelle proposition de loi autorise, aux seules personnes de plus de 18 ans, une « aide à mourir » sous forme de suicide assisté et dans certains cas d'euthanasie.

La discussion risque d'être animée. Emmanuel Macron avait énoncé le 10 mars des arbitrages sur les « conditions strictes » où l'aide à mourir serait autorisée, lorsque le « pronostic vital est engagé à court ou moyen terme ». En commission, cette rédaction a été retoquée au profit d'une autre : la personne doit « être atteinte d'une affection grave et incurable en phase avancée ou terminale ». Pour justifier leur amendement, les députés socialistes Marie-Noëlle Battistel, Stéphane Delautrette et Christine Pirès-Beaune défendent qu' « il est difficile, voire impossible d'établir le délai d'engagement d'un pronostic vital » et que « le patient peut souhaiter, dès lors qu'il se trouve frappé d'une affection grave et incurable, ne pas connaître les affres de la maladie, même si son pronostic vital n'est pas directement engagé ». Le gouvernement s'est opposé à cette évolution. Certains soignants craignent que cela s'applique à des personnes atteintes de maladie mais ayant encore quelques années à vivre.

L'équilibre initial du texte est mis à mal. Cela pourrait avoir des conséquences sur la capacité à trouver une majorité lors de la navette parlementaire, qui durera jusqu'à l'an prochain. Ce qui a été fait en commission pourrait être défait à l'Assemblée, et très certainement au Sénat où la droite est majoritaire.

Le député « Les Républicains » Philippe Juvin a d'ores et déjà donné le ton sur ce qui va être le cheval de bataille de la droite : « En moins d'une semaine de discussions parlementaires, la plupart des garde-fous ont sauté. » D'autres amendements adoptés en commission feront débat dans les hémicycles de la Chambre basse puis de la Chambre haute. La version initiale du projet de loi prévoit que le patient prenne lui-même la substance létale, ce qui correspond à un suicide assisté. Et ce n'est que s'il n'est pas en possibilité de le faire qu'un tiers peut la lui administrer, ce qui correspond à une euthanasie. Une modification du texte, portée par la députée Renaissance Cécile Rilhac, contre l'avis du gouvernement, permet aux malades de déléguer ce geste. Une disposition vivement critiquée par les Églises protestante et catholique. « L'euthanasie devient donc un choix et non une exception », voire « un soin », craignent de plus la Société française d'accompagnement et de soins palliatifs ainsi que 20 autres organisations de soignants par voie de communiqué.

Un autre amendement voté, porté par Frédérique Meunier, députée LR, permet à un patient de demander une euthanasie dans le cadre de ses directives anticipées, au cas où il perd « conscience de manière irréversible ». Le document initial, mais aussi d'autres parties du texte issu de la commission prévoient que la personne doit avoir la capacité de « manifester sa volonté de façon libre et éclairée » au tout dernier moment. De quoi annoncer un débat tendu, en pleine campagne des européennes, entre une droite qui ne veut pas faire évoluer le projet gouvernemental et une partie de la gauche qui souhaite qu'il aille plus loin. Sur un tel sujet, les groupes parlementaires s'entendent d'ailleurs pour laisser liberté de vote à leurs députés.

Le Monde
France, lundi 27 mai 2024 867 mots, p. 12
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25 mai 2024 - La Matinale du Monde

A Hénin, un Bardella revanchard et des féministes en terre hostile

Plusieurs personnalités de gauche ont tenté un contre-rassemblement au meeting de l’extrême droite, vendredi, dans le Pas-de-Calais

Clément Guillou

Hénin-Beaumont(Pas-de-Calais) - envoyé spécial - Jordan Bardella est venu à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), et ce n’était pas, comme il l’avait promis au maire lepéniste de la commune il y a deux ans, pour « rouler en char Leclerc sur sa mairie de merde ». Les choses ne vont pas mieux entre Steeve Briois, proche de Marine Le Pen et édile de la vitrine municipale de l’extrême droite, et le président du Rassemblement national (RN), tête de liste de son parti aux élections européennes du 9 juin.

Mais la campagne de Jordan Bardella ne pouvait pas faire l’impasse sur ce qu’il appelle « l’un des bastions de la résistance française ». Il a eu des mots pleins de miel pour le maire, qui, de son côté, l’a accueilli ainsi : « Nous allons arriver au pouvoir, et ce sera sur une ligne sociale et populaire, de rassemblement de gens de droite et de gauche, car c’est la ligne que défend Marine Le Pen. » Bon.

L’ambiance est meilleure dans les deux salles de l’espace François-Mitterrand d’Hénin-Beaumont. Les pâquerettes de la zone pavillonnaire en face trépassent sous les voitures immatriculées 59 (Nord) et 62 (Pas-de-Calais). Le débat de la veille entre Jordan Bardella et Gabriel Attal n’a pas démoralisé les troupes, loin de là. Ici, on a retenu l’attitude « moqueuse » du premier ministre et son sourire « narquois ». D’autres ont moins remarqué le sourire de Gabriel Attal que les difficultés de leur champion. Même le député (RN) du Pas-de-Calais Thierry Frappé convient qu’il y eut « des hauts et des bas et qu’[il] attendait plus », mais il a trouvé Jordan Bardella supérieur sur le nucléaire et l’immigration.

Débriefing du débat

Sur scène, Marine Le Pen en veut aux observateurs qui ont donné le point au premier ministre. « Depuis vingt-quatre heures, la presse si neutre, si objective, nous raconte à quel point Gabriel Attal a brillé, émerveillant la France par son talent », commence-t-elle. Jordan Bardella lui succède et s’est débarrassé de la retenue qui l’entravait la veille : « J’ai fait face hier soir, essayant de défendre la vérité – ça n’a pas été simple –, au premier menteur de France, Gabriel Attal ! » « Restez élégant »,avait-il dit, la veille, au premier ministre qui l’accusait de mentir.

Le débriefing du débat ne s’arrête pas là : « Contrairement à[la candidate Renaissance] Valérie Hayer qui ne sait plus où elle habite, Gabriel Attal est, lui, très agité, au point de ne pas pouvoir se contenir et de couper la parole toutes les treize secondes – j’ai compté. C’est assez conforme à la manière dont les macronistes considèrent la démocratie et le débat d’idées. »

Et en terres lepénistes, comment se porte le débat d’idées ? Au centre-ville d’Hénin-Beaumont, l’organisation féministe Ma voix, mon choix tente une contre-programmation. « On a fait une vingtaine de villes en France,détaille la militante féministe et conseillère de Paris Alice Coffin. Partout, on a pu avoir des salles sans problème. Mais à Fréjus[Var], Moissac[Tarn-et-Garonne] et Hénin [trois villes dirigées par l’extrême droite], bizarrement, non. Ici, j’ai contacté un loueur d’une salle de 500 places, je lui expose le projet au téléphone, tout va bien. Le lendemain, j’ai eu un e-mail de sa part : désolé, la salle vient d’être louée. Je ne pensais pas voir cela en France. »L’élue précise ne pas avoir sollicité la mairie.

Marine Tondelier, dernière opposante à Steeve Briois, a été moins surprise. Le maire (RN) a été réélu par trois votants sur quatre – avec 50 % d’abstention – en 2020. « Le dernier corps social qui résiste, ici, c’est la paroisse », raconte Marine Tondelier. Le curé, Michel Delannoy, a passé sa vie au service de Dieu et des réfugiés. Le rassemblement du jour portant sur l’IVG, il fut considéré plus sage de ne pas solliciter le prêt de la salle paroissiale. Les militants trinquent donc sous un barnum, sur le trottoir. L’orage n’est pas venu. Pas grand monde n’est venu, d’ailleurs : quelques dizaines de militants, malgré la présence de têtes d’affiche comme la députée « insoumise » Raquel Garrido (Seine-Saint-Denis) et le socialiste Pierre Jouvet, troisième de la liste de Raphaël Glucksmann pour les européennes.

Face à la toute-puissance de l’extrême droite dans la région, les contre-meetings sont devenus denrée rare. « Ça ne se fait plus, et c’est pour ça que je suis venue aujourd’hui,observe Raquel Garrido. Il faut faire attention à ce que l’esprit de fatalité ne s’installe pas dans la société. »

Le patron du bar, Fabrice Guillaumet, se dit « apolitique ». Son troquet est le dernier repaire d’opposants, mais il reçoit aussi l’équipe du maire : « En tant que municipalité, ils font le job, ils se tiennent à carreau. » Lorsqu’il sort de la salle de sport en face, Steeve Briois vient désormais boire un verre en terrasse. Hormis un char Leclerc conduit par Jordan Bardella, on ne voit pas bien qui le délogera de la mairie d’Hénin-Beaumont.

l'Humanité
lundi 27 mai 2024 906 mots, p. 9

Amiens, symbole industriel à convaincre

Anthony Cortes

européennes La campagne trouve dans la cité sommoise un point d'ancrage sur les questions de désindustrialisation. Les candidats de gauche y ont d'ailleurs tous fait escale.

Amiens (Somme), envoyé spécial.

Ils n'ont pas vraiment la tête aux européennes, plutôt à la survie. Pourtant, ces jours-ci, c'est autour de leur usine, en redressement judiciaire depuis le mois de mars, que les candidats défilent. En effet, les 300 salariés du biochimiste Metex (Metabolic Explorer) à Amiens sont au chômage partiel depuis janvier. « Deux cent soixante-quinze maintenant, corrige Karine Leclerc, déléguée syndicale FO qui attend sous une pluie fine la visite de la tête de liste PS, Raphaël Glucksmann, après celle de la FI, Manon Aubry, la veille. Il y a une sorte d'épuration naturelle qui se fait. Les démissions s'enchaînent, nourries par la peur, l'angoisse, et deux ans de galère. »

Un événement récent est loin d'avoir calmé ces craintes. Alors que le groupe Avril, géant de l'agro-industrie, avait jusqu'au 6 mai pour déposer son offre de reprise, rien n'est venu. « On nous a dit qu'il lui fallait plus de temps pour élaborer son plan stratégique, poursuit-elle. Ils attendent surtout plus de garanties de la part de l'État sur le prix du sucre. » Metex en fermente des milliers de tonnes pour produire de la lysine, un acide aminé essentiel à l'alimentation animale et à certains médicaments. « Pendant le Covid, on était considérés comme une industrie stratégique, on travaillait alors que tout le monde était confiné, se souvient Samir Benyahya, délégué CGT. Et aujourd'hui on risque la liquidation judiciaire. » Avant le verdict, prévu ce lundi 27 mai, toute la gauche se mobilise. Pour apporter un soutien bienvenu, et faire de la désindustrialisation et du symbole amiénois, déjà touché en 2014 et 2018 par les fermetures des usines Whirlpool et Goodyear, un enjeu de campagne dans la dernière ligne droite.

« l'europe n'a pas su nous protéger de la concurrence chinoise »

« Ici, on voit toutes les conséquences de certaines politiques économiques de l'UE, observe Léon Deffontaines, tête de liste PCF, natif de la ville, et soutien de longue date de Metex. Amiens comme la Somme, les Hauts-de-France vivent depuis des décennies au rythme des directives et des réglementations qui produisent des vagues de délocalisations. Et si Metex en est là, c'est aussi parce que l'UE n'a pas su nous protéger de la concurrence chinoise, parce que le marché européen de l'électricité et son système spéculatif ont fait exploser les factures, et parce que la fin des quotas sucriers a fait exploser le cours du sucre. » Un autre local de l'étape, le député François Ruffin, en meeting la veille aux côtés de la tête de liste FI, est du même avis. « Cet après-midi, un gars m'a dit : "Ils nous pissent dessus et nous font croire qu'il pleut", rapporte-t-il. Oui, tout cela n'est pas un accident de l'histoire. C'est organisé. Depuis Jacques Delors, le traité de Maastricht, les élargissements, les accords de libre-échange... Les gens l'ont bien compris : quand on se prend un poing dans la gueule, on sait d'où il vient. »

Loin de s'écrouler, Amiens tente de tenir tête. Parce que, si Metex ferme, comme l'indiquait Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, en visite sur place en mars avec la tête de liste Marie Toussaint, ce serait « une partie de l'histoire d'Amiens, de la fierté de ses habitants et de l'identité du territoire qui se désagrégerait ». La pugnacité reste dans l'ADN de la ville, elle qui constitue un berceau du syndicalisme de lutte par la signature, sur ses terres donc, de la charte d'Amiens, en 1906. « Malgré les traces que laissent les fermetures, Amiens est combative et le sera toujours, juge Ingrid Dordain, députée de la Somme apparentée Renaissance.

C'est d'ailleurs sur cette idée de résistance qu'est intervenu Raphaël Glucksmann, en réunion publique à Camon, en périphérie d'Amiens, à la suite de sa visite chez Metex. « Tout pourrait nous conduire au renoncement, mais tout doit nous pousser au sursaut, lance-t-il devant 300 personnes. Il nous faut montrer que l'heure du renoncement face à la désindustrialisation est révolue et que nous pouvons reprendre la main. Et donc il faut assumer, même si c'était un tabou pour les élites, un protectionnisme européen. » Présente pour l'occasion, Sarah Kerrich-Bernard, candidate sur la liste et première secrétaire du PS nordiste, anticipe les reproches qui pourraient être faits à sa famille politique qui, au pouvoir, n'a pas empêché plusieurs fermetures d'usine. « Le PS n'a jamais abandonné la classe ouvrière et le peuple, démine-t-elle. Et le choc aurait pu être bien pire si l'UE n'avait pas été là ! » Ce qui fait sourire François Ruffin : « Maintenant, les socialistes viennent, les ministres viennent, et ils nous parlent de souveraineté industrielle, de concurrence déloyale, de critique du libre-échange... C'est notre victoire politique et idéologique. »

Et elle vient de loin : en 2005, la Somme fut le deuxième département du pays à s'opposer avec le plus de vigueur au traité constitutionnel européen. Ils étaient 65 % à y dire « non », contre près de 55 % dans le reste du pays. « La Somme savait ce qu'elle avait à perdre, souligne Léon Deffontaines. Maintenant, il faut retourner vers elle, s'adresser aux travailleurs, aller dans les usines, parler de souveraineté et apporter des solutions. Sinon on fera une croix définitive sur le peuple de gauche pour le laisser au RN. » En 2022, sur les cinq circonscriptions du département, deux candidats RN ont été élus députés.

Le Figaro, no. 24807
Le Figaro Économie, lundi 27 mai 2024 781 mots, p. 23

Économie

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27 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Les crèches au défi de recruter davantage de professionnels

Un rapport préconise d'augmenter le taux d'encadrement des enfants dans un secteur qui peine déjà à embaucher.

Bartnik, Marie

Privilégier la qualité à la quantité. Publié ce lundi, le rapport de la commission d'enquête parlementaire sur le modèle économique des crèches appelle à un changement de focale dans la façon d'appréhender la garde des jeunes enfants dans ces établissements.

À rebours des « plans crèche » qui se sont succédé ces vingt dernières années et qui visaient surtout à créer de nouvelles places, Sarah Tanzilli, députée Renaissance et rapporteur de la commission, appelle à privilégier la qualité de l'accueil des enfants bénéficiant déjà d'une place en augmentant le nombre d'adultes à leurs côtés - quitte à limiter le développement de nouvelles capacités d'accueil.

Le rapport de la commission constate une dégradation des conditions d'accueil ces dernières années, dans les crèches publiques comme dans les crèches privées. Les règles ont été progressivement assouplies pour accueillir plus d'enfants. Les microcrèches ont par exemple été dispensées de directeur, tandis que la part requise de salariés disposant d'un diplôme a été abaissée dans tous les établissements.

L'une des préconisations phares de cette commission créée après la mort d'une petite fille dans une crèche en 2022 consiste à relever le taux d'encadrement des enfants. Alors que le minimum légal est aujourd'hui d'un adulte pour cinq enfants qui ne marchent pas et d'un adulte pour huit enfants qui marchent, elle propose de porter ce taux à un adulte pour cinq enfants tous âges confondus en 2027, puis un adulte pour quatre enfants en 2032. Soit 25 000 salariés supplémentaires et un coût de 1 milliard d'euros à chaque seuil.

Indépendamment de son coût, un tel renforcement des effectifs ne sera pas aisé à atteindre compte tenu de la pénurie de personnel qualifié dans le secteur. La commission rappelle que 10 000 postes sont à ce jour manquants - alors même que 35 000 nouvelles places en crèche doivent être créées d'ici 2027. 30 000 assistantes maternelles partiront par ailleurs à la retraite ces prochaines années.

Une image dégradée

« Espérer embaucher 25000personnes en plus, rien que pour atteindre le taux d'un sur cinq, est utopique, estime Elsa Hervy, la déléguée générale de la Fédération des entreprises de crèches. Aujourd'hui, le taux d'encadrement réel tourne plutôt aux alentours d'un adulte pour 6, 5 ou 7enfants à cause du manque de personnel. La priorité est de former les 10000personnes qui manquent. Ou alors on fait le choix de fermer 70000places de crèche. »

D'ores et déjà, près de 10 000 places existantes sont gelées faute de salariés disponibles. Une crèche sur deux manque de personnel. Chez Babilou, l'un des leaders des groupes de crèches privées en France, 400 postes sont à pourvoir.

Pour contribuer à répondre à ces besoins, le groupe a racheté en 2017 une école à Paris destinée à former des auxiliaires de puériculture. Les Petits Chaperons rouges ont aussi créé leur propre centre d'apprentissage (CFA). « C'est un investissement que nous faisons pour le secteur plus que pour nous car seuls 10élèves sur 140 viennent travailler chez Babilou à l'issue de leur formation » , explique Aurélie Lainé, la directrice des ressources humaines du groupe. La plupart optent pour l'hôpital, où ils peuvent exercer dans des services de maternité ou de néonatologie. A contrario, les crèches pâtissent d'une mauvaise image, en partie liée aux conditions de travail qui s'y sont dégradées. « La formation d'auxiliaire de puériculture n'est même pas dans Parcoursup! » , s'indigne la DRH.

Tout le secteur tente de redorer le blason des métiers de la petite enfance, sans parvenir à attirer suffisamment. Dans le privé, Babilou emmène chaque année 400 de ses salariés vers le diplôme d'auxiliaire de puériculture ou d'éducateur de jeunes enfants, via la validation des acquis de l'expérience. Le groupe a augmenté ses salariés de 15 % l'année dernière, tandis que les Petits Chaperons rouges ont accordé une sixième semaine de congés payés et expérimentent la semaine de quatre jours. Mais ces efforts restent insuffisants.

Dans ce contexte, la députée assume le risque de fermeture de nouvelles places en crèches. « La priorité absolue est l'amélioration du taux d'encadrement des enfants, pour deux raisons, explique-t-elle. D'abord parce qu'il est indispensable de mieux accueillir les enfants. Ensuite parce que c'est une façon d'améliorer les conditions de travail et donc d'attirer de nouveaux salariés. Quand on est deux professionnelles et que l'une est mal formée, c'est insupportable pour tout le monde ». L'horizon de 2027 devrait permettre, estime la députée, de préparer cette échéance. Elle prône un grand plan de promotion des métiers de la petite enfance qui manquent à ce jour de reconnaissance. M.B.

l'Humanité
lundi 27 mai 2024 2186 mots, p. 2

Réflexions à deux voix sur le droit à mourir

Entretien réalisé par Eugénie Barbezat

Fin de vie Mgr Vincent Jordy et Pierre Dharréville ont des avis opposés sur certains faits de société. Mais le vice-président de la Conférence des évêques de France et le député PCF des Bouches-du-Rhône dénoncent tous deux le risque de dérives, selon eux, du projet de loi débattu à partir de ce lundi à l'Assemblée nationale.

Entré au séminaire après des études de droit pour devenir avocat, Vincent Jordy a été nommé archevêque de Tours en 2019 par le pape François. Si, en tant que croyant, il accorde une grande importance « au prix de la vie humaine et à la digue symbolique que constitue le fait de tuer quelqu'un », le second « poumon » de sa réflexion sur la fin de vie est lié au fait d'avoir vécu la réconciliation franco-allemande et la construction européenne dans « une région, autrefois annexée par l'Allemagne nazie - l'Alsace - qui avait subi la violence, le mensonge et le reniement de la dignité humaine ». Aujourd'hui, c'est aussi au nom de la « vérité » et de la « droiture morale » qui ont porté son pays qu'il souhaite le voir « à la hauteur » sur cette question de la fin de vie.

Journaliste et écrivain, Pierre Dharréville est député communiste de la 13e circonscription des Bouches-du-Rhône depuis 2017. C'est au fil de son cheminement avec le député PCF Michel Vaxès qu'il a été sensibilisé aux questions de fin de vie. Un enjeu sur lequel le Parti communiste a toujours « produit une réflexion profonde et ouverte à des personnes d'horizons différents ». Sa pensée est également nourrie par celle du philosophe marxiste Lucien Sève, membre du Conseil national d'éthique à sa création.

Le député et l'archevêque ont accepté de croiser les arguments sur l'inscription d'un droit à mourir dans la loi.

Quel regard portez-vous sur les précédentes lois votées en la matière, notamment la loi Claeys-Leonetti de février 2016 ?

Pierre Dharréville La loi Claeys-Leonetti, que notre groupe a soutenue, est un trésor national capable de répondre à l'essentiel des préoccupations de nos concitoyens. En introduisant cette notion de sédation profonde et continue jusqu'à la mort, elle complète la précédente avec la finesse nécessaire pour respecter la philosophie qui a guidé notre pays dans la construction de lois sur la fin de vie. Mais ces lois sont méconnues. Comme on ne leur donne pas les moyens de s'appliquer, la question de la manière dont on répond à la souffrance des femmes et des hommes se repose toujours de manière plus aiguë.

Vincent Jordy Les évêques ont salué la loi Claeys-Leonetti comme une originalité française. Elle est l'aboutissement de la recherche d'une voie qui respecte pleinement la personne jusqu'au bout, dans un souci de fraternité. Elle est équilibrée au sens où elle rejette l'acharnement thérapeutique, ce qui est un progrès par rapport à la loi précédente. Lorsqu'ils s'engagent dans la sédation profonde et continue, les soignants savent qu'à force de soulager la douleur les produits peuvent précipiter la mort, mais il n'y a, dans ce cas, pas d'intention de tuer.

Certains critiquent l'intitulé du projet de loi « relatif à l'accompagnement des malades et de la fin de vie », y voyant une difficulté à nommer les choses. Qu'en pensez-vous ?

Vincent Jordy Depuis le début de ce débat, le rapport à la vérité est biaisé. Lors de la convention citoyenne (du 9 décembre 2022 au 9 avril 2023 - NDLR), on a eu l'impression que les échanges étaient par moments orientés, des articles de presse l'ont souligné. Le passage au Cese (Conseil économique, social et environnemental - NDLR) était lui aussi marqué d'emblée, avec un président qui s'est déclaré ouvertement favorable aux évolutions à venir. On a le sentiment d'assister à une forme de « démocratie éducative » où l'on suggère ce qu'il faut penser. Dans les faits, aucun pays n'a fait ce que l'on s'apprête à faire. Si cette loi est votée, la France aura le système d'ouverture à la fin de vie provoquée le plus large au monde ! Il faut que cela soit dit, et compris par tous. Aujourd'hui, dans bien des domaines, on ne nous dit pas la vérité ; c'est une forme de violence qui nous est faite. Qualifier ce projet de loi de « loi de fraternité » comme l'a fait Emmanuel Macron a beaucoup choqué. Nous, évêques, avons dénoncé une « tromperie » : tuer quelqu'un en lui injectant un produit létal ne sera jamais un acte de fraternité.

Pierre Dharréville Je sais depuis longtemps qu'Emmanuel Macron et moi-même n'avons pas la même conception de la fraternité... Et c'est une fâcheuse habitude qu'il a de tricher avec les mots. Il faut assumer, cesser d'euphémiser et de vendre une créativité française factice : en guise d'aide et d'accompagnement, il s'agit d'assistance au suicide et d'euthanasie. Ce qui est en jeu, c'est ce que l'on construit comme société et comme humanité. Cette loi ouvre sur un basculement éthique et anthropologique.

Est-ce logique, selon vous, qu'un même projet de loi traite des soins palliatifs et du suicide assisté ?

Pierre Dharréville Je ne pense pas qu'il y ait un continuum ni une compatibilité entre les deux logiques. 52 % des personnes qui devraient avoir accès à des soins palliatifs en sont privées. Cela s'intègre dans le cadre plus global de la crise de l'hôpital public, d'une loi « grand âge » toujours en attente. Cette situation résulte de choix politiques. C'est un scandale absolu ! Depuis 1999, les lois s'enchaînent et ne sont pas réellement mises en oeuvre alors que nous savons soulager la souffrance. Le renforcement des soins palliatifs prévu dans le plan décennal est largement insuffisant et présenté de manière trompeuse. Il faut veiller à ce que demeure inscrit dans la loi un droit garanti aux soins palliatifs, comme cela a été gagné en commission contre le gouvernement. Quand les personnes y ont accès, la demande de mort persiste extrêmement rarement une fois le soulagement de la douleur et l'accompagnement humain mis en place. On assimile un peu vite « soulager les souffrances » et « abréger la vie ». À travers les soins palliatifs, que l'on a beaucoup cherché à discréditer, le message de la société à une personne en souffrance qui souhaite en finir est : nous tenons à toi, nous allons t'accompagner. Que restera-t-il de ce message d'humanité et de fraternité avec la loi qui nous est proposée ?

Vincent Jordy Depuis vingt ans, quatre lois ont été votées concernant l'accompagnement de la fin de vie. Aucune n'a été ni pleinement mise en oeuvre ni correctement évaluée. Tous les soignants de soins palliatifs que j'ai rencontrés disent la même chose : après quelques jours dans leur service, les pulsions de mort des patients disparaissent. Aujourd'hui, les demandes de mort sont en grande partie dues à l'absence de formation des médecins en matière de prise en charge de la souffrance physique et morale, et au désarroi des familles qui ne savent pas vers qui se tourner. Il faut donc promouvoir et diffuser la culture palliative. C'est ce que l'on nous annonce dans le projet de loi débattu à partir de ce lundi, mais rien ne nous garantit que cette loi sera plus et mieux appliquée que les précédentes, notamment concernant le volet des soins palliatifs, qui est le plus coûteux. Des études montrent que, dans les pays où la possibilité de l'euthanasie a été offerte, la demande de soins palliatifs est affectée. C'est le cas au Québec.

Quelle appréciation portez-vous sur la partie de ce projet de loi concernant l'assistance au suicide ?

Vincent Jordy La question du suicide est d'abord une question dramatique. Je rappelle qu'il s'agit de la deuxième cause de décès des adolescents en France. Comment pourrait-on d'un côté lutter contre le suicide et, de l'autre, inscrire le suicide assisté dans la loi ? On peut aussi s'interroger sur la manière dont l'alliance entre soignant et soigné pourrait évoluer si l'un était amené à injecter une solution létale à l'autre. Pour la plupart des médecins, ce geste n'est pas envisageable et, même si la clause de conscience existait, une telle loi risquerait de diminuer l'attractivité du secteur médical, au préjudice de tous.

Pierre Dharréville En toute matière, la loi doit protéger, notamment les plus faibles. Or, cette loi pourrait produire sa propre dynamique en induisant une forme d'incitation, au moment où notre société traverse une crise et reste marquée par l'épidémie de Covid et la mort de personnes, trop souvent dans l'isolement et l'indigence de soins. On nous rabâche que l'on coûte trop cher à la Sécu... J'y vois des influences très libérales renvoyant chacun à son sort, à sa décision, à sa responsabilité, à sa solitude davantage qu'à sa liberté. Dans une société de la compétitivité érigée en absolu, nous devons changer notre regard sur la maladie. L'autre risque, c'est qu'au nom de l'égalité des droits on élargisse toujours plus les critères. D'aucuns proposent déjà un droit opposable et universel au suicide assisté.

Si la loi est votée, la question du suicide assisté s'imposera à toutes et à tous, y compris à des personnes qui ne souhaitent pas se la poser. J'ajoute que l'on ne peut prendre une décision définitive au nom de la souffrance des proches, si démunis soient-ils. Demain, il sera peut-être plus rapide d'avoir accès à un produit létal (quinze jours de délai) qu'à un centre antidouleur (six mois pour un rendez-vous)... La demande à laquelle on prétend répondre avec la possibilité du suicide assisté n'est peut-être pas celle que l'on croit. Et la demande sociale de mort devrait davantage nous interroger. On dit que cela n'enlève rien à personne. C'est très discutable : en tant que membre de la société, chacun est convoqué avec elle pour pratiquer cette assistance. Et pour les personnes qui vont formellement l'accomplir, il y a un préjudice qui n'est pas anodin.

Que pensez-vous du fait que la notion de « pronostic engagé à court ou moyen terme » ait été remplacée, lors de l'examen du texte en commission, par celle d'affection « en phase avancée ou terminale » ?

Vincent Jordy Les verrous sautent, comme nous l'avions annoncé. Cela s'est passé de la même manière dans les pays qui ont fait le choix de ce type de législation. Même mesdames Vautrin et Firmin-Le Bodo ont dit leur désaccord avec certaines évolutions proposées. Face à la poussée de réseaux et de lobbys, dont ceux de certaines mutuelles (sachant que les dépenses de santé se concentrent dans la dernière année de vie d'une personne), ne faudrait-il pas donner la parole aux Français, sur un sujet aussi essentiel, par exemple sous la forme d'un référendum, comme l'avait évoqué le président de la République ?

Pierre Dharréville En effet, nous avons déjà assisté à un élargissement du texte en commission, et nous ne sommes pas au bout du parcours législatif. C'est ce qui se passe quand on franchit une barrière. Une brèche est ouverte. La loi ne se contente pas de répondre à des cas qui seraient épineux, elle va établir une possibilité large de recours à l'assistance au suicide. Cela confirme les inquiétudes fondamentales que l'on devrait nourrir à propos de ce qui nous est présenté comme une évidence.

Cette loi est aussi présentée comme un progrès en termes de liberté des patients...

Pierre Dharréville C'est une liberté aux conséquences définitives, et qui les supprime toutes. La liberté absolue d'une personne en état de grande vulnérabilité est une illusion. Chacun est conditionné par l'ensemble des rapports sociaux, comme l'ont souligné Marx puis Bourdieu. Les inégalités de conditions de travail, de logement, d'environnement, se cumulent à la fin de la vie. Dans les pays qui ont rendu le suicide assisté possible, le choix d'anticiper sa mort se manifestait davantage chez les personnes les plus fragiles socialement. J'ai du mal à penser que mourir soit un droit et je ne sais pas comment on va gérer la contradiction entre le droit à mourir et le droit à vivre.

Vincent Jordy Aujourd'hui, les modèles sociaux qui promeuvent des personnes performantes, productives et en bonne santé, excluent implicitement les plus fragiles. Ceux-là pourraient, se sentant inutiles et abandonnés, vouloir quitter ce monde. Or les personnes âgées, gravement malades ou en situation de handicap, ont de la valeur, et la manière dont notre société les traite dit quelque chose de notre humanité.

Existe-t-il au sein de l'Église catholique, comme de la gauche, des divergences quant à ce projet de loi ?

Pierre Dharréville Au sein de la gauche, nous sommes un certain nombre de députés à nager contre le courant. Dans notre groupe, les voix s'exprimeront dans la diversité. Je constate qu'il y a eu une évolution à gauche comme dans l'ensemble de l'opinion, qui va dans le sens de l'acceptation de l'assistance au suicide et de l'euthanasie. Personnellement, je ne crois pas que ce soit un progrès, ni social ni anthropologique. Si le calcul politique est de faire une réforme censée parler à la gauche, j'en discute farouchement le principe.

Vincent Jordy Contrairement à d'autres lois de bioéthique comme la GPA, qui s'adressent à un nombre restreint de personnes, la fin de vie concerne tout le monde, y compris les gens en bonne santé. Les évêques de France sont unis sur le sujet, et déterminés, car il y va d'une conception de l'homme et de notre vie en société. Donc de l'avenir.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
Notre Époque, lundi 27 mai 2024 839 mots, p. AUJM12
Aussi paru dans
26 mai 2024 - Le Parisien (site web)
27 mai 2024 - Le Parisien

Aide à mourir : les points sensibles qui ont déjà bougé

Le projet de loi arrive en première lecture devant les députés ce lundi et pour deux semaines. Non sans susciter de nombreuses questions et divisions après son passage en commission spéciale.

Bérangère Lepetit

Après différentes étapes, une longue gestation, c'est donc ce lundi que démarre pour deux semaines en séance publique à l'Assemblée nationale l'examen du projet de loi « relatif à l'accompagnement des malades et de la fin de vie ». En clair, les 577 députés de tous bords ont jusqu'au 11 juin pour adopter un texte en première lecture, créant pour la première fois en France dans le Code de la santé publique un droit à bénéficier d'une aide active à mourir.

Cette aide, par l'ingestion d'un produit létal, s'adressera uniquement aux patients en fin de vie atteints d'une maladie grave et incurable. Annoncé le 10 mars par Emmanuel Macron, le texte gouvernemental présenté comme « équilibré » et proposant un « modèle français de la fin de vie » vient d'être remanié. Courant mai, la commission spéciale de l'Assemblée a abouti à la modification de plusieurs points clés, suscitant de nombreuses inquiétudes sur l'élargissement du nouveau droit à un nombre plus important de malades. C'est cette dernière version qui va servir de base de discussion aux députés. Explications.

Le « stade » de la maladie, point crucial et clivant

Pour accéder à l'aide à mourir, une personne devra, d'après le projet de loi, cumuler différents critères. Elle devra être majeure, de nationalité française ou « résider de façon stable et régulière en France ». Elle devra par ailleurs être malade, atteinte d'une affection grave et incurable « en phase avancée ou terminale ». Il sera aussi impératif qu'elle présente une souffrance physique « accompagnée éventuellement d'une souffrance psychologique » en lien avec la maladie, et que cette souffrance soit « réfractaire aux traitements » ou « insupportable ». Mais il faudra aussi qu'elle soit en mesure de manifester sa volonté « de façon libre et éclairée » à chaque étape du processus.

Parmi ces formulations, plusieurs, essentielles, sont le résultat de modifications par les 71 députés réunis en commission spéciale. Ce qui a même fait dire à la députée (Horizons) et ancienne ministre de la Santé Agnès Firmin-Le Bodo, à « l'Opinion », que « l'équilibre d'origine, celui du respect de la volonté des patients et de la place donnée aux professionnels de santé, a été rompu ». Que veut-elle dire concrètement ?

Le changement le plus important est la mention du « pronostic vital engagé à court ou moyen terme » pour accéder à l'aide à mourir, qui a été remplacée par la notion d'affection « en phase avancée ou terminale ». Cela permettrait d'ouvrir le droit à un nombre plus important de malades, dont certains ne seraient de facto pas en fin de vie. Depuis le départ, le critère du pronostic « à moyen terme » était jugé trop difficile à évaluer par de nombreux médecins et députés, et il excluait certaines affections. Ce changement a donc été salué par l'Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) mais aussi par le rapporteur du texte, Olivier Falorni (rattaché au MoDem). Mais « il risque d'y avoir des bagarres pour revenir au texte initial élaboré par le gouvernement », prévoit Martine Lombard, juriste et autrice de « l'Ultime demande » (Éd. Liana Levi). La notion de pronostic vital engagé « à court ou moyen terme » peut-elle refaire surface en première lecture ?

Autre modification majeure qui suscite, cette fois, la colère des partisans d'une libéralisation : le droit à une aide à mourir pourra désormais être proposé à des malades incurables en cas de souffrances physiques et éventuellement psychologiques, là où auparavant les souffrances physiques « ou » psychologiques liées à la maladie étaient prises en compte. Ce « ou » de la première version remplacé par un « et » restreindrait considérablement ce droit. Jonathan Denis, le président de l'ADMD, explique ainsi que certains malades, comme les personnes atteintes du « locked-in syndrome » (caractérisé par une tétraplégie et un code de communication utilisant des mouvements des yeux) qui ne souffrent pas physiquement mais psychologiquement, n'auraient ainsi plus accès à ce nouveau droit.

Le geste pourra-t-il être délégué à un tiers ?

Troisième motif de dissensions : le mode d'administration de la substance létale. Le texte initial prévoyait que les patients se l'administrent eux-mêmes, par suicide assisté, sauf s'ils étaient incapables de le faire. Mais un amendement de la députée Cécile Rilhac (apparentée Renaissance) a ouvert la possibilité de choisir librement de déléguer ce geste à un tiers (proche majeur ou soignant) et donc de libéraliser l'acte d'euthanasie. « Un basculement majeur de tous les soins », s'alarment les soignants réfractaires à la légalisation comme ceux de la Société française d'accompagnement et de soins palliatifs (Sfap).

Enfin, le débat risque d'être vif concernant le poids dans la décision finale des directives anticipées (écrites par le patient avant que sa maladie n'évolue). Certains souhaitent qu'elles soient prises en compte quoi qu'il arrive, d'autres estiment qu'elles ne devraient intervenir qu'en cas d'aggravation subite de la maladie et après l'accord du médecin. Après le vote solennel des députés, le 11 juin, le texte sera transmis au Sénat. Une nouvelle étape des débats s'ouvrira en septembre.

Libération
lundi 27 mai 2024 1120 mots, p. 4

Événement

Aussi paru dans
26 mai 2024 - Libération (site web)

«Mon cheminement me pousse à voter le texte»

Recueilli par Victor Boiteau

Le député LR du Lot Aurélien Pradié, favorable au projet de loi, exige des gardefous et appelle à se détacher dans les débats de son vécu personnel.

Acontre-courant. Député LR du Lot depuis 2017, membre de la commission des lois, Aurélien Pradié se dit favorable, dans un entretien à Libération, au projet de loi ouvrant au patient un droit à mourir. Une voix singulière à droite, où l'évolution législative sur la fin de vie est décriée. L'élu de Cahors exprime ses doutes avant le débat en séance publique et ses exigences quant à l'équilibre du texte.

Quel regard portez-vous sur le projet de loi ? Je ne suis pas dupe de la manoeuvre tactique qui se cache derrière le calendrier de ce texte [prévu pour quinze jours à l'Assemblée, l'examen télescope les élections européennes, ndlr], mais l'attente dans le pays est trop grande pour être ignorée. Dans ce débat il y a un ennemi à combattre: les certitudes et les intégrismes. Autant chez ceux voulant absolument avancer sur ce sujet, parfois aveuglément, que chez ceux refusant catégoriquement de l'aborder, quitte à le caricaturer. Douter est une vertu démocratique à retrouver. Or s'il y a bien un sujet qui nécessite d'être accompagné d'un doute, c'est celui de la fin de vie. Pour l'heure, mon cheminement me porte à voter le texte. Laisser le moindre de nos concitoyens, même s'ils sont peu nombreux, dans une forme de détresse abyssale face à la mort et la souffrance absolue serait une lâcheté que je refuse. Mais il y a des conditions non négociables.

On ne doit pas ouvrir des voies risquant de faire basculer une civilisation de la vie à la mort. Ce texte ne pourra être voté que si chacun trouve des garanties fondamentales. Je mets en garde le gouvernement : passer en force serait une faute morale et politique impardonnable. Parmi les critères prévus par le texte, il y a la nécessité que la maladie engage le pronostic vital du patient «à court ou à moyen terme». Un point supprimé par les députés en commission Chaque détail de cette loi va relever d'une importance de vie ou de mort. Le moindre réglage peut faire basculer ce texte du côté de la mort inconsidérée ou le maintenir du côté de la dignité. L'objectif est d'apporter une réponse lorsque la situation est irrémédiable et que le patient lui-même a pris sa décision de manière libre et éclairée.

Je tiens absolument à la notion de «pronostic vital engagé à court ou à moyen terme» qui doit demeurer dans le texte de loi. Je comprends et respecte les réserves des médecins dont la vocation est de soigner. Mais refuser d'écourter une fin de vie n'est-ce pas une manière artificielle de maintenir la vie, jusqu'à la lâcheté ? Parmi vos collègues LR, certains veulent durcir les conditions du discernement du patient, en demandant, par exemple, que l'avis d'un psychiatre soit pris en compte dans la demande de l'aide à mourir Cette expression de volonté éclairée et libre est la clé. Je crois qu'un médecin traitant est aussi capable qu'un psychiatre d'évaluer la liberté mentale d'un patient. Multiplier les interventions médicales est une manière hypocrite de rendre les protocoles inapplicables. L'expression même de la volonté est primordiale. A chaque seconde, jusqu'à la fin, le choix doit être remédiable. La décision de mourir ne se prend que face à la mort.

Êtes-vous favorable à l'intervention d'un proche pour administrer la substance létale ? Cette question se pose pour un patient qui n'est pas en capacité physique de s'administrer lui-même le produit. Ce sont des cas assez rares. Je comprends la réticence du corps médical à l'envisager mais je préférerais toujours cette possibilité à celle d'un proche. Il faut éviter qu'une personne ayant eu un lien affectif avec le patient puisse administrer la substance. C'est peut-être contre nos intuitions mais la mort ne doit pas être insérée dans un lien affectif. Au risque d'en faire un remords éternel et un bouleversement humain. Votre famille politique défend surtout le développement des soins palliatifs. Sont-ils complémentaires de l'aide à mourir ? La réalité des soins palliatifs dans notre pays est insupportable. Pour autant, l'incurie de l'Etat envers les soins palliatifs ne peut pas être un prétexte pour ne pas traiter la question de la fin de vie. Que signifie le débat sémantique entre l'«aide à mourir», le «suicide assisté», l'«euthanasie» ? Ne faut-il pas appeler un chat un chat ?

Notre société a peur de prononcer les mots, parce qu'en réalité, elle tente de négliger la mort. Ce débat comporte aussi un risque: installer le sentiment que, dans nos existences humaines, nous pouvons tout maîtriser. Nos existences humaines sont faites de fatalité, d'imprévu, de drame. Cette surpuissance que nous sommes peut-être en train d'installer, celle d'un consommateur qui voudrait tout sécuriser, jusqu'à sa propre mort, est un danger et une faute. Je refuse que la mort puisse être consommée, comme tout le reste ou presque l'est déjà. Il est un autre mot qu'on ne prononce plus non plus, c'est celui d'agonie. L'honneur d'une civilisation est de ne jamais négliger la vie mais c'est aussi ne pas détourner le regard face à l'agonie. Une société aussi évoluée moralement et scientifiquement que la nôtre ne peut pas cacher artificiellement la souffrance en l'appelant autrement. La sédation profonde, par exemple, est à mes yeux une agonie moderne qui n'ose pas dire son nom ! N'est-ce pas une manière hypocrite de refuser de balayer dignement une fin de vie ? Le vécu personnel des députés entre en compte dans ce texte, comme l'ont montré les débats en commission. Un parlementaire doit-il s'en nourrir ou au contraire s'en détacher ? Je respecte ces vécus. Mais leur expression publique m'a toujours dérangé. Ne fonder sa position politique que sur son expérience, ou ses orientations religieuses, est une forme de réduction de la pensée personnelle. En 1974, Simone

Veil a passé des heures à l'Assemblée à défendre un texte majeur [la dépénalisation de l'avortement], à être attaquée comme peu l'avaient été avant elle, sans jamais revendiquer son terrible vécu. Ne pas céder à cette tentation fait la puissance de la conviction.

Ce sujet peut-il fracturer le groupe LR ? Non, car la liberté de vote est totale. Le doute accompagne encore nombre d'entre nous. C'est une bonne chose. Les voix favorables à l'aide à mourir, comme la vôtre, pourront-elles s'exprimer dans votre camp ? Evidemment. Au sein du groupe LR comme de tous les groupes, chacun s'interroge. Ces interrogations ne font pas la faiblesse, elles font la force d'un tel débat. Face à la vie et à la mort, seule l'humilité compte. Les plus bruyants oublient parfois cette humilité.

Le Figaro, no. 24807
Le Figaro, lundi 27 mai 2024 950 mots, p. 9

International

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26 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Zelensky espère lever le tabou de l'utilisation d'armes occidentales pour frapper la Russie

Louis, Cyrille

Pour eux, c'est un plaisir de faire brûler. » Samedi, peu après que deux bombes planantes russes ont frappé une grande surface spécialisée dans le bricolage à Kharkiv, provoquant un spectaculaire incendie et tuant au moins seize personnes, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a dénoncé un acte « ignoble ». Balayant implicitement des rumeurs selon lesquelles Vladimir Poutine serait disposé à négocier, il a appelé « les dirigeants du monde » , en particulier Joe Biden et Xi Jinping, à soutenir le sommet de la paix qui doit se tenir en Suisse les 15 et 16 juin prochains. Andriy Yermak, chef de l'administration présidentielle et proche de Zelensky, a une fois de plus réclamé le renforcement de l'aide militaire occidentale à l'Ukraine. « Des systèmes de défense antiaériens et antimissiles, de l'aviation et la possibilité de détruire activement des cibles sur le territoire russe : voilà ce qui peut sauver notre peuple des criminels qui frappent des cibles civiles » , a-t-il écrit sur X.

L'attaque du magasin Epicenter, dont les images spectaculaires ont fait le tour du monde, intervient alors que l'Ukraine se trouve en position délicate. Le gel de l'aide américaine tout au long de l'hiver a vidé les stocks de munitions et fragilisé son architecture de défense antiaérienne. Depuis la chute d'Avdiivka, fin février, l'armée russe profite de ces fragilités pour accélérer son grignotage du Donbass. Plus récemment, elle est repartie à l'offensive dans la région de Kharkiv, dont elle s'était retirée sous la contrainte à l'automne 2022. Soutenue par une intense campagne de bombardements, notamment grâce aux munitions planantes de 0,5 à 1,5 tonne que les avions russes peuvent larguer sans risque à environ 60 kilomètres de leur cible, elle est parvenue à créer deux enclaves autour des villages de Vovtchansk et Lyptsi. L'armée ukrainienne, qui a d'abord peiné à contenir cette poussée, dit avoir stabilisé ce front.

Changement de doctrine

Dans cette mauvaise passe, la multiplication des attaques contre des cibles civiles au coeur de Kharkiv fournit aux autorités de Kiev un solide argument pour réclamer à Washington la levée de son veto contre l'utilisation d'armes américaines pour frapper le territoire russe. Jusqu'à présent, Joe Biden s'y est résolument opposé de crainte qu'une telle transgression n'entraîne son pays dans une confrontation directe avec Moscou. Mais il y a une dizaine de jours, une délégation de parlementaires ukrainiens a été reçue à la Maison-Blanche ainsi que par des membres du Congrès pour plaider leur cause. « Les gens du Conseil de sécurité nationale reconnaissent que la récente offensive russe dans la région de Kharkiv crée une situation nouvelle, assure le député Yehor Cherniev, vice-président de la commission de la défense à la Rada, le Parlement ukrainien, qui a pris part à ce voyage. Comme nous, ils ont vu l'armée russe masser des troupes à la frontière durant les semaines précédant cette attaque et utiliser leurs batteries de lance-roquettes multiples pour préparer le terrain. Ils savent pertinemment que nous n'avons pas pu les frapper avant qu'ils franchissent la frontière, faute d'y être autorisés par nos partenaires. »

Le Royaume-Uni, qui fournit à l'Ukraine des missiles de longue portée Storm Shadows, a récemment laissé entendre qu'il ne s'opposerait pas à leur utilisation contre le territoire russe. La France ne s'est pas récemment prononcée sur les conditions d'emploi du missile Scalp, aux caractéristiques voisines. Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l'Otan, a estimé samedi que « le moment est venu pour les alliés d'évaluer la possibilité d'éliminer certaines restrictions sur l'utilisation des armes qu'ils ont fournies à l'Ukraine ». Giorgia Meloni, la présidente du Conseil italien, a balayé dimanche cette suggestion, réaffirmant l'hostilité de son pays à un tel changement de doctrine.

Une zone tampon

L'Administration américaine, qui avance avec une extrême prudence depuis qu'elle s'est décidée à fournir des armes à l'Ukraine, a récemment donné son feu vert à la livraison de missiles Atacms capables de frapper une cible à 300 kilomètres. Selon le New York Times, le secrétaire d'État Antony Blinken serait favorable à la levée des restrictions empêchant d'utiliser des armes américaines contre le territoire russe. « Dans un premier temps, nous demandons à les utiliser pour créer une zone tampon de 70 kilomètres sur le territoire russe afin d'empêcher l'ennemi de nous attaquer comme il le fait au nord de Kharkiv,détaille Yehor Cherniev. Par ailleurs, nous avons explicitement garanti à nos interlocuteurs que leurs armes ne seraient pas utilisées pour frapper le Kremlin ou Moscou. »

Ces discussions devraient s'étendre aux conditions d'emploi des F-16 que plusieurs pays européens disent être sur le point de livrer à l'Ukraine. « Dans la mesure où ces appareils ont vocation à nous permettre de repousser les avions qui bombardent notre territoire depuis l'espace aérien russe, je n'imagine pas qu'on nous interdise de les y frapper,poursuit le député ukrainien. Mais il est important de savoir si la version qui nous sera livrée est équipée de radars plus performants que ceux de notre ennemi. »

Samedi, Emmanuel Macron a condamné les frappes contre Kharkiv, qu'il a jugées « inacceptables ». « La France partage la peine des Ukrainiens et reste pleinement mobilisée à leurs côtés » , a-t-il déclaré sur X. Ses récentes déclarations indiquant que la France n'exclut pas l'envoi de troupes dans l'hypothèse où les lignes ukrainiennes viendraient à céder, ne sont pas passées inaperçues à Kiev. « Jusqu'à présent, décrypte Yehor Cherniev, notre priorité était de réclamer des armes en expliquant à nos partenaires qu'ils s'épargneraient ainsi une confrontation directe avec la Russie. Mais dans les circonstances difficiles que nous traversons, ce serait un immense soutien d'avoir des troupes étrangères à nos côtés - par exemple pour nous aider à défendre notre frontière avec la Biélorussie. » - C. L. (à Kharkiv)

Le Figaro, no. 24807
Le Figaro et vous, lundi 27 mai 2024 1026 mots, p. 36

der ; Portrait

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26 mai 2024 - Le Figaro (site web)

LOUIS GISCARD D'ESTAING OU LE DEVOIR DE MÉMOIRE

LE MAIRE UDI DE CHAMALIÈRES ET PRÉSIDENT DE LA FONDATION VGE ORGANISE UN COLLOQUE MÉMORIEL LUNDI À PARIS POUR RAPPELER L'ACTION PRÉSIDENTIELLE DE VALÉRY GISCARD D'ESTAING DE 1974 À 1981.

Galiero, Emmanuel

En 1976, Philippe de Gaulle, fils aîné et seul garçon du général de Gaulle, s'approche de Louis Giscard d'Estaing, qui n'a alors que 18 ans. Il lui dit : « Je ne vous envie pas. » Ce jour-là, le jeune homme comprend la difficulté de sa position mais il mesure aussi l'importance du rôle qu'il lui faudra assumer. Bien plus tard, une dédicace de l'amiral prolongera cette confidence sur la première page d'un livre paru chez Plon en 2003. On ne peut pas lire ces mots manuscrits, ouvrant les entretiens recueillis par Michel Tauriac sous le titre De Gaulle, mon père, sans y deviner une forme de compassion affectueuse : « Pour M. Louis Giscard d'Estaing, député du Puy-de-Dôme, qui, comme moi, connaît bien les conséquences d'une filiation illustre... » L'intéressé confie ces souvenirs en souriant, avec la pudeur d'un fils porté par les hasards d'une histoire paternelle à laquelle il veut rendre hommage. N'était-il pas difficile parfois de porter son nom ? « Ce fut d'autant plus facile à porter que nous en assumons toute la dimension après les nombreuses réformes que ce nom incarne» , répond Louis Giscard d'Estaing.

Né en 1958, il n'est pas peu fier d'avoir l'âge de la Ve République. « C'est l'âge de l'enthousiasme à transmettre ! » , dit-il sur la route d'Aurillac, où le conseil départemental du Cantal l'attend jeudi pour le colloque du 50e anniversaire de la disparition de Georges Pompidou. Il y était invité parmi d'autres en tant que président de la Fondation Valéry Giscard d'Estaing, créée par son père et dont il a pris la présidence après sa mort en 2021. Le fils veut promouvoir la pensée et l'action politiques de celui qui présida la France entre 1974 et 1981, après avoir été ministre de l'Économie et des Finances de Georges Pompidou durant cinq ans. Le président Giscard entra à l'Élysée le 27 mai 1974, et, ce lundi, cinquante ans jour pour jour après cette date, la fondation organise un grand colloque à l'Institut de France, à Paris. Un rendez-vous qui, au-delà de la célébration officielle témoigne aussi de la fidélité d'un fils animé par le devoir de mémoire.

Vice-président de l'UDI, Louis Giscard d'Estaing n'était pas voué à la vie politique dans laquelle il entre pourtant en 1995, en tentant de relever le défi d'une municipale à Royat, dans le Puy-de-Dôme. Il en garde le souvenir du plus grand « échec salvateur » de sa carrière, puisque son atterrissage à la tête de l'opposition lui permit d'apprendre « l'humilité et la constance » nécessaires, selon lui, à l'exercice d'un mandat local.

En marge de la vie politique, il cultiva très tôt une fascination pour les chevaux de course, l'élevage et les revues hippiques. Il fut même directeur de publication de la revue Courses et Élevagejusqu'en 2015. C'était un moyen d'assurer son indépendance. Jamais il n'oubliera les galops d'Annelaure, la pouliche pur-sang qui lui offrit sa première victoire d'éleveur-propriétaire. Cette passion le transporta jusqu'aux JO de Montréal en 1976 où il fêta la médaille d'or de l'équipe de France.

Troisième d'une fratrie de quatre enfants, le jeune Louis s'est senti moins exposé que ses aînés. Il a le sentiment d'avoir joui d'une plus grande liberté ; pour le choix des études, par exemple. D'où le développement chez lui d'une forme d'indépendance d'esprit, qu'il revendique. C'est comme cela que, diplômé de Sup de Co Rouen, il s'orientera d'abord vers l'économie et le secteur privé au sein de Moët Hennessy, future branche vins et spiritueux du groupe LVMH. Puis, après l'Angleterre et les États-Unis, intégra l'Insead de Fontainebleau, établissement classé parmi les meilleurs MBA du monde, fondé par son oncle dans les années 1960. « Mon père a toujours respecté nos choix. Mon ouverture d'esprit, jugée parfois insolente, révélait mon tempérament », explique celui qui est maire de Chamalières depuis 2005.

L'une des plus grandes fiertés du fils est de ne jamais avoir profité politiquement d'une position privilégiée. « Tout ce que j'ai exercé, je l'ai exercé par élection, pas par nomination » , souligne-t-il. Dans le rapport de « grande liberté de ton et d'expression » qu'il entretenait avec son père, Louis Giscard d'Estaing reconnaît un profond respect mutuel. Il avait la conviction que son père ne pourrait jamais être réélu en 1981 mais n'a jamais osé lui dire. Il admirait ses qualités intellectuelles et croit que lui appréciait sa vision des choses. Outre ses responsabilités municipales, l'élu occupe aujourd'hui la deuxième vice-présidence de Clermont Métropole, à Clermont-Ferrand. Il est aussi conseiller régional au sein de la région Auvergne-Rhône-Alpes et président de l'association des 165 collectivités marraines des forces armées.

Son immersion dans la campagne présidentielle de 1974, à 15 ans, fut sa première émotion politique. Une page déterminante. Pour l'ex-député du Puy-de-Dôme, la vice-présidence de l'Assemblée nationale, décrochée en 2011, fut un sommet de ses succès politiques. « Une grande fierté aussi et une fonction majeure que mon père n'avait jamais exercée » , ajoute-t-il. Engagé au sein d'un parti cofondé avec Jean-Louis Borloo et présidé aujourd'hui par le sénateur Hervé Marseille, Louis Giscard d'Estaing regarde l'avenir avec de grandes ambitions. Il aimerait que sa famille politique puisse jouer un rôle « majeur » dans la pédagogie d'une démocratie française qu'il croit mal en point. Pour les élections européennes du 9 juin, l'UDI a pris la décision collective de soutenir la candidate macroniste Valérie Hayer, « mais uniquement pour les questions européennes ». À la veille du scrutin, Louis Giscard d'Estaing rêve de mettre sa fondation au service d'une «France épanouie qui fait confiance à sa jeunesse ». Une France à propos de laquelle Valéry Giscard d'Estaing, à la fin de sa vie, s'interrogeait sur sa capacité à gérer ses urgences intérieures et son rayonnement international. Son fils partage la même inquiétude. «La France est passée dans une phase clivante où la violence d'une société l'emporte sur la qualité des arguments. Mon père dirait : ce n'est pas le même pays que j'ai dirigé il y a cinquante ans. »

Le Figaro, no. 24807
Le Figaro, lundi 27 mai 2024 852 mots, p. 2

Société

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26 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Astrid Panosyan : « En l'état, je ne voterai pas ce texte »

Leclair, Agnès

La députée (Renaissance) de Paris regrette que, dans la version amendée du projet de loi sur la fin de vie, l'euthanasie devienne «un choix pour le patient».

LE FIGARO. - Dès le début du débat, vous aviez des doutes sur l'aide à mourir. Comment avez-vous cheminé ?

ASTRID PANOSYAN. -Sur la fin de vie, personne ne peut dire qu'il détient la vérité. Initialement, j'étais prête à envisager la possibilité d'accepter ce texte dans une démarche compassionnelle pour apporter une réponse aux situations de malades atteints de maladies neurodégénératives incurables, avec un pronostic vital engagé à moyen terme, et ne pouvant bénéficier d'une sédation jusqu'au décès. Au départ, les critères d'accès à l'aide à mourir et la vérification du consentement à toutes les étapes pouvaient sembler très précis et assez stricts. J'étais néanmoins profondément gênée par la possibilité de demander à un tiers, médecin ou proche, d'administrer la dose létale, en cas d'impossibilité pour le malade de le faire lui-même. Cette exception me semble inutile et dangereuse car, dans les pays où l'euthanasie et le suicide assisté coexistent, c'est l'euthanasie qui prend le pas. Un autre aspect du texte pose problème : l'organisation d'un continuum d'accompagnement entre soins palliatifs et aide à mourir, alors qu'il s'agit d'une vraie rupture. Les soins palliatifs n'ont pas besoin de loi nouvelle, mais de moyens, alors que l'interdit de tuer est un principe universel dans les sociétés développées. Il est rare que des malades disent de manière définitive : «Je veux mourir.» La plupart d'entre eux envoient le message : «Je ne veux pas vivre ainsi.» Or les soins palliatifs permettent le plus souvent de réduire cette demande d'aide à mourir.

En commission spéciale, les députés ont élargi l'accès à l'aide à mourir. Seriez-vous prête à voter ce texte ?

L'examen en commission spéciale a montré que l'instauration d'un « droit-créance » peut submerger une approche compassionnelle. Les restrictions peuvent être levées d'autant plus facilement qu'elles prennent le visage de l'humanité, de la compassion, du progrès. Au-delà de mes interrogations initiales sur ce texte, ces changements sont un indicateur de son évolution probable. L'euthanasie devient un choix pour le patient. Une vraie ambiguïté a été introduite quant au maintien du discernement à chaque étape si l'aide à mourir est inscrite dans les directives anticipées, lorsque la personne perd conscience de manière irréversible. La notion de pronostic vital disparaît des critères. En l'état, je ne voterai pas ce texte. Cette évolution met en évidence la fragilité des digues pour le futur, comme c'est le cas à l'étranger.

La disparition de « garde-fous » lors de l'examen en commission inquiète certains députés. Cette crainte va-t-elle aider le gouvernement à faire passer sa version de la loi, plus équilibrée par contraste ?

Ce n'est pas certain. Certains des députés qui ont poussé pour ces changements en commission spéciale sont aussi des élus de la majorité. Il existe à la fois un tiraillement et un sentiment de responsabilité sur ce texte. On sent une volonté très forte du gouvernement de conserver le critère du pronostic vital engagé à moyen terme. La possibilité d'administration du produit létal par un tiers au choix du malade devrait aussi disparaître, car elle rompt l'équilibre fragile avec les professionnels de santé. Le débat s'annonce compliqué sur la question de l'inscription de l'aide à mourir dans les directives anticipées.

Votre mari, l'universitaire et intellectuel Laurent Bouvet, était atteint de la maladie de Charcot. Qu'avez-vous appris en l'accompagnant ?

Une expérience personnelle ne vaut pas vérité universelle. J'ai appris que le simple fait de savoir qu'il existe une aide à mourir, même si on n'y a pas recours, peut apparaître comme une réassurance ou un soulagement. Cela peut donner au patient le sentiment qu'il garde la main quand il le décide pour ne plus subir. C'est un message qu'il faut pouvoir entendre, car la loi Claeys-Leonetti a aussi ses limites, notamment pour des maladies neurodégénératives incurables. C'est la fameuse question du pronostic vital engagé à « moyen terme » pour lequel la sédation profonde et continue jusqu'au décès n'est pas possible. La question de la fin de vie nous met donc face à un dilemme entre le respect de la liberté afin de répondre aux douleurs qu'on ne peut soulager et celui de la fraternité, qui suppose qu'on ne doit jamais laisser une personne se sentir de trop. Mais ce texte risque de créer une inégalité de traitement. Il y aura un décalage entre l'aide à mourir qui sera immédiatement disponible et les soins palliatifs qui mettront encore du temps à être accessibles à tous, même avec des crédits doublés en dix ans. Si on laisse les malades atteints de la maladie de Charcot se confiner dans leur propre corps, l'aide à mourir apparaît comme une réponse. Or les ordinateurs à commande oculaire qui permettent de communiquer et les fauteuils adaptés sont très chers et très faiblement remboursés. Les professionnels à domicile manquent, laissant les aidants familiaux en première ligne. Au Canada et en Oregon, ce sont les patients d'un niveau de vie modeste qui ont tendance à réclamer l'aide à mourir.

propos recueillis par A. L.

La Croix, no. 42928
France, lundi 27 mai 2024 1105 mots, p. 10,11
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27 mai 2024 - La Croix (site web)

Fin de vie, les députés entre convictions et pragmatisme

Laurent de Boissieu

Le projet de loi relatif

à l’accompagnement

des malades et à la fin de vie arrive lundi 27 mai en séance plénière de l’Assemblée nationale.

Des articles clés ont été réécrits lors de son passage en commission spéciale,

ce qui ouvre la voie à de longs débats à l’issue incertaine.

C’est un sujet délicat, pour lequel tous les groupes de l’Assemblée nationale laisseront à leurs membres la liberté de vote. L’exécutif est pourtant « confiant » : le projet de loi relatif à l’accompagnement des malades et à la fin de vie, débattu en séance à partir de lundi 27 mai, aboutira à la promulgation d’une « loi équilibrée », avec une évolution de la législation « extrêmement cadrée ».

Des articles clés du texte que l’ensemble des députés vont maintenant examiner ont pourtant d’emblée été réécrits lors de son passage en commission spéciale. « C’est vrai, le texte a changé, reconnaît son rapporteur général Olivier Falorni (apparenté MoDem). Le Parlement, ce n’est pas un référendum auquel on répond oui ou non, ce sont des représentants dont le rôle est de légiférer, amender et voter. »

« Des digues ont sauté », s’alarme Annie Genevard, députée et secrétaire générale des Républicains. En conséquence, lors de la dernière réunion de la commission, Patrick Hetzel (LR) et Christophe Bentz (RN) ont proposé un ultime amendement, rejeté, qui visait à préciser dans son intitulé que le projet de loi n’était pas seulement relatif à la fin de vie en général mais aussi « au suicide assisté et à l’euthanasie » en particulier.

« C’est faux, l’esprit et le contenu du texte n’ont pas été bouleversés », rétorque Olivier Falorni. Ce membre du comité d’honneur de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) s’attache à la définition de l’ « aide à mourir » inscrite à l’article 5 : « autoriser et accompagner une personne qui en a exprimé la demande à recourir à une substance létale ».

L’ « équilibre » revendiqué par l’exécutif ressort de la construction même du projet de loi. Un premier titre sur le renforcement des soins d’accompagnement des malades. Un second sur l’aide à mourir.

« Il a été empiriquement démontré que les patients souhaitant mourir se détournent de cette demande lorsque leur douleur et leur isolement sont traités efficacement, explique Yannick Neuder (LR), cardiologue. C’est pourquoi il fallait d’abord une loi pour développer massivement l’offre de soins palliatifs. Ce n’est qu’ensuite qu’il aurait éventuellement fallu une nouvelle loi pour les cas non couverts par la sédation profonde et continue de la loi Claeys-Leonetti. »

Favorable, elle, au principe du texte, Sandrine Rousseau (Les Écologistes) est parvenue par amendement, comme Yannick Neuder, à renforcer ce volet. « Le gouvernement est contre un droit opposable aux soins palliatifs. Or, s’il n’y a pas d’accès garanti aux soins palliatifs, l’aide à mourir n’est plus un vrai choix individuel », argumente l’élue de gauche.

C’est sur l’aide à mourir que Yannick Neuder estime que « le texte qui arrive en séance a été complètement déstructuré ». Deux points concentrent toutes les attentions.

D’une part, les conditions d’accès. « Être atteint d’une affection grave et incurable engageant son pronostic vital à court ou moyen terme », prévoyait le projet de loi initial en ajoutant « moyen terme » au « court terme » de la loi Claeys-Leonetti de 2016. « Être atteint d’une affection grave et incurable en phase avancée ou terminale », a reformulé la commission.

« Cela peut conduire à inclure de nombreuses pathologies non mortelles qui sortent de la philosophie du projet de loi. Le gouvernement proposera donc d’y revenir », a regretté le premier ministre Gabriel Attal, dans La Tribune dimanche, la veille de l’arrivée en discussion du projet de loi dans l’hémicycle.

D’autre part, les directives anticipées : une demande d’euthanasie s’impose-t-elle lorsque la personne perd conscience de manière irréversible ? La commission spéciale a répondu par l’affirmative en validant un amendement de Frédérique Meunier (LR), avocate de profession. Gabriel Attal réaffirme néanmoins la position du gouvernement : « être en capacité d’exprimer son choix avec discernement jusqu’à la dernière étape ».

Olivier Falorni récuse l’idée d’un bouleversement du texte. « Ce qui a été adopté, ce sont des amendements d’intention dans la partie théorique du texte. Sans être déclinés dans la partie pratique, c’est-à-dire la procédure concrète de l’aide à mourir,expose le rapporteur général. Cette incohérence actuelle risque de générer des incompréhensions et des déceptions. »

Lui estime au contraire qu’il y a eu « un resserrement des critères » en passant, à l’initiative de l’ancienne ministre de la santé Agnès Firmin Le Bodo (Horizons), de la notion de « souffrance physique ou psychologique » à celle de « souffrance physique, accompagnée éventuellement d’une souffrance psychologique ». Autrement dit, une exclusion de la douleur strictement psychologique.

Quelles que soient leurs convictions, les membres de la commission spéciale s’accordent sur l’incertitude de l’issue des débats en séance, puis des navettes entre l’Assemblée nationale et le Sénat. « L’objectif, c’est d’avoir une loi effective, applicable et appliquée », avance Olivier Falorni en affichant son « pragmatisme face à des formulations bloquantes». Une stratégie partagée au sein des partisans du projet de loi. « Il faut pousser au maximum les propositions, sans toutefois rompre la possibilité d’une majorité », renchérit Sandrine Rousseau.

«Aucune des modifications actuelles ne me gêne philosophiquement, bien que j’aie mes propres lignes rouges : jamais je n’aiderai à mourir un patient atteint d’Alzheimer, même en cas de directive anticipée, affirme Caroline Fiat, rapporteure La France insoumise et aide-soignante. Mais il ne faut pas prendre le risque d’un texte qui aille si loin que ce droit ne soit pas effectif parce qu’une majorité de médecins feront jouer leur clause de conscience. » Celle qui a fait adopter un amendement créant un délit d’entrave à l’aide à mourir opère un parallèle avec l’interruption volontaire de grossesse, en anticipant des refus plus nombreux encore.

Ce qui fait craindre aux opposants du projet de loi que celui-ci soit davantage un point de départ qu’un aboutissement. « Les amendements ouvrant l’euthanasie aux mineurs ont pour l’instant été repoussés : qu’en sera-t-il à l’avenir ?, interroge notamment Yannick Neuder. Je ne veux pas être l’artificier qui ouvre une boîte de Pandore qu’on ne pourra pas refermer. »

l'Humanité
lundi 27 mai 2024 440 mots, p. 17

Les coulisses d'une photo historique

Il y a le cliché final, mais il y a surtout le hors-champ, les images, l'ambiance d'un instant qui restera profondément gravé en nous. Dans l'édition du 15 mai du Monde, nous étions 100 femmes et quelques hommes issu·e·s du mouvement #MeToo à poser en une du journal pour demander une loi intégrale contre l'impunité et les violences sexuelles. Rappelons qu'en 2022 le taux des plaintes pour violences sexuelles classées sans suite grimpe à 94 %. Un délire total, un déni meurtrier en pleine « grande cause du quinquennat ». Un matin, huit jours avant la sortie de cette fameuse une, rendez-vous est donné dans un studio photo du 2e arrondissement de la capitale. Réparti·e·s en petits groupes, certain·e·s échangent sur le trottoir pendant que d'autres se succèdent devant l'objectif. Isabelle Demongeot et Angélique Cauchy, ex-joueuses de tennis, Sarah Abitbol et Katia Palla, ex-patineuses artistiques, sont là, elles qui ont dénoncé les viols commis par leurs ex-entraîneurs. Vers 13 heures, nous sommes une trentaine à nous diriger vers le troquet au coin de la rue pour prolonger ce moment si particulier. La force, la chaleur du groupe nous enveloppent. Une fois à table, Emmanuelle Dancourt, présidente de #MeTooMédias, propose que l'on se présente. Alors, une par une, chaque personne hausse une voix parfois tremblante.

Les mots d'Anaïs Leleux, militante féministe qui a porté plainte contre Julien Bayou pour des violences psychologiques, la députée Sandrine Josso, qui a fait de même contre le sénateur Joël Guerriau pour l'avoir droguée à son insu, la comédienne Florence Mendez, qui a relayé les accusations d'agressions sexuelles de près de 20 femmes contre l'humoriste Seb Mellia, la victime d'un prêtre qui revient rapidement sur son combat... L'enchaînement bouleverse. Les larmes coulent. Le repas servi, la discussion se poursuit. Face à moi, l'actrice Vahina Giocante, qui a dénoncé l'inceste paternel dont elle a été victime. À ses côtés, l'actrice Héloïse Martin, qui vient de publier une BD abordant les viols de son oncle à son égard.

Soudainement, il est 16 heures. Nous sommes encore nombreuses autour d'un café. Personne n'a envie de partir. On pourrait croire que c'est un rendez-vous de malheureux·ses, c'est tout l'inverse. C'est parce que nous ressentons viscéralement l'injustice de ces crimes que nous exigeons une réponse politique à la hauteur. J'écoute Aude. G. raconter son amnésie traumatique suite aux violences de Gérard Miller. La journée se termine et tout le monde rentre chez soi. Avec la conviction nouée au bide que nous sommes trop déterminé·e·s pour perdre la bataille. Rejoignez-nous, signez la pétition sur le site de la Fondation des femmes.

Libération
lundi 27 mai 2024 562 mots, p. 12,13

FRANCE

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27 mai 2024 - Libération (site web)

Des solutions pour un système «à bout de souffle» ?

M.Da

Financement, contrôles, professionnalisation de la filière Les députés vont examiner ce lundi le rapport de la commission d'enquête sur le modèle économique des crèches. Une première étape pour tenter de restaurer un modèle défaillant.

Ce n'est qu'une étape, mais elle revêt un caractère éminemment politique. Ce lundi, le rapport de la commission d'enquête parlementaire sur le modèle économique des crèches et la qualité d'accueil du jeune enfant va être soumis au vote des députés à l'Assemblée nationale. Ces travaux trouvent leur origine dans le «drame de Lyon». Le 22 juin 2022, l'employée d'une crèche privée a empoisonné sciemment avec un détergent un nourrisson de 11 mois, mort en quelques heures. Depuis, la crise des modes de garde a suscité une documentation fournie.

Cercle vicieux. Un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales, en avril 2023, a révélé des maltraitances récurrentes dans les crèches, dont les plus courantes sont «la négligence, la violence physique et psychologique et le forçage alimentaire». Ce document liste 39 recommandations sur la professionnalisation de la filière, la réforme du financement ou le renforcement des contrôles. C'est à ces axes que le rapport d'enquête parlementaire, pas encore rendu public à ce jour, entend donner corps. Car s'il est suivi d'effets, il pourrait enrayer le «cercle vicieux de la défaillance» et restaurer un système «à bout de souffle», espère Sarah Tanzilli, députée Renaissance du Rhône et rapporteure de la commission d'enquête.

Afin de charpenter le «service public de la petite enfance» dans les tuyaux depuis Elisabeth Borne, une autre brique est attendue en juillet : le rapport du comité de filière petite enfance, installé fin 2021 afin de lutter contre la pénurie de professionnels du secteur et relancer son attractivité. Depuis une vingtaine d'années, l'Etat fait face à un manque de places en crèches -il en faudrait près de 200 000 supplémentaires sur le territoire. Puisque les pouvoirs publics lui ont permis de prospérer depuis le début des années 2000, le secteur privé s'arroge un quart de ce marché estimé à 1,5 milliard d'euros de chiffre d'affaires annuel. Une poignée de grands groupes, assujettis à des fonds d'investissement, ont exacerbé la quête de profit dans un milieu qui devrait en être préservé. Or le postulat (discutable) de Sarah Tanzilli est que les «défaillances identifiées» ne sont «pas la conséquence» de cette financiarisation juteuse pour les négociants de berceaux. «Si on en est là, c'est bien parce que la dérégulation a permis aux représentants du système lucratif de maintenir coûte que coûte leur rentabilité», objecte Cyrille Godfroy, cosecrétaire général du Syndicat national des professionnels de la petite enfance.

Encadrement. La priorité de la rapporteure, en revanche, met tous les observateurs d'accord: la hausse du taux d'encadrement dans les crèches, pour atteindre un adulte pour quatre enfants d'ici 2030. «Ça fait vingt ans qu'on le demande et à chaque fois, on nous répond économiquement», rappelle Julie Marty Pichon, coprésidente de la Fédération nationale des éducateurs de jeunes enfants et autrice de J'ai mal à ma crèche (Eyrolles, 2024). L'urgence devra encore attendre : la convention d'objectifs et de gestion de la branche famille de la Sécurité sociale, qui fixe la feuille de route des CAF pour cinq ans, a été signée l'été dernier pour la période 2023-2027. Pour flécher des moyens sur un schéma renouvelé, il faudra se contenter du prochain tour, en 2028-2032.

l'Humanité
lundi 27 mai 2024 576 mots, p. 11

Verbatim journée paix

La rédaction

« Jaurès est en avance sur son temps parce qu'il n'est pas un pacifiste idéaliste. La guerre n'est pas fatale et la paix n'est pas garantie, il n'y a donc pas de déterminisme chez lui. Pour lui, l'objectif de la paix, c'est permettre le plus facilement possible l'émancipation de tous les peuples. »

Jean-Paul Scot, historien

« Le social court plus vite que le politique, en particulier à l'échelle internationale. Le canon ne peut rien contre l'humiliation. (...) La guerre de décolonisation a inventé la victoire systématique du faible sur le fort parce qu'il dispose d'une énergie sociale supérieure à l'énergie militaire du fort. »

Bertrand Badie, politologue

« À l'inverse de ce que propose l'État français aujourd'hui, si on veut mettre fin à cet engrenage guerrier, il faut avoir des réponses sociales et affronter le capital. Nos industries sont l'aéronautique, l'armement et le luxe. Où sont les intérêts du social ? Nulle part ! Les multinationales ont remplacé les États. Le pouvoir s'est déplacé, ce qui génère un désordre social qui débouche sur des guerres. »

Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT

« Il n'y a pas de fatalité. La même espèce qui a inventé la guerre est capable d'inventer la paix. »

Roland Nivet, Mouvement de la paix

« Comme nous l'avons fait pour les mines antipersonnel, nous lançons une campagne contre les bombardements en zone urbaine, dont 90 % des victimes sont des civils. »

Anne Héry, Handicap International

« La grande erreur des pays occidentaux est d'avoir sacrifié nos valeurs au nom de la lutte antiterroriste. »

Patrick Baudouin, LDH

« Il faut réformer en profondeur l'ONU, et ça commence par le droit de veto, pour que ce veto ne puisse pas être utilisé par des États en cas d'atrocités massives. »

Jean-Claude Samouiller, Amnesty International France

« L'assistance aux populations, ce n'est pas de la charité, c'est une obligation, or celle-ci est entravée, c'est la double peine pour les civils. »

Lucile Marbeau, Comité international de la Croix-Rouge

« Il faut respecter et défendre l'ONU et montrer du doigt ceux qui sont responsables du non-fonctionnement de ses instances : c'est-à-dire les membres du Conseil de sécurité, qui placent le droit international après leurs intérêts de puissance. »

Francis Wurtz, député européen honoraire

« Dès après sa mort, il y a deux Jaurès, l'un qui sert à la propagande pacifique, l'autre pour justifier l'entrée en guerre. »

Elisa Marcobelli, historienne

« Les conséquences de la boucherie de 14-18 sont d'abord la naissance d'un mouvement pacifiste multiforme. »

Nicolas Offenstadt, historien

« Défendre la paix n'est pas un esprit de Munich ! C'est au contraire un esprit de responsabilité pour (...) placer les besoins des peuples et de la planète au-dessus du pouvoir du capital (...). Cette guerre en Ukraine est un échec, car il restait une place pour le dialogue et une issue politique pacifique. (...) Il faut d'urgence un cessez-le-feu, que l'intégrité territoriale de l'Ukraine soit respectée et que le droit des minorités russes soit assuré. (...) Le 7 octobre dernier, l'attaque terroriste du Hamas a fait plus de 1 200 victimes (...). Nous redisons ici notre condamnation pleine et entière de ce terrible attentat. (...) Depuis, les populations civiles de Gaza vivent l'enfer, un massacre, un nettoyage ethnique (...). Nous le redisons avec force : stop au massacre ! (...) La solution est avant tout politique et passera par la reconnaissance de l'État de Palestine (...). Quand allons-nous cesser cette insupportable banalisation de la guerre ? (...) Il est temps de construire un front démocratique et progressiste pour battre en brèche cet air du temps vicié. (...) Ce 25 mai est une première étape. »

Fabien Gay, directeur de l'Humanité

Le Monde
France, lundi 27 mai 2024 1105 mots, p. 9
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25 mai 2024 - Le Monde (site web)

La Polynésie française s’inquiète d’une contagion sociale

Elus et chercheurs soulignent le risque d’un afflux de population de Nouméa vers Papeete

Mike Leyral

Papeete (Polynésie française) - correspondant - Pas de risque de contagion », assure Moetai Brotherson, le président indépendantiste de la Polynésie française, à propos des violences qui secouent la Nouvelle-Calédonie depuis le 13 mai. « Je n’en serais pas si sûr, Papeete a déjà brûlé deux fois », nuance Patrick Galenon, secrétaire général du premier syndicat polynésien, la CSTP-FO. « L’écart entre riches et pauvres continue à augmenter, les familles ne peuvent plus se loger, même en contrat à durée indéterminée. Il y a des Porsche partout, et trois fois plus de sans-abri qu’avant la pandémie de Covid-19. L’espoir suscité auprès des populations défavorisées par l’arrivée des indépendantistes est déçu en Polynésie comme en Nouvelle-Calédonie », assure-t-il.

Quant au prédécesseur de M. Brotherson, l’autonomiste Edouard Fritch, président polynésien de 2014 à 2023, il estime cette contagion possible si les élus attisent la haine. « Des émeutes en Polynésie, c’est un risque si on continue à tenir des propos racistes comme le pasteur Mitema Tapati ou Ronny Teriipaia. » Le premier est un élu indépendantiste à l’assemblée locale, qui a regretté le « blanchissement » de la population. Le second est ministre de l’éducation dans le gouvernement Brotherson et a parlé d’ « invasion » en Polynésie. Tous deux sont poursuivis par Edouard Fritch pour provocation à la discrimination raciale.

Au quotidien, pourtant, il y a peu de tensions ethniques en Polynésie. Les Polynésiens sont largement majoritaires dans leurs îles, au contraire des Kanak, qui ne représentent que 41,2 % de la population, selon le référendum de 2019 en Nouvelle-Calédonie. L’Institut de la statistique en Polynésie française, lui, ne dispose pas de chiffres sur les origines ethniques.

S’il y a beaucoup moins de problèmes communautaires, c’est aussi parce que la population est très métissée en Polynésie, comme en témoignent les patronymes de personnalités politiques comme Edouard Fritch, Moetai Brotherson ou le président de l’Assemblée, Antony Géros. Il subsiste une communauté chinoise et une communauté popa’a (blanche), mais elles sont très minoritaires et ne détiennent pas de pouvoir politique. Les 57 représentants à l’Assemblée sont des Polynésiens ou des « demis » (métis).

Le contexte social et démographique est donc très différent de la Nouvelle-Calédonie, où la population est peu métissée et où les Kanak sont minoritaires sur leur propre terre. Le député polynésien Tematai Le Gayic, de la formation indépendantiste Tavini huiraatira, défend toutefois un projet de citoyenneté polynésienne, qui serait réservée aux enfants de Polynésiens, aux natifs et aux résidents de très longue date. « Sociologiquement, ce n’est pas pertinent », objecte Sémir Al Wardi, professeur en science politique à l’université de la Polynésie française. Il rappelle que les popa’a de passage, comme les enseignants ou les gendarmes, votent peu aux élections locales.

« Solidaire avec nos cousins »

Pour ce chercheur, les émeutes en Nouvelle-Calédonie « ne sont pas une surprise car nous savions que le dégel du corps électoral était un casus belli ». Il rappelle qu’en Polynésie française, lors de la reprise des essais nucléaires, en 1995, l’État n’avait pas non plus anticipé l’ampleur de la contestation. Une partie de Papeete s’était embrasée. Selon lui, « les spécialistes, universitaires et chercheurs, dans les deux cas, n’ont pas été écoutés par l’Etat qui reste dans un “entre-soi” ».

L’autre inquiétude qui court en Polynésie, c’est un afflux de population de Nouméa vers Papeete. Sur une île volcanique comme Tahiti, la population vit sur le littoral et, même si les habitations gagnent les reliefs, l’espace manque.

Sémir Al Wardi ne croit pas à un déplacement important de population d’un territoire à l’autre. Pour lui, les Kanak et les Caldoches sont trop attachés à leur île pour la quitter et les métropolitains de passage préféreront retourner dans l’Hexagone. Restent quelques milliers de Polynésiens installés sur le Caillou, mais aussi 20 000 Wallisiens et Futuniens. Ils pourraient choisir de se tourner vers Tahiti pour trouver un mode de vie proche dans un climat social apaisé.

« S’ils viennent avec des capitaux, ça peut faire augmenter les prix de l’immobilier, et ça peut aussi avoir un impact positif avec un apport de capitaux en Polynésie. Mais il faut, quoi qu’ils décident, rester solidaires avec nos cousins », tempère Steeve Hamblin, le président du Medef en Polynésie, fin connaisseur des deux collectivités.

Les prix de l’immobilier flambent déjà à Tahiti, et les Polynésiens se méfient de nouveaux arrivants potentiels. « On n’a pas vocation et les moyens réglementaires de les empêcher de venir, mais il faudra faire attention au phénomène de spéculation », s’inquiète le président Brotherson. D’autant plus que « les Néo-Calédoniens ont un produit intérieur brut par habitant presque deux fois plus élevé que les Polynésiens », rappelle Steeve Hamblin.

Pour ce chef d’entreprise, ancien ministre du tourisme, c’est une crise économique, plus que politique, qui pourrait déclencher des manifestations. « En Polynésie, s’il n’y a plus de travail, si la locomotive économique qu’est le tourisme ne fonctionne plus, les gens pourront aller dans la rue. » Car, pour lui, « les récentes réformes fiscales ont été prises sans concertation et au détriment du secteur touristique ».

En dépit des différences entre Nouvelle-Calédonie et Polynésie, leurs évolutions statutaires se sont mutuellement influencées depuis soixante-quinze ans. Elles obtiennent toutes deux leur première autonomie en 1957, puis leur autonomie interne le même jour, le 6 septembre 1984. « Une énorme erreur de la part de la France : ce statut avait été négocié entre la Polynésie et la France, et ne correspondait pas au partage du pouvoir à la néo-calédonienne puisqu’il donnait le pouvoir au parti majoritaire arrivé en tête », analyse Sémir Al Wardi, pour qui « c’est aussi un des points de départ des événements en Nouvelle-Calédonie ».

L’ancien président polynésien Gaston Flosse a aussi tenté, à la fin des années 1990, de s’inspirer de l’accord de Nouméa pour construire le nouveau statut polynésien d’autonomie, en vain. Les négociations entre l’Etat, les loyalistes et les indépendantistes néo-calédoniens pourraient donc, une nouvelle fois, inspirer les revendications statutaires des Polynésiens, qui ne se sont, eux, jamais prononcés lors d’un référendum d’autodétermination.

Issues d’espaces culturels différents, les îles polynésiennes et mélanésiennes se perçoivent tout de même comme des peuples océaniens, cousins du Pacifique. Les appels à la solidarité se multiplient à Tahiti, qui a envoyé des poches de sang et des dons cette semaine. Avec une inquiétude particulière pour les 145 Polynésiens en voyage en Nouvelle-Calédonie et bloqués par la fermeture de l’aéroport.

l'Humanité
lundi 27 mai 2024 739 mots, p. 10

(Paix p10) Dans les pas de Jaurès pour construire la paix de demain

Benjamin König

Anniversaire Deuxième rendez-vous marquant dans le cadre des 120 ans de l'Humanité, une université de la paix s'est tenue samedi au Pré-Saint-Gervais.

Quelle autre commune que le Pré-Saint-Gervais, aux portes de la capitale, pour une université de la paix placée sous le signe de Jean Jaurès, qui y prononça le 25 mai 1913 un discours célèbre à la veille de la Première Guerre mondiale ? C'est dans la cour ensoleillée de l'école baptisée en l'honneur du fondateur de l'Humanité que le maire de la ville, Laurent Baron, a ouvert l'événement au programme alléchant. Une journée pour « tracer des pistes pour la paix », dans un « monde qui connaît aujourd'hui 56  conflits armés », a résumé le directeur de l'Humanité, Fabien Gay.

La première table ronde a ainsi permis de replonger dans la pensée pacifiste de Jean Jaurès, grâce à l'expertise de l'historienne Elisa Marcobelli et de ses homologues Nicolas Offenstadt et Jean-Paul Scot. La première a ainsi caractérisé le pacifisme d'un Jaurès « devenu anticolonialiste, qui refuse le revanchisme », et pour qui tout pays a le droit « d'être en mesure de se défendre ». Ce n'était pas un « pacifiste idéaliste », a corroboré Jean-Paul Scot, qui a décrit une pensée « se fondant sur une analyse historique des conflits, définis comme une forme extrême de la lutte des classes », lesquels devaient être combattus par « une mobilisation de toutes les forces de paix ». Nicolas Offenstadt est revenu sur les conséquences de la « grande boucherie de 14-18 », point de départ d'un puissant mouvement pacifiste protéiforme. À commencer par « le communisme qui naît de cet échec », celui des socialistes d'avant 1914 « incapables d'arrêter la guerre » ou se ralliant à l'Union sacrée.

Place ensuite à un dialogue fécond entre Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, et Bertrand Badie, professeur à Sciences-Po et spécialiste des relations internationales. L'enjeu : la paix comme construction sociale. « Il n'y a pas de paix sans justice sociale », a rappelé Sophie Binet, reprenant le mot d'ordre lors de la création de l'Organisation internationale du travail (OIT), agence onusienne née en 1946. De même, « le CNR était, lors de sa création, une réponse sociale à ce qui a conduit à la guerre et la collaboration ». Bertrand Badie a analysé les guerres actuelles comme « principalement d'extraction sociale » et « l'expression de l'incapacité à faire face aux problématiques globales », à savoir les inégalités et le dérèglement climatique. Mais cette « Internationale de la souffrance sociale crée de fortes mobilisations internationales », s'est-il réjoui.

Le début de l'après-midi était consacré à la question humanitaire et au droit international. La porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Lucile Marbeau, a d'abord dressé un « constat affligeant : les civils sont aujourd'hui les premières victimes des guerres, et on compte en 2023 108 millions de personnes déplacées ». Mais il est possible d'appuyer sur « le droit humanitaire, qui est un bouclier ». Roland Nivet, du Mouvement de la paix, a esquissé les contours de ce qu'il nomme la « culture de paix : lutte contre les inégalités, place des femmes, diversité et démocratisation des sociétés ». Anne Héry a, elle, démontré comment de grandes campagnes internationales menées notamment par son ONG, Handicap International, ont réussi à faire avancer l'interdiction d'armes sales, « comme les mines antipersonnel ou les bombes à sous-munition ». Enfin Jean-Claude Samouiller, d'Amnesty International, a pointé « le Conseil de sécurité de l'ONU, avec le droit de veto des grandes puissances qui ne sert qu'à couvrir des exactions », tout en plaidant pour « maintenir le système international en exigeant une réforme en profondeur ». Sur la question du refus de la guerre, Roland Nivet a replacé dans une perspective historique « la création du droit international et les énormes progrès accomplis », se félicitant de ce que « la guerre est rejetée par les peuples dans leur immense majorité », même si ceux-ci sont « en incapacité d'empêcher les guerres ».

Les conflits étaient d'ailleurs le thème de la dernière table ronde, qui réunissait Patrick Baudouin, président d'honneur de la Ligue des droits de l'homme, et Francis Wurtz, député européen honoraire. Ce dernier a déroulé le fil de l'engrenage qui a mené à l'agression de l'Ukraine par la Russie, et « l'absence totale de prévention » malgré les avertissements, y compris dans les pays occidentaux, sur les conséquences d'une extension de l'Otan. Patrick Baudouin a voulu saluer toutefois les « progrès de la justice internationale », notamment récents, avec la mise en accusation de Benyamin Netanyahou et de trois dirigeants du Hamas par la Cour pénale internationale.

Benjamin König

Libération
lundi 27 mai 2024 1172 mots, p. 18,19

Idées/

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24 mai 2024 - Libération (site web)

Une campagne des européennes entre hors-sujet et faux-semblants

PaRémi Lefebvre

Renforcé par la complexité des règles institutionnelles, le désintérêt des citoyens pour l'élection nourrit instrumentalisations et détournements du côté de l'offre politique, comme le démontre le débat entre Gabriel Attal et Jordan Bardella jeudi sur France 2.

L'

un des symptômes de la crise démocratique profonde que traverse notre système politique est l'atonie et la médiocrité des campagnes électorales. Il est le signe d'un rituel électoral qui s'essouffle et se vide de son sens. L'élection dont se détourne un nombre grandissant des électeurs n'est plus un moment de délibération collective où s'opposent visions du monde et programmes autour des enjeux spécifiques du scrutin. La campagne des élections européennes n'échappe pas à cette tendance alors même que les questions en jeu (situation géopolitique liée à la guerre en Ukraine, transition écologique, libre-échange, modèle agricole) sont essentielles, et que c'est le seul rendez-vous électoral (avec les municipales) jusqu'à la prochaine élection présidentielle. Divers phénomènes y concourent. Moins d'un Français sur deux envisage d'aller voter, et le corps électoral risque d'être fortement déformé, ce qui induit des stratégies électorales ciblées. L'abstention attendue des jeunes (18 à 24 ans) avoisine les 70 %, elle atteint 65 % chez les milieux populaires tandis que 60 % des plus de 60 ans envisagent de participer (dernière enquête Ipsos). Le désintérêt pour l'élection du côté des citoyens, renforcé par la complexité et l'illisibilité des règles institutionnelles, nourrit instrumentalisations et détournements du côté de l'offre politique qui alimente, en retour, la faible appétence des électeurs. La campagne est par là même dominée par les hors sujets, les faux-semblants et les instrumentalisations. Une non-campagne Député européen sortant très peu investi dans son mandat, Jordan Bardella fait une non-campagne sans réel programme ni position claire sur l'Europe, cherchant avant tout à nationaliser le scrutin et en faire un référendum anti-Macron. Le candidat de l'extrême droite élude les débats et appelle à une dissolution de l'Assemblée nationale après le scrutin. Le Rassemblement national dit avoir renoncé au Frexit, mais se révèle très vague sur la renégociation des traités qu'il appelle de ses voeux.

Les enquêtes d'opinion confortent cette stratégie de l'ambiguïté et de l'évitement puisqu'il caracole en tête depuis des mois. Les Français eux-mêmes déclarent voter en fonction de considérations principalement nationales et cette tendance s'accuse au fil de la campagne. La dernière enquête Ipsos-Cevipof-le Monde montre que le nombre d'électeurs déterminant leur vote sur des enjeux nationaux progresse, atteignant 58 %. Ce n'est pas l'attitude du président de la République qui va européaniser le scrutin. Emmanuel Macron cherche à installer un duel entre progressistes et nationalistes, entre le camp présidentiel (celui du bien) et l'extrême droite, la confortant ainsi dangereusement comme une unique force d'alternance. Le récent débat «au sommet» entre Gabriel Attal et Jordan Bardella accrédite cette configuration mortifère. Les deux forces politiques ont, en quelque sorte, privatisé la campagne au mépris du pluralisme. Le Premier ministre s'est employé à souligner les contradictions du programme et a imposé son rythme au candidat d'extrême droite, sur la défensive. Le débat aura-t-il des effets ? Faire la leçon au candidat hors système peut conforter le vote protestataire et anti-élitiste Stratégie Anticipant une contre-performance dans une élection qui ne lui est pas favorable structurellement (elle est peu mobilisatrice chez les milieux populaires), La France insoumise a pris, quant à elle, le parti de centrer son discours sur une question très éloignée des prérogatives européennes, le conflit israélopalestinien. Les considérations instrumentales ont ici aussi prévalu : pour les insoumis, il s'agit, au-delà d'un positionnement pro-palestinien ancien, de persévérer dans la stratégie de la conflictualité, d'être en phase avec les révoltes du monde étudiant et d'enrôler les électeurs des quartiers difficiles issus de l'immigration. La faible notoriété des têtes de liste ne contribue pas à l'intérêt pour la campagne et entraîne parfois leur mise en retrait. Certaines d'entre elles sont des fairevaloir qui peinent à s'affirmer face aux leaders de leur parti. Rima Hassan, avocate et militante pro-palestinienne n'est que septième sur la liste insoumise mais, omniprésente, vole la vedette à Manon Aubry, encore éclipsée par l'implication de Jean-Luc Mélenchon. Valérie Hayer (Renaissance) ne parvient pas à surmonter sa faible légitimité. Le président de la République s'investit de plus en plus dans la mêlée électorale : c'est lui qui a lancé la campagne dans son discours de la Sorbonne et qui a validé la liste des candidats de son parti. Il débat sur les réseaux sociaux avec des internautes, réclame un débat avec Marine Le Pen, ce qui légitime la stratégie de nationalisation de l'extrême droite Emmanuel

Macron mobilise son camp mais surtout contre lui.

La liste portée par Raphaël Glucksmann offre une autre situation déconcertante. C'est ici la marque partisane (le PS) qui s'efface derrière le principal candidat, lequel cherche à capitaliser au maximum sur son extériorité à l'égard du jeu politique. Portés par des sondages prometteurs, les socialistes, pourtant encore largement démonétisés, s'apprêtent à célébrer leur retour alors que c'est justement la distance à

l'égard de leur parti qui fait la fortune de leur tête de liste. Les hommes d'appareil socialistes, en attente d'une reconversion électorale, sont en retrait mais largement dominants dans les positions éligibles.

Le traitement médiatique de la campagne contribue encore un peu plus à appauvrir la campagne. La Fondation Jean-Jaurès vient de montrer que la médiatisation de la campagne européenne de 2024 est en repli important par rapport aux précédents scrutins. Elle est 30 % inférieure en unités de bruit médiatique et 23 % inférieure en volume de sujets radio diffusés et d'articles publiés par rapport à la couverture de 2019. Certes un certain nombre de débats sont organisés. Mais les médias sont centrés sur le jeu sondagier («la course de chevaux») beaucoup plus que sur les enjeux européens. La course en tête de Jordan Bardella et la prophétie de l'irrésistible progression vers le pouvoir de l'extrême droite, le piètre niveau de la liste du camp présidentiel ou la perspective d'un «croisement de courbes» entre Valérie Hayer et

Raphaël Glucksmann dominent les commentaires et les cadrages médiatiques, laissant peu de place à la pédagogie européenne. Le nombre final de candidats (désormais officiellement déclarés) sera-t-il propice à une bonne délibération publique ? L'intérêt des électeurs est inversement proportionnel à la profusion de l'offre électorale. Trente-sept listes (un record, trois de plus qu'en 2019) sont en effet en lice. Soumis à des conditions d'acceptation peu restrictives, le dépôt de listes obéit à des logiques de visibilité qui incitent un grand nombre de partis et de collectifs à se lancer. Il n'est pas sûr que cette démultiplication et toutes les nuances et la complexité qu'elle entraîne soient de nature à améliorer la qualité du débat. Elle renforce une confusion qui est la marque de ces élections européennes et malheureusement de la plupart des scrutins désormais. ?

Le Premier ministre a imposé son rythme au candidat d'extrême droite. Le débat aura-t-il des effets ? Faire la leçon au candidat hors système peut conforter le vote protestataire et anti-élitiste

La Croix, no. 42928
La dernière page, lundi 27 mai 2024 846 mots, p. 24
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27 mai 2024 - La Croix (site web)

Sous une ovation

Geneviève Jurgensen

Il est allongé sur un lit d’hôpital dont les draps en tapon découvrent largement ses bras et ses jambes. Il a les cheveux ébouriffés et un tube dans le nez. À la camisole qui l’habille – si l’on peut dire – on devine qu’il revient du bloc opératoire ou qu’il va y être emmené sous peu. Ses mains semblent gantées d’un épais cuir noir, et ses pieds chaussés de même, haut sur les chevilles. L’homme qui semble en si fâcheuse posture est le député anglais Craig Mackinlay, et via cette vidéo qui date du 30 novembre dernier, il a des choses à nous dire.

Rien dans sa voix ne trahit de fatigue, de douleur ni d’angoisse. Avec le joli accent des Britanniques bien nés et la touche de détachement qui va avec, il raconte qu’un jour de septembre, il s’est senti comme grippé. Le test Covid s’étant révélé négatif, il ne se faisait pas plus de souci que ça mais se sentait vraiment mal et, le lendemain, sa femme, pharmacienne, n’arrivant pas à lui prendre le pouls et s’inquiétant de ses bras froids comme de la pierre, le fit hospitaliser en urgence. Il était victime d’un choc septique et aux portes de la mort. Il fut plongé dans un coma artificiel qui dura seize jours et, comme il le dit lui-même sur la vidéo, le moment était venu de se séparer de « ces vieux trucs pour la dernière fois rattachés à(lui) », comprenez ses mains et ses pieds, secs comme du bois mort, qui l’avaient « si bien servi pendant cinquante-sept ans ». Craig Mackinlay commentait sobrement : « C’est une nouvelle vie, différente, on s’y adaptera. » Quelques heures plus tard, il était amputé des quatre membres, au ras des genoux et au ras des coudes.

Pendant les six mois qui suivirent, il posta régulièrement des vidéos montrant les étapes de sa rééducation, ainsi que quelques photos touchantes de sa petite Olivia de 4 ans, lui rendant joyeusement visite alors qu’il était toujours intubé, ou plus tard jouant avec une de ses prothèses. À l’inverse, son épouse Kati répondit si peu aux sollicitations des médias que je n’ai trouvé que quelques images extraites d’un entretien accordé à la BBC. Assise chez elle près de son mari, elle exprime en retenant ses larmes sa conviction que, même inconscient, il percevait sa présence et qu’il n’y avait, y compris pendant les semaines de coma, pas d’autre place pour elle qu’à son côté, jour et nuit. Ce disant, dans un geste tendre, elle pose sa main impeccablement manucurée sur celle, artificielle, de l’homme dont elle a contribué à sauver la vie.

Apprendre à marcher sur deux jambes de titane n’a, selon Craig Mackinlay, pas été difficile, bien moins qu’éduquer ses deux prothèses de mains multi-articulées. Mais fidèle à son attitude dès le premier jour de cette considérable épreuve, pour lui, clairement, le combat, l’objectif essentiel, reste inchangé, et c’est celui de tout élu quand des élections approchent : faire les bons choix. Homme de droite, en son temps à la pointe du mouvement pro-Brexit, très à l’aise dans la vie politique, il n’a jamais perdu de vue son retour à la Chambre des communes, qui eut lieu mercredi.

Pour une fois la règle qui, dans cette enceinte, interdit les applaudissements ne fut pas respectée : à l’entrée de Craig Mackinlay, l’ovation jaillit de tous les bancs. Il prononça quelques mots de remerciement dans son style, sans pathos, pas sans humour. Comme quand il présenta ses excuses pour l’absence du veston réglementaire, dont « les manches sont trop étroites pour laisser passer des avant-bras bioniques ». La formalité étant accomplie, la Chambre reprit le cours normal de ses activités.

La première partie de ce drame est jouée. On y voit tout ce qui peut réconforter : le courage individuel, l’amour d’un couple, le goût de la vie, la confiance en l’avenir, l’humilité devant le destin, la compétence et le dévouement des services de santé publique, la solidarité des pairs, j’en oublie sûrement. Cette odyssée commencée il y a plus de huit mois doit maintenant relever le défi de la durée. Où en sera Craig Mackinlay dans dix ans, en couple, en famille, en politique, en santé physique et mentale, quand l’élan qui le portait se sera frotté tous les jours aux tracas et douleurs de la vie ordinaire additionnés à ceux de l’infirmité ? Et où en seront ceux qui l’entourent ? Les mêmes qualités sont-elles requises pour affronter les premiers temps d’une catastrophe et s’adapter à ses innombrables suites, ne faut-il en puiser d’autres, inconnues, enfouies au fond de soi ? Les réponses s’imposeront une par une. D’ores et déjà, dans une actualité française et internationale très préoccupante, l’histoire de Craig Mackinlay, en rappelant que face à l’adversité les premières ressources sont en nous, m’a fait beaucoup de bien.

La Croix, no. 42928
Monde, lundi 27 mai 2024 668 mots, p. 7
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26 mai 2024 - La Croix (site web)

L’aide à l’Ukraine, dossier de crispation franco-allemand

Delphine Nerbollier

Emmanuel Macron a commencé ce dimanche 26 mai une visite de trois jours en Allemagne.

Paris et Berlin sont d’accord pour soutenir militairement l’Ukraine, agressée par la Russie.

Mais des divergences sur les moyens, en début d’année, ont fait tanguer le tandem franco-allemand.

Berlin (Allemagne)

De notre correspondante

La guerre en Ukraine et les difficultés rencontrées par Kiev sur le terrain seront inévitablement abordées lors de la visite d’État qu’entame Emmanuel Macron dimanche 26 mai en Allemagne. Impossible d’y échapper lors des trois journées qu’il passera aux côtés de son homologue, le président Frank-Walter Steinmeier, et lors du conseil de défense et de sécurité prévu le 28 mai, avec le chancelier Olaf Scholz.

Au grand soulagement des observateurs, le débat devrait être beaucoup plus apaisé qu’en début d’année lorsque les deux partenaires ont multiplié les passes d’armes verbales sur ce sujet, faisant craindre un dérapage du couple franco-allemand. Pour rappel, il y eut l’incompréhension française – et d’une partie de l’Allemagne – envers le refus d’Olaf Scholz de fournir des missiles de longue portée de type Taurus à Kiev, puis le veto du même chancelier à la suggestion d’Emmanuel Macron d’envoyer des soldats en Ukraine. Sans oublier les appels répétés de Berlin envers Paris à accroître son aide militaire à Kiev.

Premier contributeur européen et deuxième après les États-Unis, l’Allemagne s’est vue confortée dans sa position par la publication d’un rapport de l’Institut pour l’économie mondiale de Kiel (IfW) plaçant Paris au neuvième rang en termes de soutien financier et militaire réellement apporté à l’Ukraine.

D’après les chiffres actualisés en avril, le montant s’élevait en 2023 à 3,8 milliards d’euros, contre 14,5 milliards pour l’Allemagne. Et si Paris s’est engagé à fournir en 2024 « jusqu’à 3 milliards d’euros » d’aide militaire « supplémentaire » à Kiev, Berlin a budgétisé 7 milliards d’euros et pourrait revenir sur sa règle, pourtant sacrée, du frein à l’endettement, si l’Ukraine devait se trouver en situation difficile. Du côté français, on reconnaît le caractère « frustrant de ce classement ».« Devons-nous faire plus ? Oui, bien sûr et sur le long terme », confessait cette semaine, lors d’un débat en ligne, Benjamin Haddad, député et membre du parti Renaissance. Son collègue, le chercheur Jacob Ross, du centre DGAP de Berlin, replace lui ce classement de l’IfW dans son contexte. « La France est engagée militairement dans de nombreuses parties du monde. L’Allemagne se concentre à 100 % sur l’Ukraine et sur le front est de l’Europe », relativise-t-il.

Pour la spécialiste des relations franco-allemandes, Claire Demesmay, du centre Marc-Bloch de Berlin, « la séquence politique du début d’année a été désastreuse mais, sur le fond, la France et l’Allemagne ne sont pas autant en désaccord que cela sur l’Ukraine ». « Les deux pays partagent un objectif commun, soutenir Kiev. La question est de savoir comment et avec quelles armes ? » commente-t-elle.

Si la tension entre Paris et Berlin s’est réduite, c’est en partie grâce à la médiation du nouveau gouvernement polonais et à la rencontre tripartite à Berlin, fin mars, entre Olaf Scholz, Emmanuel Macron et Donald Tusk. Paris, Berlin et Varsovie se sont mis d’accord sur une série de mesures, comme l’augmentation de leurs achats d’armes dans des pays tiers et l’usage des intérêts des avoirs russes saisis en Europe pour financer l’aide militaire.

Loin d’être entièrement résolue, la question du financement du soutien à l’Ukraine, à court et moyen terme, reste polémique. Si Paris soutient l’idée d’un emprunt commun européen, évoqué par la première ministre estonienne Kaja Kallas, Berlin n’y est pas encore prêt. Les sujets de désaccord n’ont donc pas disparu.

Le Figaro, no. 24807
Le Figaro, lundi 27 mai 2024 753 mots, p. 5

Politique

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26 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Comment Macron veut rejouer le match contre Le Pen

Le chef de l'État a relancé l'idée d'un débat avec la double finaliste de la présidentielle.

Gentilhomme, Célestine, Laubacher, Paul

L'idée avait fait long feu. Les deux camps s'étaient même résignés à renvoyer à plus tard le match retour entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Mais voilà que le premier ravive, dans les colonnes du Parisien, l'hypothèse d'un débat télévisé, à moins de deux semaines des élections européennes.

Depuis l'avion présidentiel qui le ramenait jeudi soir à Paris, après une visite éclair en Nouvelle-Calédonie, le chef de l'État a défié directement sa meilleure ennemie : «Si on pense que c'est une élection où se joue une partie du destin de la France, ce que je crois, il faut débattre. Je suis à sa disposition. La balle est dans son camp.»Maintenant ou jamais, semble-t-il dire, alors que Marine Le Pen refusait jusqu'à présent une confrontation avant septembre. «Après l'élection, ce débat n'aura plus d'intérêt: je suis président de la République» , a répliqué Emmanuel Macron auprès du quotidien.

L'éternelle partie de poker ne fait que recommencer. Avant d'éventuellement descendre dans l'arène, la double finaliste de la présidentielle a déjà posé deux conditions au chef de l'État : qu'il mette sur la table «sa démission» ou «la dissolution de l'Assemblée nationale»en cas de défaite pour la liste macroniste . «Ce n'est pas à Macron de réécrire les institutions qu'avait pensées le général de Gaulle» , a renchéri ce dimanche le député RN Jean-Philippe Tanguy, invité du « Grand Jury RTL- Le Figaro-M6-Paris Première ».

Dans le camp nationaliste, on sait pourtant qu'Emmanuel Macron ne se pliera jamais à l'une de ces deux demandes. Pour Marine Le Pen, c'est surtout le moyen de mobiliser sa base à quatorze jours des élections, dans cette dernière ligne droite si décisive. «C'est une élection européenne, il faut aller sur les enjeux européens. Il ne faut pas rester caché. Ce n'est pas non plus une élection qui doit changer la Constitution», lui a d'ailleurs répondu samedi soir Emmanuel Macron, au cours d'une déambulation à Tourcoing (Nord).

Depuis Berlin cette fois, où il a entamé ce dimanche une visite officielle de trois jours, le chef de l'État a jugé qu'il s'agissait de « la responsabilité du président de la République » de « lever les ambiguïtés » du parti à la flamme sur l'Europe. « C'est strictement dans ce cadre-là que j'ai proposé ce débat, exceptionnel mais assumé », a-t-il réitéré.

Pas d' « effet Attal » sur les sondages

Il faut dire que le président est pressé de mouiller la chemise. Il devait entrer pleinement en scène après les ponts du mois de mai, mais la crise calédonienne a chamboulé son agenda. Les feux sont bloqués au rouge, alors que sa candidate Valérie Hayer (16 %) est distancée de dix-sept points par son concurrent mariniste (33 %) dans notre dernier « rolling » Ifop-Fiducial pour Le Figaro. À l'Élysée, on tente désespérément de réveiller le duel avec les nationalistes. Emmanuel Macron en était sorti vainqueur à deux reprises, aux présidentielles de 2017 et 2022, et avait même limité la casse aux européennes de 2019, quand la liste RN n'avait doublé le camp présidentiel que d'un petit point. Alors, en macronie, le chef de l'État apparaît pour plus d'un comme le seul et dernier recours pour amortir un trop lourd désaveu.

Tant pis si Gabriel Attal est déjà monté sur le ring jeudi soir face à Jordan Bardella, lors d'une heure et quart de débat télévisé sur France 2. Coincé dans l'avion du retour de Nouméa, Emmanuel Macron n'a rien vu du duel entre les deux jeunes poids lourds. L'homme fort du RN y est apparu sur la défensive pour la première fois dans cette campagne, repoussant les attaques du premier ministre. Pas assez pour qu'un « effet Attal » ne vienne pour l'instant bousculer les équilibres dans les sondages. Pas assez non plus pour remporter la mise : 51 % des Français qui ont regardé le débat accordent le point à Jordan Bardella, selon notre sondage Odoxa-Backbone pour Le Figaro.

En coulisses, Marine Le Pen se frotte les mains. Elle analyse la proposition d'Emmanuel Macron avant tout comme une humiliation pour... Gabriel Attal. Comprendre : le chef du gouvernement n'aurait donc pas fait le job. À Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), vendredi soir, la patronne des députés RN s'est même amusée à rejouer le match avec le premier ministre, frustrée de ne pas avoir elle-même affronté l'alter ego macroniste de son héritier. C.G. ET P. L.

Aujourd'hui en France
Edition Principale ; Lyon
_Le Fait du jour, dimanche 26 mai 2024 1767 mots, p. LYO3,LYO4,AUJM4,AUJM5,LYO4,LYO5,AUJM5,AUJM6
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26 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

L'avenir contrarié du vivre-ensemble sur le Caillou

Nouvelle-calédonie|Après l'explosion de violences, l'incertitude gagne les habitants de Nouméa sur une future réconciliation. La cohabitation des différents groupes qui composent la population, plus que jamais divisée, est fortement menacée.

Pierre Maurerenvoyé Spécial En nouvelle-Calédonie

Au moment où la nuit unit le ciel et la terre de Nouvelle-Calédonie, chaque soir vers 17 h 30, les habitants de Nouméa se retranchent. Chacun chez soi, dans son quartier. Les populations sont barricadées au sud par des planches et des barbelés; au nord, par des caddies, des grillages et des carcasses fumantes. Désunies, tendues, recluses, dopées aux stéréotypes plus que jamais exacerbés les uns sur les autres.

Depuis l'explosion de violences du 13 mai dernier, sur les barrages, la concentration de mélanine - ce pigment de la peau - détermine l'autorisation de passage, avec ou sans fouille. Un Européen s'approche d'un barrage indépendantiste radical ? La tension monte immédiatement. Un Kanak se dirige vers un barrage de défense de quartier caldoche (population néo-calédonienne essentiellement d'origine européenne) ? La nervosité gagne les résidents.

Sept personnes sont mortes depuis le début des émeutes. Partout, sur les routes, sur les écrans, dans les conversations, les habitants sont renvoyés à leurs origines ethniques. Le fameux « vivre-ensemble » du Caillou semble avoir été balayé du jour au lendemain, sur cette terre rouge où le métissage se constate pourtant à tous les coins de rue.

Où est passé le « destin commun » lancé, pas à pas, après la quasi-guerre civile des années 1980 ? Il n'y a qu'à écouter Camille (le prénom a été changé) pour jauger le niveau d'incompréhension atteint entre Néo-Calédoniens, ces derniers jours. « Il y a eu le cas de quelqu'un qui devait être pris en urgence vitale par une équipe de soignants composés de différentes communautés, relate cette infirmière du médipôle de Koutio, hôpital situé au nord de Nouméa. On est tous là, devant ce patient, qui a besoin de nous. Mais même dans son état critique, il continue à nous insulter : Enculés de Blancs ! Enculés de Blancs ! » Camille et ses collègues sont soufflés. Mais comme pour « n'importe quel autre patient », la jeune femme et son équipe prendront en charge cet individu qui finira intubé, en réanimation.

« C'est fou. Il y a encore un mois de ça, on vivait très bien tous ensemble, juge la soignante, épuisée. On est tombés des nues face à cette haine. Jusqu'ici, ma couleur de peau ne dérangeait pas et, en l'espace d'une semaine, tout a changé. Je trouve ça triste qu'une paix de quarante ans soit foutue en l'air. Il y avait encore des choses à faire pour la paix. Les émeutiers n'avaient pas le droit de foutre le bordel comme ça en trente secondes. »

Père et fils ne se parlent plus

Dans toutes les franges de la société, la radicalité gagne du terrain. Quitte à ne plus reconnaître un frère, un voisin, les gens que l'on croise au magasin en faisant ses courses. Comme Jacques qui, depuis le début des violences, n'adresse plus la parole à son père. « Il veut clairement buter du Kanak au fusil », se désole ce Caldoche dont la famille vit dans l'archipel depuis des générations.

Des images, enterrées, rejaillissent. Toutes les nuits, Gracienne ne cesse d'y penser. « C'est le souvenir de certaines années terribles (les événements de 1984-1988). Je revis l'incertitude de la suite. J'aurais tellement aimé finir ma vie tranquillement chez moi », souffle cette septuagénaire caldoche qui ne veut pas laisser son fils adoptif mélanésien, âgé de 36 ans, dans « un pays comme ça ». « Je ne l'ai pas sauvé, en l'adoptant, pour le laisser tomber dans quelque chose d'affreux », murmure la vieille dame, à bout de forces à cause du manque de nourriture.

La suite, l'avenir, l'« après ». Autant de termes devenus synonymes d'angoisse existentielle. Comment refaire société après tant de violences et de destructions, de vies perdues et ruinées ? « Des gens voient leur grand-père mourir parce qu'il ne peut pas aller à l'hôpital, cela crée de la colère qui va se transmettre... s'inquiète Camille, l'infirmière. Mais je suis toujours optimiste et je me dis que c'est une minorité qui fait peur aux autres. Il n'y a pas deux clans, entre indépendantistes et non- indépendantistes. Il faudra tous qu'on pardonne quelque chose à quelqu'un. Cela va être difficile. Mais on est tous en capacité de se remettre en question. »

« Le racisme existe dans les deux sens »

Du côté des indépendantistes, on se dit toujours incompris. « On a l'impression que depuis que les Français ont débarqué en Nouvelle-Calédonie, il y a deux cents ans, ils ne pigent toujours pas comment on vit, nous, les Kanaks », s'agace Rodolphe, d'un clan du quartier de Dumbéa. « Ce qui nous importe, c'est d'être décideurs de notre avenir », martèle cet ancien. « Nous sommes dans une situation complexe où chacun ne sait plus qui il a en face de lui », plante Bress-Nell, un soutien des indépendantistes, qui a franchi les barrages pour accompagner son grand-père au médipôle de Koutio.

« Il faut aller les uns vers les autres et comprendre, il n'y a que comme ça que l'on avancera, estime le jeune homme. Les clivages ont toujours existé dans chaque camp. Les événements de ces derniers jours devaient arriver, à un moment donné », poursuit ce membre de la tribu de la Conception, installée au nord-est de Nouméa. « Jusqu'ici, le sujet du vivre-ensemble n'a jamais vraiment été mis sur la table. Car il faut le dire : le racisme existe dans les deux sens. Chez les indépendantistes et chez les non-indépendantistes. Il faut traiter la cause profonde, revenir sur l'emprise coloniale de la France, un sujet qui a été relativisé mais qui n'a jamais été vraiment traité et compris. »

Se parler, pour tenter d'effacer les blessures béantes exposées aux yeux de tous à travers la ville. « Il ne faut pas se mentir. Le vivre-ensemble a quand même pris un sérieux coup dans la tête », constate lui aussi Philippe Dunoyer, député Renaissance de la Nouvelle-Calédonie. « Ce n'est pas irrémédiable, veut-il croire. Même si tout ce qu'il s'est passé ces derniers jours a instauré des réflexes de rejet. Mais on n'a pas le choix, on ne va pas vivre avec les Blancs d'un côté et les Noirs de l'autre... » À l'écouter, il faudra beaucoup de temps pour tracer le « chemin d'avenir » qu'a proposé Emmanuel Macron lors de son déplacement dans l'archipel.

« Il n'y a pas de solution miracle. Il faut réaffirmer que tous les sujets ne peuvent être débattus que dans une sphère de dialogue. C'est une terre de parole et de partage. On aime parler et se parler. C'est par le dialogue permanent qu'on peut y arriver, poursuit l'élu, porte-parole du mouvement loyaliste Calédonie ensemble. Il faudra peut-être aussi qu'on se repose la question de ce que l'on veut vraiment et, pourquoi pas, remettre tout à plat. »

« Il va falloir recoudre, il faut des docteurs »

En combien de temps ? C'est l'autre grande question que se posent les habitants. Au lendemain de sa rencontre avec Emmanuel Macron, Roch Wamytan, le président (indépendantiste) du Congrès de la Nouvelle-Calédonie, moustache blanche et chemise tribale, estime qu'il faudra « deux mandats de cinq ans » pour cicatriser les choses. « L'histoire de la Nouvelle-Calédonie retiendra qu'il y a eu un avant et un après-13 mai. La jeunesse kanake a exprimé son ras-le-bol », affirme au « Parisien » - « Aujourd'hui en France » l'ancien chef du FLNKS. Qui confesse tout de même que les violences ont échappé à son mouvement. « On a été pris de court, surpris. Les actions sont devenues plus violentes que prévu. On reconnaît qu'on a été dépassés. Mais nous avons rattrapé les choses désormais. » Et d'amorcer la désescalade : « Il faut revenir doucement à une vie normale, laisser une chance à la discussion politique. »

En visite ce samedi dans un hôpital de la ville, Marie Guévenoux, la ministre des Outre-mer, a, elle, pu observer une « société civile dont la très grande majorité est capable de vivre ensemble ». « Mais le débat politique sur le dégel du corps électoral a été l'occasion pour des responsables politiques radicaux de manipuler et de fracturer une partie de la population », cogne-t-elle auprès du « Parisien » - « Aujourd'hui en France ».

De ses rencontres, elle retient des points de convergence au sein de la société calédonienne, qu'elle analyse comme porteurs d'espoir. « Il y a la tristesse partagée par la population, quelle que soit son origine, quelle que soit son opinion sur l'indépendance, un sentiment de gâchis. Les gens sont abasourdis par les événements récents, assure-t-elle. Il existe un socle de gens qui croient à un destin commun. Tous les acteurs se disent qu'il faut reconstruire. Il en va de la survie du territoire. L'État est à leurs côtés dans sa position de neutralité absolue. Désormais, il va falloir recoudre, il faut des docteurs. »

Des poches de solidarité s'organisent, malgré tout

Malgré l'extrême violence, malgré la tension et la défiance qui ne retombent pas, des poches de solidarité s'organisent. Comme dans l'immeuble de Mélissa, qui n'est pas docteure mais s'attelle à recoudre les liens sociaux. Depuis le début de la crise, cette aide-soignante approvisionne ses voisins en courses, malgré son travail éreintant. La cinquantenaire, à l'énergie inusable, continue en parallèle de se rendre à son hôpital où les soignants se nourrissent de « rations de combat » et manquent de papier toilette. Face aux menaces et à la violence, Mélissa a choisi de répondre par l'entraide, avec des sourires. Sans jugements pour les manifestants, qu'elle continue, elle aussi, de soigner.

« Ça m'est arrivé de discuter avec eux, de fumer une cigarette. On a le sentiment que, pour ceux-là, il y a du regret vis-à-vis de leurs actes, qu'ils sont contents d'être à l'hôpital et qu'on les ait sortis d'affaire, qu'ils sont allés trop loin... » confie cette métropolitaine venue s'installer sur le Caillou il y a vingt-cinq ans. « Je suis arrivée ici parce que c'est une terre d'accueil. Voter, je m'en fiche, je veux juste bien vivre », explique-t-elle, alors que le coeur du conflit repose sur la question du dégel du corps électoral. Un processus qui fait craindre aux Kanaks d'êtres « dilués ».

Son avenir à elle, Mélissa l'envisage toujours en Nouvelle-Calédonie, quand d'autres prévoient de tout quitter, dès que les vols commerciaux auront rouvert. « Le vivre- ensemble est dans l'acceptation de la différence. Il faut aller voir la personne qu'on craint et lui dire : Est-ce que j'ai raison d'avoir peur ou pas ? Il y aura peut être des petits soucis, mais ce sera minime », veut croire cette mère de famille nombreuse. Un soir, Mélissa est sortie sur un barrage. Elle a pris un enfant dans ses bras. Une femme a entonné un chant mélanésien. La nuit a effacé leurs différences. Mélissa et les autres se sont sentis « unis ».

Libération
samedi 25 mai 2024 2049 mots, p. 1,8,9

Premiere Page

Comment Darmanin et Lecornu se sont brisés sur le Caillou

Par LAURE EQUY et NICOLAS MASSOL

NOUVELLE-CALÉDONIE Nouvelle-Calédonie Le pari perdu de la paire Darmanin-Lecornu

Pages 8-9

Faisant sortir, petit à petit, l'Etat de sa position d'impartialité, Sébastien Lecornu au ministère des Outre-mer puis Gérald Darmanin à l'Intérieur sont vus aujourd'hui comme les responsables du fiasco calédonien.

Cette fois, ils sont restés à la porte. Embarqués dans le voyage éclair du président de la République, cette semaine, en Nouvelle-Calédonie, Gérald Darmanin et Sébastien Lecornu ont certes été de toutes les photos. Sur l'image, le ministre de l'Intérieur et celui des Armées encadrent leur patron de leur mine grave. Mais pas de son. Peu avant la réunion entre le chef de l'Etat et les responsables indépendantistes, le conseiller outre-mer de l'Elysée vient leur signifier qu'ils ne sont pas les bienvenus. «Les deux tiraient une tête de six pieds de long», commente un expert du sujet qui s'est fait raconter la scène. Joint par Libération, le président indépendantiste du Congrès calédonien confirme en des termes sans appel. «On n'a pas voulu que les deux assistent : Lecornu est responsable de la situation et l'autre, c'est sa méthode à la con qui nous a amenés dans le mur, fulmine Roch Wamytan. On ne peut plus discuter avec eux.» Depuis quatre ans, ce sont eux qui tenaient successivement les commandes pour mener à bien ce processus d'autodétermination de l'archipel, négocié à partir de 1988 et modèle de dentelle institutionnelle. Sébastien Lecornu d'abord, chargé, comme ministre des Outre-Mer, d'amener les forces locales au troisième et ultime référendum d'autodétermination prévu par l'accord de Nouméa, puis Gérald Darmanin, qui obtient après les législatives de 2022 les Outre-Mer dans son périmètre XXL. Deux amis de vingt ans -ce qui n'exclut pas les rivalités -qui se sont connus dans le mouvement de jeunesse de l'UMP, et deux ambitieux qui ont vu dans ce dossier ultrasensible une opportunité pour prendre de l'épaisseur, murmurer à l'oreille du Président et, qui sait, écrire une page d'histoire.

VICTOIRE DE COURTE DURÉE Apprécié de l'Elysée, le tandem, madré et malin, s'est forgé une réputation d'as des deals et des coups, qui contraste avec une macronie plus sage, moins rouée aux us de la poloche. Lecornu et Darmanin ontils sous-estimé tout le doigté qu'exigeait la question calédonienne ? Trop pressés d'obtenir un résultat, ont-ils passé outre la nécessité, tout océanienne, de laisser filer le temps ? Vu de Paris et a posteriori, certains élus Renaissance chargent le duo, pas mécontents de leurs déboires. Un député macroniste «hallucine sur la surcote démentielle donnée à Gérald alors que, du fiasco de la finale de Ligue des champions au Stade de France à la loi immigration, tout ce qu'il touche se casse la figure». Tout n'avait pourtant pas si mal commencé. Retour en juillet 2020. Sébastien Lecornu déballe ses cartons rue Oudinot et hérite du dossier, traditionnellement réservé au Premier ministre. La crise sanitaire et le plan de relance accaparent

Jean Castex, qui ne tient pas à se risquer dans le poker calédonien. Lecornu, lui, en rêve et il a la confiance de Macron. Il s'envole, en octobre 2020, vers l'archipel, alors cloîtré pour se protéger de l'épidémie de Covid. Sur place, la situation n'est pas rose. Les deux référendums, bien plus serrés que prévu (56 % puis 53 % pour le «non»), ont tendu les loyalistes désireux d'en finir avec le processus d'indépendance et renforcé la détermination des indépendantistes, persuadés que le temps joue en leur faveur. Pour rabibocher les deux camps, Lecornu mouille la chemise. Placé quinze jours en quarantaine dans une dépendance du haut-commissariat, il enchaîne les visioconférences puis tourne une semaine dans l'archipel, prend le temps, se plie à «la coutume», cet ensemble de rituels propres au monde kanak, palabre avec Daniel Goa, leader indépendantiste, dans sa case. La méthode porte ses fruits et finit par convaincre les principaux chefs de file de se parler.

Le ministre embarque, presque par surprise, cinq loyalistes et cinq indépendantistes dans un hélicoptère, pour la petite île de Leprédour, au nord de Nouméa. «Cela a créé un climat propice à la décongélation, c'est un petit coup symbolique et sympathique», reconnaît un ancien acteur du dossier. «C'est vrai que dans un premier temps, on discutait bien avec lui», admet aussi Roch Wamytan, présent sur l'îlot. Lecornu dessine un format à sa main, moins lourd que le très officiel Comité des signataires, où se prenaient, parfois laborieusement, les décisions. La configuration permet au ministre et à son conseiller spécial, Olivier Bouchery, de manier l'empathie et la négociation, tout en démontrant leur connaissance du dossier. Elle traduit aussi un penchant à sélectionner les interlocuteurs.

Au printemps suivant, changement de décor. Une poignée de ces acteurs se retrouve autour d'un barbecue, dans le jardin de Lecornu, à Vernon (Eure). Autour de grillades trop cuites -comme les aime le ministre- et quelques verres de whisky, l'ambiance est détendue mais l'ordre du jour est grave. Il s'agit de s'accorder sur la date du troisième référendum pour l'indépendance. Les commensaux finissent par toper. Ce sera avant la fin de l'année 2021. Lecornu triomphe, mais la victoire est de courte durée: seule une partie des indépendantistes a fait le déplacement en métropole et l'accord oral finit par être contesté par les partis kanak. Pire : le ministre a distribué à ses interlocuteurs un «document sur les conséquences du oui et du non» à l'indépendance, rédigé par les services de l'Etat, que les observateurs jugent biaisé. «C'était un tract loyaliste, indécent et totalement déséquilibré», juge un ancien acteur du dossier, qui considère que l'Etat, à ce moment, est sorti de son rôle d'arbitre impartial.

CURIEUX MÉLANGE DES GENRES De l'autre côté du globe, les indépendantistes commencent à se braquer. D'autant qu'à la rentrée de septembre, le Covid, avec un an de retard, se répand sur l'archipel et affecte plus durement les populations kanak, dont les leaders exigent un report du référendum pour permet- tre le deuil coutumier. «C'était un prétexte, balaie encore aujourd'hui, un proche de Lecornu. En fait, les indépendantistes rejetaient la date [prévue le 12 décembre, ndlr] car ils savaient qu'ils n'avaient pas le temps de faire campagne.» Le ministre maintient son calendrier, quitte à finir de passer pour un ami des loyalistes. Le 12 décembre, le non à l'indépendance l'emporte avec 96,5 % des voix. Le boycott décrété par les indépendantistes a été très suivi, moins de la moitié des électeurs se sont déplacés, mais l'entourage de Lecornu se félicite de la bonne tenue du scrutin : «Pas un coup de feu, ni une émeute.» Si l'archipel reste calme à cette étape cruciale, n'est-ce pas le signe que les Kanak, au fond, admettent la défaite? Mais le processus politique est au point mort et il n'est pas question de rasseoir les forces locales autour d'une table. Un cadre non indépendantiste dresse un bilan amer de la gestion Lecornu: «Il a été présenté comme quelqu'un d'habile mais à la sortie, ça a été une catastrophe, les relations avec les indépendantistes ont été rompues pendant un an. Au lieu de gagner du temps, on en a perdu.» Un autre geste achève de crisper les indépendantistes : l'intronisation en macronie de Sonia Backès, leadeuse de la droite loyaliste. Tenante de la frange dure, la patronne de la province Sud, la plus riche de l'archipel, se rapproche de Lecornu dès 2020. Elle plaide pour clore définitivement le sujet de l'indépendance, soutenant que la revendication kanak est enterrée. Il saisit l'occasion de mener une OPA sur la droite locale. Celle qui avait refusé de choisir, en 2017, entre Marine Le Pen et le candidat d'En marche annonce son ralliement dès janvier 2022, estimant que «la Nouvelle-Calédonie est restée française grâce à l'engagement d'Emmanuel Macron et de Sébastien Lecornu». Au second tour de la présidentielle, l'archipel, comme les autres îles du Pacifique, place Macron en tête (40%) quand Le Pen surperforme dans les autres territoires ultramarins (et atteint péniblement les 18% en Nouvelle-Calédonie). La protégée de Lecornu entre au gouvernement, chargée de la Citoyenneté - sujet ô combien symbolique en Nouvelle-Calédonie. Dans le giron de Beauvau, même si, selon son entourage, Darmanin n'a pas poussé son nom, Backès doit officiellement se tenir à distance du dossier. «Je ne représente pas l'Etat dans les discussions, c'est calé, tout le monde fait la part des choses», assurait à l'époque la secrétaire d'Etat Qui a pu, exception accordée par Macron, cumuler sa fonction ministérielle et son mandat local à 17 000 kilomètres. Curieux mélange des genres. Candidate aux sénatoriales, celle-ci a droit à une vidéo de soutien de Lecornu et de Darmanin, qui lâchent décidément le principe de neutralité de l'Etat.

«LECORNU ET DARMANIN SONT DES MAQUIGNONS» Dans l'architecture gouvernementale échafaudée par l'Elysée en juillet 2022, la nomination aux Outre-Mer de Jean-François Carenco, qui entretient de bonnes relations avec les indépendantistes, devait servir de rééquilibrage. Le château de cartes est bancal : de retour d'un voyage sur le Caillou, Carenco -qui a échoué à faire revenir toutes les parties autour de la table - est mis sur la touche. Récupérant l'affaire mal emmanchée, Darmanin s'y rend en décembre 2022, première de ses sept visites calédoniennes. «Beaucoup pensaient qu'il passerait en force. Ils ont été surpris par son écoute, il s'est montré très ouvert, notamment sur les transferts de souveraineté», vante son entourage. Mais l'échéance des élections provinciales, censées se tenir avant le 15 décembre 2023, se rapproche et rien n'avance. «Gérald a été d'une très grande prudence, je ne l'ai pas vu prendre le sujet à la légère, assure un député Renaissance. Mais au printemps 2023, il constate qu'il faut mettre de la pression dans le tube, sinon ça ne bouge plus.» Le ministre met sur les rails les discussions sur le statut du territoire et lance en parallèle la réforme du «dégel» du corps électoral, au cas où les forces politiques locales échoueraient à s'accorder. Jusqu'au vote du projet de loi constitutionnelle à l'Assemblée nationale, le 15 mai, qui embrase Nouméa.

Dans le petit cercle des «calédologues», on convient que le ministre de l'Intérieur, au long de ses multiples allers-retours, s'est beaucoup investi. Mais il aurait péché par excès de confiance et d'optimisme, sous-estimant les alertes sur le regain de tensions et la nécessité de nouer un «accord global» au-delà du seul point institutionnel. Pour l'ancien ministre Dominique Bussereau, ex-président de la mission parlementaire sur la Nouvelle-Calédonie, «certaines erreurs de timing auraient pu être évitées, mais Lecornu et Darmanin ont fait le job sur le fond». Plus sévère, Roch Wamytan reproche au ministre de l'Intérieur d'avoir privilégié sa communication, quitte à faire fuiter dans la presse des discussions privées.

Joue-t-on avec les mêmes règles à Paris et sur le Caillou ? «Lecornu et Darmanin sont des maquignons, pointe un ancien ministre, expert du territoire. Ils cherchent à toper mais en face, les mecs se lèvent le matin et pensent "Kanaky". C'est le combat de leur vie.» Fondateur de Calédonie ensemble, parti non indépendantiste modéré, l'ancien député Philippe Gomès y voit une leçon à tirer pour les deux hommes : «Ils ont cru écrire sur une page blanche alors que la Nouvelle-Calédonie est un livre raturé depuis des siècles, qu'on ne peut prendre en mains qu'avec beaucoup d'humilité.» ?

LE BILAN DES ÉMEUTES GRIMPE À SEPT MORTS Au lendemain de la visite d'Emmanuel Macron en Nouvelle-Calédonie, une septième personne a été tuée, vendredi à Dumbéa. Il s'agit d'un homme de 48 ans abattu par un policier. Alors qu'ils circulaient dans cette commune située au nord de Nouméa, la capitale de l'archipel, deux agents ont été «pris à partie physiquement par un groupe d'une quinzaine d'individus» et l'un d'eux a fait usage de son arme, tuant cet homme, a expliqué le procureur de la République de Nouméa, Yves Dupas. «Le fonctionnaire aurait fait usage de son arme de service en tirant un coup de feu pour s'extraire de cette altercation physique», a précisé le magistrat, ajoutant que le policier, «sur lequel des traces de coups ont été relevées», a été placé en garde à vue. Depuis le début des émeutes, le 13 mai, les violences avaient déjà fait six morts : deux gendarmes, dont un dans un tir accidentel, trois Kanak et un Caldoche (Calédonien d'origine européenne). Aucun, hormis le décès accidentel, n'était à imputer jusqu'alors aux forces de l'ordre.

Le Figaro, no. 24806
Le Figaro, samedi 25 mai 2024 2113 mots, p. 3

Politique

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24 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Dans le brouillard, la droite spécule sur son des tin après le 9 juin

Conruyt, Claire, Galiero, Emmanuel

C'est la grande leçon des Mille et Une Nuits : tant qu'il y a une histoire à raconter, on ne meurt pas. Après les européennes, quel récit la droite racontera-t-elle ? Tout dépendra du score. Une chute à moins de 5 % ou un rebond à deux chiffres ? Après le scrutin du 9 juin, la droite devra regarder son avenir dans les yeux. Et convaincre, comme Shéhérazade face au sultan, qu'elle a encore quelque chose à raconter. À l'aube d'une nouvelle étape cruciale, Les Républicains (LR) anticipent tous les scénarios.

Réinstallé à la tête de cette nouvelle bataille européenne, François-Xavier Bellamy reste concentré sur l'objectif d'une réussite. Mais pour la droite, cette échéance pose des questions existentielles. Tellement vastes que certains chez LR donnent parfois le sentiment de faire le dos rond en serrant les dents, comme si ce rendez-vous n'était au fond qu'un bref orage à traverser. «Les chefs font le service minimum», se plaignent certains Jeunes LR, parfois exaspérés. Un ténor souffle : «M'impliquer dans la campagne? Ouais... Si on me le demande...»

Après leur retentissant échec à la dernière présidentielle (4,78 % pour la candidate Valérie Pécresse), LR a abordé ce nouveau combat en position de faiblesse et son chef, Éric Ciotti, a été élu président d'un parti hanté par les doutes, où l'on a vu des écuries se dessiner. Sans remettre en question leur fidélité à LR, Laurent Wauquiez, Xavier Bertrand et David Lisnard tracent chacun leur route. Officiellement, ils soutiennent la campagne de Bellamy, mais on les soupçonne parfois de ne pas oser prendre le risque d'abîmer leur image dans un scrutin européen si incertain. En coulisses, les plus agacés accusent carrément certains d'entre eux de parier sur l'échec, dans l'espoir d'incarner un recours en cas de choc post-traumatique.

«Sous les 5% aux européennes, j'imagine que certains vont tout de suite demander le départ de Ciotti et que la scission s'accentuera au sein du parti ou de ce qu'il en restera, grince un parlementaire. Ce serait une catastrophe. Illico, les initiatives vont partir de tous côtés, y compris chez Philippe, Attal et même, Macron.» Un autre renchérit : «Je ne suis pas sûr que Ciotti voudra quitter son poste, même si Xavier Bertrand sera sans doute parmi les premiers à lui demander de partir en pointant l'échec de la droitisation du parti.»

Pendant ce temps, LR subirait des «fuites de tous côtés». Les spéculations vont bon train : les uns, «minoritaires», se tourneraient vers le Rassemblement national ; les autres se rapprocheraient de la majorité présidentielle ; le reste tenterait de se reconstruire en investissant une famille politique affaiblie autour d'un candidat pour 2027. «Les LR sont morts», tranche un peu hâtivement un ancien homme d'État. «S'ils font moins de 10%, que peuvent-ils espérer? Une candidature présidentielle?» À l'entendre, il y a une autre voie. «Renverser le gouvernement en se disant: provoquons la crise et tirons-en les bénéfices. Si cohabitation il y a, alors LR retrouve le pouvoir et une visibilité.»

Sur ce thème sensible de la cohabitation, une phrase fait beaucoup jaser dans les couloirs du Sénat. Elle est signée Gérard Larcher. Interrogé par La Tribune Dimanche sur la circulation de son nom comme possible premier ministre d'une éventuelle coalition, le président de la Chambre haute a déclaré : «Ces décisions appartiennent au président de la République et à personne d'autre.» Il n'en fallait guère plus pour créer le trouble chez certains parlementaires, frappés par le fait que depuis cette déclaration, le président du Sénat n'avait pas beaucoup oeuvré pour «dissiper l'ambiguïté» de son propos, selon eux. Gérard Larcher avait pourtant pris soin de souligner le caractère «essentiel» du contre-pouvoir sénatorial. Sans que cela ne suffise à dissiper les doutes. Un sénateur commente : «Sa réponse a été comprise comme une offre de service, l'esquisse d'une recomposition en marche.» À l'écouter, il ne serait pas le seul à croire que c'était une manière pour Larcher «de ne pas insulter l'avenir» , tout en faisant le compte de «ceux qui le suivraient». Invité sur BFMTV mardi, Éric Ciotti a été questionné : «Pourriez-vous être, oui ou non, dans un gouvernement sous Emmanuel Macron?» Certains députés se sont émus du fait que le patron de la droite n'ait pas répondu un non ferme, même s'il a rappelé sa franche opposition au pouvoir. «Il faut faire taire Ciotti! », s'agace un député.

Au Sénat, chacun sait qu'un affaiblissement de la droite aux européennes pourrait avoir des conséquences sur les municipales en 2026, ces scrutins affectant directement le résultat des sénatoriales. «Au lendemain des européennes, soit un candidat LR émerge dans les six mois, soit les nerfs vont commencer à craquer. Et certains chercheront des solutions avec leurs anciens amis partis chez Édouard Philippe ou Renaissance», analyse un autre sénateur, convaincu que Larcher pourrait «faire bouger les lignes» , mais «à condition de ne pas y aller seul». Un collègue, plus dubitatif, s'interroge : «Même si Larcher y était favorable, sait-on seulement si Macron y pense?»

Dans l'entourage du président du Sénat, on balaye rumeurs et interprétations avec force : «Gérard Larcher ne fait aucune offre de service. Il n'y a aucune ambiguïté, ni calcul politique. Que cela soit bien clair, comme était extrêmement clair cet entretien accordé àLa Tribune dans lequel il portait un jugement sur la politique présidentielle en pointant un déni de réalité chez Emmanuel Macron. Il ne voit pas la même France que lui. En quoi serait-ce une offre de service? En réalité, Gérard Larcher évoque simplement une position institutionnelle dans la situation actuelle du pays. Ceux qui sont capables de se projeter dans trois mois sont très forts. Qui peut savoir ce qui se passera? On verra.»

À l'Assemblée, Nicolas Forissier, partisan d'un «pacte de stabilité»avec les macronistes, identifie une urgence vitale : «Quoi qu'il arrive, il va falloir se bouger sinon nous serons tous morts», insiste le député de l'Indre, qui ne voit toujours pas d'autre issue qu'un accord avec le camp présidentiel. Toutes tendances confondues, il anticipe des rassemblements de «partout» aux prochaines municipales. «Donc autant anticiper sur le plan national», plaide le parlementaire, en renvoyant la balle dans le jardin de l'Élysée. «Dans cette affaire-là, il y a un élément essentiel sur lequel on bute depuis deux ans: que veut M. Macron? Tant qu'il ne donne pas des signes clairs, ce sera difficile. Et j'entends cette interrogation au sein de la majorité.»

Problème : du côté de Laurent Wauquiez, on ne veut guère «collaborer» avec le pouvoir, même après un échec retentissant aux européennes. Car tout cela est théorisé par le «candidat naturel» d'Éric Ciotti : la macronie est en «décomposition» accélérée et, au bout du compte, entraînera la «fin» de ses héritiers dont le règne n'aura même pas eu le temps de commencer. Alors, côté LR, les «loyalistes» devront se compter. «Au-delà des ambitions personnelles, ils sauront se rassembler face à l'offensive de ceux qui voudront collaborer avec la macronie.» Sous cette étiquette, ce ténor LR classe Laurent Wauquiez, Éric Ciotti, David Lisnard, Aurélien Pradié, Bruno Retailleau, François-Xavier Bellamy, Olivier Marleix... Mais comment en être sûr ?

Comme beaucoup, à droite, l'entourage de David Lisnard anticipe, lui aussi, toutes les hypothèses. «Évidemment, on y réfléchit. On sait que David n'a pas l'habitude de quitter le navire dans les tempêtes. Mais on sait aussi qu'il se passera des choses après les européennes et Nouvelle Énergie(la formation du maire de Cannes, NDLR) mettra le turbo. Ce sera le moment de poursuivre notre chemin», confie une de ses proches. En cas de score à deux chiffres, les amis de Lisnard imaginent que beaucoup se féliciteront... Tout en devinant que «très vite» ,la question de la modification des statuts pour la désignation du candidat LR à la présidentielle surgira. «Nous dirons ce que nous en pensons. Certaines indiscrétions nous laissent penser qu'en cas d'effondrement autour de 5%, Laurent Wauquiez pourrait être tenté de créer un nouveau parti. Cela changerait alors totalement la donne», prévient-on.

Si la liste Bellamy atteint les 8 %, certains LR s'interrogeront : faudra-t-il s'en réjouir ou craindre la perspective d'un supplice chinois prolongé jusqu'en 2027 ? Autrement dit, se retrouver avec un parti trop faible pour exister, mais suffisamment fort pour marcher jusqu'à l'effacement politique. Aux yeux de Jean-François Copé, ayant publiquement soutenu le rapprochement entre la droite et la macronie, un score à 8 % plongerait la droite dans un «statu quo médiocre». Guilhem Carayon, le président des Jeunes LR, est plus optimiste : «Si on fait le même score qu'en 2019, alors que les macronistes sont autour de 15-16, on revient dans le match. En 2027, le ticket d'accès au second tour va être très bas, Marine Le Pen sera largement en tête et la gauche, fracturée... Si on est entre 9% et 10% en juin, tout est possible.» Plus fatalistes, d'autres pensent que 5 % ou 8 %, «ça ne change strictement rien». «Ce qui pourrait changer les choses, ce serait une dynamique. »C'est-à-dire un score au-delà des 10 %.

«Ce qui m'intéresse, c'est le rebond», répond François-Xavier Bellamy au Figaro,pour qui le seuil des 8 % serait déjà un sursaut après le score de la droite lors de la présidentielle 2022. Les sondages actuels (LR est à 7,5 % dans le « rolling » Ifop-Fiducial Le Figaro-LCI-Sud Radio du 24 mai) sont donnés dans un contexte différent de celui des dernières européennes, selon lui. La présence de Jordan Bardella est également beaucoup plus identifiée, puis l'entrée en compétition du parti zemmouriste avec Marion Maréchal, est une nouveauté de la campagne. «Être au même niveau qu'en 2019 est déjà une performance. Notre parti tente de survivre, mais ce n'est pas pour rien, cela peut imprimer. Il va se passer quelque chose. La dernière fois, tout s'est joué dans les derniers jours, voire les dernières heures. Je sais que beaucoup spéculent sur la suite, mais si l'on fait un score à deux chiffres, cela dit quoi de la suite? C'est ça qui me motive.» Et si Jean-François Copé soutient que même 10 % signeraient une contre-performance structurelle et durable pour un parti « censé gouverner la France » , Bellamy préfère prévenir : «Une chose est sûre, personne ne pourra s'exonérer du résultat. Comme Jean-François Copé l'a dit au moment de mon investiture, nous serons tous comptables du résultat, car cette élection n'est pas une affaire individuelle et tout le monde est à bord.»

Même si la campagne conduite par Bellamy est souvent saluée, et le candidat reconnu pour sa pugnacité et sa constance, ce fourmillement d'interrogations traduit la grande incertitude de toute une famille politique. C'est d'ailleurs tout le paradoxe de cette bataille pour laquelle les Français ne se passionnent pas encore, est-on convaincu à droite. Les LR tentent-ils de se rassurer en refusant de croire que les intentions de vote ne seraient pas encore cristallisées dans l'opinion ? Ou ont-ils raison de penser qu'une grande partie des indécis se fixeront dans les derniers instants ?

Cette semaine, sur les marchés parisiens arpentés avec Agnès Evren, son ex-collègue du Parlement européen, François-Xavier Bellamy s'est réjoui de l'ampleur d'un soutien qu'il juge en hausse, se félicitant également des bons retours des chefs d'entreprise auprès desquels il s'est exprimé mercredi soir, comme des récents échanges avec le Medef et la CPME. «J'ai l'impression que pour des gens comme Pierre Gattaz, Le Floch-Prigent, Sophie de Menthon, les choses se passent chez nous désormais. C'est un bon indicateur, un bon sillon à creuser.»

Le candidat de la droite perçoit un signal positif dans le fait que sa rivale macroniste Valérie Hayer soit contrainte de faire campagne à gauche, sous la pression sévère de son concurrent Raphaël Glucksmann. «Cela libère un espace, et je constate que le monde économique pro-Macron de 2017 se tourne désormais vers nous.» En phase avec David Lisnard, François-Xavier Bellamy prédit l'échec des macronistes dans leurs «tentatives désemparées» de mettre en scène une fois encore leur duel face au RN. Une «mise en scène» que la tête de liste LR a vivement dénoncée en direct, jeudi soir, après le débat opposant Jordan Bardella à Gabriel Attal.

«Cela ne fonctionnera pas. Il n'y a plus de suspens», prévient le parlementaire européen. Lui, en phase avec le discours de Lisnard, espère incarner la reprise du flambeau libéral, de la rationalité économique et de la libération des entrepreneurs. Un créneau sur lequel Éric Ciotti a visiblement forcé le trait ces derniers jours, en se prononçant pour la privatisation de la SNCF et de l'audiovisuel public. Scrutin du 9 juin dans le viseur et mors aux dents, Bellamy serre le guidon de la droite avec confiance. «La campagne européenne, c'est une étape de plaine du Tour de France. On court depuis longtemps. Mais l'important, c'est d'être bien placé dans le sprint final.» C. C. et E. G.

Le Monde
France, samedi 25 mai 2024 1149 mots, p. 8
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24 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Bardella en difficulté face à Attal dans un débat polarisé

Favori des sondages, le président du RN est resté sur la défensive et n’a pas déstabilisé son contradicteur

Robin D’Angelo et Clément Guillou

Les débats au sommet de la vie politique française, ces dernières années, obéissent à une règle simple : un lepéniste et un macroniste débattent durant quatre-vingt-dix minutes ou plus, et, à la fin, c’est toujours le macroniste qui gagne. Jeudi 23 mai sur France 2, Gabriel Attal a mis Jordan Bardella en difficulté comme rarement, lors d’un échange sur les questions européennes qui a vu le premier ministre se comporter comme un candidat, et le candidat lepéniste rester sur la défensive.

D’un côté, un chef de gouvernement contraint de descendre dans l’arène pour tenter de sauver une campagne des élections européennes et une tête de liste, Valérie Hayer, bien mal en point. De l’autre, un candidat du Rassemblement national (RN) en apesanteur dans les sondages, soucieux d’éviter la moindre erreur. De chaque côté, deux camps décidés à entretenir un duel permettant de privatiser la vie politique française, et deux hommes dont le jeune âge – respectivement 35 et 28 ans – ne restreint pas les ambitions.

Il s’agissait du huitième face-à-face entre Gabriel Attal et Jordan Bardella, sans doute le plus scruté de tous. Le premier a tenté d’accrocher à sa ceinture le scalp du rival de sa génération, et y est probablement parvenu. Le second a souhaité éviter les faux pas et tout accès d’arrogance : le prix à payer fut de ne jamais pouvoir exposer ses arguments et de rester impassible quand la grêle tombait.

Le député européen du RN, qui avait survolé le débat face à sa rivale, Valérie Hayer, un mois plus tôt, s’est, cette fois, laissé imposer le tempo et les moments forts du duel. Il a également été pris en défaut sur des questions de fond et n’a, surtout, jamais fait douter son contradicteur, sur le visage duquel s’est dessiné un sourire narquois à mesure que la soirée avançait.

Contradictions

Dès le premier thème, consacré aux enjeux économiques, le premier ministre a inauguré ce qui allait être sa stratégie : interroger Jordan Bardella sur son programme afin d’en souligner les contradictions. M. Attal a ainsi attaqué l’une des principales mesures du parti d’extrême droite, à savoir la « priorité nationale dans le marché unique sur la commande publique », rappelant qu’il s’agissait d’une proposition déjà « portée par Jean-Marie Le Pen », afin de mieux réinscrire son adversaire dans l’histoire de son parti.

« Vous dites : “La France, maintenant, va réserver ses marchés publics en priorité aux entreprises françaises.” Mais les autres pays européens vont faire exactement la même chose et nos entreprises vont perdre des marchés », a pointé le chef du gouvernement, avançant le chiffre de « 80 % de nos PME[qui] exportent dans un pays européen ». Jordan Bardella a semblé bien en peine de lui répondre, se contentant d’accuser le premier ministre de ne pas « faire confiance au savoir-faire français ».

Le président du RN espérait mettre en difficulté M. Attal sur le pacte sur la migration et l’asile, visant à davantage réguler les flux migratoires sur le continent. Peine perdue : le locataire de Matignon a amené le débat sur la « double frontière »– le filtre que M. Bardella souhaiterait imposer aux frontières –, priant le candidat d’extrême droite d’expliquer comment fonctionnerait concrètement ce projet… sans jamais lui laisser le loisir de le développer, l’interrompant régulièrement.

Tout à son objectif de « débusquer » son adversaire populiste, M. Attal l’a assailli de questions sur la fiscalité des grandes entreprises au sein de l’Union européenne (UE). « Est-ce que vous êtes pour ou contre une taxe sur les transactions financières au niveau européen ? » « Est-ce que vous êtes pour ou contre une taxe sur les géants du numérique ? »« Je ne veux pas que l’UE puisse prélever l’impôt », a répondu Jordan Bardella, donnant le sentiment de se ranger du côté des géants du numérique.

L’interrogation surprise du professeur à son élève a viré au blâme lorsque Jordan Bardella a reconnu ne pas avoir lu le texte de la réforme du marché de l’électricité contre lequel il a voté. « Vous ne lisez pas les lois avant de voter ? », s’est étonné le premier ministre.

Les revirements de Marine Le Pen sur les questions européennes ont permis à M. Attal de noircir la liste sans fin de questions avec laquelle il était venu. « Pourquoi est-ce que vous étiez pour la sortie de l’euro, et maintenant vous êtes soi-disant pour rester dans l’euro ? Pourquoi vous étiez pour la sortie de l’UE, et maintenant vous êtes soi-disant pour rester dans l’UE ? » Et de conclure son interrogatoire en frôlant l’insulte : « Quand est-ce que vous mentez ? C’était à l’époque ou c’est aujourd’hui ? » « On aurait pu rester élégants, monsieur », s’est offusqué M. Bardella.

Les votes du député européen à Bruxelles concernant la Russie de Vladimir Poutine ont évidemment été relevés par le chef du gouvernement. « Pourquoi vous n’avez pas voté la résolution qui apporte un soutien à Alexeï Navalny, qui croupissait dans les geôles russes et qui est décédé aujourd’hui ? » Une question à laquelle Gabriel Attal a répondu de lui-même : « Vous avez beau avoir remboursé votre dette, vous avez un contrat moral avec [Vladimir Poutine] . »Une référence au prêt de 9,4 millions d’euros contracté par le RN en 2014 auprès d’une banque proche du Kremlin. Jordan Bardella a, lui, accusé son interlocuteur « d’utiliser la guerre pour faire[sa]  campagne électorale ».

« Seul à défendre les Français »

En fin de soirée, jeudi, le camp lepéniste tentait malgré tout de faire bonne figure. Mais même l’analyse de Marine Le Pen, sur X, ne semblait pas animée d’un fol enthousiasme : « La hauteur était du côté de Jordan Bardella, seul à défendre les Français. »

« Un grand premier ministre a affronté ce soir un Jordan Bardella qui a montré son incompétence, ses mensonges, ses postures », a, de son côté, écrit Valérie Hayer, dans l’espoir que cette soirée lui permettrait peut-être de sauver la deuxième place du scrutin, devant un Raphaël Glucksmann (Parti socialiste-Place publique) qui n’était, lui, pas invité au bal. Tout comme François-Xavier Bellamy, la tête de liste Les Républicains qui, peu après, sur France 2, a fustigé l’organisation de ce duel. « Ce qui s’est passé est le signe d’une crise démocratique », a estimé l’eurodéputé, ajoutant : « Rien ne justifie que, ce soir, le service public mette en scène ce débat, ni les sondages et surtout pas la réalité du débat européen (…) La vérité est que plus de la moitié des Français ne se reconnaît pas dans le débat qui vient d’avoir lieu(…), ces Français ne sont pas invités à commenter un match qu’on a écrit à l’avance. »

Le Figaro, no. 24806
Le Figaro, samedi 25 mai 2024 1505 mots, p. 9

International

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24 mai 2024 - Le Figaro (site web)

À Bruxelles, Olaf Scholz a provoqué le déclin de l'influence de l'Allemagne

Avril, Pierre

Àla maison de l'Europe à Berlin, à deux pas de la porte de Brandebourg, l'atmosphère est studieuse ce mardi 7 mai. À un mois du scrutin européen, une poignée de personnalités politiques représentant chacun des partis en lice répondent en ligne à un questionnaire sur la vie politique communautaire, marquant ainsi le début officiel de la campagne. L'initiative, lancée par le Parlement européen et le Centre fédéral de formation politique, vise les jeunes électeurs. Le stand de l'AfD (extrême droite) est désert.

Kevin Kühnert, le secrétaire général du SPD, seul poids lourd présent dans la salle, se retrouve vite confronté à un test épineux, le second sur une liste de 38, ainsi libellé : « Les voitures dotées d'un moteur à combustion peuvent être mises en circulation dans l'UE après 2035 » , découvre-t-il sur un écran d'ordinateur... soit l'exact inverse de la législation communautaire. Trois choix s'offrent à lui : « d'accord » , « pas d'accord » ou « neutre ». « On sait que la vie est parfois plus complexe que ces trois propositions, mais il faut bien choisir, c'est le jeu » , sourit le jeune dirigeant social-démocrate qui, loyal envers les décisions européennes, coche la deuxième case.

Kevin Kühnert ne croit pas si bien dire. Soutenue par le SPD, l'interdiction des moteurs thermiques après 2035 constituait l'un des piliers de la nouvelle législation communautaire, jusqu'à ce que le FDP, le troisième parti membre de la coalition au pouvoir, ne tente de le torpiller à Bruxelles. Le 3 mars 2023, à la surprise générale, lors d'un Conseil des ministres européen, le ministre des Transports, Volker Wissing, soutenu par le lobby automobile national, apposait le veto allemand (sous forme d'abstention). Et assortissait un éventuel feu vert à une nouvelle condition : le recours prolongé aux carburants de synthèse (e-fuels), dont l'un des champions nationaux, Porsche, s'est fait une spécialité.

Inattendu, le coup de force des libéraux a provoqué à Bruxelles une onde de choc qui, depuis, ne s'est jamais dissipée. « Cela nuit à notre réputation en Europe » , s'était alarmé à l'époque l'eurodéputé allemand écologiste Rasmus Andresen, dont le parti est membre de la coalition berlinoise. Depuis, le fantôme du « german vote » plane sur les instances européennes. Longuement négociés dans la capitale européenne, avec le concours des diplomates allemands, des compromis peuvent être soudainement remis en cause par le gouvernement Scholz.

Fragilité du vote allemand

« Nous changeons de position juste avant la clôture des dossiers, nous demandons brutalement des dispositions spéciales ou nous envoyons des signaux contradictoires » , s'était alarmé fin janvier 2023, l'ambassadeur allemand à Bruxelles Michael Clauss dans une lettre incendiaire transmise à son autorité de tutelle. Résultat, toujours selon le diplomate, « nous perdons une réputation en matière de politique européenne qui nuit à notre position à Bruxelles bien au-delà du dossier concerné ».

Las, ce courrier n'a eu pratiquement aucun effet. Pire, les incidents se sont répétés, sur des sujets aussi divers que la lutte contre le blanchiment d'argent, les émissions des poids lourds ou l'isolation des bâtiments, contestés par les libéraux du FDP. Pour leur part, les Verts ont failli faire capoter le pacte immigration et asile. Sous la pression des mêmes libéraux, le gouvernement Scholz s'est abstenu au dernier moment de soutenir la directive européenne visant à lutter contre le travail forcé (chaînes d'approvisionnement).

Le parti libéral dont l'assise électorale s'effrite outre-Rhin (à peine 5 % dans les sondages) et qui se bat pour sa survie, cumule l'essentiel des revirements. Sur la politique environnementale, ses zigzags le placent en porte-à-faux avec ses alliés européens du groupe parlementaire Renew (dont le français Renaissance). À Berlin, ils suscitent la colère de ses alliés verts. Et à Bruxelles, par ricochet, « on navigue entre perplexité et inquiétude vis-à-vis de la coalition allemande» , résume un diplomate européen. Le désarroi est particulièrement vif chez les États membres d'Europe centrale, traditionnellement exigeants vis-à-vis de leur grand voisin.

Parallèlement, l'influence allemande s'effrite au sein des institutions européennes, en comparaison avec l'âge d'or que constitua le troisième mandat d'Angela Merkel (2011-2015). Aujourd'hui, seulement douze représentations du Service européen pour l'action extérieure (Seae), le bras diplomatique de l'UE, sont dirigées par des Allemands, a reconnu le 15 mai la secrétaire d'État aux affaires européennes, Anna Lührmann. Et ceci sur un total de 141 ambassades, soit moins de 9 %, alors que l'Allemagne assure 24 % des contributions budgétaires européennes.

Plus inquiétant encore, la majorité de ces ambassadeurs ne viennent pas du siège, en l'occurrence le ministère des Affaires étrangères, mais sont issus de la machine communautaire, ce qui accentue le risque de cloisonnement. Cette faiblesse est « affligeante » ,a dénoncé le député d'opposition CDU, Jürgen Hardt.

La fragilité du vote allemand ne s'explique pas seulement par les dysfonctionnements de la coalition, où Olaf Scholz peine à faire régner l'ordre. « Le problème de ce gouvernement est qu'il avait conçu des grands projets sur la transition verte... mais rien sur la guerre. Or, on a eu la guerre, et on s'est retrouvés plus vulnérables que les Français » , résume Guntram Wolff, chercheur associé au Centre Brügel.

Plus direct, un vétéran allemand du Parlement européen met en cause, sous couvert d'anonymat, son propre gouvernement. « Les accords que nous avions conclus au début de la coalition, et qui allaient dans le sens d'une plus grande coopération européenne ont été tout simplement ignorés » , critique cet eurodéputé qui s'amuse à classer la valeur des chanceliers allemands sur la scène européenne. En tête de son panthéon, figure Konrad Adenauer, Helmut Kohl et Willy Brandt, groupe dans lequel s'intercalerait Helmut Schmidt. « Merkel a été plutôt mauvaise au début, meilleure à la fin. Quant à Scholz, je ne l'ai jamais vu faire l'effort d'être un chancelier européen » , ajoute-t-il, cinglant.

Confusion dans la campagne européenne

Presque tout a été dit sur le social-démocrate hambourgeois, dépourvu de culture historique européenne, ignorant des réalités françaises. Pour ses pairs du Conseil européen habitués à la maîtrise d'Angela Merkel, le comportement de Scholz a de quoi dérouter. « Les gens étaient habitués à la chancelière, à sa manière bon enfant de gérer les réunions du Conseil, un exercice auquel elle prenait plaisir. Scholz, à l'inverse, agit comme un étouffoir. Il exprime la position allemande puis se tait. Et si on lui fait des remarques, il lui arrive de s'agacer et de trouver que les gens en face de lui ne sont pas très intelligents. Bref, il ne joue pas le rôle habituel de l'Allemagne » , raconte un habitué des réunions des Vingt-Sept.

Ses homologues sont parfois désarçonnés par ses silences obstinés, qu'il tente de faire passer avec un sourire. Pour l'eurodéputé CDU Hildegard Bentele, c'est la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, qui a « endossé le rôle de l'Allemagne comme force de proposition et source de dynamisme en Europe ». Avant d'être désignée tête de liste par les chrétiens-démocrates, les décisions bruxelloises de l'ancienne ministre d'Angela Merkel, artisane du « Green Deal » , ont néanmoins provoqué des tensions avec sa famille d'origine.

Les soutiens d'Olaf Scholz jugent ce tableau bien trop sévère. Il feint d'oublier les tournants que le chancelier a su imprimer dans son pays si conservateur qu'est l'Allemagne, et dans des temps aussi troublés. Confronté à une opinion publique méfiante, Olaf Scholz a bien négocié l'épisode de l'élargissement à l'Ukraine, énumère ces derniers. Au moment du vote avec les Vingt-Sept, il a conduit le Hongrois Viktor Orban hors de la salle du Conseil, pour l'empêcher de prendre part au vote (depuis ce récit a fait l'objet de multiples réécritures tendant à minimiser le leadership du chancelier). Dans le domaine de la défense antiaérienne (Sky Shield), il a forgé une large coalition, même si celle-ci s'est opérée au détriment des Français.

« Qu'il s'agisse de la lutte contre le changement climatique, de la gestion des migrations ou des défis de sécuritaire, Olaf Scholz a dit clairement que nous pourrons relever ces défis que grâce à une concertation au niveau européen. Et par rapport à ses prédécesseurs, c'est déjà un pas immense » , se félicite l'eurodéputé SPD Jens Geier. Thomas Krüger, président de la Centrale fédérale pour l'éducation politique épouse une autre ligne de défense : « Merkel a gouverné très longtemps et elle n'était pas la même à la fin de son mandat qu'au début. N'oubliez pas que Scholz n'a même pas quatre ans à son actif » , relativise l'ancien député SPD au Bundestag.

En attendant qu'Olaf Scholz accomplisse sa mue, une certaine confusion règne dans la campagne européenne. Bien que le caractère europhile de la population rhénane se confirme dans les sondages, jamais les thèmes communautaires n'ont été aussi peu présents dans la compétition électorale. Ils sont remplacés par des sujets domestiques, jugés plus vendeurs par les candidats. L'attention de l'opinion se focalise sur les élections régionales qui suivront dans trois Länder de l'ex-RDA, début septembre.

Malgré une popularité déclinante, au risque de transformer le scrutin en référendum personnel, c'est la figure du gouvernement qui orne la majorité des affiches du SPD, parfois seule, parfois en compagnie de la tête de liste SPD au Parlement, Katharina Barley. Et au-dessus, un slogan : « Les voix allemandes les plus fortes pour l'Europe. » - P. A. (envoyé spécial à Bruxelles)

Le Monde
France, samedi 25 mai 2024 1081 mots, p. 7
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24 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Avec ses mises en garde, Philippe agace le camp présidentiel

Chargé du dossier néo-calédonien en 2020 et loué pour son bilan, l’ancien premier ministre a distillé ses conseils, irritant les macronistes

Claire Gatinois

Emmanuel Macron n’aime guère qu’on lui fasse la leçon. Encore moins quand les conseils viennent d’Edouard Philippe, son ancien premier ministre qui lui « doit tout », rappelle de temps à autre le chef de l’Etat avec une pointe d’agacement. Lorsque, jeudi 23 mai, depuis Nouméa, le locataire de l’Elysée assure qu’il ne « passera pas en force » le projet de loi constitutionnelle sur l’élargissement du corps électoral en Nouvelle-Calédonie, à l’origine de violentes émeutes sur l’archipel, Emmanuel Macron prend soin, aussi, de rappeler que sa « méthode » , si critiquée dans le dossier néo-calédonien, est le fruit d’un travail collectif, engageant de facto la responsabilité de son ancien chef du gouvernement.

« Nous avons suivi un chemin qui avait été tracé[par les accords de Nouméa de 1998] , pour autant nous n’avons pas collectivement suffisamment pensé le jour d’après», a signalé Emmanuel Macron, juste avant de quitter le Caillou. « Pour ceux qui ont, ou prétendent exercer de hautes responsabilités, il est toujours important de faire preuve d’humilité face à quelque chose de plus grand que soi », appuie un confident du président de la République.

L’Elysée a peu goûté d’entendre Edouard Philippe distiller ses mises en garde sur ce dossier complexe. Mardi 21 mai depuis Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), le maire du Havre, président d’Horizons, a dit espérer que les annonces du chef de l’Etat seraient « à la hauteur ».Presque un coup de pression, émis peu avant le départ du président de la République pour l’île, par l’ancien locataire de Matignon, dont le travail a été encensé par nombre d’experts.

Premier ministre de 2017 à juillet 2020, Edouard Philippe s’était « complètement impliqué dans le dossier calédonien, acceptant la méthode et une mécanique lourde et symbolique », juge Jean-François Merle, ancien conseiller de Michel Rocard pour les outre-mer. Après le départ d’Edouard Philippe, « il n’y a plus eu de pilote à Matignon. Et plus de comité des signataires »,réunissant les parties prenantes des accords de Nouméa pour préparer leur application, poursuit M. Merle, avant d’ajouter : « Cette méthode, laborieuse et efficace n’est pas dans l’esprit de la “start-up nation”. »

A l’arrivée de Jean Castex à Matignon, en 2020, « le dossier a été mis dans un tiroir », cingle Naïma Moutchou, députée (Horizons) du Val-d’Oise, membre de la mission d’information sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie à l’Assemblée nationale, rappelant que le sujet avait ensuite été confié au ministre des outre-mer, Sébastien Lecornu, puis au locataire de la Place Beauvau, Gérald Darmanin. Chargé d’organiser la tenue du premier référendum sur l’indépendance, en 2018, et de préparer le deuxième, en octobre 2020, Edouard Philippe avait, aux dires de ses proches, fait part « en haut lieu », de ses vives inquiétudes lors de son retour de Nouvelle-Calédonie en mars. « Il a fait comprendre que les discours s’étaient radicalisés », signale Mme Moutchou. Telle Cassandre, Edouard Philippe n’aurait pas été écouté. Il n’a pas non plus été sollicité par le président de la République pour participer à une mission de médiation sur la Nouvelle-Calédonie, quand bien même son nom était cité, au même titre que celui du président du Sénat, Gérard Larcher. « On a privilégié une mission composée de hauts fonctionnaires », balaie-t-on à l’Elysée.

« Mauvaise manière »

Edouard Philippe irrite les macronistes. Il a fait « une mauvaise manière »à Emmanuel Macron, soupire-t-on chez Renaissance. Une de plus ? L’édile, qui répète inlassablement se « préparer »pour l’élection présidentielle de 2027 en parcourant le pays de long en large, prend de plus en plus de distance avec la gestion du pays par le chef de l’Etat. En juin 2023, il déplore dans L’Express l’ « immigration du fait accompli ». Avant d’expliquer en février dans L’Opinionque « le problème, c’est qu’on ne réforme plus ». Ses mots sont plus tranchants encore sur la Nouvelle-Calédonie, sujet sur lequel Edouard Philippe met en avant ses qualités d’écoute et de patience, qui, dit-on, font défaut au chef de l’Etat. Déjà en avril, lors d’une réunion des cadres de son parti à Besançon, Edouard Philippe avait choqué les fidèles du président de la République en faisant applaudir les trois députés – deux venus de Renaissance et l’un des Républicains – qui avaient rejoint son parti Horizons. Avant de s’enflammer : « Et si vous voulez mon avis, ce ne sont pas les derniers ! »

A la fois « loyal mais libre », selon ses mots, Edouard Philippe marche sur une ligne de crête. Un pied dans la Macronie, un pied en dehors, il est pressé par sa base de s’affirmer davantage. « C’est ce qui est demandé » par les militants, atteste Christian Estrosi, maire de Nice et vice-président d’Horizons. Dont acte, le maire du Havre devrait s’exprimer longuement dimanche 26 mai sur LCI. Mais le Normand ne peut guère, pour l’heure, aller à la rupture.

Il est trop tôt pour dérouler une stratégie présidentielle, souligne Christian Estrosi qui sait qu’Emmanuel Macron serait impitoyable en cas de défaut de loyauté. Alors, malgré quelques piques, Edouard Philippe enrage le plus souvent en silence. Il juge « inacceptable », selon son entourage, l’accord signé en mai à SNCF sur les fins de carrière mais ne dit rien. Et s’alarme, en coulisses, du dérapage des comptes publics, rappelant ici ou là, son slogan depuis 2020 : « L’ordre dans les comptes et dans la rue ».

Le patron d’Horizons ne peut se désolidariser de ses alliés du MoDem et de Renaissance avant le scrutin européen. Difficile d’attaquer ses colistiers. Mais la déroute qui, à en croire les sondages, pourrait frapper le camp présidentiel le 9 juin, peut être un tournant. « Le 10 juin, Edouard aura plus de liberté », prédit un proche du maire du Havre. « Si le résultat des élections est présenté comme “la faute de Macron” , Edouard Philippe ne pourra rester dans son splendide isolement », pense Frédéric Dabi, à la tête de l’institut de sondage IFOP, rappelant Michel Rocard en 1978 qui, après l’échec pour la gauche des élections législatives, s’était émancipé de la ligne de François Mitterrand, en dénonçant « un certain archaïsme politique ». Reste que Michel Rocard n’a pas réussi à se hisser à l’Elysée.

Le Figaro, no. 24806
Le Figaro, samedi 25 mai 2024 1100 mots, p. 9

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24 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Macron à Berlin pour tenter de relancer le moteur franco-allemand

Le président français effectuera de dimanche à mardi une visite d'État chargée de symboles.

Avril, Pierre

Beaucoup de symboles» : ce leitmotiv domine à la veille de l'arrivée, outre-Rhin, d'Emmanuel Macron, dans la foulée de sa tournée en Nouvelle-Calédonie. Une visite d'État de trois jours, soit le plus haut barreau sur l'échelle de la diplomatie, partagée entre la capitale et deux villes qui incarnent chacune un visage de l'Allemagne contemporaine : Münster, à l'ouest, et Dresde, en ex-RDA.

La première est proche de la frontière rhénane, la seconde de la Pologne et de la République tchèque. Le président de la République sera le premier, après Jacques Chirac en 2000, à effectuer une visite d'État chez son voisin, et le premier chef d'État français à se rendre dans l'est du pays depuis la réunification. François Mitterrand était venu à Berlin seulement deux mois après la chute du mur.

Il s'agit de « célébrer la valeur unique de l'amitié franco-allemande » , selon les souhaits du président Frank-Walter Steinmeier qui, pour sa part, se rendra à la commémoration du massacre d'Oradour-sur-Glane le 10 juin. À son arrivée dans la capitale dimanche, son homologue se verra réserver les honneurs militaires avant de participer aux commémorations de l'anniversaire de la Constitution allemande : là encore, ce sera la première fois qu'un dirigeant étranger est invité à ces festivités purement nationales. Le soir, un dîner d'État associera le chancelier Olaf Scholz et Angela Merkel.

Le lendemain, après un hommage aux victimes du nazisme, Emmanuel Macron prononcera à Dresde un discours européen à la jeunesse, autre temps fort du voyage intervenant à deux semaines des élections. Il devrait s'exprimer en partie dans la langue de Goethe. Mardi, après une escale à Dortmund où il recevra le prix de la Paix de Westphalie (du nom du traité mettant fin à la guerre de Trente Ans). Dans la foulée, il retrouvera les dirigeants allemands près de Berlin pour un Conseil des ministres franco-allemand. La politique bilatérale de coopération - la plus poussive - reprendra alors ses droits.

Bien qu'habiles à orchestrer leurs séquences mémorielles et à vanter « la profondeur et la permanence de la relation franco-allemande », Paris et Berlin peinent à travailler ensemble, et à esquisser le sort de l'Europe. Faute de visions et d'une volonté partagées, le couple échoue à entraîner les Vingt-Sept dans un projet commun. « Les diplomates ont beau s'accrocher et chercher des points positifs, la constatation est unanime : jamais les relations n'ont été aussi dégradées », résume le député CDU Gunther Krichbaum, membre historique du comité parlementaire conjoint.

Les derniers mois du mandat d'Angela Merkel, puis les premiers pas du gouvernement Scholz avaient laissé augurer d'une reprise du « moteur » franco-allemand. Au sortir de la pandémie, la chancelière avait accepté, sous la pression d'Emmanuel Macron, le principe d'un emprunt communautaire afin de soutenir une économie européenne vacillante. Rompant avec des décennies d'orthodoxie budgétaire, Angela Merkel avait réussi, par son geste, à faire oublier l'accueil glacial réservé par Berlin au discours sur l'Europe, prononcé par Emmanuel Macron au lendemain de son élection, en 2017.

Pour leur part, les trois alliés de la nouvelle coalition s'étaient engagés par contrat, en 2021, à poursuivre avec la France un « nouveau partenariat fort et stratégique ». Très europhiles dans leurs discours, les Verts étaient particulièrement courtisés par l'Élysée.

Deux mois plus tard, la Russie envahissait l'Ukraine. Cette guerre, qui aurait pu servir de tremplin à une initiative franco-allemande, garante d'une sécurité renouvelée sur le continent, n'a fait au contraire que tétaniser le dialogue. « Depuis, on n'a jamais vraiment assisté à un quelconque consensus franco-allemand », observe Ronja Kempin, chercheuse à l'Institut allemand pour la politique internationale et la sécurité. Doté du bouton nucléaire, Emmanuel Macron a cherché à pousser les feux d'une autonomie sécuritaire européenne. À l'inverse, Olaf Scholz s'est replié, comme par réflexe, sur l'allié américain. Court-circuitant la France, et sans consultations, le chancelier a lancé un projet industriel de création d'un bouclier antimissiles, associant notamment Israël et Washington.

Les tentatives visant à raccommoder les deux partenaires ont échoué. Pire, elles ont viré à la bataille d'ego. Le chancelier taiseux, prudent mais têtu, s'agace des initiatives et des annonces, qu'il juge intempestives, de son homologue français. « En ne saisissant pas la main tendue de nos partenaires, Olaf Scholz a brisé la porcelaine », accuse Gunther Krichbaum.

Divergences stratégiques

Ce choc des personnalités a amplifié ce qui constitue l'un des travers historiques de la relation franco-allemande, où le réformisme, traditionnellement attribué à Paris, se heurte au conservatisme de Berlin. Les sources de conflit abondent. Olaf Scholz a publiquement critiqué l'hypothèse d'un envoi de forces armées occidentales en Ukraine, ce qui n'empêche Emmanuel Macron de pousser l'avantage. Le chef de l'Élysée n'abandonne pas l'idée d'une dissuasion nucléaire européenne, à laquelle l'Allemagne s'oppose, préférant conserver le parapluie américain exclusif.

Les divergences stratégiques sont souvent masquées par des querelles : Paris dénonce le mode de calcul allemand qui fait de Berlin le principal contributeur militaire à l'Ukraine, ce dont le gouvernement Scholz se vante. Des progrès sont néanmoins enregistrés dans la construction d'un char franco-allemand.

Souvent, l'affrontement fait place à l'indifférence mutuelle. Après qu'Emmanuel Macron eût prononcé un second discours à la Sorbonne sur l'Europe, le 25 avril, son homologue allemand a répondu, en français, par un simple tweet : « Ton discours contient de bonnes impulsions. » Parfois, c'est le chancelier qui prend le gouvernement français de court en annonçant, à l'automne 2022, un plan national de 200 milliards destiné à soutenir l'économie allemande.

Pour leur part, les Grünen ont contribué à l'escalade avec Paris en exigeant au sein de leur coalition la fermeture rapide des centrales nucléaires rhénanes. Actuellement, le ministre de l'Économie, Robert Habeck, dénonce le projet européen de satellites Iris, à qui il reproche de servir les intérêts français. Enfin, le FDP, qui détient le ministère des Finances, s'oppose à tout emprunt communautaire en faveur de l'industrie de défense même si des progrès sont attendus sur le projet d'un marché européen des capitaux.

Dans un contexte si dégradé, les innombrables spécialistes de la relation franco-allemande s'interrogent sur l'opportunité même de célébrer une amitié par une visite d'État. « Les belles images et les beaux discours, cela peut paraître superficiel mais la coopération franco-allemande se nourrit aussi de cela » , tempère Claire Demesmay, chercheuse au Centre Marc-Bloch, qui en étudie depuis des décennies les nombreuses facettes. De quoi, dit-elle, « enrichir l'album de famille ».

Le Figaro, no. 24806
Le Figaro, samedi 25 mai 2024 994 mots, p. 10

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24 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Russie : la purge des généraux s'accélère

Pas moins de six hauts responsables du ministère de la Défense ont été démis récemment de leur poste pour corruption.

Barluet, Alain

Les têtes tombent en série au ministère russe de la Défense. Et, selon les observateurs, les limogeages pourraient continuer à mesure que se poursuit la lutte contre la corruption, mais aussi et surtout les rivalités entre clans et l'offensive militaire en Ukraine. La question est maintenant de savoir si le couperet atteindra le très loyal chef d'état-major des armées, le général Valeri Guerassimov, 68 ans, maintenant qu'Andreï Belooussov, 65 ans, a succédé à la tête du ministère à l'incontournable Sergueï Choïgou, 69 ans. Un technocrate en lieu et place d'un grognard, longtemps intime de Vladimir Poutine... Dans la foulée de la réélection du chef du Kremlin pour un cinquième mandat et de l'installation d'un nouveau gouvernement, six hauts responsables de la Défense ont été démis de leur poste en quelques semaines, accusés de malversations massives, de pots-de-vin ou de fraude.

Jeudi, on apprenait ainsi deux nouvelles arrestations : celle du chef adjoint de l'état-major en charge des communications, le général Vadim Chamarine, 52 ans. Placé en détention par un tribunal militaire, il risque jusqu'à quinze ans de prison pour avoir « accepté un pot-de-vin particulièrement important », selon le compte Telegram du Comité d'enquête, chargé en Russie des affaires criminelles importantes. Celui-ci a annoncé quelques heures plus tard qu'un autre responsable de la Défense avait été arrêté et incarcéré : Vladimir Verteletski, le chef du département des marchés publics du ministère, accusé d'avoir accepté en 2022 des « travaux non terminés » dans le cadre d'une commande publique, causant, selon l'accusation, un préjudice de plus de 70 millions de roubles (710 000 euros au taux actuel). Avant eux, au moins quatre autres responsables ont été sanctionnés. Le lieutenant général Soukhrab Akhmedov, 49 ans, commandant de la 20e armée, aurait été démis tout récemment de ses fonctions, certaines sources, comme la chaîne Telegram Rybar, animée par un blogueur militaire, affirmant qu'il aurait été seulement suspendu de son commandement. Selon des sources citées par l'Institut pour l'étude de la guerre (ISW), installé aux États-Unis, le général Akhmedov serait puni au motif d'échecs tactiques sur le front, ayant entraîné des pertes importantes en plusieurs lieux où ses troupes étaient engagées. Auparavant, début mai, Youri Kouznetsov, chef de l'administration du personnel de la Défense, et l'ancien commandant de la 58e armée, le général Ivan Popov - remarqué l'an dernier pour ses critiques acerbes contre le ministère -, ont été emprisonnés pour pots-de-vin et fraude. Le général Popov est accusé d'avoir vendu environ 2 000 tonnes de produits métalliques destinés à la construction de fortifications dans la direction de Zaporijjia. Il a comparu vendredi devant les juges pour une première audition.

« Une lutte entre clans et factions »

Le premier et non des moindres à avoir figuré sur cette liste n'est autre que le vice-ministre de la Défense, Timour Ivanov, 48 ans, inculpé avec un complice présumé, Sergueï Borodine, pour « prise de pots-de-vin à grande échelle » , crime passible de 15 ans de prison. Cette affaire, rare à ce niveau, avait été annoncée le 24 avril dernier, et considérée comme préfigurant un départ de Sergueï Choïgou, qui détenait son ministère depuis douze ans.

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a démenti jeudi toute campagne de purges, assurant qu'il s'agissait d'une opération anticorruption assez classique. Le message n'a rien d'anodin toutefois, au moment où l'économiste Belooussov prend les rênes de la Défense, pour en rationaliser les coûts et inscrire l'économie de guerre - une priorité pour le Kremlin - dans la durée. « La corruption, si elle pénètre les forces armées russes, doit être brûlée au fer rouge », martelait récemment le député Viktor Sobolev, membre de la commission de la défense de la Douma. Mais pour nombre d'observateurs, cette soudaine campagne contre la corruption au sein du ministère de la Défense - un phénomène connu de tous et de longue date - ne constitue qu'un prétexte. « Cette série d'arrestations semble n'être qu'une lutte entre clans et factions au sein du ministère de la Défense » , a estimé l'expert militaire Youri Fedorov, cité par Novaïa Gazeta Europe. L'épisode Evgueni Prigojine, désormais totalement absent de la parole officielle, a manifestement laissé des traces - et incité l'institution à solder les comptes. En effet, le patron des mercenaires du groupe Wagner, à l'origine d'une rébellion avortée en juin 2023, avant sa mort suspecte dans un accident d'avion, tirait à boulet rouge contre le ministère de la Défense, l'accusant de sacrifier la vie de ses hommes, faute notamment de leur fournir des munitions en quantité suffisante. Des récriminations approuvées mezza vocepar certains hauts gradés, dont le général Popov, cité plus haut. Commandant de la 58e armée sur le front ukrainien, il avait été destitué l'été après avoir dénoncé « des morts et des blessés massifs ». Ivan Popov avait alors accusé le général Guerassimov, sans le nommer, d'avoir eu sa peau en lui « tirant dans le dos ». Son arrestation, cette semaine, a été analysée comme une vengeance de Guerassimov, de même que l'ordre de « ne voir qu'une seule tête » dans les rangs du ministère de la Défense.

Le mouvement, qui ne peut avoir été engagé qu'avec l'aval de Vladimir Poutine, s'arrêtera-t-il là ? « L'élimination de l'équipe de Choïgou se poursuivra » , estiment certains observateurs. Dans le Financial Times, le chercheur américain spécialiste de la Russie Michael Kofman estimait récemment que « la nomination de Belooussov signifie que Guerassimov sera finalement remplacé ».Ce dernier occupe son poste depuis dix ans, un record. « Même si Peskov (le porte-parole du Kremlin, NDLR) a déclaré que le chef d'état-major des armées resterait à son poste, le nouveau ministre de la Défense voudra probablement avoir un homme à lui » , poursuivait l'expert de la Fondation Carnegie pour la paix internationale.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 25 mai 2024 888 mots, p. AUJM4
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25 mai 2024 - Le Parisien

Ces zigzags incessants du RN

Sur de nombreux dossiers, le parti de Marine Le Pen et Jordan Bardella enchaîne les changements de cap visibles, espérant ainsi l'emporter dans les urnes.

Alexandre Sulzer

La compétition présidentielle est souvent comparée à un marathon. Mais ne serait-elle pas plutôt une course de super-G, avec ses virages amples ? Depuis plusieurs mois, le RN, qui a déjà laissé tomber après 2017 ses totems du Frexit et de la sortie de l'euro, multiplie ces zigzags programmatiques. Dernier en date, la Nouvelle-Calédonie : le 16 mai, alors que l'île s'embrase, Marine Le Pen estime qu'il faut repousser de six mois les élections provinciales ainsi que le vote de la loi sur le « dégel électoral »... que ses troupes viennent pourtant de voter à l'Assemblée.

Désormais, Marine Le Pen propose un nouveau référendum... dans quarante ans. « Ça faisait déjà quelque temps qu'elle avait en tête cette idée », assure un de ses proches. Mais elle s'était bien gardée de l'exprimer publiquement. « Je n'ai pas pour habitude de commenter les changements de ton de Marine Le Pen parce qu'ils sont quotidiens sur tous les sujets. [...] Dès que ça devient difficile, c'est un vol d'étourneaux », a d'ailleurs grincé, jeudi, Emmanuel Macron à Nouméa.

Un argument repris par Gabriel Attal face à Jordan Bardella sur France 2, renvoyant le président du RN à ses « contradictions », notamment sur la Russie. Désormais, il ne s'agit plus pour le RN de soutenir ouvertement Vladimir Poutine, même si Marine Le Pen défendait à la présidentielle, après l'invasion de l'Ukraine, un « rapprochement stratégique » entre l'Otan et la Russie « dès que la guerre russo-ukrainienne serait achevée ». Récemment, Bardella a indiqué qu'il n'était plus question de proposer la sortie de la France du commandement intégré de l'Otan, pierre angulaire du programme, « tant que la situation en Ukraine n'est pas stabilisée ».

Des missiles pour l'Ukraine

Le président du RN ne se disait pas non plus fermé à la livraison de missiles à longue portée français Scalp à l'Ukraine... alors que le RN s'était toujours opposé à ce que Paris fournisse des « armes offensives » à Kiev. Interrogé en marge d'un meeting à Perpignan le 1 er mai, Jordan Bardella suggérait même d'organiser « un référendum sous l'égide de l'ONU » en Crimée et dans le Donbass alors qu'il estimait, en février 2023 dans « l'Opinion », qu'il n'y aurait « pas d'issue à ce conflit sans [...] le retour à une souveraineté pleine et entière de l'Ukraine ». Comprenne qui pourra. En matière européenne, Jordan Bardella, qui veut bouleverser en profondeur l'UE en faisant de la Commission un simple « secrétariat » sans pouvoir, a estimé devant le Medef en avril qu'il fallait trouver des « règles d'harmonisation communes » concernant « l'union du marché des capitaux » en Europe.

De quoi faire s'étrangler le LR François-Xavier Bellamy : « Il y a cinq ans, vous étiez pour la sortie de l'Europe et la sortie de l'euro, [...], c'est un grand écart assez rapide ! » « Si on reste dans l'UE, il faut un minimum de règles communes. J'essaie d'être cohérent », se défend Bardella... même si les députés RN ont voté contre ce projet d'harmonisation en 2020. Concernant la « sortie du marché européen de l'électricité », sujet phare du programme énergétique, il n'est plus question dans la bouche de Bardella que de « réformer » les règles de ce marché. Simple question de présentation, se défend le RN.

Le parti a aussi battu de l'aile sur la question agricole. Au Salon de l'agriculture en février, Jordan Bardella a dénoncé les prix planchers que venait de proposer Emmanuel Macron, les désignant comme une « trappe à pauvreté ». En oubliant que l'idée figure toujours en bonne place dans le programme présidentiel... Marine Le Pen était ensuite intervenue, feignant de ne pas voir de contradiction et plaidant pour un « prix garanti par l'État » dans l'éventualité « où les négociations n'arrivent pas à être conclues entre les producteurs et les industriels ». « Je n'ai pas compris comment Bardella s'est planté », souffle un député RN influent. Au nom de la défense des agriculteurs, le RN n'a plus de mots assez durs contre « l'écologie punitive ».

Avant 2022, Marine Le Pen s'était positionnée contre la réautorisation du glyphosate ou des néonicotinoïdes. Mais se dit désormais contre l'interdiction des produits phytosanitaires « sans alternatives efficaces ». Une évolution qui est l'une des seules à être assumées. « C'était sous l'influence d'Hervé Juvin (un ex-eurodéputé RN, présenté en 2022 comme le futur ministre de l'Environnement par Marine Le Pen) que l'on était décroissants. Mais on ne pense plus que l'homme est un prédateur pour la nature », reconnaît un proche de Marine Le Pen.

Draguer l'électorat de droite

En matière économique et sociale, plusieurs positions peuvent coexister. En février, Bardella, en pleine drague des électeurs de droite, se dit « parfaitement d'accord » avec l'idée de conditionner le versement du RSA à quinze heures d'activité. Mais à l'Assemblée, les députés RN ont voté contre cette proposition gouvernementale.

Un RN sans boussole autre que le gain électoral ? « On est insaisissables sur la tactique parlementaire mais pas sur le fond », assure un proche de Le Pen qui nie tout revirement idéologique. Avant d'admettre que le parti « affine » ses propositions. « Elles doivent être crédibles car on aspire au pouvoir. » Le marinisme, un pragmatisme ? « Le seul truc qui compte à la fin des fins, conclut un ténor RN, ce sont les résultats électoraux. »

Le Figaro, no. 24806
Le Figaro Économie, samedi 25 mai 2024 725 mots, p. 26

Médias & Tech

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24 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Les éditeurs de presse gagnent un premier round face à X

Un tribunal français contraint le réseau à respecter la loi sur les droits voisins.

Vergara, Ingrid

C'est une première judiciaire sur l'application de la loi des droits voisins et une bataille d'importance que viennent de remporter plusieurs éditeurs de presse français dans le dossier sensible de la rémunération des médias par les grandes plateformes sur internet. Pour la première fois, le tribunal judiciaire de Paris a ordonné en référé à l'entreprise Twitter (ainsi désignée par la justice) de communiquer à plusieurs groupes de médias, dont Le Figaro, ainsi qu'à l'AFP un certain nombre de données commerciales sur les revenus qu'elle tire de la reprise en ligne de leurs contenus. Selon la décision de justice, le juge donne un maximum de deux mois à Twitter International Unlimited Company (basée en Irlande) pour transmettre des chiffres sur ses revenus publicitaires en France, le nombre d'impressions et le taux de clics sur leurs publications (texte, photos, vidéos), etc. Parmi les éléments à livrer figure aussi «une description du fonctionnement des algorithmes de Twitter/X conduisant à afficher en France les publications leur appartenant ». Bref, tout ce qui peut permettre aux médias de calculer la rémunération qu'ils estiment due au titre des droits voisins. Si l'entreprise X ne respecte pas le délai, elle sera tenue de payer une astreinte de 3 000 euros par jour de retard pendant un maximum de six mois.

L'entrée en vigueur de la loi sur les droits voisins en octobre 2019 permet aux éditeurs de presse de percevoir une rémunération lorsque leurs contenus sont réutilisés sur internet. Pour en déterminer le montant, ils demandent aux plateformes de leur communiquer, avec un gage de confidentialité, certaines données. Twitter a toujours refusé de le faire, ne s'estimant pas assujetti aux droits voisins, au prétexte que le réseau social repose sur ce que postent les utilisateurs et non sur des contenus que lui-même met en avant. En revanche, la société est bien la seule à capter l'ensemble des revenus publicitaires. Pour l'obliger à communiquer ces éléments, les groupes Le Figaro, Le Monde, Les Échos-Le Parisien puis l'AFP, avaient donc assigné Twitter en référé en juillet dernier. Et ont obtenu gain de cause. «C'est un très beau succès pour les éditeurs. Cette décision est doublement importante, car elle rappelle aux plateformes qu'elles ne peuvent pas s'exonérer du paiement des droits voisins et elle instaure une plus grande transparence sur les chiffres pour un juste calcul de ces droits voisins. Cette décision fera date» , se réjouit Marc Feuillée, directeur général du groupe Le Figaro. «C'est une étape déterminante pour ce droit nouveau, si difficile à mettre en place» ,a commenté Fabrice Fries, le PDG de l'AFP.

Muscler la législation

Depuis la transposition en droit français de la directive européenne instaurant ce nouveau droit, les plateformes freinent des quatre fers pour ne pas s'en acquitter. En mars dernier, les éditeurs de presse avaient remporté une autre victoire, après un long bras de fer judiciaire, avec l'amende de 250 millions d'euros infligée à Google par l'Autorité de la concurrence pour ne pas avoir respecté plusieurs engagements pris en 2022 sur les négociations.

Des parlementaires français estiment d'ailleurs nécessaire de muscler la législation. Le député Laurent Esquenet-Goxes (MoDem et indépendants) a déposé en février dernier une proposition de loipour « renforcer l'effectivité des droits voisins de la presse ». Le texte propose à la fois d'instaurer plus de transparence sur les éléments à envoyer au titre des négociations autour des droits voisins (car, en l'état actuel, la loi permet aux plateformes de communiquer des éléments partiels ou difficilement déchiffrables) et des contraintes de temps pour empêcher les réseaux de jouer la montre. « Si l'on veut une presse de qualité, fiable et indépendante, il faut que celle-ci bénéficie d'un modèle économique pérenne et du partage des recettes de ses publications utilisées par les plateformes. » expliquait-il dans une interview au Figaro.

Vendredi soir, X n'avait pas encore fait savoir s'il comptait faire appel de l'ordonnance. La plateforme peut aussi choisir d'engager enfin des discussions avec les éditeurs. Sans cela, le groupe Figaro ira sur une action au fond pour obtenir le paiement. « Nous voulons simplement faire appliquer la loi sur les droits voisins » , conclut Marc Feuillée. I.V.

Le Figaro, no. 24805
Le Figaro, vendredi 24 mai 2024 1181 mots, p. 18

Der ; Portrait

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23 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Marie-France Garaud Éminence grise de la Ve République

L'ex-conseillère de Georges Pompidou et de Jacques Chirac, et ancienne députée européenne, figure souverainiste admirée mais longtemps redoutée de la vie politique, est morte à l'âge de 90 ans.

Tabard, Guillaume

Richelieu en jupon ». Dans des années où la place des femmes était rarissime en politique et leur influence marginale, ce surnom avait été donné à Marie-France Garaud. Il lui allait comme un gant. Un gant de fer plus que de velours, tant cette femme au regard d'acier, au chignon impeccable et aux jugements intraitables était redoutée dans les années 1970, où, auprès de Georges Pompidou, puis de Jacques Chirac, elle faisait rimer influence avec puissance.

Rien ne disposait cette native de Poitiers à entrer en politique. Si ce n'est une coïncidence de calendrier. Marie-France Garaud est née le 6 mars 1934, un mois après qu'une manifestation parisienne donna l'impression de faire vaciller la IIIe République. Inconsciemment, la faiblesse de ce régime parlementaire l'ancra dans la foi en des institutions solides, celles de la Ve gaullienne, au service d'une vision exigeante de la France qu'elle défendit tout au long de sa vie publique.

L'étudiante en droit, inscrite au barreau de Poitiers, « monte » à Paris en 1957 comme attachée juridique au ministère de la Marine. C'est alors que celui qui avait été son professeur de droit à Poitiers, le député gaulliste Jean Foyer, nommé ministre de la Coopération de De Gaulle, cherche une attachée parlementaire. La juriste ne connaît rien aux arcanes de la politique. Mais elle apprend vite. Notamment sur la psychologie de ceux qui exercent le pouvoir et y aspirent. Elle comprend et sait exploiter sans trembler les ressorts de l'ambition humaine. Elle suit Jean Foyer Place Vendôme, un ministère qui lui convenait bien. Mais lorsque celui-ci quitte le gouvernement, en 1967, sa réputation l'a précédée auprès du président de l'Assemblée nationale, Jacques Chaban-Delmas.

Qu'à cela ne tienne : elle tente sa chance plus haut. Chez le premier ministre, Georges Pompidou, qu'après Matignon elle accompagnera à l'Élysée. Elle y est accueillie par un conseiller politique nommé Pierre Juillet. Ce Résistant de la Creuse n'est pas qu'un homme de l'ombre, c'est aussi un ombrageux. Le tandem se crée. Il va durer douze ans. Et restera dans l'histoire contemporaine comme l'archétype de ces éminences grises dont l'influence politique est inversement proportionnelle à leur exposition médiatique. « L'ombre sera leur théâtre et le nid de leur survie », écrit le journaliste Olivier Faye dans La Conseillère, première et excellente biographie de Marie-France Garaud (Fayard, 2021). Dans ce duo, Juillet est le stratège et Garaud l'exécutante. Dans tous les sens du terme. Pour protéger Pompidou, qu'ils ont appris à défendre lors de la sale affaire Markovic, ils se chargent d'affaiblir ou de tenir à distance ses adversaires et concurrents. Chaban en fera les frais. Pierre Juillet et Marie-France Garaud se chargeront de torpiller sa « nouvelle société » , de le faire partir de Matignon, en 1972, au profit du plus loyal Pierre Messmer, puis, deux ans plus tard, de lui faire mordre la poussière à la présidentielle provoquée par la mort de Pompidou.

Pour cette dernière opération, le tandem a pour bras armé un jeune ministre de l'Intérieur nommé Jacques Chirac. L'énarque qui sut se faire élire en Corrèze est le « bulldozer » et le chouchou de Pompidou. Après la mort de leur mentor, Pierre Juillet et Marie-France Garaud prennent en charge le destin de son poulain. Avec, en perspective, l'ambition de remettre un gaulliste à l'Élysée après l' « intermède » Giscard. Ils le cornaquent à Matignon, le convainquent de prendre la tête de la vieille UDR, puis de claquer la porte du gouvernement avec fracas, puis encore de fonder le RPR, puis enfin de partir à l'assaut de la mairie de Paris. Juillet, parfois, part bouder dans sa Creuse. Garaud, toujours, reste à Paris, pour mobiliser les élus et alimenter en informations les journalistes. Elle est précieuse, donc elle agace. À commencer par ces « barons » qui ne lui doivent rien et qu'elle néglige et méprise. Mais, tant que la fortune sourit à Chirac, nul n'ose s'en prendre à « Richelieu en jupon » , ou plutôt en tailleur Chanel, qu'elle portait, tel un uniforme, avec une droiture physique, parfait reflet de sa raideur intellectuelle.

Mais la bascule intervient en 1979. La campagne de Jacques Chirac est un échec. Beaucoup, à droite, lui reprochent de s'être laissée enfermer dans une vision trop critique de l'Europe. L'heure de la curée a sonné. Et c'est Bernadette Chirac qui fixe elle-même l'ultimatum à son mari. Ce sera Marie-France Garaud ou elle. Ce sera elle. Le tandem Juillet-Garaud s'en va. Définitivement, cette fois. Avec Chirac, c'est une rupture personnelle, bien sûr. « Je le croyais du marbre dont on fait les statues ; il était de la faïence dont on fait les bidets », dira-t-elle de lui avec cette cruauté créative et assassine dont elle ne s'est jamais départie. Mais la rupture est aussi idéologique. Car ses basses oeuvres étaient au service d'une grande idée : la France. De Richelieu, elle n'avait pas uniquement ce rôle de premier conseiller du roi, mais aussi ce sens de l'histoire et de l'État ; cette passion quasi charnelle de la grandeur et de l'indépendance de la France.

Déçue par Chirac, allergique à Giscard, elle se lança donc elle-même, avec orgueil et naïveté, dans l'aventure présidentielle. Elle dut se contenter d'un modeste 1,33 %, une humiliation partagée avec un Michel Debré qu'elle aurait pourtant dû soutenir. Giscard et Mitterrand avaient, dit-on, aidé à sa campagne, pour affaiblir Chirac. La manoeuvrière avait été à son tour instrumentalisée. Pour diriger sa campagne, elle avait fait appel au magistrat Pierre Arpaillange, rencontré au cabinet de Foyer et qui devint plus tard garde des Sceaux de François Mitterrand ; avec elle, les fidélités l'emportaient sur les étiquettes partisanes.

Passionnément souverainiste, elle fut une des voix du non à Maastricht, aux côtés de Philippe Séguin, Charles Pasqua et Philippe de Villiers, élue députée européenne sur la liste de ces deux derniers, en 1999. À la tête de son Institut national de géopolitique, elle défendit dans les années 1990, proche en cela de Jean-Pierre Chevènement, une vision du monde hostile au « choc des civilisations » théorisé par George Bush. Elle s'opposa ainsi aux guerres contre l'Irak, la première comprise. Éloignée de la vie politique, elle continuait de recevoir, dans son appartement parisien du quai Anatole-France, des jeunes fascinés par sa personnalité et désireux de reprendre le flambeau souverainiste, à l'instar d'une Sarah Knafo, à son tour candidate aux européennes, qui voit en elle un modèle. Si elle fut frappée d'absences les dernières années de sa vie - elle fut portée disparue plusieurs jours dans les Deux-Sèvres, où elle était retirée -, elle garda jusqu'au bout ce regard désabusé sur un monde dont elle désespérait et ce jugement sévère sur de nouvelles générations politiques à ses yeux sans saveur et sans idées.

Marie-France Garaud était trop intransigeante pour séduire, trop cérébrale pour réussir sur son nom, trop mordante pour garder des amitiés. Mais elle incarnait une exigence, avec elle-même, avec les autres, avec la politique, avec le monde, devenue trop rare et qui, pour cela, était précieuse.

Le Monde
Planète, vendredi 24 mai 2024 787 mots, p. 8
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22 mai 2024 - Le Monde (site web)

Le gouvernement rétropédale sur les objectifs de cultures en bio

Après avoir soutenu sa suppression, le ministre de l’agriculture a approuvé l’instauration d’une cible de 21 % de surfaces en bio, d’ici à 2030

Mathilde Gérard

Je plaide la bonne foi et le droit à l’erreur, d’ailleurs collective. » C’est en ces termes que le ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, a fait son mea culpa, mardi 21 mai, au sujet de la suppression du code rural d’objectifs chiffrés sur les surfaces à atteindre en agriculture biologique et en légumineuses, adoptée par les députés dans la nuit du 16 au 17 mai, sans avoir fait l’objet de débat préalable. Mercredi 22 mai, après une bronca de l’ensemble des groupes parlementaires, le gouvernement a déposé un amendement pour rétablir ces cibles, reprenant une proposition de rédaction des oppositions.

Le retrait de ces objectifs avait été le résultat d’une réécriture très large de l’article 1 du projet de loi agricole, débattu à l’Assemblée nationale depuis le 15 mai. Il était passé relativement inaperçu lors d’un examen chaotique, le 16 mai, marqué par des votes à la chaîne sur plus de 560 sous-amendements.

Le lendemain, le ministre assumait ce retrait, assurant que les objectifs figuraient toujours dans les différents plans et stratégies du gouvernement et qu’il était « vain de mettre des objectifs annuels dans la loi ».Quatre jours plus tard, le discours a été profondément infléchi : « Quels objectifs relèvent de la loi(…) ? Ce débat n’est pas vain », a déclaré, mardi, Marc Fesneau, notant qu’ils « permettent d’envoyer un signal concernant l’intention du législateur et de l’exécutif ».Et d’insister : « Vous avez ma parole ; je m’engage publiquement. »

« M. Fesneau a manifesté son souhait d’une sortie par le haut de cet épisode. Nous l’entendons, réagit le député socialiste de Meurthe-et-Moselle Dominique Potier. On ne peut pas opposer les objectifs et les moyens. Et c’est bien parce qu’on a des objectifs dans la loi qu’on peut évaluer l’action de l’Etat. »Le député cite l’exemple de la loi EGalim (agriculture et alimentation), qui a fixé des objectifs d’approvisionnement en produits bio dans la restauration collective publique : « Si on n’avait pas eu d’objectifs dans la loi, on aurait pu se réjouir d’être passés de 4,5 % en 2018 à 13 % en 2022 de produits bio dans les cantines, alors qu’on est très loin des 20 % fixés par la loi. »

Contacté, le cabinet de Marc Fesneau confirme au Mondeson « ouverture à un retour d’objectifs dans le code rural à une échéance pluriannuelle », mais ne commente pas le revirement du gouvernement.

« Une très bonne nouvelle »

« C’est une très bonne nouvelle qu’on revienne à la raison sur ce dossier, se félicite la députée écologiste de la Drôme Marie Pochon. Il y a eu du dogmatisme dans l’examen des amendements, avec un rejet de tout ce qui venait de la gauche et des écologistes. Mais on est partie prenante de tout effort commun de réintroduction de ces objectifs dans la loi. »

L’attente d’un signal politique sur ces deux cibles dépasse largement le cadre du débat parlementaire. Ces dernières années, la filière bio connaît une crise structurelle, liée à l’arrêt des aides au maintien en 2017 et à une demande en berne, et dénonce un soutien insuffisant du gouvernement. Quant aux légumineuses, ce sont des cultures essentielles pour l’autonomie de l’élevage, pour réduire la dépendance aux engrais azotés et baisser les émissions de gaz à effet de serre agricoles. Dans une lettre ouverte publiée mardi, trente associations environnementales, dont la Fondation pour la nature et l’homme, France Nature Environnement, la Ligue de protection des oiseaux, ou encore le Réseau Action Climat exhortent le gouvernement à rétablir ces objectifs.

C’est dans une « optique d’apaisement »que tous les groupes d’opposition à l’exception du Rasssemblement national ont proposé au gouvernement la réintroduction de ces cibles après l’article 8 du projet de loi, qui porte sur la politique d’installation des agriculteurs et le renouvellement des générations. Les ambitions retenues, qui sont également soutenues par la majorité, sont celles figurant déjà dans les orientations de la planification écologique : atteindre d’ici à 2030 21 % de surfaces en bio (contre 10,7 % aujourd’hui, soit un doublement des surfaces en six ans) et 8 % de surfaces consacrées aux légumineuses (contre 4 % aujourd’hui). « Notre but est de rétablir ces objectifs, avec un accord tacite pour qu’ils soient repositionnés à l’article 1, au plus tard lors de la commission mixte paritaire » entre les deux Assemblées, précise Dominique Potier.p

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 24 mai 2024 457 mots, p. AUJM6
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24 mai 2024 - Le Parisien

CoulissesiConcentration et tensions maximales

Alexandre Sulzer

En ce jeudi soir, les abords du studio 217 d'Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) ont des airs de camp retranché. Plusieurs fourgons de gendarmerie contrôlent l'accès au plateau où, une heure plus tard, Gabriel Attal et Jordan Bardella doivent débattre.

À 19 h 25, exactement à l'heure, Jordan Bardella arrive en voiture, accompagné de son directeur de campagne, Alexandre Loubet. Direction le plateau pour un repérage. « Il est très beau, vous avez mis les moyens ! », se réjouit-il en découvrant le vaste espace qui accueille habituellement le tournage de « Danse avec les stars ».

19 h 37, au tour de Gabriel Attal de se présenter devant le vaste bâtiment, suivi de son cabinet. Lui aussi file sur le plateau. « OK, ça me va », tranche-t-il avant de filer au premier étage où un paravent sépare en deux le couloir entre les deux loges.

À 20 h 12, il rejoint son adversaire, déjà installé en plateau. « Bonsoir, monsieur le Premier ministre, vous allez bien ? », lui demande Jordan Bardella. Vouvoiement de rigueur dans un moment qui se veut grave alors que les deux jeunes hommes se tutoient habituellement. Pas d'autre mot échangé. Les visages sont tendus. Quand la musique du générique se lance, les deux se regardent droit dans les yeux pour la première fois, petit sourire gourmand en coin.

« Il a un ton détestable »

Le match commence. Direction la loge RN. Quand Attal lance « il a raconté n'importe quoi sur le nucléaire », la députée RN Caroline Parmentier ne peut s'empêcher de s'énerver, « il a un ton détestable ». « N'importe quoi ! », s'exclame le député Jean-Philippe Tanguy quand le Premier ministre assure que l'exécutif a fait reculer la date de fermeture des centrales nucléaires.

Dans un petit salon isolé, le directeur de cabinet de Matignon, Emmanuel Moulin, ne perd pas non plus une miette de l'échange. Quand Bardella évoque la dépendance qu'impliquerait la fin des voitures thermiques, le haut fonctionnaire lâche : « Et la dépendance au pétrole, elle n'existe pas, peut-être ? » « Astrid (projet de réacteur nucléaire de 4 e génération) , rapport Verhofstadt... Je suis surpris que Bardella reprenne les mêmes arguments des précédents débats », s'étonne-t-il.

21 h 36, fin du débat. Les deux débatteurs se serrent rapidement la main dans les coulisses, sans commentaire. Gabriel Attal file immédiatement : « C'était clair avec deux projets face à face... », souffle-t-il à notre journal. Revenu dans sa loge, Jordan Bardella refait, lui, le match avec son équipe. « Je l'ai trouvé très cassant, il a passé son temps à me mordre les chevilles. Je m'attendais à ce qu'il prenne davantage de hauteur », nous glisse le président du RN, qui refuse de commenter sa propre prestation. Marine Le Pen lui a déjà envoyé un SMS pour lui dire ce qu'elle pensait du match. « Conversation privée », botte-t-il en touche.

Le Monde
France, vendredi 24 mai 2024 1254 mots, p. 13
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23 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Ingérence étrangère : l’étau se resserre sur un député

Une demande de levée d’immunité a été déposée à l’encontre de l’élu du Rhône Hubert Julien-Laferrière

Rémi Dupré, Abdelhak El Idrissi, Damien Leloup et Florian Reynaud

Je suis publiquement présenté comme coupable de faits que je conteste dans le vide depuis plus de six mois. » La situation judiciaire du député (non inscrit) du Rhône Hubert Julien-Laferrière, telle qu’il la dépeint au Monde, ressemble à un supplice. Alors que son nom apparaît le cadre d’une enquête judiciaire « tentaculaire », selon une source proche du dossier, sur des opérations d’ingérence étrangère, il n’a toujours pas été entendu par les enquêteurs ou les juges d’instruction. Pourtant, l’ex-présentateur de BFM-TV Rachid M’Barki, le politologue spécialiste du Qatar Nabil Ennasri, placé en détention provisoire, et le lobbyiste Jean-Pierre Duthion sont déjà mis en examen dans ce dossier. MM. Duthion et Ennasri sont notamment mis en examen des chefs de « corruption privée », « corruption d’agent public » et « trafic d’influence d’agent public ». Il leur est reproché d’avoir corrompu Rachid M’Barki et Hubert Julien-Laferrière.

Pour que le député soit entendu, les magistrats doivent obtenir la levée de son immunité parlementaire. Une demande est en cours, confirme une source judiciaire au Monde. Mais, selon nos informations, elle est toujours sur le bureau du ministre de la justice, Eric Dupond-Moretti, qui ne l’a pas encore transmise au bureau de l’Assemblée nationale pour examen.Contacté, le ministère dit ne pas pouvoir « communiquer ni apporter aucun commentaire »sur « une procédure judiciaire en cours ».

Le Monde a eu connaissance de nouveaux éléments suggérant que l’élu a été, à plusieurs reprises, rémunéré par Jean-Pierre Duthion, en contrepartie d’interventions. Notamment des captures d’écran, qui montrent des échanges au cours de l’été 2022 entre M. Julien-Laferrière et M. Duthion. « On s’est mis d’accord, ce mois-ci, je te donne 10k, alors que l’on ne va rien faire, à part Reckya. Sur tout le reste, je te laisse tranquille, Azerbaïdjan, etc. Je te préserve. Cette question était réglée. Je dois renégocier, à chaque fois, c’est lourd. On est dans un rapport de force.(…) Pour 10k, je te demande rien, à part Reckya. Et le fait de te tenir à une stratégie », écrit Jean-Pierre Duthion. « Cela fait deux fois que tu me fais des menaces, je n’aime pas beaucoup. Moi, je te parle juste franchement par rapport à mes engagements politiques », répond Hubert Julien-Laferrière.

« Reckya » est Reckya Madougou, une opposante béninoise, à l’époque incarcérée à l’issue d’un procès jugé par certains purement politique. M. Julien-Laferrière s’est montré, pendant au moins deux ans, très engagé sur ce dossier, mais redouble d’activité en juillet 2022 : ce mois-là, il signe avec d’autres élus une lettre au président de la République alertant sur la condamnation de Mme Madougou, puis porte le sujet en commission des affaires étrangères et lors des questions au gouvernement.

Versements en liquide

Selon nos informations, les policiers ont découvert des documents laissant penser que le parlementaire est intervenu à de nombreuses occasions pour des intérêts étrangers, et qu’il aurait reçu en échange d’importantes sommes en liquide. Le plus gros volet concerne l’influence du Qatar en France. Les policiers ont mis la main sur une note de comptabilité personnelle, également révélée par Le Parisien, dans le téléphone du politologue Nabil Ennasri. Le document contient une liste de noms, de surnoms et d’initiales, associés à des sommes d’argent récupérées par le biais de l’ambassade du Qatar et le comité national des droits de l’homme du petit émirat : « la part des 2 mois fev et mars à Hub[Hubert Julien-Laferrière] », « 5 pour JP[Jean-Pierre Duthion] », « 2 pour Mbarki », « 5 pour[William] Bourdon ».

Avocat parisien, Me William Bourdon a reconnu avoir touché « 20 000 euros » en liquide de la part de M. Ennasri et de M. Duthion afin de déposer des plaintes, au nom de l’ONG Gulf Centre for Human Rights, pour « torture et actes de barbarie », à partir de juin 2021, contre Ahmed Naser Al-Raisi, un dignitaire émirati accusé d’être le tortionnaire de l’opposant politique Ahmed Mansour. Les Emirats arabes unis et le Qatar entretiennent des relations diplomatiques exécrables. « Je n’avais aucune raison de penser qu’ils[MM. Duthion et Ennasri] agissaient pour les intérêts d’une puissance étrangère », affirme au Monde Me Bourdon, qui ajoute être historiquement investi dans les sujets de défense des droits humains et « avoir déposé les honoraires reçus en banque ».

L’avocat a d’ailleurs participé, en 2021, à une conférence de presse avec M. Julien-Laferrière pour évoquer ses plaintes. « Connaissant son engagement en faveur des droits humains, son intervention était à mes yeux parfaitement cohérente », se justifie-t-il. Si la répression dont est victime Ahmed Mansour est régulièrement dénoncée par des ONG comme Amnesty International, cette plainte en faveur de l’opposant émirati aurait été imaginée par les Qataris pour interférer dans la campagne pour la présidence d’Interpol, à laquelle le général Al-Raisi était candidat – il a été élu.

Au-delà de la note retrouvée chez M. Ennasri suggérant que le député a été rémunéré 5 000 euros par mois pendant au moins un an, des rencontres et des contacts téléphoniques entre le député et M. Ennasri ont eu lieu tout au long de 2022.

Selon nos informations, les attaques contre les Emirats devaient également prendre la forme d’un livre du député au sujet de « la politique diplomatique d’Emmanuel Macron ». Au début de l’année 2022, Jean-Pierre Duthion contacte un éditeur, se présentant comme « chargé de la communication d’Hubert Julien-Laferrière », explique l’éditeur (qui a souhaité rester anonyme). L’ouvrage devait comporter une « condamnation du cynisme politique qui consiste à vendre des armes, notamment aux pays du Golfe, en restant silencieux sur la tragédie au Yémen », où une coalition de pays arabes, dont les Emirats arabes unis, interviennent militairement.

Le projet de livre n’aboutira pas. Mais l’éditeur précise avoir vu Hubert Julien-Laferrière et Jean-Pierre Duthion à deux reprises. La dernière fois, en octobre 2022, lors d’un déjeuner au Peninsula, un palace parisien détenu par le Qatar. Des témoins racontent que ce repas s’est terminé avec l’arrivée d’Alexandre Benalla, ex-chargé de mission d’Emmanuel Macron, venu voir son ami Jean-Pierre Duthion. M. Benalla ne se souvient pas de la rencontre, mais reconnaît, auprès du Monde, avoir « entendu parler par Duthion du fait qu’ildonnait[à M. Julien-Laferrière] à manger régulièrement pour défendre un certain nombre de sujets, y compris contre le patron d’Interpol ».

« Dès le mois de décembre 2023, mon avocate a indiqué aux juges d’instruction saisis que je voulais être entendu, en vain, regrette M. Julien-Laferrière dans un message transmis au Monde par son avocate Marie Dosé . Les articles se succèdent sans que je puisse y répondre précisément, puisque je veux réserver mes déclarations à la justice qui, pourtant, ne me convoque toujours pas. »Et d’ajouter : « Tout ce que je peux et veux réaffirmer aujourd’hui, c’est que je conteste avec la plus grande fermeté toutes les accusations portées contre moi, et que mes interventions politiques et citoyennes ont pour seul moteur la défense des droits humains à l’étranger – y compris les droits des travailleurs étrangers sur les chantiers de la Coupe du monde au Qatar, dont j’ai condamné les conditions de travail à de nombreuses reprises. »L’avocat de M. Duthion, Me Robin Binsard, affirme que son client « réserve ses réponses au juge d’instruction ».

Le Figaro, no. 24805
Le Figaro Économie, vendredi 24 mai 2024 325 mots, p. 22

Économie

La vague réponse de Bercy sur les 10 milliards d'économies

Ruiz Perez, Julie

Le plan d'économies de 10 milliards, pourtant décrété fin février et censé réduire le déficit dès cette année, conserve sa part de mystère. Lors des annonces, la députée LR et membre de la commission des finances Véronique Louwagie avait demandé les détails - «la ventilation par actions», en bon jargon - de ce plan à Bruno Le Maire et à son ministre délégué aux Comptes publics, Thomas Cazenave, qui lui avait promis de les communiquer «fin mars». Ne voyant pas venir ces éléments, l'opiniâtre députée a écrit au ministre délégué. Il lui a certes fourni une réponse mi-avril, mais la députée la juge «non satisfaisante». Dans cette lettre, que Le Figaro a pu consulter, Thomas Cazenave donne bien les détails des économies concernant le périmètre de Bercy, soit environ 1,9 milliard d'euros. On y apprend ainsi, par exemple, que le plan France très haut débit sera amputé 116 millions, l'aide publique au développement de 200 millions, l'agence spatiale européenne de 94 millions. Il prévoit aussi 800 millions de moins de charge de la dette grâce à la baisse des taux... Ainsi que de nombreuses annulations de réserves de précaution. Mais, pour le reste du plan, le ministre renvoie à ses collègues. Chacun «demeure responsable de ses programmes et de la priorisation de ses dépenses au sein des crédits disponibles et pourra détailler les décisions prises sur chacune de ses lignes budgétaires». En clair, même s'il s'assure «de la soutenabilité de chaque programme budgétaire», Bercy ne détaillera pas l'ensemble des «décisions prises» pour réaliser son premier plan d'économies. Pour le deuxième plan de 10 milliards, le ministère avait clairement annoncé dès le départ que les 5 milliards d'efforts supplémentaires demandés aux ministères seraient le fruit d'un «pilotage fin», c'est-à-dire au fil de l'eau, des dépenses dont l'ensemble des effets ne sera donc pas connu avant la fin de l'année. J. R. P.

Le Figaro, no. 24805
Le Figaro, vendredi 24 mai 2024 669 mots, p. 4

Politique

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23 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Le macroniste Nicolas Metzdorf, irréductible militant pro-Calédonie française

Gentilhomme, Célestine

Mercredi soir, Nicolas Metzdorf n'a pas trouvé le sommeil. Comme la nuit d'avant. Et encore la nuit d'avant. À l'autre bout du fil, le député macroniste de Nouvelle-Calédonie décrit, fatigué et presque sans en revenir, son quotidien depuis trois jours. «Par terre, il n'y a que des fusils d'assaut dans mon salon. Ça fait une drôle de décoration» , lâche-t-il. Ces armes sont celles des gendarmes. Ces derniers suivent le parlementaire Renaissance partout où il va, en permanence, jusqu'à rester à son domicile pour le protéger. Cette nuit-là, ils sont encore autour de lui. «Mes enfants sont menacés, mes parents aussi» , confie-t-il.

En quelques semaines, ce trentenaire, figure de la droite loyaliste pro-Calédonie française, s'est retrouvé au coeur de la tempête. C'est lui qui, à l'Assemblée nationale, en tant que rapporteur du texte sur l'avenir institutionnel de l'archipel, a mené jusqu'à son adoption la délicate réforme visant à « dégeler » - et donc à élargir - le corps électoral pour les élections provinciales. «Les débats ont été très durs pour lui. Il a dû perdre 3 à 4kg en deux jours. Il devait faire profil bas pour ne pas enflammer les discussions», raconte un élu ultramarin. Sans savoir que ce n'était alors qu'un début.

« Il faut avoir des principes »

De violentes émeutes, jamais vues depuis près d'un demi-siècle, ont paralysé Nouméa et ses alentours dans la foulée du vote au Palais Bourbon. Le bilan y est lourd : 6 morts, dont 2 gendarmes. Malgré un semblant d'accalmie, de jeunes indépendantistes, opposés à la réforme électorale, continuent à bloquer plusieurs routes de l'archipel. Devant les décombres hérités de ces nuits de chaos, les émotions se bousculent dans la tête de Nicolas Metzdorf. «Je suis triste, blessé, en colère qu'on puisse détruire tout ce qu'on a construit par folie et par haine», lâche ce fils d'éleveur bovin, dont la famille exploite depuis six générations une ferme dans la brousse calédonienne.

Les prochaines heures seront encore cruciales. Nicolas Metzdorf s'en est entretenu à plusieurs reprises avec Emmanuel Macron, qui a effectué jeudi une visite éclair sur place. À Nouméa, le chef de l'État a gagné du temps en promettant un nouveau point d'étape d'ici un mois. Ouvrant ainsi la voie à un décalage du calendrier constitutionnel initialement fixé, qui prévoyait une réunion du Congrès au début de l'été. «Reporter l'adoption de la réforme serait un renoncement. Ça signifierait que ceux qui ont détruit la Nouvelle-Calédonie ont eu raison de le faire», prévient le député, fermement anti-indépendantiste. Quitte à faire entendre une voix dissonante des élus de tous bords, qui exhortent unanimement l'exécutif à convoquer un nouveau vote d'autodétermination des Calédoniens - ce à quoi le président n'a pas fermé la porte.

Le député macroniste Philippe Dunoyer (Renaissance), élu calédonien, fait partie de ceux qui plaident pour un report. Histoire de pouvoir ramener l'ordre avant de remettre tout le monde autour de la table. «Je comprends, c'est de la peur viscérale. Celle de voir la Nouvelle-Calédonie s'embraser encore plus. Mais il faut avoir des principes et s'y tenir», réplique son collègue Nicolas Metzdorf, ancien maire de Foa, une petite commune située à une centaine de kilomètres de Nouméa. Et tant pis si cela lui vaut les foudres des oppositions de gauche, qui exigent un retrait pur et simple de la réforme. «Il a une position colonialiste, et non loyaliste. Il souhaite s'assurer que les privilèges colonialistes perdurent sur l'île», étrille l'Insoumis Hadrien Clouet, qui suit de près le dossier.

Ce n'est pas la première fois que les partis de feu la Nupes s'en prennent à Nicolas Metzdorf. Cela avait déjà été le cas lorsqu'il avait dénoncé le «racisme antiblanc» et la «xénophobie» des émeutiers. «À l'entendre, c'est comme si la colonisation n'avait jamais marqué ce territoire...», souffle un député écologiste. Un élu ultramarin préfère tempérer : «Cela met beaucoup de gens mal à l'aise, mais la radicalité qu'il exprime reflète une radicalité qui existe là-bas, et c'est malhonnête de ne pas vouloir l'accepter.» C.G.

Libération
vendredi 24 mai 2024 1752 mots, p. 10,11,12

FRANCE

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23 mai 2024 - Libération (site web)

DÉLINQUANCE La gauche contre une politique qui ne fait pas de quartier

Par LILIAN ALEMAGNA et ELSA MAUDET

En déplacement dans la Drôme ce vendredi, Gabriel Attal doit présenter de nouvelles mesures concernant la justice des mineurs. Pour la gauche, comme pour les professionnels, les propositions déjà évoquées ne correspondent pas aux priorités pour lutter contre la violence des jeunes.

La phrase avait été travaillée pour faire son petit effet: «Tu casses, tu répares ; tu salis, tu nettoies; tu défies l'autorité, on t'apprend à la respecter.» S'adressant alors aux «jeunes [ ] qui ne respectent plus leurs parents ou pour qui la violence semble un moyen comme un autre de tromper l'ennui», le Premier ministre, Gabriel Attal, avait consacré fin janvier de longues minutes de sa déclaration de politique générale au «respect de l'autorité» et aux «sanctions adaptées pour les mineurs de moins de 16 ans» : travaux d'intérêt éducatif pour les enfants mais aussi les «parents de jeunes délinquants, qui se sont totalement et volontairement soustraits à leurs obligations et responsabilités parentales», placement en internat pour «couper» l'enfant «de ses mauvaises fréquentations» Une réponse «éducative» old school en guise de signaux envoyés à la droite et l'extrême droite.

CONSTERNATION ET HABITUDE Après un autre discours en avril à Viry-Châtillon -où il a notamment annoncé la possibilité pour les adolescents de rester au collège de 8 heures à 18 heures- et alors que les faits divers impliquant des mineurs ont pris beaucoup d'espace médiatique ces derniers mois, le chef du gouvernement est attendu à Valence (Drôme) ce vendredi pour de nouvelles propositions concernant la violence des mineurs. Au lendemain de son débat avec Jordan Bardella sur France 2, le Premier ministre devrait notamment, explique son entourage, «trancher le débat sur l'excuse de minorité». C'est-à-dire juger davantage des enfants comme des adultes. «C'est déjà possible pour les magistrats ça ne changera pas grand-chose si ce n'est faire plaisir une fois de plus à l'extrême droite», rétorque Marianne Maximi, députée La France insoumise du Puy-de-Dôme. «On a fait remarquer au Premier ministre que beaucoup de ses propositions existent déjà dans des textes de loi : les amendes contre les parents, ça existe; les travaux d'intérêt général pour les parents, ça existe aussi; le recours à l'internat, ça s'encadre», ajoute le secrétaire national du Parti communiste, Fabien Roussel, consulté comme tous les chefs de partis et de groupe parlementaire par Matignon. Dans un domaine où elle se fait vite traiter d'«angélique» par une droite et une extrême droite qui, en pleine campagne électorale, ne cessent de pousser le gouvernement à la «fermeté», la gauche ne veut donc pas, cette fois-ci, laisser le champ libre aux plus «sécuritaires». «On ne peut pas dire qu'il n'y a pas de sujet, avance Fabien Roussel. On a des jeunes de plus en plus jeunes à commettre des actes de violence et avec une perte de repères de plus en plus forte.» «Mais quand on est sur le terrain, avec ces publics, on comprend très bien que le passage à la délinquance ne naît pas d'un coup comme ça! insiste Marianne Maximi, elle-même éducatrice spécialisée de formation. Il y a des causes, des racines à cela Tant qu'on ne s'y attaque pas, on pourra mettre en place toutes les politiques répressives qu'on veut, on obtiendra le même résultat.» Comme la députée LFI, les acteurs de terrain, eux, observent les mesures prônées par Attal avec un mélange de consternation et d'habitude. «Toutes ces grandes solutions, ce sont des effets d'annonce. Ce qui marche n'est jamais grandiloquent», balaie Anne-Marie Fauvet, présidente du Comité national de liaison des acteurs de la prévention spécialisée. Elle s'étonne d'ailleurs de voir des solutions autoritaires brandies par un gouvernement qui, dans le même temps, défend la justice restaurative -basée sur le dialogue entre victime et auteur d'une infraction- qu'elle trouve à l'inverse «extrêmement pertinente». «C'est une réponse beaucoup moins coûteuse que de faire des internats et plus intéressante sur le fond, parce que ça permet de travailler avec l'ensemble de la société, de faire du lien social et de responsabiliser les gens, ditelle. Mettre des jeunes en difficulté dans un même lieu, c'est complètement idiot.» «Et personne n'est capable de mesurer l'efficacité d'un centre éducatif fermé», poursuit Marianne Maximi de LFI pour qui «cette politique répressive est totalement inefficace».

LES SOLUTIONS EXISTENT DÉJÀ «Ces politiques autoritaristes trouvent des échos chez certains professionnels parce que ce sont des gens en souffrance, analyse Léanie Buaillon, ancienne CPE devenue directrice des Ceméa (centres d'entraînement aux méthodes d'éducation active) Bretagne. Des politiques affaiblissent les professionnels de l'éducation, du coup les conditions de travail se dégradent, les gens vont mal et on leur fait croire que c'est en faisant le SNU [service national universel, ndlr] et les internats éducatifs que ça va les aider dans leur posture. Mais l'autorité n'a rien à voir avec l'autoritarisme. Un gamin va reconnaître votre autorité et votre légitimité et accepter que vous le recadriez quand vous prenez le temps de discuter avec lui. Certainement pas en serrant la vis.» Les professionnels interrogés par Libération font le même constat que les responsables de gauche: les solutions pour prévenir et lutter contre la délinquance des jeunes existent déjà. «On ferait mieux de donner les moyens aux centres aérés, aux colonies de vacances, de redynamiser les courants d'éducation populaire», revendique Olivier Raluy, représentant des CPE au Snes- FSU. «J'ai grandi dans un quartier où on avait des éducateurs, complète Almamy Kanouté, travailleur social et membre de la toute jeune Assemblée des quartiers. Quand on se retrouvait dans la rue, on n'était pas livrés à nous-mêmes, on avait des adultes là pour Suite page 4

LIBÉ.

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Retrouvez notre ana- lyse politi- que Pour Gabriel Attal, le réga- lien à la régalade à l'occasion de sa visite ce vendredi à Valence (Drôme).

Suite de la page 2 nous encadrer, nous accompagner, nous trouver des occupations.» «La France a besoin d'un plan massif d'embauches d'éducateurs spécialisés dans nos collectivités, comme à la protection judiciaire de la jeunesse», propose Fabien Roussel au PCF qui avance le chiffre de «55 000 postes vacants chez les éducateurs spécialisés». «Or, les budgets ne cessent de baisser, d'être des variables d'ajustement des collectivités locales», poursuit

Marianne Maximi qui pointe notamment «l'effondrement» des moyens alloués à la protection maternelle infantile: «Un enfant non protégé, c'est un enfant qui peut basculer plus facilement dans la délinquance, le trafic de drogue ou la prostitution. C'est la même chose que sur les sujets de santé ou l'hôpital: si on met le paquet aujourd'hui sur la prévention, on fera moins, demain, sur le curatif.» Les éducateurs de rue «passent pourtant du temps avec les jeunes, au pied des immeubles, dans leur situation de galère. Les jeunes ont des adultes qui s'inté- ressent à eux, qui les comprennent, sans les excuser», loue Marc Bonnet, président de l'association Sauvegarde 69. En outre, poursuit-il, «un élément extrêmement déterminant est l'exemplarité. On trouve des aînés, des familles, qui ont des réussites sociales, économiques, et qui viennent parler de leur expérience. Ça leur montre d'autres possibles». «Manque de cohérence» La Sauvegarde 69 organise aussi des chantiers éducatifs, qui permettent d'encadrer les jeunes tout en les responsabilisant. «Le "faire-ensemble", monter un projet, partir à l'étranger, c'est extrêmement porteur pour eux. Et quand ils ne viennent pas une demi-journée, ils la perdent, ça se traduit sur la fiche de paie», indique Marc Bonnet. Toutefois, tous les travailleurs sociaux ne dressent pas la même analyse de l'état de la prévention spécialisée en France : certains dénoncent un manque de moyens quand d'autres, à l'image d'Anne-Marie Fauvet, considèrent que «ce n'est pas forcément une question de moyens, mais de professionnalisation des acteurs et de cohérence du pilotage institutionnel. Avant d'avoir les moyens, il faudrait surtout avoir des politiques sur, au minimum, du moyen terme pour stabiliser les choses». A Saint- Etienne, où elle travaille, «ça marche très bien parce qu'il y a une cohérence au niveau des acteurs et une véritable volonté politique». Laquelle varie selon les territoires et les dispositifs. Frédéric Delattre, directeur du pôle «raccrochages» de l'Afev, association spécialisée dans la lutte contre les inégalités scolaires, a ainsi récemment appris avec désolation que l'Etat cessait de financer les prépa-apprentissages, qui permettent à de jeunes décrocheurs de trouver une alternance, notamment en s'engageant dans des associations. «On fait "le père la rigueur" en disant qu'il faut cadrer les jeunes, les dresser, et de l'autre côté on rend plus difficile leur accès à l'emploi. On se prive d'une solution qui a fait ses preuves pour permettre à des jeunes en difficulté et qui posent difficulté de pouvoir se raccrocher à des choses positives», regrette-t-il.

«Les jeunes ont été humiliés» Et alors que la menace est brandie parle Premier ministre de sanctionner les élèves perturbateurs dans leur dossier scolaire, Frédéric Delattre est clair : «Les jeunes que j'ai, ils ne savent même pas que Parcoursup existe, ils ne vont pas jusque-là.» «J'ai prévenu le Premier ministre, fait savoir Fabien Roussel. Oui, les enfants peuvent passer plus de temps à l'école mais pour plus de vie collective, d'apprentissage de la société Ce qui nécessite là aussi des moyens. Et attention à ne pas réserver cela aux quartiers des grandes villes : c'est stigmatisant, c'est méprisant pour les enfants.» Almamy Kanouté soulève pour sa part un élément fondamental, pourtant absent des débats: «Quand on parle des quartiers populaires, pourquoi la maladie mentale n'est pas évoquée ? Je travaille énormément avec des jeunes dits délinquants et 80 % d'entre eux souffrent de troubles psychiques, de dépression. Je ne dis pas ça pour dédouaner ou excuser leurs actes, mais pour mieux comprendre comment on en arrive là.» Difficile en effet de bâtir un projet solide avec une personne en souffrance. Pour autant, «on n'est pas des béni-oui-oui, précise Frédéric Delattre. De la sanction, il en faut. Mais si on ne marchait qu'à la sanction et pas à la motivation, ça ne fonctionnerait pas. Les jeunes ont plus d'expérience et de compétences que nous sur la sanction. Ils ont déjà été virés d'établissements scolaires, ils ont déjà été humiliés en entendant "t'es nul, tu sers à rien". Ça les enferme dans une vision d'eux-mêmes selon laquelle ils sont incapables. Tout ce qu'on doit faire, c'est déconstruire ça : non, tu n'es pas incapable, tu es quelqu'un de bien, et tu vas réussir.» Du gouvernement à l'extrême droite, on appelle ça de «l'angélisme». A gauche, on veut démontrer son pragmatisme. ?

l'Humanité
vendredi 24 mai 2024 743 mots, p. 26

Fin de vie : l'humain d'abord

Michel Cialdella; Par Internet; Daniel Grancher; Le Havre (Seine-Maritime)

Lettre à Bruno Le Maire

Monsieur le ministre,

À plusieurs reprises, au nom des économies à réaliser, vous avez annoncé votre intention de ponctionner dans le budget de la branche maladie de la Sécurité sociale. Et cela, pour financer la dette publique. Comme un grand nombre de vos prédécesseurs, vous semblez ignorer qu'il ne s'agit pas, dans ce cas, d'argent public, mais de salaire socialisé, donc de fonds qui appartiennent aux salariés. Le 8 août 1946, Ambroise Croizat, ministre du Travail et de la Sécurité sociale, déclarait : « Cette sécurité, née de la terrible épreuve que nous venons de traverser, appartient et doit appartenir à tous les Français et toutes les Françaises, sans considération politique, philosophique ou religieuse. » Voilà qui délégitime votre intention de prélever notre argent sans notre permission. Bien sûr, vous n'êtes pas le premier à porter des coups à notre Sécurité sociale. En 1995, Alain Juppé décide de ne plus augmenter les cotisations (dites patronales) et créé la Cades, une caisse qui emprunte sur les marchés financiers, ce qui revient plus cher que d'augmenter les cotisations. Aujourd'hui, votre gouvernement distribue généreusement 200 milliards d'euros par an aux grandes sociétés capitalistes, sans contreparties. Les cotisations sociales (maladie, retraite, chômage) ne sont pas de la dépense publique et ne nécessitent pas d'emprunt. Prélevées sur la valeur ajoutée crée par les salariés dans les entreprises, elles sont transformées en prestations.

Ce système a fait ses preuves dans la durée. Il favorise la consommation des éléments les plus modestes de la population, fournissant ainsi un stimulant à l'économie, il a été un facteur de progrès social. Dans son livre le Triomphe de la cupidité, le Prix Nobel d'économie Joseph E. Stiglitz écrit : « Si l'on réduit l'impôt des riches, ils épargnent une grande partie de ce qu'ils reçoivent. Si l'on augmente les indemnités de chômage, le multiplicateur est élevé, parce que ceux qui se trouvent soudain à court de revenus vont dépenser pratiquement chaque euro qu'on leur versera. » Voici quelques pistes pour l'avenir. Rendre la Sécurité sociale à son légitime propriétaire, le peuple de France, notamment les salariés. Rassembler dans une Sécurité sociale unifiée la branche maladie, la retraite, les allocations familiales, le chômage (tant qu'il existe). Intégrer les complémentaires santé dans la Sécurité sociale. Enfin, laisser la gestion aux salariés sur la base de conseils d'administration élus au scrutin proportionnel sur liste syndicale disposant des pleins pouvoirs, y compris celui de fixer le taux de cotisation unique. Avec contrôle a posteriori de l'État. Croyez, Monsieur le ministre, à mon attachement à notre système de Sécurité sociale qui peut être étendu. 

J'ai assisté au débat public organisé par la députée Renaissance du Havre, Agnès Firmin-Le Bodo, présentant son projet de loi. Il a été beaucoup question de réglementation, d'avis médical, de consentement. Ma femme et moi sommes intervenus pour dénoncer, exemples à l'appui, le manque de considération de l'humain, du bien-être du patient et de sa famille comme partie intégrante du soin. Cela demande du temps, des moyens humains et financiers importants. On ne doit pas gérer un Ehpad comme une usine. C'est pourtant ce qui se passe au Havre. Le personnel est surchargé et doit faire une toilette (tête, mains, fesses) en sept minutes.

L'agence régionale de santé (ARS), Édouard Phillippe, président du conseil d'administration, et le département veulent imposer le départ de 150 personnes des Ehpad au lieu d'embaucher, de rechercher des financements pour renflouer les établissements. Suivant la logique capitaliste, un Ehpad doit être rentable. Pourtant, l'argent ne devrait pas passer avant la fin de vie. Nos anciens ne sont pas des marchandises ordinaires mais des humains. Un Ehpad, comme un hôpital, doit échapper au critère de rentabilité. Pour les aides à domicile en milieu rural, même logique. Une intervention à domicile était de une heure trente, déplacement compris, elle est passée à 1 heure. Bien souvent, il ne reste parfois qu'une demi-heure réellement auprès du patient. Comment, dans ces conditions, est-il possible de dialoguer, de réconforter, si la personne passe en coup de vent ? Où est la dignité du patient ? J'ai dit à la députée (et j'ai été applaudi) : « La loi ne sert à rien si les moyens ne suivent pas ! » Macron avait promis une grande loi sur la dépendance. De la com, toujours. Il faut au contraire mettre des moyens humains, financiers d'abord, très conséquents, avant toute autre considération. La fin de vie, comme la santé, n'a pas de prix et doit échapper aux critères marchands. 

La Croix, no. 42926
Événement, vendredi 24 mai 2024 887 mots, p. 4,5
Aussi paru dans
23 mai 2024 - La Croix (site web)

Emmanuel Macron réamorce un fragile dialogue calédonien

Corinne Laurent

Lors d’un déplacement express en Nouvelle-Calédonie, ce jeudi 23 mai, le président de la République a promis de ne pas « passer en force » sur la réforme du corps électoral.

Emmanuel Macron a demandé aux loyalistes et aux indépendantistes de négocier un « accord global » et fera un point d’étape « d’ici un mois ».

Emmanuel Macron veut « faire confiance » mais reste « extrêmement prudent ». À l’issue d’une longue journée de réunions en Nouvelle-Calédonie, jeudi 23 mai, le président de la République a annoncé son « intention » de ne pas passer « en force » sur la réforme constitutionnelle du dégel du corps électoral à l’origine des violentes émeutes en Nouvelle-Calédonie. Sans évoquer un report du Congrès du Parlement, il a décidé de donner « quelques semaines » de plus aux responsables locaux « afin de permettre l’apaisement, la reprise du dialogue en vue d’un accord global » qui pourrait être ensuite soumis au vote des Calédoniens.

« D’ici un mois maximum, je ferai un point d’étape », a précisé le chef de l’État lors d’une courte conférence de presse, avant de rentrer à Paris. Mais cet engagement est accompagné de trois conditions : la levée des barrages qui entravent l’île, la levée de l’état d’urgence décrété le 15 mai et la reprise de négociations en lien avec une « mission » de dialogue, composée de trois hauts fonctionnaires : Éric Thiers, Frédéric Potier et Rémi Bastille, des spécialistes du dossier qui vont rester sur place.

Parti pour l’archipel mardi 21 mai au soir, Emmanuel Macron a tenté son va-tout. Dans ce dossier si délicat, où du temps est traditionnellement donné au dialogue, il a misé sur le contact direct avec les responsables politiques et économiques pour ramener le calme. Depuis la nuit tombée, jeudi, le président était entré dans le moment le plus sensible de sa visite : le volet politique et institutionnel. Dans un premier temps, il a rencontré l’aile modérée des non-indépendantistes, dont Philippe Gomès (ancien député UDI) et Philippe Dunoyer (député Renaissance), figures de Calédonie ensemble. Puis, dans un deuxième temps, des responsables en désaccord avec eux : l’ancienne secrétaire d’État Sonia Backès, cheffe de file de la branche radicale des loyalistes, et le député Renaissance de Nouvelle-Calédonie, Nicolas Metzdorf, rapporteur du projet de loi constitutionnelle qui réforme le corps électoral calédonien.

Emmanuel Macron s’est ensuite entretenu avec les représentants de toutes les composantes des partis indépendantistes. Des dirigeants de l’Union calédonienne (UC) et des cadres du parti Palika étaient présents. Assigné à résidence, Christian Tein, membre de l’UC et chef de file de la CCAT, collectif indépendantiste au cœur de la contestation, a été associé à la réunion à la demande des autres tendances, a expliqué Emmanuel Macron.

Dès sa descente d’avion, jeudi vers 8 h 30 (mercredi 23 h 30 à Paris), le président de la République a fait part de sa volonté « d’être aux côtés de la population, pour que le plus vite possible ce soit le retour à la paix, au calme, à la sécurité ». « C’est la priorité des priorités », a-t-il affirmé, prévenant de sa « détermination » et qu’il n’avait « pas de limite » à rester sur place. Arrivé au Haut-Commissariat de la République en Nouvelle-Calédonie, avec les ministres Gérald Darmanin (intérieur), Sébastien Lecornu (armées) et Marie Guévenoux (outre-mer), le chef de l’État a tenu une réunion de plus de trois heures et demie avec des élus et des représentants du monde économique pour enclencher le retour à l’ordre et la reconstruction.

Cette discussion « libre » a aussi été l’occasion de fixer un cadre institutionnel aux futures discussions, alors que des représentants indépendantistes des institutions avaient répondu présent – le président du gouvernement du territoire, Louis Mapou, celui du Congrès, Roch Wamytan, ainsi que celui de l’Assemblée de la province des îles Loyauté, Jacques Lalié. Le Sénat coutumier, institution consultative dont le rôle est de défendre l’identité kanake, a en revanche boycotté la rencontre, son président, Victor Gogny, dénonçant « un passage en force de l’État ». « Il faut reprendre l’intégralité des choses et voir aussi comment trouver ce que j’appellerais l’apaisement constructif, c’est-à-dire retrouver le calme, la capacité de trouver du dialogue et une solution, a affirmé Emmanuel Macron. Mais l’apaisement ne peut pas être le retour en arrière. L’apaisement ne peut pas être de ne pas respecter l’expression populaire qui s’est déjà jouée. »Autrement dit : pas de remise en cause du résultat des trois référendums qui ont acté le maintien du territoire ultramarin dans la République.

Au cours de sa visite, le chef de l’État a rencontré des forces de l’ordre pour saluer leur « sang froid » et leur « professionnalisme ». Il a multiplié les gestes de remerciements et d’encouragements. Les regards des policiers étaient graves, fatigués et parfois embués par l’émotion, selon les journalistes sur place. Ce « mouvement d’insurrection », « personne ne l’avait vu venir avec ce niveau d’organisation et de violence », a-t-il admis. Mais ce qui semble l’avoir le plus frappé lors d’un échange avec une vingtaine de jeunes, c’est « l’accablement » et « l’inquiétude du jour d’après ».

Libération
vendredi 24 mai 2024 1298 mots, p. 2,3

ÉVÉNEMENT

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23 mai 2024 - Libération (site web)

NOUVELLE-CALÉDONIEMacron veut bien attendre, mais pas céder

Par GILLES CAPRAIS Correspondant à Nouméa

Le chef de l'Etat, en visite express dans l'archipel en proie à de violentes émeutes, s'est engagé à ne pas imposer sa réforme du corps électoral. Mais sans faire de concession, et en exigeant la levée des barrages comme condition au dialogue.

Fallait-il venir jusqu'à Nouméa pour en dire si peu ? Jeudi soir (heure de Nouméa), au terme d'une visite de moins de vingt-quatre heures en Nouvelle-Calédonie, Emmanuel Macron a offert une pause sur la question du dégel du corps électoral, onze jours après le début des émeutes qui ont fait six morts dont deux gendarmes, sans pour autant annoncer de recul sur le fond. «Je me suis engagé à ce que cette réforme ne passe pas en force dans le contexte actuel», a déclaré le chef de l'Etat qui n'a, semble-t-il, pas l'intention de faire de grandes concessions aux indépendantistes. Avant de renoncer à convoquer le Congrès d'ici la fin juin, il exige que ces derniers, en particulier les responsables de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), appellent à la levée des barrages «dans les prochaines heures» et que les violences cessent. Le chef de l'Etat a promis un point d'étape sur l'avenir institutionnel du territoire «d'ici un mois». Et de prendre «plus de temps pour avoir un accord global qui rentre dans la Constitution», via la convocation du Congrès à Versailles, ou par «référendum». De quoi contenter l'ensemble du camp nonindépendantiste. «On est rassurés de voir qu'il n'y a pas d'abandon, pas de suspension, pas de report de cette réforme. On est en capacité, sans avoir cédé face à nos assaillants, de trouver une solution», a déclaré Sonia Backès, la très loyaliste présidente de la province Sud et ex-secrétaire d'Etat à la Citoyenneté dans le gouvernement d'Elisabeth Borne. Le député Renaissance Nicolas Metzdorf, rapporteur du projet de loi constitutionnelle à l'Assemblée, se dit lui aussi «satisfait, puisque le président de la République a appelé à la levée des barrages, et a annoncé que les forces de l'ordre resteraient aussi longtemps qu'il le faudrait». Mais les modérés aussi se montrent satisfaits, avec pourtant une tout autre lecture «Quelqu'un pense-t-il une seconde qu'Emmanuel Macron va réunir le Parlement en congrès à Versailles pendant les Jeux olympiques ou en août pendant les vacances? a réagi l'ex-député Philippe Gomès (Calédonie ensemble). Le Président a dit "diplomatiquement" que cette réforme "unilatérale et partielle" est abandonnée et qu'il demande aux Calédoniens de "lever les barrages" et de construire "en quelques semaines ou quelques petits mois" le consensus dont notre pays a besoin. Il a décidé de nous faire confiance.»

Océan Pacifique «AIDE D'URGENCE» Les loyalistes se réjouissent que, dans le plan présidentiel, le retour de l'«ordre», «l'arrêt des hostilités et donc la levée des barrages et des points fixes» précède la levée de l'état d'urgence, qui est elle-même un préalable à la reprise du dialogue dans le cadre d'une mission constituée de trois hauts fonctionnaires. Lesquels, venus avec Macron, restent à Nouméa après le départ de l'avion présidentiel pour Paris. Ce plan a-t-il une chance de fonctionner ? Compliqué La veille de la visite de Macron à Nouméa, le Parti de libération kanak (Palika),

NOUVELLECALÉDONIE

Nouméa

Mer de Corail 50 pourtant bien plus modéré que l'Union calédonienne, l'autre force indépendantiste, mettait en garde l'Etat contre cette logique : «Le rétablissement de l'ordre, qui est nécessaire pour la sécurité de la population, ne doit pas être un préalable aux discussions. Ce sont les discussions qui amèneront l'apaisement», disait Charles Washetine, son porte-parole. Jeudi soir, les forces politiques qui constituent le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) n'avaient pas encore réagi aux déclarations du chef de l'Etat. Pour ce qui est des dommages «colossaux» subis par l'économie calédonienne -il est question de près de 250 entreprises vandalisées ou brûlées et 420 millions d'euros de dégâts, dans un territoire de 271 000 habitants - Emmanuel Macron a promis lors de sa prise de parole une «aide d'urgence pour payer les salaires», des délais de paiements des cotisations sociales, des prêts à taux zéro ainsi que la création d'un «fonds de solidarité». En vertu d'un «principe de responsabilisation», l'Etat laissera une bonne partie des réparations à la charge des collectivités locales.

OUVÉA

LIFOU

MARÉ

Quant aux réunions purement politiques, la première a connu un changement de dernière minute. L'heure prévue pour le camp loyaliste a finalement été scindée en deux demi-heures, inimitiés entre les deux tendances obligent D'abord Calédonie ensemble, parti plus modéré mené par Philippe Gomès. Ensuite les républicains d'Alcide Ponga et Virginie Ruffenach avec les loyalistes de Sonia Backès et Nicolas Metzdorf, soit la tendance plus radicale, majoritaire dans cet électorat. Côté indépendantiste, le FLNKS était représenté par toutes ses composantes, avec un total de 12 personnes dont Christian Tein, cadre de l'Union calédonienne et meneur de la Cellule de coordination des actions de terrain, dont les grandes manifestations des «dix jours pour Kanaky» ont dégénéré en incendies, pillages et violences. Ce groupe désigné comme «mafieux» par le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, et accusé d'avoir perdu le contrôle de ses troupes, était donc présent à la table des négociations. Les indépendantistes, s'est justifié Macron, «me disent

ILE DES PINS que la CCAT est une organisation politique [ ] j'ai [donc] considéré qu'il était plus efficace d'accéder à leur demande que d'y opposer un non. Je considère avoir fait le maximum d'efforts possibles pour permettre un retour au calme. J'attends maintenant d'eux l'esprit de responsabilité.» Et le Président d'insister : «Il n'y aura pas d'impunité. Rien ne justifie que l'on tire sur des gendarmes, qu'on arrache des vies à leur famille.»

LA TENTATION DE DÉPOLITISER Les émeutes correspondent-elles à une nouvelle insurrection kanake ? Emmanuel Macron s'est refusé à répondre directement à cette question, jugeant les violences trop complexes, «trop protéiformes». Loin de se considérer comme responsable de la situation, il a admis dans sa déclaration finale que le rejet du dégel ait pu «nourrir les violences». Quelques heures plus tôt, lors d'un échange avec une vingtaine de jeunes Calédoniens, le ton était différent. Réagissant aux témoignages de jeunes - y compris Kanaks - écoeurés par les violences, le chef de l'Etat avait été tenté de dépolitiser ces actes, de masquer la revendication indépendantiste pourtant affichée à grand renfort de drapeaux sur de nombreux barrages. «Il y a une grande déconnexion entre des violences totalement désinhibées et des demandes politiques qui sont très techniques», assurait celui qui voulait aussi convaincre du caractère imprévisible des émeutes.

Sur ce point, son propos est notamment appuyé par celui de Nicolas Brignone, l'une des personnes choisies pour porter à l'oreille du Président les inquiétudes de la jeunesse. «C'est venu de nulle part. Il y a forcément eu une influence de quelque part», dit celui qui se présente sous sa casquette d'athlète paralympique de 34 ans, omettant de mentionner celle d'élu à la mairie de Nouméa et son implication aux côtés de Sonia Backès, notamment aux dernières élections provinciales. Les tensions identitaires qui traversent la jeunesse semblent aussi avoir été une surprise pour lui: «Au sein du pôle espoirs, entre jeunes, on s'est toujours bien entendus. Je n'ai jamais entendu de propos racistes quand on est ensemble.» «Gérald Darmanin était ici il y a encore quelques mois. Aucun des élus présents n'a alerté, a juré Macron de son côté. Il y a, à coup sûr, une organisation sous-jacente, politico-institutionnelle. Personne n'avait anticipé cette violence même si les désaccords politiques, on les connaissait.» Les signaux d'alerte étaient pourtant très forts, notamment depuis l'enclenchement de la réforme sur le dégel du corps électoral. Des élus calédoniens, loyalistes et indépendantistes, parlaient ouvertement du risque de «guerre civile», avec des manifestations tendues à Nouméa. Peut-être fallait-il venir le voir pour le croire. ?

RÉCIT

Le Monde
Idées, vendredi 24 mai 2024 994 mots, p. 27
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23 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Analyse

Le logement, priorité des Français mais parent pauvre des politiques

Véronique Chocron (service société)

D’un côté, une accumulation d’indicateurs inquiétants : près de 5 millions d’adultes vivant chez leurs parents, une chute des réservations de logements neufs, une pénurie de l’offre de location. De l’autre, une réponse politique loin d’être à la hauteur. Alors que la crise du logement frappe durement depuis deux ans, notamment sous l’effet de la hausse des taux d’intérêt, le sujet se trouve quasi absent de la campagne pour les élections européennes. Le gouvernement prépare bien un projet de loi « pour développer l’offre de logements abordables » , mais il se contente de mettre en avant le logement intermédiaire, à destination des classes moyennes supérieures, au détriment du logement social.

D’où vient ce paradoxe, alors que le logement, premier poste de dépense des Français, détermine en grande partie la vie de chacun, de son cadre de vie à son accès à l’emploi ? « Pourquoi personne ne veut faire du logement un objet politique ? Déjà, on n’est pas aidé par nos concitoyens : dans les sondages, le sujet n’apparaît pas comme une préoccupation majeure », lâche, désappointé, le député (Renaissance, Val-d’Oise) Guillaume Vuilletet. Dans l’enquête Ipsos pour Le Parisien, le 25 février, le logement n’est qu’au dixième rang de la liste des douze préoccupations retenues, incluse en fait dans le pouvoir d’achat, classé premier.

La perte du pouvoir d’achat s’explique largement par la flambée du coût du logement. Comme le montre l’économiste du logement Jacques Friggit, à partir des années 2000, les prix de l’immobilier résidentiel ont progressé beaucoup plus vite que les revenus des ménages. Que les Français consacrent désormais 27 % de leur budget au logement, soit deux fois plus qu’à la nourriture, semble aujourd’hui acquis. « On s’est habitué au logement cher, mais la paix sociale a été achetée par la très forte valorisation du patrimoine immobilier, qui est allée de pair, estime Pierre Madec, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques. En revanche, le logement cher s’est traduit par une paupérisation des locataires du parc privé. »

Si les politiques ne perçoivent pas l’attente des citoyens en matière de logement, c’est également parce que tous les territoires et toutes les générations ne font pas face aux mêmes difficultés. Si le loyer mensuel d’un 50 mètres carrés avoisine 500 euros à Châlons-en-Champagne, il atteint 1 500 euros en Ile-de-France. « Pour une infirmière ou une institutrice, ça ne revient pas du tout au même. Dans un cas, on vit correctement, dans l’autre, on est proche du lumpenprolétariat », souligne Benoist Apparu, maire (sans étiquette) de Châlons-en-Champagne et président du promoteur immobilier Emerige.

L’écart apparaît également vertigineux entre les jeunes générations et les ménages qui ont pu acheter avant la flambée de l’immobilier, ou encore entre locataires de fraîche date et ceux installés depuis plusieurs années. Les Français ne se déclarent pas majoritairement insatisfaits, les responsables politiques ne s’empressent donc pas de faire du logement une priorité, le sujet étant jugé complexe et peu gratifiant.

Ministère de second rang

La sphère politique admet que son horizon temporel s’est rétréci. Bien loin « de la France gaullienne,où l’on se projetait à vingt ans, on réfléchit à six mois, constate un ancien ministre du logement sous le couvert de l’anonymat. Or, le logement, c’est du temps long, on ne peut pas sortir une opération immobilière à l’intérieur d’un mandat : un maire ne valorisera pas ses choix au moment du bilan ». Pire, les maires bâtisseurs n’ont plus le vent en poupe. Le leitmotiv des élections municipales de 2020 a été « pas un voisin de plus », témoignent les élus locaux. « On reproche aux maires de ne pas signer les permis de construire, mais c’est parce que les habitants ne le veulent pas, analyse M. Vuilletet. On entend dire: “le seul pavillon qui est bien, c’est le mien, ceux qui sont arrivés après sont de trop”. Et ne parlons même pas des immeubles. »

A l’échelon national, la grande technicité du sujet et sa réglementation foisonnante refroidissent les élus. Le logement n’est « pas sexy », regrette le député (Parti socialiste, Pyrénées-Atlantiques) Inaki Echaniz, coauteur d’une proposition de loi sur la régulation du marché des meublés touristiques, votée le 21 mai par le Sénat. Moins d’une trentaine de députés – sur 577 – se préoccupent de la question du logement. Ministère de second rang, le logement n’est pas un portefeuille politique. « Il s’agit plutôt d’un ministère du droit de l’urbanisme et de la construction, qui a eu les ailes coupées, et c’est normal, témoigne M. Apparu, ministre délégué au logement sous Nicolas Sarkozy. Aucun autre secteur économique n’a son propre ministère : c’est Bercy qui a la main sur l’économie du logement et sa fiscalité. »

Or, le ministère des finances perçoit surtout la dépense que représente le secteur, qu’il s’agisse de défiscalisation ou du taux de TVA réduit pour le logement social. A Bercy, on aime rappeler l’accumulation des habitations vacantes, sans tenir compte de la concentration des emplois dans les métropoles, alors que la vacance gagne surtout les petites villes.

Le gouvernement n’a pas la main sur l’offre de logements, puisque les maires délivrent les permis de construire. Pas plus qu’il ne maîtrise les variations de taux d’intérêt décidées par la Banque centrale européenne, dont l’impact apparaît plus puissant que celui de ses propres politiques. En période de restriction budgétaire, les politiques rechignent à choisir entre défendre les locataires et soutenir les propriétaires bailleurs, dont les intérêts sont opposés. « Sur la question du logement, il n’y a pas de solution unique, pas de solution magique, commente l’économiste Pierre Madec. On met des sparadraps en prenant quelques mesures d’ajustement. » Sujet d’intérêt général, le logement mérite pourtant mieux.

Le Monde
Horizons, vendredi 24 mai 2024 1917 mots, p. 19
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23 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Bardella l’Italien

Trois des quatre grands-parents de la tête de liste du Rassemblement national aux élections européennes sont italiens. « Le Monde » a retrouvé les traces de sa famille maternelle dans le Piémont, sur les terres de la Fiat

Ariane Chemin

Nichelino (Italie) - envoyée spéciale - Jordan qui ? »Giampiero Tolardo, le maire de Nichelino, ouvre grand les yeux. Cette commune du Piémont, voisine des usines Fiat de la banlieue de Turin, est une ancienne cité-dortoir, poussée à toute allure dans les champspour loger notamment les ouvriers du constructeur automobile entre les années 1950 et 1970. « On dit souvent de Nichelino qu’elle était “la ville de nulle part”, c’est encore son surnom », précise le maire, médecin dans le civil. Il ignore qu’elle risque de rentrer un jour dans la légende d’un certain Jordan Bardella…

« Bar-del-la ? » Membre du Parti démocrate (centre gauche), l’élu, cheveux mi-longs, veste à carreaux, ne connaît pas la tête de liste de l’extrême droite française, qui, à la veille des élections européennes du 9 juin, domine les sondages. Giampiero Tolardo attrape son téléphone et presse les services d’état civil de sa commune. Quelques minutes plus tard, un nom tombe : Severino Bertelli-Motta, né le 23 décembre 1934. Le grand-père maternel du jeune président du Rassemblement national (RN). Severino a épousé Iolanda Benedetto – un nom du coin. Le couple a vécu à Nichelino avant d’émigrer, en 1963, en banlieue parisienne avec deux enfants (deux autres naîtront en France) : Daniela, 2 ans et demi à l’époque, et Luisa, 1 an, la mère du leader du RN.

Aux origines de Jordan Bardella, il y a donc ce faubourg ouvrier de Turin où est née sa mère, le 5 avril 1962. Une filiation qu’il ne veut surtout pas gommer. Un adulte sur quatre en France compte aujourd’hui au moins un ascendant issu de l’immigration, et l’extrême droite elle-même ne craint plus d’évoquer des origines familiales étrangères : elle y voit une manière d’affirmer son patriotisme, et une partie de l’électorat s’y lit en miroir. « Je suis un petit Français au sang mêlé », disait Nicolas Sarkozy. « Venu d’ailleurs, devenu d’ici », répète le candidat du RN dans ses meetings, se présentant comme « à 75 % italien ».

Trois de ses quatre grands-parents sont nés dans ce pays souvent décrit comme un laboratoire politique européen : fascisme ou eurocommunisme, populisme cathodique (Berlusconi), populisme de gauche (Mouvement 5 étoiles), et désormais « melonisme », un national-conservatisme aux racines postfascistes, qui divise même les politistes. Le député européen JordanBardella, lui, se dit l’ « ami » et l’ « allié » de Matteo Salvini, le chef de la Ligue (ex-Ligue du Nord), un parti d’extrême droite naguère régionaliste, aujourd’hui identitaire, xénophobe et pourfendeur des normes de Bruxelles, où Ligue et RN siègent ensemble.

« Un horizon français »

A la tribune d’un meeting de leur groupe, en décembre, à Florence, Jordan Bardella avait tenu à s’exprimer en italien. « Disons que je baragouine », confie au Monde le député européen de 28 ans. De fait, il possède des rudiments de cette langue, assez en tout cas « commander des pâtes all’amatriciana au restaurant », dit-il modestement : rare confidence arrachée au leader du RN, car, explique-t-il, il ne veut pas « spoiler » son futur livre. « Chez moi, à la maison, on parlait français », insiste-t-il dans ses interventions publiques. En 2021, il avait peu apprécié le fait qu’Eric Zemmour, son rival d’extrême droite, instruise le procès des prénoms comme Mohammed ou Jordan, un signe, d’après lui, « de défrancisation et d’américanisation ». Pour Mohammed, Bardella était d’accord, mais pas pour « Steve, Kevin ou Jordan », selon lui de simples « marqueurs populaires » des années 1990, la décennie des feuilletons télé importés des Etats-Unis, lorsque sa mère l’élevait seule, « avec un smic, dans une cité populaire du “93” ».

Né en 1995, il n’a que 1 an et demi à la séparation de ses parents. L’enfant unique évoque rarement son père, qu’il voit les week-ends et les mercredis, à Montmorency puis à Deuil-la-Barre, deux communes du Val-d’Oise. Ensemble, ils ne parlent pas politique – Jordan Bardella a un jour expliqué au Monde que son père ne s’était inscrit sur les listes électorales qu’en 2019, pour les européennes, afin de voter pour lui.

L’Italie du grand-père paternel, Guerrino Italo Bardella, est très éloignée d’un jeune Jordan Bardella né en Seine-Saint-Denis d’un père lui-même né à Montreuil. Guerrino Bardella était venu avec son propre père travailler comme maçon puis comme plombier en banlieue parisienne. La presse algérienne aime rappeler que cet homme né à Alvito (un bourg distant d’une heure et demie deRome), mort en 1974, avait épousé la fille d’un certainMohand Mada, arrivé pour sa part avant-guerre de Béjaïa, la capitale de la petite Kabylie, pour travailler dans le bâtiment à Villeurbanne, près de Lyon. Cette fille, Réjane, née en France en 1944, mariée à Guerrino Bardella le 14 décembre 1963 à Montreuil, avant de divorcer, selon les vérifications du Monde auprès de mairies, est la grand-mère de Jordan Bardella, qui a donc une ancêtre à moitié kabyle.

Montreuil, dans les années 1960, accueille de nombreux Italiens, souvent terrassiers de métier, comme l’a raconté Pierre Milza (1932-2018), historien méticuleux de ces géographies, dans Voyage en Ritalie(Plon, 1993). Rien de politique dans cette immigration, comme lorsque les Italiens fuyaient autrefois le fascisme, juste l’attrait de meilleures conditions de vie. Pour les « Ritals », le racisme – si bien décrit en 2022 dans le film d’animation Interdit aux chiens et aux Italiens, récit de l’exil de sa famille piémontaise dans les années 1930 par le réalisateur Alain Ughetto – s’estompe peu à peu. L’immigration italienne écrase alors toutes les autres, avant de s’effacer, au début de la décennie 1970, devant les vagues migratoires en provenance du Portugal, puis du Maghreb, notamment d’Algérie.

Il y a quelques années, Jordan Bardella avait choisi Draguignan, ville varoise de forte immigration italienne, pour évoquer cette histoire. « Effectivement, disait-il alors, Bardella, c’est d’origine italienne. Mais mes parents sont issus d’une génération qui, elle, s’est intégrée, qui s’est assimilée, qui a travaillé dur, qui aimait la France. Chez moi, on ne me laissait pas traîner toute la nuit dehors. »Applaudissements dans la salle.

C’est de cette famille maternelle qui l’a élevé que, visiblement, Jordan Bardella se sent le plus proche. La seule, aussi, qui se manifeste – discrètement. A chaque nouvelle étape de la carrière politique de son petit-fils, Iolanda, sa grand-mère, poste fièrement sa photo sur Facebook. Elle est la mémoire de la famille et de Nichelino, cette ville qui conserve, au pied de petits immeubles, des maisons à courette que partageaient autrefois des familles entières. Sur son territoire se trouve aussi un «piccolo Versailles », comme disent ses habitants : un pavillon de chasse XVIIIe, l’une des résidences savoyardes les plus prestigieuses du Piémont, où séjourna Napoléon. « Par le biais de la maison de Savoie, les Piémontais gardent toujours à l’esprit un horizon français », note l’intellectuel turinois Marco Revelli.

Au début des années 1960, lorsque Iolanda, la grand-mère, avait à peine 20 ans, les femmes travaillaient souvent à de menus travaux à domicile tout en élevant les enfants. C’était le temps du plein-emploi chez Fiat. Severino Bertelli-Motta, le grand-père, pointait, pour sa part, à la prestigieuse Carrozzeria Bertone, le designer des coupés Lancia ou Alfa Romeo de l’après-guerre. Selon certains, il était contrôleur, poste réservé à l’élite de la main-d’œuvre automobile, souvent la plus cultivée, qui supposait parfois, d’après l’historien de Turin Gianni Oliva, de surveiller jusqu’aux « idées des travailleurs ». « Mon grand-père n’était pas communiste », lâche au Monde Jordan Bardella.

La fin de L’Europa

1962, la dernière année « italienne » des grands-parents maternels, est pour Turin et sa région une année charnière. « Pour la première fois, des grèves spontanées d’un nouveau genre éclatent dans Turin, qui ne vit à l’époque que par et avec la Fiat, explique Marco Revelli, sociologue des mouvements ouvriers et auteur de Lavorare in Fiat (« travailler chez Fiat », Garzanti, 1989, non traduit). Ce sont les nouveaux ouvriers de masse, qui ne connaissent pas les dirigeants du Parti communiste ou des syndicats turinois, mais se battent pour leurs conditions de vie et contre les rythmes de travail intensifs. Ils venaient de ce qu’on appelait les “campagnes du sud” de l’Italie, recrutés par le biais d’affiches qui leur vendaient un eldorado merveilleux, et se retrouvent à tourner à plusieurs dans des chambres minuscules et une extrême solitude. »L’« aristocratie » ouvrière politisée est dépassée. En plein été, Turin est en proie à de violentes émeutes.

Le maire de Nichelino connaît bien l’histoire de sa ville, longtemps communiste. Sa famille a quitté les Pouilles pour s’y installer en 1968, quand il avait 4 ans. Pour lui, Nichelino est une terre d’arrivées : entre 1960 et 1970, sa population a triplé, pour atteindre cinquante mille habitants. « La ville attirait ceux qui savaient que la Fiat offrait du travail, raconte-t-il. Certains, parmi les paysanshabitués à vivre entre eux, ont pu éprouver le sentiment d’une “invasion” desimmigrati , comme on appelait aussi les immigrés du Sud, ce qui expliquerait certains départs. »

Le grand voyage des Bertelli-Motta a lieu à l’été 1963. Iolanda est enceinte de son troisième enfant, Antonio, qui naît en novembre. D’une banlieue rouge à l’autre : un membre de la famille a déniché pour le jeune couple un minuscule appartement à Saint-Denis, cette ville où Jordan Bardella va grandir et voir éclore, lors des émeutes de 2005, sa conscience politique. Hormis ses fréquents week-ends à Rome ou ses vacances sur la côte amalfitaine, il ne garde de l’Italie que le souvenir de vacances d’été avec ses parents. Dans Paris Match, en 2020, il racontait ses « premières révélations culinaires »d’enfant au bar-restaurant de son « oncle »Alberto (son grand-oncle, en réalité), quelque part dans la banlieue de Turin. Impossible de retrouver la trace de l’établissement. Normal : Jordan Bardella a découvert, « à l’occasion de l’écriture de[s] on livre », que L’Europa – c’était le nom du bar-restaurant en question – a été racheté et rebaptisé.

Il n’y a plus guère de Bertelli-Motta dans ce coin du Piémont. Le grand-oncle Alberto, frère de sa grand-mère, est décédé en 2008. Jordan Bardella, lui, ne retrouve sa famille « qu’en visio, une fois par an, à Noël», ou le temps d’un anniversaire. Côté paternel, c’est encore plus flou. Le 9 juin, il y aura bien un Bardella (Fabrizio) sur la liste des municipales de Collegno, près de Nichelino, mais ce Piémontais, quoiqu’un temps affilié à la Ligue, n’a jamais entendu parler, lui non plus, de son homonyme français.

Qu’importe : « Jordan », comme tous les fils de la troisième génération à la recherche de racines, se dit « lié à ce pays ». Mais à Florence, en décembre 2023, il avait choisi avec soin les mots prononcés dans la langue de ses aïeux. « Non vogliamo un’Europa dove i nostri popoli siano condannati a convivere con la barbaria. La questione dell’immigrazione in Europa non è semplicemente una questione statistica. E la questione esistenziale della nostra identita. » En français, cela donne : « Nous ne voulons pas d’une Europe où nos peuples sont condamnés à vivre dans la barbarie. La question de l’immigration en Europe n’est pas une simple question statistique. C’est une question existentielle, celle de notre identité. »

Le Figaro, no. 24805
Le Figaro, vendredi 24 mai 2024 90 mots, p. 1

Une

Marie-France Garaud, éminence grise de la Ve République

Surnommée « Richelieu en jupon » en raison de la forte influence politique qu'elle exerça auprès de Georges Pompidou puis de Jacques Chirac, Marie-France Garaud est morte à l'âge de 90 ans. Cette juriste avait été candidate à l'élection présidentielle de 1981, puis avait été députée européenne de 1999 à 2004, défendant à Strasbourg une vision souverainiste de la France. Avec Pierre Juillet, elle avait formé dans les années 1990 un tandem d'éminences grises à la fois respecté et redouté.

PAGE 18

Libération
vendredi 24 mai 2024 789 mots, p. 4

Événement

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23 mai 2024 - Libération (site web)

«Le contexte nécessite désormais de lever le pied»

Recueilli par Samuel Ravier-Regnat

Membre de la délégation aux outre-mer de l'Assemblée, Philippe Gosselin partage la volonté du Président de ne pas «passer en force» avec la réforme. Mais il appelle à préciser la «méthode» de la mission installée dans l'archipel.

Député Les Républicains de la Manche, Philippe Gosselin a dirigé jusqu'en 2022 une mission d'information parlementaire sur la Nouvelle-Calédonie. Membre de la délégation aux outremer de l'Assemblée nationale, il soutient avec son camp politique le principe de la réforme constitutionnelle du corps électoral qui embrase l'archipel depuis la mi-mai. Interrogé par Libération au soir de la visite à Nouméa d'Emmanuel Macron jeudi, l'élu salue le message d'apaisement envoyé par le chef de l'Etat, mais réclame de la «clarté» et de la «méthode» pour ne pas «désespérer tout le monde». Emmanuel Macron a fait part, lors de sa visite à Nouméa, de sa volonté de ne pas «passer en force» sur la réforme constitutionnelle du corps électoral de l'archipel. Comment accueillezvous cette déclaration ? Soyons pragmatiques. Je crois qu'aujourd'hui il faut laisser de côté

«y a qu'à» et les «faut qu'on». Je prends acte de ce qu'a dit le président de la République: aujourd'hui, il n'y a pas d'accord qui soit possible à ce stade. Les tensions sont trop fraîches. Il faut effectivement donner du temps au temps. Il faut sans doute que quelques semaines s'écoulent pour reprendre un peu de souffle et relancer la démarche de travail pour arriver à un accord global, qui soit politique, porte sur le devenir du territoire et intègre des éléments économiques, notamment sur le nickel. Ce texte doit porter aussi sur la composition du corps électoral, car on ne peut pas passer cet élément-là sous silence. Emmanuel Macron ne souhaite pas passer en force, il ne réunira pas le Congrès à ce stade. Prenons-en acte. Mais cette question du corps électoral ne pourra pas rester pendante éternellement. Je salue par ailleurs les moyens mis en avant pour assurer la survie de l'économie. Il le faut, et cela montre que le territoire a besoin de la solidarité nationale. Cela veut dire que la Nouvelle-Calédonie est dans un lien avec la France qui demeure et doit demeurer important. En ouvrant la porte à un report du vote du Congrès sur la réforme électorale, Emmanuel

Macron est-il à vos yeux en train de reculer ? Oui, ça me semble être un recul. Mais je dirais que le président de la République est dans une hésitation. On ne peut pas imaginer que l'Elysée n'ait pas donné son feu vert au processus de dégel du corps électoral. Le pouvoir balance en réalité depuis plusieurs semaines A quelques heures du débat parlementaire, Emmanuel Macron luimême se disait prêt à attendre la fin juin pour convoquer le Congrès plutôt que de le faire immédiatement après le vote. C'était un message un peu curieux et contradictoire. De ce point de vue-là, il y a une forme d'interrogation. Le contexte nécessite désormais de lever le pied, parce qu'on ne peut pas passer en force dans une telle situation de tensions. Mais attention à ne pas envoyer de signaux contradictoires.

AN

Le dossier est suffisamment compliqué pour ne pas donner l'impression qu'on est dans une indécision. On a besoin de clarté, de modestie, de continuité et de persévérance. A ce stade, je n'ai pas vu quelle était la méthodologie suivie par la mission installée par le président de la République, ni le calendrier qui lui est fixé. Il ne faut pas confondre vitesse et préciles pitation, mais la mission ne peut pas être dépourvue de borne temporelle. Sinon, on désespère tout le monde.

Comment sortir de la crise alors que la confiance semble rompue avec une partie des indépendantistes, qui accusent l'Etat d'avoir abandonné sa position d'impartialité pour soutenir les loyalistes ? La question de la confiance, c'est le noeud central, car c'est ce qu'il y a de plus difficile à récupérer. Cela dépendra pour une part des pouvoirs qu'auront les membres de la mission, de leur capacité propre de négociation, du cadre que fixeront le président de la République et sans doute Matignon. Je pense qu'il faut que la mission ait carte blanche. Il ne faut désespérer ni des indépendantistes ni des loyalistes. Mais il faudra aborder la question incontournable du dégel. C'est bien sûr une question délicate, mais tous les indépendantistes ne sont pas contre une réforme du corps électoral. Des compromis pourront être trouvés, à plus forte raison si cela rentre dans un accord global. Je n'ai pas de recette miracle. Je pense qu'il faudra une bonne dose de conviction personnelle et d'investissement de chaque instant pour les trois membres de la mission.

Le Figaro, no. 24805
Le Figaro, vendredi 24 mai 2024 866 mots, p. 6

International

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23 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Robert Fico toujours hospitalisé à l'approche des européennes

La Slovaquie reste divisée malgré les appels à la concorde. Le Smer, le parti du premier ministre, aborde les élections en position de force.

Kornél, Albert

Neuf jours après la tentative de meurtre contre son dirigeant, la Slovaquie reste sur le fil du rasoir et les déclarations de bonne volonté pour tenter de réconcilier une société clivée entre pro et anti-Fico peinent à masquer la discorde et les ressentiments. Après avoir été grièvement blessé par quatre balles le 15 mai à Handlova, l'homme fort de la Slovaquie est toujours dans un état jugé sérieux, mais serait désormais hors de danger.

Du côté de l'enquête, le ministre de l'Intérieur Matus Sutaj Estok a fait savoir que l'homme de 71 ans inculpé, d'abord décrit comme un « loup solitaire » , aurait pu avoir bénéficié de complicités. Cette hypothèse s'appuie essentiellement sur la disparition de ses communications et de son profil sur Facebook. Pourtant, la société Meta a affirmé à plusieurs reprises avoir supprimé elle-même les communications et le profil de l'assaillant « peu après l'attaque ». Ce dernier a indiqué à la police avoir agi seul et sans en informer personne, pour se venger de la politique du gouvernement.

Depuis son lit d'hôpital à Banska Bystrica, Robert Fico a confié les rênes du pays à son homme de confiance de toujours, le ministre de la Défense et vice-premier ministre Robert Kalinak. Mardi, 130 des 150 députés du Conseil national, issus de tous les partis, ont fait preuve d'un semblant de concorde. Ils ont voté une résolution qui appelle à mettre fin aux discours de haine, dirigés contre toute la classe politique et pas seulement contre le gouvernement, comme le voulait initialement la majorité de Fico.

Sous la houlette de Robert Kalinak, la vie politique a rapidement repris ses droits. Le même jour, le Parlement a approuvé un amendement qui place le Fonds de soutien à l'art dans la main de la ministre de la Culture, Martina Simkovicova. Cette figure de la scène médiatique nationaliste, « antivax » , homophobe et prorusse bénéficiera l'an prochain d'une enveloppe de 30 millions d'euros de subventions publiques destinés aux institutions culturelles. « C'est une étape importante qui marque le début de la restriction de la liberté de création culturelle en Slovaquie » , a réagi la plateforme d'organisations culturelles Otvorena Kultura.

Récit victimaire

Pas question non plus pour la majorité nationale-populiste de ralentir le train de sa réforme de la radiotélévision publique RTVS, qui, de l'avis de l'opposition, va accroître l'influence du ministère de la Culture sur ses contenus éditoriaux. Elle a été approuvée mercredi en première lecture, après avoir été interrompue le 15 mai par l'agitation et les injures des députés qui venaient d'apprendre l'attentat contre le premier ministre.

« Nous allons poursuivre notre lutte politique pour sauver la RTVS » a prévenu Slovaquie progressiste, principal parti opposé au Smer, qui avait annulé une manifestation prévue le soir même de la tentative d'assassinat. « Après ce qui s'est passé la semaine dernière, il faut reconstruire la cohésion et l'unité de la société slovaque. Le rôle des médias de service public sera irremplaçable dans ce processus » , considère le parti dans un communiqué.

Or, dans l'attente d'une prise de position publique de Robert Fico, des voix continuent d'appeler à la vengeance. À l'instar du trublion du Smer, le député Lubos Blaha, numéro deux sur la liste des candidats au Parlement européen. « Le seul qui a le droit moral d'appeler la société à une véritable réconciliation est Robert Fico, la victime. (...) Il a le droit de pardonner, mais il a aussi le droit d'être en colère » , a-t-il mis en garde.

Mis en accusation pour s'être montré critique de la coalition gouvernementale, le journal Dennik Nconstate, impuissant, que le pouvoir est en train d'imposer son récit victimaire, selon lequel Robert Fico aurait été victime de la haine diffusée par les médias indépendants. « La coalition gouvernementale a lancé une opération de communication pour exploiter politiquement la tentative d'assassinat et consolider son pouvoir » , écrit son journaliste Filip Obradovic.

Cela vaut également pour les élections européennes, passées complètement au second plan. Le candidat à l'eurodéputation Lubos Blaha affirme que c'est parce qu'il prône la paix entre la Russie et l'Ukraine, qu'on a voulu tuer le premier ministre slovaque. Une explication très opportune dans le cadre de la campagne électorale du Smer, laquelle tient en un slogan affiché partout dans le pays : « Pour la paix en Europe ». « Nous ne laisserons jamais nos fils mourir dans une guerre contre les Russes. Oubliez cela M. Macron ! » , tonne celui qui décrit le conflit comme « un djihad des progressistes occidentaux contre la Russie ».

En temps normal, le scrutin européen ne déplace pas les foules. En 2019, seuls 1 million d'électeurs, soit moins du quart du corps électoral, s'étaient rendus aux urnes. « Sans la tentative d'assassinat contre Fico, Slovaquie progressiste remporterait sans doute les élections, car ses électeurs sont plus mobilisés que ceux de la coalition, plus âgés, issus du milieu rural et moins favorables à l'intégration européenne » , explique Pavol Babos, politologue à l'Université Comenius de Bratislava.

Mais le Smer a désormais le vent en poupe et le dernier sondage en date, réalisé par Ipsos, indique qu'il pourrait remporter le scrutin avec 24 % des voix, juste devant Slovaquie progressiste (23 %).

Le Figaro, no. 24805
Le Figaro, vendredi 24 mai 2024 863 mots, p. 6

International

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23 mai 2024 - Le Figaro (site web)

En convoquant des législatives anticipées en juillet, Rishi Sunak espère éviter une déroute

Alors que l'opposition est donnée favorite, le premier ministre britannique fait le pari d'une campagne courte.

Alexandre, Amandine

Quel début de campagne ! Trempé par la pluie qui tombait à verse sur Londres, Rishi Sunak a prononcé mercredi soir un discours insipide, maladroit et largement inaudible devant le 10 Downing Street, donnant le ton d'une bataille législative qui s'annonce peu prometteuse pour le premier ministre et le parti conservateur.

Alors que le militant anti-Brexit Steve Bray faisait résonner l'hymne électoral du New Labour de Tony Blair en 1997 (qui s'intitule « Things can only get better » , « Les choses ne peuvent que s'améliorer ») devant les grilles de Downing street, Rishi Sunak tentait de capter l'attention des Britanniques, par caméras interposées, en évoquant la pandémie. « Pour beaucoup d'entre nous, il est difficile de se rappeler l'impact de ce que nous avons subi » , a déclaré l'ex-ministre de l'Économie, reléguant ainsi aux oubliettes les 227 000 morts du Covid-19 au Royaume-Uni, son impact économique désastreux pour beaucoup et le scandale des fêtes organisées à Downing Street qui a conduit à la démission de Boris Johnson en 2022.

Dans la presse, jeudi, les commentateurs politiques rivalisaient de sarcasmes pour décrire la contre-performance du leader du parti majoritaire à la Chambre des communes. « Il est très peu probable que cette campagne finisse mieux qu'elle n'a commencé, à moins d'une reprise en main très rapide de la situation » , a jugé Stephen Bush dans le Financial Times, résumant parfaitement le sentiment général au lendemain de l'annonce du scrutin du 4 juillet prochain.

Quant à savoir si Rishi Sunak a fait le bon choix en convoquant des élections dès cet été plutôt que d'attendre l'automne, les avis étaient partagés, tout en étant unanimes sur l'issue probable du scrutin. « Sunak a eu raison de convoquer des élections maintenant. Les choses ne peuvent qu'empirer. Il est évident que le gouvernement n'a aucune marge de manoeuvre pour baisser les impôts cet automne » , a estimé Rachel Sylvester dans les colonnes du Times. L'ex-ministre des Finances George Osborne a jugé, pour sa part, que « laisser passer l'été n'aurait fait qu'empirer la situation, car la lassitude des électeurs serait allée crescendo ».

Recul de la qualité de vie

Le premier ministre espère tirer bénéfice au maximum du retour de la croissance au premier trimestre (+ 0,6 %) et d'une inflation presque sous contrôle (+ 2,3%), après trois années de hausse des prix qui ont éprouvé les Britanniques. La baisse du solde migratoire de 10 % l'an dernier, selon des chiffres provisoires rendus publics hier, est une autre statistique qui tombe à point nommé pour Rishi Sunak, même si cette inflexion s'explique par une baisse du nombre d'immigrés en provenance de l'Ukraine en guerre et de l'ex-colonie britannique de Hongkong.

Côté face, la déportation très controversée des réfugiés clandestins vers le Rwanda, sur laquelle le leader des tories a beaucoup misé, n'est pas près de se concrétiser. Jeudi, au micro de la BBC, Rishi Sunak a été obligé de l'admettre, fournissant par la même occasion un argument supplémentaire au Labour de Keir Starmer pour attaquer sa crédibilité.

« Je pense que cela en dit long sur le premier ministre » , a réagi le numéro un du Labour, donné favori du scrutin. « Je crois qu'il n'a jamais cru que ce projet de déportations vers le Rwanda allait aboutir et a donc convoqué des élections plus tôt de manière à ne pas avoir à rendre des comptes » , a ajouté Keir Starmer, qui a promis d'abandonner le projet de déportations vers le Rwanda, s'il est élu, et de focaliser son action sur le démantèlement des réseaux de passeurs.

À la tête des travaillistes depuis 2020, cet ex-directeur du parquet anglais et ancien avocat spécialisé dans la défense des droits de l'homme a repositionné le Labour au centre de l'échiquier politique. Contrairement à son prédécesseur Jeremy Corbyn, Keir Starmer ne promet pas de changement radical aux électeurs. Ses priorités, présentées la semaine dernière, consistent à remettre le Royaume-Uni sur les rails de la stabilité économique, à créer une agence publique de l'énergie verte, à augmenter le nombre de consultations hospitalières, à recruter 6 500 professeurs supplémentaires en faisant payer la TVA aux écoles privées et à renforcer la police de proximité.

Ni la personnalité lisse de Starmer ni même son programme centriste ne semblent soulever un enthousiasme hors du commun de la part des Britanniques. Cependant, le rejet des conservateurs, responsables d'un recul très tangible de la qualité de vie au terme de quatorze années au pouvoir, est un puissant levier pour les travaillistes, comme en attestent les études d'opinion.

Un sondage publié jeudi dans le Times , réalisé en début de semaine, crédite le Labour de Starmer de 46 % des intentions de vote, contre 21 % pour les conservateurs de Sunak et 12 % pour le parti anti-immigration Reform UK. Rishi Sunak a six semaines pour limiter l'ampleur du désastre électoral annoncé, et sauver son propre siège de député.

l'Humanité
vendredi 24 mai 2024 996 mots, p. 7

« Nous demandons un envoyé spécial de l'ONU »

Entretien réalisé par Benjamin König

Kanaky - Nouvelle-Calédonie Beaucoup voudraient que le dossier demeure strictement franco-français. Mais, comme pour tous les territoires colonisés, il s'agit d'abord de droit international, ainsi que le rappelle Mickaël Forrest, de l'Union calédonienne.

Alors qu'Emmanuel Macron, à Nouméa, a annoncé une simple suspension du dégel du corps électoral et parle en priorité de « rétablissement de l'ordre républicain », le monde regarde d'un oeil inquiet la situation en Kanaky - Nouvelle-Calédonie (KNC). Laquelle relève du droit international, et non pas de ce seul « ordre républicain ». Entretien avec l'homme chargé du Suivi des relations extérieures dans le gouvernement collégial calédonien, à majorité indépendantiste, dirigé par Louis Mapou.

Vous revenez d'une réunion de travail des Nations unies à Caracas, au Venezuela, au sein du comité de décolonisation. Quelle voix portez-vous lors de ces échanges diplomatiques ?

Un des articles de l'accord de Nouméa stipule que les Nations unies sont informées et doivent suivre le processus de décolonisation. Par ailleurs, la Kanaky - Nouvelle-Calédonie a été réinscrite le 2 décembre 1986 sur la liste des Nations unies des territoires à décoloniser. Tous les ans, l'Assemblée générale de l'ONU adopte une résolution concernant ces 17 territoires, parmi lesquels la Polynésie française, Guam, le Sahara occidental, Gibraltar, etc. Je suis parti de KNC vingt-quatre heures avant le début des révoltes, invité par le comité spécial de décolonisation des Nations unies (créé en 1961, il comprend 29 membres - NDLR) à un séminaire régional.

Quelle était la teneur des discussions ?

Il s'agissait de la deuxième des cinq dates annuelles qui constituent les étapes du travail du comité. Ce séminaire régional se tient une fois par an, soit dans les Caraïbes, soit dans le Pacifique : l'année dernière en Indonésie, cette année au Venezuela. En juin, nous entrerons sur le fond des thèmes abordés, avec la session annuelle du comité, à New York. Le député Jean-Paul Lecoq (PCF) y participe d'ailleurs. Puis le comité présente un rapport à l'Assemblée générale.

Avez-vous abordé la situation en Kanaky - Nouvelle-Calédonie lors de ces échanges dans le cadre de l'ONU, qui semble-t-il regarde les événements d'un oeil inquiet ?

Bien sûr, et nous avons fait en sorte qu'ils s'inquiètent un peu plus. J'ai demandé au nom de notre gouvernement plusieurs mesures, à commencer par une mission de visite du comité spécial sur notre territoire, ce qui permet d'apprécier au plus près la situation. Depuis 2015, neuf missions d'observation électorale ont été dépêchées en KNC, car nous dénonçons toujours ce que nous considérons comme une fraude électorale organisée par l'État français avec la venue massive de métropolitains, ce qui continue de noyer le peuple kanak. Cette année, j'ai demandé une médiation internationale, car cela fait plusieurs mois que le dialogue est coupé entre les parties. Ainsi que la nomination d'un envoyé spécial de l'ONU (nommé par le secrétaire général des Nations unies, à l'instar de Francesca Albanese pour la Palestine - NDLR), une personne neutre qui pourrait aider à renouer le dialogue et poser un cadre politique transparent. Une représentante du FLNKS était également présente, pour exposer les arguments du mouvement indépendantiste. Une fois n'est pas coutume, des personnes du camp anti-indépendantiste, proches de Mme Backès et de M. Metzdorf, sont aussi venues. Visiblement, ils découvraient le comité spécial et n'ont bien sûr pas parlé de décolonisation. Pour utiliser un proverbe transposé en français, je dirais qu'ils sont venus planter de la vigne dans une terre préparée pour des poireaux... Cela a été mal perçu par les membres du comité.

Le premier ministre du Vanuatu, au nom du Forum des îles du Pacifique, vous a apporté son soutien. L'Australie dit être « attentive » à la situation et évacue ses ressortissants. Quelles sont vos relations avec les pays voisins ?

Au Venezuela, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, un État important de la diplomatie régionale, a délivré un discours clair pour que le comité adopte les mesures nécessaires afin que notre droit à l'autodétermination soit effectif. Au sein du Pacifique, le premier appui est celui du Groupe fer de lance mélanésien (GFLM, alliance regroupant les îles Salomon, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, le Vanuatu, les Fidji, l'Indonésie et le FLNKS, créé en 1988 et proche du Mouvement des non-alignés - NDLR). Je participe à une mission avec 16 autres ministres des pays du Forum des îles du Pacifique (FIP, organisation régionale fondée en 1971 qui comprend tous les pays d'Océanie, plus la Polynésie et la KNC depuis 2016 - NDLR) pour renforcer les liens avec d'autres pays, notamment Singapour. À cette occasion, nous avons beaucoup échangé sur la situation actuelle en KNC. De nombreux pays, ONG et organismes internationaux du Pacifique ont dénoncé l'action de la France sur notre territoire.

Sur le fond, la question est-elle celle du viol du droit international par la France ?

Oui, tout à fait. La KNC n'est plus une affaire interne à l'État français. Je vais me rendre bientôt en Europe pour discuter également avec des leaders indépendantistes du continent qui nous soutiennent depuis plusieurs décennies : basques, catalans, corses... Nous aborderons le sujet des élections européennes : même si pour le peuple kanak cela ne veut pas dire grand-chose, ce scrutin revêt des enjeux politiques forts, y compris pour nous. Il existe des jeux politiques par rapport à nous.

Que répondez-vous aux accusations d'ingérence de la part de l'Azerbaïdjan ou de la Chine ?

Il faut revenir à des choses claires : la meilleure réponse est celle de M. Victorin Lurel, l'ancien ministre PS des Outre-mer, qui dit que la France n'a jamais su décoloniser. Et l'État français a des projets pour l'axe indo-pacifique. Notre gouvernement n'a aucune difficulté avec quelque pays que ce soit. La Chine, par exemple, est notre premier partenaire commercial, elle achète notamment 80 % de notre nickel. Quand on veut avoir une lecture géopolitique, il faut l'avoir également en matière économique, sociale, culturelle, etc. Quant à l'Azerbaïdjan, il présidait le Mouvement des non-alignés, qui nous a toujours soutenus et dont nous sommes membres observateurs. Dans notre situation coloniale, ce sont des soutiens anciens, qui nous accompagnent dans notre lutte.

Le Monde
International, vendredi 24 mai 2024 1529 mots, p. 2
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23 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Au Royaume-Uni, le pari de Rishi Sunak

Le premier ministre britannique fixe au 4 juillet les élections générales pour tirer parti du recul de l’inflation

Cécile Ducourtieux

Londres - correspondante - Cela faisait des mois que la rumeur courait dans les couloirs du Parlement de Westminster : le premier ministre britannique, Rishi Sunak, n’excluait pas des élections anticipées, avant l’échéance ultime de janvier 2025. Un scrutin estival au lieu d’un rendez-vous attendu à l’automne ou cet hiver ? Les journalistes n’y croyaient qu’à moitié au vu des vingt points de retard des conservateurs sur les travaillistes dans les sondages. Le dirigeant tory de 44 ans avait semblé mettre fin aux spéculations ces derniers temps en répétant que l’élection aurait lieu « dans la deuxième partie de l’année ». Pourtant, mercredi 22 mai, Rishi Sunak a pris tout le monde de court, y compris ses ministres, en annonçant que le scrutin se tiendrait finalement le 4 juillet.

Le temps est venu de choisir entre les conservateurs « qui ont un plan » pour le pays « et le Labour qui n’en a pas », a affirmé le premier ministre lors d’un bref discours devant le 10 Downing Street, répétant au moins cinq fois, sous une pluie diluvienne, qu’il était prêt à des décisions « audacieuses », contrairement à son grand rival, Keir Starmer, chef de file des travaillistes. Arrivé à la tête du gouvernement en octobre 2022, M. Sunak a souligné qu’il avait « stabilisé » l’économie et promis qu’il apporterait la « sécurité» à ses concitoyens dans un monde « toujours plus dangereux » avec les guerres en Ukraine et à Gaza.

Son entrée en campagne n’a pas commencé sous les meilleurs augures : la voix du dirigeant sortant était en partie couverte par la chanson Things Can Only Get Betterdu groupe nord-irlandais D : Ream, diffusée à plein volume par des militants anti-Brexit aux grilles de Downing Street. L’air est passé à la postérité car il avait été choisi comme hymne de la campagne victorieuse du travailliste Tony Blair en 1997… Au-delà de la mise en scène ratée, c’est le choix du 4 juillet qui pose question : pourquoi ne pas se donner un peu plus de temps, en espérant combler l’écart par rapport au Labour ? Le pari est risqué, voire « complètement fou », jugeait Rory Stewart, ex-ministre tory de Theresa May devenu commentateur apprécié de la politique britannique, dans une édition spéciale de son podcast « The Rest is Politics ».

Rishi Sunak a-t-il jugé avoir suffisamment d’arguments pour affirmer que l’économie du pays « a franchi un cap », après que l’Office national des statistiques a annoncé, mercredi matin, que l’inflation pour avril était retombée à 2,3 % sur un an, au plus bas depuis 2021 ? Le conservateur, ex-chancelier de l’Echiquier de Boris Johnson, avait certes fait du ralentissement de la hausse des prix l’un de ses principaux objectifs (elle dépassait 11 % en 2023).

A-t-il estimé que les chiffres de l’économie avaient cependant peu de chances de s’améliorer davantage d’ici à la fin de l’année, avec une croissance atone et une dette publique laissant trop peu de marge de manœuvre à son gouvernement pour proposer de rapides baisses d’impôts ? Peut-être. La perspective d’un afflux de small boats durant l’été, alors qu’environ 10 000 personnes ont déjà réussi à traverser la Manche dans ces embarquements de fortune depuis le 1er janvier, a probablement aussi pesé dans la balance.

Limiter l’immigration et « stopper lessmall boats » était un autre objectif prioritaire du dirigeant brexiter. Et l’« accord Rwanda » d’expulsion des demandeurs d’asile vers ce pays d’Afrique de l’Est, censé dissuader les personnes de venir au Royaume-Uni, n’a toujours pas été mis en œuvre, deux ans après sa signature.

Des tories à court d’idées

La loi Safety of Rwanda, destinée à limiter les voies de recours judiciaires des demandeurs d’asile refusant leur expulsion, vient d’être adoptée définitivement à Westminster, mais elle est très controversée et déjà contestée par les tribunaux. La Haute Cour d’Irlande du Nord a statué, mi-mai, qu’elle est inopérante dans cette nation du Royaume-Uni car incompatible avec le traité de paix du Vendredi saint, ayant mis fin à la guerre civile entre catholiques et protestants dans la province en 1998. Jeudi, Rishi Sunak a fait savoir que les premiers avions pour le Rwanda ne décolleront pas avant les élections ; un aveu d’échec ou une manière de dire : votez pour les conservateurs, sinon aucun demandeur d’asile ne sera expulsé – Keir Starmer ayant promis d’abandonner cette politique.

A moins que ce soit l’état du Parti conservateur qui ait convaincu Rishi Sunak d’avancer la pendule. Après quatorze années au pouvoir et un bilan contesté – le référendum du Brexit et des politiques d’austérité qui ont sapé les services publics du pays et augmenté les inégalités –, les tories n’ont plus beaucoup d’idées ni d’énergie. Ils sont très divisés et des dizaines d’élus ont annoncé qu’ils ne se représenteraient pas : l’ancienne cheffe du gouvernement Theresa May, l’ex-ministre des affaires étrangères Dominic Raab, l’ex-ministre de la défense Ben Wallace… Le seul conservateur encore manifestement motivé est l’ancien premier ministre David Cameron, rappelé par Rishi Sunak en 2023 pour prendre en charge les affaires étrangères. Il enchaîne les déplacements à un rythme soutenu, est très actif au Moyen-Orient et semble vouloir rattraper les années passées loin de la politique après la victoire du Brexit au référendum de 2016.

Rishi Sunak a-t-il la moindre chance, en six semaines, de renverser la vapeur dans les sondages ? Pas grand monde ne croit à un miracle chez les commentateurs. Ses précédentes tentatives de regagner en popularité ont toutes échoué : les deux baisses d’impôts consécutives, annoncées à l’automne 2023 et au printemps, tout comme sa promesse d’incarner le changement en tentant de se distancier de ses prédécesseurs.

Malgré son sérieux et ses efforts remarqués pour améliorer les relations du Royaume-Uni post-Brexit avec l’Union européenne, Rishi Sunak n’a pas réussi à faire oublier les scandales de l’ère Boris Johnson, ni le catastrophique mandat de Liz Truss, qui a abîmé la réputation de sérieux économique des conservateurs. Les tories ont perdu quasiment toutes les élections partielles et régionales des derniers mois.

L’annonce des élections anticipées a, en revanche, été bien accueillie par la direction du Labour. Il entre en campagne en position de force et Keir Starmer est prêt ; il peaufine ses lignes d’attaque depuis des mois. Le « chaos »des tories a pesé sur l’économie et le « temps du changement » est arrivé, car le pays « mérite mieux » qu’un nouveau gouvernement conservateur, a répété le chef du Parti travailliste, mercredi. Il a déjà sillonné le pays, multipliant les occasions de parler d’un programme sans relief, destiné à reconquérir l’électorat populaire ayant voté pour le Brexit en 2016 et à rassurer les électeurs centristes déçus par les tories.

Le Labour remis en selle

A 61 ans, cet avocat, entré en politique sur le tard (il n’est député que depuis 2015) a réussi à remettre le Labour en selle après que ce dernier eut encaissé l’un de ses pires échecs aux élections générales de 2019. Expulsant son prédécesseur Jeremy Corbyn du parti et marginalisant ses partisans d’extrême gauche, Keir Starmer a imposé une discipline de fer et une ligne résolument centriste, faisant le même pari que Tony Blair en 1997 mais en se gardant bien de convoquer son aîné, toujours très impopulaire à cause de son choix d’entrer en guerre en Irak au côté des Américains en 2003. Discipline budgétaire, refus des renationalisations tous azimuts, ambitions rabotées dans la transition environnementale : le programme de Keir Starmer ne diffère pas fondamentalement de celui des conservateurs.

L’élu séduit méthodiquement depuis deux ans les milieux d’affaires avec Rachel Reeves, la chancelière de l’échiquier de son cabinet fantôme, une ex-économiste de la Banque d’Angleterre. Ce passionné de football a imposé un style sans éclat que son entourage vante comme une garantie de sérieux. Le soutien de M. Starmer à Israël après les massacres du Hamas du 7 octobre 2023, quand il a semblé justifier la privation d’aide humanitaire de la bande de Gaza, a créé un profond malaise au sein du Labour. Des élus, notamment de confession musulmane, lui ont reproché sa lenteur à appeler à un cessez-le-feu. Mais jusqu’à présent, ces dissensions n’ont pas d’impact dans les sondages.

Le parti de la gauche britannique a déjà gagné toutes les élections partielles dans les « terres rouges » brièvement séduites par Boris Johnson en 2019. L’élection anticipée présente en outre l’avantage pour le Labour de prendre de court le SNP, le Parti indépendantiste écossais, dans la tourmente depuis la démission de son ex-dirigeante Nicola Sturgeon, en 2022. Son successeur, Humza Yousaf, a été lui-même contraint au départ et son remplaçant, John Swinney, vient tout juste de prendre ses fonctions et n’aura probablement pas le temps de stabiliser le SNP pour lui éviter de trop perdre du terrain face au Labour écossais.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_24 Heures en Region, vendredi 24 mai 2024 383 mots, p. AUJM15

Auvergne - Rhône-Alpes Découflé olympique Le Centre national du

Auvergne - Rhône-Alpes

Découflé olympique

Le Centre national du costume et de la scène, à Moulins (Allier) se met au diapason des JO. Le CNCS accueillera du 25 mai 2024 au 5 janvier 2025 une exposition exceptionnelle baptisée « Planète(s) Decouflé ». Plus de 100 costumes conçus par le célèbre chorégraphe seront présentés, dont certains de la cérémonie des JO d'Albertville en 1992.

Bretagne

Eaux troubles

Une plage sur 5 est polluée par des bactéries en France. C'est le résultat d'une enquête menée par l'association Eau et rivières de Bretagne qui sera publiée le 25 mai. Elle dénonce de nombreux biais dans le traitement actuel des résultats des analyses de la qualité des eaux. Pour connaître l'état de la plage près de chez soi, rendez-vous sur Labelleplage.fr.

Centre - Val de Loire

Repas soudanais

Un riz kabsa, plat traditionnel du Soudan, a été proposé hier au menu des 8 500 écoliers de Tours (Indre-et-Loire) à la cantine dans le cadre du Refugee Food Festival, qui donne l'opportunité à des cuisiniers réfugiés de collaborer avec des chefs français le temps d'un service. Le repas a été accompagné d'une sensibilisation au parcours des réfugiés.

Corse

Les mains de Da Vinci

L'hôpital de Bastia (Haute-Corse) vient de se doter d'un robot chirurgical dernier cri : le Da Vinci Xi. Doté de quatre bras articulés, il permet une vision 3D du déroulement de l'intervention et des mouvements à 360°, irréalisables par les mains du chirurgien. Plus précis et moins invasif, son utilisation est déjà courante aux États-Unis et tend à se développer en Europe.

Hauts-de-France

Millions investis

L'entreprise française Danone va investir 70 millions d'euros dans son usine de Steenvoorde (Nord), spécialisée dans la production de lait infantile, pour créer une nouvelle ligne de production destinée aux compléments nutritionnels médicaux pour adultes. Mise en service en 2026, elle produira 20 millions de litres de boisson hyperprotéinée par an.

Normandie

Retour de flamme

À Dieppe (Seine-Maritime), la mobilisation a payé pour Jean-Paul Villain, qui portera finalement la flamme olympique le 5 juillet. Il aura fallu un courrier du maire et du député pour que la ministre des Sports, Amélie Oudéa-Castéra, décide finalement d'honorer l'ancien athlète français, présent lors de trois éditions des Jeux olympiques sur le 3 000 m steeple.

l'Humanité
vendredi 24 mai 2024 137 mots, p. 6

Ciivise : le fiasco continue

Après le départ forcé du juge Durand de la tête de la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), le fiasco continue. En février, ses successeurs avaient dû démissionner : la pédiatre Caroline Rey-Salmon, en raison d'une plainte contre elle pour agression sexuelle, et le président, Sébastien Boueilh, qui l'avait défendue. Ils ont été remplacés par une direction collégiale, où siège l'avocat Bruno Questel, ex-député LaREM. Or, jeudi 16 mai, au tribunal d'Évreux (Eure), l'intéressé a choisi de défendre un père de famille finalement condamné pour avoir agressé sexuellement sa fille. « S'il a commis une faute, c'est d'avoir dormi avec sa fille », avait plaidé l'avocat, cité par le Courrier de l'Eure. Pas le meilleur moyen de mettre en confiance les victimes qui seront amenées à témoigner devant la Ciivise...

Le Monde
International, vendredi 24 mai 2024 723 mots, p. 4
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23 mai 2024 - Le Monde (site web)

En Allemagne, l’AfD interdit à sa tête de liste de faire campagne

Maximilian Krah a affirmé que tout SS n’était pas « automatiquement un criminel »

Thomas Wieder

Berlin - correspondant - Adeux semaines des élections européennes, le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) continue sa campagne, mais sans ses deux principaux candidats. Devenus trop sulfureux pour la direction du parti, qui a estimé qu’ils avaient franchi les lignes rouges, Maximilian Krah et Petr Bystron ont été contraints d’annoncer, mercredi 22 mai, qu’ils renonçaient à participer à tout événement d’ici au scrutin du 9 juin.

Le 27 avril, déjà, le meeting de lancement de la campagne de l’AfD s’était fait sans eux. Les jours précédents, on avait appris qu’un collaborateur de M. Krah au Parlement européen avait été arrêté pour espionnage présumé au profit de la Chine et que lui-même était visé par deux enquêtes pour soupçons de financements illégaux venant de Russie et de Chine. Quant à M. Bystron, lui aussi avait été prié de ne pas venir gâcher la fête, étant suspecté d’avoir touché de l’argent de sources prorusses, en l’occurrence du site d’information  Voice of Europe, fermé fin mars après que les services secrets tchèques l’eurent identifié comme un vecteur de corruption.

« Préjudice massif »

Depuis, les deux hommes étaient partis en campagne, jusqu’à ce qu’ils redeviennent encombrants. Dans le cas de M. Krah, c’est un entretien publié dimanche 19 mai par les quotidiens italien La Repubblica et britannique Financial Times qui a posé problème. La tête de liste de l’AfD pour les européennes y soutient que tout membre des SS, organisation paramilitaire du IIIe Reich, ne devrait pas être considéré « automatiquement comme un criminel ». En prenant connaissance de ces propos, mardi, le Rassemblement national a annoncé qu’il ne siégerait plus dans le même groupe que l’AfD au Parlement européen. Le divorce est également prononcé avec la Ligue italienne, autre alliée de l’AfD au sein du groupe Identité et démocratie à Strasbourg. « Marine Le Pen et moi sommes sur la même ligne », a assuré mercredi son président, Matteo Salvini.

En raison du « préjudice massif qu’il cause à la campagne », M. Krah quitte « avec effet immédiat » les instances dirigeantes de l’AfD, ont déclaré les deux coprésidents du parti, Alice Weidel et Tino Chrupalla, mercredi, après une réunion avec l’ensemble du bureau fédéral. Sur le réseau social X, l’eurodéputé a confirmé sa mise à l’écart, tout en déplorant que des « affirmations objectives et nuancées de[sa] part » aient été utilisées « comme prétexte pour nuire à notre parti ».

Dans le cas de M. Bystron, en deuxième place sur la liste, ce sont ses ennuis judiciaires qui l’ont poussé à se mettre en retrait. Le 16 mai, le parquet de Munich a lancé des perquisitions dans ses bureaux au Bundestag, à Berlin, en Bavière, dont il est originaire, ainsi que sur l’île de Majorque, dans le cadre de l’enquête dont il est l’objet pour corruption et blanchiment d’argent. Plus tôt dans la journée, le Bundestag, dont il est député depuis 2017, avait levé son immunité parlementaire.

Sommé par la direction de l’AfD de ne plus participer à aucun événement public d’ici au 9 juin, M. Bystron a annoncé interrompre sa campagne. « Des membres de ma famille ont été visés par une énième perquisition en plus du harcèlement médiatique dont ils sont déjà victimes », a-t-il déclaré, mercredi, pour justifier son retrait.

La mise à l’écart de MM. Krah et Bystron intervient alors que la justice vient d’infliger deux coups durs à l’AfD. Le 14 mai, Björn Höcke, le chef de l’aile radicale du parti, a été condamné à 13 000 euros d’amende pour avoir proféré lors d’un meeting le slogan des SA, la milice paramilitaire du Parti national-socialiste d’Adolf Hitler. La veille, le tribunal administratif supérieur de Münster avait autorisé les services de renseignement à maintenir l’AfD « sous surveillance », rejetant une demande du parti contre son classement comme « groupe suspect d’extrémisme ».

Dans les derniers sondages, l’AfD est crédité d’environ 15 % aux européennes, au coude-à-coude avec les Verts et le Parti social-démocrate du chancelier Olaf Scholz, mais loin derrière les conservateurs de la CDU-CSU, donnés autour de 30 %.

Le Monde
France, vendredi 24 mai 2024 1911 mots, p. 10,11
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23 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Élections européennes

Des européennes marquées par le recul de l’ambition écologique

Erigés en bouc émissaire ou invisibilisés, les enjeux climatiques passent à la trappe dans les débats pour le scrutin du 9 juin. Au risque de faire désespérer scientifiques et militantsde la capacité des politiques à agir pour l’environnement

Julie Carriat et Matthieu Goar

Un sondage, comme un reflet du désespoir scientifique. Le quotidien britannique The Guardiana interrogé 380 auteurs du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) sur la capacité de l’humanité à freiner le réchauffement de la planète. D’après les résultats de cette étude, publiée le 8 mai, près de 80 % d’entre eux anticipent un réchauffement climatique d’au moins 2,5 °C à la fin du siècle, soit largement au-dessus du seuil le moins ambitieux de l’accord de Paris sur le climat (+ 2 °C). Près de la moitié se projettent sur + 3 °C, soit la trajectoire actuelle de réchauffement.

Un signe important de défiance à l’égard des gouvernements. Et pourtant, à moins de vingt jours des élections européennes du 6 au 9 juin, les enjeux climatiques, et plus largement l’environnement, sont relégués à la périphérie de la campagne électorale française.

Percuté par des questions qui semblent plus urgentes, instrumentalisé par une partie du spectre politique qui l’érige en symbole des prétendus « diktats » bruxellois, invisibilisé par des dirigeants soucieux de ne pas heurter les opinions… Le défi planétaire n’apparaît qu’en filigrane, sous l’œil désabusé des climatologues français. « Parfois, on se dit qu’on ne fait pas le poids, soupire Jean Jouzel, paléoclimatologue. Nos compatriotes savent que le climat change, mais on ne passe pas à l’étape de l’action, comme si ce combat restait un défi de long terme. Mais le CO2 que l’on accumule maintenant dans l’atmosphère aura des conséquences sur le climat de maintenant et sur celui de 2050. »

Un changement d’ambiance radical par rapport aux élections européennes de 2019. Poussés par les marches pour le climat, les responsables politiques avaient mis l’enjeu écologique au cœur de la campagne. Puis, Ursula von der Leyen, nouvelle présidente de la Commission, avait poussé un agenda ambitieux, le « Fit for 55 » – il prévoit de faire baisser de 55 % les émissions de gaz à effet de serre en 2030.

Mais, depuis 2022, les conséquences de la guerre en Ukraine, l’inflation, le retour de la question de la dette puis la crise agricole ont, peu à peu, gelé les initiatives et les propositions. Le scrutin du 6 au 9 juin est pourtant crucial. Après le vote de nombreux textes dans le cadre du Pacte vert européen, la prochaine mandature (de 2024 à 2029) devra mettre en œuvre et amplifier cette ambition.

Comment financer cette transition et accompagner les entreprises et les citoyens ? Comment se diriger vers le 55 % en moins d’émissions de gaz à effet de serre tout en préparant la marche suivante, celle de la décennie 2030-2040, où la sobriété structurelle et les changements comportementaux deviendront indispensables pour espérer atteindre la neutralité carbone en 2050 ?

« Nous sommes confrontés à une campagne électorale où le sujet environnemental existe, mais il est surtout utilisé par beaucoup de partis politiques qui en font un sujet d’opposition, estime Caroline François-Marsal, responsable Europe au sein du Réseau Action Climat. Le grand risque est que le prochain mandat soit celui du détricotage, nous avons déjà assisté à cela au moment de la crise agricole. »

Dans un rapport, publié le 18 janvier, le Conseil scientifique consultatif européen, après avoir évalué 80 indicateurs, s’alarmait du retard des politiques climatiques et recommandait une série d’actions, par exemple « éliminer de toute urgence, et complètement, les subventions néfastes aux combustibles fossiles »ou réduire les émissions du secteur agricole.

« Chantiers titanesques »

Autant de sujets que semblent vouloir éviter la plupart des responsables politiques français. « La mise en œuvre, c’est une multiplicité de chantiers titanesques, résume Nicolas Berghmans, responsable Europe au sein de l’Institut du développement durable et des relations internationales. En 2019, l’Union européenne [UE] a changé de braquet en traçant les trajectoires de long terme. Maintenant, il faut construire des filières dans de nombreux domaines, il faut rassurer les investisseurs sur la rentabilité économique, accompagner les ménages… »

Toutes les formations politiques affichent des ambitions en recul ou les relèguent au second plan de leur projet. C’est le cas du camp présidentiel : lors de son premier quinquennat, Emmanuel Macron avait tenté d’imposer la France comme un acteur du climat sur la scène européenne et mondiale. Depuis, les argumentaires faisant de l’écologie un bouc émissaire ont fait leur œuvre, y compris dans son camp. L’Elysée évite désormais toute mention de contrainte écologique, contrainte pourtant jugée cruciale par la communauté scientifique, et se concentre sur l’idée d’une croissance verte européenne. Valérie Hayer, tête de liste du camp macroniste pour le 9 juin, défend ainsi un plan Europe 2030 pour compléter le Pacte vert, en mettant « l’accent sur l’investissement, pour une écologie à l’européenne, faite de croissance, de production et d’innovation ».

Mais c’est, sans doute, du côté du Rassemblement national (RN) que la bascule est la plus impressionnante. Depuis 2019, l’extrême droite de Marine Le Pen est passée du localisme et d’une défense d’une « excellence sanitaire agricole et environnementale »à un rôle de premier défenseur des pesticides. Coutumier des zigzags entre productivisme et défense des « petits », Jordan Bardella, tête de liste du RN, fustige désormais un Pacte vert européen accusé d’être facteur de « décroissance agricole au travers de l’écologie punitive ». A droite, François-Xavier Bellamy, tête de liste du parti Les Républicains, clamait lui aussi mardi 21 mai, sur LCI : « L’écologie politique ne prend pas au sérieux la question du climat : elle veut organiser la décroissance. »

A gauche, les programmes des candidats comportent tous un volet écologique. Toutefois, ce thème se retrouve souvent relégué comme un axe secondaire. Dans celui du candidat de Place publique et du Parti socialiste, Raphaël Glucksmann, il est ainsi articulé avec la dominante géopolitique, la défense de la démocratie face à la Russie de Vladimir Poutine. Celui qui entend faire triompher les sociaux-démocrates au niveau européen appelle à une « révolution écologique européenne » pour faire de l’UE une « puissance écologique ». Du côté de La France insoumise (LFI), Manon Aubry défend un protectionnisme et une planification écologique européenne dans une campagne qui fait la part belle à la défense de la cause palestinienne et à la lutte contre l’Europe de l’austérité.

La peur du « backlash »

Restent les Verts. Ces derniers revendiquent d’être les seuls à continuer de parler d’écologie. Ils risquent pourtant de reculer, en nombre, au Parlement européen par rapport à 2019. En France, leur tête de liste, Marie Toussaint, clame que l’Europe demeure le bon échelon pour agir en matière environnementale. Mais, après leur bon score de 2019 (13,4 % et une troisième place), ils pâtissent du contexte politique et se retrouvent dans une position inconfortable, qu’ils connaissent bien, celle de force d’appoint à gauche, entre les socialistes et la gauche plus radicale de LFI.

« Parfois, cette campagne se résume à des tweets insultants de [Jean-Luc] Mélenchon, et à une admiration des médias qui trouvent [Raphaël] Glucksmann trop beau. Mais il n’y a pas de fond, personne ne nous pose vraiment des questions sur l’écologie », déplore Marine Tondelier, secrétaire nationale des Ecologistes. Par ailleurs, la liste des Verts ne bénéficie plus de l’élan des jeunes qui marchaient pour le climat, en 2019. « Ils continuent à militer, mais c’est moins joyeux, c’est devenu sombre, relate David Cormand, eurodéputé écologiste sortant et numéro deux sur la liste. C’est complètement logique pour des jeunes gens, dont la réalité est un monde dont l’habitabilité n’est plus garantie. »

Au cœur de l’agenda de Bruxelles durant des années, l’écologie a peu à peu été invisibilisée. Une bascule semble s’être faite au début de l’année 2023. En parallèle de la montée de l’inflation, de la morosité économique, notamment en Allemagne, et de la perspective des élections européennes, une angoisse s’est installée dans les cabinets politiques : celle du « backlash », le retour de bâton des opinions qui ne seraient pas prêtes à faire des efforts dans un monde si instable.

En 2023, l’Elysée a mis en avant cette théorie en affirmant que de nouvelles mesures contraignantes profiteraient à l’extrême droite. De ce fait, beaucoup de candidats ne débattent même pas des sujets les plus concernants. Ainsi, la fin de la vente des véhicules neufs à moteur thermique en 2035 est seulement évoquée par ses opposants, à l’instar de M. Bellamy, prédisant que l’Europe allait devenir « Cuba, avec des véhicules hors d’âge ».

La peur du « backlash », une évidence à l’heure des populismes, ou un prétexte à l’inaction ? La réponse est complexe. Dans certains sondages, la préoccupation climatique recule, tout en restant dans les cinq priorités des Français. Dans d’autres, elle reste stable, en se situant par exemple en seconde position de la grande enquête de l’Ipsos, en partenariat avec le Cevipof, l’Institut Montaigne, la Fondation Jean Jaurès et Le Monde, publiée le 29 avril.

Malgré la dureté du contexte géopolitique et économique, l’anxiété écologique ne disparaît pas. « L’appropriation des citoyens peut paraître lente, mais elle est réelle, décrypte Thierry Pech, directeur du think tank Terra Nova. A cause d’autres actualités, la préoccupation climatique peut redescendre, mais elle ne retombe jamais aussi bas que lors de la précédente crise. Pour les politiques, tout est une question de dosage, pour embarquer sans effrayer et paralyser. »

Traumatisés par la crise des « gilets jaunes » et par la récente fronde agricole, les politiques ne veulent pas brusquer l’opinion. Un écueil pour la transition climatique. « Il y a des actualités très fortes et, dans l’urgence du moment, les questions environnementales ne sont pas toujours posées. Mais, qu’on le veuille ou non, le sujet s’imposera à nos sociétés », espère Jean-Marc Zulesi, député (Renaissance) des Bouches-du-Rhône et président de la commission du développement durable de l’Assemblée nationale.

Face à cette campagne, scientifiques et experts hésitent entre lassitude et irritation. S’ils multiplient les tribunes et les posts sur les réseaux sociaux, beaucoup s’interrogent sur la capacité des politiques à mener ce combat. Les doutes laissent place à un profond scepticisme. « Il y a un grand risque que l’écologie devienne, peu à peu, le bouc émissaire de toutes les crises : la cause de l’augmentation du coût de la vie ou de la montée du chômage, s’alarme Jean-François Julliard, directeur de l’association Greenpeace. Et ça vient aussi des plus hautes sphères de l’Etat, qui accusent les écologistes, les décrivent comme des coupables, comme les violents de l’histoire, opposés au progrès… »

« Le risque, c’est que ce sentiment se traduise par un désengagement démocratique, quelque chose d’un peu dépressif… », s’inquiète M. Cormand. Comme si la cause climatique, après les années de prise de conscience, cherchait maintenant son second souffle. « Encore et encore, il nous faut dessiner l’horizon de ce que serait une société écologique » , assume Yannick Jadot, marqué par la déception de la présidentielle de 2022 (il n’avait obtenu que 4,3 %). A condition que la société actuelle soit prête à en débattre au milieu des autres fracas du monde…

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 24 mai 2024 274 mots, p. AUJM4
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23 mai 2024 - Le Parisien (site web)
24 mai 2024 - Le Parisien

En embuscade Le camp Macron jette ses

En embuscade

Le camp Macron jette ses dernières forces dans la bataille, en espérant refaire son retard, avant les élections européennes du 9 juin. « La moitié des électeurs ne sait pas encore pour qui voter, il faut se mobiliser et remobiliser notre base », lâche un ministre de poids. Mais, dans la partie gauche de la macronie, on n'y croit plus guère et on commence déjà à pointer des erreurs et à désigner des responsables (certains égratignent Gabriel Attal, d'autres Bruno Le Maire, le ministre de l'Économie).

« Le gouvernement parle d'immigration, de finances publiques, d'assurance chômage, ce n'est pas cela qui va parler à nos sympathisants », grince un député. Un autre abonde : « Notre électorat, il est dans les grandes villes. On ne l'attire pas avec des thèmes hyper conservateurs mais progressistes. Je n'ai pas rejoint Macron pour faire du Sarkozy. » La réforme en cours de l'audiovisuel public passe également mal.

Chaque mercredi, ces députés de l'aile gauche (Clément Beaune, Nadia Hai, Stéphane Travert...) se réunissent au Palais-Bourbon sous la houlette du président Renaissance de la commission des Lois, Sacha Houlié. Ce groupe baptisé En marche (comme le mouvement originel d'Emmanuel Macron) milite pour un changement d'orientation.

Si ce n'est pas le cas après le scrutin, ils évoquent une scission, la création d'un groupe à part d'une quarantaine d'élus qui ferait partie de la majorité mais en faisant résonner une tonalité sociale-démocrate. Crédible ? La menace a été agitée maintes fois, sans aucun effet, depuis le début de l'ère Macron. Reste cette soif, de plus en plus pressante dans l'aile gauche, de solder les comptes, dont l'ampleur dépendra des résultats.

l'Humanité
vendredi 24 mai 2024 51 mots, p. 6

Les langues d'outre-mer à l'école

En commission, l'Assemblée nationale a voté pour un meilleur apprentissage des langues ultramarines. L'idée est de faire vivre ces langues et de permettre une meilleure réussite scolaire, apprécie le rapporteur du texte Steve Chailloux, député tahitien GDR. Le texte examiné sera jeudi 30 mai dans l'Hémicycle.

La Croix, no. 42925
Culture, jeudi 23 mai 2024 806 mots, p. 16

Fusion de l’audiovisuel public, les points qui divisent

Maud Guilbeault

La proposition de loi prévoyant la fusion de l’audiovisuel public doit arriver ce jeudi 23 mai devant les députés.

Porté par la majorité, soutenu par Les Républicains et le Rassemblement national, ce projet est vivement critiqué par la gauche, aux côtés des syndicats qui appellent à la grève.

C’est un serpent de mer dont certains auraient préféré qu’il demeure dans ses eaux. Depuis son entrée au gouvernement en janvier, la ministre de la culture Rachida Dati a fait resurgir le spectre d’une fusion de l’audiovisuel public dès le 1er janvier 2026, après une phase de transition d’un an sous la forme d’une holding. C’est en s’appuyant sur une proposition de loi déposée en 2023 par le sénateur Laurent Lafon (UDI) que la majorité entend ainsi regrouper France Télévisions, Radio France, l’Institut national de l’audiovisuel (INA) et France Médias monde dans une structure unique baptisée France Médias.

Fermement opposés à cette fusion, les syndicats de France Télévisions, Radio France et France Médias monde ont appelé à faire grève ces 23 et 24 mai, dates auxquelles le texte doit être examiné en première lecture à l’Assemblée nationale si l’agenda parlementaire le permet.

Quel objectif les partisans de la fusion poursuivent-ils ?

À l’unisson, le rapporteur LR de la proposition de loi, Jean-Jacques Gaultier, et le député Renaissance Quentin Bataillon défendent un projet destiné à « renforcer l’audiovisuel public ». Une « BBC à la française » censée « proposer une offre plus riche, mieux mise en avant sur tous les canaux de diffusion pour qu’elle puisse s’adresser à tous les Français », assure la majorité. Un projet « inutile et destructeur » pour la Nupes. Une démarche « démagogique, inefficace et dangereuse » pour les 1 100 salariés de Radio France signataires d’une tribune parue dans Le Monde ce mercredi 22 mai. Au micro de France Inter ce même jour, le député Quentin Bataillon défendait, lui, l’ambition « d’additionner les forces, de renforcer les marques et non pas de les détruire pour faire face à la désinformation, aux différents dangers numériques en valorisant la complémentarité numérique et la coopération des rédactions ».À la tête de la structure, le texte prévoit un PDG nommé par l’Arcom, dont le président est lui-même nommé tous les cinq ans par le président de la République. Une gouvernance dont l’historien Alexis Lévrier s’inquiétait le 22 avril dans les colonnes de La Croix qu’elle mène à une indépendance affaiblie de l’audiovisuel public et un « cadeau pour l’extrême droite ».

Pourquoi l’intégration de France Médias monde est-elle un point de tension ?

Intégrée dans la proposition de Laurent Lafon, la structure France Médias Monde (RFI et France 24) en a été exclue en dernière minute en commission culture par un amendement du MoDem. Sophie Taillé-Polian, députée Écologiste/Génération-s et membre de la commission culture, s’en réjouit, arguant qu’il s’agit là « d’une condition indispensable pour garantir l’indépendance de l’information extérieure et la protection des journalistes ». Pour Les Républicains en revanche, c’est une ligne rouge : « Nous ne voterons pas la fusion sans FMM », affirme Jean-Jacques Gaultier, rapporteur de la proposition. Au sein du gouvernement, des voix dissonantes s’élèvent. Si Rachida Dati souhaite une fusion incluant France Médias monde, le ministre des affaires étrangères, Stéphane Séjourné, se disait en commission des affaires étrangères « favorable à l’exclusion de l’audiovisuel extérieur de la réforme en préparation par le ministère de la culture », assurant que « l’arbitrage de Matignon » allait aussi dans ce sens.

Qu’est-ce que le déplafonnement des recettes publicitaires ?

Autre pierre d’achoppement à droite, le déplafonnement des recettes publicitaires. Un amendement gouvernemental que défend le député de la majorité Quentin Bataillon, comme un moyen de protéger le financement de l’audiovisuel public. En l’état, le plafonnement des recettes publicitaires est inscrit dans le contrat d’objectifs et de moyens de Radio France qui le chiffre à 42 millions d’euros par an. Pour France Télévisions, le plafonnement n’est pas numéraire mais le groupe dispose d’un maximum de minutes de publicité autorisé par tranche horaire et seulement jusqu’à 20 heures.

Si les salariés de Radio France craignent que cet amendement ne conduise les revenus publicitaires à dicter leurs « choix de programmes et(leurs) offres de podcasts »selon les plus viraux et donc rémunérateurs, Laurent Lafon s’alarme, lui, que la disposition ne « desserve le secteur privé », en le privant d’une part du marché publicitaire. Jean-Jacques Gaultier et lui réclament à ce sujet de s’en tenir à un « statu quo ». Une opposition de plus qui devrait s’exprimer sans tarder dans l’hémicycle.

Le Figaro, no. 24804
Le Figaro, jeudi 23 mai 2024 656 mots, p. 6

Politique

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22 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Le report du Congrès fait consensus chez les députés, y compris macronistes

Bordas, Wally

La situation est explosive. Et les parlementaires appellent le gouvernement à temporiser. Alors que le président de la République, Emmanuel Macron, se rend en Nouvelle-Calédonie pour tenter de rétablir le «dialogue» avec les indépendantistes, à l'Assemblée, une grande partie de l'Hémicycle semble désormais appeler à un report du Congrès. L'organisation de ce rendez-vous, censé réunir les deux Chambres après l'adoption au Sénat puis à l'Assemblée du projet de réforme constitutionnelle visant à élargir à de nouveaux électeurs le droit de vote aux élections provinciales en Nouvelle-Calédonie, est remise en cause par les exactions commises depuis plusieurs jours à Nouméa.

Opposée au texte, la gauche a très rapidement appelé à un retrait du texte. Les débats à l'Assemblée lors de l'examen du projet de loi, la semaine dernière, ont d'ailleurs été l'occasion pour les députés de la Nupes de dénoncer la «posture coloniale» de la France. Le RN, pourtant favorable à cette réforme, s'est très rapidement positionné en faveur d'un report du texte. Marine Le Pen l'a fait savoir au ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, par téléphone, estimant qu'au vu de la situation sur place, le calendrier n'était pas le bon. Le président du Sénat, Gérard Larcher, a également plaidé pour cette option.

Dans la majorité, c'est la présidente du Palais Bourbon, Yaël Braun-Pivet, qui a, la première, pris la parole pour réclamer un report du Congrès. Ce, alors que le gouvernement, par le biais du premier ministre, Gabriel Attal, avait fait savoir quelques jours plus tôt qu'il n'envisageait pas cette solution. «La violence n'a jamais forcé la main de personne, elle n'a jamais permis le dialogue», avait-il lancé à l'Assemblée mardi dernier, lors des questions au gouvernement. Depuis, plusieurs élus de la majorité emboîtent le pas à Yaël Braun-Pivet. «Elle a délié les langues, personne ici n'envisage un Congrès au vu de la situation en Nouvelle-Calédonie», juge un stratège macroniste.

Le président de la commission des lois, Sacha Houlié, s'est exprimé en ce sens. «Je pense qu'il ne faut pas s'enfermer dans un calendrier. Nous avons besoin de cette réforme, mais il faut donner le temps de l'apaisement», plaide également, auprès du Figaro, l'ex-ministre des Transports Clément Beaune. Une opinion très largement partagée au sein du groupe Renaissance. «Cela paraît juste logique. On ne peut pas à la fois plaider pour le dialogue comme le fait Emmanuel Macron et mener une convocation tambour battant pour un Congrès en juin. Ce ne serait pas honnête», estime le député Benoît Bordat. Même le député calédonien Philippe Dunoyer plaide pour un report, le temps de revenir à l'ordre et de trouver un accord local. Une prise de position que regrette Nicolas Metzdorf, l'autre député Renaissance de Nouvelle-Calédonie : «Dans une démocratie, la violence ne se substitue jamais aux urnes».

Mais une autre raison est désormais évoquée pour reporter le Congrès : la difficile recherche d'une majorité. Pour valider le projet de loi, le gouvernement doit obtenir les trois cinquièmes des suffrages. Une gageure dans un contexte où la gauche est opposée au texte tandis que le RN et les sénateurs LR plaident pour temporiser. «Je pense qu'il vaut mieux reporter à une date ultérieure pour deux raisons: car la situation sur place est explosive et car nous n'aurons même pas de majorité pour faire passer le texte», avoue, fataliste, la députée Renaissance Caroline Janvier.

Cette autre macroniste ne dit pas autre chose. Différemment. «Je suis toujours défavorable au fait de donner la prime au bordel. On ne doit pas céder à la pression, à la violence, ni à la tentative de chaos... Mais j'ai l'impression qu'il y a désormais surtout une difficulté pour trouver une majorité en cas de Congrès», admet-elle. La venue d'Emmanuel Macron dans l'archipel devrait donner de nouvelles indications quant aux intentions du gouvernement... Un cadre de la majorité anticipe, résigné : «Je ne le vois pas annoncer autre chose qu'un report.» W B

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 23 mai 2024 779 mots, p. AUJM6
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22 mai 2024 - Le Parisien (site web)
23 mai 2024 - Le Parisien

Les mises en garde d'Édouard Philippe agacent la macronie

Nouvelle-Calédonie|L'ex-Premier ministre a appelé le chef de l'État, mardi soir, à faire des annonces « à la hauteur de la situation ». Les fidèles du président ont peu apprécié.

Valérie Hacot avec Pauline Théveniaud

Sa parole était attendue, mais il était resté silencieux depuis le début des émeutes meurtrières en Nouvelle-Calédonie. Édouard Philippe est finalement sorti de sa réserve mardi soir lors d'une réunion publique à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques). Quelques minutes à peine avant que l'avion présidentiel menant Emmanuel Macron à Nouméa ne décolle.

L'ex-Premier ministre, le dernier à avoir géré directement le dossier calédonien - depuis, il a été confié à Sébastien Lecornu (Outre-mer) puis à Gérald Darmanin (Intérieur) - a fait entendre sa voix, mais aussi sa... différence. « J'espère que les annonces du président Macron seront à la hauteur de la situation », a-t-il lâché. Et d'ajouter : « La situation est terriblement triste et dangereuse. La France, qui a une relation compliquée à son histoire coloniale, a une possibilité de trouver une solution originale, même si c'est plus difficile qu'il y a trois mois. »

Une critique à peine voilée de la gestion du dossier par le gouvernement. De quoi jeter un froid au sein de la majorité ? « Il ne joue pas la tension avec le président de la République. Il n'a pas envie de faire ça », assure un de ses amis. « Ce n'est pas l'objectif. Compte tenu de ce qu'il se passe sur place, toutes les bonnes volontés doivent pouvoir participer à la sortie de crise. Et je suis convaincue que le président en a conscience », renchérit la députée Horizons (le parti d'Édouard Philippe) Naïma Moutchou.

Une phrase jugée « très élégante »

Il n'empêche, les mises en garde d'Édouard Philippe restent en travers de la gorge des fidèles d'Emmanuel Macron : « Les conseillers ne sont pas les payeurs en la matière... », s'agace l'un d'eux, ironisant sur « la phrase très élégante » de Philippe à l'adresse du chef de l'État.

Il faut dire que cette prise de parole intervient juste avant l'arrivée d'Emmanuel Macron sur le sol calédonien pour tenter de dénouer une crise qui s'éternise (lire page ci-contre). Et que Philippe n'avait pas prévenu l'Élysée qu'il allait sortir du bois sur le sujet mardi soir. « Il n'a pas été critique, il aurait pu dire des choses beaucoup plus dures que cela », tempère un ancien de Matignon qui se souvient d'un Premier ministre qui s'était pleinement investi dans le dossier calédonien. « Depuis qu'il est parti, il y a quatre ans, il n'y a plus de pilote dans l'avion. Selon lui, il s'agit d'une occasion manquée », poursuit le même.

Même loin de Matignon, Édouard Philippe ne s'est d'ailleurs jamais désintéressé du dossier calédonien. Il y a quelques semaines, lors d'une audition à l'Assemblée nationale menée dans le cadre de la préparation du projet de loi constitutionnelle sur le dégel du corps électoral en Nouvelle-Calédonie, il plaidait - comme deux de ses prédécesseurs, Manuel Valls et Jean-Marc Ayrault - pour une reprise en main du dossier par Gabriel Attal. « Il a toujours regretté que Matignon n'ait pas repris le flambeau », confie un cadre d'Horizons. Fin mars, Édouard Philippe, avec sa casquette de président de parti, était en déplacement en Nouvelle-Calédonie. « En rentrant, il avait alerté l'Élysée sur le fait que la situation était hypertendue sur place. Il n'a pas eu de retour », se souvient un de ses proches.

Arrière-pensée politique

Depuis le 13 mai et le début de la crise, de nombreuses voix se sont aussi élevées pour demander que l'ex-Premier ministre pilote une mission pour apaiser et renouer le dialogue entre les différents acteurs en Nouvelle-Calédonie. « Tout le monde l'a envisagé en médiateur, sauf le président de la République », résume un fidèle. Philippe n'aurait pas dit non. « Il a laissé entendre qu'il était réceptif à une solution qui rouvre le dialogue et qu'il ne se déroberait pas », assure un parlementaire Horizons. Le président n'a pas saisi la balle au bond, préférant confier une « mission » à des hauts fonctionnaires. « Il n'allait pas faire ce cadeau à Philippe », s'amuse un proche du chef de l'État.

L'ancien locataire de Matignon n'a en tout cas pas l'intention de rester dans l'ombre. Dimanche, il sera sur le plateau de Darius Rochebin sur LCI, et n'esquivera pas les questions sur le dossier calédonien. L'occasion, sans doute, de se démarquer à nouveau du chef de l'État. Ce qui ne serait pas non plus dénué d'arrière-pensée politique pour celui qui entend se lancer dans la course à la présidentielle de 2027 : « Il sait très bien qu'il ne pourra pas gagner la présidentielle s'il se met dans les pas de Macron », souligne un député de la majorité. La politique n'est jamais bien loin.

Le Figaro, no. 24804
Le Figaro, jeudi 23 mai 2024 1548 mots, p. 11

Société

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20 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Par curiosité ou pour retrouver un parent, les Français se ruent sur les tests ADN généalogiques

Pourtant interdits dans notre pays, 150 000 sont effectués chaque année via des sociétés basées à l'étranger.

Kovacs, Stéphane

Blonde, fine, les yeux bleu-vert», Josiane avait 23 ans quand elle a mis au monde, en octobre 1974 à Paris, un petit garçon tout blond. «En instance de divorce, ne peut garder l'enfant, mais veut son bonheur», est-il écrit dans le dossier de ce petit «Stéphane», né sous X. Adopté à 4 mois par «une famille magnifique», il est devenu François Baduel d'Oustrac, et est «extrêmement reconnaissant à (sa) maman de l'avoir laissé vivre». Mais comment la retrouver quand le Conseil national pour l'accès aux origines personnelles (Cnaop) «ne fait rien» et que toutes les pistes classiques ont été explorées ? Comme de nombreux Français, il a tenté le test ADN.

Cela fait trois ans que François Baduel d'Oustrac consacre «deux jours complets par semaine» à ses recherches. «Cette quête a commencé lorsque j'ai perdu mon père adoptif, explique-t-il. Le but, c'est de remercier ma mère biologique pour ma vie, et de savoir éventuellement si j'ai des frères et soeurs. J'ai d'abord pris des mois pour contacter toutes les écoles d'auxiliaires de puériculture de la région parisienne, car cette formation était mentionnée dans le dossier. Puis, il y a deux ans, de guerre lasse, j'ai commandé un test ADN à l'étranger.»

À l'étranger, car ces tests demeurent interdits en France, sauf s'ils sont réalisés dans le cadre d'une enquête judiciaire ou à des fins médicales ou de recherche scientifique. Contre ces «kits vendus sur internet», qui «connaissent un fort succès», la Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil) mettait en garde il y a deux mois encore. «Qualifiés de « récréatifs » , leur utilisation comporte pourtant des risques liés à la fiabilité des résultats et à l'absence de transparence sur l'utilisation des données personnelles sensibles recueillies,détaille-t-elle dans un communiqué . Les sociétés commercialisant ces tests récupèrent de nombreuses informations contenues dans le génome des personnes, telles que les données relatives à l'origine ethnique, les données phénotypiques (couleur des yeux, peau, morphologie,etc.) ou encore relatives à l'état de santé ou à des caractéristiques de l'organisme (prédispositions à certaines maladies)»

Depuis janvier 2023, tous les opérateurs étrangers de généalogie génétique exigent une adresse de livraison hors de France. Mais l'intérêt des Français pour ces tests ne s'éteint pas, dépassant largement le cercle des généalogistes amateurs : plus d'1,5 million de Français en auraient déjà effectué, et 150 000 continueraient à se faire tester à l'étranger chaque année, s'exposant à une amende de 3 750 euros. Selon un sondage effectué en 2018 par Geneanet, le premier site de généalogie en France, plus de 56 % des Français (85 % pour les moins de 25 ans !) souhaiteraient réaliser un test ADN. Les trois quarts des répondants considéraient que les tests devraient être autorisés en France, à condition d'être bien encadrés.

«Une interdiction illusoire! persifle Nathalie Jovanovic-Floricourt (1), fondatrice de l'association DNA Pass, qui milite pour la légalisation des tests ADN. Notre pays est le seul de l'UE à interdire ces tests. Mais la loi actuelle engendre juste des coûts supplémentaires de réexpédition pour les Français. À ma connaissance, un seul Français a été condamné, un homme qui, ayant un doute sur sa paternité, avait commandé un test, puis était allé voir un juge avec la réponse.»

Pour Fabienne, 47 ans, «généalogiste depuis l'âge de 14ans», c'est «une vraie passion». «On peut offrir des tests à l'occasion d'un anniversaire, d'un mariage, d'une naissance! s'enthousiasme cette Bretonne. Moi, j'ai envie de répondre à la question « pourquoi je suis là? »; une des manières est de trouver qui était là avant moi, et pourquoi ils ont fait ces choix... J'ai fait un test en 2020, sur le site MyHeritage et j'ai découvert des origines provenant d'une tribu amérindienne. Depuis, environ trois fois par mois, je reçois des mails m'annonçant de nouvelles correspondances. J'ai engagé la conversation une fois, car le nom de famille de la personne figurait dans mon arbre généalogique. En tout cas, ça ne me bouleverse absolument pas de donner mon ADN à Big Brother.»

Descendantes d'esclaves, la généalogiste Nathalie Jovanovic-Floricourt trouve «très frustrant» de ne pas pouvoir compléter son arbre généalogique. «Pour moi, c'est un devoir de mémoire, explique-t-elle, de leur redonner une existence qui leur avait été niée à l'époque.» «J'ai aussi beaucoup de demandes de petits-enfants, qui continuent cette quête existentielle après que leurs parents ont laissé tomber, précise-t-elle. Leur dire que c'est « récréatif », c'est blessant! Il y a un amalgame entre tests ADN à des fins généalogiques et tests génétiques médicaux, et la crainte que les informations soient utilisées par les mutuelles et les assurances, alors que, de toute manière, la discrimination génétique est sévèrement punie par plusieurs dispositifs législatifs français...»

Président de Geneanet, Christophe Becker déplore lui aussi cette «position hypocrite». En 2020, le site avait ouvert un nouveau service, Geneanet ADN, permettant de comparer les résultats d'un test ADN réalisé sur un site tiers avec ceux des quelque 5 millions de membres de Geneanet. Quatre ans plus tard, le service s'arrêtait. «On avait une vraie demande, regrette Christophe Becker. Pendant longtemps on a pensé que le marché, sous la pression des utilisateurs, allait se libéraliser. Au-delà du coup d'arrêt pour les personnes recherchant leurs parents, en empêchant la France de constituer une base de données, on prend du retard par rapport à tous les pays concurrents...»

À la Chambre des généalogistes professionnels, «on a signé une charte disant qu'on n'allait plus travailler avec ces tests ADN», indique Murièle Ochoa-Gadaut (2), sa vice-présidente. «Moi, j'ai fait le test il y a longtemps, mon mari aussi, poursuit-elle. Ça m'avait permis, il y a deux ans, de retrouver le père de mon arrière-grand-père... et donc un cousin, avec lequel je suis devenue très amie.»

Dans son livre, elle raconte l'histoire d'Anne-Claire, «très apaisée»après avoir retrouvé, grâce à un test ADN et à l'enquête de la généalogiste, son père et sa mère biologique. Même si cette dernière n'a pas voulu la rencontrer... Il y a aussi cette dame, née d'une mère abandonnée à Bourges : «Elle est persuadée de descendre d'une comtesse qui aurait fauté pendant que son mari était à la guerre, rapporte Murièle Ochoa-Gadaut. Elle a fait des tas de recherches, tellement cette quête lui tenait à coeur. Elle a finalement effectué un test ADN, sauf que tout pointe vers des endroits où il n'y a jamais eu de comtesse...»

Les clients en généalogie génétique, elle doit les adresser à des confrères étrangers. «Une famille est venue me trouver, recherchant les origines de la grand-mère née en 1907, expose la généalogiste. Il est clairement spécifié dans les papiers du divorce que le bébé n'est pas du mari. Mais comment le prouver autrement que par l'ADN? Ma cliente m'a dit: « On emmènera Maman se faire tester en Suisse »... »

Députée Renaissance des Yvelines, Natalia Pouzyreff souhaite «depuis longtemps faire évoluer cette loi inique». «C'est un sujet que j'avais porté en 2019 lors de la révision de la loi de bioéthique, rappelle-t-elle. J'espère déposer une proposition de loi dans les mois à venir. D'autant plus qu'il y a désormais une inégalité de fait entre les personnes nées sous X et celles issues d'une PMA avec tiers donneur, qui elles, ont droit, à leur majorité, d'accéder aux données de ces tiers.»

«À l'heure du développement de l'intelligence artificielle, fait valoir en outre la députée, le « big data », c'est-à-dire les données, devient une ressource essentielle. Il est inconsidéré de laisser des sociétés privées étrangères en possession des données génétiques précieuses des Français, pour en faire un commerce privé. C'est une question de souveraineté: il est important que nous puissions constituer nos propres bases de données.»

En attendant, François Baduel d'Oustrac voit sa persévérance récompensée. «J'ai utilisé les réseaux sociaux, posté une petite annonce, je me suis inscrit sur Geneanet, énumère ce père de deux jeunes adultes. J'avais très peur de le dire à ma vraie mère, mais même elle m'encourage!» Sur le site de généalogie, les découvertes se sont précipitées ces derniers mois : après un test ADN révélant une forte proportion d'origine d'Europe de l'Est, le quadragénaire a reçu une alerte il y a six mois, un «match» avec trois immigrés polonais installés à Chicago.

«L'un de ces Américains s'est souvenu d'une cousine qui était allée en France, décrit-il. De fil en aiguille, je suis tombé sur deux descendantes, qui ont accepté de faire un test ADN. L'une d'elles a 12,5% d'ADN en commun avec moi; ça veut dire qu'elle est ma cousine germaine!» Quant à l'autre, ses résultats ne sont pas encore arrivés. «J'ai tellement hâte de savoir d'où je viens, de pouvoir mettre un visage sur mes origines! s'exalte-t-il. Car cette personne est forcément très proche: si ce n'est pas ma cousine, alors ce ne peut être que ma demi-soeur.»

(1) Auteur de « ADN, guide de généalogie génétique », Éditions Archives & Culture, 2023

. (2) Auteur de « Passion généalogie » , Éditions Plon, 2024. S. K.

Le Figaro, no. 24804
Le Figaro Économie, jeudi 23 mai 2024 878 mots, p. 28

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22 mai 2024 - Le Figaro (site web)

La réforme de l'audiovisuel public arrive sous haute tension à l'Assemblée nationale

Le texte, qui prévoit de fusionner les différentes entreprises de l'audiovisuel public, doit être débattu jeudi et vendredi.

Cohen, Claudia

Manque de précision sur certaines composantes essentielles du texte, fronde d'une partie des 16 000 salariés concernés, désaccords politiques au sein de la majorité présidentielle qui le porte... Le projet de réforme de l'audiovisuel public français risque d'enflammer les débats.

Quelques heures avant l'examen du texte en séance publique dans l'Hémicycle, prévu à partir de jeudi après-midi et pour deux jours, l'intersyndicale de France Télévisions, Radio France, France Médias Monde et de l'Institut national de l'audiovisuel (INA) se réunit à 13 h 30, place Colette, devant le ministère de la Culture à Paris, pour exprimer son désaccord face au projet de création d'une « BBC à la française ». Les syndicats ont appelé à des mouvements de grève pendant ces deux journées qui pourraient entraîner des perturbations. Pour s'assurer de la bonne tenue du très attendu débat entre le premier ministre, Gabriel Attal, et la tête de liste du Rassemblement national pour les européennes, Jordan Bardella, jeudi soir, la direction de France 2 a fait appel à un prestataire externe.

La ministre de la Culture, Rachida Dati, a pris le dossier de l'audiovisuel public à bras-le-corps dès son arrivée au gouvernement en début d'année. «L'audiovisuel public est aujourd'hui affaibli et en danger», répétait la locataire de la Rue de Valois dimanche soir, pour justifier la volonté du gouvernement de regrouper les différentes entreprises du service public. Le projet de loi prévoit une première phase transitoire avec la création d'un holding commun annoncée pour début janvier 2025, puis une fusion prévue l'année suivante. À la tête du holding, un « super patron » , ou une « super patronne » , nommé pour cinq ans renouvelables par l'Arcom. Un poste auquel peuvent postuler les dirigeants actuels de l'audiovisuel public. La présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte, s'est montrée à plusieurs reprises favorable à la fusion, contrairement à la PDG de Radio France, Sibyle Veil.

Un projet « démagogique »

Le but n'est pas de réaliser des économies, martèle-t-on au gouvernement, mais de créer un «pôle puissant» de l'audiovisuel public. L'exécutif souligne que dans la plupart des grands pays européens les groupes audiovisuels publics sont déjà fusionnés. «L'union fait la force» , assurait le député Renaissance Quentin Bataillon, rapporteur de la mission d'information sur l'audiovisuel public, mercredi matin sur France Inter. «Nous sommes convaincus que le statu quo n'est plus possible, devant les dangers de la concurrence des plateformes et des réseaux sociaux» ,a-t-il renchéri.

De leur côté, dans une tribune publiée dans Le Mondedaté du 23 mai, 1 100 salariés des équipes de Radio France, dont la journaliste Léa Salamé, ou le producteur Nagui, qualifient le projet de «démagogique, inefficace et dangereux». «Cette réforme remet en cause l'indépendance éditoriale et budgétaire de Radio France, garante d'une véritable stratégie de l'audio - radio et numérique - plébiscitée par le public», font valoir les signataires, qui redoutent que la télévision ne phagocyte la radio. Radio France est le premier groupe radiophonique de France avec près de 15 millions d'auditeurs quotidiens.

Concernant le périmètre de la fusion, l'intégration de France Médias Monde au projet fait encore débat. Au départ, le groupe, qui comprend France 24 et RFI, était inclus dans le projet. Mais il en a été sorti la semaine dernière après son passage en première lecture par la commission des affaires culturelles de l'Assemblée nationale. Il pourrait cependant être réintégré lors des discussions dans l'Hémicycle car les Républicains, et certains députés Renaissance dont Quentin Bataillon, exigent que France Médias Monde soit inclus dans le périmètre. «Sans cela, certains ne voteront pas la réforme... Or cette réforme de l'audiovisuel ne pourra pas passer sans les voix des Républicains», glisse au Figaro un député de la majorité. De son côté, la gauche se montre largement hostile à un holding comme à une fusion.

Fusion éditoriale

D'autres incertitudes restent en suspens. À commencer par le coût qu'engendrerait une fusion en deux temps, qui n'a pas été chiffré dans le projet de loi. Si la réforme était adoptée, il reviendrait à l'Inspection générale des finances de déterminer le montant à allouer à un tel projet. Si elle va jusqu'à son terme, le budget de l'audiovisuel public consolidé pèserait autour de 4 milliards d'euros.

Les députés vont avoir deux jours pour trancher ces questions, avant un vote solennel prévu la semaine prochaine. Après, tout restera encore à faire... «La loi créerait une architecture, et pour le reste la page est blanche», a reconnu le député Quentin Bataillon. Il reviendrait par exemple au nouveau dirigeant du holding de décider d'une fusion éditoriale des rédactions, pour créer un seul service d'économie transverse à la télévision, la radio et au site en ligne.

Cette réforme de la gouvernance de l'audiovisuel public devra par ailleurs s'accompagner d'une réforme dans les prochains mois de son mode de financement. Depuis la suppression de la redevance il y a deux ans, le secteur est financé provisoirement par une fraction de TVA. Avant l'automne, il devrait ainsi y avoir une nouvelle loi pour assurer un financement pérenne de l'audiovisuel public, via un «prélèvement sur recettes» du budget de l'État, à l'image de ce qui se fait pour les collectivités territoriales. CC

Libération
jeudi 23 mai 2024 1123 mots, p. 8,9

FRANCE

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22 mai 2024 - Libération (site web)

Le «dégel», patate chaude

Par GILLES CAPRAIS Correspondant à Nouméa

Emmanuel Macron en Nouvelle-Calédonie REPORTAGE

Les forces locales attendent beaucoup de la visite surprise du chef de l'Etat à Nouméa. Les loyalistes modérés et les indépendantistes le pressent de reporter ou de renoncer à la réforme du corps électoral qui a mis le feu aux poudres, tandis que les loyalistes durs refusent de l'envisager.

Ils attendaient de pied ferme l'avion présidentiel. Après dix jours d'émeutes, les élus de Nouvelle-Calédonie veulent se faire entendre d'Emmanuel Macron, qui devait atterrir à Nouméa dans la nuit de mercredi à jeudi. Le chef de l'Etat doit installer une «mission» à l'objet encore flou ; il constatera aussi les dégâts accumulés depuis le 13 mai à Nouméa où la nuit de mardi à mercredi, bien que jugée «plus calme que la précédente» par les autorités, a vu brûler deux écoles et 300 véhicules d'un concessionnaire. Dans ce contexte, il est temps de «faire une pause», répète inlassablement Sonia Lagarde depuis une semaine. «Madame le maire» de Nouméa, comme elle tient à être appelée, est favorable au dégel du corps électoral, à l'instar de tout le camp loyaliste. Mais elle demande à Emmanuel Macron de renoncer à convoquer le Congrès qui doit l'entériner avant la fin du mois de juin. Le Président avait évoqué cette échéance le 15 mai, alors que

Nouméa brûlait depuis déjà deux jours.

«C'est une question de survie pour les Calédoniens et la Nouvelle-Calédonie. On est allés trop loin. Il y a des morts», a plaidé dans les colonnes du journal Demain en Nouvelle-Calédonie cette macroniste de la première heure. En 2017, Sonia Lagarde avait claqué la porte de Calédonie ensemble, parti loyaliste modéré, pour se rapprocher de Sonia Backès, future présidente de la province Sud, tenante d'une ligne dure face aux indépendantistes. Mais sur la présente question, les arguments de la maire de Nouméa sont similaires à ceux de son ancienne formation, qui demande le «report» de la réforme constitutionnelle pour mettre un terme au «chaos économique, politique et social». Calédonie ensemble brandit sa lettre envoyée le 12 avril à Emmanuel Macron, où figurait la demande de création d'une «mission du dialogue» codirigée par les présidents de l'Assemblée nationale et du Sénat. Au mois de janvier, au terme de plusieurs mois de discussions avec les deux principales formations indépendantistes, Calédonie ensemble avait présenté une liste de points de «convergence», où figurait notamment l'idée d'un «chemin vers l'émancipation» de nature «irréversible». Le député calédonien Philippe Dunoyer, qui siège sur les bancs Renaissance à l'Assemblée, veut encore croire à un accord entre élus calédoniens sur le futur statut de la Nouvelle-Calédonie.

«RENOUER LE FIL

DU DIALOGUE» Le sénateur Georges Naturel (Les Républicains) a également pris position en faveur d'une pause dans la réforme constitutionnelle afin de «renouer le fil du dialogue». Fervent partisan du dégel du corps électoral, il l'avait qualifié d'«impérieuse nécessité» lors des débats au palais du Luxembourg. L'ancien maire de la commune de Dumbéa avait même proposé que les conjoints de Calédoniens obtiennent le droit de vote dès cinq années de résidence, soit deux fois moins que le texte soumis par le gouvernement. Mais il assure désormais qu'une «grosse majorité» de parlementaires, dont la présidente de l'Assemblée, Yaël Braun-Pivet, est favorable à une pause.

Représentante de la tendance la plus intransigeante du loyalisme, Sonia Backès n'est pas de cet avis. La présidente de la province Sud a une nouvelle fois fait front, mardi. Lors d'une conférence de presse commune, son parti Les Loyalistes et la formation de droite Le Rassemblement ont exigé le maintien du calendrier évoqué par Emmanuel Macron. «Ceux qui, au niveau local comme au niveau national, demandent le retrait du texte ou sa suspension donnent raison aux pilleurs, aux casseurs et aux émeutiers, assène le député Nicolas Metzdorf (Renaissance), rapporteur du projet de loi constitutionnelle à l'Assemblée. Dans un pays républicain, la violence ne se substitue jamais aux urnes, à la volonté du peuple. Sinon, tout pourrait s'obtenir par la violence pour avoir gain de cause.» Les deux formations de droite qualifient de «terroristes» les actions de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), émanation de l'Union calédonienne, premier parti indépendantiste. Elles réclament le rétablissement «de l'ordre républicain sous quarante-huit heures», soit d'ici jeudi soir. Quant aux brigades informelles organisées par des habitants de Nouméa, «il n'y a ni milices ni assassins mais seulement des gens inquiets qui veulent se protéger», dit Gil Brial, deuxième vice-président de Backès à la province Sud. Les deux termes qui fâchent ont pourtant été prononcés parle haut-commissaire de la République, Louis Le Franc, au sujet des trois morts côté kanak. Au total, six personnes ont perdu la vie. Quant aux dégâts matériels, ils s'élèvent à «plus de 50 milliards de francs pacifiques», soit 420 millions d'euros. Les actions de la CCAT rendent le territoire «encore plus dépendant» de la métropole, en déduit Sonia Backès pour qui «il ne peut pas y avoir d'accord dans une situation où l'on est sous la menace, où la population est en danger».

«CONSTATER LES DÉGÂTS» Charles Washetine, porte-parole du Parti de libération kanak (Palika), développe un raisonnement inverse à celui de Sonia Backès. «Le rétablissement de l'ordre, qui est nécessaire pour la sécurité de la population, ne doit pas être un préalable aux discussions. Ce sont les discussions qui amèneront l'apaisement.» Insistant sur l'absence de lien entre son parti et la CCAT, il regrette de n'avoir «aucune prise». «On a le sentiment qu'ils [l'Union calédonienne, ndlr] sont totalement dépassés par ce qui se passe. Il faut que le FLNKS se retrouve autour des objectifs de notre combat, autour d'une straté- gie commune. Ça part dans tous les sens.» Et la visite présidentielle ? Charles Washetine rit jaune. «On ne sait pas exactement quel est le sens de cette visite Peut-être vient-il constater les dégâts causés par la gestion calamiteuse du dossier calédonien ? On espère qu'il n'ira pas jusqu'au bout du dégel. Il n'y a pas de meilleure manière de mettre le pays dans une situation irrémédiable.» L'Union calédonienne rencontrera-t-elle Emmanuel Macron ? «On se pose la question. Peut-être qu'on enverra quelqu'un répond Roch Wamytan, président du Congrès de la Nouvelle-Calédonie. On se demande si c'est vraiment le bon moment pour venir. Il y a une colère sourde contre lui et contre ses ministres. On a dit qu'on ne veut plus de Darmanin ni de Lecornu. On parle français, pourtant, mais ils nous renvoient toujours les mêmes On voit ça comme une provocation.» Retrait, suspension ou maintien : quelle que soit l'annonce du président de la République, une partie des élus calédoniens seront irrités au plus haut point. ?

«Peut-être qu'on enverra quelqu'un [rencontrer le Président] » Roch Wamytan président du Congrès de la Nouvelle-Calédonie

l'Humanité
jeudi 23 mai 2024 718 mots, p. 4

« La défense du service public est une vraie garantie démocratique »

Entretien réalisé par Caroline Constant

Le député communiste Pierre Dharréville, qui dirige aussi la commission médias du PCF, s'inquiète de la mainmise du pouvoir sur les chaînes de télévision et les stations de radio publiques.

Comment réagissez-vous au projet de fusion de l'audiovisuel public, voulu à marche forcée par la ministre de la Culture, Rachida Dati ?

On voit surtout les deux objectifs derrière cette décision : d'abord, le souhait de réaliser des économies financières. Or, nous devrions plutôt investir dans le service public pour lui permettre d'être à la hauteur de ses missions. Ensuite, il existe une volonté de mettre un peu plus sous contrôle une direction qui rendra des comptes à l'exécutif. C'est un retour à une ORTF sous tutelle, qu'on a bien connue et qui a été remise en question, à juste titre. Depuis le début, nous nous opposons à cette mauvaise idée, qui aura pour conséquence d'affaiblir le pluralisme dans le service public lui-même.

Dès 2017, Emmanuel Macron parlait de l'audiovisuel public comme de « la honte de la République ». Or, avec les fictions, l'investigation, l'information, le service public ne fait-il pas contrepoids au privé, aux médias de Bolloré ?

Un certain nombre d'acteurs privés ont bien l'intention de coloniser nos imaginaires en les uniformisant, en nous vendant de la soupe et du blockbuster. Le service public, c'est bien entendu l'information, mais c'est aussi une part de la création culturelle dans le pays, il faut donc lui en donner les moyens. Le paysage de l'audiovisuel est plutôt inquiétant, avec une concentration des médias, des risques d'instrumentalisation de l'information. Face à cela, et pour une vie démocratique saine, l'existence d'un service public fort, indépendant, est un atout. C'est pour cette raison que j'insiste sur la question du pluralisme au sein de l'audiovisuel public : ce rôle ne doit pas être simplement assuré par les médias privés, d'un côté, et un service public uniforme, de l'autre. Il doit aussi vivre au sein du service public, car on voit bien que, selon les antennes ou la chaîne que l'on choisit, on n'est pas toujours dans le même registre.

Les personnels craignent aussi les coupes claires dans les effectifs...

Les fusions locales dans les rédactions entre France Bleu et France 3 ont déjà donné lieu à des suppressions de postes, qui manquent aujourd'hui à l'appel. Le député PCF de Seine-Maritime, Sébastien Jumel, me faisait observer qu'un des enjeux de taille, c'est justement la couverture du territoire. Lui me racontait qu'il a une antenne France 3 à Dieppe. Moi, je n'ai pas cela à Martigues, puisque tout est centralisé à Marseille. La capacité à se projeter sur le territoire et à être dans la vie de nos concitoyens, à ne pas venir simplement quand survient un événement racoleur, c'est important et, aujourd'hui, délaissé.

Cette fusion intervient alors que le mode de financement de l'audiovisuel public a été revu en 2022, avec la suppression de la redevance. Pourquoi n'est-il pas pérenne aujourd'hui ?

Notre groupe a critiqué dès le départ la suppression de la redevance, qui avait été aussi décriée à l'échelle européenne. Cette décision affaiblit l'indépendance de l'audiovisuel public et lui met une pression supplémentaire. Les attaques contre l'audiovisuel public sont puissantes, à commencer par celles d'Emmanuel Macron. Mais j'entends surtout régulièrement le RN expliquer que l'une de ses premières actions, s'il arrivait au pouvoir, ce serait de couper les vivres à l'audiovisuel public. Là aussi, ça devrait nous inquiéter. La défense de ce service public, c'est une vraie garantie démocratique.

Les directions de Radio France et de France Inter semblent déjà très sensibles aux remarques de l'extrême droite vu leurs dernières décisions qui éjectent des voix de gauche emblématiques...

Il ne faut pas idéaliser le service public. Il ne s'agit pas simplement de défendre l'existant, on doit fournir un effort constant pour qu'il soit à la hauteur de ses ambitions. Nous sommes globalement à une époque où le pouvoir essaie de limiter le champ de la liberté d'expression et de faire taire un certain nombre d'opinions. Des directions semblent prêter leur concours à cette offensive. Manifestement, l'affaire Meurice est symptomatique de cette tendance. On peut s'inquiéter de cette volonté de formater la liberté l'expression et de la limiter. Ce n'est pas réjouissant. Le service public devrait assumer plus frontalement sa nature profonde, et ne pas tomber dans ces pièges. 

Le Figaro, no. 24804
Le Figaro Économie, jeudi 23 mai 2024 779 mots, p. 23

Économie

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22 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Sunak espère profiter de la chute de l'inflation au Royaume-Uni

La courbe des prix est au plus bas en trois ans. Surfant sur cette nouvelle, le premier ministre convoque des élections.

Alexandre, Amandine

Les Britanniques commenceraient-ils à entrevoir le bout du tunnel ? Après une augmentation de 22 % du coût de la vie depuis le printemps 2021, le Royaume-Uni semble renouer avec un rythme d'augmentation des prix moins frénétique et plus proche de celui constaté dans d'autres pays du G7 comme la France et les États-Unis.

Les chiffres officiels publiés outre-Manche mardi montrent en effet que l'inflation n'a progressé que de 2,3 % en avril sur un an, contre 3,2 % au mois de mars. Le coût de la vie est toujours à la hausse, certes, mais dans une bien moindre mesure qu'à l'automne 2022 en particulier, où les prix à la consommation avaient bondi de 11,1 %. C'est une bonne nouvelle pour les consommateurs, ainsi que pour le gouvernement conservateur en difficulté dans les sondages. Le premier ministre Rishi Sunak a salué «un moment important pour l'économie».Et profitant de cette embellie, il a annoncé quelques heures plus tard la convocation des élections générales anticipées pour le 4 juillet. «L'inflation est revenue à son niveau normal. Cela montre que notre action porte ses fruits» , a-t-il alors ajouté.

Le ralentissement de l'augmentation des prix constaté le mois dernier s'explique en grande partie par la chute des prix de l'énergie et des carburants - une baisse record de 27,1 %. Quant aux prix de l'alimentation, ils continuent d'augmenter mais moins vite (+2,9 % contre 4 % un an plus tôt).

Cependant, tous les signaux de l'inflation ne sont pas passés au vert au Royaume-Uni. Du fait du maintien de taux d'intérêt élevés, les coûts du logement ne se tassent pas, bien au contraire : les propriétaires ont dû encaisser une augmentation de 6,6 % des dépenses liées à l'immobilier tandis que les loyers ont bondi de 8,9 % sur un an. De même, les prix de la restauration ont progressé de 6 %, à cause notamment de l'augmentation du smic horaire entrée en vigueur le mois dernier.

Un endettement record

Par conséquent, l'inflation enregistrée en avril est supérieure au niveau anticipé par les économistes - qui tablaient sur 2,1 % - et surtout supérieure à l'objectif des 2 % que s'est fixé la Banque d'Angleterre. Concrètement, si l'inflation ne baisse pas, le comité monétaire de la Banque d'Angleterre risque de maintenir le taux d'intérêt directeur à 5,25 % au cours des prochains mois. «Nous pensons que le taux directeur devrait être revu à la baisse en juin. (...) Cependant, étant donné les chiffres de l'inflation publiés aujourd'hui, cette décision s'annonce très délicate», analyse Chris Hare, économiste chez HSBC Global Research.

Paul Dales, économiste en chef chez Capital Economics, se montre encore plus prudent notamment du fait du niveau d'inflation dans le secteur des services. «Même s'il faut encore attendre la publication de chiffres concernant le niveau des salaires et les prix à la consommation d'ici au prochain comité monétaire du 20juin, une baisse du taux d'intérêt directeur semble peu probable, y compris au mois d'août», estime-t-il.

La Banque d'Angleterre a laissé son taux d'intérêt directeur inchangé à 5,25 % depuis août 2023 après l'avoir revu régulièrement augmenté au cours des dix-huit mois qui avaient précédé afin de tenter d'endiguer l'inflation. Si l'institution baissait son taux directeur lors de sa réunion de juin, avant les élections, la décision serait applaudie par le Parti conservateur, qui se positionne comme le parti des propriétaires. Mercredi, l'ancien ministre et actuel député Paul Scully a d'ailleurs appelé l'institution à baisser son taux d'intérêt « pour soulager les propriétaires de logement qui doivent renégocier leur emprunt pour plusieurs années ». Cependant, le gouvernement n'est pas en mesure de peser sur cette décision car la Banque d'Angleterre est indépendante. Et rien n'indique qu'une baisse du taux d'intérêt directeur aurait le moindre effet électoral escompté par les tories au pouvoir depuis 2010.

Le bilan économique du gouvernement Sunak n'est guère reluisant. Des chiffres publiés mercredi indiquent que le niveau d'endettement du Royaume-Uni a augmenté de 2,3 % en un an et atteint un niveau jamais vu depuis les années 1960 (il frôle 100 % du PIB). Quant au pouvoir d'achat des Britanniques, il a reculé de 2,3 % depuis le printemps 2021 malgré une hausse des salaires (+ 5,7 % au premier trimestre).

Sur les bancs de l'opposition travailliste, le député Darren Jones, ministre du Trésor dans le cabinet fantôme de Keir Starmer, avant même l'annonce de la convocation des élections, a fait remarquer que le Royaume-Uni «n'est pas encore tiré d'affaire» car il reste très vulnérable aux variations des prix de l'énergie sur le marché international. A. A.

Le Monde
France, jeudi 23 mai 2024 1031 mots, p. 11
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21 mai 2024 - Le Monde (site web)

A Marseille, les adieux des élus à l’ancien maire Jean-Claude Gaudin

L’édile, mort lundi, était resté une figure tutélaire de la droite et du centre malgré son retrait, en 2020

Gilles Rof

Marseille- correspondant - Une veillée funèbre dans son quartier de Mazargues (9e), mercredi 22 mai. Puis des obsèques officielles, jeudi à 15 heures dans la cathédrale de la Major (2e), pilotées par l’archevêque de Marseille, le cardinal Jean-Marc Aveline. Marseille dit adieu à Jean-Claude Gaudin, maire de la ville pendant vingt-cinq ans et personnage central de la politique locale, entré en 1965 dans un conseil municipal qu’il n’a quitté qu’en 2020.

Depuis sa mort des suites d’une crise cardiaque à 84 ans, constatée lundi 20 mai dans sa résidence secondaire de Saint-Zacharie (Var), les registres de condoléances se remplissent à l’hôtel de ville, mais aussi au siège de la métropole Aix-Marseille-Provence et du conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur. Deux collectivités qu’il a, tour à tour, présidées.

Les hommages des politiques, eux, ne cessent pas. Du sénateur Reconquête ! Stéphane Ravier, louant sur le plateau de BFM Marseille la « bonhomie, la simplicité et la proximité »de Jean-Claude Gaudin, à Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise), estimant sur X être « assez marseillais pour le respecter », les louanges viennent de tous bords. Certains, comme le conseiller municipal écologiste Sébastien Barles, saluent la mémoire de leur adversaire électoral du bout des lèvres, rappelant ses échecs en matière de logement ou d’égalité sociale, et soulignant « l’incurie et un système ayant fracturé Marseille ».

Un vide politique

D’autres évoquent sa disparition les larmes aux yeux, bouleversés par une émotion sincère, à l’image de la présidente de la métropole Aix-Marseille-Provence et du conseil départemental des Bouches-du-Rhône Martine Vassal (divers droite). Fille d’un proche ami du maire, originaire du même quartier, Mme Vassal a grandi dans l’ombre politique de Jean-Claude Gaudin. Elle lui doit notamment d’avoir été propulsée à la tête de la collectivité en septembre 2018. « Comme quand on sait que ses parents vont mourir, on ne veut pas être confrontés à cela. C’est un phare qui tombe », explique-t-elle.

S’il n’était plus aussi incontournable que lorsqu’il maîtrisait les investitures de son camp et pilotait conjointement mairie et métropole, tout en étant vice-président du Sénat, Jean-Claude Gaudin laisse derrière lui un vide politique. Retraité, il continuait à conseiller ceux qui le sollicitaient. Ces derniers mois, pourtant libre de toute fonction, il avait ainsi reçu la visite du premier ministre, Gabriel Attal, ou du député en charge de la réforme de la loi Paris-Lyon-Marseille Sylvain Maillard (Renaissance). Le président de la République s’était personnellement enquis de sa présence, le 8 mai, lors de l’inauguration de Tangram, l’université interne de la CMA CGM. La dernière sortie publique de M. Gaudin.

L’ancien maire donnait aussi ses avis à ceux qu’il croisait. « Lors de la messe du pape en septembre [2023], il m’a dit que j’avais bien fait de me présenter hors de Marseille aux législatives… »,témoigne ainsi le leader départemental du Rassemblement national Franck Allisio. Au député, probable candidat aux municipales de 2026 à Marseille, l’ancien maire en avait profité pour rappeler aussi sa théorie des courants électoraux. « Il disait qu’il ne fallait fermer aucune porte car quand la vague est là, on ne sait pas jusqu’où elle peut vous porter », se souvient-il.

« Sa trace restera »

« La mort de Jean-Claude [Gaudin] crée un bon nombre d’orphelins politiques, qui vont devoir se montrer enfin adultes », estime, de son côté, Renaud Muselier. Le président Renaissance de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur a été, dès 2018, le premier élu de droite à s’affranchir de son ex-allié, en critiquant sévèrement son bilan. S’il salue, lui aussi, la « fin d’une longue et belle histoire politique », il voit dans la disparition de celui dont il fut le premier adjoint de 1995 à 2008, l’occasion de « sortir de pas mal d’ambiguïtés ». « Il était difficile de savoir qui restait vraiment en lien avec Gaudin… », poursuit M. Muselier.

Benoît Payan est l’un de ceux qui revendiquaient des contacts réguliers avec son prédécesseur. « Il manquera à cette ville. Sa trace restera », a assuré le maire divers gauche lundi, après s’être rendu au domicile varois de M. Gaudin. Adversaire acharné de 2014 à 2020, l’ancien socialiste a, depuis son accession au pouvoir, multiplié les petites attentions envers Jean-Claude Gaudin. Il lui a ainsi octroyé un bureau dans le palais du Pharo, l’a invité dans sa voiture à suivre le déplacement du pape François… Et gagné la bienveillance d’un homme dont les critiques pouvaient être acerbes.

Au final, c’est la ministre Sabrina Agresti-Roubache qui pourrait être la plus touchée par ce décès. « A Marseille, c’était le seul qui faisait vraiment attention à moi. Je ne prenais pas de décision sans le consulter, il me donnait toujours de très bons conseils », confirme, voix serrée par l’émotion, celle qui vient de lancer son microparti en vue des municipales de 2026. Avant d’apparaître en politique, poussée par sa proximité avec le couple Macron, l’ancienne productrice audiovisuelle fréquentait régulièrement les cercles du pouvoir époque Gaudin.

Aux législatives de 2022, l’ancien maire lui avait conseillé de prendre comme suppléant un de ses ex-adjoints, Didier Parakian, qui la remplace désormais à l’Assemblée nationale. Malgré ses douleurs persistantes aux genoux, il était venu la soutenir en personne. « A l’époque, beaucoup me disaient qu’il ne fallait pas que je m’affiche avec lui. Que son image était mauvaise… Mais, à la permanence, les gens étaient heureux de le voir. Cela a été un énorme succès », se remémore la secrétaire d’Etat à la ville.

Mme Agresti-Roubache aimait rappeler à l’ancien maire qu’il avait occupé cette fonction gouvernementale avant elle et que tous deux étaient nés de pères maçons. Elle sait désormais que l’ombre de Jean-Claude Gaudin ne la protégera plus des coups venus de son camp ou d’ailleurs. « Une page se tourne définitivement. Maintenant, chacun va prendre ses marques et arrêter de dire que c’est Jean-Claude qui le guide », constate déjà Renaud Muselier.

l'Humanité
jeudi 23 mai 2024 501 mots, p. 9

La « commission Godrèche » lance ses travaux

Kareen Janselme

Assemblée nationale Afin d'identifier les violences sexuelles et sexistes commises dans les secteurs de la culture, les députés auditionnent les représentants des associations MeTooThéâtre, MeTooMédias et la critique Iris Brey.

Le Parlement va-t-il enfin prendre en compte le mouvement #MeToo ? Alors que les accusations de Judith Godrèche à l'encontre des réalisateurs Benoît Jacquot et Jacques Doillon ont relancé le #MeTooCinéma depuis trois mois, l'actrice vient d'obtenir la mise en place d'une commission d'enquête relative aux violences commises dans les secteurs du cinéma, de l'audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité. La proposition transpartisane, déposée par la députée écologiste Francesca Pasquini, a été adoptée à l'unanimité par l'Assemblée nationale, le 2 mai. Pendant six mois, des auditions hebdomadaires vont nourrir la commission, dont les conclusions sont attendues début novembre.

« boîte de pandore »

« Nous ne sommes pas un tribunal  », a tenu à préciser le président Erwan Balanant (Démocrate) dès le lancement de la première audition de sa commission. La mission des députés n'est pas ici « de révéler des faits » mais de « proposer des pistes », après avoir évalué et identifié les mécanismes de violence pour, au final, émettre des recommandations.

L'association MeTooThéâtre, constituée en 2021, était invitée à ouvrir cette première séance. « Nous nous sommes organisées et fédérées sur le tas, a entamé Séphora Haymann, membre du collectif. Ce n'est pas notre travail, nous ne recevons pas de subventions, nous sommes juste un groupe de personnes unies par notre révolte qui pallie les insuffisances institutionnelles et de l'État. Nous effectuons un travail gratuit, et nous sommes aussi susceptibles d'être poursuivies. » L'association ne cesse d'être sollicitée depuis sa fondation. « Nous recevons des témoignages tous les jours, confirme Marie Coquille-Chambel. Les faits peuvent dater d'il y a trente ans ou d'une semaine. Mais chaque témoignage fait office de boîte de Pandore, en entraînant d'autres. » Malgré certaines révélations, le silence reste majoritaire et les personnes accusées sont généralement en partance pour la retraite ou émergentes. Pour Séphora Haymann, l'une des spécificités du milieu théâtral est liée à sa verticalité et au pouvoir des enseignants ou des metteurs en scène. Les membres du collectif, ainsi que l'avocate Anne Lassalle, ont rappelé le statut précaire des comédiennes et comédiens qui les voue souvent à une emprise économique : « Nous restons effarées que les violences et ce système de domination continuent, bien que le sujet soit aujourd'hui connu et présent dans le débat public. »

La critique et réalisatrice Iris Brey a ensuite été entendue sur la représentation de la violence et son érotisation au cinéma, expliquant l'influence des codes visuels qui nourrissent une culture du viol à l'écran. Parmi la dizaine de députés présents lors de ces auditions, dont seulement deux hommes, nombreuses étaient les parlementaires impliquées sur ces questions de violences sexuelles (dans les fédérations sportives, les armées), relevant des similitudes dans les mécanismes d'agression. Tout comme allaient le confirmer les dernières personnes convoquées, membres du collectif MeTooMédias, recueillant la parole de victimes journalistes et du monde de la culture. 

Libération
jeudi 23 mai 2024 1500 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT

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22 mai 2024 - Libération (site web)

Audiovisuel publicAu secours, l'ORTF revient

Par ADRIEN FRANQUE

DÉCRYPTAGE

Le projet de fusion de France Télévisions, Radio France, l'INA et sans doute France Médias Monde doit être examiné jeudi et vendredi à l'Assemblée. Un appel à la grève a été lancé dans les entreprises concernées contre la création d'une «BBC à la française» menée à toute vitesse par Rachida Dati.

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est une réforme monstre que la ministre de la Culture, Rachida Dati, mène au pas de charge, avec un projet de loi dont l'examen est prévu jeudi et vendredi à l'Assemblée nationale, pour un vote solennel des députés calé mardi. Une fusion express de l'audiovisuel public à horizon 2026, la volonté d'une «BBC à la française» (ou d'un ORTF new look) baptisé «France Médias», avec un budget de 4 milliards d'euros pour 16 000 salariés. Un projet qui a provoqué un appel à la grève unanime dans les entreprises concernées, de Radio France à France Télévisions, en passant par l'Institut national de l'audiovisuel (INA) et France Médias Monde (RFI, France 24) - des perturbations sont à attendre jeudi et vendredi et un rassemblement devant le ministère de la Culture est prévu à 13 h 30 ce jeudi.

En face, Rachida Dati martèle ses éléments de langage. «L'audiovisuel public est aujourd'hui affaibli parce qu'en danger», a-t-elle expliqué sur France 2 dimanche, citant la «concurrence exacerbée» des «groupes privés» et des «plateformes» type

Netflix. Pour remédier à cette vulnérabilité, selon la ministre de la Culture, «nous devons les rassembler et pérenniser leur financement pour garantir le pluralisme et surtout l'indépendance». Des incantations pour les syndicats de l'audiovisuel public, qui ne comprennent pas la stratégie derrière ce projet. La semaine passée, un rendez-vous avec le cabinet de la ministre a laissé des élus de la radio publique en colère. «Dès qu'on va un peu loin sur la stratégie de notre secteur d'activité, on les sent très secs, pointe un délégué syndical de Radio France. Le mot d'ordre, c'est simplement "plus on sera gros, plus on sera puissant".»

Pourquoi cette réforme maintenant ? «Depuis 2017, il veut cette réforme», a souligné Dati dimanche en évoquant la position du président de la

République sur la fusion. Le projet remonte en effet aux débuts du premier quinquennat d'Emmanuel Macron. Souhait du secrétaire général de l'Elysée, Alexis Kohler, ancien administrateur de France Télévisions, le rapprochement des entités de l'audiovisuel public avait été porté une première fois par Franck Riester en 2019, lors de son passage au ministère de la Culture, sous la forme d'une holding baptisée France Médias. Le projet avait été enterré pendant le Covid. Soucieuse de laisser un bilan rue de Valois avant de s'attaquer à la mairie de Paris en 2026, Dati a repris ce dossier dès son arrivée au gouvernement en janvier. Depuis, elle fonce. L'examen à l'Assemblée de la proposition de loi du sénateur UDI Laurent Lafon, ces jeudi et vendredi, a été vu comme le véhicule idéal. Même si le texte à l'origine n'allait pas jusqu'à une fusion. Dati a lutté pour maintenir coûte que coûte ces débats à l'agenda parlementaire. Sa deuxième lecture au Sénat est d'ores et déjà prévue pour le 19 juin. «Elle veut faire passer ça avant que tout le monde ne se réveille», juge-t-on côté syndicats.

Que contient cette réforme ? La création d'une holding dans un premier temps, une société mère qui chapeauterait toutes les entreprises (France Télévisions, Radio France, l'INA et France Médias Monde), créée au 1er janvier 2025. Et dans la foulée, le rassemblement de toutes les entités au sein d'une même et seule société, France Médias, au 1er janvier 2026. Subsiste une incertitude sur l'inclusion de l'audiovisuel extérieur France Médias Monde. Le Quai d'Orsay s'est prononcé contre son intégration dans ce futur ensemble. Mais des députés de la majorité, parmi lesquels Quentin Bataillon, rapporteur d'une mission d'information sur l'avenir de l'audiovisuel public, promettaient ces derniers jours de vouloir rétablir le projet initial.

Qui s'y oppose ? Toutes les organisations syndicales de l'audiovisuel public (lire page 4), et en premier lieu celles de Radio France, qui craignent que leur entreprise soit phagocytée par ce grand ensemble. Salariés et grandes voix de la Maison ronde, parmi lesquelles Nicolas Demorand, Léa Salamé ou Nagui, ont signé une tribune mercredi dans le Monde pour s'inquiéter de ce projet. «La volonté gouvernementale de fusionner l'audiovisuel public nous semble démagogique, inefficace et dangereuse», mettent ainsi en garde plus de 1100 salariés de Radio France. Enfin, cinq anciens ministres de la Culture, dont Suite page 4

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R o se l y ne Bachelot et Jacques Toubon, avaient exprimé leur désaccord avec une fusion lors d'une audition de la commission d'enquête parlementaire sur les fréquences TNT, en mars. A l'Assemblée, les députés de gauche sont tous contre. Ce projet, c'est «l'aboutissement du dénigrement et de l'affaiblissement» du service public à l'oeuvre depuis l'arrivée de Macron au pouvoir, a estimé l'insoumise Ségolène Amiot auprès de l'AFP. «C'est pas le retour de l'ORTF qui va nous permettre de concurrencer Netflix», a renchéri la députée apparentée écologiste Sophie Taillé-Polian. Pour le reste, l'adoption du texte dépend pour certains de l'inclusion de France Médias Monde dans le projet final. Pour le RN, le projet va dans le bon sens, si l'audiovisuel extérieur n'est pas inclus. C'est l'inverse côté LR, ceux-ci ne voteront qu'en cas d'intégration de France Médias Monde. Les syndicats de l'audiovisuel public essayaient ces derniers jours de convaincre des députés Modem, qui semblent pour la holding mais contre la fusion, de se désolidariser de la majorité sur le sujet. Les 22 élus du groupe Liot (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires) étaient aussi ciblés.

En coulisse, c'est la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte, qui pousse surtout à une fusion depuis des années. Son homologue de Radio France, Sibyle Veil, n'était, elle, pas contre la création d'une holding mais a déjà exprimé, en juin 2022, son opposition à une entreprise unique.

A quoi ressemblerait l'audiovisuel public ? Là, c'est le flou. Le long chemin parlementaire qui s'annonce avant la fin de l'année pourrait remodeler le projet initial. Une chose est sûre: une fusion coûte cher. Ce qui interroge d'ailleurs les opposants au texte, au vu du contexte de recherches d'économies de l'exécutif. Selon le Parisien, le seul alignement des grilles de salaires de Radio

France sur celles de France Télévisions pourrait coûter entre 30 et 50 millions d'euros par an, sans compter les tractations sociales des années à venir. L'Arcom devrait, en tout cas, désigner à l'automne le dirigeant de la holding créée au 1er janvier 2025. Delphine Ernotte, dont le mandat à France Télévisions se termine en 2025, est une candidate autodésignée à ce poste.

Mais cette direction unique de l'audiovisuel, c'est aussi l'une des prin- craintes des détracteurs de la fusion, qui y voient la facilitation d'une mainmise de l'exécutif sur les médias publics. Soit le «temps antédiluvien du gargantuesque ORTF, à l'époque où les gouvernements tenaient de près programmes et information», comme l'écrivait l'ancien président de Radio France et historien Jean-Noël Jeanneney dans une tribune au Monde en avril.

Au contraire, certains experts y voient l'occasion pour les médias publics français de créer une grande marque capable d'acquérir un poids mondial. «Si on veut une puissance de feu pour clouer le bec à la propagande de puissances étrangères, on a intérêt à avoir de grands effets d'échelle, à réunir des pools de correspondants, à avoir autant de ressources mais moins de doublons, avec une information labellisée France Médias. La BBC y arrive assez bien, pourquoi pas nous? Mais le diable sera dans les détails et la manière dont sera géré l'ensemble», fait ainsi valoir Olivier Bomsel, titulaire de la chaire d'économie des médias aux Mines. Enfin, la réforme contient un projet de décloisonnement des recettes publicitaires pour l'aucipales diovisuel public : jusqu'ici, le montant des revenus de la pub sur Radio France ou France Télés était limité. Une initiative qui a déjà provoqué l'ire du secteur privé et qui devrait être remis sur la table par les parlementaires, la droite s'y opposant.

Comment sera financé ce futur ensemble ? C'est l'autre volet de la réforme. Après la suppression de la redevance en 2022, l'audiovisuel public se retrouve depuis deux ans financé par une fraction de la TVA. Un financement qui n'est pas pérenne : à partir de 2025, une affectation de taxe ne peut être maintenue que si elle est en lien avec la mission de service public qu'elle vient financer, en vertu de la loi organique relative à la modernisation de la gestion des finances publiques. Les députés Renaissance Quentin Bataillon et LR Jean-Jacques Gaultier ont ainsi préparé une alternative, avec un projet de «prélèvement sur recettes» du budget de l'Etat. C'est-à-dire que «l'audiovisuel public ne va pas attendre que l'Etat lui verse de l'argent, il va le prendre», selon Quentin Bataillon sur France Info le 13 mai. Un projet qui pourrait néanmoins trouver quelques réticences du côté du Sénat. ?

Le Figaro, no. 24804
Le Figaro, jeudi 23 mai 2024 1179 mots, p. 3

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22 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Les grandes manoeuvres européennes de Marine Le Pen

La « candidate naturelle » du RN pour 2027 tente de créer les conditions d'une grande alliance des nationalistes à l'échelle européenne.

Laubacher, Paul

Comme un «cri du coeur», et même un immense «soulagement». Mardi matin, dès qu'ils ont appris les dernières déclarations de Maximilian Krah, la tête de liste du parti allemand d'extrême droite AfD aux européennes, Marine Le Pen et Jordan Bardella se sont vus. Les deux leaders du Rassemblement national (RN) ont discuté très rapidement de sa sortie sur les SS qui ne seraient «pas automatiquement criminels». Et ils ont, sans l'ombre d'une hésitation, décidé d'acter la fin de leur relation avec leurs alliés outre-rhin, au côté desquels ils siègent au Parlement européen, au sein du groupe Identité et Démocratie (ID) depuis 2019. La fin n'était qu'une question de temps entre les deux formations politiques, tant depuis des mois le RN s'inquiétait de la radicalisation de l'AfD. Deux fois, Marine Le Pen avait dû hausser le ton. En vain. «L'AfD va de provocation en provocation», a donc expliqué Marine Le Pen sur Europe 1-CNews mercredi, avant d'enchaîner : «Il est temps d'acter la rupture avec ce mouvement qui n'est pas dirigé et qui, manifestement, subit une emprise de groupements radicaux en son sein.» «J'estime que l'AfD a franchi des lignes que j'estime être des lignes rouges. Par conséquent, le RN aura de nouveaux alliés à l'issue des élections européennes, mais ne siégera plus avec l'AFD» , déclaraient la veille, sur LCI, Jordan Bardella, président du RN et tête de liste de son parti.

La décision du RN, qui a poussé l'AfD à interdire Maximilian Krah de meeting, est un séisme politique au sein de la famille nationaliste européenne. Que se passera-t-il au lendemain du 9 juin, date du scrutin, pour le RN ? Les nouveaux eurodéputés de Jordan Bardella siégeront-ils toujours au sein du groupe ID ? Ce groupe-là existera-t-il encore ? Ou ce divorce franco-allemand annonce-t-il les prémices d'une recomposition politique et de la création d'un « supergroupe » nationaliste et souverainiste à Strasbourg ?

Si ces questions sont dans toutes les têtes, c'est que les partis nationalistes européens, populistes, souverainistes ou réactionnaires, parfois au pouvoir, comme en Italie ou en Hongrie, ont le vent en poupe à l'approche des européennes. Comme le décrit l'ouvrage Les Moissons de la colère (Éditions du Cerf) du journaliste Charles Sapin, paru en mars derniers. Tous les regards sont dès lors tournés vers le groupe ID, mais aussi vers le groupe concurrent des Conservateurs et Réformistes européens (ECR), mené par les Italiens de la première ministre Giorgia Meloni et les Polonais du PiS, alliés de Reconquête, le parti d'Éric Zemmour, au Parlement européen.

Une simultanéité n'implique pas forcément une causalité, mais quand même. Dimanche dernier, Marine Le Pen était chaudement applaudie lors d'un meeting à Madrid. La double finaliste de la présidentielle était l'invitée du parti nationaliste espagnol Vox, membre de ECR. Elle n'était pas la seule vedette de cette convention qui a rassemblé la majorité des forces nationalistes européennes. Giorgia Meloni a fait une apparition à distance, tout comme le premier ministre hongrois, Viktor Orban, avec qui Marine Le Pen entretien d'excellentes relations, sur les plans personnel comme politique. Le sulfureux président argentin Javier Milei était même de la partie.

Marine Le Pen était très à l'aise au milieu de ces souverainistes conservateurs. C'est que les relations entre la « candidate naturelle » du RN pour la présidentielle de 2027 et les autres grands dirigeants des partis nationalistes se réchauffent à vitesse grand V. «Vous êtes l'espérance de la France. Je suis certain que, dans quelques années, la France vous aura comme présidente», a déclaré le patron de Vox, Santiago Abascal. Sur scène, la députée du Pas-de-Calais a martelé que «la vraie Europe, celle de la liberté et des peuples, celle de la souveraineté et des États, celle de l'identité et des nations a besoin de nos forces rassemblées».

Une relation bilatérale pourrait, à elle seule, peut-être constituer la clé d'une réelle recomposition politique. Elle tient en une question : Marine Le Pen peut-elle s'entendre avec Giorgia Meloni ? Dans l'entourage de la triple candidate RN, on souligne une évolution dans la relation des deux femmes. Tous ont lu avec gourmandise la dernière déclaration de la première ministre, à la chaîne transalpine Canale 5, mardi dernier. «Je veux tenter, tâche difficile mais fascinante, de reproduire en Europe ce qui a été fait en Italie, en unissant des partis compatibles dans leur vision bien qu'ayant des nuances complètement différentes et en envoyant la gauche dans l'opposition» , assure-t-elle, en présentant son «modèle» : l'union des partis de droite en Europe. Et tant pis si Marine Le Pen a toujours refusé de s'inscrire dans le clivage gauche-droite.

Cette déclaration de Giorgia Meloni est un pas important vers le RN, analysent les proches de Marine Le Pen. «Je ne sais pas si vous avez remarqué que Meloni a changé de discours après la vidéo de Marine LePen qui lui demandait si elle allait vraiment soutenir un nouveau mandat d'Ursula vonderLeyen», pointe un lieutenant mariniste. L'actuelle présidente de la Commission européenne, issue de la droite PPE, incarne pour l'instant le véritable clivage qui oppose les membres des groupes ID et ECR. Un cadre RN insiste : «Meloni était en visio lors de la conférence de Vox à Madrid, elle avait bien vu que Marine LePen était là, et pourtant elle a salué toutes les forces politiques présentes.» «Il n'y a pas d'incompatibilité de caractères entre les deux. Elles se connaissent depuis vraiment très longtemps», affirme-t-on de même source.

Est-ce que tout cela aboutira à une grande alliance des nationalistes ? «Si nous souhaitons réorienter l'Union européenne, il est évident qu'il faut travailler les relations que nous pouvons avoir avec les uns et avec les autres», affirmait Marine Le Pen à des journalistes en marge de la convention madrilène. Ce « supergroupe » nationaliste, pour l'instant une chimère, reste dans la tête de la leader du RN. «Le PPE, qui rassemble la droite européenne, a mis des années à se construire, tout comme le groupe socialiste PSE. Notre analyse, c'est que d'ici à la fin du prochain mandat, le grand groupe sera possible», affirme un proche de Marine Le Pen.

Les bonnes relations des dirigeants nationalistes européens avec Marine Le Pen seraient aussi une question de «pragmatisme» : «Ils savent que l'on est en dynamique et que l'on peut remporter la prochaine présidentielle en 2027» ,dit-on au parti. C'est d'ailleurs pour cette raison que la rupture du RN avec l'AfD a été prononcée si vite. La radicalisation du parti allemand était «incompatible» avec les ambitions présidentielles de Marine Le Pen.

Cette décision aura aussi une conséquence immédiate. La présence des Allemands aux côtés du RN était considérée comme une «ligne rouge» par le PiS polonais et les troupes de Giorgia Meloni, en vue d'un éventuel rapprochement. Alors, aujourd'hui, presque tous les feux sont au vert pour que Marine Le Pen réussisse ses grandes manoeuvres européennes. Avant de mieux s'attaquer à la présidentielle de 2027. P. L.

La Croix, no. 42925
France, jeudi 23 mai 2024 609 mots, p. 13
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21 mai 2024 - La Croix (site web)

Ce que change la notion de « phase avancée » introduite dans le projet de loi sur la fin de vie

Juliette Paquier

Les députés de la commission spéciale sur le projet de loi relatif à la fin de vie ont remplacé le critère du « pronostic vital engagé à court ou moyen terme » par une affection « en phase avancée ou terminale » .

Une modification qui élargit considérablement la liste des personnes qui pourraient être éligibles à l’aide à mourir.

À l’issue de l’examen du projet de loi sur la fin de vie en commission spéciale, les députés ont adopté vendredi 18 mai une version du texte allégée de certains garde-fous. Parmi les amendements retenus figure le remplacement de l’une des cinq conditions d’accès à l’aide à mourir, celle d’être atteint d’une maladie « engageant son pronostic vital à court ou moyen terme », par la condition d’être atteint d’une affection grave et incurable « enphase avancée ou terminale ».

Cette disposition, adoptée contre l’avis du gouvernement et de la présidente de la commission, Agnès Firmin Le Bodo, élargit le giron des patients éligibles. Une formulation floue qui pourrait permettre à des personnes atteintes de maladies neurodégénératives, comme la maladie de Charcot, ou des patients en rechute de cancers, de demander l’aide à mourir.

La modification du texte s’est faite par l’adoption de deux amendements identiques, l’un déposé par la députée Renaissance Anne-Laurence Petel, l’autre par le socialiste Stéphane Delautrette. Ce dernier, dans l’exposé des motifs, revendique de s’être inspiré « des suggestions de l’ADMD »(Association pour le droit de mourir dans la dignité, très pro-euthanasie).

« Cette adaptation modifie l’esprit du texte de loi initial », estime le docteur Pierre Krolak-Salmon, neurologue au CHU de Lyon. Les médecins demandaient pourtant une clarification du projet de loi dans sa version initiale, la notion de pronostic vital « engagé à court ou moyen terme » étant, selon eux, « impossible » à définir.

Mais si la notion de « phase terminale » désigne, dans le lexique médical, les dernières semaines voire les derniers mois de la vie d’un patient, celle de « phase avancée » demeure floue. « Un cancer avec des métastases est considéré comme un stade avancé, alors que l’espérance de vie peut être encore longue», précise le docteur Krolak-Salmon.

De même, un patient atteint de la maladie de Charcot, une maladie grave et incurable mais qui n’engage pas nécessairement le pronostic vital à court ou moyen terme, pourrait désormais formuler une demande d’aide à mourir. Il pourrait ainsi « émettre une demande de manière anticipée, pour éviter une situation de fin de vie considérée comme indigne», constate le docteur Krolak-Salmon.

« La temporalité telle qu’exprimée dans les premiers termes de la loi pouvait exclure les malades de Charcot », confirme Valérie Goutines-Caramel, présidente de l’Association pour la recherche sur la maladie de Charcot (ARSLA), pour qui la nouvelle formulation semble « plus ouverte » et « permet sûrement de discuter davantage ».

« Le terme dephase avancéeenglobe d’emblée plus de monde mais il ne répond pas à un critère clair défini dans le texte de loi », déplore de son côté le médecin chef du service soins palliatifs de l’Institut Curie, Alexis Burnod. Pour lui, « cette notion élargit la liste des personnes éligibles de manière encore plus floue » que la formulation initiale.

Pour le professeur Jean-Yves Blay, président d’Unicancer, cette modification semble ainsi « difficilement défendable sur le plan moral ou éthique». Pour lui, « cette loi facilite grandement l’accès au décès, quand nous aimerions que l’on nous facilite l’accès aux soins». Le texte sera débattu à partir du lundi 27 mai dans l’hémicycle.

Le Figaro, no. 24804
Le Figaro, jeudi 23 mai 2024 975 mots, p. 3

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23 mai 2024 - Le Figaro (site web)

À Bruxelles, la tectonique des plaques des groupes nationalistes

Stieffatre, Isalia

Les droites européennes seraient-elles sur le chemin d'une nouvelle alliance ? Mardi, le Rassemblement national a officialisé sa rupture avec le parti allemand d'extrême droite Alternative for Deutschland (AfD), après les propos révisionnistes tenus par son candidat aux européennes Maximilian Krah. Dans une interview donnée le 17 mai au quotidien italien La Repubblicaet au Financial Times, le député, alors tête de liste de l'AfD au scrutin du 9 juin prochain, a soutenu que tous les membres des SS, la principale force paramilitaire des nazis, ne devraient pas être considérés systématiquement comme des criminels : « 1 million de soldats ont porté l'uniforme SS, a-t-il déclaré. Peut-on vraiment dire que parce que quelqu'un était un officier de la Waffen-SS, il était un criminel ? Il faut établir une culpabilité individuelle. »

Des propos qui ont vivement fait réagir au sein des droites européennes, au point de voir plusieurs partis se désolidariser de la formation allemande. En France, Marine Le Pen a acté mardi que le Rassemblement national ne siégerait plus avec l'AfD au Parlement européen. Une rupture confirmée le soir même par Jordan Bardella lors du débat entre les têtes de liste aux européennes sur LCI : « Le RN aura de nouveaux alliés à l'issue des élections européennes - les groupes seront remis à zéro après le scrutin du 9 juin » , a-t-il assuré.

Le RN, pour qui ce scandale représente une occasion inespérée de prendre légitimement ses distances avec la frange la plus radicale et populiste des députés européens, n'est pas le seul à avoir réagi aux déclarations du candidat allemand. À l'instar des Français, la Lega italienne et le Parti populaire danois (DFP) ont également pris leurs distances avec Krah et l'AfD. Incriminé de toutes parts, celui-ci a annoncé mercredi dans un communiqué qu'il ne participerait plus à la campagne européenne de son parti et qu'il démissionnait de l'équipe dirigeante de l'AfD avec effet immédiat.

À Bruxelles, ce nouveau scandale pourrait avoir une importance majeure sur la recomposition et l'organisation du futur Parlement européen. Les sondages les plus récents suggèrent un nombre record d'intentions de votes à travers l'Europe pour les partis populistes et d'extrême droite, qui surfent sur une vague de mécontentement contre les partis traditionnels. En France, le RN fait la course en tête, alors qu'en Allemagne, l'AfD est actuellement la deuxième force politique du pays. En Italie, en Espagne ou aux Pays-Bas, les partis de droite radicale sont eux aussi sur le devant de la scène.

Au sein de l'hémicycle européen, ces partis sont traditionnellement scindés entre deux groupes : les Conservateurs et Réformistes (ECR), formé en 2009 par d'anciens eurodéputés tories du Royaume-Uni, où siège notamment Fratelli d'Italia, le parti de Giorgia Meloni, et fort de 69 membres ; et Identité et Démocratie (ID), groupe de 59 députés qui rassemble, outre le Rassemblement national, la Lega italienne de Matteo Salvini et l'AfD allemande.

Cette scission entre les principaux partis du groupe menace aujourd'hui de faire imploser l'ensemble d'ID, à moins de vingt jours des élections européennes. Jusqu'à récemment encore, les intentions de vote combinées envers les partis membres d'Identité et Démocratie pouvaient le faire devenir le troisième groupe politique le plus représenté au Parlement européen à l'issue des élections, derrière les Socialistes et Démocrates et le Parti populaire européen, mais devant les libéraux de Renew.

Cette affaire pourrait bouleverser l'organisation du prochain Parlement, en ouvrant la porte à une recomposition des droites et à de nouvelles alliances. Plusieurs scénarios pourraient émerger : le RN, accompagné par la Lega, qui s'est dite « parfaitement alignée et en accord » avec ses homologues français, pourrait chercher à intégrer ECR, considéré comme plus « fréquentable » à Bruxelles. Cela pourrait faciliter des accords avec la droite modérée du PPE, hostile aux radicaux d'ID, mais moins à Meloni et à ses alliés. La présence de Marine Le Pen au rassemblement des droites européennes organisé par le parti espagnol Vox le week-end dernier à Madrid témoigne de sa volonté à se rapprocher des Conservateurs européens.

De son côté, la présidente d'ECR, Giorgia Meloni, ne fait pas mystère de son ambition d'unir les droites radicales européennes. « Je veux tenter, tâche difficile mais fascinante, de reproduire en Europe ce qui a été fait en Italie : réunir des partis compatibles dans leur vision malgré des nuances différentes... et envoyer la gauche dans l'opposition » , a expliqué la première ministre à la télévision italienne.

Compliquée, cette tâche l'est certainement. Les partis membres d'ECR ont des visions parfois radicalement opposées à celles de leurs collègues d'ID, par exemple sur l'Ukraine, la Russie ou l'Otan. À ce titre, la grande inconnue de l'équation pourrait être le futur positionnement du Fidesz, le parti de Viktor Orban. Celui-ci avait quitté le PPE en 2021, et ses 12 députés ne sont plus membres d'aucun groupe. Très courtisé, notamment par le RN qui cherche à se rapprocher du dirigeant hongrois, son inclusion au sein d'ECR pourrait être rendue difficile par la réluctance des Polonais du PiS, hostiles à Moscou et critiques envers le positionnement pro-Kremlin d'Orban. L'arrivée à Bruxelles du PVV, le parti du néerlandais Geert Wilders, pourrait également venir grossir les rangs des conservateurs après le 9 juin - et offrir au groupe la possibilité de dépasser les libéraux de Renew en termes de membres, renversant ainsi l'équilibre de ces cinq dernières années au Parlement européen.

Une autre option serait de voir apparaître un troisième groupe des droites radicales au sein du Parlement, emmené par le RN et la Lega. Bien que le parti français ait déclaré avoir le soutien d'autres députés d'ID, cela pourrait fragmenter la présence des extrêmes droites et réduire considérablement l'influence qu'ils espèrent avoir. L'AfD pourrait également être ostracisée du groupe Identité et Démocratie, et se retrouver chez les non-inscrits. L'issue des élections du 9 juin devrait voir, dans tous les cas de figure, un profond changement dans la composition du Parlement européen. S.E.

Le Monde
France, jeudi 23 mai 2024 1084 mots, p. 8
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22 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Crise en Nouvelle-Calédonie

A Nouméa, Macron veut « renouer le fil »

Le chef de l’Etat s’est envolé dans la soirée de mardi pour la Nouvelle-Calédonie afin d’y « installer une mission »

Nathalie Guibert et Nathalie Segaunes

Le 16 janvier 1985, alors que de violentes émeutes anti-indépendantistes ont conduit le gouvernement à déclarer l’état d’urgence en Nouvelle-Calédonie, François Mitterrand est interviewé par une équipe d’Antenne 2 en direct de l’Elysée. Le chef de l’Etat laisse poindre son inquiétude sur la situation. « Est-ce que vous iriez jusqu’à aller en Nouvelle-Calédonie ? », l’interroge la journaliste Christine Ockrent. « Mais oui, Madame, j’irai en Nouvelle-Calédonie, répond le président de la République, à la surprise générale.

– Peut-on savoir quand ?

– Demain.

– Demain jeudi ?

– Demain jeudi. »

Près de quarante ans plus tard, Emmanuel Macron rejoue de manière subliminale la même scène. Il s’est envolé dans la soirée du mardi 21 mai pour Nouméa, huit jours après le début d’émeutes sur l’archipel, où six personnes ont perdu la vie et où l’état d’urgence a été décrété le 15 mai. L’annonce a été faite à l’issue du conseil des ministres, par la porte-parole du gouvernement, Prisca Thévenot. Si l’effet de surprise est comparable à celui obtenu par son prédécesseur socialiste, cette visite a été, selon les sources du Monde, largement improvisée. Ainsi, le président du gouvernement calédonien, Louis Mapou, a-t-il appris la nouvelle par la presse. Tout comme l’ensemble des élus locaux.

Le chef de l’Etat se rend en Nouvelle-Calédonie alors que « le retour de l’ordre républicain » qu’il appelait de ses vœux il y a quelques jours est loin d’être constaté. Selon l’Agence France-Presse, Nouméa était toujours, durant la nuit de lundi à mardi, le théâtre d’affrontements localisés, et les barrages se sont même étoffés ou ont été reconstitués par endroits. « L’île la plus proche du paradis est devenue l’île la plus proche de l’enfer », a soutenu, dimanche matin, Mgr Calvet, archevêque de Nouméa, dans son homélie de la Pentecôte. Le retour au calme « se poursuit sur l’ensemble du territoire », décrivait néanmoins, mardi, le représentant de l’Etat, Louis Le Franc.

Le « petit accord » a volé en éclats

Emmanuel Macron, accompagné des ministres Gérald Darmanin (intérieur), Sébastien Lecornu (défense) et Marie Guévenoux (outre-mer), passera la journée de jeudi sur place. Il s’agira de « renouer le fil du dialogue » politique et d’ « anticiper la reconstruction » économique, a résumé, mardi, le premier ministre, Gabriel Attal, devant l’Assemblée. Empêtré dans le dossier néo-calédonien, le président de la République s’est convaincu qu’il n’aurait pas la majorité des trois cinquièmes au Congrès de Versailles sur le projet de loi constitutionnelle qui a mis le feu aux poudres sur le Caillou. La crise à Nouméa, le changement de pied du Rassemblement national – qui se dit désormais favorable à un référendum sur l’autodétermination – ainsi que les déchirements de la majorité ont pesé sur sa décision de prendre en main toute l’affaire.

Surtout, l’explosion des violences a fragilisé un accord provisoire négocié en coulisses entre Sonia Backès, cheffe de file des non-indépendantistes, et Daniel Goa, président de l’Union calédonienne (UC), la principale tendance du FLNKS, le Front de libération nationale kanak et socialiste. Ce « petit accord », était loin du grand accord politique attendu pour sortir de l’accord de Nouméa de 1998. Au moment même où l’on apprenait à Paris la visite surprise du chef de l’Etat, une réunion du bureau politique de l’UC demandait à M. Goa l’arrêt des discussions avec Mme Backès, selon nos informations.

Cet accord provisoire devait permettre à l’ensemble des partis néo-calédoniens de rechercher un accord plus large, le gouvernement acceptant pour sa part de suspendre sa révision constitutionnelle. Un scénario qui a volé en éclats, se heurtant et à l’opposition de non-indépendantistes modérés tels que la maire de Nouméa, Sonia Lagarde, qui ne signera pas « d’accord à la hâte », selon ses déclarations au Monde, et au niveau de violence sur l’archipel. Pour les chefs indépendantistes, tiraillés face à une insurrection qui leur échappe en partie, aller à Paris serait signer la défaite. Et risquer leur vie à leur retour en Nouvelle-Calédonie.

« Si les élus calédoniens ne peuvent légitimement pas venir à lui, alors c’est au président d’aller à eux », affirmait mardi un conseiller d’Emmanuel Macron. Au cours d’une réunion autour du premier ministre, Gabriel Attal, vendredi soir à Matignon, le président du Sénat (Les Républicains, LR), Gérard Larcher, fin connaisseur de la Nouvelle-Calédonie, a plaidé pour la relance, après le rétablissement de l’ordre, d’un processus de négociation local, afin de parvenir à un accord global entre indépendantistes et anti-indépendantistes, qui seul permettra la tenue d’un Congrès.

Enthousiasme mesuré

Autour de la table, où étaient réunis, outre les présidents des deux assemblées, les chefs des groupes politiques, seuls le président du groupe LR à l’Assemblée nationale, Olivier Marleix, et le rapporteur du projet de loi constitutionnelle, Nicolas Metzdorf, n’ont pas demandé le report du Congrès. Ce dernier, député (Renaissance) de Nouvelle-Calédonie et militant anti-indépendantiste, a mesuré son enthousiasme en apprenant le déplacement du président de la République. « Si sa venue peut permettre que les choses avancent, tant mieux », écrit-il dans un communiqué.

Le chef de l’Etat, qui, selon son entourage, a « noué des relations de confiance avec plusieurs personnalités »du Caillou, a quitté la métropole sans avoir l’assurance de pouvoir rencontrer les principaux responsables politiques de l’île. Il s’y rend pour « installer une mission », dont la composition devrait être annoncée sur place. Alors que de nombreux spécialistes de l’archipel plaidaient pour une mission composée de responsables politiques, celle voulue par M. Macron, affirmait M. Darmanin mardi devant la commission des lois de l’Assemblée, réunira « des gens administratifs ». Selon nos informations, des hauts fonctionnaires, préfets ou conseillers d’Etat.

L’ancien premier ministre Edouard Philippe, qui s’est particulièrement investi dans le dossier néo-calédonien lorsqu’il était à Matignon, s’est exprimé mardi soir pour la première fois depuis le début de la crise, lors d’une réunion publique à Bayonne (Pyrénées-Atlantiques). Depuis le troisième référendum sur l’autodétermination, en 2021, « nous sommes sortis du cadre politique » dans lequel vivait la Nouvelle-Calédonie depuis 1988, qui reposait « sur une forme d’impartialité de l’Etat », a-t-il condamné. Il espère que « les annonces du président Macron »sur place « seront à la hauteur de la situation ».

Le Monde
Bonnes feuilles, jeudi 23 mai 2024 2218 mots, p. 20
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22 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Aujourd’hui, Carla et Nicolas se marient, et ils ont décidé de le faire en cachette

Marie-Béatrice Baudet, grande reporter au « Monde », et David Gaillardon, historien, racontent dans « Le Salon vert. A l’Elysée, au cœur du pouvoir », qui paraît le 22 mai, l’histoire de cette pièce du premier étage du palais présidentiel, pré carré du chef de l’Etat. En voici quelques extraits

Marie-Béatrice Baudet et David Gaillardon

Ce samedi 2 février 2008, Nicolas Sarkozy se lève très tôt. Les nouvelles en provenance du Tchad ne sont pas bonnes. La situation se dégrade vite, plus vite qu’attendu, la guerre civile menace. Les rebelles armés et soutenus par le Soudan sont entrés dans la capitale, N’Djamena, ils s’approchent du palais présidentiel où s’est retranché Idriss Déby Itno. Le chef de guerre africain, allié indéfectible de la France, est en grand danger. Drôle de journée… Ce n’est pas ainsi que le chef de l’Etat avait imaginé débuter ce week-end tant attendu depuis l’inoubliable soirée du 13 novembre 2007. Convié à dîner par le publicitaire Jacques Séguéla, Nicolas Sarkozy tout juste divorcé y fait la connaissance de la top-modèle italienne Carla Bruni, et en tombe fou amoureux. Dès le lendemain, il demande la chanteuse en mariage.

Le grand jour est fixé au 2 février. Oui, aujourd’hui, Carla et Nicolas se marient, et ils ont décidé de le faire en cachette, à l’abri des paparazzis. François Lebel, le maire RPR du 8e arrondissement de Paris, a obtenu du procureur de la République de ne pas faire publier les bans. L’élu a même eu l’autorisation de célébrer l’union à l’Elysée, et c’est le salon vert qui a été choisi par les deux fiancés pour la cérémonie. Avant l’échange des alliances, l’urgence tchadienne s’impose néanmoins, et il faut y répondre. La veille, lors d’une première réunion de crise, Nicolas Sarkozy a pris la décision de ne pas voler au secours du régime au pouvoir, pourtant un ami-clé dans la région.

(…) Le salon vert accueille donc dès 9 heures un nouveau comité restreint consacré à l’ancienne colonie française. Le secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant, a convoqué le ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, ainsi que Jean-David Levitte, le conseiller diplomatique de la présidence. Hervé Morin, ministre de la défense, est présent lui aussi, accompagné du chef d’état-major des armées, le général Jean-Louis Georgelin. Aux côtés de Nicolas Sarkozy siège l’amiral Edouard Guillaud, son chef d’état-major particulier. Tout est réglé en une heure de temps et les instructions transmises à chacun. Nicolas Sarkozy lève la séance et fait appeler sa voiture. Officiellement, il est attendu à la base aérienne de Creil, dans l’Oise.

En réalité, ce rendez-vous est un leurre glissé dans son agenda. Le chef de l’Etat ne prend pas la route. Une fois ses ministres et ses conseillers partis, il fonce se changer dans ses appartements privés et revient dans le salon vert où les happy few conviés au mariage commencent à arriver. Un luxe de précautions a été pris pour garder confidentiel cet instant exceptionnel. Le quartier compris entre la rue du Cirque et l’avenue de Marigny a été bouclé. Seules les personnes munies d’un laissez-passer peuvent s’en approcher avant de rejoindre l’Elysée côté jardin, par la Grille du coq habituellement réservée aux visiteurs du soir.

Une fois dans le palais, les invités n’empruntent pas l’escalier d’honneur mais gravissent les marches d’un petit escalier dérobé pour gagner le premier étage. Pas plus que les journalistes mobilisés ce jour-là par l’actualité tchadienne et qui poirotent rue du Faubourg-Saint-Honoré, le personnel ne doit soupçonner ce qui se trame. La scène a été fidèlement reconstituée par François d’Orcival dans ses Histoires de l’Elysée. La mariée a opté pour une robe blanche délicatement ornée d’un col Bardot, ce col large qui laisse les épaules dénudées, petit clin d’œil à l’ancienne star de cinéma dont les traits inspirèrent le sculpteur Alain Aslan à la fin des années 1960 pour incarner Marianne, symbole féminin de la République française. Nicolas Sarkozy a choisi, lui, le classique costume-cravate.

Tandis qu’il salue les membres des deux familles réunies et ses amis les plus fidèles, le président ne peut s’empêcher de sourire : le secret de sa nouvelle union a été bien préservé. François Lebel a tenu promesse, rien n’a filtré. Le maire a même attendu le matin de ce 2 février pour faire saisir les actes d’état civil des époux, ceux de Carla Bruni ayant été envoyés par la ville de Turin où elle est née. C’est une Bruni-Tedeschi, une famille de grands industriels du nord de l’Italie. Avant d’officier, l’édile parisien semble fébrile. Il s’inquiète de ne pas prononcer correctement le patronyme complet à consonance hongroise du président de la République : Sarközy de Nagy-Bocsa. Le hongrois est l’une des langues européennes les plus difficiles à maîtriser, mais le maire s’en sort bien.

Dans l’assistance, seuls deux participants à la rencontre du matin sont présents : Claude Guéant et Jean-David Levitte. Les témoins du président sont Nicolas Bazire, ancien directeur de cabinet d’Edouard Balladur, et Mathilde Agostinelli, directrice de la communication de Prada. De son côté, Carla Bruni a choisi la comédienne Marine Delterme et l’ancienne égérie de Jean Paul Gaultier, Farida Khelfa, rencontrée lors des défilés de mode parisiens et devenue sa grande complice.

(…) Dans l’après-midi, le couple part pour le pavillon de la Lanterne, résidence de la présidence située à Versailles, où une réception est prévue. Dans le silence soudain retrouvé du salon vert, Minerve égrène ses heures, imperturbable, sans plus se soucier de l’agitation du matin même. Cette pendule que le Mobilier national a installée sur la cheminée de marbre blanc au début du mandat de François Mitterrand est la seule à avoir été témoin d’une scène qui s’est jouée dans la même pièce en janvier 1982, avec un Nicolas Sarkozy alors âgé de 27 ans seulement. Au début de cette année-là, le jeune militant gaulliste vient de prêter serment au barreau de Paris, il se destine à une carrière d’avocat mais n’a qu’une idée en tête : devenir président de la République et, ne doutant de rien, il demande à rencontrer Jacques Attali, le conseiller spécial de François Mitterrand.

Frappée par la détermination de celui qui vient de l’appeler au téléphone pour solliciter un rendez-vous, l’assistante d’Attali lui transmet le message. Celui-ci, aussi amusé qu’intrigué, décide de recevoir le jeune ambitieux dans son bureau contigu à celui de François Mitterrand. Quels conseils furent-ils alors donnés ? Jacques Attali n’en révèle pas davantage. Quoi qu’il en soit, Nicolas Sarkozy découvre à cette occasion le salon vert. Est-ce en souvenir de cet entretien ancien qu’il a choisi ce lieu pour s’y marier ?

(…) Quelqu’un s’y était marié avant… Le bon Gaston Doumergue, le 1er juin 1931. Elu à la présidence de la République le 13 juin 1924, Gaston Doumergue, fils d’un vigneron du Gard, s’installe seul à l’Elysée. A 61 ans, cet avocat protestant à l’allure débonnaire est toujours célibataire. Un trait commun avec Louis-Napoléon Bonaparte, seul autre célibataire élu à la magistrature suprême, à cette époque. Ancien député radical-socialiste, Gaston Doumergue, surnommé par les Français « notre Gastounet national » en raison de sa faconde méridionale, demande à sa sœur aînée, Fanny, de l’assister lors des cérémonies protocolaires. Rien d’impossible car, sous la IIIe République, les chefs d’Etat se contentent souvent d’inaugurer les chrysanthèmes.

(…) Le 1er juin 1931, à quelques jours seulement de la fin de son septennat, « Gastounet » épouse civilement Jeanne Gaussal dans le salon vert, en présence de Gaston Drucker, maire du 8e arrondissement. Il a pour témoin le secrétaire général de l’Elysée, Jules Michel. Aucune cérémonie n’est prévue ensuite. Ce rendez-vous clandestin du président devant monsieur le maire avait été inscrit entre deux obligations, officielles celles-là. A dessein, le personnel du Palais n’a pas été informé de la célébration. Pourtant, quand s’entrouvrent les portes du salon vert, après la signature des registres, les époux découvrent employés et huissiers rassemblés au premier étage : tout le monde s’est cotisé afin d’offrir une gerbe de fleurs à la mariée.

Au président qui demande à son maître d’hôtel comment la nouvelle du mariage a filtré, ce dernier lui répond qu’il a été prévenu par l’ambassade de Grande-Bretagne voisine ! Douze jours plus tard, le couple présidentiel quitte pour toujours l’Elysée et le salon vert. Gaston Doumergue se retire provisoirement de la vie politique – avant, en 1934, de prendre la présidence du Conseil pendant quelques mois – et s’installe dans la demeure de son épouse, à Tournefeuille, près de Toulouse, dans cette région occitane qu’il aime tant.

Paul Doumer lui succède le 13 juin 1931, ce qui amuse les chansonniers de l’époque : « Nous avions M. Doumergue/Nous avons M. Doumer/Et tout le monde s’écrie : Ah mergue/Si chaque fois on en perd un tout petit bout ! » Agé de 74 ans, Paul Doumer porte beau. Ce magnifique vieillard à la longue barbe blanche est austère, voire rigoriste. Né à Aurillac, dans le Cantal, l’homme est issu d’un milieu modeste : son père était cheminot et sa mère femme de ménage. Pour aider sa famille dans le besoin, il devient apprenti à l’âge de 12 ans. La misère, il connaît, le peuple, il en vient. Toute sa vie, il a travaillé dur pour réussir.

Paul Doumer est un pur produit de la méritocratie républicaine. Il apprécie les bains de foule et ne supporte guère les dispositifs de sécurité renforcés qui l’isolent des Français. « J’aime mieux être bousculé que bousculer les autres », aime-t-il à dire. Pourtant, depuis quelques semaines, la Sûreté générale a informé ses services que des menaces de mort circulaient à l’encontre du président. Averti, celui-ci a répondu, résigné : « Que voulez-vous… A mon âge, s’il m’est donné de tomber pour le pays, qu’espérer de mieux ? » C’est un vrai patriote et il l’a payé cher. Quatre de ses cinq fils sont tombés pour la France lors du conflit de 1914-1918.

Le vendredi 6 mai 1932, après avoir reçu à déjeuner le roi Fayçal Ier d’Irak, le président se rend à l’hôtel Salomon de Rothschild où doit se tenir le salon annuel des écrivains anciens combattants de la Grande Guerre. (…) Alors qu’il discute avec l’écrivain et officier de marine Claude Farrère, en compagnie du ministre de la défense François Piétri, il est grièvement blessé par un réfugié russe du nom de Paul Gorgulov. L’assassin, qui crie « Ce n’est que le commencement », tire à trois reprises sur le président de la République avec un pistolet Browning M1910, le même type d’arme que celle utilisée en juillet 1914, à Sarajevo, contre l’archiduc François-Ferdinand. Les deux premières balles atteignent Paul Doumer au crâne et à l’aisselle droite. La troisième rate sa cible grâce à un geste réflexe de François Piétri, qui parvient à détourner le bras du tireur. Ce dernier est immédiatement maîtrisé, désarmé, puis vite évacué. La foule présente aux festivités menace en effet de le lyncher.

(…)Victime d’une hémorragie, Paul Doumer a rapidement perdu connaissance. Il s’effondre dans les bras d’un journaliste présent pour commenter la visite officielle. On le transporte en urgence à l’hôpital Beaujon, mais le président s’éteint dans la nuit, à l’aube du 7 mai. Sa dépouille est ramenée à l’Elysée.

La nouvelle de ce « régicide républicain » a déjà fait le tour de la planète. Les kiosques sont dévalisés, des éditions spéciales sont consacrées à l’événement, alors qu’une foule compacte se rassemble devant le palais parisien. Des télégrammes de condoléances arrivent du monde entier. C’est dans le salon vert, une pièce dévolue à l’époque aux appartements privés, que la dépouille du chef de l’Etat est provisoirement installée. Les principales personnalités politiques doivent pouvoir lui rendre hommage et s’incliner devant la veuve du président, Blanche Doumer, muette de douleur dans sa robe de deuil, et entourée de ses trois enfants encore en vie. Comme le veut alors la tradition, on prend soin d’arrêter les pendules.

(…) Les funérailles officielles sont fixées au 12 mai, à Notre-Dame de Paris. Mme Doumer a fait savoir qu’elle refusait que son mari soit inhumé au Panthéon où un hommage doit cependant lui être rendu. Elle déclare alors : « Ils me l’ont pris toute sa vie, ils me l’ont tué, je veux au moins être avec lui dans la mort. » Quand le corbillard quitte l’Elysée pour se rendre à la cathédrale de Paris, parmi les milliers de badauds massés devant le palais, un petit garçon de 6 ans, juché sur les épaules de son père, observe la scène et murmure, subjugué par la splendeur des lieux : « Moi aussi, je serai là un jour ! » Il s’appelle Valéry Giscard d’Estaing.

La Croix, no. 42925
Séquence, jeudi 23 mai 2024 584 mots, p. 8
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22 mai 2024 - La Croix (site web)

Le RN ne siégera plus avec l’AfD, cet encombrant allié allemand au Parlement européen

Paul de Coustin

Le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, a annoncé mardi 21 mai sa décision de rompre avec le parti allemand Alternative für Deutschland (AfD) après que l’un de ses dirigeants a tenu des propos polémiques liés au régime nazi.

Une énième polémique a eu raison de la collaboration entre le Rassemblement national (RN) et son partenaire allemand Alternative fur Deutschland (AfD) à l’extrême droite du Parlement européen. « Nous ne siégerons pas avec l’AfD lors de la prochaine législature du Parlement européen », a indiqué Alexandre Loubet, directeur de campagne de Jordan Bardella, au journal Libération. La tête de liste du RN pour les élections européennes a confirmé la rupture, mardi soir sur LCI, estimant que l’AfD a franchi « des lignes rouges ».

Coutumier des polémiques, l’ex-partenaire allemand du RN a provoqué un nouveau scandale ce week-end, par l’intermédiaire de sa sulfureuse tête de liste Maximilian Krah. L’eurodéputé de 47 ans a estimé dans un entretien au quotidien italien La Repubblica qu’un membre de la SS, l’organisation tentaculaire du régime nazi, « n’est pas automatiquement criminel ».

Maximilian Krah est également visé par une enquête préliminaire pour soupçons de financements russe et chinois. Ses locaux ont été perquisitionnés mardi dernier après l’arrestation de l’un de ses assistants. Mercredi, l’AfD a annoncé interdire à sa tête de liste de participer à tous les événements électoraux et aux autres événements publics du parti.

Pour le RN, les polémiques à répétition de son partenaire au sein du groupe Identité et démocratie (ID) étaient devenues difficilement supportables. Mi-janvier, la participation de certains membres de l’AfD à une réunion de l’ultradroite allemande pour discuter d’un projet d’expulsion massive avait poussé Marine Le Pen à afficher son « total désaccord ». Depuis, les liens entre les deux formations d’extrême droite se sont considérablement distendus. Jusqu’au point de rupture. « Nous avions eu des discussions franches, les leçons n’ont pas été tirées : nous en tirons les conséquences », a expliqué mardi Alexandre Loubet.

L’allié allemand est devenu trop encombrant. Alors que le parti fondé par Jean-Marie Le Pen poursuit son entreprise de normalisation, de Paris à Strasbourg, en rompant avec les dérapages négationnistes et xénophobes du Front national, l’AfD suit une trajectoire inverse. Tenant d’une droite souverainiste à sa création en 2013, le parti dérive depuis 2017 vers une extrême droite toujours plus radicale. « Quand certains disent que Les Républicains partagent des constats avec le RN, les propos puants des élus de l’AfD sont une bonne piqûre de rappel de ce qu’est l’extrême droite », souffle un parlementaire européen de droite. Tout en se faisant presque compatissant : « Je comprends que ce soit lourd à porter pour le RN, qui fait tout pour paraître plus lisse et plus propre. »

La décision du RN version Bardella va modifier les équilibres au Parlement européen. Jusqu’à présent, les partis d’extrême droite sont répartis en deux groupes, Identité et démocratie (ID) et Conservateurs et réformistes européens (CRE). « Le Rassemblement national aura de nouveaux alliés à l’issue des élections européennes », a assuré sur LCI le président du parti. Mais lesquels ? « Si nous sommes expulsés, je doute qu’ils parviendront à atteindre le nombre de sept pays requis pour former un groupe » , provoquait déjà Maximilian Krah dans son entretien polémique.

Le Figaro, no. 24804
Le Figaro, jeudi 23 mai 2024 868 mots, p. 6

Politique

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22 mai 2024 - Le Figaro (site web)

« Il faut que ça s'arrête » : à Nouméa, Macron sommé de rétablir l'ordre et le dialogue

En visite express en Nouvelle-Calédonie, le chef de l'État arrive dans une ville meurtrie et en attente de solution politique.

Boichot, Loris

Au loin, une grande colonne de fumée noire monte dans le ciel. Un nouveau bâtiment brûle dans les quartiers nord de Nouméa, ce mercredi 22 mai, scène quotidienne depuis dix nuits d'émeutes. «On est en train de préparer la visite à Macron(sic) ! On a dit qu'on allait faire des fumées», dit Sandra*, une sympathisante de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), la branche radicale du camp indépendantiste.

La jeune femme vient de terminer une matinée de ménages. Elle s'apprête à rejoindre les garçons sur un barrage de voitures calcinées et de branches, dans son quartier populaire de Magenta. D'Emmanuel Macron - qui a décidé de se rendre sur place jeudi pour soutenir les Calédoniens et relancer le dialogue politique via l'installation d'une mission de trois hauts fonctionnaires -, elle ne veut qu'une chose : qu'il retire son projet de réforme de la Constitution. Qu'il renonce à accorder le droit de vote, pour les élections provinciales, à des résidents arrivés plus récemment ici. «Il doit reconnaître que le peuple premier est le peuple kanak, assure-t-elle, malgré la reconnaissance explicite rédigée dans l'accord de Nouméa, en 1998. Il doit dire que c'est chez nous.» Pour l'arrivée du chef de l'État, le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) a promis de «renforcer» les barrages filtrants dans certaines zones, avec des comités d'accueil annoncés.

Pour éviter les routes coupées, dans une ville quadrillée de « check-points » , un acheminement du président jusqu'à l'aérodrome de Magenta a été organisé depuis l'aéroport international de La Tontouta. Il faut dire que le calme n'est toujours pas rétabli à Nouméa, malgré l'état d'urgence et la présence de plus de 2 000 forces de l'ordre. Six personnes, dont 2 gendarmes, ont perdu la vie dans les six premières nuits d'émeutes. Des quartiers et routes restent quasi inaccessibles, tenus par les barrages indépendantistes, auxquelles répondent les barrières érigées à la hâte par les habitants, pour protéger leurs maisons. Enseignants contraints de rester loin des écoles fermées, professionnels inquiets d'une économie mise à mal, soignants empêchés de travailler... Beaucoup exigent des solutions immédiates.

«Je suis en dépression, il faut que ça s'arrête», lance Catherine*, une chef d'entreprise originaire de Marseille. Sur son iPhone, elle conserve des souvenirs de la précédente visite du chef de l'État, en juillet dernier : elle apparaît sur les images, ravie de le voir en plein bain de foule, sur la place Bir-Hakeim. Dix mois plus tard, elle s'inquiète d'un climat lourd, de ces «regards» nouveaux qui lui sont lancés quand elle circule. Résidente ici depuis une dizaine d'années avec son mari, elle fait partie de ces nouveaux électeurs qui seront autorisés à voter si la réforme constitutionnelle est votée. Mais «ça n'a pas d'importance»pour elle, encore moins aujourd'hui qu'hier.

À l'image de leur maire, la macroniste Sonia Lagarde (Renaissance), les Nouméens ont accentué la pression sur Emmanuel Macron pour un geste d'apaisement de sa part. Quitte à revoir le calendrier d'un projet qu'ils soutiennent sur le fond, en renvoyant à plus tard le vote final au Congrès de Versailles. Sur la place des Cocotiers, devant les drapeaux tricolores d'une foule à majorité loyaliste, le chef de l'État avait appelé le 26 juillet à «construire l'avenir», à la suite des trois référendums sur l'indépendance. Tous remportés par le non, conclusion d'un processus historique de décolonisation. Aujourd'hui, sidéré par les violences, le camp présidentiel se divise sur cet « après ». Élu de Nouméa, le député Renaissance Nicolas Metzdorf ne veut pas entendre parler d'un report qui «donnerait raison aux casseurs». Il se sait soutenu par une partie de sa base.

Économie exsangue

Dans la Vallée des Colons, François* fait partie de ces Caldoches qui ne veulent pas non plus céder de terrain aux indépendantistes. À l'ombre d'une grande toile, il veille ce mercredi sur les personnes qui entrent dans son quartier, protégé par une barrière. «L'angoisse, c'est que Macron abandonne sa réforme, insiste le septuagénaire. S'il l'abandonne, les émeutiers ne vont pas s'arrêter et c'est nous qui allons foutre le bordel. Il a une responsabilité, il ne peut pas merder.» L'intéressé est prêt à attendre la conclusion d'un accord entre les partis politiques. Mais quelques semaines, pas plus.

Au siège du gouvernement collégial, l'indépendantiste Louis Mapou a rapidement dû se préparer à rencontrer le chef de l'État, aux côtés des principaux élus de l'archipel. Comme le haut-commissaire de la République, Louis Le Franc, il a appris la venue du président par voie de presse. « Il faut qu'il puisse dire quelque chose sur le plan politique, sinon ça va être plus compliqué», affirme-t-il au Figaro,effaré par les exactions commises. Il compte aussi s'entretenir avec lui des aides à apporter à une économie exsangue. Selon les estimations de ses équipes, les dégâts s'élèvent à un montant entre 2,5 et 4,4 milliards d'euros. Alors, il «espère que le président de la République va (les) aider à rebondir».

* Les prénoms ont été modifiés sur demande. L.B.

Le Figaro, no. 24804
Le Figaro, jeudi 23 mai 2024 1107 mots, p. 4

International

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22 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Giorgia Meloni, chef d'un orchestre européen de solistes identitaires

La présidente du Conseil italien proclame vouloir bâtir l'union entre toutes les droites à Bruxelles.

Segond, Valerie

Après l'Italie, l'Europe. Giorgia Meloni, qui n'a jamais souhaité réunir les droites européennes, aurait-elle changé d'avis ? Lundi 20 mai, elle déclarait : « Les partis de centre droit sont des alliés potentiels. Je veux essayer de faire en Europe ce que j'ai fait en Italie, quelque chose pas facile mais fascinant : allier des partis compatibles en termes de vision même s'il y a des nuances entre eux comme en Italie, et envoyer la gauche dans l'opposition. » Si l'objectif est donc d'abord de faire émerger aux élections du 9 juin une nouvelle majorité qui puisse se passer des socialistes, faut-il y voir les prémices d'un véritable rapprochement des droites et extrêmes droites, et imaginer, comme le député Thibaut François du Rassemblement national, que se constitue « un binôme crucial pour l'équilibre européen » au sein d'un grand groupe de partis souverainistes de 130 à 150 députés à Strasbourg ? Vu d'Italie, l'idée ressemble plus à un leurre tactique qu'à un projet pensé et construit.

Certes, les propos de Giorgia Meloni sont perçus comme le tout premier pas vers une convergence des droites. « Giorgia Meloni a pris acte qu'un peu partout les droites nationalistes arrivent au pouvoir, y compris des partis du groupe Identité et démocratie, comme le parti pour la Liberté de Geert Wilders aux Pays-Bas, ou qui pourraient y entrer comme l'Union démocratique croate ou le Chega portugais,dit Giovanni Orsina, historien à l'université Luiss . Et elle parie sur le fait qu'après Donald Trump, Marine Le Pen sera élue. Ce faisant, dit-il, ces partis deviennent des partis légitimes avec lesquels il faudra pouvoir parler. »

Un rôle décisif

Que Giorgia Meloni ait la capacité de jouer un rôle de chef d'orchestre des droites en Europe ne fait pas de doute. Elle est très vite arrivée à s'imposer au sein du groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR), elle a pris la présidence du parti des conservateurs, tout en devenant un interlocuteur de choix du Parti populaire européen. Et, elle a parfois su faire valoir ses vues au sein du Conseil européen, notamment sur le pacte asile et migration, même si elle n'a pas gagné tous ses combats.

Dans certains dossiers bloqués de l'Union, elle a même joué un rôle décisif, considérant qu'il fallait être capable de parler avec tout le monde. Elle a en particulier arraché le soutien de Viktor Orban au plan d'aides de 50 milliards d'euros à l'Ukraine. Mais son entregent n'a pas toujours marché : elle n'a jamais obtenu de son ami hongrois la redistribution automatique des migrants arrivés sur ses côtes.

Mais si elle s'est bien intégrée en Europe, elle n'a jamais renoncé à son ambivalence. En campagne électorale, elle n'oublie pas qui sont ses électeurs. S'adressant en téléconférence aux militants du mouvement nationaliste espagnol Vox, dimanche à Madrid, elle arbore son visage à droite toute : elle accuse l'Union, un continent « fatigué, soumis, gâté » , qui « connaît une phase de grande incertitude, de déclin » , à cause des « recettes farfelues de la gauche européenne ». Et elle pointe un doigt accusateur contre la gestion de l'immigration clandestine, contre ceux qui s'attaquent à la famille, contre les tenants de la théorie du genre, contre la gestation pour autrui, contre le Green Deal européen, etc. Avant d'appeler à « mettre fin aux majorités contre-nature et contre-productives » , une idée très applaudie par Marine Le Pen présente à Madrid.

De là à tabler sur un regroupement des droites, c'est un pas que, côté italien, personne n'envisage sérieusement. On y voit surtout un leurre tactique. « C'est d'abord un message qui s'adresse aux électeurs italiens pour lesquels c'est par la coalition des droites que se gagnent les élections, explique Salvatore Vassallo, politologue de l'institut de Bologne Cattaneo. « Et en tout état de cause, ajoute-t-il, si certains considèrent que ces partis appartiennent à une même famille politique, les conditions ne sont pas réunies pour établir une plateforme commune » : il n'y a aucun accord sur la politique de sécurité, la défense inconditionnelle de l'Ukraine, la régulation du marché intérieur, le commerce extérieur, le budget, etc. On n'est plus dans l'ordre des nuances. D'ailleurs, Antonio Tajani, leader de Forza Italia, membre du groupe populaire européen, répète avec constance : « Nous ne ferons pas d'alliances avec ceux qui sont contre l'Europe et contre l'Otan. Mme Le Pen a des idées et des valeurs différentes des nôtres. Il est impossible de dialoguer avec ce groupe. » Pour lui, la seule alliance envisageable reste avec les libéraux et les conservateurs.

Des stratégies différentes

Quant à faire un grand groupe, les difficultés paraissent insurmontables. À commencer par la question du leadership. « Si Marine Le Pen s'attend à remporter 27 à 28 sièges, contre 23 à 24 pour Fratelli d'Italia, la leader française est dans l'opposition et n'a pas de vraie expérience de la machine européenne, tandis que Giorgia Meloni est chef de gouvernement, au Conseil européen, et est capable de parler avec toute la droite » , analyse Giovanni Orsina de l'université Luiss. Il ajoute : « Giorgia Meloni a intérêt à conserver son monopole, et à maintenir Marine Le Pen et Matteo Salvini hors de son groupe pour ne pas se faire diluer. Pour quelles raisons accepterait-elle de se lier les mains ? »

Sans oublier la compétition qui se profile entre les deux femmes : Marine Le Pen voudrait attirer au sein de ID le parti de Viktor Orban, à la recherche d'un point de chute. Mais aussi ceux qui refusent de voir Ursula von der Leyen à la tête de la Commission pour un second mandat. Comme le PiS polonais, qui s'est fortement radicalisé depuis qu'il est dans l'opposition, et le Vox espagnol. En clair deux membres de ECR... Or, il est certain que Giorgia Meloni ne se laissera pas faire.

En clair, personne ne croit ni à la constitution d'un grand groupe à la droite de la droite, ni même à une alliance stable entre deux groupes aux stratégies si différentes. « Au Parlement européen, commente Nicola Procaccini, coprésident du groupe ECR à Strasbourg, les majorités sont fluides, et se nouent lors des votes, mais elles ne se construisent pas sur des accords stables. » En tout cas, assure-t-il, aucune rencontre entre Marine Le Pen et Giorgia Meloni n'a eu lieu, ni même n'est prévue. Tout au plus peut-on imaginer « un canal de dialogue constant entre l'ECR et ID dans le but de s'accorder sur les nominations des futurs chefs de l'Union » , explique l'observateur de la droite italienne, Adalberto Signore, éditorialiste politique du Giornale. À voir, donc, mais après le 9 juin.

l'Humanité
jeudi 23 mai 2024 165 mots, p. 7

Législation Le RN contre la constitutionnalisation de la Sécu

Le RN et LR viennent une fois de plus au secours de la Macronie. Les députés de ces trois familles politiques ont voté contre la constitutionnalisation de la Sécurité sociale, mercredi, en commission des Lois. Les élus PCF avaient déposé une proposition de loi en ce sens pour mettre cette conquête sociale à l'abri des politiques néolibérales. Le RN, qui n'a eu de cesse d'attaquer l'aide médicale d'État, qui protège les sans-papiers, a cherché à introduire la préférence nationale par la petite porte. Ses parlementaires ont, par voie d'amendement, tenté de saper la vocation universelle de la Sécu en défendant que les prestations sociales ne devraient être attribuées qu'aux personnes de nationalité française ou aux étrangers en situation régulière. À la suite du rejet du texte en commission, il sera reproposé par le député PCF Pierre Dharréville en plénière, le 30 mai, à l'occasion de la niche parlementaire du groupe de la Gauche démocrate et républicaine.

l'Humanité
jeudi 23 mai 2024 852 mots, p. 8

Sonia Backès, l'ordre et l'amorale

Benjamin König

Kanaky - Nouvelle-Calédonie Cheffe de file de la droite anti-indépendantiste, l'ancienne secrétaire d'État porte une lourde responsabilité dans la crise actuelle, entre ses propos incendiaires, voire séditieux, et son idéologie coloniale. Beaucoup se demandent d'ailleurs comment elle a pu être membre du gouvernement.

Il fallait la voir, juchée sur une estrade, éructant devant une foule chauffée à blanc, lors de la manifestation pour le dégel du corps électoral, le 28 mars : « Je vais leur dire à eux (les indépendantistes - NDLR), on a été gentils, trop gentils ! Mais c'est terminé, on est là maintenant, on va plus se laisser faire ! On ne partira pas, on va se battre. Je le dis à Paris aux parlementaires qui tremblent : le bordel, c'est nous qui le mettrons si on essaie de nous marcher dessus ! » On peut dire que Sonia Backès, la présidente de la Province sud et cheffe de file de la droite calédonienne anti-indépendantiste, a ce jour-là perdu une nouvelle occasion de se taire. Le souci est que cette lointaine héritière de Jacques Lafleur - dirigeant historique de la droite locale qui serra la main de Jean-Marie Tjibaou et engagea le territoire dans la paix - n'en a hérité ni la stature politique, ni l'esprit de responsabilité, ni la finesse d'analyse.

Beaucoup, à Nouméa mais aussi à Paris, se demandent encore comment une telle personnalité a pu intégrer le gouvernement d'Élisabeth Borne, en 2022. Elle avait été nommée secrétaire d'État à la Citoyenneté, attribution pour le moins contestable pour celle qui refuse toute notion de citoyenneté calédonienne, pourtant incluse dans les accords de Nouméa. « On est en République française, on est français, on a voté trois fois pour rester français et on est en train de nous mettre dehors par la force », déclarait-elle encore le 16 mai, dans un entretien à Sud-Ouest. Ce qui n'a pourtant jamais été le projet de quiconque : en réalité, la question a été tranchée en... 1983, à la conférence de Nainville-les-Roches, où étaient réunis Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, et dont le texte reconnaît « la légitimité du peuple kanak », et l'ouverture de l'autodétermination, « pour des raisons historiques, aux autres ethnies dont la légitimité est reconnue par les représentants du peuple kanak ».

À son propos, l'indépendantiste Mickaël Forrest (Union calédonienne) et ministre de la Culture du gouvernement local, se veut « mesuré ». Selon lui, Sonia Backès représente « une nouvelle génération qui n'a pas de racines politiques. Après le départ de Lafleur, en 2004, le Rassemblement pour la Calédonie dans la République a éclaté et, depuis, les militants anti-indépendantistes sont perdus. Ils sont arrivés là comme des cocos à la mer : ils suivent les courants... »

Une idéologie d'extrême droite

Sonia Backès flirte d'ailleurs très régulièrement avec l'extrême droite : pour les élections provinciales de 2019 et les référendums d'autodétermination de 2018, 2020 et 2021, elle crée l'Avenir en confiance, une grande coalition réunissant les partis de droite et le RN. Mais c'est lors de sa nomination ministérielle que ces accointances éclatent au grand jour. Au sein de son cabinet, la secrétaire d'État a nommé un certain Brieuc Frogier, fils du sénateur LR Pierre Frogier, l'homme fort de la droite calédonienne chez qui Sonia Backès a fait ses armes. Problème : le fils Frogier trempe dans les marigots les plus racistes du Caillou. Lors de la campagne de 2022, il avait été le représentant sur l'archipel d'Éric Zemmour. Les médias métropolitains s'activent, le scandale éclate, le conseiller démissionne rapidement. Mais pour les connaisseurs de l'archipel, rien d'étonnant : Brieuc Frogier est un proche de Sonia Backès, qui l'a fait élire sur sa liste aux élections provinciales de 2019. Ils partagent la même idéologie, celle des colons, et il siège toujours comme conseiller provincial.

Guère étonnant donc d'entendre la présidente de la Province sud vociférer dans les médias métropolitains sur le « racisme anti-Blancs » des jeunes Kanak. Le 16 mai, elle pointait en ces termes les indépendantistes, engagés selon elle « dans un combat ethnique ». Pour les Calédoniens, partisans de la paix, qu'ils soient indépendantistes ou non, le plus sidérant est de voir à quel point Sonia Backès et son acolyte, le député Nicolas Metzdorf, ont pu avoir une oreille si attentive au plus haut sommet de l'État. « Ils sont plus radicalisés que le RN local », résume Mickaël Forrest.

À tel point que Sonia Backès n'hésite pas à se montrer séditieuse : le 21 mars, en pleine séance publique du Congrès calédonien, elle avait mis en cause les institutions, ciblant la majorité et le gouvernement qui en est issu. Ce dernier, dirigé par Louis Mapou, est le premier à majorité indépendantiste depuis quarante ans. « Vous n'êtes pas majoritaires ! » avait-elle lancé, avant de quitter la salle en vociférant : « Vous n'êtes plus légitimes ! » Mickaël Forrest était présent ce jour-là : « Ça fait très mal, d'autant plus en tant que membre du gouvernement. Mais il ne fallait pas répondre à la provocation. Notre projet est pour tous les enfants de ce pays, qu'ils soient kanak, blancs, wallisiens, tahitiens, asiatiques... » Et l'on est en droit de se demander qui a mis réellement le feu à la Kanaky - Nouvelle-Calédonie. Et qui Emmanuel Macron devrait écouter, et nommer à son gouvernement. 

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 23 mai 2024 703 mots, p. AUJM7,AUJM8
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23 mai 2024 - Le Parisien

Les Calédoniens entre soulagement et scepticisme

Alors qu'Emmanuel Macron se rend ce jeudi dans l'archipel, le calme y est toujours précaire.

Élisabeth Nouar Correspondante À Nouméa (nouvelle-Calédonie)

L'information a rapidement fait le tour de la ville : la venue d'Emmanuel Macron pour la troisième fois en Nouvelle-Calédonie. Pour autant, les habitants de l'île ont la tête ailleurs car l'ordre est loin d'être rétabli et le calme toujours précaire : les entreprises n'en finissent pas de brûler, et sur l'archipel retentissent encore les coups de feu et les détonations des grenades.

Dans les quartiers nord de Nouméa, les habitants se terrent chez eux. Et ne sortent, prudemment, que pour essayer de se ravitailler. Dans les rares commerces ouverts, les files d'attente s'allongent tandis que l'essence commence à manquer et que les distributeurs bancaires sont vides, quand ils n'ont pas été pillés.

« Ça rassure un peu que le chef de l'État vienne, mais, d'un autre côté, sa venue risque de raviver les tensions », confie, circonspect, Jean-Pierre. Son voisin se montre plus catégorique : « Sa venue ne sert à rien. Elle va encore augmenter les tensions, alors je n'en vois pas l'intérêt. »

Ce n'est pas l'opinion de Nathalie, fleuriste, qui se réjouit de voir le président reprendre le dossier. Dans ce territoire ultramarin, l'un des rares où Emmanuel Macron est arrivé en tête lors de la dernière présidentielle, certains attendent beaucoup de cette visite. Comme Hervé qui espère « que le chef de l'État sera assez ferme et, surtout, que la réforme du corps électoral ira jusqu'au bout parce que sinon, dit-il, ça ne sert à rien, tout ce qui s'est passé ».

Congrès ou pas ?

La révision constitutionnelle, qui modifie le corps électoral provincial, a été le prétexte du déclenchement de cette véritable guérilla urbaine, et chacun attend de savoir si Emmanuel Macron choisira de maintenir la réforme, quitte à la différer, ou s'il prendra le risque de l'annuler alors que c'est une obligation juridique et politique. « C'est dommage d'en être arrivé là après tant d'années d'échanges et de tentatives de dialogue, juge un professeur qui ne cache pas sa sensibilité loyaliste. Par trois fois, la Nouvelle-Calédonie a décidé de rester française, donc on devrait chercher à construire l'avenir ensemble plutôt que de continuer des revendications qui appartiennent au passé. »

Les partisans du maintien de l'archipel dans la République sont divisés sur ces perspectives. Les loyalistes et le Rassemblement-LR font du rétablissement de l'ordre public une priorité. Ils n'en oublient pas, pour autant, l'ouverture du corps électoral et espèrent que le chef de l'État ne cédera pas. Ils l'adjurent de ne pas différer la réforme. « Ce ne serait pas un bon signal, martèle Sonia Backès, la présidente de la province Sud. Ce serait donner la victoire aux terroristes qui tirent sur les forces de l'ordre et qui ont mis Nouméa à feu et à sang. » Une position partagée par le député Renaissance Nicolas Metzdorf, qui reproche à ceux qui réclament le retrait ou la suspension du texte de « donner raison aux casseurs, aux pilleurs et aux émeutiers ».

Mais d'autres font entendre leur différence dans le camp non indépendantiste, comme la maire de Nouméa, Sonia Lagarde, qui affirme « qu'il ne faut pas que le président de la République convoque le Congrès à Versailles. Pas maintenant ! » Les indépendantistes du FLNKS, quant à eux, sont catégoriques. Dans un communiqué publié mercredi, ils demandent « le retrait du projet de loi constitutionnelle et la constitution d'une mission de médiation pour une reprise du dialogue ». Une position ambiguë quand on sait combien le FLNKS est traversé par de profondes divisions et que son principal parti, l'Union calédonienne, n'avait pas encore décidé, à la veille du rendez-vous, s'il participerait ou non aux réunions organisées ce jeudi autour du président.

À son arrivée à Nouméa ce mercredi soir (23 h30 heure de Paris), ce dernier a dit souhaiter le retour « le plus vite possible » à « la paix ». « Avec le retour au calme et à la sécurité, c'est aussi le retour aux soins normaux et à l'approvisionnement », a-t-il ajouté. Emmanuel Macron a aussi assuré n'avoir « pas de limite » de temps sur place et promis que « des décisions seront prises et des annonces seront faites ».

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Économie, jeudi 23 mai 2024 679 mots, p. AUJM10
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23 mai 2024 - Le Parisien

Ce que contient la réforme de l'assurance chômage

Durcissement des conditions d'affiliation, réduction de la durée d'indemnisation dans certains cas... La ministre du Travail a présenté les principaux points aux partenaires sociaux ce mercredi.

Marcelo Wesfreid

La ministre du Travail et de la Santé, Catherine Vautrin, avait promis de recevoir les partenaires sociaux pour leur réserver les arbitrages de l'exécutif sur les nouvelles règles de l'assurance chômage. Les premières consultations ont commencé ce mercredi (FO, CFDT, Medef, etc.). Et s'étalent jusqu'à ce jeudi. En raison de l'échec des négociations sur l'emploi des seniors entre patronat et syndicat début avril, l'État a repris la main, comme le veut la loi. L'exécutif doit publier un décret fixant les nouvelles règles d'indemnisation dans les prochains jours. Le précédent n'est valable que jusqu'au 30 juin.

Devant ses interlocuteurs, Catherine Vautrin a indiqué le souhait du gouvernement de durcir les conditions d'affiliation. Actuellement, pour bénéficier d'une allocation chômage, il faut avoir travaillé au moins six mois au cours des vingt-quatre derniers mois. Désormais, il faudra avoir totalisé huit mois de travail dans les vingt derniers mois.

Le gouvernement prévoit également de renforcer son mécanisme dit de « contracyclicité » : si le chômage baisse, les règles d'indemnisation se durcissent. À l'inverse, la vis se desserre en cas d'aggravation de la situation économique. Ce principe s'applique depuis février 2023. La durée d'indemnisation des chômeurs a déjà été réduite, car le taux de chômage enregistré était inférieur au seuil de 9 %. Nouveauté : Catherine Vautrin a annoncé qu'un second seuil entrera en vigueur. Si le taux de chômage passe en dessous de 6,5 %, la durée d'indemnisation sera encore davantage réduite. Elle pourrait baisser de plus de 25 %. Pour rappel, le taux de chômage est actuellement de 7,5 %.

La ministre a également promis aux responsables qu'elle a rencontrés une extension du bonus-malus, dispositif guère apprécié du patronat. Il vise à lutter contre l'abus de contrats courts dans sept secteurs. Cela va être élargi à quasiment tous les secteurs. Autre volet : le gouvernement crée un bonus à la reprise d'activité censé lever les freins au retour en emploi des seniors. Les personnes de plus de 57 ans pourront cumuler leur allocation avec un nouveau salaire dans des conditions plus favorables que le cas général. Le gouvernement a enfin repris quelques mesures réclamées par les partenaires sociaux, comme la mensualisation du versement de l'allocation.

Catherine Vautrin a assuré que certains aspects de la réforme peuvent encore faire l'objet de négociations, dans le cadre des ultimes concertations. Le plan global sera dévoilé ce dimanche par Gabriel Attal.

3,6 milliards d'euros d'économies espérés

Les nouvelles mesures entreront en vigueur en juillet, certaines en décembre. L'objectif affiché est de créer 90 000 emplois. L'exécutif espère en tirer 3,6 milliards d'euros d'économies. Et 3 milliards supplémentaires si les mesures contracycliques sont enclenchées, avec un chômage sous les 6,5 %. La CFDT voit dans cette réforme une façon de « faire encore plus d'économies » en faisant « les poches des chômeurs », selon sa numéro un, Marylise Léon, interrogée sur BFM Business.

Dans un entretien avec « l'Express », Emmanuel Macron a justifié ses orientations : « Notre pays indemnisait trop rapidement (après une faible durée de cotisation), trop longtemps et parfois trop certains publics, ce qui n'incitait pas à la reprise d'activité. » Ajoutant que c'est « lorsque la croissance s'apprête à repartir qu'il faut préparer les conditions du durcissement de l'assurance chômage ».

À moins de vingt jours des élections européennes, cette réforme ne devrait pas manquer d'électriser un peu plus le débat public. Y compris au sein même de la majorité : « Sortir cela maintenant, c'est fou, cela ne va pas aider notre candidate, Valérie Hayer », grogne un député de l'aile gauche macroniste. On n'a en tout cas pas fini de parler de ce dossier. À la rentrée prochaine, un projet de loi sur le travail (conditions de travail, accidents, etc) doit être présenté par le gouvernement, qui tient à faire de l'emploi un marqueur central de son bilan.

Le Figaro, no. 24804
Le Figaro Économie, jeudi 23 mai 2024 905 mots, p. 24

Économie

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22 mai 2024 - Le Figaro (site web)

L'Iran sans président, un pays miné par l'inflation et les sanctions

Ebrahim Raissi avait promis d'éradiquer la flambée des prix. En vain. Un Iranien sur trois vit sous le seuil de pauvreté.

Galtier, Clara

Alors que l'Iran vient d'enterrer son président, le conservateur Ebrahim Raissi, décédé dimanche dans un accident d'hélicoptère, les circonstances présumées de sa mort apparaissent comme une vitrine, délabrée, de l'économie nationale. L'appareil présidentiel, vétéran de la guerre Irak-Iran, volait en effet depuis cinquante ans. Dans un pays sous sanctions depuis quatre décennies, l'aéronautique souffre d'une carence de maintenance et d'accès limité aux pièces détachées, qui conduit à des crashs aériens fréquents. « Le gouvernement iranien est responsable de la décision de faire voler un vieil hélicoptère(...) et personne d'autre» , a rétorqué Washington en réponse aux invectives de Téhéran.

Si le guide suprême iranien a présenté le président disparu comme un « fonctionnaire compétent et efficace» , les faits ne rendent pas honneur à ces qualificatifs. Alors que Raissi avait promis d'éradiquer l'inflation lors de son arrivée au pouvoir en 2021, celle-ci, maîtrisée autour de 15 % à 20 % sous le mandat précédent de Rohani, a atteint un pic de 64 % sur un an en mars 2023.

«Sur les biens de consommation la hausse des prix est entre 50% et 70%», ajoute Michel Makinsky, chercheur associé à l'Institut de prospective et de sécurité en Europe (Ipse). Résultat, «plus d'une personne sur trois vit sous le seuil de pauvreté et cela grimpe tous les ans». Selon lui, les Iraniens ne sont plus en mesure de se nourrir correctement et beaucoup n'ont pas accès aux médicaments. «La malnutrition se propage,confirme la sociologue iranienne Mahnaz Shirali . Les instituteurs parlent d'élèves qui s'évanouissent en classe!»Les plans visant à augmenter les recettes publiques n'ont pas abouti, c'est pourquoi le gouvernement a continuellement imprimé de la monnaie pour répondre à ses obligations budgétaires, selon la chercheuse Sara Bazoobandi, ce qui a nourri la hausse des prix.

La croissance va et vient, au gré des sanctions américaines, analyse Thierry Coville, chercheur à l'Iris. Après l'accord sur le nucléaire en 2015, accompagné de la levée de l'embargo pétrolier, «la croissance est repartie en 2016» ,les hydrocarbures représentant 50 % des exportations . En 2017, l'inflation est alors en dessous de 10 % et les investissements étrangers montent en flèche, à cinq milliards de dollars. Mais en 2018, Trump sort de l'accord et rétablit les sanctions. La croissance de l'Iran chute alors de 13,6 %. «Il y a une corrélation,explique le spécialiste , le gouvernement a moins de recettes, la monnaie s'effondre car il y a moins de devises et les prix à l'importation augmentent.» Le choc est dur à encaisser pour la République islamique qui a exporté en 2018 jusqu'à plus de 3 millions de barils par jour de brut avant que ce chiffre ne s'effondre à quelques centaines de milliers de barils quotidiens en 2020.

Ces rétorsions commerciales ont, certes, asphyxié l'économie iranienne, entravant tout financement extérieur et développement commercial. Mais la crise économique est aussi le fait «d'une gestion calamiteuse des caisses de l'État», souligne Michel Makinsky. Lors de l'élection de Raissi, les radicaux ont d'ailleurs exigé que le nouveau président remédie aux difficultés économiques, sans tout mettre sur le dos des sanctions. En Iran, la corruption endémique entraîne de très lourdes pertes de recettes budgétaires. Certaines banques contrôlées par des structures liées au régime, qui ont consenti des prêts «les yeux fermés» ,sont en faillite. Les établissements liés aux gardiens de la révolution ne paient pas d'impôts et le marché noir représenterait entre 20 % et 30 % de l'économie.

Toujours plus de dépenses militaires

Fin 2023, des révélations sur la corruption d'une chaîne d'importation de thé ont fait scandale. Près de quatre milliards de dollars de devises étrangères subventionnées par le gouvernement auraient été détournés. L'État propose en effet des taux de change préférentiels à des entreprises bien en cour qui importent des médicaments et des produits essentiels, favorisant le clientélisme.

Aussi, le gouvernement, malgré des baisses de recettes, prévoit toujours plus de dépenses militaires. Il n'existe pas d'estimation exacte du coût financier du soutien de l'Iran à ses bras armés régionaux tels que le Hamas et le Hezbollah. Le Département d'État américain a estimé en 2019 que l'Iran dépense environ 700 millions de dollars par an pour soutenir ces mouvements. Un ancien député iranien, Heshmatollah Falahatpisheh, a déclaré l'année dernière à des médias locaux que Téhéran avait dépensé entre 20 et 30 milliards de dollars uniquement pour la guerre en Syrie.

Pour résumer, «l'économie iranienne va très mal mais elle ne s'est pas effondrée» , dit Michel Makinsky. Cela, grâce au maintien des exportations d'hydrocarbures. L'Iran dispose de la deuxième plus grande réserve de gaz du monde. En avril, les exportations de pétrole brut ont atteint environ 1,5 million de barils par jour, grâce à un certain laxisme dans le contrôle des sanctions depuis l'élection de Biden et à des méthodes de contournement éprouvées, via les Émirats arabes unis et la Malaisie. La Chine est sans surprise le premier importateur d'or noir iranien, qu'elle troque contre des biens de consommation qui inondent l'Iran. En 2023, les revenus des exportations de gaz naturel ont fortement augmenté, atteignant 4,6 milliards de dollars, trois fois plus qu'en 2022. Les sanctions sont une réponse à la «diplomatie belliqueuse et impérialiste» , menée par le régime, justifie la sociologue Mahnaz Shirali qui conclut, tranchante : «Tant que le régime sera là, la misère sera là.» C.G.

l'Humanité
jeudi 23 mai 2024 1332 mots, p. 2

Fusion de l'audiovisuel public : Dati frappe plus vite, plus fort

Pauline Achard, Caroline Constant, Honorine Letard et Émile Leauthier

Médias Le débat parlementaire sur le regroupement de Radio France, France Télévisions et l'INA s'ouvrira dans les prochains jours. Les syndicats, en grève ces jeudi et vendredi, dénoncent la création d'une holding à marche forcée qui mettra en péril les emplois et l'indépendance de l'information.

Il est à parier que les antennes de Radio France et les chaînes de France Télévisions seront muettes ce jeudi matin, ou pour le moins perturbées. Les intersyndicales de l'audiovisuel public, qui comprennent aussi l'Institut national de l'audiovisuel (INA) ou France Médias Monde, ont appelé à une grève les 23 et 24 mai pour s'opposer au projet de réforme qui devait débarquer à l'Assemblée nationale ces deux prochains jours, puis finalement a été repoussé de quelques jours en raison du débat autour de la loi d'orientation agricole (LOA). Vigoureusement porté par Rachida Dati depuis sa nomination à la Culture, il prévoit la création d'une holding commune au 1er janvier 2025, France Médias, préparant ainsi le terrain d'une fusion-absorption, un an plus tard. Le principe d'« entreprise unique », approuvé en commission parlementaire le 14 mai, pourrait ébranler l'avenir des 16 000 salariés de l'audiovisuel public - hors France Médias Monde (RFI et France 24), écarté du regroupement à l'issue du débat. Un seul patron, donc, régnera sur les groupes de télévision et de radio à compter de l'année prochaine et, selon nos informations, un schéma immobilier commun sera dessiné.

Des économies sur le dos des salariés

La locataire de la Rue de Valois - qui défend depuis février à qui veut l'entendre sa volonté de « rassembler les forces de l'audiovisuel public » - a, en effet, rapidement obtenu d'inscrire à l'ordre du jour de l'Hémicycle une proposition de loi (PPL) du sénateur centriste Laurent Lafon, adoptée en juin 2023 par le Palais Bourbon. Le texte qui se contentait, dans sa version initiale, de préconiser la création d'une holding, émanait d'un premier chantier alors mené par Franck Riester, ministre de la Culture de 2018 à 2020, avant d'être enterré par la pandémie. En dégainant par amendement ce projet de fusion, l'ancienne garde des Sceaux frappe plus fort, franchissant ainsi une ligne rouge pour l'intersyndicale, qui redoute une véritable casse sociale, doublée d'une probable dégradation des services d'information publics. « Quand on parle de fusion, c'est en général pour réduire les effectifs », souligne Éléonore Duplay, du SNJ-CGT de France 3. « Est-ce que ce sera sous la forme d'un plan social ? D'un non-remplacement des personnels qui partent en retraite ? » Elle explique que, d'ores et déjà, la chasse aux doublons est ouverte : « Ils vont chercher très probablement à réduire le personnel administratif, mais à terme, ce sera pareil sur le plan journalistique. » Sans compter, reprend Pierre Mouchel, de la CGT de France Télévisions, « qu'avec la fusion, tous les accords collectifs des entreprises seront remis en question. Il faudra repartir d'une page blanche et tout renégocier. On craint de nombreux reculs sociaux. Le personnel est inquiet par toute cette précipitation. Il y a aussi une forme de fatalisme : on enchaîne les plans successifs depuis dix ans. On vit dans une lessiveuse permanente ».

Un passage en force

En toile de fond de ce passage à l'acte, qui a mis d'accord la majorité, la droite et l'extrême droite, le discret dépôt de la proposition de loi organique du poulain de Franck Riester, le député Quentin Bataillon et de son homologue LR Jean-Jacques Gaultier, le 10 mai. Ce texte prévoit de pérenniser le mode de financement de l'audiovisuel public par l'affectation du produit de la TVA, qui avait été mis en vigueur en 2022 - pour une durée de deux ans - en substitution de la contribution à l'audiovisuel public, supprimée. En l'état, la loi organique relative aux lois de finances (Lolf) de 2001 prévoit que, au-delà du 31 décembre 2024, ce mécanisme de financement alloué en urgence par le gouvernement deviendra illégal car la taxe n'est pas liée au secteur qu'elle finance. « Il a fallu que le ministère se dépêche d'entreprendre un rapprochement des différents groupes de l'audiovisuel public, voulu de longue date par le gouvernement, car pour modifier la loi organique dans les temps et sécuriser le mode de financement actuel, une majorité est nécessaire dans les deux Chambres », nous dit-on du côté de la Rue de Valois. Ces deux textes, qui ont vocation à évoluer côte à côte au Parlement, sur un calendrier - très - serré, vont donc dans le sens d'une vaste refonte d'un secteur qui subit déjà les conséquences d'innombrables coopérations « par le bas », à l'instar des synergies opérées entre France Bleu et France 3 Régions. L'accord, qui ressemble à du chantage, donne au camp présidentiel toutes ses chances d'obtenir le soutien dont il a besoin pour engager ce big bang et aux syndicats toutes les raisons de se battre pour limiter les dégâts.

Des audiences pourtant au beau fixe

Chez les salariés des entreprises concernées, l'heure est à l'inquiétude. Car les audiences sont excellentes, la qualité du travail réalisé à la radio comme à la télévision est reconnue par les auditeurs et spectateurs, mais aussi à l'international. L'idée de viser toujours plus haut, revendiquée par Rachida Dati et les rapporteurs du projet, est-elle pertinente ? Pour Lionel Thompson, membre CGT du conseil d'administration de Radio France, « dire que l'audiovisuel public est affaibli, c'est créer un malade imaginaire ». Pour lui, « il y a une fixation de répondre à Netflix, en allant notamment chercher les jeunes. Mais penser qu'on va y arriver de cette façon, c'est être complètement à côté de la plaque ». Un sentiment d'amertume partagé par Pierre Mouchel, de la CGT de France Télévisions, qui dénonce « de la précipitation, de l'amateurisme et de la confusion ». Célia Quilleret, du Syndicat des journalistes de Radio France, estime aussi que ce projet, loin de rassembler les synergies, « risque de nous diluer, donc de nous affaiblir ».

Risques de contenus appauvris

Les téléspectateurs des journaux de France 3 et de France 2 peuvent déjà le vérifier : la fusion des rédactions, c'est moins de sujets, balancés à l'envi sur les deux chaînes, à trente minutes d'intervalle. Et cela risque d'empirer. Éléonore Duplay, journaliste à France 3, explique qu'il existe déjà des synergies entre les rédactions de France Bleu et France 3 : « Fusionner, cela crée un appauvrissement de la diversité éditoriale. Nos " identités de marque" , comme disent nos dirigeants, vont changer alors qu'elles sont connues par les citoyens. Plutôt que nous appeler France 3 ou France Bleu, il est prévu qu'on se nomme " Ici". » Lionel Thompson, de la CGT, renchérit : « On nous cite en exemple les audiovisuels étrangers rassemblés, mais personne n'est allé regarder finement les résultats. Et à entendre nos confrères belges, suisses ou canadiens, ce n'est pas encourageant. » « Mutualiser pour réaliser des économies » va, au contraire, « diluer nos identités », a donc rétorqué le journaliste à sa direction.

La crainte d'une mise sous tutelle politique

Qui dirigera la fameuse holding ? Comment cette personne sera nommée ? À qui rendra-t-elle des comptes ? « On craint une perte d'indépendance éditoriale, avec un État en lien avec un seul interlocuteur », s'inquiète Pierre Mouchel. Quelqu'un qui serait « à la botte du pouvoir », renchérit Célia Quilleret, qui estime qu'il s'agit d'une « ORTF nouvelle génération ». « Quand on a un seul patron et un seul directeur de l'information, les pressions sont beaucoup plus faciles. On craint que ce modèle, plutôt que la BBC, ne reprenne ce que l'ORTF avait de pire », s'alarme Lionel Thompson. Et de balayer les faux arguments avancés pour détruire l'audiovisuel public, qui subit des restrictions budgétaires en cascade depuis la fin des années 2000 : « On n'est ni en danger ni affaiblis. Et nous avons des résultats remarquables. Les radios publiques des autres pays nous citent en exemple et viennent chercher les clefs d'un tel succès. » À Radio France, 1 185 salariés, dont des stars de l'antenne comme Nicolas Demorand ou Léa Salamé, ont signé une tribune dans le quotidien le Monde daté de ce jeudi 23 mai pour dénoncer ce projet de fusion qui renvoie à une époque médiatique que l'on croyait révolue. 

Le Figaro, no. 24804
Le Figaro, jeudi 23 mai 2024 867 mots, p. 8

International

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22 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Moscou laisse planer la menace d'une révision de ses frontières en Baltique

Barluet, Alain

En pleine avancée de l'armée russes dans le nord-est de l'Ukraine, un autre signal venu de Moscou inquiète au plus haut point pays Baltes et Scandinaves. Le site gouvernemental a publié en effet en date du mardi 21 mai un décret du ministère de la Défense proposant d' « ajuster » la frontière autour des îles russes de la partie orientale du golfe de Finlande et autour de Kaliningrad. En clair, ce projet verrait la Russie étendre ses eaux territoriales en modifiant sa frontière avec la Finlande et la Lituanie en mer Baltique, ce qui ferait passer des aires, actuellement contrôlées par les deux pays, sous tutelle russe.

Les frontières de la Russie dans la région occidentale de Kaliningrad et dans la partie orientale du golfe de Finlande seraient modifiées, selon le document. Celui-ci ne fournit aucune précision sur l'étendue des « ajustements » envisagés, se bornant à indiquer que la délimitation des frontières datant de 1985, à l'époque de l'URSS avait utilisé des cartes marines du milieu du XXe siècle et ne correspondait donc pas aux coordonnées cartographiques actuelles. Mais mercredi, la confusion s'est ajoutée au trouble lorsqu'on a constaté que le projet avait été retiré du portail gouvernemental. Simultanément, les trois principales agences de presse Tass, RIA Novosti et Interfax, citant une « source militaro-diplomatique » , assuraient de concert que la Russie « n'a aucune intention de réviser la largeur des eaux territoriales, de la zone économique, du plateau continental et la ligne de sa frontière nationale dans la mer Baltique ».

Il n'en fallait pas plus toutefois pour déclencher l'alarme chez les pays concernés pour lesquels cette mesure unilatérale s'inscrit dans la stratégie globale de la Russie visant à renforcer son influence dans la région. La Finlande et la Lituanie, dont les relations avec la Russie se sont considérablement dégradées depuis l'invasion de l'Ukraine en février 2022, ont aussitôt demandé à Moscou de s'expliquer. « La Russie est membre et partie de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Nous attendons uniquement de la Russie qu'elle respecte cette convention » ,a réagi la ministre finlandaise des Affaires étrangères, Elina Valtonen. « Il ne faut pas oublier que semer la confusion, c'est aussi avoir une influence hybride. La Finlande ne se laissera pas désorienter » ,a aussi écrit la chef de la diplomatie finlandaise sur X. Pour sa part, le ministre lituanien des Affaires étrangères, Gabrielius Landsbergis a également dénoncé le projet russe. « Une nouvelle opération hybride russe est en cours, cette fois pour tenter de répandre la peur, l'incertitude et le doute à propos de leurs intentions en mer Baltique », a écrit le chef de la diplomatie lituanienne, également sur X .

« C'est une escalade évidente contre l'Otan et l'UE, qui doit faire l'objet d'une réponse ferme et appropriée » , a ajouté le ministre dont le pays a expulsé l'ambassadeur russe et réduit ses relations diplomatiques avec Moscou en avril 2022, en réaction aux atrocités imputées aux forces russes dans la ville ukrainienne de Boutcha. Erreur - hypothèse peu probable -, provocation calculée destinée à semer le flou ou manifestation de désaccords entre plusieurs « tours » du Kremlin, les divers clans gravitant autour de la présidence ?

L'affaire manifeste en tout cas la volonté de la Russie d'accroître ses positions en mer Baltique et à s'assurer le contrôle de voies navigables d'importance stratégique. L'initiative était suffisamment avancée pour que, selon le quotidien économique RBC, le ministère russe des Affaires étrangères ait été chargé de remettre des copies des nouvelles cartes au secrétaire général des Nations unies afin que les changements puissent entrer en vigueur dès janvier prochain.

Ce message adressé aux Occidentaux coïncide dans le même temps avec une autre mise en garde, sous la forme d'exercices militaires incluant l'utilisation d'armes nucléaires tactiques. Ces manoeuvres, dont le lancement a été annoncé mardi, avaient été ordonnées début mai par le président Vladimir Poutine, en réponse aux « menaces » occidentales, selon le chef du Kremlin. Des déclarations qui avaient notamment suivi les propos d'Emmanuel Macron évoquant l'éventualité de l'envoi de soldats européens sur le terrain. Selon le ministère russe de la Défense, ces exercices consistent notamment pour les militaires russes à s'entraîner au chargement des « munitions spéciales »dans les batteries de missiles Iskander, mais aussi à les déplacer « de manière dissimulée » sur des zones de tir. L'aviation et des missiles hypersoniques Kinjal sont également impliqués, a précisé le ministère de la Défense. Ces manoeuvres se déroulent dans le district militaire Sud, basé près de l'Ukraine, à proximité de régions dont Moscou revendique l'annexion.

« Ce n'est pas un hasard, confirme Sergueï Kolounov, député à la Douma . Notre potentiel nucléaire est important et, en organisant de puissants exercices près des frontières de l'Otan, nous disons : n'attaquez pas les villes russes, sinon nous frapperons avec des armes nucléaires ». Maintes fois brandie, en premier lieu par Vladimir Poutine, la menace laisse sceptiques nombres de d'experts occidentaux pour lesquels la Russie continuera peu ou prou à « jouer le jeu de la dissuasion » . « La Russie adhère au traité d'interdiction des essais nucléaires », rappelle mardi le journal Rossïskaïa Gazeta,en indiquant que « les exercices en cours sont susceptibles d'utiliser des simulateurs d'armes nucléaires tactiques ou de procéder à des lancements électroniques ».

l'Humanité
jeudi 23 mai 2024 970 mots, p. 14

État de Palestine : un trio réveille l'Europe

Christophe Deroubaix, Lina Sankari et Axel Nodinot

DIPLOMATIE La reconnaissance par l'Espagne, la Norvège et l'Irlande du droit des Palestiniens à l'autodétermination et à une entité étatique rouvre le débat au sein de l'Union européenne.

Il y a désormais 146 États membres de l'ONU qui reconnaissent l'État de Palestine. Les trois derniers pays à se joindre à ce mouvement symboliquement majoritaire pèsent d'un poids particulier : tous situés sur le Vieux Continent, ils remettent de fait la question de la reconnaissance des droits des Palestiniens au coeur de l'Europe. Bien que cette avancée ne produise aucun effet concret, elle modifie encore un peu plus le rapport de force international. L'Organisation de libération de la Palestine (OLP) a évoqué des « moments historiques ».

L'axe inédit Madrid-Oslo-Dublin

C'est à Oslo que Yasser Arafat et Yitzhak Rabin s'étaient serré la main en 1993 pour célébrer des accords historiques de paix désormais moribonds. C'est de la capitale norvégienne que le premier ministre socialiste du pays a annoncé, mercredi 22 mai, une décision politique et symbolique afin de donner « un nouvel élan » à la solution à deux États : la reconnaissance de l'État de Palestine. « Il n'y aura pas de paix au Moyen-Orient sans une solution à deux États, et donc sans État palestinien », a revendiqué le chef du gouvernement, Jonas Gahr Store. Son ministre des Affaires étrangères, Espen Barth Eide, a accompagné cette annonce d'une critique de « la politique israélienne d'établissement et d'expansion de colonies illégales », qui « affaiblit les bases d'un État palestinien viable ».

Plus au sud, le chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez a confirmé devant le Congrès des députés que « le mardi 28 mai prochain, l'Espagne approuvera en Conseil des ministres la reconnaissance de l'État de Palestine ». Il a défendu à plusieurs reprises cet acte, qui rejoint « le sentiment majoritaire du peuple espagnol » et la nécessité d'être « du bon côté de l'histoire ».

« Nous sommes convenus que le moment de reconnaître l'État de Palestine se rapprochait. Aujourd'hui, ce moment est arrivé. » Le premier ministre irlandais, Simon Harris, était quant à lui solennel en annonçant la grande nouvelle, comparant la Palestine à l'Irlande quand cette dernière « demandait au monde » son indépendance, en 1919. « Nous parlons la même langue aujourd'hui, a-t-il continué. Nous croyons que la paix permanente ne sera garantie que sur la base du libre arbitre d'un peuple libre », avant de se déclarer « confiant dans le fait que d'autres pays nous rejoindront ».

Dynamique au sein de l'UE

Souvent reléguée au rang de nain géopolitique, faute d'indépendance, une partie de l'Europe marque, avec cette reconnaissance conjointe de l'État de Palestine, un premier pas vers une diplomatie émancipée de la tutelle états-unienne. Profondément divisée depuis le 7 octobre, l'Union européenne a peiné à faire entendre une voix cohérente. Les annonces de l'Espagne, de l'Irlande et de la Norvège auront-elles un effet d'entraînement sur le reste du continent ? D'ici au 13 juin, la Slovénie devrait suivre le mouvement. Idem pour Malte, qui a reconnu le droit de la Palestine au statut d'État en 1988, sans jamais mettre en oeuvre cette décision de manière effective. À l'est, c'est également le cas de la Bulgarie, de la République tchèque, de la Roumanie et de la Slovaquie.

En 2014, la Suède était la première à franchir le pas. La même année, les députés français votaient la reconnaissance sans qu'aucun gouvernement ne s'en saisisse depuis. « Qu'attendent les autres pays ? Qu'attend la Belgique ? La reconnaissance de l'État palestinien est bien plus qu'un symbole. Il s'agit aussi d'une déclaration contre les plans israéliens d'annexion du territoire palestinien occupé et contre la violence quotidienne en Cisjordanie et l'horreur à Gaza », exhorte le député européen Marc Botenga (Parti du travail de Belgique).

À l'échelle de l'UE, une reconnaissance massive marquerait une nouvelle étape où la question proche-orientale sortirait de la mainmise états-unienne sur le processus de paix. Depuis le passage de Donald Trump à la Maison-Blanche, les Palestiniens sollicitent le soutien du Vieux Continent afin de s'extirper du cycle mortifère ouvert par les accords d'Abraham signés en 2020 entre Israël, les Émirats arabes unis, Bahreïn puis le Soudan et le Maroc. Un geste qui accentuait alors la relégation des Palestiniens et remisait la solution à deux États aux oubliettes.

Tel-Aviv de plus en plus isolé

L'isolement d'Israël sur la scène internationale connaît une accélération qui semble prendre de court Benyamin Netanyahou. Après sa mise en cause par la CPI, voici que le soutien des pays occidentaux sur la stratégie du premier ministre se fissure encore un peu plus, avec la reconnaissance de l'État de Palestine par trois gouvernements européens. Pour le chef de la diplomatie israélienne, Israël Katz, cela s'apparenterait à envoyer « un message aux Palestiniens et au monde entier : le terrorisme paie ». En réaction, Israël a rappelé mercredi « pour consultation » ses ambassadeurs en Irlande et en Norvège.

Benyamin Netanyahou a fait du refus d'un État palestinien l'un des ciments de sa coalition d'extrême droite. Plus il soude cette dernière - en refusant d'appliquer les résolutions de l'ONU -, plus il s'isole sur la scène internationale. Les votes de l'Assemblée générale des Nations unies reflètent un soutien massif des pays membres en faveur de l'application du droit international. Le processus de normalisation avec des pays arabes - dans le cadre des accords d'Abraham - se trouve également gelé par la négation du droit des Palestiniens à l'autodétermination. Riyad a d'ailleurs salué la « décision positive » des trois pays européens. Seuls les États-Unis de Joe Biden continuent d'apporter leur puissance diplomatique (veto au Conseil de sécurité de l'ONU) et militaire (livraisons de bombes que le président américain n'a interrompues que quelques jours et de manière purement verbale) à un gouvernement discrédité dans l'arène des relations internationales. Collectionnant les contradictions, Joe Biden avait pourtant fait valoir auprès de son « ami Bibi » que la création d'un État palestinien devait constituer la prochaine étape après la fin de la guerre à Gaza.

l'Humanité
jeudi 23 mai 2024 984 mots, p. 16

Ce syndicat qui veut verdir le rail américain

Christophe Deroubaix

États-Unis United Electrical propose le remplacement du parc de locomotives par des modèles de dernière génération, bien moins polluants, à la croisée des enjeux du changement climatique, de la santé publique et du développement de l'emploi.

Érié (Pennsylvanie, États-Unis), envoyé spécial.

«L es modèles météorologiques sont en train de changer. Les océans montent, les récoltes sont mauvaises. Il y a de l'eau là où il ne devrait pas y en avoir. Il n'y a pas d'eau là où il devrait y en avoir. Le lac Mead (entre le Nevada et l'Arizona) s'assèche de plus en plus, le Sud-Ouest américain souffre de la sécheresse, tandis que nous voyons des tornades massives là où il n'y en avait jamais eu auparavant. Bref, le changement climatique est une réalité. » Scott Slawson commence son plaidoyer comme le responsable d'une ONG de défense de l'environnement. Il le poursuit en militant communautaire : « Les polluants au diesel sont surtout présents autour des gares de triage. Qui vit là ? Les populations pauvres et principalement des personnes de couleur. » Il complète sa présentation sur le ton d'un dirigeant d'entreprise : « D'après nos calculs, notre projet créera 26 000 emplois, dont 1 500 dans cette usine. »

Pourtant, l'homme que le sujet passionne n'est rien de tout cela. Ou peut-être tout à la fois. Scott est président d'un syndicat. C'est écrit sur l'écusson qui frappe son polo noir : UE, local 506. UE pour United Electrical, Radio and Machine Workers of America, un syndicat autonome fondé en 1936. Le local 506 représente depuis 1940 les salariés de l'usine de locomotives créée en 1910 à Érié (Pennsylvanie) par General Electric, la multinationale fondée par Thomas Edison et rachetée par Wabtec (1) en 2019.

Quel est donc le rapport entre le changement climatique, la santé des populations à proximité des gares de triage et les emplois ? Le « projet de locomotive verte ». Scott en est la cheville ouvrière. Contrairement à certains de ses collègues, les locomotives, il n'en a pas entendu parler quand il était môme par un père lui-même ouvrier dans l'usine. Il s'est d'abord engagé dans l'armée, puis a travaillé dans la métallurgie avant d'être embauché par ce qui appartenait encore à General Electric. « Je suis curieux et j'aime m'instruire », glisse-t-il. Dans l'usine, on fabrique alors des locomotives de niveau 1. Il a donc commencé à poser des questions. « À la fin des années 1990, l'agence de protection de l'environnement (EPA) a adopté ce qu'on appelle une série de restrictions à plusieurs niveaux, ce qui signifie qu'au fil du temps nous avons commencé par le niveau 0, puis nous sommes passés au niveau supérieur. En 2015, on a atteint le niveau 4 (2). Il s'agissait de la locomotive au diesel la plus respectueuse de l'environnement construite à l'époque. »

L'EPA estime alors qu'en 2024 un tiers des 26 000 locomotives en activité sur le sol américain seront de niveau 4. La réalité : seul un millier circulent actuellement. La faute à un petit hic dans la régulation, comme le souligne John Thompson, responsable international du syndicat UE : « La nouvelle règle ne concerne que les locomotives neuves, pas les anciennes. Or, plutôt que d'acheter de nouvelles locomotives, les compagnies ferroviaires préfèrent rénover les anciennes. » Pire, « ils réparent les locomotives juste assez pour qu'elles continuent à fonctionner », selon Rudolph Ward, délégué syndical en chef du local 1077 à Pittsburgh.

des dizaines de milliers de kilomètres non électrifiés

Pour résumer : la technologie existe pour ne pas polluer, mais le transport ferroviaire pollue presque toujours autant et particulièrement dans les gares de triage, qui ont généralement tendance à se trouver dans des zones pauvres où les habitants des minorités sont surreprésentés - nous y revoilà. Une combinaison toxique d'oxyde d'azote et de particules provenant des gaz d'échappement des locomotives provoque une augmentation des maladies pulmonaires et cardiaques, des coûts des soins médicaux et une réduction de l'espérance de vie.

« Plus je faisais de recherches, plus je me disais qu'il s'agissait peut-être d'une folie, mais qu'il fallait faire quelque chose », poursuit Scott. En 2019, il appelle la direction du syndicat et parle de son idée - généraliser le « niveau 4 » -, qui devient officiellement le « projet de locomotive verte ». « Nous devons commencer à retirer les plus vieilles locomotives des rails et à les remplacer par les technologies les plus récentes, car il faudra environ quinze ans pour mener à bien ce projet, souligne-t-il. Le rythme annuel de fabrication est de 1 500 locomotives et le parc est de 26 000, faites le calcul. »

Deux membres du Congrès - le député de l'Illinois Chuy Garcia, pro-Bernie Sanders, et Bob Casey, sénateur de Pennsylvanie - ont rapidement été séduits par le projet. Bernie Sanders a tenté de l'inclure dans la grande loi d'infrastructures, le Build Back Better. Sans succès. Mais pourquoi ne pas électrifier le réseau tout de suite ? « Cela coûte 50 000 dollars par kilomètre et on parle de dizaines de milliers de kilomètres. Sans compter un réseau national déjà sous tension. Je ne pense donc pas que ce soit quelque chose de réalisable dans l'immédiat mais cela devrait être un objectif à long terme », répond le syndicaliste.

Le déraillement et l'explosion d'un train de marchandises transportant des produits dangereux, dont du chlorure de vinyle, le 3 février 2023, à East Palestine, dans l'Ohio, a rappelé le besoin de renouvellement du parc. L'argument de la sécurité aurait-il ajouté un peu de poids dans la balance ? En tout cas, la Californie, l'État le plus peuplé du pays, est officiellement intéressée. Elle a même fait plancher le syndicat sur le sujet. Problème : un État ne peut pas réglementer les émissions des trains sans l'aval du gouvernement fédéral. L'EPA détient la clé et pourrait donner son avis dès cette année. « Je savais dès le début que ce serait un travail long et difficile », assure Scott, pas vraiment du genre à se laisser démonter. « Je ne suis vraiment pas prêt à l'abandonner. »

Le Monde
France, mercredi 22 mai 2024 795 mots, p. 12

Réforme de l’assurance-chômage : le groupe LIOT riposte avec une proposition de loi

Le texte, soutenu par les syndicats, veut redonner la main aux partenaires sociaux

Bertrand Bissuel et Thibaud Métais

La riposte contre la réforme de l’assurance-chômage se met en place sous une forme inédite. Mardi 21 mai, des députés du groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires (LIOT) devaient tenir une conférence de presse avec les dirigeants des cinq principaux syndicats (CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGT, FO) pour présenter une proposition de loi « visant à protéger le modèle » d’indemnisation des demandeurs d’emploi. Le texte cherche clairement à entraver le projet de l’exécutif qui veut rendre plus sévères les conditions dans lesquelles les allocataires seront pris en charge, à partir du 1er juillet.

« L’idée de cette proposition de loi a émergé quand nous avons découvert que le gouvernement voulait, de nouveau, toucher à l’assurance-chômage, alors que nous avons voté des dispositions sur le sujet en décembre 2022 », explique Bertrand Pancher. Le président du groupe LIOT et député de la Meuse fait allusion à la loi pour le plein-emploi, qui a introduit la notion de « contracyclicité » de l’assurance-chômage : quand la conjoncture est bonne, les modalités d’octroi d’une prestation deviennent plus strictes, et elles sont, à l’inverse, assouplies lorsque l’activité se dégrade. « Aujourd’hui, on apprend qu’il est question de durcir encore les choses, par voie de décret, alors que le chômage, après avoir un peu remonté en 2023, ne baisse plus », fustige M. Pancher, mettant en exergue l’incohérence du pouvoir. C’est pourquoi la proposition de loi prévoit de supprimer le principe de contracyclicité, « dont la logique est déjà remise en cause » par l’exécutif.

« Faire œuvre utile »

Le texte du groupe LIOT entend aussi mettre fin au « document de cadrage » gouvernemental, créé en 2018 pour baliser les négociations que le patronat et les syndicats engagent, périodiquement, afin de redéfinir les normes du régime d’indemnisation. Ce système de feuille de route imposée par l’Etat aux partenaires sociaux est trop directif aux yeux de M. Pancher. Il suggère donc de le remplacer par un « document d’orientation, moins contraignant », dans l’objectif de « renouer avec le paritarisme originellement au cœur de notre modèle ». « Le gouvernement doit comprendre qu’il ne peut pas tout décider tout seul », considère Martine Froger, rapporteuse de la proposition de loi et députée (LIOT) de l’Ariège.

Invités à faire chorus avec les élus LIOT, les syndicats ont répondu présent. « Nous avons accepté de nous joindre à leur démarche dans le but de faire œuvre utile et de concourir à la tenue d’un débat au Parlement qui, nous l’espérons, permettra d’éclairer les citoyens », confie Marylise Léon. La secrétaire générale de la CFDT souhaite, ainsi, « mettre au jour les vraies raisons du projet de l’exécutif et faire connaître la réalité vécue par les demandeurs d’emploi ».

« Cette proposition de loi prouve que les grands esprits se rencontrent, enchaîne Sophie Binet, la dirigeante de la CGT. Elle constitue une excellente initiative, à laquelle nous nous associons pour lui donner toute la résonance qu’elle mérite. » Elle appelle « l’ensemble des parlementaires à voter ce texte, qui fait obstacle à un projet parfaitement injustifié et d’une extrême violence ». Selon elle, il y a aussi un « enjeu démocratique » dans cette contre-offensive, « qui permet à la représentation nationale de s’emparer d’un sujet sur lequel le gouvernement a, jusqu’à maintenant, agi de façon unilatérale ».

Avec les députés du groupe LIOT, « nous avons des échanges réguliers », confie Frédéric Souillot, numéro un de FO. « Le texte qu’ils défendent aujourd’hui vise à redonner la main aux acteurs sociaux et à empêcher que l’exécutif n’en fasse qu’à sa tête sur le régime d’assurance-chômage. Nous ne pouvons que nous y retrouver », complète-t-il.

« Il est important de montrer que même si tout paraît plié, on peut collectivement répondre à ce que prépare le gouvernement », souligne François Hommeril. Pour le président de la CFE-CGC, cette action commune est logique puisque les syndicats « sont les représentants d’un dialogue social confisqué par le gouvernement », tandis que le groupe LIOT « peut se considérer comme celui d’un dialogue parlementaire entravé ».

Le texte doit être examiné en séance publique le 13 juin. Il pourrait séduire assez largement dans l’Hémicycle. Député Les Républicains des Vosges, Stéphane Viry voit d’un bon œil cette proposition de loi qui « remet la démocratie sociale au cœur des choses ».

La gauche va vraisemblablement apporter son soutien. « Le texte n’est pas révolutionnaire mais il a le mérite d’appuyer là où ça fait mal » , affirme Arthur Delaporte (PS, Calvados). Une appréciation partagée par Pierre Dharréville, député communiste des Bouches-du-Rhône, et par sa collègue écologiste de Paris Eva Sas.

Libération
mercredi 22 mai 2024 698 mots, p. 2,3

ÉVÉNEMENT

Aussi paru dans
21 mai 2024 - Libération (site web)

A gauche, on se réjouit prudemment

SACHA NELKEN

LFI, Les Ecologistes, le PS et le PCF approuvent le déplacement présidentiel et la mise en place d'une mission. Ils réitèrent leur demande de retrait du projet de loi constitutionnelle.

«Monsieur le Premier ministre, monsieur le ministre de l'Intérieur, le président de la République vient de vous désavouer.» Mardi à l'Assemblée, la députée LFI Danièle Obono n'a pu s'empêcher de tacler le Premier ministre, Gabriel Attal, et le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin. Lors des questions au gouvernement, l'élue de Paris ironisait sur la reprise en main par le président de la République du dossier «Nouvelle-Calédonie». Le voyage d'Emmanuel Macron (lire ci-contre) répond au sarcasme du Premier secrétaire du PS, Olivier Faure, qui a jugé vendredi qu'«on ne gère pas la Nouvelle-Calédonie en visioconférence». «Nous prenons acte avec un soulagement vigilant que le président de la République ait enfin décidé de se rendre sur place pour y installer une mission», a déclaré mardi la députée PS Mélanie Thomin. Mais ce voyage n'éteint pas les critiques émises à gauche contre la gestion des événements par l'exécutif. Socialistes, écologistes, insoumis et communistes jugent qu'il ne suffira pas à calmer la colère d'une partie de la jeunesse kanake. «S'il va pour jeter de l'huile sur le feu, alors qu'il n'y aille pas», prévient l'élue PCF Elsa Faucillon.

«Un impératif» pour retrouver la paix civile Depuis le début de la crise, la gauche tient le gouvernement pour responsable de la situation dans l'archipel. C'est l'examen du projet de loi constitutionnelle décrié visant à élargir le corps électoral néo-calédonien qui a mis le feu aux poudres, la semaine passée. Les parlementaires de la gauche, qui se sont unanimement opposés au texte, l'ont dénoncé comme un «passage en force». A l'image du LFI Bastien Lachaud, selon qui «le gouvernement pousse les indépendantistes à négocier» le futur institutionnel de l'archipel «sous la menace de l'application de cette loi». Les insoumis comme les socialistes, communistes et écologistes appellent aujourd'hui au retrait du texte pour permettre aux loyalistes et indépendantistes de négocier sans ultimatum.

Ils y voient «un impératif» pour retrouver la paix civile en Nouvelle-Calédonie. «Sans ce retrait, il ne peut y avoir de reprise du dialogue», insiste Bastien Lachaud.

Dans l'attente, la possible installation par Emmanuel Macron d'une mission de dialogue est tout de même jugée positive. Même les insoumis, plutôt avares de bons points, ont salué par communiqué cette initiative «si telle est effectivement l'intention du président de la République». Logique : dans une tribune publiée dans le Monde avant l'adoption du projet de loi constitutionnelle, Jean-Luc Mélenchon et plusieurs dirigeants de LFI appelaient déjà à la mise en place d'un tel dispositif composé de personnalités acceptées par les deux bords, loyalistes et indépendantistes. Proposition partagée par le PS, le PCF et les Ecologistes. Selon les mélenchonistes, les présidents des régions Réunion, Guadeloupe, et des collectivités de Martinique et de Guyane doivent intégrer l'organe. Dimanche, les quatre présidents ont demandé le «retrait immédiat» de la réforme.

L'indépendance remise sur le tapis A plus longue échéance, la gauche s'oppose aussi à l'exécutif sur la question d'une possible indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Le gouvernement estime que les trois référendums d'autodétermination de 2018, 2020 et 2021, ayant abouti sur trois victoires du «non» à l'indépendance ont scellé la question. Mais le PS, LFI, le PCF et les Ecologistes affirment que le sujet n'est pas clos. Notamment parce que le troisième référendum a été boycotté par le camp indépendantiste à cause de sa tenue en pleine pandémie du Covid-19, ce qui entacherait sa légitimité. «On ne peut pas fermer la porte en disant de façon absolue "vous serez dans la République jusqu'à la fin des temps"», considère le député PS Arthur Delaporte. «Une consultation des Calédoniens sur leur émancipation sera impérative», abonde Bastien Lachaud.

Quant à Jean-Luc Mélenchon, il a jugé le 15 mai depuis le Sénégal que «cent soixante-dix ans d'acharnement n'ont pas suffi à abattre la volonté kanake de redevenir souveraine de son destin et nul n'y parviendra jamais». Dans ces circonstances, a conclu le leader insoumis, «il n'y a pas d'[autre] issue à une situation coloniale que la décolonisation, et tout le reste est une perte de temps».

Le Figaro, no. 24803
Le Figaro, mercredi 22 mai 2024 872 mots, p. 15

Politique

Mandats, fonctions, popularité : quel bilan pour Valéry Giscard d'Estaing, élu président il y a 50 ans ?

Valéry Giscard d'Estaing accéda à la présidence de la République le 19 mai 1974. Il siégea aussi à l'Assemblée nationale, au Parlement européen, à la région Auvergne ou à l'Académie française.

Tabard, Guillaume

Décédé le 2 décembre 2020, à 94 ans, Valéry Giscard d'Estaing fut élu président de la République il y a cinquante ans, le 19 mai 1974. Radiographie d'un parcours politique au long cours.

De 1956 à 2004, un demi-siècle de mandats politiques

VGE, comme on l'appellera plus tard, n'a pas encore 30 ans lorsqu'il est élu député du Puy-de-Dôme le 2 janvier 1956 en conduisant une liste du CNIP, le parti d'Antoine Pinay. Il n'est cependant pas le benjamin de cette nouvelle assemblée, un certain Jean-Marie Le Pen, élu à Paris, étant plus jeune que lui. Deux ans plus tard, il devient conseiller général du département. L'année suivante, en 1959, il rate la troisième marche de son implantation locale en ne parvenant pas à ravir la ville de Clermont-Ferrand au socialiste Gabriel Montpied. C'est dans la commune voisine de Chamalières qu'il se fait élire aux municipales suivantes devenant maire de la ville en 1967. VGE conserva ces trois mandats de député, de conseiller général et de maire jusqu'à son élection comme président de la République, même s'il ne siégea pas à l'Assemblée les années où il fut ministre.

Avant 1974, il siégea douze ans au gouvernement, toujours dans le domaine de l'économie et des Finances : secrétaire d'État (1959-1962), puis ministre à deux reprises, 1962-1966 sous de Gaulle, 1969-1974 sous Pompidou, ayant de surcroît le titre de ministre d'État les trois derniers mois de la présidence de son prédécesseur.

Valéry Giscard d'Estaing ne revint jamais au gouvernement après sa présidence. Il entreprit en revanche un nouveau parcours d'élu en retrouvant d'abord un mandat de conseiller général (canton de Chamalières), en 1982, puis en se faisant réélire député en 1984, mandat qu'il exercera jusqu'en 2002 - avec une interruption de 1989 à 1993. À l'Assemblée nationale, il fut deux fois président de commission, celle des finances de 1967 à 1968, celle des affaires étrangères de 1987 à 1989 et de 1993 à 1997.

Lors des premières élections régionales au suffrage universel, en 1986, il fut élu président de la région Auvergne, et exerça trois mandats successifs jusqu'à sa défaite en 2004 marquant la fin d'un parcours électoral commencé quarante-huit ans plus tôt.

Enfin, l'Europe étant un fil conducteur de toute son action politique, il fut député européen quatre ans, conduisant une liste d'union RPR-UDF qui arriva en tête du scrutin de 1989 (28,88 %). Au Parlement européen, il présida alors le groupe libéral.

Quatre-vingt-treize ministres nommés sous sa présidence

Ayant battu François Mitterrand avec 50,81 % le 19 mai 1974, Valéry Giscard d'Estaing est le président élu avec la majorité la plus étroite. Comme Nicolas Sarkozy et contrairement à François Mitterrand, Jacques Chirac et Emmanuel Macron, il fut battu à l'issue de son premier mandat, par le même François Mitterrand qu'il avait battu sept ans plus tôt. Il fut, à 48 ans, le plus jeune président de la République, après Louis-Napoléon Bonaparte et avant qu'Emmanuel Macron ne décroche le trophée de benjamin des chefs d'État français.

Il eut deux premiers ministres : Jacques Chirac, qui lui avait apporté le renfort d'une partie de l'UDR contre Jacques Chaban-Delmas et qui claqua la porte de Matignon le 25 août 1976, puis Raymond Barre, qu'il conserva jusqu'au terme de son mandat.

En sept ans, Giscard nomma 93 ministres. Parmi ceux-ci, 18 l'avaient été sous les présidences du général de Gaulle ou de Georges Pompidou (Robert Boulin, Alain Peyrefitte, Olivier Guichard, Yvon Bourges) ; 7 le seront sous François Mitterrand, soit lors de cohabitations avec la droite (Simone Veil, Pierre Méhaignerie, André Giraud) soit lors de « l'ouverture » pratiquée par le gouvernement Rocard (Michel Durafour, Jean-Pierre Soisson, -Hélène Dorlhac). Un seul ministre de Giscard le fut aussi de Chirac : Jacques Barrot.

Le septennat giscardien compta neuf femmes au gouvernement. Cela peut sembler peu sur un total de quatre-vingt-treize. Mais il n'y en avait eu que deux en quinze ans sous de Gaulle et Pompidou. C'est VGE qui donna le coup d'envoi de la féminisation avec Simone Veil à la Santé, Françoise Giroud à la Condition féminine puis à la Culture, mais aussi Monique Pelletier, Hélène Dorlhac, Annie Lesur, Christiane Scrivener, Alice Saunier-Seïté, Hélène Missoffe et Nicole Pasquier.

Le fauteuil 16 de l'Académie

Valéry Giscard d'Estaing fut chef de parti à deux reprises. Avant sa présidence, lorsqu'il créa et présida les Républicains indépendants, alliés du parti gaulliste. Après sa présidence, lorsqu'il prit la tête de l'UDF, cartel des familles du centre et de la droite non gaulliste, qu'il avait parrainé lorsqu'il était à l'Élysée et qu'il présida de 1988 à 1996.

VGE, qui avait compté un académicien dans son gouvernement (Alain Peyrefitte) et eut pour ministre Jean-François Deniau, élu plus tard, entra lui-même sous la Coupole, en étant élu le 11 décembre 2003 au fauteuil 16, occupé avant lui par l'ancien président sénégalais et poète Léopold Sédar Senghor.

Membre de droit, en tant qu'ancien président de la République, il siégea au Conseil constitutionnel de mai 1981 à sa mort, en décembre 2020.

Libération
mercredi 22 mai 2024 1016 mots, p. 14

Expresso

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21 mai 2024 - Libération (site web)

Parlement européen : le RN rompt avec ses alliés allemands de l'AfD

Par Nicolas Massol

Le Rassemblement national affirme qu'il ne siégera plus avec le parti d'extrême droite allemand dans le groupe ID. Une décision qui fait suite aux propos de sa tête de liste aux européennes, Maximilian Krah, qui a affirmé qu'un «SS n'était pas automatiquement un criminel».

Il ne manquait qu'une référence à l'Allemagne nazie pour achever d'envenimer les relations entre le Rassemblement national (RN) et son allié allemand d'Alternative für Deutschland (AfD). C'est fait : «Nous ne siégerons plus avec eux lors du prochain mandat», a annoncé le directeur de campagne de Jordan Bardella, Alexandre Loubet, à Libération. La faute à une flopée de déclarations visant à réhabiliter la SS tenues par la tête de liste de l'AfD pour les européennes du 9 juin, Maximilian Krah, au journal italien La Repubblica. «Je ne dirai jamais que quiconque portait un uniforme SS était automatiquement un criminel», assume ainsi l'eurodéputé d'extrême droite, qui siège aux côtés de Jordan Bardella dans le groupe Identité et Démocratie (ID), dans un entretien au quotidien italien daté du 18 mai.

«Il faut évaluer la culpabilité au cas par cas, à la fin de la guerre, il y avait près d'un million de SS. Même Günter Grass faisait partie de la Waffen-SS», poursuit le même, oubliant un peu vite que si le Prix Nobel de littérature allemand, par ailleurs engagé à gauche, a attendu le soir de sa vie pour révéler cet épisode, c'est sans doute qu'il éprouvait quelque chose comme un sentiment de culpabilité. Et d'enfoncer le clou : «Parmi les 900 000 SS, il y avait aussi beaucoup de paysans : il y avait certainement un pourcentage élevé de criminels, mais pas seulement.» Ces prises de position ne sont pas nouvelles. Dans une vidéo postée sur TikTok en septembre, Krah assénait: «Nos ancêtres n'étaient pas des criminels.» Cousin. Cette remise en cause de la responsabilité collective d'un des corps les plus impliqués dans la Solution finale, dépendant du parti nazi et non de la Wehrmacht, a fini de convaincre le RN de s'en éloigner comme de la peste. Dans un message interne à l'équipe de campagne, que Libé a pu consulter, les porte-parole frontistes ont reçu la consigne de «ne pas commenter plus largement la décision du RN de ne plus siéger avec le parti allemand lors du prochain mandat européen», tout en condamnant fermement les propos du cousin d'outre-Rhin. «Il ne peut y avoir ni remise en cause, ni justification, ni minimisation de ce qui appartient au summum de la barbarie

Info dans l'histoire de l'humanité», écrit le porteparole du RN Gaëtan Dussausaye, à la 29e position sur la liste de Bardella. Avant de conclure: «Le Rassemblement national n'est pas comptable des propos et des actes de partis européens. Il prend ses responsabilités. Les futurs députés européens du RN ne siégeront plus dans le même groupe que l'AfD au Parlement européen.» Krah ajoute un énième grain au long chapelet de déclarations, révélations et autres mises en causes judiciaires de l'AfD, parti crédité autour de 17 %, fin avril, dans un sondage Euronews. Parmi les nombreux faits marquants ces derniers jours: l'ouverture, mardi à Francfort, du procès de plusieurs personnes soupçonnées de tentative de coup d'Etat, parmi lesquels l'ancienne députée de l'AfD Birgit Malsack-Winkemann.

Libé

Réunis autour d'un prince allemand, les conspirateurs ambitionnaient, selon l'acte d'accusation, rien moins que «d'éliminer par la force l'ordre étatique». Le 14 mai, Björn Höcke, leader du parti d'extrême droite dans l'ex-Allemagne de l'Est, a été condamné à une amende de 13000 euros pour avoir utilisé un slogan nazi («Tout pour l'Allemagne») en meeting. Début janvier, plusieurs millions d'Allemands sont descendus dans la rue à la suite de révélations sur la présence de hauts dignitaires de l'AfD à une conférence secrète où a été évoqué le projet d'expulser plusieurs millions d'étrangers et de «citoyens allemands non assimilés» vers un «Etat modèle» situé en Afrique du Nord. Crédité de plus de 20 % dans les sondages en décembre, l'allié de Marine Le Pen a commencé à piquer du nez dans les enquêtes d'opinion. Plus récemment, d'autres accusations, cette fois de collumardi sion avec des puissances étrangères comme la Russie et la Chine, sont venues ébranler Maximilian Krah en personne et quelques-uns de ses proches.

La médiatisation des turbulences du cousin allemand, ces derniers mois, n'a pas manqué d'agacer Marine Le Pen, qui a demandé à la coprésidente du parti, Alice Weidel, de renoncer par écrit à inscrire la «remigration» de son programme. Après s'être exécutée, la députée allemande a laissé plusieurs de ses proches s'interroger sur le rattachement de Mayotte aux Comores, au moment même où Le Pen se rendait sur place. «L'AfD ferait mieux de s'occuper des problèmes de l'Allemagne et je suis fâchée de cette situation», a vertement répliqué cette dernière. Ce week-end, en marge du raout organisé à Madrid par le parti d'extrême droite espagnol Vox, la Française a de nouveau claqué la langue: «L'AfD n'est pas dirigée. Cela pose un souci dont il faudra que nous discutions lorsque nous réfléchirons au futur groupe.» Ouvrant déjà la porte à un futur groupe sans la présence des Allemands.

Grands-parents. La perspective n'est pas sans poser quelques questions sur la constitution d'un futur groupe d'extrême droite au Parlement européen. Réputée pour sa proximité avec la Russie, l'AfD aura peu de chances de trouver refuge chez les Conservateurs et réformistes européens (ECR), où siège notamment l'Italienne Giorgia Meloni, et devra tenter de réunir au moins 25 députés de sept nationalités différentes si elle veut créer un groupe au Parlement européen. Le FPÖ autrichien, allié du RN, pourrait se laisser tenter par l'aventure, ayant aussi quelques grands-parents nazis à absoudre parmi ses fondateurs. Une tectonique dangereuse pour le parti lepéniste : avec huit nationalités, il pourrait se retrouver en dessous du seuil minimum et siéger parmi les noninscrits. Pour l'instant, les amis restent confiants: les extrêmes droites portugaise et néerlandaise devraient envoyer des contingents d'élus à Bruxelles. La dédiabolisation vaut bien un divorce. ?

Info Libé

Le Monde
Carnet, mercredi 22 mai 2024 2180 mots, p. 21
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20 mai 2024 - Le Monde (site web)
21 mai 2024 - La Matinale du Monde

Jean-Claude Gaudin

Ancien maire de Marseille, ministre, député et sénateur

Gilles Rof

Jean-Claude Gaudin avait fini par incarner Marseille comme son modèle Gaston Defferre avant lui. Il est mort lundi 20 mai, à l’âge de 84 ans. « Jean-Claude Gaudin n’est plus. Il était Marseille faite homme », lui a rendu hommage Emmanuel Macron dans un message posté sur le réseau social X.

Elu maire de sa ville natale à quatre reprises, sans discontinuer de juin 1995 à juillet 2020, le leader de la droite marseillaise n’aura pas battu le record de longévité de son aîné socialiste (vingt-cinq années de mandat contre trente-quatre), mais, tour à tour député et sénateur des Bouches-du-Rhône, président du conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA, 1986-1998), de la communauté urbaine de Marseille puis de la naissante métropole Aix-Marseille-Provence de mars 2016 à septembre 2018, il a marqué comme aucun autre élu la politique provençale pendant plus d’un demi-siècle.

Sous son autorité, toujours enrobée d’une apparente bonhomie, la droite a patiemment conquis et conservé tous les pouvoirs locaux. Une hégémonie totale, qui n’a pas empêché Jean-Claude Gaudin de vivre un quatrième et ultime mandat municipal très contesté. La mort, le 5 novembre 2018, de huit personnes dans l’effondrement de deux bâtiments dans la rue d’Aubagne a révélé l’échec de sa politique municipale en matière de lutte contre l’habitat indigne et suscité de violentes manifestations. Ce drame est l’un des éléments qui expliquent le basculement à gauche de Marseille en 2020 et la défaite de Martine Vassal, candidate LR soutenue par Jean-Claude Gaudin. Attaché aux symboles républicains, il a lui-même remis l’écharpe de maire à l’écologiste Michèle Rubirola, qui lui a succédé à la tête d’une coalition de gauche. « En politique, il faut savoir perdre », confiait-il.

Depuis sa retraite, il entretenait d’ailleurs des rapports cordiaux avec son successeur Benoît Payan (DVG), qui a remplacé Mme Rubirola en décembre 2020. Le nouveau maire de Marseille, qui le traitait avec une grande courtoisie, l’a invité à suivre à ses côtés le déplacement du pape François à Marseille en septembre 2023. Une attention que Jean-Claude Gaudin, grand connaisseur des arcanes du Vatican et qui a régulièrement tenté, en vain, d’organiser un déplacement papal à Marseille, a beaucoup apprécié. « Jean-Claude Gaudin paraissait insubmersible. Son départ me peine infiniment (…) Il manquera à cette ville », a réagi Benoît Payan sur X à l’annonce du décès.

L’identité marseillaise

Incontournable dans sa ville, Jean-Claude Gaudin a vécu une carrière politique nationale d’envergure, ténor de la droite française depuis le milieu des années 1980. Ministre de l’aménagement du territoire, de la ville et de l’intégration dans le second gouvernement d’Alain Juppé (novembre 1995-septembre 1997), il a enchaîné quatre mandats et vingt-huit ans de présence au Sénat, dont il finit premier vice-président (2014-2017). Il échoue toutefois à atteindre son Graal, la présidence du Palais du Luxembourg, ce qui constitue son seul véritable regret politique.

Jean-Claude Gaudin est né le 8 octobre 1939 à Mazargues, tout au sud de Marseille. Ce quartier populaire, où il conservera toute sa vie une maison familiale, est encore cernée de champs. Il y fréquente l’église Saint-Roch et les patronages, y acquiert son accent chantant, sa rondeur et son goût pour les traditions locales, comme celle de La Pastorale Maurel, pièceque, même élu, il interprétera régulièrement. Son père est artisan maçon, adhérent du Mouvement républicain populaire (MRP), parti démocrate-chrétien. Sa mère, ouvrière dans les corderies. Les Gaudin louent également un cabanon dans la calanque de Sormiou, où le jeune Jean-Claude passe ses étés. Il y garde de fortes attaches et plus tard, devenu maire et ministre, guidera notamment dans cet écrin naturel Jacques Chirac.

Héritier de la verve des personnages de Marcel Pagnol, chez qui sa mère sert parfois à table, Jean-Claude Gaudin représente, aux yeux de ses électeurs, l’identité marseillaise. Pourtant, il n’aime guère la mer, se désintéresse du football et de l’Olympique de Marseille – bien qu’il en devienne président de mi-1995 à fin 1996, après la faillite de Bernard Tapie –, et finit par passer la moitié de sa semaine à Paris et la plupart de ses week-ends dans sa résidence secondaire de Saint-Zacharie (Var). Mais, jusqu’à ses derniers mois de mandat municipal, ses adversaires politiques mettront rarement en cause ce rapport viscéral entre l’homme, resté célibataire et sans descendance, et sa ville.

La passion de la politique vient tôt au jeune Gaudin. « A 15 ans, je rêvais déjà de devenir sénateur», racontera-t-il. Son sens de la formule, son goût du contact humain et sa capacité à trouver des compromis (« le plus souvent à son avantage »,selon son premier adjoint de 1995 à 2008, Renaud Muselier) se révèlent rapidement. Ils constitueront ses atouts lors des nombreuses campagnes électorales qu’il mènera à Marseille et dans la région PACA. Enseignant l’histoire et la géographie pendant une quinzaine d’années dans l’établissement secondaire catholique privé Saint-Joseph-les-Maristes, le professeur Gaudin y forge sa science des anecdotes historiques, marque de fabrique de ses futures interventions politiques.

En mars 1965, Jean-Claude Gaudin entre au conseil municipal de Marseille. A 25 ans, il est le benjamin des élus de la coalition de Gaston Defferre, réunissant socialistes et centristes pour faire barrage aux communistes et gaullistes qui convoitent la ville. De ce premier mandat sous l’étiquette du Centre national des indépendants et paysans (CNIP), Jean-Claude Gaudin conserve religieusement une photo souvenir dans son bureau. « A l’époque, j’étais encore comestible », glisse-t-il immanquablement aux visiteurs qui remarquent la relique.

Cette période d’apprentissage fonde sa fascination pour le maire historique de Marseille, héros de la Résistance, autoritaire mais aimé. Président de la commission de l’urbanisme, le jeune élu œuvre à l’urbanisation à marche forcée du nord de la ville pour accueillir les rapatriés d’Algérie. Trois décennies plus tard, ces grands ensembles se transformeront, sous ses propres mandats, en ghettos sociaux. Témoins d’une fracture géographique que la politique municipale de Jean-Claude Gaudin, favorisant ses terres d’élections, plus aisées et moins cosmopolites, dans le sud de Marseille, aura fortement contribué à creuser.

Battu par Gaston Defferre

En 1971, socialistes et communistes se rapprochent, sous l’impulsion de François Mitterrand, et le démocrate-chrétien Gaudin se voit renvoyé dans l’opposition municipale. Il soutient alors Valéry Giscard d’Estaing en 1974, puis arrache, quatre ans plus tard, pour le compte de l’UDF, la 2e circonscription des Bouches-du-Rhône au baron du PS Charles-Emile Loo. L’exploit constitue sa première élection en son nom. Aux législatives de 1981, en pleine vague socialiste, Jean-Claude Gaudin réédite la performance et reste le seul député de droite élu à Marseille. Une victoire qui l’impose comme leader de son camp.

Jean-Claude Gaudin mettra plus de temps à enlever la mairie de Marseille. En 1983, pour sa première tentative, il est battu par Gaston Defferre, qui, en tant que ministre de l’intérieur, vient d’orchestrer un nouveau redécoupage électoral. La loi PLM a un effet immédiat pour Gaudin : il arrive en tête en voix (près de 2 500 bulletins d’avance) sur l’ensemble de la ville, mais est défait en nombre d’élus. Amer, il déclenche un incident lors du premier conseil municipal pour ne pas participer à l’élection finale de son adversaire.

Laminé en 1989 par l’inattendu Robert Vigouroux, ex-socialiste qui réussit l’exploit jamais égalé de rafler les huit secteurs de Marseille, l’UDF Jean-Claude Gaudin trouve la bonne formule en 1995. Neuf ans après la mort de Defferre, il dépasse sa défiance des gaullistes pour s’allier avec le RPR et son jeune secrétaire départemental, Renaud Muselier. Il a alors 55 ans, et ses listes « Ambition Marseille » remportent quatre secteurs sur sept, lui offrant enfin la mairie.

A peine installé dans le bureau de Gaston Defferre, signe de sa dévotion, Jean-Claude Gaudin fait remonter des réserves municipales la table de travail et la lampe de son prédécesseur. De Defferre, il conserve également les méthodes de gestion : l’entente avec le syndicat majoritaire Force ouvrière, qui le fera « membre d’honneur » en janvier 2014, la mainmise sur les comités d’intérêt de quartiers (CIQ), la Société des eaux de Marseille (SEM), ou encore l’AP-HM, les hôpitaux de Marseille, grands pourvoyeurs d’emplois à distribuer à ses affidés.

Elu sénateur en 1989, après onze années passées à l’Assemblée nationale, Jean-Claude Gaudin mène de front ses mandats. Pendant trois décennies, il passe trois jours par semaine à Paris, laissant la gestion courante de sa ville à sa garde rapprochée, que dirige sans partage son immuable directeur de cabinet et ami Claude Bertrand. Jean-Claude Gaudin semble alors plus passionné par les arcanes du jeu parlementaire que par le quotidien des Marseillais. Il ne quittera le Sénat qu’en octobre 2017, contraint par la loi sur le cumul des mandats. Une démission dont il se dira « profondément malheureux».

Successivement membre du CNIP, des Républicains indépendants, de l’UDF et de Démocratie libérale, cofondateur de l’UMP, dont il est président par intérim à deux reprises, en 2004 après la démission d’Alain Juppé puis en 2007 lors de l’accession de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, Jean-Claude Gaudin sera une voix écoutée chez Les Républicains. Adepte d’une certaine loyauté envers ce qu’il définit comme « sa famille politique», il soutient les leaders désignés par le parti, qu’ils s’appellent Nicolas Sarkozy, François Fillon ou Laurent Wauquiez. Le maire de Marseille n’a pourtant jamais cessé de se voir comme un héritier du catholicisme démocrate, humaniste et progressiste. « Dans la lignéedu Sillon de Marc Sangnier. Plutôt des gens aspergés d’eau bénite, comme je le suis moi-même», répète inlassablement ce proche du cardinal Etchegaray, que le pape Jean Paul II a fait commandeur de l’ordre de Saint-Grégoire-le-Grand, la plus haute distinction du Saint-Siège, à Rome, en 1996.

Ancré dans la démocratie chrétienne, Jean-Claude Gaudin reste toutefois l’homme qui a passé un accord de gouvernance avec le Front national pour diriger le conseil régional PACA en avril 1986. Le pacte, négocié en partie par Patrick Buisson, lui vaut alors une désapprobation nationale. Mais les critiques ne l’empêchent pas de valider, en tant que chef de la droite locale, de nouveaux accords de désistement avec les candidats FN aux législatives de 1988.

« Un édredon qui vous étouffe »

Derrière sa faconde et son affabilité, l’ogre politique Gaudin use d’un sens politique aigu et sait éliminer ses adversaires, qu’ils gravitent dans l’opposition – comme Bernard Tapie, Jean-Marie Le Pen ou Jean-Noël Guérini, l’ancien président socialiste du département des Bouches-du-Rhône, tous battus électoralement – ou dans son propre camp. « Gaudin est un faux gentil »,dit l’ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin . « Avec lui, pas de sang sur les murs, c’est, au mieux, un édredon qui vous étouffe »,renchérit Renaud Muselier, dauphin déchu qui sera l’un des rares à droite à oser attaquer Jean-Claude Gaudin – « un mauvais maire pour Marseille », lâche-t-il en janvier 2018.

En 2014, à 74 ans, alors qu’une première alerte médicale le fait hésiter à briguer un quatrième mandat, Jean-Claude Gaudin s’interroge publiquement : « L’idée de retraite me terrorise et j’ai passé l’âge d’être diacre. Si je fais plus maire, qu’est-ce que je fais ? » Ce dernier mandat, décroché sans trembler face au socialiste Patrick Mennucci et au frontiste Stéphane Ravier, prend des allures de fin de règne, marqué par la constitution heurtée de la métropole Aix-Marseille, qu’il préside sous les critiques des autres maires du département, et une brutale guerre de succession, qui provoquera la défaite de son camp, en 2020.

Les mandats de Jean-Claude Gaudin auront vu la façade littorale de Marseille se métamorphoser, notamment grâce aux financements de l’Etat avec le projet Euroméditerranée, et le chômage baisser de 22 % à moins de 12 %. Mais ses choix politiques laissent une ville très endettée, profondément divisée entre zones de prospérité et de grande pauvreté, et qui accumule des retards en matière de transports publics, d’écoles ou d’équipements sportifs. En mars 2022, après une longue enquête du Parquet national financier sur des pratiques généralisées d’heures supplémentaires payées sans travail effectif au sein d’une quinzaine de services municipaux, Jean-Claude Gaudin sera condamné pour « détournement de fonds publics par négligence ». Au terme d’une procédure de reconnaissance de culpabilité, il se verra infliger une peine de six mois de prison avec sursis et 10 000 euros d’amende et expliquera ne pas s’être « intéressé assez au fonctionnement interne des choses ».

Le drame de la rue d’Aubagne, que le maire n’aura pas su éviter en menant une politique efficace contre l’habitat indigne, véritable fléau local, provoquera d’importantes manifestations à la fin 2018. A plusieurs reprises, des milliers de Marseillais convergent alors vers l’hôtel de ville aux cris de « Gaudin démission » et « Gaudin assassin ». Refusant de reconnaître une quelconque responsabilité de sa municipalité, Jean-Claude Gaudin concédera toutefois face aux élus marseillais : « Les morts de la rue d’Aubagne me hanteront toujours. »

Le Monde
France, mercredi 22 mai 2024 1021 mots, p. 12

Reportage

Européennes : Bernard Guetta, caution de gauche du camp Macron

L’ex-journaliste à France Inter tente de limiter la fuite de l’électorat social-démocrate

Robin D’Angelo

Calais (Pas-de-Calais)– envoyé spécial - Le lire ? Même pas en rêve ! » , rétorque un passant à Bernard Guetta, qui l’implore de jeter un œil au prospectus qu’il lui tend. Samedi 18 mai au matin, le numéro deux de la liste de la majorité présidentielle pour les élections européennes du 9 juin mène campagne, en se prêtant au jeu de la distribution de tracts sur le marché de Calais (Pas-de-Calais). Une première pour l’eurodéputé sortant, qui s’était soustrait à l’exercice en 2019. Son dernier tractage remonte à la fin des années 1960, quand, avec des camarades de la Jeunesse communiste révolutionnaire, il militait contre la guerre du Vietnam.

Cinquante ans plus tard, le voilà dans la rue à défendre la politique d’Emmanuel Macron face à une jeune femme, bénévole au Secours catholique, qui vient en aide aux migrants. « Votre bilan est dramatique comme député européen pour les personnes exilées, notamment ici à Calais, où il y a eu 22 morts cette année », le critique-t-elle.

Puis, c’est une auditrice de France Inter – où il a tenu une chronique géopolitique de 1991 à 2018 – qui le reconnaît : « Moi qui vous ai écouté avec admiration pendant tant d’années… Et tout ça pour s’apercevoir qu’en fait vous êtes de droite ! »« Pourquoi dites-vous que je suis de droite ? », tente-t-il. Son interlocutrice désigne le visage d’Emmanuel Macron sur le tract. « Vous n’allez pas me faire croire que lui, il n’est pas de droite !On a voté pour lui pour faire barrage au Rassemblement national. Depuis, il ne fait que nous cracher à la gueule ! » M. Guetta s’interroge sur « le mécanisme psychique qui amène à trouver un responsable à tous les malheurs du monde », en l’occurrence Emmanuel Macron.

Mais il n’y a pas que sur les marchés que les déçus du macronisme se recrutent. On en trouve même au sein du premier cercle politique de Bernard Guetta. Ces derniers mois, le député européen a vu son grand ami Daniel Cohn-Bendit rompre avec la macronie. « Bernard[Guetta] est persuadé qu’il fait encore un travail important là où il est, déclare M. Cohn-Bendit au Monde. Moi, j’estime que la France a besoin d’une perspective écologiste et socialiste à laquelle participe Raphaël Glucksmann. »

« Franchir les lignes rouges »

Même déception chez l’ex-eurodéputé Pascal Durand, acolyte de Bernard Guetta au sein de la délégation française de Renew pendant quatre ans, avant qu’il ne la quitte en 2022, excédé par « les renoncements » du camp présidentiel sur « le plan des valeurs ». « C’est facile de sortir les drapeaux arc-en-ciel par solidarité avec les LGBT polonais, critique-t-il. Par contre, sur les droits des migrants, ils sont prêts à franchir les lignes rouges parce que c’est dans l’air du temps. »

Bernard Guetta fait ainsi sienne la proposition de Renaissance de conditionner le versement, par l’Union européenne, de l’aide au développement aux pays du Sud au rapatriement de leurs immigrés en situation de clandestinité. « Beaucoup de mes amis ont été choqués de ma position, mais elle reste la mienne », persiste-t-il.

Pour autant, l’ancien journaliste du Monde et du Nouvel Obsle jure : il est « un homme de gauche ». « C’est notre Glucksmann à nous », ose-t-on même dans l’équipe de campagne de Valérie Hayer. Sur les plateaux de télévision ou dans les émissions de radio, M. Guetta est en mission pour tenter de stopper la fuite de l’électorat de centre gauche vers le candidat soutenu par le Parti socialiste.

Quand il ne se demande pas « pourquoi Raphaël Glucksmann n’est pas avec [eux] », comme il l’a dit sur RTL, le 9 mai, il appelle à l’union des proeuropéens autour de leur chef de guerre, Emmanuel Macron. «Si le président est affaibli, la voix de la France au Conseil européen le sera aussi, alors même qu’Emmanuel Macron est celui des Vingt-Sept avec la vision la plus claire des dangers de la situation. »

« Emmener Xi Jinping au McDo »

Quant au tournant droitier pris par le locataire de l’Elysée depuis sa réélection en 2022, il évacue le sujet d’un revers de main. Aurait-il voté la loi « immigration » qui, avant d’être partiellement censurée par le Conseil constitutionnel, introduisait la préférence nationale pour les prestations sociales ? « C’est pour ne pas avoir à me prononcer sur ce genre de question que je ne suis pas député national, mais européen. »

Dans l’équipe de Raphaël Glucksmann, on accuse le candidat de la majorité de « ne pas être cohérent avec ses principes » sur les questions internationales, dont M. Guetta s’est fait une spécialité tout au long de sa carrière journalistique. Dernier épisode en date, la venue de Xi Jinping en France, que le chef de l’Etat a reçu sur le lieu de villégiature de son enfance, le 7 mai. M. Glucksmann est monté au créneau pour dénoncer « l’obséquiosité» d’Emmanuel Macron à l’égard du dirigeant chinois, appelant à « ne pas rejouer les mêmes erreurs qu’avec Poutine ».

« Il aurait dû emmener Xi Jinping au McDo pour marquer sa désapprobation ? », ironise M. Guetta, qui ajoute n’avoir « jamais été scandalisé par la multiplicité des échanges entre Poutine et Macron aux débuts de l’agression russe ». «Le président avait raison de tout tenter », insiste-t-il.

Alors que la tête de liste de Place publique talonne Valérie Hayer dans les sondages, l’heure est déjà au retour d’expérience. « La montée de Glucksmann était absolument prévisible », estime M. Guetta, déçu de ne pas avoir été écouté lorsqu’il plaidait pour que la tête de liste, à laquelle il postulait, soit désignée dès janvier.

Après le 9 juin, il devrait retrouver la commission des affaires étrangères au Parlement européen, où il siège depuis 2019, riche en prestige et pauvre en travail législatif. « Un bon lieu pour attendre la fin du monde », commente son ami Jean-Louis Bourlanges (MoDem), citant Gore Vidal dans le film Roma de Federico Fellini. L’ex-journaliste ambitionne même d’en devenir le président.

Libération
mercredi 22 mai 2024 1255 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT

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21 mai 2024 - Libération (site web)

NOUVELE-CALÉDONIE Macron en terre de «mission»

Par JEAN-BAPTISTE DAOULAS et LAURE EQUY

Le Président, qui espère rencontrer sur place jeudi différents responsables locaux, marchera sur un fil : le retrait ou le maintien du projet de «dégel» du corps électoral mécontentera les uns ou les autres. Il a annoncé la mise en place d'une «mission» aux contours et à la composition flous.

Zorro s'est envolé. Pendant que ses équipes détaillaient à la presse sa déambulation prévue ce mercredi dans les allées du salon Vivatech et sa présence, vendredi matin, à Flamanville pour la mise en route progressive de l'EPR, Emmanuel Macron envoyait valser son agenda de la semaine en annonçant en Conseil des ministres son décollage surprise pour la Nouvelle-Calédonie dès mardi soir. «Pour y installer une mission», a fait savoir la porte-parole du gouvernement, Prisca Thévenot, et «renouer le fil du dialogue», a complété le Premier ministre, Gabriel Attal, devant l'Assemblée. Flanqué des ministres de l'Intérieur, Gérald Darmanin, des Armées, Sébastien Lecornu, et des Outre-Mer, Marie Guévenoux, le Président reprend la main en passant la journée de jeudi sur place, alors que le calme n'est toujours pas revenu. L'Elysée invoque quand même de «nets progrès dans le rétablissement de l'ordre» dans l'archipel pour justifier le déplacement imprévu du Président. «Il abordera l'ensemble des sujets : l'ordre, la reconstruction, la solution politique», détaille son entourage.

NOMBREUSES INCERTITUDES Et qu'importe si le député LR Philippe Gosselin, président d'une mission d'information sur la Nouvelle-Calédonie, évoquait encore mardi «des quartiers entiers en zones de non-droit». Des affrontements localisés et des barrages persistaient mardi à Nouméa, selon des constatations de l'AFP. Mais pas de quoi justifier, à ce stade, un projet de loi pour prolonger l'état d'urgence audelà des douze jours prévus par la Constitution: la question «n'a pas été abordée en Conseil des ministres», a affirmé Prisca Thévenot lors de son compte rendu. L'exécutif se laisse encore la possibilité de dégainer une loi d'ici la fin de la semaine et se garde bien d'abattre ses cartes avant l'atterrissage d'Emmanuel Macron à Nouméa.

«C'est Sarkozy avec Human Bomb [en référence à l'intervention de l'exprésident lors d'une prise d'otage dans une école de Neuilly-sur-Seine en 1993, ndlr], s'emballe un conseiller de l'exécutif. Il faut y aller tout de suite, au contact, par-dessus les barricades pour convaincre les mecs.» Habitude toute macronienne de monter en première ligne face aux crises. «Ça vous étonne? s'esclaffe une ministre. Quand c'est la merde, il se dit: "J'y vais."» Parfois avec succès, pour dégonfler le mouvement des gilets jaunes avec le grand débat en 2019. Souvent sans effet, comme sa tournée ratée à Moscou et Kyiv en février 2022 pour tenter de dissuader Poutine. «Le fond de l'affaire tient dans la définition d'un péché capital, l'orgueil. L'orgueil de penser pouvoir dénouer une situation inextricable grâce au seul pouvoir de son verbe», tance un ancien acteur du dossier calédonien. «Le Président a raison d'y aller car il y a besoin d'interlocuteurs de haut niveau, salue le député PS Arthur Delaporte. Il ne doit pas y aller en donnant des leçons mais dans une posture d'humilité, pour lancer un processus et dire que l'on repart à zéro.»

Parmi les nombreuses incertitudes qu'Emmanuel Macron embarque avec lui, le flou persiste autour des interlocuteurs qui accepteront de reprendre le dialogue, sur les braises de plusieurs jours d'émeutes. La semaine dernière, il avait proposé une visioconférence aux élus calédoniens qui avaient décliné cette curieuse médiation sur écran, ceux-ci refusant de discuter les uns avec les autres. Le chef de l'Etat parviendra-t-il, une fois sur place, à réunir tout le monde autour de la table? Il «échangera avec l'ensemble des forces vives, les forces politiques, de la société civile et de la jeunesse, les forces économiques et coutumières», a annoncé Gabriel Attal mardi. De nombreux responsables politiques locaux ont appris par la presse la visite express de Macron.

ULTIME GESTE DE RIGIDITÉ

Débarquer alors qu'«aucun accord n'est en cours de discussion est assez stupéfiant», reprend le même spécialiste du dossier calédonien. Ce dernier a fait le tour de ses contacts: «Là-bas, les gens sont réservés et un peu ébranlés. Quelle est la valeur ajoutée d'y passer vingt-quatre heures? L'idée rappelle le funeste déplacement de François Mitterrand qui était resté douze heures sur place». Interviewé à la télévision, le 16 janvier 1985, le président socialiste avait surpris tout le monde, annonçant la veille pour le lendemain son départ Suite page 4

Suite de la page 3 pour Nouméa en proie à des affrontements Sans que sa visite n'ait rien réglé. Déjà, le précédent voyage d'Emmanuel Macron en juillet avait été snobé par certains responsables indépendantistes, dont le président du Congrès: «J'ai été personnellement blessé», avait confié le chef de l'Etat. S'il préempte le dossier qu'il avait confié à l'alors ministre des Outre- Mer Sébastien Lecornu et à Gérald Darmanin, Macron a sa part de responsabilité dans la succession de malentendus et de passages en force qui ont progressivement rompu la fragile confiance entre l'Etat et la

Nouvelle-Calédonie. En organisant le troisième référendum d'autodétermination, en décembre 2021, en pleine épidémie de Covid et boycotté par une grande partie des Kanaks, en appelant au gouvernement en juillet 2022, Sonia Backès, figure du camp non-indépendantiste, ou en ignorant les alertes sur les tensions que ne manquerait pas de raviver une réforme du corps électoral dans un calendrier aussi serré. Son appel à un accord entre les forces locales avant la fin du mois de juin -à défaut, il convoquerait le Congrès à Versailles afin d'entériner cette révision constitutionnelle - a été perçu comme un ultime geste de rigidité.

Petit cercle des «calédologues» Poursuivre ou suspendre le projet de «dégel» du corps électoral, qui celui-ci à davantage d'électeurs d'origine européenne, diminuant la part des Kanaks ? Le dilemme va, à l'évidence, empoisonner la visite du Président. S'il maintient son ultimatum, la défiance des indépendantistes demeurera. Mettre le processus sur «pause», comme l'a demandé la maire de Nouméa, Sonia Lagarde, c'est s'attirer l'hostilité des non-indépendantistes. «Nous serons vigilants à ce que les valeurs démocratiques que nous portons soient défendues dans les échanges que nous aurons», prévient le député

Renaissance de Nouvelle-Calédonie Nicolas Metzdorf, qui ne semble franchement pas disposé au compromis.

«A l'issue du dialogue avec les forces locales, qu'on ne préempte pas», croit bon de préciser l'Elysée, le Président précisera la composition de sa mission, ou plutôt «une équipe de contact» nuance son entourage, maintenant le mystère sur ses contours et sa feuille de route. Peu enthousiaste à l'idée d'une médiation très politique, rétif à l'attelage Gérard Larcher- Yaël Braun-Pivet que certains ont suggéré, Macron pourrait préférer s'en remettre à des hauts fonctionnaires. Dans le petit cercle des «calédologues» de Paris, on s'étonnait mardi qu'aucun des experts reconnus de ce dossier complexe n'ait encore été approché. A moins de trois semaines des européennes, le brasier calédonien continue de conélargirait sumer la bande passante des macronistes. La présence du Président à Nouméa jeudi risque d'éclipser le débat confrontant Gabriel Attal à Jordan Bardella prévu sur France 2, alors que la majorité mise sur le duel pour ranimer la campagne de Valérie Hayer. L'hyperactivité présidentielle a ses limites. ?

LIBÉ.

FR «L'Etat doit stopper le processus de dégel du corps électoral» Le président du Congrès de Nouvelle-Calédonie, Roch Wamytan, en appelle au retour du dialogue et au retrait de la réforme qui a déclenché les émeutes.

«Le fond de l'affaire tient dans la définition d'un péché capital, l'orgueil. L'orgueil de penser pouvoir dénouer une situation inextricable grâce au seul pouvoir de son verbe.» Un ancien acteur du dossier calédonien

Le Monde
France, mercredi 22 mai 2024 1096 mots, p. 11
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21 mai 2024 - Le Monde (site web)

Analyse

La stratégie de l’ultimatum d’Emmanuel Macron

Le chef de l’Etat use d’une approche qui crée défiance et divisions : contrôler l’agenda et prévoir une date butoir pour la fin des négociations

Nathalie Segaunes

La méthode est toujours la même. Sur la Nouvelle-Calédonie comme sur d’autres sujets, Emmanuel Macron, pressé depuis quelques mois d’« avancer », a adopté un modus operandi qui lui est propre pour faire voter la modification du corps électoral, contestée par les indépendantistes : donner un temps de négociation aux loyalistes et indépendantistes ; leur fixer une date butoir pour conclure un accord, « avant la fin juin » ; en l’absence d’accord dans ce délai, se réapproprier le sujet pour trancher. « Passer en force », dénoncent de nombreux experts de la Nouvelle-Calédonie.

Ces derniers ont alerté depuis plusieurs mois le chef de l’Etat, lui demandant de « donner du temps au temps » , en raison du climat éruptif qui règne sur l’archipel depuis le troisième référendum sur l’indépendance, organisé en décembre 2021. En vain. De même qu’il a refusé à l’époque de reporter ce référendum comme le lui réclamaient une partie des indépendantistes, Emmanuel Macron refuse d’accorder un nouveau délai pour le vote du projet de loi constitutionnelle modifiant le corps électoral sur le Caillou.

Officiellement en raison des prochaines élections provinciales, qui peuvent pourtant attendre l’automne 2025. Officieusement à cause des Jeux olympiques… « La Nouvelle-Calédonie est une terre où il faut faire les choses lentement, ne pas entrer dans des phases subites d’accélération, observe Dominique Bussereau, ancien président de la mission parlementaire sur la Nouvelle-Calédonie. Il y a eu ces derniers temps une accélération qui aurait pu attendre l’automne. »

« Le chantage au calendrier, c’est quelque chose qui n’a jamais marché » en Nouvelle-Calédonie, approuve Jean-François Merle, conseiller de Michel Rocard pour les outre-mer lors de la négociation des accords de Matignon sur l’archipel en 1988. « Les non-indépendantistes, qui ont obtenu ce qu’ils voulaient avec le “dégel” du corps électoral, quel intérêt ont-ils à aboutir à un accord ? Aucun ! Et pour les indépendantistes, ça s’appelle négocier avec un pistolet sur la tempe. Ce n’est pas une méthode ! », dénonce l’expert à la Fondation Jean Jaurès.

Emmanuel Macron recourt régulièrement à cette stratégie de l’ultimatum. Durant l’examen du projet de loi « immigration », qui a fait l’objet d’une motion de rejet à l’Assemblée nationale, le chef de l’Etat décide, le 12 décembre 2023, d’un renvoi du texte en commission mixte paritaire (CMP), de préférence à une nouvelle lecture dans chacune des deux chambres, au motif que le texte doit aboutir « avant Noël ». Une façon de contraindre sa propre majorité, profondément divisée.

L’accord issu de la CMP, largement dicté par les parlementaires Les Républicains, a été voté par les élus de la majorité « la mort dans l’âme et avec un pistolet sur la tempe », confie à l’époque un député Renaissance courroucé. Mais, pour le chef de l’Etat, il s’agissait de libérer l’agenda pour ouvrir, début janvier, une séquence « remaniement » censée redonner du souffle au gouvernement à cinq mois des élections européennes.

En avril 2023, le chef de l’Etat, soucieux de renouer avec les partenaires sociaux après la fracture créée par la bataille des retraites, leur propose une réforme de l’assurance-chômage d’ici à la fin de l’année. Et s’engage à transposer dans la loi l’éventuel accord qu’ils auront pu trouver. Sans surprise, la fin de l’année se passe sans consensus entre patronat et syndicats. Le gouvernement a repris la main, s’engageant dans une nouvelle réforme « globale » de l’assurance-chômage, qui doit réduire la durée d’indemnisation des chômeurs.

« Le culte de l’action à tout prix »

Sur les retraites, M. Macron avait fixé d’emblée, durant la campagne présidentielle de 2022, les termes de la négociation avec les partenaires sociaux (report de l’âge légal de départ) et l’avait encadrée dans un calendrier précis, lié à l’examen du projet de loi. Une façon de « fermer le jeu ». « C’est la méthode de la marche en avant originelle, le culte de l’action à tout prix, décrypte l’ancien député PS Gilles Savary. Il faut aller de l’avant, dans tout domaine. Dans le cadre social, ce n’est pas idiot, car il y a une multitude d’intérêts liés. Mais en Nouvelle-Calédonie, ça ne peut pas fonctionner. Un peuple premier qui veut se décoloniser, ça ne s’achète pas. »

Parmi les « calédologues », comme on appelle dans l’Hexagone les spécialistes de ce territoire mélanésien, « ça fait trois ans que tout le monde alerte le gouvernement sur le problème de sa méthode, qui consiste à passer en force au lieu de privilégier le consensus », observe Benoît Trépied, anthropologue au CNRS et spécialiste de la Nouvelle-Calédonie. Contrôler l’agenda et prévoir une date butoir pour la fin des négociations est une technique éprouvée dans le monde des affaires. En politique, elle ne crée que défiance et brutalité : les acteurs suspectent le gouvernement de vouloir passer en force et s’approprient difficilement, voire pas du tout, la réforme. L’opinion publique se mobilise. Un procédé aux antipodes de la fameuse « méthode Rocard », faite de rigueur et d’appétence pour le dialogue social, dont le candidat Macron vantait les qualités en 2017 afin de se concilier les faveurs de la « deuxième gauche ».

La tête de liste socialiste pour les élections européennes, Raphaël Glucksmann, a déploré vendredi ce « changement de méthode » du gouvernement, « à l’origine de la crise » en Nouvelle-Calédonie, selon lui. « Il faut revenir à cette fabrique du consensus local qui a dicté les politiques pendant des décennies », a ajouté le candidat. Invité de toute part à rouvrir le dialogue avec les élus de l’archipel, le chef de l’Etat cherche à sortir de l’impasse tragique dans laquelle il s’est fourvoyé. Alors que six personnes ont déjà perdu la vie sur le Caillou, l’exécutif n’apporte qu’une réponse sécuritaire, promettant le retour à l’ordre, « quoi qu’il en coûte », selon le mot du haut-commissaire de la République Louis Le Franc. « Il faut des signes politiques dans le même mouvement, et il faut aller vite », préconise l’ancien premier ministre Manuel Valls.

Au sénateur PS et ancien ministre socialiste des outre-mer Victorin Lurel, qui lui conseillait mercredi par texto de missionner une délégation de responsables politiques pour rétablir le dialogue avec les Calédoniens, le chef de l’Etat a répondu : « D’abord rétablir l’ordre. Mais je t’entends. »

Le Figaro, no. 24803
Le Figaro, mercredi 22 mai 2024 197 mots, p. 15

Politique

Un colloque et plusieurs livres pour un anniversaire

Tabard, Guillaume

Un colloque est organisé lundi prochain 27 mai à l'Institut de France par la Fondation Valéry Giscard d'Estaing. Ouvert par un message d'Emmanuel Macron, il réunira, à l'initiative de son fils Louis, ancien député, universitaires, politologues et acteurs politiques sur le thème : « Valéry Giscard d'Estaing, modernité, expérience et vision ». Les anciens premiers ministres Édouard Philippe, Jean-Pierre Raffarin et Bernard Cazeneuve, la présidente de l'Assemblée Yaël Braun-Pivet, la journaliste Catherine Nay et l'essayiste Nicolas Baverez interviendront comme « grands témoins ».

Ce cinquantenaire est également marqué par plusieurs événements éditoriaux. Parue en 2018, la biographie d'Éric Roussel - également biographe de Jean Monnet, de Georges Pompidou ou du général de Gaulle - est rééditée dans la collection « Tempus » , la collection des livres de poche des Éditions Perrin. L'ancien député et ancien maire de Rouen, Pierre Albertini, publie de son côté une nouvelle biographie de l'ancien président : Giscard d'Estaing, le président qui osa (315 pages, 22 euros, Éditions de L'Archipel). Plus thématique que biographique, cet ouvrage passionnant et rigoureux tire avant tout le bilan d'une présidence qui voulait changer la France. Et qui y est en partie parvenu. G. T.

Le Monde
France, mercredi 22 mai 2024 577 mots, p. 10

Pour les loyalistes, « l’ordre républicain n’est pas rétabli »

N. G.

« Le terrorisme ne doit pas gagner », a déclaré Virginie Ruffenach, cheffe du groupe Rassemblement (droite) au Congrès de la Nouvelle-Calédonie, lundi 20 mai, lors d’une conférence de presse à Nouméa. Pour les loyalistes, la priorité demeure d’assurer l’ordre sur un territoire en proie à une violente insurrection indépendantiste depuis le 13 mai.

En conseil de défense, lundi soir à Paris, Emmanuel Macron s’est réjoui de « nets progrès dans le rétablissement de l’ordre », mais les responsables de la droite néo-calédonienne démentent tout réel retour au calme et appellent à de nouveaux renforts. « Nous avions demandé depuis des mois à l’Etat un renforcement des forces de l’ordre et nous déplorons que la réaction n’ait pas été à la hauteur de la situation » , a déploré Virginie Ruffenach.

« La priorité n’est pas d’avoir un politique[envoyé par Paris] ici, mais de rétablir l’ordre », a abondé Sonia Backès, la présidente de la province Sud, et ce dans les quarante-huit heures. « Il faut arrêter en métropole de dire que la situation s’améliore, l’ordre républicain n’est pas rétabli », souligne le député (Renaissance) Nicolas Metzdorf, qui a répété qu’il y avait eu, selon lui, « une défaillance du renseignement ».

Tous trois ont réfuté l’existence de milices caldoches armées, pourtant évoquées par le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, Louis Le Franc, ces derniers jours. Ils ont préféré insister sur les citoyens ordinaires qui protègent leurs quartiers.

Le haut-commissariat a fait état lundi de « 240 émeutiers interpellés »depuis le 13 mai. Le procureur, de son côté, a évoqué « 216 mesures de garde à vue, dont 144 pour des atteintes aux biens, 31 défèrements et 11 incarcérations ». Trois enquêtes pour meurtre sont ouvertes.

Pour les loyalistes, rien ne doit entraver le processus parlementaire actuel visant à adopter la réforme constitutionnelle du corps électoral. « Le congrès de Versailles ne doit être ni suspendu ni annulé, ceux qui le demandent donnent raison aux casseurs, aux pilleurs, aux émeutiers », affirme M. Metzdorf. « La présidente de l’Assemblée nationale [Yaël Braun-Pivet] , Marine Le Pen, d’autres à gauche font une erreur gravissime » en préconisant une telle suspension, selon lui.

La maire de Nouméa, Sonia Lagarde, a, elle aussi, souhaité dans LeMondeque le chef de l’Etat ne réunisse pas le congrès de Versailles pour adopter la révision constitutionnelle.

Mais, selon le député Metzdorf, le texte constitutionnel sur le dégel du corps électoral « a pris une autre dimension : celle d’un modèle de société que nous défendons pour la Nouvelle-Calédonie. D’un côté la démocratie et ceux qui défendent le droit de vote pour chacun, de l’autre la dictature et la volonté de passer en force », soit les indépendantistes avec leur bras armé désigné, la cellule de coordination des actions de terrain.

Quant au dialogue, les loyalistes assurent qu’eux n’ont cessé de le pratiquer, à la différence des indépendantistes, qui l’ont rompu plusieurs fois. « De notre côté comme de celui des indépendantistes, tout le monde doit assumer ses responsabilités », a précisé Alcide Ponga, le président du Rassemblement. « On a du temps, il n’appartient qu’à nous de trouver la forme pour pouvoir s’asseoir et discuter. »

La mission du dialogue évoquée par des responsables calédoniens ou nationaux pour sortir de l’impasse « n’est pas décidée » , assure Sonia Backès, pour qui le temps de l’accord n’est pas venu.

Le Figaro, no. 24803
Le Figaro Économie, mercredi 22 mai 2024 890 mots, p. 21

Économie

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21 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Désindexer retraites et allocations sociales... la piste explosive de la majorité pour faire des économies

Poussée par plusieurs députés Renaissance, la mesure pourrait rapporter jusqu'à 20 milliards d'euros. Emmanuel Macron n'y était jusqu'à présent pas favorable.

Ruiz Perez, Julie

Une année blanche pour équilibrer des comptes au rouge. Dans la majorité, plusieurs députés poussent l'idée d'un «arrangement» avec les mécanismes d'indexation sur l'inflation qui s'appliquent traditionnellement aux retraites, aux prestations sociales et au barème de l'impôt sur le revenu. Alors que le gouvernement doit trouver plus de 20 milliards d'euros d'économies à inscrire dans le budget 2025, ce genre de tour de passe-passe budgétaire avec le niveau des prix peut apparaître comme une manière simple pour le gouvernement de rééquilibrer les comptes. «C'est une méthode facile, pérenne et qui rapporte bien» , résume François Ecalle, expert des finances publiques et directeur de Fipeco. Cette stratégie a d'ailleurs déjà été employée sous Emmanuel Macron, lors du précédent mandat.

En 2019, les retraites de base n'avaient été revalorisées que de 0,3 % alors que l'inflation était plutôt autour de 1,3 %, dégageant un gain financier pour les caisses de l'État d'environ 2,8 milliards d'euros. En utilisant le même procédé aujourd'hui, le gouvernement pourrait mécaniquement économiser une somme similaire. Alors que l'inflation s'établirait autour de 2,5 % en 2024, «1% de sous-indexation des retraites correspond environ à 3milliards d'euros», confirme François Ecalle. Une solution tentante, donc, qui, selon certains, aurait été évoquée lors de la préparation du budget 2024 sous la justification habituelle, qu'en France, les retraités ont un meilleur niveau de vie que les actifs. L'idée avait finalement été écartée. Mais, en février dernier en pleine tempête sur la situation budgétaire, le ministre délégué aux Comptes publics, Thomas Cazenave, avait remis l'idée sur la table pour le budget de 2025 en se déclarant ouvert à un débat sur la désindexation des retraites. Une porte qu'Emmanuel Macron avait aussitôt refermée. «Il faut arrêter de sortir des mesures qui n'ont même pas été évoquées, sauf si vous voulez perdre les élections...», avait taclé le chef de l'État en Conseil des ministres.

« Année blanche »

Car si l'idée de désindexer les retraites peut apparaître simple d'un point de vue budgétaire, elle est explosive sur le plan politique, surtout pour une majorité qui compte électoralement beaucoup sur le vote des retraités. «Si le gouvernement s'oriente vers cette option, il ne pourra en tout cas pas le dire avant les européennes», analyse un initié. Au Parlement, en revanche, la parole est plus libre. Ainsi, le président du groupe Renaissance à l'Assemblée, Sylvain Maillard - soutenu discrètement par des poids lourds budgétaires de la majorité - est revenu à la charge, il y a quelques semaines, en proposant une « année blanche » lors d'un dîner à l'Élysée réunissant les dirigeants de la majorité. L'idée de l'année blanche serait de ne pas indexer du tout, ni les pensions de retraite, ni les prestations sociales (APL, allocations familiales, etc.) pour une économie qui pourrait aller jusqu'à 20 milliards d'euros, selon les calculs avancés par le député. «Nous travaillons sur plusieurs pistes d'économies au sein des députés Renaissance - l'année blanche que je propose en est une», a-t-il assumé sur X (ex-Twitter) au début du mois dernier. Là encore, une telle mesure serait évidemment difficile à porter politiquement car «elle rognerait sur le pouvoir d'achat des plus fragiles» ,remarque un député. «Beaucoup de gens sauteraient en l'air», résume une autre source, y compris à Matignon et à l'Élysée. «L'Élysée n'en veut pas, l'Élysée n'en veut pas... Mais, il va falloir que l'Élysée nous explique à un moment donné comment faire les économies nécessaires», s'emporte à ce sujet un poids lourd de la majorité.

Soutien aux ménages

Un autre mécanisme d'indexation pourrait pourtant être actionné sans toucher les ménages modestes : celui du barème de l'impôt sur le revenu (IR), puisque les moins aisés ne le payent pas. Concrètement, quasiment chaque année, le gouvernement augmente les seuils de ce barème au même rythme que l'inflation afin qu'un ménage qui verrait ces revenus augmenter au même rythme que les prix ne perde pas en pouvoir d'achat à cause de l'IR. Pour 2024, par exemple, les tranches ont été revalorisées de 4,8 % (c'est-à-dire un montant égal à l'inflation) ce que l'exécutif n'avait pas manqué de présenter comme une mesure de soutien aux ménages. «En l'absence d'une telle indexation, le rendement de l'IR sur les revenus 2023 serait majoré d'environ 6,1milliards d'euros», soulignait Bercy. En réalité, les gouvernements successifs ont toujours indexé le barème de l'IR sur l'inflation, la dernière fois qu'il n'a pas été revalorisé remontant à 2011 et 2012. Mais, à l'aune de la situation budgétaire tendue, certains parlementaires réfléchissent à cette option, à l'instar de Jean-René Cazeneuve rapporteur général du budget à l'Assemblée. «Jusqu'à présent, nous avons indexé le barème pour que l'impôt n'augmente pas si le salaire progresse comme l'inflation. On peut imaginer une règle un peu différente» ,a-t-il déclaré à L'Opinion il y a quelques jours. Problème, dans tout le gouvernement l'impératif de «ne pas augmenter les impôts des Français» est répété comme un mantra. Or, augmenter les barèmes d'un montant inférieur de l'inflation «revient à une augmentation d'impôt déguisée», tranche François Ecalle. Interrogé sur cette idée, le ministre du Budget, Thomas Cazenave, botte pour l'instant en touche : «Nous verrons quand nous aurons les propositions concrètes.» J. R. P.

Libération
mercredi 22 mai 2024 770 mots, p. 8,9

MONDE

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21 mai 2024 - Libération (site web)

Pour Nétanyahou et son gouvernement, la fuite en avant

NICOLAS ROUGER Correspondant à Tel-Aviv

Malgré les procédures visant le Premier ministre et son ministre de la Défense, rien ne semble devoir changer pour le moment dans la conduite de la guerre.

L'

indignation presque unanime qui a suivi la requête du procureur de la Cour pénale internationale d'un mandat d'arrêt contre Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant lundi a fait place mardi à l'analyse dans les cercles médiatiques et sécuritaires israéliens. Tout le monde, ou presque, rejette encore l'équivalence qu'aurait esquissée

Karim Khan entre le Hamas et Israël, en exhortant le monde à les suivre. «Opposez-vous à la décision du procureur [de la CPI, ndlr] et déclarez que vous n'obéirez pas à ces mandats, même s'ils sont approuvés, a demandé Tal Heinrich, porte-parole du bureau du Premier ministre. Ceci ne concerne pas nos leaders. C'est notre survie qui est en jeu.»

Pourparlers. Malgré tout, cela fait quand même grincer quelques dents, notamment à gauche. Les travaillistes -héritiers paupérisés de David Ben Gourion et Yitzhak Rabin - ont été le seul parti «sioniste» à se démarquer à la Knesset en refusant de signer la pétition du Likoud visant à dénoncer la requête de mandat d'arrêt comme une attaque contre l'Etat hébreu. «Je n'ai aucune intention de signer une déclaration sans fond et participer à l'effort [de Nétanyahou] de gagner en légitimité en fortifiant son régime mauvais et corrompu», a déclaré l'avocate et députée Naama Lazimi, star montante du petit parti qui voulait redevenir grand. Les détracteurs de Nétanyahou lui reprochent d'utiliser cette urgence pour temporiser sur les deux dossiers brûlants, celui des négociations pour la libération des otages, et celui du jour d'après à Gaza. Un plan en cours de gestation sur une possible trêve était supposé être débattu par le cabinet de guerre mardi: finalement ce sera «peut-être» ce mercredi. D'autres choses, en revanche, ne pouvaient visiblement pas attendre : mardi, les caméras de l'agence américaine Associated Press, qui filment le nord de la bande de Gaza en permanence, ont été un temps confisquées sur ordre du ministre des communications parce que ses images pourraient être utilisées par la chaîne Al-Jazeera, aujourd'hui illégale en Israël. Il s'est finalement ravisé.

Washington s'est dit «préoccupé» par cette annonce, sans pour autant de répercussions pour l'instant : business as usual entre Israël et le mécène américain. Le conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan était à Tel-Aviv mardi pour rendre compte des pourparlers de normalisation avec l'Arabie Saoudite, qui marquerait un nouveau cran dans les efforts d'intégration régionale de l'Etat hébreu. Si on en croit un «officiel» parlant anonymement à la télévision publique israélienne, le jeune diplomate serait reparti «déçu par le manque de stratégie du gouvernement Nétanyahou à Gaza». L'administration Biden répète être à deux doigts d'un accord bilatéral avec l'Arabie Saoudite qui verrait une normalisation des relations avec Israël. Mais pas sans une résolution politique du conflit israélo-palestinien.

Percée. «Je me suis pris à croire que ces mandats d'arrêt -incompréhensibles, de mon point de vue - auraient au moins poussé Nétanyahou vers l'esquisse d'une solution globale, dit Eyal Hulata, ancien bureaucrate du Mossad et un temps chef du Conseil national de sécurité israélien. Mais ce n'est pas le cas. Et je ne pense pas que nous verrons des répercussions sur la conduite de la guerre. Au contraire, sans doute: quand l'establishment tout entier se lève pour dénoncer cette procédure, cela donne plus de confiance aux militaires.» Mardi, Tsahal a mené ce qu'elle s'acharne à appeler une opération antiterroriste dans le camp de réfugiés de Jénine, la première depuis deux mois. Les bulldozers blindés ont labouré les rues, comme d'habitude, les pelleteuses remisant gracieusement les gravats devant les échoppes fermées. Une grève générale suivra l'offensive, pour pleurer la perte d'au moins sept habitants du camp, dont un chirurgien, un professeur et un jeune écolier. Neuf autres personnes ont été blessées. Tsahal a renforcé sa présence dans Rafah, avec cinq brigades aujourd'hui, contre deux il y a quelques jours. L'armée continue discrètement sa percée vers la mer : selon les images satellites, elle aurait pris près de la moitié du couloir de Philadelphie, à la frontière avec l'Egypte. Près d'un million de Palestiniens ont quitté la ville, selon l'ONU. Dans toute la bande, les frappes meurtrières continuent et la provision d'aide humanitaire reste lente. Pourtant, malgré la conquête israélienne, le Hamas semble toujours aussi efficace. «On dirait qu'il y a plus d'hommes du Hamas au nord qu'au sud maintenant», soupire Eyal Hulata. Sans stratégie de fin de guerre, le gouvernement Nétanyahou, qui tente de se repêcher auprès du public israélien en utilisant la CPI, semble se diriger vers une guérilla sans fin.

l'Humanité
mercredi 22 mai 2024 557 mots, p. 11

Une loi contre la réforme de l'assurance-chômage

Stéphane Guérard

Assemblée Un texte législatif dévoilé par le groupe Liot et soutenu par les syndicats offre un contre-feu au durcissement des règles d'indemnisation voulu par l'exécutif.

La contre-attaque est lancée contre la prochaine réforme de l'assurance-chômage. Le groupe Liot, qui s'était signalé il y a un an par sa proposition de loi (PPL) abrogeant la réforme des retraites à peine adoptée, prend cette fois pour cible la cinquième réforme des règles de l'Unédic depuis 2017, que le premier ministre, Gabriel Attal, se fait fort de mettre en place « avant l'été ».

La communication du « décret de carence », fixant ces nouvelles règles, étant attendue au plus tard la semaine prochaine, ce groupe charnière de l'Assemblée a dégainé ce mardi son contre-feu. Sa proposition de loi « visant à protéger le modèle d'assurance-chômage et soutenir l'emploi des seniors » a été présentée avec le soutien des leaders des cinq syndicats représentatifs (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC).

« Il n'est pas anodin que cette réforme ait été annoncée en même temps que les 5,5 % de déficit budgétaire, relève Martine Froger, députée à l'initiative de ce texte. Taxer les superriches paraît plus difficile que de diminuer l'indemnisation des chômeurs. Il faut que le gouvernement arrête d'être fort avec les faibles et faible avec les forts. »

La proposition de loi, que les Liot placeront en tête de leur journée législative le 13 juin à l'Assemblée, frappe en trois temps. Premier coup, elle protège les droits actuels des chômeurs. Pas touche à la durée d'indemnisation, stipule l'article premier : pas moins de six mois pour le plancher, pas en dessous de dix-huit mois pour le plafond. Pas touche non plus à la durée d'affiliation au régime nécessaire afin d'obtenir une indemnisation. L'article deux la bloque à « six mois au cours des vingt-quatre derniers mois ou trente-six mois pour les personnes de 53 ans et plus ». Il casse le principe de « contracyclicité », qui enlève des droits aux chômeurs en cas de baisse du chômage. Son application à partir de début 2023 avait réduit d'un quart la durée moyenne d'indemnisation. Or, le gouvernement ne semble pas vouloir tourner la roue en sens contraire, alors que le chômage est reparti à la hausse.

Deuxième coup : pour améliorer le taux d'emploi des seniors, touchés par le recul de l'âge légal de départ à la retraite à 64 ans, la PPL inscrit le principe de « négociation sur le maintien en emploi des seniors pour toutes les entreprises de 300 salariés et plus ». Exit la coercition que compte manier le gouvernement en durcissant les conditions d'accès des seniors à l'assurance-chômage pour les « mettre au boulot ».

Mettre fin aux oukases

Troisième coup, l'article 3 vise à renforcer la gestion paritaire syndicats-patronats de l'Unédic. Fini les oukases gouvernementaux envoyés par lettre de cadrage. Un « document d'orientation moins contraignant » les remplacerait. Fini aussi les décrets pour retoucher les règles de l'assurance-chômage si le gouvernement « refuse d'agréer un accord trouvé ». Ce qui est le cas aujourd'hui, le ministère du Travail ayant refusé de reprendre à son compte l'accord majoritaire du 10 novembre 2023.

Cette proposition de loi vise aussi à empêcher que la réforme de l'assurance-chômage ne passe en catimini. Le décret de l'exécutif aura été dévoilé avant que la PPL soit débattue à l'Assemblée. « Les parlementaires sauront sur quoi ils vont voter », résume Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT.

La Croix, no. 42924
Monde, mercredi 22 mai 2024 521 mots, p. 10
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21 mai 2024 - La Croix (site web)

Les têtes pensantes d’un putsch devant la justice allemande

Delphine Nerbollier

Démantelé en décembre 2022, un réseau lié aux Citoyens du Reich comparaît depuis mardi 21 mai devant la justice, dans un procès qui devrait faire date en Allemagne.

Ses membres sont soupçonnés d’avoir fomenté un coup d’État.

Berlin (Allemagne)

De notre correspondante régionale

Neuf accusés, 25 avocats, 250 témoins et au moins quarante journées d’audience. C’est un procès d’une ampleur inégalée qui a débuté, ce mardi 21 mai, à Francfort-sur-le-Main. Impersonnelle mais fonctionnelle, une salle d’audience spéciale a même dû être érigée en urgence pour accueillir l’assemblée.

Tous placés en détention préventive depuis décembre 2022, les neuf accusés sont soupçonnés d’être les têtes pensantes d’une organisation terroriste dont le but était d’ « éliminer l’ordre étatique en Allemagne par l’usage des armes ». Parmi eux se trouvent le prince Henri XIII Reuss, entrepreneur de 71 ans et membre de la noblesse de Thuringe (Est), ainsi que trois anciens officiers de la Bundeswehr et une ex-députée fédérale, membre du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD).

Affiliés au milieu des « Citoyens du Reich » qui ne reconnaissent pas la République fédérale d’Allemagne, ils auraient planifié, dès l’été 2021, une attaque armée contre le Bundestag, la chambre basse du Parlement à Berlin, puis une prise du pouvoir politique avec, à sa tête, le fameux prince Reuss.

Selon le parquet fédéral, ce groupe terroriste aurait été « en grande partie prêt à agir » au moment de son arrestation et « conscient que la prise de pouvoir prévue aurait pu entraîner la mort de personnes ». Ses membres auraient pour cela mis en place un système d’associations armées à travers le pays, destiné à recruter du personnel militaire, à établir des listes d’ennemis et à se procurer des armes. Les enquêteurs ont mis la main sur 380 armes à feu, 350 armes blanches, près de 1 500 munitions, des téléphones satellitaires et un demi-million d’euros.

La chute de ce groupe complotiste et le procès-fleuve en cours affaibliront-ils durablement le milieu si hétéroclite des « Citoyens du Reich » ? Le journaliste Andreas Speit est sceptique. « Jusque-là, les Reichsbürger étaient souvent isolés. Désormais, ils appartiennent davantage à des groupes, sont souvent organisés de manière hiérarchique et même militaire,constate cet expert . Ce procès pourrait en effrayer certains – les appels à se faire discrets sont d’ailleurs nombreux sur le réseau social Telegram –, mais cette pression de l’État pourrait aussi pousser à encore plus de radicalité, pour réussir là où le groupe actuellement devant la justice a échoué. Cela explique la grande vigilance des autorités allemandes. »

Ces dernières affirment ne pas baisser la garde face à un milieu « mieux connecté que prévu ». Par ailleurs, plusieurs services régionaux de renseignements, comme en Saxe et dans le Bade-Wurtemberg, ont encore enregistré l’an dernier une hausse du nombre de Citoyens du Reich. Les chiffres officiels au niveau national ne seront rendus public qu’en été, mais la tendance est à la hausse depuis cinq ans, avec 23 000 Reichsbürger recensés en 2022 contre 21 000 un an plus tôt.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 22 mai 2024 834 mots, p. AUJM4
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22 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

L'improbable duo

Au gouvernement, Élisabeth Borne et Gérald Darmanin ont souvent soufflé le chaud et le froid. Aujourd'hui, ils se présentent comme les meilleurs amis du monde.

Olivier Beaumont

La séquence devait mettre en scène leur complicité naissante... même inédite au regard de leur passé commun. Une affiche de poids lourds : Élisabeth Borne et Gérald Darmanin en meeting au même endroit, le 16 mai à Bayeux (Calvados), pour les Européennes. Un casting de stars pour soutenir la tête de liste Valérie Hayer, à la peine dans les sondages, et surtout l'assurance de faire salle comble auprès des militants Renaissance. Mais ça... c'était avant que les soubresauts en Nouvelle-Calédonie, comme l'attaque du fourgon pénitentiaire dans l'Eure, ne contraignent le ministre de l'Intérieur d'annuler sa participation.

Depuis qu'Élisabeth Borne a quitté Matignon, le 9 janvier, ces deux-là ne se quittent étonnamment plus. « On s'entend bien, on s'appelle souvent. Dans la vie privée, elle est très sympa. Elle a un rire communicatif ! » nous confie l'hôte de Beauvau. « Il nous arrive de dîner ou déjeuner. On parle de plein de choses, souvent de politique. On a appris à se connaître », enchaîne Borne auprès de notre journal. Les deux oubliant un peu vite les nombreux épisodes de tension qui ont jalonné leur expérience commune au gouvernement.

Elle, la femme de gauche issue de la société civile, à qui il a souvent reproché son côté « techno » du temps de son passage Rue de Varennes (Paris, VII e). Lui, le ministre biberonné par ses années de militantisme au RPR et à l'ombre de Nicolas Sarkozy, avec la politique jusqu'au bout des ongles. Au point d'espérer la remplacer l'été dernier. Un malentendu avait fini par se creuser entre les deux.

La loi Immigration les a beaucoup rapprochés

Personne n'a oublié ce dimanche de la fin août, quand Élisabeth Borne, sur pression de l'Élysée, avait fini par se rendre à la rentrée politique de Gérald Darmanin à Tourcoing (Nord) pour calmer les ardeurs de son ambitieux ministre et le rappeler à l'ordre sur le devoir d'unité au sein de la majorité. Depuis, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts. « On a deux caractères forts, donc ça swinguait. Mais on s'est toujours dit les choses franchement ! » s'en amuse aujourd'hui Darmanin.

Embourbé en décembre dans son projet de loi Immigration, il fut ainsi le premier à pouvoir compter sur l'appui de la cheffe du gouvernement pour sortir de l'impasse et faire adopter le texte. « On s'est beaucoup rapproché pendant cette période », admet aujourd'hui l'intéressé qui, juste avant Noël, l'a même invitée à dîner dans un restaurant pour partager un plateau de fruits de mer. Quelques semaines plus tard, quand elle quitte Matignon, il lui fait aussi livrer un bouquet de fleurs... « Darmanin, c'est un pragmatique plutôt chaleureux. Quand on est sur sa route, il mène le conflit. Mais quand il n'y a pas de raison de s'engueuler avec lui, il peut être très sympa », résume un ancien ministre.

À les écouter, ils auraient au fond bien plus de points communs qu'on peut l'imaginer. « Nous sommes très différents, mais nous partageons le fait de ne pas être énarque, de ne pas avoir vécu entre le V e, le VI e et le VII e. Et le fait qu'il ait été pendant longtemps maire dans un territoire compliqué, c'est aussi très utile, ça lui donne la mesure du pays », loue la députée du Calvados. L'ex-maire de Tourcoing n'en dit pas moins : « Elle comme moi incarnons cette espèce de méritocratie républicaine. La preuve que l'ascenseur social existe en France quand on vient du peuple. »

Il revendique par ailleurs sa fibre sociale et populaire, mais elle n'est pas en reste : « Quand je travaillais à la Sonacotra, j'ai logé des travailleurs immigrés et les personnes les plus pauvres du pays. Je suis très sensible aux difficultés de nos concitoyens. Nous avons aussi cela aussi en commun », rebondit Borne.

Une « reconstitution de ligue dissoute »

« On assiste à une reconstitution de ligue dissoute ! se marre un conseiller ministériel, pas dupe. Mais on verra si ça dure dans le temps. Surtout si, à un moment, l'un ou l'autre se met à regarder vers la présidentielle de 2027. » Gérald Darmanin n'a jamais fait mystère qu'il se tenait en embuscade si d'aventure le candidat qu'il soutient à ce stade, Édouard Philippe, venait à décrocher dans les sondages.

De son côté, l'ex-Première ministre ne dément rien quand on l'interroge sur une possible ambition dans trois ans. Elle confie même prendre le goût à la politique : « J'aime être sur le terrain, j'aime faire campagne. Je veux comprendre le pessimisme et le désarroi des Français. Mon but, dans la vie, c'est que ça ne soit pas Marine Le Pen en 2027. Je n'ai pas envie de ça pour mon pays. » De là à imaginer que ce rapprochement ne soit que de circonstance... il y a qu'un pas que certains autour d'eux font déjà. « Ça reste deux animaux politiques, tranche un ami commun. Ils se sont rapprochés, mais ça peut aussi vite repartir dans l'autre sens. »

Le Monde
International, mercredi 22 mai 2024 979 mots, p. 5
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21 mai 2024 - Le Monde (site web)

L’opposition biélorusse en exil cherche un second souffle

A Varsovie, les dissidents du régime de Loukachenko organisent des élections en ligne pour renouveler leur conseil de coordination

Hélène Bienvenu

Varsovie - correspondance - Près de quatre ans après sa révolution avortée, la dissidence biélorusse en exil organise, pour la première fois, des élections, du 25 au 27 mai, afin de renouveler le conseil de coordination, une assemblée alternative au Parlement biélorusse, à la botte du dictateur Alexandre Loukachenko. Les candidats faisaient campagne à Varsovie, en Pologne, dimanche 19 mai.

La date du scrutin, en ligne, pour permettre à la diaspora d’y participer, ne doit rien au hasard. Elle intervient trois mois après le renouvellement du Parlement biélorusse lors d’une parodie d’élections à laquelle les observateurs internationaux de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe n’ont pas été conviés. Pour le vote organisé par la dissidence, tout citoyen biélorusse de 18 ans et plus, muni de son passeport, pourra choisir, grâce à une application sécurisée, l’une des douze listes qui se présentent au conseil de coordination.

Cet organe avait été créé par Svetlana Tsikhanovskaïa au lendemain de l’élection présidentielle frauduleuse d’août 2020, où la candidate d’opposition s’était présentée à la place de son mari emprisonné. Il devait permettre d’assurer une transition vers un régime démocratique. C’était sans compter la vague de répression qui s’est abattue sur les dizaines de milliers de Biélorusses qui, dans la rue, contestaient la farce électorale. Les manifestants ont dû, depuis, choisir – quand ils l’ont pu – entre l’exil, la prison ou le silence.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie, dont Alexandre Loukachenko s’est rendu complice en mettant le territoire biélorusse à la disposition des forces armées russes, a été un autre coup dur pour les démocrates biélorusses. L’avenir démocratique de la Biélorussie, dépendante économiquement de la Russie et mise au ban de la communauté internationale, se joue aussi sur le front ukrainien.

« L’implication du pays dans la guerre en Ukraine fait peser une vraie menace sur l’indépendance de la Biélorussie », explique Andreï Yahorau, actuel speaker du conseil de coordination et candidat aux élections avec sa propre liste. « Les sanctions internationales ont isolé le pays et l’ont rendu encore plus dépendant de la Russie », souligne ce quadragénaire.

Le maintien au pouvoir d’Alexandre Loukachenko, conjugué à la guerre en Ukraine, a poussé la dissidence à se restructurer. Svetlana Tsikhanovskaïa, réfugiée à Vilnius, en Lituanie, se trouve, depuis l’été 2022, à la tête du Cabinet de transition uni, qui constitue une sorte de « bras exécutif » de la Biélorussie libre. Le conseil de coordination, réformé en 2022, est devenu son « pendant » législatif. « Le conseil de coordination était une initiative citoyenne à ses débuts, pour permettre une transition du pouvoir durant les manifestations en Biélorussie. Il est devenu par la suite une plate-forme de représentation des forces démocratiques en exil,affirme Alena Prykhodzka, présidente de la commission électorale chargée de l’organisation de ces élections.  Nous ne sommes pas en conflit avec le Cabinet de transition uni, nous construisons juste un système démocratique de contre-pouvoirs », ajoute cette journaliste biélorusse exilée en Suisse après avoir fui la Biélorussie pour l’Ukraine en 2021.

La diaspora divisée

Moment-clé de la campagne, les douze listes se sont affrontées pour la première fois dans la capitale polonaise, dimanche 19 mai, devant une centaine de personnes. Sur la scène d’un incubateur de start-up, les candidats étaient invités à présenter leur programme en cinq minutes. Plusieurs débats retransmis en direct sur Internet concernaient aussi bien les moyens de « libérer les prisonniers politiques »que de « ramener l’attention de la communauté internationale sur la Biélorussie ». Ils devaient permettre aux électeurs de se faire une idée plus précise des opinions de chacun.

Un peu plus loin, des stands affichaient les couleurs des différentes listes, oscillant de la gauche à la droite et comportant 40 % de femmes. Certaines sont issues de vrais partis politiques, d’autres des mouvements citoyens.Deux listes distinctes font figurer des « anciens » du régime ayant fait défection après la présidentielle pour se réfugier en Pologne. A l’instar d’Alexander Azarov, ancien enquêteur de police biélorusse haut placé et dirigeant de Bypol, une organisation dissidente rassemblant des anciens des forces de l’ordre. Pavel Latouchko, ex-ministre de la culture sous Alexandre Loukachenko, est également en lice.

« Ces douze listes représentent vraiment la diversité de l’opposition biélorusse. Ces élections vont permettre de légitimer et de populariser l’institution », remarque Frédéric Petit, député des Français de l’étranger établis en Europe centrale et initiateur d’une mission d’observation de ce scrutin. « Ce n’est pas anodin si Alexandre Loukachenko en parle », ajoute l’élu. Le président biélorusse s’est d’ailleurs empressé de classer les listes qui ne l’étaient pas encore comme des « formations terroristes ». De quoi garantir aux candidats, s’ils venaient à traverser la frontière, un séjour en prison où croupissent déjà 1 360 prisonniers politiques.

La diaspora reste divisée quant à l’idée de participer à ces élections. Irina (les prénoms ont été changés pour des raisons de sécurité), qui travaille dans un supermarché à Varsovie, après avoir quitté la Biélorussie il y a trois ans, se réjouit de pouvoir « donner son opinion », mais doute que les Biélorusses restés au pays s’expriment, « étant donné le danger qu’ils encourent ». Ihar, qui vit également à Varsovie, s’enthousiasme de voir ces élections « fondées sur une blockchain », une technologie sécurisée de stockage et de transmission d’informations, et s’apprête à voter pour une liste présidée par une universitaire. Yana, installée dans l’est de la Pologne, refuse, elle, de prendre part au vote. « On dirait que les programmes ont été préparés à la hâte, deux semaines avant les élections, déplore-t-elle. Pour moi, le travail doit être fait sur l’année. »

l'Humanité
mercredi 22 mai 2024 535 mots, p. 4

Emmanuel Macron en mission sur le Caillou

Benjamin König

Le président de la République doit arriver dans les heures prochaines à Nouméa, où la situation est un peu plus calme. Mais la colère et les blessures demeurent vives. Le chef de l'État fait face à une responsabilité historique.

Il part « dans un esprit de responsabilité », selon la porte-parole du gouvernement, Prisca Thevenot. Le chef de l'État est en route pour l'archipel du Pacifique, avec dans ses bagages celui par qui l'embrasement est arrivé : Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur et des Outre-mer, qui gérait le dossier de la Kanaky - Nouvelle-Calédonie depuis 2021, pour le résultat que l'on connaît. « Le fait que le dossier soit géré par le premier flic de France a été un signal très fort. À cela s'ajoute la nomination de Sonia Backès au gouvernement (cheffe de file de la droite anti-indépendantiste - NDLR) », analyse Judicaël Selefen, porte-parole du Parti de libération kanak (Palika), l'une des deux principales composantes du FLNKS.

La visite d'Emmanuel Macron, qui doit « installer une mission » de dialogue, selon Prisca Thevenot, revêt un caractère historique. Il va devoir renouer un dialogue rompu, après avoir scié les fondements d'une paix de trente-six années. « Le dialogue est plus que jamais nécessaire, nous le demandons depuis le 23 mars, et nous réitérons notre appel à une mission impartiale », rappelait déjà, le 16 mai, Dominique Fochi, le secrétaire général de l'Union calédonienne, l'autre principale composante du FLNKS.

Le 18 mai, Emmanuel Tjibaou, le fils du dirigeant historique Jean-Marie Tjibaou, dénonçait : « Aujourd'hui, l'État discute avec un couteau sous la gorge en disant : "Si vous ne discutez pas, je dégèle le corps électoral." C'est inévitable que cette violence institutionnelle se traduise par une violence sur le terrain. »

Pour l'heure, alors que la situation sur place a été plus calme ces deux dernières nuits, Emmanuel Macron n'a pas évoqué une éventuelle prolongation de l'état d'urgence après le 27 mai, mesure qui devrait alors être soumise au Parlement, à Paris. Mais ses mots, ses gestes seront scrutés de très près, y compris par le reste du monde qui regarde d'un oeil inquiet cette énième crise coloniale française. Aucun mot non plus du chef de l'État sur un éventuel retrait du projet de loi constitutionnelle.

Si la droite anti-indépendantiste exhorte le chef de l'État à poursuivre la politique de la terre brûlée en convoquant le congrès à Versailles, la responsabilité du président réside dans sa capacité à ramener la paix. Comme le demandent des figures calédoniennes qui lui sont proches : Sonia Lagarde, la maire de Nouméa, et le député non-indépendantiste modéré Philippe Dunoyer, qui appartient au groupe Renaissance. Ce dernier se félicite de cette « initiative qui peut renouer les fils du dialogue », et appelle à remettre à plus tard le congrès.

Précisément ce que demandent depuis des mois les indépendantistes. Le Palika se félicite d'ailleurs de ce déplacement et « salue l'initiative qui constitue une avancée majeure dans cette phase de conciliation et de médiation initiée au plus haut niveau de l'État », souligne Judicaël Selefen, insistant sur le fait que « la neutralité et l'impartialité de cette mission devront être garanties ». C'est sur tous ces critères qu'Emmanuel Macron sera jugé lors de cette visite. Sera-t-il à la hauteur de sa responsabilité historique ?

Le Monde
Carnet, mercredi 22 mai 2024 34 mots, p. 21

Jean-Claude Gaudin

8 octobre 1939

Naissance à Marseille

1978-1989

Député des Bouches-du-Rhône

1986-1998

Présidentdu conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur

1989-2017

Sénateurdes Bouches-du-Rhône

1995-1997

Ministrede l’aménagementdu territoire

1995-2020

Mairede Marseille

20 mai 2024

Mort

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 22 mai 2024 283 mots, p. AUJM4
Aussi paru dans
21 mai 2024 - Le Parisien (site web)
22 mai 2024 - Le Parisien

La fin du « Attal show » ? La période

La fin du « Attal show » ?

La période de test doit s'achever dans quinze jours, le 5 juin. Deux mois après avoir inauguré une nouvelle formule de questions au gouvernement (QAG) le mercredi à l'Assemblée, avec Gabriel Attal seul face aux députés pendant quarante-cinq minutes, l'heure du bilan arrive. L'exercice a-t-il tenu ses promesses ? Début juin, Yaël Braun-Pivet réunira les dix présidents de groupe pour faire le point, voir s'il doit être reconduit et pérennisé. Mais l'initiative a déjà du plomb dans l'aile. Les oppositions boudent ce nouveau rendez-vous dans l'hémicycle... et l'opinion publique peine encore à l'identifier. « Mais il n'y a pas que du négatif. Depuis quelques mercredis, on note une amélioration... même si on n'explose pas les compteurs de présence », tente de convaincre l'entourage de la présidente de l'Assemblée, qui refuse de tirer des conclusions trop hâtives.

Quant au Premier ministre, il ne cache pas rester sur sa faim. « Il y a plus de monde qu'auparavant, mais ça reste faible. J'aime bien la confrontation quand elle est utile », admet-il, en privé, devant des visiteurs. « Gabriel fait le job et nous répond méthodiquement quand on l'interpelle. Mais est-ce que cela change beaucoup par rapport au format d'avant ? J'en doute. Cela n'a pas modernisé l'exercice comme on aurait pu l'imaginer », concède un député Renaissance, assurant que le « Attal show » que certains imaginaient « n'a jamais vraiment eu lieu ». Résultat, Braun-Pivet pourrait acter la fin de cette période de test en revenant à un format plus classique de « QAG » le mardi et le mercredi. Début juillet, un nouveau point sera par ailleurs organisé pour savoir également si la séance du mercredi doit être maintenue elle aussi... ou carrément supprimée.

l'Humanité
mercredi 22 mai 2024 1292 mots, p. 13

Orbán, roi du BTP et de la gentrification

Lina Sankari

Hongrie À Budapest, le quartier de Józsefváros sert de laboratoire au premier ministre nationaliste. Expulsés, les Roms et les plus pauvres dénoncent une politique de discrimination qui profite aux géants de la construction proches du Fidesz, le parti au pouvoir.

Budapest (Hongrie), envoyée spéciale.

Le face-à-face dit tout des tensions qui parcourent le quartier populaire de Józsefváros. Au numéro 6 de la rue Tavaszmező, une entrée monumentale décrépie, de style néo-Renaissance, parée de deux sculptures. Sur le trottoir opposé, un hôtel moderne, en briques mais sans charme, et un parking souterrain monofonctionnel. À Budapest, la gentrification avance à bon train, non sans résistance. En attestent les graffitis ornant désormais la porte du numéro 6, qui abritait jusqu'en 2016 la Maison de la culture rom avant que ses locataires n'en soient expulsés et le dessin de leur drapeau, orné d'une roue symbolisant le voyage, effacé. « Les vies des Roms comptent aussi », « Rendez-nous ce que vous nous avez pris », « Vous nous avez volé notre culture ». Comme autant de missives adressées à l'ancien maire du 8e arrondissement, affilié au Fidesz, le parti du premier ministre Viktor Orbán. Derrière sa carrure massive, Aladár Horváth observe, dépité, le bâtiment désespérément vide. « Ils ont parlé de prostitution, de toxicomanie pour expliquer que nous étions déviants. La gentrification du quartier est le visage urbanistique d'un système néocolonial et d'une ségrégation où les minorités n'ont pas le droit de cité. Ils utilisent la criminalité, les problèmes d'hygiène dans une politique de nettoyage ethnique », dénonce l'écrivain et responsable de la Fon- dation pour les droits civiques des Roms et premier député de sa minorité en Hongrie.

l'arrondissement était déjà considéré comme vétuste avant le soulèvement de 1956

Lors de la révolution industrielle, l'arrivée du chemin de fer a transformé le quartier en porte d'entrée des populations rurales dans Budapest, favorisant son urbanisation. En plus d'avoir été largement vidé de ses habitants juifs durant la Shoah, son bâti fut touché à 90 % par les combats entre nazis, collaborateurs hongrois et Armée rouge, si bien que l'arrondissement était déjà considéré comme vétuste avant le soulèvement de 1956. « Le quartier a toujours été peuplé par la classe ouvrière et les migrants de l'intérieur. En ce sens, il a toujours été stigmatisé », explique Zsuzsanna Pósfai, du groupe de réflexion Periféria sur l'évolution urbaine en Hongrie.

On trouve à Józsefváros la part la plus importante des Roms de Budapest et un nombre incalculable de caméras de surveillance. En 2019, la victoire d'un maire d'opposition n'a pas totalement freiné le mouvement d'expulsion, mais les Roms ont néanmoins enregistré des victoires significatives qui ont permis de maintenir certains locataires dans leur appartement. À la suite d'un accord avec la mairie d'arrondissement, les habitants expulsés ont gagné le droit d'être relogés dans un appartement de même taille et de même standard. « Le maire a compris qu'il ne pouvait pas l'emporter sans nos voix », analyse Aladár Horváth, installé dans son bureau sur lequel trônent des portraits de Martin Luther King et de János Bogdán, directeur du premier lycée tsigane de Hongrie. Derrière les expulsions se terre une autre menace, groupusculaire mais bien réelle. Le mouvement Notre patrie, fondé en 2018 à la suite d'une scission du Jobbik (extrême droite), n'hésite pas à organiser des mobilisations contre la présence des Roms. « Ce pays franchit continuellement la ligne rouge. Notre patrie demande la peine de mort, la déportation des Roms en Sibérie, la limitation du nombre de naissances pour notre communauté en expliquant que les Roms, qui représentent seulement 8 % de la population hongroise, remplaceront bientôt la majorité », s'alarme Aladár Horváth. En clair, la politique de gentrification apporte l'eau au moulin néonazi.

Minoritaire dans l'arrondissement, le Fidesz a toutefois trouvé la parade pour poursuivre sa politique d'expulsions : « Dans de nombreux cas, le gouvernement fait jouer la " raison d'État" et étatise un certain nombre de parcelles détenues par la municipalité sans consulter personne. La mairie d'arrondissement a ainsi découvert certains projets par voie de presse. Le renouvellement urbain profite aux investisseurs étrangers (en 2022, 20 % des acheteurs dans les quartiers centraux n'étaient pas des ressortissants hongrois mais majoritairement de nationalité allemande - NDLR) et à un certain nombre d'entreprises du BTP dont les dirigeants sont proches du Fidesz. » En théorie, la mairie de Budapest édicte les stratégies générales et les directives d'urbanisme, les arrondissements disposent quant à eux de compétences majeures via l'attribution des permis de construire et les plans locaux d'urbanisme. Dans les faits, le gouvernement s'arroge tous les droits et les familles populaires sont en première ligne.

Rien n'aurait été possible sans la crise financière de 2007-2008 à laquelle la Hongrie a été particulièrement exposée. De nombreux ménages engagés dans des crédits hypothécaires à base de devises étrangères se sont retrouvés dans une spirale d'endettement et dans l'impossibilité d'honorer charges et loyers pour le plus grand bonheur des capitaux privés et futurs spéculateurs. En 2010, 12,3 % de la population vivaient en dessous du seuil de pauvreté, une situation qui a favorisé les expulsions locatives. Deux ans plus tard, le nombre de sans-abri était estimé à 10 000 sur 1,8 million d'habitants à Budapest. En Hongrie, le vagabondage, la mendicité, le fait de fouiller dans les poubelles et le tabagisme sont passibles de contravention. « Vous êtes à la rue mais vous n'avez pas le droit d'être sans-abri. C'est de la pure pensée fasciste », résume la septuagénaire Vera Zalka, militante d'Attac, qui ne reconnaît plus sa ville. Dormir à la rue peut ainsi exposer à une peine de 60 jours de prison ou à une amende de 150 000 forints (500 euros) depuis 2011. Ceux qui ont réussi à réintégrer leur immeuble ont vu leur voisinage bouleversé, les loyers et les charges locatives exploser et le statut de leur logement changer : de location sociale, l'appartement s'est souvent vu attribuer le titre de location conventionnée, avec un loyer indexé sur les caractéristiques du logement. Les autres, contraints de retourner dans leur village d'origine, sans perspectives, sont souvent montrés du doigt.

Une cohabitation impossible qui donne lieu à de nombreuses tensions

Au coeur de Józsefváros, la promenade Corvin, qui semble tout droit sortie d'un catalogue de promoteurs, est la vitrine de ce renouvellement urbain, le plus important d'Europe centrale (405 millions d'euros). Dans son sillage, 2 500 appartements ont été détruits ou réhabilités grâce aux fonds européens destinés aux quartiers en difficulté. Le reste de l'arrondissement fourmille d'immeubles vétustes occupés par la petite classe moyenne de l'ère socialiste ou les perdants de la transition économique, de terrains vagues, de bâtiments flambant neufs, de friches écologiques travaillées par une petite bourgeoisie précarisée, d'usines à l'abandon, d'appartements en location sur Airbnb à destination de la jeunesse européenne qui enterre sa vie de garçon ou de jeune fille, et de salles de concert. Une cohabitation impossible qui donne lieu à de nombreuses tensions. Le jeune mouvement de gauche Szikra est né de ces luttes contre les expulsions : « Le logement demeure un thème structurant car Budapest est la capitale européenne où les prix ont le plus augmenté ces dernières années », relève Aron Rossman-Kiss, chargé des relations extérieures de Szikra, qui a notamment noué des relations avec le Parti communiste d'Autriche (KPÖ) et le parti polonais Razem dans le cadre d'un partage d'expériences.

Dans la perspective des municipales du 9 juin, le Fidesz tente de reprendre la mairie d'arrondissement. Selon Zsuzsanna Pósfai, « sa campagne est exclusivement axée sur le retour de la pauvreté ou la persistance de poches de pauvreté depuis que l'opposition est au pouvoir à Józsefváros. Seulement, les marges de manoeuvre du maire sortant sont faibles. La population est quant à elle extrêmement divisée. Certains résidents ne veulent plus être stigmatisés comme venant d'un quartier insalubre et entendent plébisciter le Fidesz, quitte à entretenir la logique de gentrification ». 

l'Humanité
mercredi 22 mai 2024 748 mots, p. 6

Et si on excluait les lobbys du Parlement à Bruxelles ?

Aurélien Soucheyre

Démocratie La place accordée aux groupes de pression dans les institutions conduit les multinationales privées à peser de tout leur poids sur les directives votées. Leur en bloquer l'accès permettrait de remettre davantage la décision entre les mains des citoyens.

Il n'y a ni trop de frites, ni trop de gaufres, ni trop de bières à Bruxelles. Mais il y a sans doute beaucoup trop de lobbyistes. La capitale européenne en compte 50 000, selon la Direction de l'information légale et administrative (Dila), instance rattachée aux services du premier ministre. Ce qui en fait la deuxième ville au monde en la matière, derrière Washington. « On compte en moyenne 70 lobbyistes pour un député au Parlement européen. Il est temps de faire le ménage. Les lobbys dépensent des millions d'euros chaque année pour influencer la loi européenne », s'indigne Manon Aubry. La tête de liste de la FI pour les élections du 9 juin entend les « éjecter des institutions européennes ». Les lobbyistes y ont pour le moment accès en toute tranquillité, à condition de remplir le « registre de transparence » prévu pour les « représentants d'intérêts », et d'indiquer l'ensemble des échanges réalisés avec les eurodéputés.

Une situation qui permet aux géants des énergies fossiles et de l'industrie pharmaceutique, par exemple, de peser très fortement sur la législation de l'UE. Les institutions européennes l'assument totalement. Beaucoup argumentent qu'il reste préférable d'autoriser le lobbying, en le rendant transparent, plutôt que de l'interdire, au risque de le voir prospérer dans l'ombre. Mais c'est surtout la définition même du lobbying retenue par Bruxelles qui ouvre un espace béant aux intérêts privés, en amalgamant syndicats, ONG et collectifs citoyens aux lobbyistes envoyés par les multinationales. En témoignent les explications publiées sur le propre site du Parlement européen : « Les institutions de l'Union interagissent avec tout un ensemble de groupes et d'organisations représentant des intérêts spécifiques et menant des activités de lobbying. Il s'agit là d'une composante légitime et indispensable du processus décisionnel : les politiques de l'Union doivent ainsi correspondre aux véritables attentes des citoyens. »

les défenseurs d'intérêts publics et ceux d'intérêts privés mis sur le même plan

Une situation qui ulcère Francis Wurtz, eurodéputé communiste pendant trente ans, pour qui « il n'est pas entendable de placer les syndicats, qui représentent les travailleurs, ou les ONG, qui protègent la planète, donc l'intérêt général, sans appât du gain, avec des représentants embauchés par des sociétés privées pour défendre la seule course au profit des multinationales ». Une redéfinition claire, nette et précise, faisant le distinguo entre défenseurs des intérêts publics et défenseurs des intérêts privés à l'échelle de l'UE, apparaît donc essentielle. Les différentes formations de gauche proposent d'ailleurs plusieurs mesures pour lutter contre les lobbys privés. Les écologistes et leur tête de liste Marie Toussaint invitent à « une grande loi de séparation des lobbys et des institutions qui veille à la fois à l'éthique et à l'intégrité des élues et élus, à la transparence et à la responsabilité des activités de lobbying, et à remettre la décision entre les mains des citoyennes et citoyens ». Un combat qui dépasse le seul enjeu de l'accréditation d'une armée de lobbyistes à Bruxelles, les Verts rappelant que l'UE et plusieurs États-membres « confient une large partie de leurs politiques publiques à des intérêts privés », notamment en passant par des cabinets de conseil.

Autre angle d'attaque : la question de la rémunération des eurodéputés. Si elle veut « chasser les lobbys des institutions européennes », l'insoumise Manon Aubry considère que le défi à relever passe par l'élection « d'élus incorruptibles au Parlement européen », lesquels auraient interdiction de toucher d'autres rémunérations que celle de leur indemnité parlementaire. Il serait dès lors illégal que toute entreprise ou tout État étranger leur verse le moindre pécule, quel qu'en soit le motif.

Et la tête de liste pour le PCF aux européennes, Léon Deffontaines, énumère des mesures ne concernant pas seulement les eurodéputés, mais aussi les fonctionnaires et dirigeants de l'Union. Il prône ainsi la mise en place d'une « échelle salariale de 1 à 10 dans les instances européennes », et la fin des conflits d'intérêts « en interdisant durant sept ans les pratiques de pantouflage », soit la possibilité pour les commissaires européens et eurodéputés de travailler pour des lobbys ou des multinationales. Car les lobbyistes cherchent souvent à recruter des parlementaires, aussi bien pour leur connaissance des rouages à Bruxelles que pour les influencer sur leurs votes tant qu'ils sont en fonction. Au risque de détruire toujours plus la frontière entre intérêts publics et privés. 

l'Humanité
mercredi 22 mai 2024 542 mots, p. 7

Le Sénat s'attaque à son tour à la régulation d'Airbnb

Camille Bauer

Logement La proposition de loi pour contrôler l'essor des locations de meublés touristiques, adoptée en janvier par l'Assemblée, est arrivée le 21 mai à la Chambre haute, où elle devait être adoptée, forte d'un soutien transpartisan.

Cette fois, c'est la bonne. Après l'Assemblée nationale en janvier, le Sénat devait, mardi 21 mai, mettre fin à l'avantage fiscal très généreux appliqué aux locations Airbnb en votant la proposition de loi « visant à remédier aux déséquilibres du marché locatif ». « C'est le fruit d'années de combat contre le lobby d'Airbnb », s'est réjoui le sénateur PCF Ian Brossat lors de la séance. Jusqu'à présent, les bénéfices d'un bien loué sur une plateforme touristique pouvaient profiter d'un abattement allant jusqu'à 71 %, contre seulement 50 % pour une location en meublé, et 30 % pour un bail classique. À l'heure où l'embolie du marché locatif laisse des centaines de milliers de personnes dans des logements de fortune, voire à la rue, une telle incitation à préférer les touristes aux habitants semblait de plus en plus incohérente et même indécente. « Cette niche fiscale est choquante », est d'ailleurs convenu le sénateur LR Max Brisson, dénonçant « un emballement spéculatif totalement incontrôlable ».

La loi met aussi un terme à d'autres avantages réglementaires. Elle soumet de nouveau les locations de meublés touristiques à l'obligation de rénovation thermique, dont elles étaient exemptées. Cette inégalité de traitement constituait un appel d'air au détriment des locations de long terme et était à ce titre critiquée par les maires de villes et de régions touristiques, confrontées aux difficultés de logement de leurs habitants.

« un changement du rapport de force dans l'opinion »

En Commission des affaires économiques, le Sénat a également introduit l'obligation pour les personnes souhaitant louer leurs biens sur une plateforme de s'inscrire en mairie, comme c'est déjà le cas à Paris. Autre nouveauté, ils devront pour ce faire fournir des documents justifiant le respect des normes de sécurité et indiquant s'il s'agit de leur résidence principale. Le Sénat refuse en revanche de doter les maires d'outils de régulation. Il ne les autorise pas, comme l'avait fait l'Assemblée, à diminuer le nombre maximal de jours de location Airbnb, de cent vingt à quatre-vingt-dix.

Une bonne partie de ces mesures ne figuraient pas, ou de façon beaucoup plus édulcorée, dans le texte initial déposé en avril 2023 par le député PS des Pyrénées-Atlantiques Inaki Echaniz et sa consoeur Renaissance du Finistère Annaïg Le Meur. Il était le fruit d'un compromis trouvé face à l'hostilité d'un grand nombre d'élus, et surtout de Bercy et de l'Élysée, favorables à l'économie des plateformes. Mais avec la crise du logement, la pression des maires et de collectifs de citoyens de plus en plus actifs est parvenue à faire évoluer les parlementaires. « Ce vote est le résultat d'un changement du rapport de force dans l'opinion, analyse Ian Brossat. Airbnb bénéficiait d'une bonne image, mais élus et habitants ont vu les conséquences de son développement. » Au point que même l'exécutif a fini par être contraint de mettre de l'eau dans son vin libéral. S'il s'opposait encore en novembre dernier à l'inscription dans la loi de finances d'un amendement sénatorial supprimant la niche fiscale, il devrait cette fois ne pas faire obstacle aux votes des assemblées. 

Le Monde
Le Monde Science et médecine, mercredi 22 mai 2024 2669 mots, p. 2021,2025
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20 mai 2024 - Le Monde (site web)
21 mai 2024 - La Matinale du Monde

Une Événement De la prise de parole à la désobéissance civile, une palette d’engagements

Engagement des scientifiques : le ton monte

A force d’alerter sans être entendus et d’assister, impuissants, aux effets du dérèglement climatique, de plus en plus de scientifiques sortent de leur « neutralité ». Certains prennent la parole, d’autres passent à l’action. Tous se questionnent aussi sur l’avenir de la science

Audrey Garric et David Larousserie Audrey Garric et David Larousserie

Depuis plus de trente ans, Wolfgang Cramer alerte inlassablement sur la disparition des espèces, les conséquences de la hausse du niveau de la mer et l’adaptation à ces menaces qui deviendra toujours plus difficile, voire impossible. Depuis plus de trente ans, l’écologue, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), consigne ces périls dans les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Et, depuis plus de trente ans, il observe, impuissant, les émissions de gaz à effet de serre croître et la biodiversité s’éteindre. Un paramètre a toutefois évolué : le chercheur a rejoint les rangs du groupe de désobéissance civile Scientifiques en rébellion, fin 2022. A 67 ans, il a pris pour la première fois la parole lors d’une manifestation – autorisée, samedi 11 mai, contre les projets de construction de gigantesques bassines de rétention d’eau dans le Puy-de-Dôme.

« Pendant toutes ces années, on a fait une grave erreur. Au nom d’une fausse idée de science neutre, on n’a pas fait comprendre aux gens qu’on est dans une crise existentielle », regrette le scientifique de l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale. Il veut désormais « hausser le ton », montrer qu’il est « profondément touché » pour que « tout le monde le soit aussi ». Et ne plus s’interdire de nommer les « causes de la crise » : l’industrie polluante, l’agriculture intensive, les SUV.

Tensions dans les labos

Comme Wolfgang Cramer, de plus en plus de climatologues, d’écologues, de physiciens ou de sociologues décident de sortir de leurs laboratoires pour investir l’agora. Tribunes, prises de parole sur les réseaux sociaux, soutiens à des actions en justice, désobéissance civile : ces scientifiques ne veulent plus se contenter de chroniquer les crises écologiques en cours. Frustrés par ce qu’ils perçoivent comme une « inaction », ils souhaitent non seulement alerter le grand public, mais aussi faire pression sur les acteurs politiques.

Cet engagement des blouses blanches est ancien – sur la lutte ouvrière, l’émancipation des femmes, le nucléaire, le sida ou les OGM –, mais il s’est renouvelé autour des questions environnementales (climat, biodiversité, ressources…) ou sanitaires (crise du Covid-19 oblige), et dans les modes d’action.

Une profusion de nouvelles associations, collectifs ou organisations témoignent des velléités de scientifiques à agir face à l’urgence : les Ateliers d’écologie politique (Atécopol, Ecopol, la Fabrique des questions simples…), Labos 1point5, EffiSciences, Scientifiques en rébellion, Projet CO…

Mais comment s’engager ? Jusqu’où aller ? Les chercheurs ne risquent-ils pas de fragiliser leur crédibilité, d’exposer leur carrière, de déroger à la neutralité traditionnellement attendue de la science, de transgresser la frontière entre science et politique ? Cet enjeu suscite de forts questionnements et des tensions dans les laboratoires. « Les jeunes chercheurs notamment voudraient que la communauté s’engage davantage. Plus généralement, il y a une demande de réflexion collective sur ces enjeux », explique Eric Guilyardi, océanographe au laboratoire Locean (Institut Pierre-Simon-Laplace).

Face à ces interrogations, une journée de débats sur l’engagement des chercheurs a été organisé au siège du CNRS, à Paris, mardi 21 mai, à l’initiative de deux comités d’éthique des principaux organismes de recherche, le Comité d’éthique pour les sciences (Comets) pour le CNRS, et Ethique en commun pour l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer, l’Institut de recherche pour le développement et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement.

Une neutralité assez fictive

Les deux instances ont publié sur ces questions des avis en 2023 qui concluent qu’un scientifique a le droit d’exprimer des positions engagées et qui précisent à quelles conditions. « Intégrité, déontologie, humilité » pour Ethique en commun, qui considère comme « souhaitables »ces engagements. « Intégrité, fiabilité, rigueur » pour le Comets, qui indique aussi l’importance de dire d’ « où l’on parle ».

Ce désir d’interventions publiques reste pourtant minoritaire, une majorité de chercheurs privilégiant plutôt la production de connaissances. Selon uneétude de 2022des sociologues Michel Dubois et Catherine Guaspare, ayant interrogé 2 100 membres du personnel de recherche du CNRS, 5 enquêtés sur 10 privilégient le « devoir de neutralité », un peu moins de 40 % la « liberté d’expression ».

« Je me vois mal m’embarquer dans un engagement public, alors que tout mon temps est déjà consacré à produire et analyser des données, les communiquer dans des articles ou à des colloques scientifiques. On ne peut pas tout faire », témoigne Gilles Reverdin, 67 ans, océanographe à Locean, qui travaille sur la température et la salinité des courants. Sans compter qu’il se considère comme un « piètre communicateur » faute de formation.

Si la prise de parole des chercheurs ne va pas de soi, c’est également en raison de la notion de neutralité, souvent invoquée pour limiter leur liberté d’expression. Les deux avis des comités d’éthique considèrent qu’elle n’est pas un obstacle à l’engagement, jugeant impossible de séparer le citoyen du scientifique. Cette neutralité est même assez fictive. « Cette notion n’a pas de sens, car la recherche se fait en pratique dans un cadre qui n’est pas neutre, qu’il s’agissedes financements ou des applications des travaux de recherche », rappelle Camille, de Scientifiques en rébellion, jeune doctorante en biophysique qui préfère rester anonyme.

Le terme fait aussi sourire Matthieu Latapy, informaticien au laboratoire d’informatiqueLIP6 de Sorbonne-université, membre du même collectif, mais aussi de Sciences citoyennes et de l’Ecopol. « Certains collègues trouvent que mes sujets de recherche ne sont pas neutres, alors même qu’ils travaillent sur la reconnaissance faciale ou sur la surveillance par drones » , dit-il. Retournant également l’argument, le climatologue Christophe Cassou, directeur de recherche au CNRS, estime que « la neutralité contribue à maintenir le statut quo, ce qui veut dire de manière indirecte cautionner l’augmentation des risques climatiques ».

A une époque de polarisation des opinions et où les fake news malmènent la science, de nombreux scientifiques appellent à réinvestir les questions qui intéressent la cité, à la manière d’un devoir. « Il y a un besoin d’expertise auprès des décideurs et du grand public. Si l’on n’y va pas, on laisse la place à de faux experts, qui ne s’appuient pas sur les données scientifiques », s’inquiète Eric Guilyardi, par ailleurs membre du Comets. Le climatologue Jean Jouzel, qui avait soutenu Anne Hidalgo (PS) lors de sa réélection à la Mairie de Paris en 2020, regrette également que « les scientifiques ne soient pas assez présents dans les décisions politiques ». Une « déconnexion » entre les deux mondes, qui pourrait expliquer le manque d’écoute des chercheurs par les politiques.

Une fois le cap de l’engagement franchi, beaucoup de scientifiques durcissent leurs positions. Une colère nourrie par l’accélération des crises, les « reculs » du gouvernement en matière d’environnement, mais aussi par la criminalisation croissante des militants écologistes, qualifiés d’ « écoterroristes »par le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin.

Des propos qui ont poussé Christophe Cassou, engagé dans la formation des fonctionnaires ou des médias au climat, à « sortir d’une forme de devoir de réserve » et à dénoncer les projets qu’il juge incompatibles avec les objectifs de réduction des émissions. Non à l’A69, l’autoroute qui doit relier Castres (Tarn) à Toulouse. Non aux puits de pétrole en Aquitaine. S’il se l’autorise, c’est « grâce à l’évaluation scientifique collective, qui renforce la confiance ». Sa casquette d’auteur principal du GIEC, lors du dernier rapport, ou sa participation au collectif Atécopol, qui regroupe 250 chercheurs de toutes les disciplines, lui fournissent une « vision d’ensemble » sur les risques climatiques et les leviers d’action.

A l’instar d’autres scientifiques qui s’engagent, ces prises de position lui valent d’être accusé de militantisme. Ce terme, repoussoir pour la communauté scientifique, a par exemple été brandi par le député Hubert Ott (Haut-Rhin, Démocrates) lors de l’audition de la présidente du Haut Conseil pour le climat (HCC), Corinne Le Quéré, à l’Assemblée nationale, en octobre 2023. « Le climat n’est-il pas un prétexte pour des climatologues militants pour condamner définitivement notre élevage ? », questionnait-il, avec des propos fleurant le climatoscepticisme, pour critiquer le dernier rapport annuel du HCC, qui préconise de limiter la consommation de viande.

Militants, non, mais engagés, oui

« Le terme de scientifique militant prend de l’ampleur pour rejeter des faits scientifiques qui dérangent, et les faire passer pour des opinions », regrette la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte. L’ancienne coprésidente du groupe 1 du GIEC fait aussi l’objet de nombreuses attaques depuis qu’elle a soutenu les Soulèvements de la Terre, en avril 2023, à la suite de la manifestation contre les mégabassines de Sainte-Soline (Deux-Sèvres). « J’avais pesé chaque mot, en faveur de la liberté d’expression et de la défense de l’environnement, et contre la violence, mais maintenant beaucoup essaient de me discréditer », indique-t-elle. La chercheuse, qui multiplie les interventions, auprès d’élus de tous bords, d’industriels ou de banques, souligne que seul son discours pour les Soulèvements de la Terre a conduit à des critiques.

Ces accusations de militantisme ont même ébranlé des institutions. En février, l’Inrae a supprimé un post sur son compte X relayant le travail d’un de ses chercheurs qui montrait les efforts des restaurants pour limiter la viande. La raison officielle ? Une mauvaise rédaction… mais ce retrait faisait suite à de nombreuses réactions négatives sur le réseau social, considérant l’organisme comme « antiviande » ou « militant ». « Il ne faut pas céder à ces critiques, regrette Christine Noiville, la présidente du Comets. Il faut vraiment protéger les chercheurs contre ces tentatives de disqualification de recherches sous prétexte que les résultats ne plaisent pas, alors même qu’ils restituent simplement des données scientifiques factuelles. »

Militants, non, mais engagés, oui. Avec une position du curseur souvent difficile à trouver. Pour beaucoup de scientifiques, la désobéissance civile reste encore une ligne rouge. En se tenant à l’écart d’actions illégales, Eric Guilyardi, qui préside l’Office for Climate Education, estime avoir un « impact plus important » et pouvoir toucher les décideurs politiques ou les directions des institutions scientifiques. De la même manière, Christophe Cassou n’a pas exploré cette voie plus radicale par peur d’ « introduire un biais initial » avec ses interlocuteurs. Mais il ne se l’interdit pas à l’avenir.

S’ils restent minoritaires, les scientifiques « rebelles » n’en sont pas moins toujours plus nombreux. Le collectif Scientifiques en rébellion, créé début 2020 à la suite d’un appel dans Le Monde, revendique désormais 1 900 sympathisants, avec de nouvelles recrues chaque semaine. Presque tous les mois, ces hommes et ces femmes, de toutes les disciplines et de tous âges, mènent des actions chocs pour alerter : interpellation du conseil d’administration de BNP Paribas concernant les « ambiguïtés » de sa politique climatique le 14 mai, blocage d’axes routiers, invasion du tarmac de Roissy ou encore occupation du Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, en 2022.

Cette prise de risques juridiques, par des chercheurs considérés comme prudents et modérés, « sert à montrer la gravité de la situation », explique Jérôme Guilet, 39 ans, membre du collectif dès ses débuts, qui a mené une dizaine d’actions. Les mots d’ordre sont toujours les mêmes : non-violence, « pas d’atteinte majeure aux biens » et avec une présentation de faits scientifiques « rigoureux ».

Un engagement qui a un prix : l’astrophysicien du CEA a fait cinq gardes à vue, cinq jours de détention provisoire en Allemagne et été l’objet de trois procédures judiciaires, dont une pour laquelle il a été relaxé. En raison de cette ardoise déjà chargée, il dit désormais « hésiter un peu plus avant les actions », mais ne compte pas s’arrêter. D’autant qu’il l’assure, ni ces opérations ni la prison n’ont eu de conséquence sur sa carrière. « J’ai été soutenu par ma hiérarchie », se réjouit-il. A ses yeux, non seulement la crédibilité des scientifiques « rebelles » n’est pas entachée, mais elle en ressort renforcée lorsqu’ils agissent « en accord avec les alertes écologiques qu’ils lancent ».Aux Etats-Unis,la biogéochimiste Rose Abramoff a tout de même perdu son emploi après avoir déployé une banderole appelant les chercheurs à sortir de leurs laboratoires, lors d’une conférence scientifique.

Ce qui se joue dans ces débats n’est pas seulement l’engagement pour l’avenir de la planète, mais aussi celui pour la science. Faut-il faire de la recherche autrement ? Faut-il l’arrêter ? Faut-il la refonder ?

Chez les plus radicaux, certains considèrent la science comme une partie du problème. « Il y a en science une volonté de démesure qui engendre la croissance par plus de production, et par la construction d’une culture qui repousse les limites », explique François Graner, biophysicien de l’université Paris Cité, qui parcourt les estrades avec cette question provocante : « Faut-il arrêter la recherche ? » Le véritable cheval de bataille de celui qui est en outre candidat aux Européennes sur la liste « Paix et décroissance » est donc moins la réforme de la science que celle du système économique.

« La décroissance ? C’est du long terme. Or, on n’a pas le temps », rétorque Yves Laszlo, mathématicien à l’université Paris-Saclay, qui avec des collègues défend un autre engagement. Depuis quelques mois, il pousse un « Projet Manhattan de la transition écologique » : 1 milliard d’euros pour un centre de recherche et d’innovation mondial développant des procédés décarbonés. « Un projet scientiste ! », critique François Graner. « La crise écologique justifie des actions exceptionnelles. On ne peut continuer lebusiness as usual [“les affaires comme si de rien n’était”] », répond Yves Laszlo.

Des projets low-tech

Entre ces positions extrêmes, d’autres formes d’engagement pour transformer la recherche agitent les laboratoires. A l’Ecole normale supérieure de Lyon, le physicien Pablo Jensen essaie d’ « explorer des manières différentes de produire des savoirs en lien avec le climat ou l’environnement, et en ouvrant au-delà du monde académique »,comme des projets low-tech ou des constructions en sable pour le bâtiment. En octobre, il coorganisera les secondes Journées d’été des savoirs engagés et reliés, qui creuseront ce sillon. En outre, comme Sciences citoyennes, il défend l’idée qu’une convention citoyenne choisisse l’affectation de 10 % dubudget national de la recherche.

« Je connais beaucoup de collègues qui réorientent leurs sujets de recherche pour être plus en accord avec leurs valeurs », constate Georges Debrégeas, chercheur CNRS à Sorbonne Université, coauteur d’un texte prospectif sur la transition écologique de l’Institut de physique du CNRS, qui soulignait cette tendance à « bifurquer ». Des astronomes deviennent écologues, des chimistes étudient des procédés low-tech, des neuroscientifiques se piquent d’écologie politique, des mathématiciens calculent des empreintes carbone… « J’ai décidé de choisir mes sujets en lesouvrant à d’autres types d’acteurs, comme les associations ou les syndicats, plutôt que certaines entreprises », explique Matthieu Latapy, informaticien spécialiste des réseaux, qui travaille avec la CGT sur les conséquences d’un blocage du périphérique lors de manifestations. « C’est une vraie recherche et même un problème assez joli scientifiquement », précise-t-il.

Pour beaucoup, le système de recherche actuel basé sur la compétition entre scientifiques ne semble pas compatible avec la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Ce qui laisse un peu d’espoir à Georges Debrégeas : « La lutte contre le réchauffement peut permettre aux chercheurs de faire d’une pierre deux coups. Contribuer à la transition écologique et mettre fin aux défauts du système de recherche actuel. Et, tout en décarbonant, retrouver la qualité, la coopération et le plaisir. »

Le Monde
France, mardi 21 mai 2024 1273 mots, p. 14
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18 mai 2024 - Le Monde (site web)

Aide à mourir : un accès élargi adopté à l’Assemblée

En commission spéciale, les députés ont supprimé l’obligation que le pronostic vital « à court ou moyen terme » soit engagé

Béatrice Jérôme

Ultime étape avant le début de la discussion en séance publique – à l’Assemblée nationale le 27 mai –, l’examen du projet de loi sur l’accompagnement des malades et de la fin vie, du 13 au 17 mai, en commission spéciale, a fait apparaître des lignes de fracture au sein de la majorité entre partisans du respect à tout prix de l’ « équilibre » initial du texte et adeptes d’une évolution. Ces derniers ont voté, avec la gauche, une réécriture de dispositions-clés.

Certes, le gouvernement a pu se féliciter que la commission ait adopté, samedi 18 mai juste après minuit, les 21 articles du projet de loi. Parmi les 71 députés, siégeant au prorata de chaque groupe politique, seuls ceux du Rassemblement national (RN) et des Républicains (LR) ne l’ont pas voté. Le RN et LR ont pourfendu l’« aide à mourir » comme une « rupture anthropologique », et mené une guérilla sémantique pour que les mots « suicide assisté » et « euthanasie » figurent noir sur blanc dans le texte. En vain.

Autre sujet de satisfaction pour l’exécutif : le vote favorable du Parti socialiste (PS), des écologistes et de La France insoumise (LFI), de bon augure pour bâtir une majorité en séance. Mais cette adhésion de la gauche au projet de loi s’est accompagnée de tentatives pour assouplir les conditions « strictes » voulues par l’exécutif, pour qu’un malade incurable puisse recourir à un geste létal. La gauche a d’autant plus mené cette offensive qu’elle a identifié les failles du texte et ses fragilités.

La ministre de la santé, Catherine Vautrin, présente durant la quasi-totalité de travaux de la commission, a ainsi assisté impuissante à une alliance inopinée entre la gauche et le rapporteur général du texte, Olivier Falorni, député (Démocrates) de Charente-Maritime, pour faire tomber une disposition phare : l’obligation pour un malade qui demande une « aide à mourir » d’avoir « un pronostic vital engagé à court ou moyen terme », en plus de quatre autres critères. Cette condition est décriée par la plupart des soignants, dont l’ordre des médecins, qui estiment impossible de prédire, sans risque d’erreur ni de contentieux, le terme de l’existence d’un patient.

« Verrou essentiel »

A la place de cette disposition, M. Falorni a voté l’amendement adopté de Stéphane Delautrette, député (PS) de Haute-Vienne, qui propose de remplacer « pronostic vital à court ou moyen terme » par maladie « en phase avancée ou terminale ». En marge des débats, M. Falorni justifiait sa préférence pour cette formulation. Elle rend éligible à l’« aide à mourir » les personnes atteintes de maladies neurodégénératives, qui peuvent, malgré une perte de leurs capacités physiques et cognitives, vivre longtemps et donc échapper à tout pronostic à moyen terme.

L’adoption de l’amendement socialiste a suscité la ferme désapprobation de la présidente de commission, Agnès Firmin Le Bodo, députée (Horizons) de Seine-Maritime : « Supprimer le court et moyen terme, très clairement, on n’est plus du tout dans la même loi. On est dans une loi qui peut permettre à des personnes dont le pronostic vital serait engagé à long terme, qui peuvent avoir des souffrances physiques réfractaires, de demander à mourir. Ce n’est pas l’équilibre de la loi qui a été souhaitée et qui a été présentée », a réagi l’ex-ministre déléguée, autrice principale de la mouture initiale du projet de loi au sein du gouvernement Borne. A l’issue du vote, Mme Firmin Le Bodo expliquait qu’elle comptait rétablir en séance publique le critère du « pronostic vital à court ou moyen terme ».

La droite a eu beau jeu de s’alarmer de la disparition d’un « verrou essentiel » du texte. Avec le simple critère d’une maladie grave « en phase avancée », « Mitterrand [mort en 1996] , a vec un cancer métastatique diagnostiqué en 1981, aurait pu demander le suicide assisté cette année-là », a ironisé Philippe Juvin, député (LR) des Hauts-de-Seine. La gauche et une partie de la majorité ont aussi plaidé pour que soit supprimée l’obligation pour le malade qui demande une « aide à mourir » d’être en capacité d’exprimer sa demande et de la réitérer de manière lucide au moment de l’acte létal. Si la bataille a été menée, à ce stade, elle n’a pas été gagnée. Une première étape a toutefois été franchie : la commission a adopté un amendement qui prévoit que toute personne qui apprend qu’elle a une maladie grave peut indiquer sa volonté d’une aide à mourir dans ses directives anticipées. Cette disposition a été suggérée par Frédérique Meunier, députée (LR) de Corrèze, l’une des rares à droite à s’afficher pour le texte de loi.

« L’auto-ingestion est la règle »

En revanche, les amendements visant à supprimer l’obligation pour le malade de réitérer sa demande juste avant le geste létal ont été rejetés. Danielle Simonnet, députée (LFI) de Paris, mais aussi Gilles Le Gendre, député (Renaissance) de la capitale, confiaient leur intention de déposer des amendements en ce sens en séance publique. A gauche comme dans les rangs de la majorité, les partisans de cette évolution font valoir qu’un malade victime d’un AVC ou d’un accident de la route, privé soudain de la parole, ne pourrait plus accéder à l’« aide à mourir », alors qu’il en avait fait la demande : « une injustice », selon eux, qu’ils veulent empêcher.

Pour Mme Firmin Le Bodo, la suppression du critère du « pronostic vital engagé à court ou moyen terme », cumulée avec celle de l’obligation de réitérer sa demande de manière directe juste avant le geste létal, ouvrirait l’« aide à mourir » aux malades d’Alzheimer : une ligne rouge infranchissable pour la présidente de la commission, mais aussi pour la ministre, Catherine Vautrin.

D’autres dispositions du texte ont donné lieu durant les débats à des tentatives d’assouplir les règles. Le texte de loi prévoit que la personne, qui demande et obtient l’accord médical pour une « aide à mourir », s’administre elle-même la substance létale, sauf si elle ne peut effectuer « physiquement » le geste. Dans ce cas, un soignant ou une personne volontaire désignée par le malade peut l’accomplir pour elle. Les députés LFI ont plaidé pour le libre choix des patients de se donner la mort eux-mêmes ou de demander à un tiers. Sans parvenir à faire voter un amendement en ce sens. « L’auto-ingestion est la règle. L’hétéroingestion doit demeurer l’exception », a plaidé Mme Firmin Le Bodo. Sinon  c’est clairement un autre équilibre du texte qui tomberait. »

D’autres tentatives pour faire bouger les lignes auraient, peut-être, abouti en commission si bon nombre d’amendements n’avaient pas été avant le début des débats déclarés « irrecevables » au titre de l’article 40 – qui interdit aux parlementaires de défendre une mesure qui engendre un coût budgétaire. Nul doute que leurs auteurs vont les déposer sous une autre forme pour contourner l’obstacle de cet article en vue de pouvoir les défendre en séance.

S’agissant du premier chapitre du projet de loi, consacré au plan de développement des soins palliatifs, les députés ont voté un amendement introduisant un « droit opposable » à en bénéficier. Auteur du rapport qui a inspiré ce volet du projet de loi, le Pr Franck Chauvin avait plaidé pour un tel droit. Le gouvernement avait opposé une fin de non-recevoir. La pénurie de soignants ne permet pas, aujourd’hui, de garantir à tout mourant un « droit opposable » à être soulagé de ses douleurs.

Le Figaro, no. 24802
Le Figaro, mardi 21 mai 2024 1588 mots, p. 2

Société

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17 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Fin de vie : les députés font sauter les verrous

Un accès plus large que prévu à l' « aide à mourir » a été voté en commission spéciale à l'Assemblée nationale.

Leclair, Agnès, Hausalter, Louis

Le « modèle français » de la fin de vie s'annonce plus permissif que prévu. En quelques jours, plusieurs « conditions strictes » proposées par le gouvernement pour limiter l'accès à l'aide à mourir ont sauté lors de l'examen du texte en commission spéciale. Avant le débat dans l'Hémicycle, le 27 mai, les députés ont largement remanié le texte initial sur la fin de vie, s'affranchissant des consignes de prudence d'Emmanuel Macron et de la volonté de la ministre de la Santé, Catherine Vautrin, de «maintenir l'équilibre». «Le débat a pris un tournant très inquiétant,juge la députée LR Annie Genevard. Le législateur a ouvert la boîte de Pandore au détriment de la protection du patient, de ses proches et des soignants.»Pour le communiste Pierre Dharréville, il s'agit d'un «basculement qui a une dimension anthropologique vertigineuse».

Le texte remanié a été approuvé à main levée en commission spéciale dans la nuit de vendredi à samedi. Alors qu'un grand nombre de soignants se sont mobilisés ces derniers mois pour réclamer que l'euthanasie ne soit pas considérée comme un soin, les députés ont voté pour l'introduction de l'aide à mourir dans le code de la santé publique. «En moins de cinq jours, ils ont davantage élargi l'accès à la mort provoquée que ne l'ont fait les deux pays les plus permissifs sur l'aide à mourir, la Belgique en vingt-deuxans et le Canada en huitans», s'est émue lundi la Société française d'accompagnement et de soins palliatifs (SFAP). Au coeur des débats, le critère selon lequel les patients doivent avoir leur «pronostic vital engagé à court ou moyen terme» pour être éligible à l'aide à mourir a été supprimé. Depuis le début des travaux, il était accusé par une partie des députés et de médecins d'être trop difficile à évaluer et d'exclure certaines affections de l'accès au suicide assisté.

Contre l'avis du gouvernement, les membres de la commission spéciale ont voté pour le remplacer par la notion de «phase avancée ou terminale» de la maladie. «Nous élargissons l'accès de l'aide à mourir», s'est réjouie la députée LFI Danielle Simonnet, jugeant que cette nouvelle définition «place le patient au centre de la décision au lieu de la faire dépendre de son médecin». Favorable à ce changement, le rapporteur général du texte, Olivier Falorni (MoDem), a fait remarquer que l'aide à mourir restait réservée aux patients souffrant d'une maladie «grave et incurable».

Peut-on encore parler d'un texte sur la fin de vie ? Au ministère de la Santé, l'heure est désormais aux consultations. La question est de comprendre à quoi correspond la phase « avancée ou terminale » sur le plan médical. Selon l'entourage de Catherine Vautrin, il n'est pas exclu que cette notion soit finalement plus restrictive. La Sfap dénonce pour sa part un critère «encore plus large» et «encore plus flou»que le moyen terme. Avec ce changement, le texte élargirait l'accès au suicide assisté à des personnes qui ne sont pas proches de la fin de vie. Des médecins redoutent que des maladies chroniques (comme l'insuffisance rénale sévère) ou des cancers avancés (mais laissant la possibilité de plusieurs années d'espérance de vie) rentrent dans le champ d'application du texte.

Le critère de l'impossibilité physique gommé

La commission spéciale de l'Assemblée nationale a ainsi choisi de s'affranchir d'un des «repères éthiques»majeurs listés par le CCNE (Comité consultatif national d'éthique) dans son avis pour conditionner l'ouverture de l'aide à mourir. «On n'est plus du tout dans la même loi (...). Ce n'est pas l'équilibre de la loi qui a été souhaitée», a regretté la présidente de la commission, Agnès Firmin Le Bodo, pilote du projet de loi lorsqu'elle était ministre aux professions de santé. «Notre désarroi et notre inquiétude sont immenses devant ce texte qui devient le plus permissif au monde et nous place dans la droite ligne du Canada, c'est-à-dire avec la possibilité d'un nombre d'euthanasies supérieur à 40000 par an en France», indique Claire Fourcade, la présidente de la Sfap.

Point principal de la loi, l'article 5 a validé l'expression d' « aide à mourir » proposée par le gouvernement. Derrière cette expression, le texte initial ouvrait avant tout la porte au suicide assisté. Par principe, l'administration d'une substance létale était «effectuée par la personne elle-même».L'euthanasie, avec une réalisation du geste létal par un soignant ou par un tiers, était présentée comme une exception pour les malades qui n'auraient pas été «en mesure physiquement d'y procéder».

Si cette exception d'euthanasie n'a pas sauté dans l'article 5, elle a été remise en cause vendredi par l'adoption d'un amendement qui a gommé le critère de l'impossibilité physique, laissant le patient plus libre de décider entre ces deux modalités d'aide à mourir. «Ce choix entre « euthanasie » et « suicide assisté » devrait incomber au malade et non au type de maladie. Ce n'est pas à la présence d'éventuelles paralysies de se substituer à la volonté du patient» ,fait valoir son auteur, la députée Cécile Rilhac (Renaissance). Le vote de cet amendement fait planer un doute sur l'interprétation du texte. Alors qu'il pourrait en changer profondément la nature, au ministère de la Santé, on tempère. «Il n'y a pas d'évolution majeure du texte sur ce sujet», dit-on dans l'entourage de Catherine Vautrin. «Dans les pays qui ont légalisé ces deux modalités de fin de vie, ce sont presque exclusivement des euthanasies qui sont réalisées, car l'intervention médicale vient en quelque sorte faciliter cette décision difficile pour les patients», prévient Claire Fourcade, la présidente de la Sfap.

Un autre « verrou » du gouvernement a été mis à mal, celui du discernement du patient. Le texte modifié prévoit désormais qu'une demande d'euthanasie puisse être inscrite dans les directives anticipées - dernières volontés médicales écrites au cas où un patient ne serait plus conscient. Le projet de loi initial avait exclu cette possibilité, jugeant que le malade devait être capable de réitérer oralement sa demande juste avant le geste létal. La manière dont cette demande anticipée d'aide à mourir pourra ou ne pourra être prise en compte reste cependant incertaine.

Le délai de 48 heures de réflexion du patient avant d'accéder à l'aide à mourir a aussi été assoupli. Les députés ont proposé qu'il puisse être abrégé sur avis du médecin afin de «préserver la dignité du patient». La collégialité de la décision médicale ouvrant l'accès à l'aide à mourir a également fait l'objet d'un amendement de la co-rapporteur Laurence Cristol. Ce dernier prévoit que la procédure d'évaluation de la demande du patient soit effectuée dans le cadre d'une «procédure collégiale pluri-professionnelle». Mais, in fine, la décision reste prise par un seul médecin. «Vous dites qu'il y a une collégialité, mais il n'y en a pas», a protesté le député Philippe Juvin (LR), pointant le risque de «tomber sur un médecin qui ne fait que ça».

Un rééquilibrage possible

Enfin, un amendement de la rapporteur LFI Caroline Fiat sur la création d'un délit d'entrave à l'aide à mourir a été adopté, avec l'aval du gouvernement. «Que les intégristes s'interrogent, ils s'exposent à 1an de prison et 15000euros d'amende pour entrave au droit à l'aide à mourir d'une personne», a commenté l'Insoumise Danielle Simonnet sur les réseaux sociaux. Conçu sur le modèle de celui prévu pour l'IVG, sa portée interroge. «Il fait peser des menaces considérables sur la prise en charge des malades en fin de vie et sur les politiques de prévention du suicide», pointent les soignants hostiles au texte.

À l'inverse, la proposition d'Annie Vidal (Renaissance) de créer un délit d'incitation à l'aide active à mourir a été retoquée. «S'il n'y a pas la protection des plus vulnérables, je voterai contre ce texte», a averti l'élue. Alors que la ministre de la Santé a échangé par téléphone avec Emmanuel Macron à l'issue des discussions, on admet au sein de l'exécutif que le balancier est parti trop loin du côté des tenants de l'euthanasie et du suicide assisté, très actifs durant les débats en commission. «Le président a défini un équilibre auquel il tient», rappelle-t-on dans son entourage.À la fin de l'examen en commission spéciale, Catherine Vautrin a glissé devant les députés que c'était «la fin d'une première étape d'un long parcours». Une manière de rappeler qu'un rééquilibrage est toujours possible. «Il y aura quatre lectures au total. Ce n'est pas parce que Falorni a fait passer ses amendements que le texte restera comme ça, assure un conseiller de l'exécutif. La discussion en séance publique à l'Assemblée peut permettre de le rééquilibrer, le passage au Sénat aussi.» «Le texte qui sort de la commission spéciale est la version la plus dure possible, veut croire en écho un proche d'Emmanuel Macron. Le chemin va se poursuivre.»

Il y a tout de même un paradoxe à se dire attaché aux équilibres du texte initial tout en optant pour une longue discussion dans les Chambres, sans procédure accélérée, ce qui laisse toute latitude au Parlement pour modifier en profondeur les dispositions du projet de loi. À moins de trois semaines des élections européennes, un durcissement des débats pourrait ouvrir un nouveau front politique dont le président, qui n'a cessé de vanter un processus «d'apaisement» en amont de la construction du texte, se passerait volontiers. A. L. ET L.H.

Le Figaro, no. 24802
Le Figaro, mardi 21 mai 2024 874 mots, p. 4

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20 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Fin de vie : la majorité a ses députés frondeurs

Dans le camp macroniste, les élus opposés au projet de loi comptent faire entendre leur voix.

Bordas, Wally

Ils étaient quelques-uns pendant la réforme des retraites, beaucoup plus lors de la loi immigration. Peut-être seront-ils encore nombreux au cours de l'examen du projet de loi fin de vie. À l'Assemblée, dans la majorité, les textes passent, mais les frondeurs restent. Pour ce texte sociétal, qui vise à instaurer une aide à mourir pour certaines personnes atteintes d'une pathologie «incurable» et au «pronostic vital engagé», le gouvernement est loin d'avoir convaincu tous ses députés. Bien sûr, le projet de loi trouvera une large majorité au Palais Bourbon, avec l'appui des députés de gauche, très majoritairement favorables au texte.

Mais dans le camp macroniste, le projet de loi de l'exécutif est loin de faire l'unanimité. Que ce soit au sein du groupe majoritaire, Renaissance, ou chez les deux alliés du MoDem de François Bayrou ou des philippistes d'Horizons, un nombre conséquent de députés ne comptent pas voter le texte, pour des raisons diverses. Une défiance qui s'est amplifiée après l'examen de la réforme en commission spéciale, qui a vu, au fil des jours, les députés élargir le champ de l'aide à mourir. «Les garde-fous proposés par le gouvernement étaient nécessaires, mais certains ont déjà sauté au cours de l'examen en commission, comme l'ouverture à toutes les pathologies, le délai de réflexion,etc.» , déplore la députée MoDem Maud Gatel.

Des évolutions, qui, selon un stratège de la majorité, devraient être très difficiles à rectifier, au vu des rapports de force dans l'hémicycle : «Sur ce qui a été voté en commission, je crains que nous ne parvenions pas à revenir en arrière. Je ne suis pas certain que cela aille encore plus loin, mais on ne sait jamais...» Une situation qu'avaient vu venir certains, au sein des troupes macronistes. Dès l'annonce du projet de loi, le député des Yvelines Charles Rodwell (Renaissance), a prévenu qu'il s'opposerait au texte. «J'avais engagé une large consultation avec mes électeurs qui a réaffirmé ma conviction de ne pas voir le cadre de la loi évoluer. On s'honorerait à appliquer pleinement la loi qui existe déjà. Actuellement, un tiers des départements n'ont pas d'unité de soins palliatifs», explicite l'élu auprès du Figaro.

Avant même l'examen en commission, Charles Rodwell estimait que cette loi, dont le champ d'application était restreint, ouvrait la porte à d' «inévitables évolutions», comme cela a été le cas en Belgique ou au Canada. Un argument qu'ont très tôt évoqué d'autres députés de la majorité défavorables à ce texte. «Si l'on s'en tient au projet de loi du gouvernement, le périmètre de l'aide à mourir doit concerner quelques centaines de personnes par an en France. Mais si cela évolue dans les mois et les années à venir, cela pourrait concerner des dizaines de milliers de personnes. C'est une vraie inquiétude», prévient le député MoDem Cyrille Isaac-Sibille, qui regrette par ailleurs que le texte laisse «le médecin seul» face à la «volonté du patient et de sa famille».

«Ce texte est une rupture anthropologique, un saut vers l'inconnu. Même si l'accès reste pour l'instant restrictif, les verrous risquent de sauter les uns après les autres», craint également le député Renaissance Benoît Mournet. L'élu, opposé à ce projet de loi depuis le début, s'inquiète que l'aide à mourir soit un «palliatif aux soins palliatifs». «400000personnes ont besoin de soins palliatifs et 200000 y accèdent. N'aurait-il pas d'abord fallu régler ce problème?», interroge celui qui a reçu de nombreux acteurs du sujet avant de se positionner.

« Ce que j'ai vu et entendu m'a fait changer d'avis »

Cette démarche, beaucoup l'ont également entreprise. C'est le cas de Maud Gatel, qui, après «plus d'un an de travail» sur le sujet, à rencontrer des professionnels, des bénévoles et à se rendre dans des unités de soins palliatifs, a beaucoup évolué sur le sujet. «En tant qu'élue parisienne très attachée aux droits, j'étais pour. Mais ce que j'ai vu et entendu m'a fait changer d'avis. Nous avons coutume de dire que la fin de vie est un sujet personnel, mais en tant que député, il faut parfois laisser de côté ses convictions intimes, religieuses, ses expériences personnelles. La mort n'est pas un sujet individuel mais éminemment collectif», développe cette figure de « l'aile gauche ». Avant d'ajouter : «Cette aide active à mourir aura des conséquences sur les plus fragiles, les plus précaires, les personnes en situation de handicap. C'est un sujet de bien portant.»

Ainsi, comme d'autres dans la majorité, Maud Gatel sera active lors des débats pour tenter de faire entendre ses arguments. Même chose pour Charles Rodwell, qui entend prendre la parole. Un élu Horizons anticipe : «Quand on va rentrer dans le dur du texte, certains vont finir par se rendre compte que cela va beaucoup trop loin. Et cela va forcément créer des remous.» Avant de conclure, un brin amusé : «La gauche est tellement libérale et majoritaire dans l'Hémicycle sur ce sujet que je ne suis même pas certain que le gouvernement assume son texte, à la fin.» W B

Le Monde
International, mardi 21 mai 2024 975 mots, p. 3
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18 mai 2024 - Le Monde (site web)

Taïwan : chaos au Parlement autour d’un projet de réforme politique

A deux jours de l’investiture du président Lai Ching-te, dont le parti est minoritaire, des incidents fragilisent le nouveau gouvernement

Florence de Changy

Taipei - envoyée spéciale - Les coups avaient commencé à pleuvoir devant le Parlement, vendredi 17 mai au matin, avant même que la séance ne soit ouverte. A l’aube, des députés du DPP, le Parti démocrate progressiste, au pouvoir depuis 2016, qui espéraient être les premiers à demander une révision de l’ordre du jour en arrivant très tôt, s’étaient vu barrer l’accès au bâtiment par des députés du camp opposé (KMT-TPP, Kouomintang et Parti du peuple de Taïwan), majoritaires au Parlement. Ces derniers, désireux de porter une réforme des règles parlementaires, avaient quant à eux campé devant les portes. Plusieurs échauffourées brutales ont ensuite eu lieu à l’intérieur de la Chambre et tout au long de la journée, certains députés, debout sur les tables, s’empoignant les uns les autres comme sur un ring de catch, ou se donnant des coups de torse pour tenter d’empêcher le président du Parlement, Han Kuo-yu (KMT), d’atteindre son siège.

Bien que ces rixes parlementaires ne soient pas exceptionnelles à Taïwan – la dernière remonte à novembre 2020 –, elles cadrent mal avec les valeurs démocratiques dont le pays s’enorgueillit, a fortiori quelques jours avant l’investiture du nouveau président Lai Ching-te (DPP), prévue lundi, en présence de sept cents invités venus du monde entier. « Une démocratie vivante, c’est bien et nous en sommes fiers. Mais ce qui s’est passé aujourd’hui, c’est une honte », assure Janice Lee, une loyale partisane du DPP.

Depuis les élections de janvier, le Yuan législatif (Parlement) est dominé par une coalition KMT-TPP, alors que le DPP, parti du futur président Lai Ching-te, est en minorité. Or le TPP, le plus petit parti au sein du Yuan législatif, avait fait de la réforme du Parlement le fer de lance de sa campagne. Bien que le TPP n’occupe que huit sièges sur cent treize, il peut faire basculer la majorité sur les textes portés par l’un des deux grands partis, le DPP et le KMT.

« Les réformes proposées dans le projet de loi sont les mêmes que celles préconisées par le DPP lorsqu’il était dans l’opposition. Le TPP continuera à défendre fermement la nécessité de ces réformes législatives,a déclaré vendredi soir Ko Wen-je, le fondateur du TPP, candidat malheureux à la présidentielle. Je demande instamment au futur président Lai Ching-te de ne pas laisser le DPP devenir un parti de régression démocratique et d’abandonner son approche arrogante de la gouvernance ». « Le Parlement actuel est boiteux. Il n’a pas les moyens d’être un véritable contre-pouvoir à l’exécutif », commente pour sa part l’ancienne députée KMT Joanna Lei.

Evacuation en ambulance

Mais le DPP argue que cette réforme n’a pas été correctement expliquée, discutée, ni même publiée, et que la coalition d’opposition tente de la faire passer en force, en profitant de sa majorité au Parlement. Cette réforme instituerait notamment un discours annuel de politique générale du président, à la suite duquel celui-ci pourrait être soumis à des questions des députés. Le chef du groupe DPP au Parlement, Ker Chien-ming, avait indiqué, le 10 mai, que son parti n’était pas opposé à un discours annuel du président, mais qu’une séance de questions-réponses avec le président serait quant à elle « inconstitutionnelle ». La réforme prévoit aussi de donner aux députés le pouvoir d’avaliser (ou non) la nomination des ministres. Pour le moment, les députés ont leur mot à dire sur les dirigeants de certaines institutions, mais pas sur le cabinet. Le Parlement peut déjà convoquer un ministre pour lui poser des questions, mais la réforme propose d’étendre ce droit au président. En outre, des pouvoirs d’enquête supplémentaires seraient donnés aux députés, et un crime d’outrage au Parlement serait instauré, qui pourrait s’appliquer notamment aux ministres refusant de partager certaines informations. Au final, elle donne davantage de pouvoir au législatif, augmente son contrôle sur l’exécutif, et diminue de ce fait le pouvoir de ce dernier.

La crise qui s’annonçait depuis quelques jours est la première de cette gravité depuis l’entrée en fonctions de cette onzième législature, en février. « C’est la seule façon de les empêcher de faire voter ces lois », commente, navré, Wu Hsiang-Jung, le directeur de cabinet de la députée DPP Chiao-hui Su. Il regrette que le processus requis de négociations préliminaires en commissions n’ait pas été respecté. Mais, derrière l’argument du « vice de forme »et de l’abus de pouvoir, pointe l’angoisse pour le DPP de ne plus pouvoir diriger le pays avec un Parlement ouvertement hostile, alors que, même sans cette réforme, la coopération au cours des quatre prochaines années entre le gouvernement et le Parlement s’annonçait déjà compliquée.

Après l’évacuation en ambulance en début de soirée du nouveau député Puma Shen (DPP), universitaire spécialiste de la désinformation et de l’infiltration chinoises, qui a fait une chute spectaculaire la tête la première, le bilan de la journée s’est soldé par six blessés, cinqdu DPP et un du KMT. Les chaînes de télévision taïwanaises ont commenté le fracas en direct, insistant davantage sur les prouesses physiques des uns ou des autres que sur l’enjeu de la réforme et ses conséquences sur la vie politique taïwanaise.

A la nuit tombée, plusieurs centaines de sympathisants du DPP se sont réunies devant l’enceinte du Parlement pour dénoncer ce passage en force du KMT. A minuit, le président du Parlement a annoncé la fin des « débats », qui reprendront mardi 21, au lendemain de l’investiture du président Lai Ching-te et de son nouveau gouvernement, fragilisés par cet épisode avant même leur entrée en fonctions. p

Le Figaro, no. 24802
Le Figaro, mardi 21 mai 2024 1027 mots, p. 10

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20 mai 2024 - Le Figaro (site web)

L'ombre portée du crime organisé sur la campagne électorale

Duval, Quentin

Lucero Esmeralda terminait sa longue journée de campagne électorale à la rencontre des habitants des différents quartiers de La Concordia (Chiapas, Sud) lorsqu'elle a été criblée de balles dans une station-service. La jeune candidate de 28 ans pour un parti local a été tuée avec six autres personnes qui l'accompagnaient, dont un jeune adolescent de 15 ans. Deux autres personnes, dont la jeune soeur de 17 ans de Lucero Esmeralda, ont été grièvement blessées.

Quelques heures plus tôt, le corps d'un aspirant local et son épouse étaient retrouvés dans un sac plastique à l'arrière d'un pick-up sur une avenue d'Acapulco dans le sud du Guerrero. À moins de deux semaines des élections du 2 juin, 30 candidats ont été assassinés au Mexique. Les victimes sont de tous les partis, représentent toutes les opinions, mais ils ont en commun de menacer les activités des puissants cartels.

À Zitlala, un village isolé des montagnes du Guerrero, Diana Itzel Hernandez s'aventure avec une poignée de camarades distribuer le programme de Claudia Sheinbaum, la promise des partis Morena, PT et PVEM pour accéder à la présidence. Dans les zones les plus isolées du Guerrero, un État pauvre du sud du pays, la campagne parvient difficilement aux oreilles des citoyens. Sous le soleil écrasant, l'équipe entreprend la promotion de l'héritière d'Andrés Manuel Lopez Obrador. Les programmes sociaux sont mis en avant dans ces villages désoeuvrés qui vivent seulement de l'agriculture. La plupart des habitants parlent la langue originelle Nahuatl et baragouinent quelques mots d'espagnol. Ici, aucun signe que le Mexique s'apprête à vivre les élections les plus ambitieuses de son histoire. En plus d'élire probablement la première présidente du pays, les Mexicains désigneront 9 gouverneurs d'État, les députés fédéraux, sénateurs, députés locaux et 1 808 nouveaux maires. Si la sécurité est un enjeu majeur dans la région, personne ne s'aventure à aborder ce thème. « On ne peut pas parler de ces sujets car si tu le fais, tu te jettes dans la gueule du loup » , confie la militante de Morena.

Dans la ville voisine de Chilapa, Tomas Patron qui aspirait à diriger la campagne municipale pour le parti présidentiel a été assassiné le 12 mars dernier. Son ami, le conseiller municipal Antonio Crespo Bolaños, a connu le même sort quelques jours plus tard, le 20 mars. Dans cette région du Guerrero la propagande électorale se fait en catimini, les candidats ne voulant pas payer de leur vie une trop grande prise de risques. « Nous faisons uniquement campagne dans les zones urbaines, les marchés, ou sinon sur les réseaux sociaux » , précise Jacinto Gonzalez, le chef du parti au pouvoir dans l'État. « Ils ne nous laissent pas faire campagne dans les communautés pauvres et reculées. Avant, le crime organisé ne s'impliquait pas en politique, maintenant il veut imposer sa politique locale pour continuer ses activités » , poursuit l'homme politique.

Les criminels de ces zones rurales ont basculé leurs activités de production de marijuana ou d'opium vers des actions d'extorsion généralisées. Des chauffeurs de transport en commun sont rackettés tout comme le moindre fabricant de biens de première nécessité, du poulet à la tortilla. Ce système leur garantit une emprise totale sur la population. « Ils cherchent à terroriser la société pour empêcher les citoyens de voter ou veulent contrôler le vote pour que le résultat ne remette pas en cause leurs activités » , assure Diana Itzel Hernandez. Cette habitante, croisée lors de la distribution de tracts politiques, confie que « la police locale emmène tout le monde le jour de l'élection et oblige à voter pour quelqu'un en particulier ».

En semant la terreur, le crime organisé impose son joug sur ces élections locales. « Il y a une relation entre le nombre de personnes attaquées et la participation électorale. Plus il y a d'attaques, moins il y a de participation » , observe Itzel Soto, membre de Data Civica, un organisme qui recense toutes les attaques contre le personnel politique. Les prétendants à des fonctions locales sont plus vulnérables que les gouverneurs, députés fédéraux, ou président de la République. Chaque État doit en théorie leur fournir une escorte policière. Mais cela n'a pas empêché Giselda Gaytan (Morena) d'être tuée deux jours après le début officiel de la campagne à Celaya, l'une des villes les plus violentes du pays.

Géographiquement, la violence contre les politiques n'est pas répartie de manière homogène sur le territoire. « Nous observons certaines zones rouges, notamment les États de Guerrero, Guanajuato et Veracruz » , précise Itzel Soto. Ainsi, 28 personnalités politiques ont été assassinées dans le Guerrero depuis septembre 2023.

Candidate pour être députée locale en 2021, Diana Hernandez s'est retrouvée à trois reprises en danger de mort. « En pleine campagne dans ces villages, une collègue m'a téléphoné pour me dire : « accélère, ils sont en train de te rattraper » » , raconte cette mère de deux enfants. Pour autant, rien ne semble empêcher Diana de poursuivre son militantisme, la politique coule dans ses veines. Son père, Ranferi Hernandez, était un militant socialiste connu. Ancien député local, l'homme de 64 ans a été massacré en 2017, alors qu'il faisait campagne pour être député fédéral de la circonscription de Chilapa. « Tout a été planifié : ils les ont enlevés, torturés, tués et brûlés : ma mère, mon père, ma grand-mère et leur filleul » , raconte la quadragénaire, en regardant quelques photos dans la maison familiale.

Après ce drame, elle a repris le flambeau paternel pour défendre la justice sociale au sein des communautés autochtones. « Dans toutes les affaires où des candidats, des défenseurs sociaux ou de l'environnement ont été tués, il n'y a jamais eu justice. Mais on ne va ni se taire ni se rendre, parce que nous devons défendre la vie », lance-t-elle.

Allant de pair avec cette violence, qui agit comme une guerre de basse intensité dans une grande partie du Mexique, l'impunité gangrène la société. 95 % des affaires ne sont pas résolues. Pour les meurtres des proches de Diana aucun suspect n'a été jugé et condamné, ni même arrêté. De quoi affaiblir encore davantage la très fragile démocratie mexicaine. Q. D.

Le Monde
Planète, mardi 21 mai 2024 1264 mots, p. 6
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17 mai 2024 - Le Monde (site web)

Un projet pétrolier contesté par Eau de Paris

Sans se prononcer sur le fond, la justice a rejeté le référé contre des forages près de captages en Seine-et-Marne

Stéphane Mandard

La décision, provisoire, ne va pas éteindre l’opposition de la Mairie de Paris à un projet de forage pétrolier, autorisé par l’Etat, en Seine-et-Marne, qui « compromet la sécurité de son alimentation en eau potable », selon elle .Dans une ordonnance rendue vendredi 17 mai, le tribunal administratif de Melun a rejeté le référé introduit par sa régie, Eau de Paris, pour suspendre l’arrêté préfectoral du 30 janvier autorisant l’ouverture des travaux de forage sur la concession d’hydrocarbures de Nonville, située près de Nemours, à 85 kilomètres au sud de la capitale.

Le tribunal invoque un « défaut d’urgence » pour justifier sa décision. « Les travaux de forage(…) ne seraient pas susceptibles de débuter avant le mois de mai 2025, en raison de l’indisponibilité actuelle d’une partie du matériel nécessaire à leur réalisation », explique le juge administratif. Compte tenu de l’importance de ce délai, il a estimé que la demande de suspension présentée par Eau de Paris n’était « pas justifiée par une situation d’urgence ».

Le tribunal ne s’est toutefois pas prononcé sur le fond et « l’existence d’un doute sérieux quant à la légalité de l’arrêté attaqué », ce qui laisse ouverte la possibilité d’une suspension ultérieure. « Après cette décision provisoire, le tribunal rendra un jugement au fond ultérieurement, au terme d’une instruction approfondie », indique la juridiction.

Le gouvernement avait donné son feu vert discrètement : le décret accordant à la société Bridge Energies l’extension de la concession pour passer de trois à cinq puits a été signé le 27 décembre 2023, en pleines fêtes de fin d’année, par Elisabeth Borne, Bruno Le Maire et Agnès Pannier-Runacher.

La plate-forme se situe en amont de captages (Villeron et Villemer) jugés « stratégiques » par Eau de Paris : ils alimentent quotidiennement quelque 180 000 Parisiens et Seine-et-Marnais, précise la régie. « On va continuer à se battre sur le fond,réagit la maire de Paris, Anne Hidalgo, auprès du Monde. Cette affaire est un scandale. On fait un travail de dingue pour dépolluer la Seine et la Marne, protéger la ressource en eau et pour remplir trois jerricans, l’Etat autorise des forages pétroliers près de captages essentiels à l’alimentation en eau potable des Parisiens et des Seine-et-Marnais. » « Les forages à Nonville menacent les sources qui alimentent Paris et la Seine-et-Marne. Notre objectif est l’abandon définitif du projet, nous sommes déterminés à protéger nos captages d’eau potable », ajoute Dan Lert, président d’Eau de Paris.

Risques « importants »

Bridge Energies (anciennement Bridgeoil) se présente comme la plus petite des cinq compagnies pétrolières françaises. Elle exploite aujourd’hui un seul des trois puits de son unique plate-forme de Nonville pour produire l’équivalent de 75 barils par jour. Avec deux puits supplémentaires (un puits producteur et un puits injecteur, utilisé pour séparer l’eau de l’hydrocarbure), elle prévoit d’augmenter sa production quotidienne de brut de 16 mètres cubes, soit environ 100 barils.

Les travaux impliquent de forer au travers de la nappe d’eau souterraine pour atteindre le gisement d’hydrocarbures, situé à une profondeur de 1 510 mètres. Les géologues d’Eau de Paris soulignent que la source de Villemer est « particulièrement vulnérable » en termes de transferts en raison de la nature karstique de l’aquifère. Elle est « peu protégée » d’éventuelles contaminations de surface. Les risques sont selon eux « importants » lors de la foration (percement d’un conduit karstique, infiltration d’hydrocarbures…) ou pendant l’exploitation (écoulement de pétrole ou d’eaux souillées vers la nappe dû à un dysfonctionnement, en cas de vieillissement des puits ou de fuite sur les installations).

« Ces nouveaux puits, comme les précédents sur lesquels il n’y a eu aucun incident depuis leur mise en service, traversent les mêmes aquifères que ceux de géothermie et répondent à toutes les normes de protection des aquifères conformément à la réglementation environnementale », indique au Mondele président de Bridge Energies, Philippe Pont.

Dans un avis rendu le 13 avril, l’autorité environnementale d’Ile-de-France identifie « la protection des eaux superficielles et des nappes souterraines » comme l’un des « principaux enjeux environnementaux » du projet. Elle relève plusieurs lacunes dans l’étude d’impact présentée par l’exploitant. Aussi, l’autorité demande à Bridge Energies de « compléter le dossier par la présentation détaillée des mesures visant à respecter les dispositions spécifiques aux forages pétroliers instaurées par l’arrêté interpréfectoral de protection des captages » ou encore « d’analyser et de prévenir les risques d’un accident ou d’un acte de malveillance conduisant à des écoulements d’hydrocarbures pouvant atteindre le Lunain (site Natura 2000) et d’évaluer les possibilités de rétention avant d’atteindre la rivière ».

En 2013, un épanchement d’hydrocarbures avait été constaté à Nonville à la suite de l’accident d’un camion-citerne. Cet incident était intervenu à proximité du Lunain, rivière située à moins de 300 mètres de la plate-forme pétrolière et qui communique avec les sources de Villeron. L’autorité environnementale exhorte par ailleurs Bridge Energies à « reconsidérer ce projet d’extension de l’activité de la plate-forme afin de répondre à l’urgence climatique et à l’impératif de réduction conséquente et rapide de la consommation d’énergies fossiles ».

« Plusieurs incompatibilités »

L’exécutif assure que toutes les précautions ont été prises pour que les forages ne menacent pas la ressource en eau. L’arrêté contesté prévoit des « conditions extrêmes », assure le ministre délégué chargé de l’industrie et de l’énergie, Roland Lescure. Lors de la séance de questions au gouvernement, mardi 7 mai, il a évoqué « des critères spécifiques imposés aux fluides utilisés pour le forage, le contrôle de l’ensemble des produits chimiques utilisés sur le site, le contrôle de la cimentation des puits et évidemment la mesure de la turbidité, c’est-à-dire de la qualité de l’eau ».

Le ministre de la santé, Frédéric Valletoux, a cependant fait part de ses « réserves ». « En tant que maire de Fontainebleau puis député, j’ai formulé à plusieurs reprises mes réserves et inquiétudes sur l’extension de la plate-forme au regard de l’impact environnemental et sanitaire pour le territoire », a-t-il déclaré sur TF1 le 7 mai, avant de nuancer ses propos dans une déclaration transmise à l’Agence France-Presse : « Depuis, la justice administrative s’est prononcée sur ce projet et l’a validé et le préfet prend au quotidien toutes les mesures pour encadrer ces travaux et garantir les intérêts de protection de l’environnement. »Lors de l’enquête publique, en 2020, en tant que président de l’association portant la candidature du domaine de Fontainebleau au Patrimoine mondial de l’Unesco, il avait alerté sur « plusieurs incompatibilités » du projet de forage avec cet objectif ainsi que sur « le risque pour la qualité des eaux ».

Au-delà de cette menace, Greenpeace dénonce «l’autorisation de nouveaux projets fossiles sur le territoire français par le gouvernement, en contradiction totale avec les constats scientifiques et ses propres engagements ». La « loi Hulot », adoptée fin 2017, interdit « progressivement » la recherche et l’exploitation des hydrocarbures en France d’ici à 2040. Le 7 mai, la députée écologiste de Paris Sandrine Rousseau a demandé au gouvernement d’ « arrêter immédiatement »le projet de forage. «Nous respectons la loi », a répondu le ministre de l’industrie, Roland Lescure, précisant que la concession de Nonville a été octroyée jusqu’en 2034, alors que « la loi prévoit que les concessions puissent être exploitées jusqu’en 2040 ».

Le Figaro, no. 24802
Le Figaro Patrimoine, mardi 21 mai 2024 612 mots, p. PAT36

patrimoine

Un nouveau statut pourrait bientôt voir le jour pour les familles monoparentales

Les initiatives se multiplient pour mieux accompagner et améliorer les aides des 2 millions de parents solos.

Janicot, Pauline

L'instauration d'un éventuel « devoir de visite » des pères dans les familles monoparentales, évoquée il y a quelques jours par le président de la République, Emmanuel Macron, soulève bien des questions. Mais il ne réglera pas la grande précarité dans laquelle vivent ces foyers, à en croire les associations. La France compte plus de 2 millions de familles monoparentales avec des enfants mineurs, soit près d'un foyer sur quatre, un chiffre en forte augmentation depuis 1990. Plus de huit fois sur dix, le parent solo est une femme. Ces familles sont aussi davantage en difficulté que les autres, que ce soit en matière d'emploi (beaucoup de ces parents sont à temps partiel), de revenus ou de logement (moins d'un tiers d'entre eux sont propriétaires). Selon l'Insee, 41 % des enfants issus d'une famille monoparentale vivent sous le seuil de pauvreté, contre 21 % pour l'ensemble des mineurs. La crise sanitaire et l'inflation n'ont rien arrangé, en alourdissant encore un peu plus leur charge mentale et financière.

Aujourd'hui, des aides existent pour les parents isolés, mais elles sont loin d'être suffisantes. Un parent qui élève seul son enfant âgé de moins de 20 ans peut notamment prétendre à l'allocation de soutien familial (ASF) si l'autre parent est décédé ou s'il n'a pas reconnu son enfant. Son montant s'élève à 195,85 euros par mois et par enfant, sans condition de ressources. Elle est aussi attribuée pour compléter une pension alimentaire dont le montant est faible, ou à titre d'avance si cette dernière n'est pas versée par l'autre parent. Un coup de pouce fiscal est aussi accordé si le parent élève seul son enfant depuis au moins cinq ans. Avec un enfant à charge, il bénéficie de 2 parts de quotient familial au lieu de 1,5 part pour le calcul de son impôt sur le revenu (2,5 parts pour deux enfants...). Pour en bénéficier, il faut cocher la case « parent isolé » dans sa déclaration de revenus et ne pas vivre en couple.

Plusieurs parlementaires se sont récemment penchés sur les difficultés rencontrées par les parents solos, et les idées fourmillent pour améliorer les aides accordées. Le gouvernement a ainsi confié à la députée Fanta Berete (Renaissance) et au sénateur Xavier Iacovelli (Renaissance) le soin de travailler d'ici cet été sur des mesures destinées à mieux les accompagner. Elles devraient s'inspirer du rapport d'information consacré à la monoparentalité présenté en mars par les sénatrices Colombe Brossel (Parti socialiste) et Béatrice Gosselin (Les Républicains). Parmi ses dix recommandations, la création d'une carte famille monoparentale. « À l'instar de la carte famille nombreuse, créée dans les années 1920 et qui reflétait la réalité du paysage familial français de l'époque, la carte parent solo permettrait aux familles de bénéficier de services spécifiques ou de tarifs privilégiés », estime Fanta Berete.

Une consultation citoyenne

En parallèle, une proposition de loi transpartisane, pilotée par le député socialiste Philippe Brun, préconise de créer un statut de parent isolé pour lui assurer des droits. Elle propose aussi le versement des allocations familiales dès le premier enfant ou encore l'attribution de trimestres d'assurance-retraite gratuits pour le parent solo. Enfin, la question de la pension alimentaire se pose. Elle pourrait être exclue des revenus imposables de celui qui la reçoit pour ne pas empiéter sur les prestations sociales auxquelles il a droit (prime d'activité...). Pour élaborer ce projet, les citoyens ont aussi été consultés en ligne et certaines de leurs propositions (plus de 1 000 suggestions ont été faites) y seront intégrées avant son dépôt à l'Assemblée nationale.

Libération
mardi 21 mai 2024 2084 mots, p. 10,11

FRANCE

Jean-Claude Gaudin quitte définitivement Marseille

Par STÉPHANIE HAROUNYAN Correspondante à Marseille

DISPARITION

La figure de droite, maire durant vingt-cinq ans, aura incarné sa ville pour le meilleur et pour le pire. Jusqu'à ce que l'effondrement de la rue d'Aubagne révèle les carences d'une gouvernance empreinte de clientélisme. Il est mort lundi à 84 ans.

Jean-Claude Gaudin aura vu le pape à Marseille. C'était en septembre, des milliers de fidèles avaient convergé vers le stade Vélodrome pour la messe du souverain pontife. Durant des semaines, l'ancien maire LR avait minutieusement suivi les préparatifs. Son sommet de béatitude au soir d'une vie où la foi aura finalement été sa seule colonne vertébrale. Jean-Claude Gaudin est mort à 84 ans ce lundi de Pentecôte. Dans sa maison de Saint-Zacharie (Var), près de sa ville, Marseille, son autre passion après Dieu. Jean-Claude Gaudin est entré en politique comme on entre en religion, un jour d'avril 1953. Il a 14 ans, préfère au foot ses activités d'enfant de choeur ou les représentations de la Pastorale organisées par les mouvements de jeunesse catholique qu'il fréquente. Le hasard des campagnes électorales entraîne à Mazargues, son quartier natal du sud de la ville, Germaine Poinso-Chapuis: avocate et résistante, militante du MRP, elle défie cette année-là le socialiste Gaston Defferre aux municipales. Elle perdra, mais le jeune Jean-Claude est «émerveillé», confessera-t-il un demi-siècle plus tard dans ses mémoires. «Si c'est ça, la politique, je voudrais faire de la politique», annonce-t-il à son père le soir même.

A la vingtaine, devenu prof d'histoire dans l'enseignement catholique, le fils de maçon n'a ni les relations ni les codes pour intégrer le monde politique. Avec son bagout et sa ténacité, il parvient tout de même à se faire une place chez les centristes, où sa jeunesse et son enthousiasme détonnent autant que son cartable élimé et sa vieille 2 CV. «La première fois que je l'ai entendu parler, je n'ai pas eu lll ??? besoin de décodeur, se souvient l'ancien député Jean Roatta. Ce qui m'a impressionné, c'était son vocabulaire.» La photo aura trôné jusqu'à ce qu'il quitte son bureau de l'Hôtel de ville: mars 1965, Gaudin a 25 ans et des cheveux, il regarde l'objectif tout sourire, assis au milieu d'une nuée d'hommes austères qui, eux, ont les yeux rivés sur le tribun à droite de l'image : c'est Gaston Defferre, qui vient de remporter les élections municipales. A la faveur d'un accord politique de circonstance, le socialiste a embarqué sur ses listes le jeune professeur d'histoire centriste, devenu benjamin de l'hémicycle. Son entrée au conseil municipal de Marseille, c'est l'un des jours les plus marquants de sa carrière politique, a toujours assuré Gaudin. Par la suite, il fut député, sénateur et même ministre. Mais ce jour-là, l'essentiel est joué : Defferre restera sa référence politique. «Il incarnait tout ce qu'il aimait, abonde le député LR Guy Teissier. L'autorité, le pouvoir, la séduction. Defferre, lui, avait une tendresse pour les jeunes qui se lançaient en politique.» Au point de proposer à Gaudin de rester dans son équipe, quand l'alliance avec le centre est rompue en 1976. Il refuse, scellant son destin : il choisit de défier le monument Defferre dont il brigue déjà, secrètement, le poste.

EN 1983, FACE À GASTON DEFFERRE «Gaudin a mis trente ans pour faire les trente mètres qui sépare l'hôtel Bargemon, où siègent les élus du conseil municipal, de l'hôtel de ville», a l'habitude de résumer l'actuel maire Benoît Payan (DVG). Car le terrain n'est pas propice: à l'époque, dans ce que l'on appelait le «Midi rouge», socialistes et communistes cantonnent le reste de l'échiquier politique à de la figuration. Gaudin creuse son sillon voix après voix. Séduire, il sait faire, et cette façon de faire campagne restera la sienne jusqu'au bout : un large sourire, une poignée de main amicale doublée d'un sonore «Comment ça va ?» Les Marseillais semblent apprécier : il est élu député en 1978. En 1983, il affronte

Defferre aux municipales. Une douche froide: le puissant maire, également ministre de l'Intérieur, a découpé sa ville en secteurs lui permettant de garder son trône, alors que Gaudin comptabilise 2 497 voix de plus que lui.

Ce sera leur seul duel. En 1986, lorsque Gaston Defferre, victime d'un malaise, meurt au petit matin, la ville est sous le choc. La succession est ouverte. Cette fois, c'est son tour. Defferre lui-même ne le lui avait-il pas prédit quelques mois avant de mourir ? «Vous voyez Gaudin, un jour, ce bureau sera le vôtre. Mais ça ne presse pas » Il devra en effet patienter encore, battu en 1989 par le socialiste Robert Vigouroux, ancien premier adjoint de Defferre. «Ma seule véritable défaite», concèdera-t-il. Gaudin trompe l'attente depuis son bureau du conseil régional, dont il a gagné la présidence en 1986. Un beau lot de consolation, mais acquis grâce aux voix des élus FN, ce qui ternira son image. En 1995, pour son troisième assaut municipal, Gaudin se présente avec un allié plus acceptable: le RPR Renaud Muselier. C'est un mariage de raison, mais qui lui ouvre enfin les portes de l'hôtel de ville. Le 18 juin, au soir de la victoire, Gaudin, au côté de Muselier sur le balcon de l'hôtel de ville, exulte en brandissant les clés de la mairie. «Le plus beau jour de ma vie», répéterat-il. Il a 56 ans.

Enfin installé dans le fauteuil de maire, Jean-Claude Gaudin fait revenir le bureau de Gaston Defferre que Robert Vigouroux avait troqué pour une table plus fonctionnelle. Un marqueur tout sauf anodin pour celui qui, en décrochant le rôle, endossera les habits de celui qu'il a toujours appelé «l'illustre maire». C'est surtout dans sa gestion que Gaudin va reprendre les codes du socialiste, perpétuant un système qualifié de clientéliste par ses détracteurs. Il préserve et fait fructifier, notamment, l'accord tacite passé avec le puissant syndicat FO, majoritaire chez les agents de la ville. Les territoires politiquement acquis sont choyés, au détriment des quartiers populaires du Nord où la gauche et l'abstention font loi. Ministre de la Ville du gouvernement Juppé en 1995, c'est son rôle de sénateur qu'il chérira le plus, au point de pleurer lorsqu'en 2017, touché par le cumul des mandats, il doit renoncer à la Haute Assemblée.

EN CAMPAGNE, LA CARTE PAGNOLESQUE De Defferre, Jean-Claude Gaudin reprend aussi les accents autoritaires, s'entourant d'une poignée de fidèles. Au premier rang desquels Claude Bertrand. A leur arrivée en 1995, le tableau n'est pas brillant: Marseille est gangrené par le chômage, résultat d'une désindustrialisation violente. La ville traîne aussi une sale réputation, entretenue par le trafic de drogue. Plutôt que de s'y attaquer sur le fond, Gaudin va travailler la façade. Son ambition : développer l'attractivité de la ville pour attirer les touristes et les classes moyennes. On rénove le Vieux-Port à grands frais pour la carte postale, on bichonne les croisiéristes.

Le mot «requalification» fleurit dans toutes les communications municipales. Gaudin reprend à son compte le projet Euroméditerranée entrepris par Vigouroux pour refondre un vaste territoire longeant les quais, le tout largement financé par les fonds de l'Etat. Dans le centre-ville, en 2007, le tramway refait une (timide) apparition, là où d'autres quartiers restent enclavés, particulièrement dans le

Nord. «Il était tout sauf un maire bâtisseur, tacle encore un élu de son camp. Les dossiers l'emmerdaient. Tout ce qui l'intéressait, c'étaient les élections. Là, il était imbattable.» Car à chaque scrutin, le stratège politique se réanime. Pour séduire les Marseillais, le maire entretient son image de politique jovial, jouant à fond la carte pagnolesque. «Un extraordinaire comédien, cinglait encore Guy Teissier lors du départ à la retraite de son éternel rival. Capable de pleurer et de rire dans la minute qui suit.» Un jeu d'acteur suffisamment crédible pour le faire réélire à la mairie en 2001, puis en 2008 et en 2014.

La légitimité du vote, ce sera jusqu'au bout l'argument face à tous ceux qui lui reprochent sa longévité ou sa mauvaise gestion. Notamment dans son propre camp, où ses successeurs potentiels s'impatientent. A commencer par Renaud Muselier, à qui Jean-Claude Gaudin avait promis le poste au soir même de l'élection de 1995. «Dans la voiture qui nous emmenait à l'hôtel de ville, il me dit : "Mon rêve est accompli, la prochaine fois, ce sera toi." A partir de cette minute, il n'a eu de cesse de m'évincer», a raconté l'actuel président de région, qui finira par jeter l'éponge. Muselier n'est pas le seul à y avoir cru. «Chaque fois que quelqu'un entrait dans son bureau, il en ressortait maire», s'amusait un élu de sa majorité en 2018. «Gaudin, c'est Chronos qui mange ses enfants», dit autrement Benoît Payan. Mais au fil des ans, la mécanique s'est rouillée. Les projets vendus comme structurants pour Marseille n'ont pas transformé la ville. En vingt-cinq ans, la fracture Nord-Sud s'est accentuée et les équipements publics se sont dangereusement dégradés. Au point que le vernis se craquelle. D'abord avec le scandale des écoles, en février 2016, qui révèle l'état calamiteux de nombreux établissements. «La honte de la République», titre Libération en une, provoquant la colère du maire qui crie au «Marseille bashing». Calfeutré dans son hôtel de ville, Jean-Claude Gaudin, que la maladie a déjà éloigné du terrain, perd le fil de l'histoire. Au point d'apparaître déconnecté quand la catastrophe arrive. Le 5 novembre 2018, lorsque huit personnes trouvent la mort dans l'effondrement des immeubles de la rue d'Aubagne, le maire tarde à réagir publiquement. «Je ne regrette rien», affirme-t-il finalement quelques jours plus tard devant la presse, assurant même avoir fait ce qu'il fallait en matière de résorption de l'habitat indigne. Le procès des sept mis en cause aura lieu en novembre -Jean-Claude Gaudin avait été entendu par les juges en qualité de témoin fin 2021. Les autres Marseillais, a minima, dénoncent son apparente indifférence. Ils sont des milliers, quelques jours après le drame, à défiler sous ses fenêtres en criant «Gaudin assassin». Une cicatrice qui marquera l'élu.

Un an plus tard, en novembre 2019, un rapport au vitriol de chambre régionale des comptes étrille sa gestion. Là encore, Gaudin crie à la manoeuvre, mais Marseille ne l'écoute déjà plus. Entrer dans la légende de sa ville avec les honneurs, c'était pourtant l'ultime voeu de l'ancien professeur qui a tout sacrifié à son écharpe, jusqu'à sa vie privée. Gaudin n'a pas d'enfant et ne s'est jamais marié. «Je n'ai pas voulu tricher», confiait-il à demi-mot dans sa biographie autorisée, sans aller plus loin.

«L'INCURIE» D'UN QUART DE SIÈCLE A défaut d'avoir préparé sa succession, il assiste, impuissant, au déchirement de sa famille politique quand les élections de 2020 se profilent. Le 4 juillet 2020, il resurgit dans l'hémicycle une dernière fois pour remettre à Michèle Rubirola, l'élue, son écharpe de maire, avant de s'éclipser pour de bon. Tout juste souhaitera-t-il bonne chance via Twitter à Benoît Payan lorsque, quelques mois plus tard, ce dernier récupérera le poste.

Il aura fallu une perquisition à ses domiciles de Mazargues et Saint-Zacharie pour que son nom réapparaisse dans les journaux : la justice, qui enquête sur la gestion des ressources humaines à la ville, lui reproche l'emploi de plusieurs personnes ayant dépassé l'âge de la retraite au sein de son cabinet. Placé en garde à vue début 2021, Gaudin s'en sort bien, condamné à six mois de prison avec sursis et 10 000 euros d'amende à l'issue d'une audience express dans le cadre d'une procédure de plaider-coupable.

Politiquement, il s'était offert une ultime escapade, en rejoignant le camp d'Emmanuel Macron. Il le soutiendra à la présidentielle, même après que le Président, lors d'une visite en septembre 2021, eut justifié les millions d'euros du plan Marseille en grand en reprenant la rhétorique de la nouvelle municipalité de gauche, qui dénonce l'«incurie» du quart de siècle de gouvernance Gaudin. «Au fond de moi, je suis convaincu que le temps rendra justice à mon action», veut croire l'ancien maire dans ses mémoires. «Il était Marseille fait homme. De sa ville, sa passion, il avait l'accent, la fièvre, la fraternité», a posté ce lundi matin Emmanuel Macron sur X, à l'annonce de sa mort. «A celui qui aimait tellement Marseille, son histoire et ses habitants, je veux rendre un hommage ému et sincère. Il manquera à cette ville», a réagi de son côté Benoît Payan. Sur France Bleu, interviewé il y a trois ans, Jean-Claude Gaudin avait confié penser parfois à la mort : «J'espère que j'irai rejoindre Saint-Pierre au paradis et qu'on ne me fera pas supporter longtemps le purgatoire.» ?

La Croix, no. 42923
France, mardi 21 mai 2024 724 mots, p. 10
Aussi paru dans
20 mai 2024 - La Croix (site web)

Des candidats prorusses sèment le trouble en Lettonie

Anne Boulogne

Un tiers de la population est russophone dans cet État balte.

Plusieurs partis lettons présentent des candidats prorusses, même si une loi écarte tous ceux qui ont été membres du Parti communiste avant 1991.

Vilnius (Lituanie)

De notre correspondante

La Lettonie, petit État balte, a-t-elle fait preuve de laxisme, durant des années ? Une enquête du site d’information Re:Baltica, appuyé par un consortium de journalistes internationaux, a en effet révélé fin janvier 2024 que la députée européenne lettone sortante Tatjana Zdanoka travaillait pour les services de renseignement russes. Élue depuis 2004, âgée de 74 ans, cette personnalité de la vie politique lettone communiquait avec des officiers des services russes, selon sa correspondance à laquelle le média a pu avoir accès. Les services de sécurité lettons ont ouvert une enquête. « Déjà au début des années 2000, il y avait eu des rapports isolés à ce sujet,relève Janis Ikstens, professeur de sciences politiques à l’Université de Lettonie, joint au téléphone. Mais, je ne sais pas pourquoi, les institutions n’ont pas creusé davantage. »

L’élue ne cachait pas ses sympathies prorusses. La députée s’était ainsi rendue en Crimée annexée, en 2014, pour soutenir le pseudo-référendum d’autodétermination. Elle avait également voté contre une résolution du Parlement européen visant à désigner la Russie comme un État soutenant le terrorisme. Malgré cette affaire, son parti, l’Union russe de Lettonie, présente à nouveau des candidats aux élections européennes de juin prochain. Ils figurent sur une liste de coalition avec le Parti du centre. Le numéro deux sur la liste, Miroslav Mitrofanov, a longtemps été l’assistant de Tatjana Zdanoka au Parlement européen.

Avec l’Union russe de Lettonie, Miroslav Mitrofanov plaide pour le retour « d’une coopération plus positive avec la Russie », une idée totalement bannie par les autorités lettones. Il espère avoir au moins un siège à Bruxelles. Selon lui, il n’y a aucun risque qu’un autre candidat soit inquiété comme Tatjana Zdanoka, car il n’y a « que des jeunes politiciens » sur sa liste. Quant à l’intéressée, elle ne peut pas se représenter. Une loi votée le 27 octobre 2022 établit désormais qu’une personne ayant été active au sein du Parti communiste pendant la période soviétique ne peut être candidat. Ce qui était son cas.

L’attaque de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, a poussé la Lettonie à voter cette loi. Dans ce petit pays balte, comme chez ses voisins proches, cette invasion marque une rupture. Lors des législatives de 2022, le parti Harmonie, longtemps représentant des Russophones en Lettonie, a perdu les élections. Il avait été pourtant pendant dix ans la première force politique au parlement national, la Saeima (Diète). Et il avait condamné les actions de la Russie contre l’Ukraine. Avec l’invasion, chacun a durci ses positions. « Cet événement a donné du poids aux plus radicaux », relève le sociologue Martins Kaprans. « Plusieurs partis politiques ne soutiennent pas directement la Russie, mais reprennent le discours du Kremlin sur l’économie, la politique sociale, les valeurs »,souligne Linda Curika, numéro deux sur la liste du parti libéral « Par ! ».

De son côté, le gouvernement a aussi été amené à adopter une « position plus dure »à la suite de l’invasion russe de l’Ukraine, note le professeur Janis Ikstens. Le passage à l’enseignement uniquement en letton a été accéléré. À partir de la rentrée scolaire 2026, le russe ne sera plus enseigné comme langue étrangère. « Désormais, de très nombreux Russophones de Lettonie craignent d’exprimer leur opinion », raconte Martins Levuskans, un jeune activiste qui a monté une association pour faire entendre la voix de Russophones pro-européens, intégrés dans la société. Lui-même est candidat aux élections.

Face à ces candidats qui se montrent compréhensifs avec la politique du Kremlin, les autres ont au contraire pris le contre-pied. « La sécurité, la défense, c’est une préoccupation profonde pour les Lettons. Nous sommes fortement en faveur du soutien à l’Ukraine et aussi du renforcement de la défense européenne » , explique Elina Pinto, qui conduit la liste du parti Progresivie (Les progressistes) aux élections européennes. Lui compte rejoindre le groupe des Verts à Bruxelles. Jusque récemment, c’était le groupe auquel Tatjana Zdanoka était aussi affiliée.

Le Figaro, no. 24802
Le Figaro et vous, mardi 21 mai 2024 1173 mots, p. 47

der ; Portrait

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20 mai 2024 - Le Figaro (site web)

JEAN-CLAUDE GAUDIN LA FIN D'UNE ROMANCE MARSEILLAISE

MAIRE DE MARSEILLE DURANT VINGT-CINQ ANS (1995-2020), ANCIEN DÉPUTÉ, SÉNATEUR, MINISTRE ET DIRIGEANT DE LA DROITE, JEAN-CLAUDE GAUDIN EST MORT À L'ÂGE DE 84 ANS.

Tabard, Guillaume

Ce fut son dernier bonheur public. Sous un soleil radieux, le 22 septembre dernier, Marseille, la ville dont il n'était plus le maire mais qui restait la sienne, accueillait le pape François. Une joie personnelle pour Jean-Claude Gaudin qui disait de lui-même «baigner dans l'eau bénite depuis (son) enfance». Mais aussi une revanche politique pour un homme qui s'était donné tout entier à la cité méditerranéenne et qui redoutait plus que tout d'être oublié par ceux qui lui succéderaient. «Vous verrez, confiait-il avec une ironie amère, après ma mort, ils donneront mon nom à un réverbère sur lequel les chiens viendront lever la patte.» Disant cela, il espérait plutôt en secret que son nom soit donné au Stade-Vélodrome, qu'il avait entièrement refait bien que le football ne comptât pas vraiment au rang des passions, pour ce notable qui cultivait son embonpoint autant qu'il s'en moquait.

Mais pour accueillir le pape, Gaudin était à l'honneur. Benoît Payan avait pensé à lui. Son successeur socialiste avait pour lui une reconnaissance et une forme d'admiration que ses coadjuteurs de droite successifs avaient abandonnées depuis longtemps. C'est la loi de Marseille : une chaîne de connivences lie ses premiers édiles par-delà les clivages politiques. Après avoir combattu Gaston Defferre, Jean-Claude Gaudin n'a eu de cesse que de s'en inspirer. Après avoir tempêté contre le quart de siècle de Gaudin sur le Vieux-Port, Payan se voit en héritier, sinon en continuateur de l'enfant de Mazargues à qui Emmanuel Macron, attaché comme l'on sait à Marseille, a rendu hommage.

Jean-Claude Gaudin est né le 8 octobre 1939, dans le quartier pittoresque et préservé de Mazargues, au sud de la ville, d'un père artisan maçon adhérent du MRP, le Parti démocrate-chrétien de l'après-guerre, et d'une mère travaillant dans les corderies. Après ses études, il devient professeur d'histoire-géographie à Saint-Joseph des maristes. Mais s'il enseigna une quinzaine d'années, il se consacra très tôt à la politique. Adhérent du CNI, le parti d'Antoine Pinay, il figure dès 1965 sur la liste municipale conduite par Gaston Defferre, devenant, à 25 ans, le benjamin du conseil municipal de Marseille. Avant de le combattre, il en fut donc l'allié. C'était au temps où socialistes et indépendants étaient unis dans un même rejet des communistes et des gaullistes. Mais la signature du programme commun change la donne, Defferre s'allie au PC et Gaudin se retrouve dans une droite où RPR et UDF ne cessent de se faire la guerre, et donc de perdre les élections.

En 1983, pourtant, ses listes avaient obtenu plus de voix que celles du ministre de l'Intérieur de François Mitterrand, lequel sauva sa mairie grâce aux subtilités du découpage résultant de la loi PLM dont on reparle aujourd'hui. Gaudin doit patienter. Et subir, comme la gauche, le grand chelem de l'apolitique professeur de médecine Robert Vigouroux. Mais sa faconde se conjugue avec une endurance hors pair. Il ne lâche rien et son heure sonnera en 1995. Giscardiens et chiraquiens ont enfin fait la paix et Jean-Claude Gaudin forme alors un ticket gagnant avec le jeune député RPR Renaud Muselier, qui deviendra son premier adjoint avant que, deux mandats plus tard, les deux hommes se brouillent.

À 55 ans, l'enfant de Marseille réalise enfin le rêve de sa vie, trente ans après sa première élection au conseil municipal. Mais Gaudin ne s'est pas contenté d'attendre de pouvoir s'asseoir dans le fauteuil de maire. Les élections sont sa passion et il décroche au fur et à mesure tous les mandats possibles, y ajoutant les plus hautes responsabilités qui y sont associées. Ainsi, en 1978, il devient député, battant l'un des pontes socialistes de la ville, Charles-Émile Loo. Réélu en 1981, il prend la tête du groupe UDF à l'Assemblée devenant l'un des bretteurs en chef de la droite contre les « socialo-communistes » des années Mitterrand.

En 1986, il conduit la droite en Provence-Alpes-Côte d'Azur dont il devient le premier président élu au suffrage universel. Le scrutin étant alors à la proportionnelle intégrale, il n'y a pas de majorité absolue dans l'hémicycle et Gaudin parvient à gouverner la région grâce à un « accord technique » avec le Front national. Avoir « pactisé avec le diable » lui vaut d'être montré du doigt par la gauche et tenu à distance par la droite. Lui, l'homme de tous les consensus en est meurtri. Après ce premier mandat régional, il bascule dans le camp des adversaires les plus intransigeants du FN. En 1992, il conserve la présidence de Paca en menant l'un des combats les plus épiques et les plus médiatisés qui furent contre Jean-Marie Le Pen et Bernard Tapie à la fois. Après onze ans à l'Assemblée nationale, Gaudin part au Sénat, en 1989, où il préside le groupe UMP, et qu'il ne quitte vingt-huit ans plus tard qu'en raison de la loi interdisant le cumul des mandats. Marseille d'abord, évidemment.

Dans un si long parcours et avec une telle position au sein de la droite, Jean-Claude Gaudin ne pouvait pas ne pas goûter à l'expérience gouvernementale. C'est Jacques Chirac, à qui il resta fidèle jusqu'au bout, qui la lui offrit en le nommant ministre de la Ville et de l'Aménagement du territoire. Le maire de Marseille y trouve son compte, mais Gaudin n'y trouve pas son bonheur. Il aimait gagner les élections, pas forcément gérer une administration. Il fallait le voir, dans son bureau de maire ou devant les nappes à carreaux du restaurant D'chez eux , une de ses tables préférées à Paris, égrener le résultat des scrutins, dans sa ville de Marseille, dans son département des Bouches-du-Rhône, dans sa région de Paca, avec une précision infaillible.

Élu maire en 1995, réélu en 2001, puis plus difficilement en 2008, le succès dont il fut le plus fier fut celui de 2014. La gauche s'attendait à perdre partout en France, mais à gagner Marseille. Gaudin réalisa cette année-là son meilleur score historique. Décrochant un quatrième mandat dont certains redoutaient qu'il ne fût celui de trop. Lui qui a redonné à Marseille un dynamisme économique avec Euroméditerranée et un rayonnement culturel avec le Mucem n'a pas su changer la vie quotidienne des Marseillais autant qu'il l'aurait aimé. L'état des écoles est critiqué et l'effondrement d'immeubles vétustes de la rue d'Aubagne ternit la fin de son mandat.

Son dernier grand oeuvre fut la mise sur pied de la Métropole Aix-Marseille, mais il ne parvient pas à faire de sa remplaçante, Martine Vassal, sa successeur à la mairie. Ce bon vivant à l'accent tonitruant quitta la vie politique avec regret et tristesse. Si ses Mémoires s'intitulent, Maintenant je vais tout raconter (Albin Michel 2021), Jean-Claude Gaudin avait encore bien des choses à dire. Voilà pourquoi chaque rendez-vous avec lui se concluait d'un «venez me voir à Marseille, ça me fera plaisir» qui promettait d'autres histoires à la Pagnol. À ceux qui l'aimaient, Gaudin vient de « fendre le coeur ». G. T.

Le Monde
mardi 21 mai 2024 943 mots, p. 37
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19 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Humanités | Chronique

Voiture électrique : l’épouvantail du scrutin

par Philippe Bernard

Radars, limitations de vitesse, prix des carburants. Il y a bien longtemps que l’automobile est installée comme un objet politique central dans la vie publique française. Objet de passion, de râleries, parfois de colère, la « bagnole » s’invite régulièrement, des « bonnets rouges » de 2013 aux « gilets jaunes » de 2018, au programme des fièvres hexagonales. Constater que les usages et les opinions sur les voitures traduisent des clivages sociaux et géographiques, voire des oppositions politiques, remarquer que moins on est riche et urbain, plus on est dépendant de son auto, relèvent du cliché. Des inégalités que les responsables politiques n’affrontent guère concrètement.

Dans la campagne pour les élections européennes du 9 juin, où les grands enjeux du continent peinent à s’imposer, la voiture électrique semble ainsi servir de dérivatif et de punching-ball. La dénonciation de l’interdiction de la vente de voitures neuves à moteur thermique en 2035 par l’Union européenne (UE) tient lieu d’épouvantail pour l’extrême droite et la droite. Une fois de plus, une question liée à l’automobile apparaît au cœur des affrontements politiques, plaçant sur la défensive les partisans d’une action climatique déterminée.

« La fin du moteur thermique à l’horizon 2035 est un coup de canif dans le pouvoir d’achat de nos concitoyens », a martelé, lors du débat sur RTL le 5 mai, Jordan Bardella, qui promet de « faire machine arrière » et de « militer pour l’abrogation » de cette mesure décidée en 2022 par l’UE. « On veut culpabiliser la vieille grand-mère qui va acheter le pain avec sa 206 plutôt que d’interroger la mondialisation », a renchéri le député (RN, Somme) Jean-Philippe Tanguy lors d’un débat. La droite n’est pas en reste. François-Xavier Bellamy, tête de liste Les Républicains, prédit que « le continent européen va ressembler à Cuba avec des véhicules hors d’âge »en raison du coût des électriques.

Récupérateur de la colère

En Allemagne aussi, das Auto (« la voiture ») est au centre des stratégies politiques. L’AfD (extrême droite) défile au cri de « Le diesel, c’est super », tandis que les conservateurs de la CDU-CSU promettent d’ « abolir l’interdiction des moteurs thermiques pour préserver la technologie de pointe allemande ». Reliée à des thèmes nationalistes ou identitaires, la question de l’automobile joue le rôle de récupérateur de la colère populaire. Patriotisme de la technologie au-delà du Rhin, du mode de vie en deçà. Ce qui est attaqué, « c’est le modèle de la France pavillonnaire qui veut être tranquille, la France de la voiture individuelle, c’est l’enracinement », dit le député (RN, Gard) Pierre Meurin.

« Le rejet du migrant et celui du technocrate écologiste sont en train de devenir les deux matrices de l’offre électorale des droites européennes », analyse Jean-Yves Dormagen, professeur de sciences politiques à l’université de Montpellier, dans la revue Le Grand Continent. Suivant l’exemple de Donald Trump, « les partis populistes de droite européens, estime-t-il, sont en train de se saisir des politiques de transition climatique pour en faire un véritable clivage politique de premier plan », en exploitant l’idée selon laquelle « les politiques écologiques sont vécues comme remettant en cause des modes de vie, voire des identités ». S’appuyant sur une étude menée dans cinq pays européens, dont la France, il estime que « le clivage identitaire et le clivage écologique sont alignés quasi parfaitement ». Moins on est ouvert à la diversité culturelle et progressiste sur les questions sociétales, plus on est relativiste, voire sceptique, sur le climat et réceptif à l’idée d’« écologie punitive ».

Compensation des inégalités

Pour autant, le cliché qui prête aux milieux populaires un attachement viscéral à la bagnole traduisant une indifférence aux enjeux climatiques doit être battu en brèche. Une enquête de terrain des sociologues Yoann Demoli, Matéo Sorin et Axel Villareal, publiée en 2020 par l’université Gustave-Eiffel, met en lumière les « dissonances entre attitudes environnementales et usages de l’automobile » chez les ménages populaires des zones périurbaines et rurales.

La voiture, expliquent-ils, parce qu’elle donne accès à l’emploi et à la consommation, échappe aux convictions environnementales. On peut habiter en pavillon, trier ses déchets, économiser l’eau tout en ayant absolument besoin d’une, voire deux autos. Selon cette étude, les choix en matière d’équipement et d’usage automobiles sont liés avant tout « à la densité du lieu de résidence et à la position dans l’échelle des revenus ». Le succès du leasing social facilitant l’accès à la voiture électrique tend à le confirmer.

En moyenne, les trois quarts des trajets entre le domicile et le travail se font en voiture, mais seulement un sur quatre à Paris, et les usages – et les empreintes carbone – varient selon les catégories sociales et professionnelles. Pour les partisans de l’écologie, l’une des manières de contrer les discours démagogiques consisterait, plutôt que de montrer du doigt certaines formes d’habitat ou d’usage de la voiture, à développer un discours sur l’automobile audible dans les milieux populaires, qui, actuellement, ne peuvent pas s’en passer.

Ainsi, la guerre culturelle et sociale autour des mobilités alimentée par la limitation de la circulation automobile dans la capitale, qui tend à opposer Parisiens et banlieusards et à renforcer la frontière absurde du périphérique, est pain bénit pour l’extrême droite. Les attaques contre la politique européenne d’interdiction programmée des moteurs thermiques auraient moins de poids si les propositions concrètes d’accompagnement des nécessaires changements d’habitude, en particulier d’accès massifié aux moyens de transport alternatifs et de compensation des inégalités, étaient plus convaincantes et résolument placées au centre des débats.

Le Monde
France, mardi 21 mai 2024 1307 mots, p. 12

Marine Le Pen ne veut pas laisser toute la lumière à Jordan Bardella

Omniprésente, la leader du RN réaffirme son statut de candidate à l’Elysée face à son dauphin, promis à un succès aux européennes

Clément Guillou et Corentin Lesueur

L’agenda public de Marine Le Pen, envoyé chaque semaine à la presse, est d’ordinaire troué comme un emmental. Une réunion avec les dirigeants du parti par-ci, une question au gouvernement par-là et, pour ce qu’on en sait, c’est déjà le week-end. Mais, depuis le début du mois de mai, la cheffe de file des députés du Rassemblement national (RN) court partout. Un matin sur BFM-TV, la chaîne info sur laquelle elle promettait de ne plus mettre les pieds. Jeudi 16 mai, invitée principale de « L’Evénement », l’émission politique de France 2, elle tente de se positionner comme la principale opposante à Emmanuel Macron, en déroulant sur la Nouvelle-Calédonie, la dette et l’Union européenne, jugée coupable de tous les maux.

Une semaine plus tôt, la leader d’extrême droite multiplie les selfies dans une foire horticole de l’Aube. Le 7 mai, elle s’invite en vedette américaine à un meeting de Jordan Bardella en Moselle : « Je n’ai pas résisté à la tentation de participer à cette rencontre amicale ! », cabotine-t-elle. Tentation bien compréhensible : au nom de quoi ne participerait-elle pas à la fête qui se profile le 9 juin, au soir des élections européennes, où son parti pourrait, selon les sondages, obtenir le double de voix que celui camp présidentiel ?

Un duel fratricide inéluctable ?

L’entrée en campagne de Marine Le Pen va même la pousser hors des frontières françaises : dimanche 19 mai, elle a prévu de se rendre à Madrid, à l’invitation du parti espagnol réactionnaire et nationaliste Vox, où elle croisera le président argentin libertarien, Javier Milei, et quelques conservateurs américains. Peu importe que Vox ne soit pas son allié, toutes ces extrêmes droites se rejoignent dans le rejet des étrangers et de l’Union européenne.

Pourquoi Marine Le Pen doit y être présente et non Jordan Bardella, alors que ce dernier – en tant que tête de liste du RN aux européennes – est supposé négocier, au lendemain du 9 juin, la place de sa formation dans la reconfiguration des droites radicales au Parlement européen ? « Jordan[Bardella] ne peut pas tout faire,dit-elle au Monde. Et je connais ces gens depuis très longtemps. Nous ne partageons pas tout mais ils sont pragmatiques. Ils connaissent notre chance d’accéder au pouvoir en 2027, et avec elle la perspective d’un leadership au niveau européen. Et c’est pour cela que j’y vais. »

La double finaliste de l’élection présidentielle entend ainsi réaffirmer son statut de candidate putative à l’Elysée dans trois ans, tandis que Jordan Bardella serait dépêché à Matignon en cas d’obtention d’une majorité lors des législatives. Si ses adversaires politiques prédisent un duel fratricide inéluctable, rien ne laisse pour l’heure supposer des velléités du président du parti. De son côté, Marine Le Pen se fait fort de rappeler régulièrement la hiérarchie dans les médias. C’est ainsi que son entrée en campagne, à un mois du scrutin, est conçue par le parti : « Il a toujours été prévu que Marine s’engage dans la dernière ligne droite de la campagne pour continuer à présenter le ticket présidente-premier ministre », explique le député du Pas-de-Calais Bruno Bilde, un proche de Marine Le Pen.

Les cadres du RN sont prompts à souligner que le déploiement tous azimuts de cette dernière correspond à la stratégie de campagne établie de longue date. « Elle a passé le stade d’essayer d’être sur la photo, assure son conseiller Philippe Olivier . Il ne faut pas chercher midi à 14 heures : on est dans une phase de mobilisation de l’électorat, c’est important d’allumer tous les voyants car la crainte existe que les gens se disent que c’est gagné et n’aillent pas voter. »

Depuis septembre 2023, le parti observe l’ascension de Jordan Bardella dans les enquêtes de popularité, les scores que lui prédisent les instituts de sondage aux élections européennes et même, désormais, le résultat qu’il pourrait obtenir dans le cadre d’une hypothétique candidature présidentielle. Son omniprésence médiatique est encouragée par l’Elysée et Matignon, qui ont fait du président du RN un interlocuteur sur les sujets d’actualité, et par la communication du parti, laissée aux mains des proches de Jordan Bardella.

Dans le même temps, depuis le début de l’année 2024, les projecteurs médiatiques se sont éloignés de la vie parlementaire, où Marine Le Pen avait pris l’habitude d’exister par des coups stratégiques. Dans les meetings, les médias n’ont qu’à tendre le micro pour trouver des militants plaidant ouvertement pour une candidature de M. Bardella en 2027 – une sensation dans ce parti extrêmement légitimiste.

Une rentrée compliquée

Ces dernières semaines, Philippe Olivier et le député du Nord Sébastien Chenu, autre proche de Marine Le Pen, ont insisté pour « un rééquilibrage », afin qu’elle ne devienne pas le « faire-valoir de Jordan Bardella ». « Ta communication ne peut pas disparaître derrière celle de Jordan », ont-ils glissé récemment à la présidente du groupe RN à l’Assemblée. Pour eux, si le candidat aux européennes tire profit des intuitions stratégiques de Marine Le Pen, celle-ci ne peut bénéficier de la popularité de son dauphin qu’à condition de se montrer davantage.

Si les élections du 9 juin sont conçues, au sein du parti d’extrême droite, comme la première pierre de la conquête du pouvoir, il convient de ne pas en faire le seul succès de Jordan Bardella. Dans cette optique, l’entourage de Marine Le Pen fait savoir que cette campagne lui doit beaucoup. Le slogan « Vivement le 9 juin ! », afin que l’électorat du RN retienne la date du scrutin ? C’est elle. « L’Europe de Macron », cet ennemi que Jordan Bardella désigne sur les plateaux et qui constituerait « la clé de voûte » de la campagne ? Encore elle. Le programme, famélique, organisé autour d’une « stratégie tricolore » assez floue et désignant les sujets à renationaliser, à renégocier et les coopérations européennes acceptables ? Validé par elle.

Ses partisans assurent que, lors des réunions des dirigeants du RN sur la campagne des européennes, elle tient la baguette et l’orchestre suit, y compris M. Bardella. « Marine Le Pen a imaginé chacune des stratégies électorales : européenne, nationale, affirme M. Chenu. Elle est celle qui donne le tempo au quotidien. »L’hypothèse, que l’Elysée a fait fuiter, d’un débat entre M. Macron et elle l’a replacée au centre du jeu. Les joues encore endolories après les deux débats d’entre-deux-tours lors desquels elle a été malmenée par l’actuel chef de l’Etat, elle a préféré ne pas donner suite, renvoyant à septembre.

La rentrée ne sera pour elle pas plus simple. Alors que Jordan Bardella devrait être auréolé de sa probable victoire aux européennes, Marine Le Pen sera jugée à partir du 30 septembre pour des soupçons de détournement de fonds. Elle sera l’accusée principale d’un procès qui s’étendra sur deux mois et dans lequel elle risque une peine d’inéligibilité, dans l’affaire des assistants parlementaires fictifs du Parlement européen.

« On ne peut pas avoir deux marques, dont une qui monte aussi fort, sans que l’autre perde des plumes au passage, analyse Arnaud Stéphan, conseiller en communication qui a accompagné Marine Le Pen lors de la campagne présidentielle de 2022. Ce sera très dur pour elle de revenir dans deux ans et de se présenter comme la patronne. Elle n’est plus présidente du parti, elle n’est pas sur la photo pour les européennes : si elle attend 2027 en restant à l’Assemblée, elle aura perdu la légitimité pour mener la bataille. Elle a besoin de reprendre la main. »

Le Monde
Planète, mardi 21 mai 2024 862 mots, p. 6
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18 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Loi agricole : les objectifs de surfaces en bio effacés du code rural

La réécriture de l’article 1 du projet de loi, votée dans la nuit de jeudi à vendredi à l’Assemblée, supprime les ambitions chiffrées

Mathilde Gérard et Laurence Girard

Les votes lors des séances tardives à l’Assemblée nationale donnent parfois lieu à des surprises. L’examen du projet de loi agricole, qui occupe l’Hémicycle depuis mercredi 15 mai, en est l’illustration. Dans la nuit de jeudi à vendredi, les députés votaient le copieux premier article du texte, qui réécrit intégralement l’article 1 du code rural, déclarant notamment l’agriculture d’ « intérêt général majeur ». Mais un point est passé inaperçu lors du vote : la réécriture adoptée par les députés fait disparaître du code rural les objectifs chiffrés de développement des surfaces cultivées en agriculture biologique et de cultures de légumineuses.

Dans sa version actuelle, le code rural fait référence à un objectif de 15 % des surfaces cultivées en bio, qui devait être atteint en 2022. Deux ans plus tard, le compte n’y est pas, avec seulement 10,4 % des surfaces en bio. Désormais, la référence à un chiffre et à une date n’est plus mentionnée. De même, le code rural fixe une ambition de 8 % de surfaces cultivées en légumineuses en 2030 ; le nouveau textela fait disparaître.

Ces retraits ne figuraient pas dans le projet de loi initial présenté par le gouvernement, ni dans la version votée en commission des affaires économiques et n’ont pas été débattus par les députés avant le vote. Ils figurent en revanche dans un amendement de réécriture globale, présenté par la majorité avec de nombreuses autres modifications.

Noyé parmi les 565 sous-amendements déposés, le sujet est globalement passé sous les radars. De fait, l’examen de l’article 1 de ce projet de loi a été particulièrement chaotique, les sous-amendements étant présentés successivement dans un tunnel occupant trois séances parlementaires, sans débat jusqu’à la mise au vote tard le soir.

Ce n’est que vendredi après-midi que le sujet a émergé dans l’Hémicycle. Il a fallu une dizaine de questions successives, venant de l’opposition, demandant si ces objectifs chiffrés étaient bel et bien retirés du code rural, pour que le ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, le concède : « Oui, on a supprimé la mention d’un objectif au 31 décembre 2022. Vous voyez à quel point c’est vain de mettre des objectifs annuels dans la loi. » Interrogé par Le Monde, l’entourage du ministre a assuré que « l’objectif [de surfaces en bio] qui était précédemment dans l’article L. 1 était devenu obsolète et[que] le gouvernement et les députés ont préféré renvoyer au programme Ambition bio ».Le ministère souligne ainsi que l’objectif de 18 % des surfaces agricoles en bio en 2027 figure dans le plan stratégique national, qui décline la politique agricole commune en France, et celui de 21 % en 2030 dans la planification écologique.

Concernant les légumineuses,le cabinet de Marc Fesneau précise que l’article voté mentionne un objectif d’ « autonomie protéique à l’horizon 2050 », qui englobe le sujet des protéines végétales, et que les 8 % de surfaces dévolues aux légumineuses restent d’actualité dans le plan « protéines végétales » ainsi que dans la planification écologique.

Plusieurs députés ont toutefois fait remarquer que des objectifs fixés dans des plans gouvernementaux n’ont pas la même valeur que dans la loi. « Evidemment, des objectifs dans la loi, ça n’est souvent pas respecté, mais symboliquement, ça fixe un cap, réagit la députée écologiste de la Drôme, Marie Pochon. Ce retrait, c’est un signal qu’accroître les surfaces en bio et en légumineuses n’est plus un objectif pour le gouvernement en matière de souveraineté alimentaire. »Pour Aurélie Trouvé (La France insoumise, Seine-Saint-Denis), « ce qui s’est passé jeudi soir, l’air de rien, est grave et le symbole de la régression agroenvironnementale du gouvernement ».

La filière bio en crise

Thomas Uthayakumar, directeur des programmes de la Fondation pour la nature et l’homme, regrette qu’avec cette réécriture, « le gouvernement refuse de choisir un cap agroécologique pour la France ». La filière bio, qui traverse une crise profonde, ne cache pas sa déception. « Dans la partie la plus structurante du texte de loi, c’était l’occasion de donner une réassurance à la filière bio. Ce n’est pas le cas », réagit Philippe Camburet, président de la Fédération nationale d’agriculture biologique (FNAB).

L’objectif de 18 % de surfaces en bio à l’horizon 2027 avait été réitéré par Marc Fesneau lors de la présentation du plan Ambition bio, fin février. Un plan dévoilé après de longs atermoiements puisqu’il était attendu fin 2022, ce qui n’avait pas rassuré la filière quant aux moyens alloués à l’atteinte des objectifs.

La FNAB espère tout de même que la suite de l’examen du projet de loi lui apportera quelques satisfactions, comptant sur la fixation d’objectifs d’installation d’agriculteurs en bio, la mise en place systématique de modules bio dans les cursus de formation. « Aujourd’hui, un tiers des candidats veulent s’installer en bio et uniquement en bio » , rappelle M. Camburet. p

Libération
mardi 21 mai 2024 895 mots, p. 5

Éditos/

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20 mai 2024 - Libération (site web)

Inventer une citoyenneté calédonienne

Par Serge July Cofondateur de «Libération»

Emmanuel Macron, comme ses prédécesseurs, a défendu la présence française sur tous les océans de la planète, ce qui contribue à faire de notre pays une grande puissance maritime. Mais à quel prix ? Certes, le décor et les perspectives sont immenses, mais la métropole a beau dépenser 27,3 milliards d'euros par an rien que pour le budget du ministère, l'envers du décor n'est pas terrible.

Le trio infernal pauvretéinégalités-violences. Derrière le décor, règne en effet un trio infernal surnommé le PIV, c'est-à-dire pauvreté-inégalitésviolences, bien connu des territoires d'outre-mer et des sociologues de l'Insee. Les habitants des DOM sont nettement plus exposés à la pauvreté que les métropolitains : selon l'institut de sondage, 16 % à 23 % des individus y vivent sous le seuil de pauvreté. Le niveau de vie médian y est inférieur de 20 % à 23 % à celui de la métropole, et le coût de la vie est 32 % plus élevé qu'en métropole.

L'avenir, ce n'est plus le nickel. Aujourd'hui, 25 % des Calédoniens travaillent dans le nickel, ils sont menacés dans leur emploi parce que les prix mondiaux se sont effondrés du fait de la concurrence indonésienne, le premier producteur mondial. Et les trois usines calédoniennes cherchent des repreneurs. Avec une population plus jeune et un chômage beaucoup plus élevé qu'en métropole, le moindre problème dans ces équilibres fragiles débouche sur une émeute. Les émeutes sont un mode d'expression de la jeunesse dans les DOM, elles sont souvent très violentes, mêlant colères sociales, ressenti postcolonial, et rages politiques. La tradition des émeutes dans les DOM. On l'a sans doute oublié, sauf en Guadeloupe où la blessure reste extrêmement vive, mais en 1967, une grève dans le bâtiment suivi d'un défilé avait tourné à l'émeute, très violemment réprimée. L'émeute avait duré plusieurs jours les 26, 27 et 28 mai faisant entre 80 et 200 morts. Aujourd'hui, ces chiffres paraissent invraisemblables, mais il y a une littérature très abondante sur le sujet. Un an après le massacre de la Guadeloupe, c'était 1968 en France métropolitaine : manifestement la répression ne répondait pas aux mêmes impératifs. A la Réunion le 23 février 1991, par exemple, il y eut sept morts. Dans les Antilles françaises, le mouvement de résistance à la vaccination anti-Covid a donné lieu à des émeutes : onze policiers avaient été blessés, dont six par balle. En Nouvelle-Calédonie, les émeutes ont provoqué la mort dans les années 80 de plus de 90 personnes : Kanaks, Caldoches, policiers, GIGN et militaires confondus. Les affrontements les plus meurtriers ont eu lieu fin 1984, début 1985, et lors de la prise d'otages d'Ouvéa en 1988.

La maladresse élyséenne. La crise actuelle en Nouvelle-Calédonie a été provoquée par une maladresse présidentielle qui a précipité le vote d'une loi constitutionnelle à laquelle tenait le Président, parce qu'elle devait organiser le dégel du corps électoral indispensable à terme pour rééquilibrer les populations, mais ce n'était pas l'urgence : 41 % de Kanaks (en 1865, ils représentaient 96 % de la population de l'île), 30% de Caldoches (les colons) et 2 % d'Européens, avec des métis de plus en plus nombreux sans compter les migrants issus des archipels du Pacifique qui viennent s'installer en Nouvelle-Calédonie. Les Kanaks ont peur que leur identité et celle de l'île disparaissent dans cet élargissement de la population. Ils ont eu une réaction violente face à cette initiative métropolitaine, qui ne cherchait pas à associer en amont toutes les composantes sur ce sujet comme sur tous les autres. Cela leur a été imposé, et pas du tout négocié. Il est interdit de recommencer.

Retour sur la méthode Rocard. Tout passage en force en Nouvelle-Calédonie, hier comme aujourd'hui, est une faute grave. Rocard avait trouvé la bonne méthode. Il suffisait à Emmanuel Macron de téléphoner à Christian Blanc qui a été l'envoyé spécial de Michel Rocard en Nouvelle-Calédonie et qui avait su tout au long du processus associer Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou, le leader indépendantiste kanak, tous deux disparus. Il pouvait également joindre Lionel Jospin, qui en tant que Premier ministre avait poursuivi la même politique de détente. Pour Michel Rocard, tous les politiques français de la IVe République, à l'exception de Pierre Mendès France, avaient échoué à décoloniser. Il avait théorisé le fait que, pour réussir, le Premier ministre devait être un véritable arbitre, auquel toutes les parties de l'île seraient susceptibles de faire appel, parce que tout devait être discuté, négocié et inventé. Macron n'a pas retenu cette leçon : il a confié le dossier de la Nouvelle-Calédonie à la présidente de la province Sud, Sonia Backès, et Nicolas Metzdorf, député de Renaissance dans l'archipel, alors qu'ils ont tous deux une réputation anti-indépendantiste. Inventer une citoyenneté

calédonienne. Qui sera le médiateur arbitre : Gabriel Attal est-il le bon choix ? Il doit déjà apprendre à gouverner sur le tas, à fabriquer des majorités pas vraiment convergentes, à mener la campagne des européennes en perdition, lui qui a réussi l'exploit de perdre des électeurs macronistes au fil des semaines. «Décoloniser» n'est toujours pas le point fort de la culture politique française : il faudra encore du temps pour que s'invente une véritable citoyenneté calédonienne. Une certitude : la méthode Macron n'est pas la bonne. Il est impératif que le gouvernement ne présente pas au Congrès la loi qui vient d'être adoptée afin de donner le temps au temps de réfléchir collectivement et d'inventer une citoyenneté ensemble. ?

l'Humanité
mardi 21 mai 2024 552 mots, p. 7

Le gouvernement sommé de prendre du temps pour négocier

Gaël De Santis

Kanaky - Nouvelle-Calédonie Six personnes sont mortes dans les mobilisations contre le dégel du corps électoral. Même les non-indépendantistes invitent le gouvernement à prendre le temps de la discussion.

Elle n'est pas du camp indépendantiste mais tient un langage de raison. La maire UDI de Nouméa, soutien d'Emmanuel Macron dès l'élection de 2017, Sonia Lagarde, a demandé que le président de la République ne convoque pas le congrès de Versailles. Celui-ci devait se réunir en juin pour adopter une loi constitutionnelle qui a mis le feu aux poudres en modifiant le corps électoral aux élections provinciales en Kanaky. « Le président l'a compris », a- t-elle confié dans un entretien au Monde. Mais s'y résoudra-t-il ?

L'édile n'est pas la seule à prendre ce type de position parmi les non-indépendantistes. Jeudi, le député Renaissance Philippe Dunoyer a estimé sur France Info qu' « il est possible de faire la paix » à condition de « prendre du temps », de « dialoguer » et de « mettre en place une médiation ». L'exact contraire des gouvernements d'Emmanuel Macron, après le départ d'Édouard Philippe. Le 12 décembre 2021, l'exécutif de Jean Castex s'est empressé de tenir le troisième référendum sur l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie, prévu par les accords de Nouméa, malgré le boycottage des indépendantistes, en raison des deuils suite à l'épidémie de Covid, mais aussi pour éviter l'interférence avec la campagne présidentielle française. Suite à la victoire du non à l'indépendance, les gouvernements successifs, sous la pression de leurs alliés de la droite calédonienne, ont voulu faire passer en force un dégel du corps électoral. 

Paris « est à l'origine de la crise »

« Nous constatons que depuis trois ans, l'État a changé sa méthode et perdu sa neutralité », déplore Judicaël Selefen. Selon ce porte-parole du Parti de libération kanak (Palika), « l'État doit reprendre la main avec une mission de médiation et les conditions du dialogue », en retirant son projet de loi constitutionnelle. Ce dernier « est à l'origine de la crise », insiste Robert Xowie, sénateur de l'Union calédonienne. « Compte tenu de la situation aujourd'hui, avec les morts, son retrait peut être une solution pour contribuer à ramener le calme. »

Malgré six morts dans les heurts, dont deux gendarmes, trois jeunes Kanaks et un Caldoche qui avait ouvert le feu sur un barrage, Paris persiste. Lundi, quelques heures avant le conseil de défense qui devait se tenir à l'Élysée, le premier ministre, Gabriel Attal, vantait un « pont aérien » pour acheminer les forces de sécurité qui ont permis de lever 76 barrages. « Les derniers événements qui avaient perturbé la vie du pays dataient de 1988. Beaucoup de jeunes politiciens sont nés après cette date-là. Ils ne prennent qu'aujourd'hui la mesure du risque que fait peser l'absence de dialogue avec le peuple kanak ou avec les Calédoniens en général », constate Robert Xowie, qui siège avec les communistes du groupe CRCE-K. Des mobilisations se sont tenues dans plusieurs villes de métropole lors du week-end pour faire respecter les droits des Kanaks. Interviewé sur Europe 1 dimanche, le secrétaire national du PCF Fabien Roussel a estimé qu' « en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie, je suis pour que ces peuples prennent leur destin en main et s'inscrivent dans un processus de décolonisation qui doit aboutir à une forme d'indépendance qui est la leur ». Précisément le chemin engagé avec l'accord de Nouméa, en 1998. 

Le Monde
Idées, mardi 21 mai 2024 1027 mots, p. 33
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18 mai 2024 - Le Monde (site web)

L’Etat français a pris fait et cause pour le camp loyaliste, quoi qu’en disent l’Elysée et Matignon

Un collectif de spécialistes de la Nouvelle-Calédonie estime que les tensions à Nouméa n’ont rien d’étonnant face au passage en force tenté par Emmanuel Macron et risquent d’anéantir vingt-cinq ans d’efforts de décolonisation pacifique

Depuis trente-six ans et les accords de Matignon (1988), la Nouvelle-Calédonie vivait dans la paix, et des avancées sociales, politiques, économiques considérables avaient été acquises, rendant de plus en plus réelle la construction d’une citoyenneté calédonienne. Et pourtant, il y a quelques jours, Louis Le Franc, le plus haut représentant de l’Etat français dans l’archipel, constatait : « On s’engage tout droit dans une guerre civile. » Qu’y a-t-il d’étonnant à cela, quand on considère la brutalité de la méthode choisie par Emmanuel Macron pour sortir de l’accord de Nouméa ratifié en 1988, celle du passage en force ? Le 23 novembre 2021, nous alertions dans une tribune publiée dans Le Monde sur les risques de la méthode choisie.

Contrairement aux affirmations du chef de l’Etat, les référendums successifs en 2018, 2020 et 2021 ne constituent en rien un règlement définitif du contentieux colonial, comme l’avaient espéré en 1998 les signataires de l’accord [de Nouméa], engageant alors l’archipel sur la voie inédite d’une décolonisation négociée.

Car depuis 2021, qui peut encore croire à la neutralité d’un Etat prétendument « arbitre » ? De la nomination au gouvernement Borne de Sonia Backès, cheffe de file des loyalistes les plus radicaux, à la désignation du député calédonien Nicolas Metzdorf, anti-indépendantiste intransigeant et membre du groupe Renaissance à l’Assemblée nationale, comme rapporteur du projet de loi sur la modification du corps électoral, l’Etat français a pris fait et cause pour le camp loyaliste, quoi qu’en disent l’Elysée et Matignon.

Le Front de libération nationale kanak et socialiste a pourtant fait preuve d’ouverture en acceptant de discuter d’un dégel partiel du corps électoral, fixé dans l’accord de Nouméa, à condition que ce point capital soit débattu au sein d’un accord global. Mais la réforme brutale imposée depuis Paris empêche tout dialogue serein sur l’avenir institutionnel de l’archipel. S’agit-il d’un aveuglement volontaire du gouvernement français ? Les premières réactions à l’explosion de violence qui secoue la Nouvelle-Calédonie depuis le 13 mai en disent long sur l’incapacité de nos dirigeants à comprendre et à mesurer ce qui se passe à 16 700 kilomètres de Paris.

Les affrontements sont interprétés en termes de délinquance juvénile, de phénomènesde bandes ou comme étant l’action de « racistes anti-Blancs », selon Nicolas Metzdorf. Les manifestations indépendantistes organisées quelques jours plus tôt, les 13 avril et 8 mai, ont pourtant rassemblé une foule nombreuse, jeune et disciplinée dans un climat apaisé, quasi familial. Comme l’a fait observer l’historien calédonien Louis-José Barbançon : « La jeunesse kanak est nationaliste. (…) Le discours qui circule dans les cercles étatiques, visant à accréditer l’image d’une revendication d’indépendance portée par des leaders vieillissants rejetés par leur jeunesse, est un leurre dangereux »(Le Monde, le 14 mai).

Décolonisation négociée

Pourquoi les dirigeants français actuels restent-ils myopes face à une situation sociale potentiellement explosive dans le Grand Nouméa, où vit désormais la moitié de la population kanak et où les inégalités sont criantes ? Pourquoi cette surdité face aux inquiétudes exprimées par trois anciens premiers ministres (Jean-Marc Ayrault, Manuels Valls et Edouard Philippe) quant à la méthode employée par le gouvernement ? Pourquoi une telle fin de non-recevoir opposée aux demandes de la majorité des élus du Congrès de Nouvelle-Calédonie de renoncer à la réforme du corps électoral afin d’éviter les risques de troubles à l’ordre public ? Tous les Calédoniens paient le prix aujourd’hui de ces choix politiques dangereux.

Le déploiement de l’armée pour réprimer l’explosion de colère de la jeunesse kanak, la déclaration de l’état d’urgence rappelant terriblement la politique suivie pendant la guerre d’Algérie, la stigmatisation des militants indépendantistes et l’assignation à résidence de certains de leurs leaders risquent d’anéantir plus de vingt-cinq ans d’efforts de décolonisation dans la paix, le dialogue et le respect.

Contrairement à ce qu’affirmait Emmanuel Macron dans son discours de Port-Vila [la capitale du Vanuatu] du 27 juillet 2023, la France ne saurait donc s’honorer d’être « à l’avant-garde de l’autodétermination des peuples », dans le cadre d’une stratégie Indo-Pacifique « respectueuse de l’histoire des peuples autochtones, respectueuse des cultures qui sont présentes, respectueuse des collectivités ». A l’heure où la Nouvelle-Calédonie compte les morts (déjà trois jeunes Kanak et deux gendarmes tués), il n’est plus suffisant de pointer la distorsion entre les paroles et les actes. L’adoption par l’Assemblée nationale du projet de loi constitutionnelle sur le dégel du corps électoral sur l’archipel est une rupture de la confiance si difficilement construite, une trahison de plus qui rouvre les plaies d’une histoire coloniale dont nul ne peut ignorer le poids aujourd’hui.

En prendre la mesure, en œuvrant à une décolonisation négociée, est un impératif absolu auquel ni le chef de l’Etat ni le gouvernement français ne doivent se soustraire. Pour garantir la paix et le progrès à tous les Calédoniens, il faut prendre en considération tous les interlocuteurs ayant contribué à la construction et à la réussite des accords de Matignon et de Nouméa pendant trente ans, et rouvrir le temps d’un véritable dialogue, sans quoi la moindre parole, annonce ou décision ne fera qu’aggraver la situation. Que visent le gouvernement et le chef de l’Etat en persistant dans cette méthode ?

La Croix, no. 42923
France, mardi 21 mai 2024 164 mots, p. 12

Décès Mort de Jean-Claude Gaudin, ancien maire de Marseille

C’est le président de la République lui-même qui a annoncé, lundi 20 mai sur X, la disparition de Jean-Claude Gaudin, à 84 ans. Ancien sénateur, député et ministre sous Jacques Chirac entre 1995 et 1997, Jean-Claude Gaudin fut surtout maire Les Républicains de Marseille, (où il est né), pendant vingt-cinq ans, de 1995 à 2020. « Il était Marseille faite homme. De sa ville, sa passion, il avait l’accent, la fièvre, la fraternité », a écrit Emmanuel Macron. « J’aimais sa gouaille. J’admirais son courage. J’écoutais ses conseils. (…) Je perds un ami », a réagi le président de LR, Éric Ciotti. Le président du MoDem François Bayrou l’a décrit comme un « mélange bonhomme et truculent de démocratie chrétienne et de libéralisme », tandis que le président de la région Sud, Renaud Muselier, a vu dans sa mort un lundi de Pentecôte le signe de « sa complicité avec le Seigneur, lui qui était si chrétien ».

Libération
mardi 21 mai 2024 798 mots, p. 14

Expresso

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20 mai 2024 - Libération (site web)

La CPI ébranle le gouvernement Nétanyahou dans sa guerre contre le Hamas

Par Nicolas Rouger Correspondant à Tel-Aviv

L'histoire du jour

Le procureur de la Cour pénale internationale a requis lundi des mandats d'arrêt contre les dirigeants d'Israël et du Hamas, accusés de crimes de guerre et contre l'humanité pour les actions du 7 Octobre et du conflit qui a suivi.

C'

est avec près de quinze minutes de vidéos, postées en trois fois sur X (ex-Twitter), que le procureur général de la Cour pénale internationale, Karim Khan, est entré lundi dans l'histoire. Flanqué de deux de ses collègues, le très expérimenté juriste britannique a expliqué avec solennité avoir requis de la Cour cinq mandats d'arrêts dans la guerre en cours en Israël et à Gaza.

Les chefs du Hamas, Yahya Sinwar, Mohammed Deïf et Ismaël Haniyeh, sont poursuivis pour les crimes «d'extermination» du 7 Octobre, incluant notamment meurtres, prises d'otages, viols et actes de tortures. Et puis, après une pause, il a déclaré son intention de lancer des poursuites contre Benyamin

Nétanyahou et son ministre de la Défense, Yoav Gallant, pour crimes de guerre et contre l'humanité dans la guerre menée contre le Hamas à Gaza, notamment par l'utilisation de la famine comme arme de guerre. Ces requêtes, qui devront recevoir l'aval d'un panel de trois juges, sont soutenues par plusieurs experts reconnus en droit international, a immédiatement souligné Karim Khan, voulant devancer les accusations qui du seraient inévitablement levées contre lui.

Symétrie. Cela n'a pas suffi. «Cette requête absurde n'est pas seulement dirigée contre le Premier ministre d'Israël et le ministre de la Défense mais contre les soldats de Tsahal, qui se battent avec héroïsme», a dit Benyamin Nétanyahou dans une allocution relayée sur les réseaux sociaux lundi soir, après plusieurs heures de silence. La procédure voulue par Karim Khan brille pourtant par son omission des responsables militaires israéliens : il a laissé de côté le chef d'étatmajor Herzi Halevi, pourtant pressenti comme étant justiciable, selon les mêmes chefs d'accusations. En Israël, pays qui ne recon- jour naît pas l'autorité de la CPI, la nouvelle a fait l'effet d'un coup de tonnerre. Le Forum des familles d'otages a dénoncé «la suggestion d'une symétrie entre les responsables israéliens et les terroristes du Hamas», sentiment repris par une écrasante majorité de la classe politique israélienne, y compris Benny Gantz et Yaïr Lapid. A droite, on a immédiatement crié à l'antisémitisme. Le député du Likoud Danny Danon, un ancien ambassadeur d'Israël aux Nations unies, a même employé sur la radio publique le terme «terrorisme diplomatique». Le gouvernement israélien croyait avoir calmé les ardeurs des «hommes de

La Haye», comme ils les surnomment. Karim Khan était censé atterrir dans le pays lundi pour discuter des avancées légales israéliennes dans le dossier de cette guerre. Sa venue aurait été annulée quelques minutes seulement avant l'annonce. Une cellule de crise a immédiatement été mise en place par le ministère israélien des Affaires étrangères. Dans un premier temps, l'Etat hébreu compte faire pression sur ses partenaires occidentaux pour imposer des sanctions à la CPI. Ses premiers efforts ont déjà recueilli des expressions de soutien de la part d'une majorité de personnalités américaines, dont Joe Biden, ainsi que des leaders britannique, autrichien et tchèque. Tous répètent que cette annonce mettrait une trêve et les otages en danger, un argument longtemps avancé par les Israéliens pour rejeter toute ingérence. Le ministre des Affaires étrangères, Israël

Katz, sera en France ce mardi, avec le même but en tête.

«Violence d'Etat». Quand l'annonce de Karim Khan est tombée, plusieurs milliers de manifestants contre le gouvernement de Benyamin Nétanyahou menaient une opération tortue sur la route reliant Tel-Aviv à Jérusalem. Ils venaient accueillir la reprise parlementaire, crier aux députés «que ce serait leur dernière session», selon le communiqué publié par l'organisation Frères d'armes. Dans le rassemblement, le sentiment envers la Cour pénale internationale était mitigé. «Je pense que si Nétanyahou va à La Haye, bon débarras», dit ainsi Ronit, venue d'un petit village au sud de Tel-Aviv. «Mais Gallant ? Ils vont trop loin.»

Seule voix discordante, l'extrême gauche, dont les militants, rassemblés dans un coin de la manifestation, accueillaient tous une «fin de l'ère d'impunité» des responsables israéliens, comme de ceux du Hamas. La requête de Karim Khan ne se base que sur les actes commis depuis le 7 Octobre -mais «la violence dirigée contre les Palestiniens est une violence d'Etat, inhérente au régime d'apartheid israélien», a tenu à rappeler un communiqué de l'association de défense des droits humains B'Tselem. Les nouvelles du jour, et les cris des manifestants, n'ont eu aucun effet. Le gouvernement de Benyamin Nétanyahou a aisément survécu lundi à trois motions de censure. Aucune n'a obtenu plus de 32 voix sur 120, loin des deux tiers requis. ?

Le Figaro, no. 24802
Le Figaro, mardi 21 mai 2024 486 mots, p. 5

Politique

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20 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Ces rares élus qui défendent le maintien du calendrier

Gentilhomme, Célestine

Il a suffi d'une semaine pour plonger l'avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie en eaux troubles. De violentes émeutes ont éclaté à Nouméa et ses alentours, pendant que l'Assemblée nationale donnait mercredi dernier son feu vert au dégel du corps électoral pour les élections provinciales dans l'archipel.

La réforme constitutionnelle - contestée par une partie des indépendantistes - doit pourtant être adoptée définitivement par le vote aux trois cinquièmes du Parlement réuni en Congrès à Versailles. Dans une lettre adressée aux élus calédoniens, Emmanuel Macron a déjà prévenu qu'il le convoquerait «avant fin juin» , si aucun accord n'est trouvé entre les forces locales.

Autour de la table vendredi à Matignon, lors d'une énième réunion de crise, peu de voix s'élèvent pourtant pour défendre le maintien du calendrier. «Quel est le message qu'on envoie aux gens sur les barricades?», s'agace Nicolas Metzdorf, député Renaissance de Nouvelle-Calédonie et l'un des seuls à plaider contre un report. Face à lui, les présidents de l'Assemblée nationale et du Sénat, Yaël Braun- Pivet et Gérard Larcher, incitent l'exécutif à prendre son temps. «Le calendrier institutionnel doit rester inchangé puisque ce serait donner raison aux émeutiers», réplique le rapporteur du projet de loi, qui s'exprime en dernier.

Au début du mouvement, la maison de ses parents a d'ailleurs été «menacée»par de jeunes émeutiers, l'obligeant à déployer les forces de l'ordre autour de l'habitation. « Si à chaque fois, on doit reculer, retirer, suspendre, quand on est menacé, on n'arrive à rien. Plus les exactions seront violentes, plus on sera déterminé à aller jusqu'au bout», avait-il mis en garde auprès du Figaro.

Une position isolée dans le paysage politique local, où des élus appellent depuis plusieurs jours à décaler la date du Congrès. À l'instar de la maire de Nouméa, Sonia Lagarde, qui a réclamé ce lundi «une pause institutionnelle» dans un entretien au Monde. Même dans le camp présidentiel, plusieurs parlementaires semblent s'être résolus à l'idée d'un report pour sortir de la crise.

Seule la droite - à l'exception du président du Sénat, Gérard Larcher - fait désormais front contre un hypothétique renvoi. Lors de la réunion de crise à Matignon, le chef de file des députés LR, Olivier Marleix, s'est indigné contre cette option poussée par presque tous les patrons de groupe. «Il ne faut pas donner l'impression aux émeutiers qu'ils ont gagné» ,a-t-il insisté vendredi soir auprès du premier ministre, alors que les violents heurts ont déjà fait six morts dont deux gendarmes .

Avant de se fendre d'un message sur les réseaux sociaux : «On ne cède pas à ceux qui ont tué des gendarmes. On ne cède pas à ceux qui refusent le dialogue, ce serait une faute.»Dans un communiqué, le président du parti, Éric Ciotti, a lui aussi rejeté «toute logique de temporisation» , affirmant qu' «il n'y a pas lieu de suspendre» le processus législatif. C.G.

l'Humanité
mardi 21 mai 2024 988 mots, p. 2

Benyamin Netanyahou rattrapé par la justice internationale

Pierre Barbancey

Proche-Orient Le procureur de la Cour pénale internationale Karim Khan vient de prendre une décision historique en demandant aux juges un mandat d'arrêt à l'encontre du chef du gouvernement israélien pour crimes contre l'humanité. Il vise aussi le Hamas.

L'annonce du procureur de la Cour pénale internationale (CPI) a l'effet d'une bombe. Karim Khan a demandé, ce 20 mai, que soient émis contre le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, son ministre de la Défense, Yoav Gallant, ainsi que trois dirigeants du Hamas - Yahya Sinouar, le chef du mouvement dans la bande de Gaza, Ismaël Haniyeh, le principal responsable politique, et Mohammed Deif, à la tête des brigades Al Qassam, la branche armée de l'organisation islamiste - un mandat d'arrêt international.

Effet d'une bombe car c'est la première fois que des responsables israéliens sont nommément mis en cause par la justice internationale. Karim Khan a motivé sa décision en invoquant des crimes tels que « le fait d'affamer délibérément des civils », pointant des faits d'« homicide intentionnel » et d'« extermination et/ou meurtre ». Dans un communiqué, le procureur de la Cour qui siège à La Haye a précisé : « Nous affirmons que les crimes contre l'humanité visés dans les requêtes s'inscrivaient dans le prolongement d'une attaque généralisée et systématique dirigée contre la population civile palestinienne dans la poursuite de la politique d'une organisation. D'après nos constatations, certains de ces crimes continuent d'être commis. » Quant aux accusations portées contre les dirigeants du Hamas, elles incluent « l'extermination », « le viol et d'autres formes de violence sexuelle » et « la prise d'otages en tant que crime de guerre ».

le soutien de Joe Biden

Depuis plusieurs semaines, des rumeurs circulaient, notamment dans les médias israéliens et américains, selon lesquelles la juridiction était sur le point d'agir. Le premier ministre israélien avait d'ailleurs été le premier à réagir à ces rumeurs. Israël « n'acceptera jamais » les décisions « scandaleuses » de la CPI, avait écrit Benyamin Netanyahou sur X. « Nous ne plierons pas » devant la Cour. Et d'ajouter : « La CPI n'affectera pas les actions d'Israël, mais cela créerait un dangereux précédent qui menacerait les soldats et les responsables de toutes les démocraties luttant contre le terrorisme sauvage et l'agression gratuite. » Il a évidemment reçu le soutien de Joe Biden, pour qui « la demande du procureur de la CPI pour des mandats d'arrêt contre des dirigeants israéliens est scandaleuse. Permettez-moi d'être clair : peu importe ce que ce procureur pourrait laisser entendre, aucune équivalence - aucune - entre Israël et le Hamas. Nous nous tiendrons toujours avec Israël contre les menaces à sa sécurité ».

Ofer Cassif, député communiste israélien, a réagi pour l'Humanité à la décision du procureur Karim Khan : « La décision de la CPI ne nous a pas surpris : le nombre horrible de morts, la destruction et la famine à Gaza, constituent clairement des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité. Je salue la CPI pour sa décision équitable. Aucun gouvernement n'est au-dessus de la moralité et du droit international, où que l'on soit. » Côté palestinien, Mustafa Barghouti, secrétaire général de l'Initiative nationale palestinienne, s'est également félicité de cette décision. La considérant, nous a-t-il précisé, comme « un premier pas vers la condamnation des crimes de génocide commis par les dirigeants et l'armée d'Israël contre le peuple palestinien à Gaza ».

Si la mise en accusation du Hamas n'est pas une surprise à proprement parler - le mouvement, tant sa branche militaire que politique, figure sur la liste des organisations terroristes de l'Union européenne et des États-Unis -, la désignation du chef du gouvernement israélien représente, par contre, une première. Elle est d'autant plus remarquable que Karim Khan, lorsqu'il s'était rendu en Israël peu après le 7 octobre, n'avait alors pas eu un mot pour la population civile de Gaza.

Cette demande de mandats d'arrêt contre Netanyahou et son ministre de la Défense est également à considérer dans le cadre du développement politique en cours en Israël, d'une part, et d'une volonté des États-Unis, d'autre part, de trouver une solution à une situation désastreuse pour l'image d'Israël. Dans le pays même, les manifestations se multiplient contre le premier ministre, accusé de pratiquer une politique qui met en danger les otages retenus dans la bande de Gaza. La demande d'élections anticipées qui parcourt ces rassemblements montre qu'une partie de plus en plus importante de l'opinion publique israélienne veut en finir avec cette fuite en avant.

un formidable point d'appui

Le 19 mai, Benny Gantz, ancien chef d'état-major qui avait conduit la guerre à Gaza en 2014 et ex-ministre de la Défense, a lancé un ultimatum à Benyamin Netanyahou, lui enjoignant d'adopter un « plan d'action » stratégique notamment sur l'après-guerre dans la bande de Gaza, faute de quoi il démissionnera le 8 juin. Le même Gantz avait fait le déplacement aux États-Unis il y a quelques semaines et apparaît maintenant comme l'homme choisi par Washington pour remplacer Netanyahou. D'où cet ultimatum, qui va compliquer la position du premier ministre israélien, plus dépendant que jamais de ses alliés suprémacistes juifs. Mais ne nous y trompons pas. Ce qui préoccupe Benny Gantz est moins le risque de génocide en cours à Gaza que les conditions de l'après-guerre. Ainsi, l'un des « objectifs » du plan qu'il défend est « la mise en place d'une administration américano-européano-arabo-palestinienne qui gérera les affaires civiles » à Gaza « et posera les fondations d'une alternative future qui ne soit ni le Hamas ni Abbas ». Le premier ministre israélien y voit une « excuse pour renverser le gouvernement » et la volonté de « la création d'un État palestinien ».

La décision du procureur de la CPI ne changera pas la politique menée par Israël, ni à Gaza ni en Cisjordanie. Elle constitue néanmoins un formidable point d'appui pour exercer des pressions sur Tel-Aviv, que Netanyahou demeure en place ou pas, pour que cesse l'occupation. La reconnaissance de l'État de Palestine s'avère, à cet égard, fondamentale. La Palestine a ratifié le statut de Rome, qui a créé la CPI. Pas Israël ni les États-Unis.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mardi 21 mai 2024 260 mots, p. AUJM2
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21 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Coup de pression « C'est normal que dans

Coup de pression

« C'est normal que dans les services publics il y ait des primes, des aides, car il y a des centaines de milliers de fonctionnaires qui vont travailler, bien plus que d'habitude, renoncer à leurs congés. » Cette phrase n'émane pas d'un patron ou d'une patronne de syndicat mais de l'ancien ministre des Transports, Clément Beaune, redevenu député Renaissance, réclamant une trêve olympique en contrepartie d'accords sociaux.

Normal aussi que chacun ait l'oeil rivé sur ce que les pionniers ont obtenu : 1 900 € brut pour les policiers. Personne ne s'étonne donc que les cheminots trouvent un brin légères les propositions qui leur sont faites (50 € brut par jour) avant le rendez-vous de ce mercredi.

Les usagers des RER et du Transilien doivent toutefois trouver injuste que ce coup de pression, sous la forme d'une grève massive ce mardi, retombe sur tous ceux qui ne peuvent recourir au télétravail.

D'autant que les Franciliens subissent déjà, désormais, les bouleversements qu'implique la préparation de Paris 2024. L'accélération des travaux dans les transports nécessite déjà plus de coupures de lignes que d'ordinaire. Dans les rues aussi, la tension monte. Vendredi, les premières fermetures d'axes majeurs (le pont Alexandre-III et la place de la Concorde) ont occasionné des bouchons monstres.

Les Jeux entrent dans leur phase concrète. L'enthousiasme qu'ils soulèvent sur le parcours de la flamme, mais aussi les contraintes, au quotidien. Il est regrettable qu'à la SNCF, syndicats et direction n'aient pu s'entendre sans ce mouvement parfaitement évitable. D'autres, comme la RATP, y sont bien parvenus.

La Croix, no. 42923
France, mardi 21 mai 2024 572 mots, p. 12
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21 mai 2024 - La Croix (site web)

L’exécutif à la recherche de la bonne issue politique

Corinne Laurent

Emmanuel Macron a convoqué lundi 20 mai au soir un nouveau conseil de défense et de sécurité nationale sur la situation en Nouvelle-Calédonie, qui devait trancher la question d’une éventuelle prolongation de l’état d’urgence.

L’exécutif assure qu’il y a du mieux en Nouvelle-Calédonie. « Nous progressons », a affirmé le premier ministre Gabriel Attal sur le réseau social X, lundi 20 mai, après l’envoi de renforts de sécurité sur l’archipel. « Il reste encore du chemin avant le retour à la normale, mais nous sommes déterminés à rétablir l’ordre, préalable indispensable au dialogue » , a-t-il ajouté. Le président de la République reste accroché à cette condition sine qua non : d’abord l’ordre. C’est seulement ensuite que le dispositif politique pourra être décidé. Dans cette perspective, Emmanuel Macron a échangé individuellement avec des élus indépendantistes et non-indépendantistes de Nouvelle-Calédonie. Mais de nombreux élus et parlementaires le pressent de faire, au plus vite, une pause institutionnelle pour apaiser la situation, en reportant le Congrès du Parlement qui doit entériner, d’ici à la fin juin, la réforme du corps électoral calédonien, à l’origine de la flambée de violence.

« Il ne faut pas que le président de la République convoque le Congrès à Versailles. Pas maintenant. Je pense que le président l’a compris », a déclaré la maire Renaissance de Nouméa Sonia Lagarde, dimanche 19 mai, au journal Le Monde. La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a plaidé, vendredi 17 mai, lors d’une réunion de crise à Matignon, pour reculer la date de la convocation du Congrès, envisagée pour le 17 ou le 24 juin. Une requête approuvée par le président de la commission des lois de l’Assemblée nationale, Sacha Houlié, le président du groupe Union centriste au Sénat, Hervé Marseille, et les parlementaires de gauche.

« On espère que le gouvernement va appuyer sur “pause”. Ce n’est pas perdre la face que de créer les conditions du dialogue », estime le président du groupe socialiste au Sénat, Patrick Kanner. Dénonçant « le cynisme » et « l’obstination » de l’exécutif, le sénateur juge que « le Congrès, c’est la provocation suprême » et prévient que, au vu des nombreuses réticences, il y a « un risque de ne pas avoir les trois cinquièmes », la majorité nécessaire de députés et sénateurs pour adopter la réforme constitutionnelle.

Jusqu’à présent, l’exécutif a semblé ne pas vouloir changer de calendrier, ni agir sous la pression des élus qui contestent sa méthode et demandent l’installation d’une « mission de dialogue » pour tenter d’obtenir un « accord global » entre indépendantistes et loyalistes. Lors d’un nouveau conseil de défense et de sécurité nationale sur la Nouvelle-Calédonie, prévu dans la soirée de lundi, Emmanuel Macron devait cependant prendre un arbitrage déterminant pour la suite du règlement de la crise : trancher la question d’une éventuelle prolongation de l’état d’urgence décidé le 15 mai.

Un projet de loi était « en préparation » en fin de semaine, selon le député Renaissance Sacha Houlié, car l’Assemblée nationale et le Sénat doivent donner leur accord pour proroger la mesure au-delà de douze jours, soit le 27 mai au soir. S’il veut pouvoir continuer à rétablir l’ordre, le gouvernement est tenu de respecter cette procédure et ce délai, pendant lequel il espère une évolution positive de la situation et une reprise du dialogue.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Loisirs, mardi 21 mai 2024 847 mots, p. AUJM27
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20 mai 2024 - Le Parisien (site web) MSN (France) (site web réf.)
21 mai 2024 - Le Parisien

La « BBC à la française » sur les rails

L'Assemblée vient d'acter en commission la fusion de France Télévisions, de Radio France et de l'INA dès 2026. Objectif : faire face à la concurrence des plates-formes. Décryptage.

Benjamin Meffre

« L'audiovisuel public est aujourd'hui affaibli et en danger. » Voilà le message qu'a fait passer Rachida Dati dimanche soir sur le plateau du 20 Heures de France 2. Un moyen pour la ministre de la Culture de justifier son projet de création d'une « BBC à la française », réunissant notamment France Télévisions et Radio France. Elle a estimé que le secteur public devait « rassembler ses forces » pour mieux lutter contre la « concurrence exacerbée » des « groupes privés » et des « plates-formes » comme Netflix.

D'où sort ce projet du gouvernement ?

Sujet sensible s'il en est, le rapprochement de France Télévisions et de ses cousines est évoqué depuis plusieurs années. Suggéré par plusieurs rapports parlementaires mais toujours repoussé, il avait de nouveau été mis sur la table en 2019 par Franck Riester, alors ministre de la Culture, avant que la crise du Covid ne pousse le gouvernement à rétropédaler. L'arrivée en janvier de Rachida Dati rue de Valois a rebattu les cartes. Désireuse d'avancer vite sur ce dossier soutenu par l'Élysée, la ministre a pesé de tout son poids politique pour l'imposer.

Que contient-il ?

Les élus de l'Assemblée nationale ont acté en commission, la semaine dernière, la création d'une holding commune dès le 1 er janvier 2025, puis la fusion des entreprises l'année suivante (1 er janvier 2026). Baptisé France Médias, le nouvel ensemble regroupe France Télévisions, Radio France et l'INA, mais pas Arte France. Devant initialement en faire partie, France Médias Monde (France 24, RFI, Monte Carlo Doualiya) a pour l'instant été laissé de côté.

Les trois groupes concernés par la réforme vont devenir des filiales avec à leur tête des directeurs généraux, eux-mêmes placés sous l'autorité de la présidence de la nouvelle société unique. Le mastodonte ainsi créé pourrait réunir près de 14 000 salariés, pour une dotation publique de plus de 3 milliards d'euros par an.

Ce changement d'organisation s'accompagnera d'un volet financier. Après la suppression de la redevance en 2022 et son remplacement par l'attribution d'une fraction de TVA, le gouvernement recherche actuellement une solution de financement plus pérenne pour l'audiovisuel public. Sans doute désireuse de ménager les susceptibilités, la majorité reste pour l'instant discrète sur les « synergies » concrètes que doit permettre ce mariage. La semaine dernière, le député Renaissance et ardent partisan de la réforme Quentin Bataillon a toutefois évoqué « l'information » et le « numérique » comme pistes possibles de mutualisation des moyens.

Qui dirigera France Médias ?

La question est déjà sur toutes les lèvres. D'après le texte voté par les députés la semaine dernière, le soin de nommer le futur patron de France Médias reviendra à l'Arcom (ex-CSA).

Le régulateur du secteur devra d'abord désigner le dirigeant de la holding, qui restera en fonction une année. Décision attendue à l'automne prochain. Il devra ensuite se prononcer sur la personnalité appelée à piloter la nouvelle entité fusionnée pour un mandat de cinq ans renouvelable.

Les patrons actuels de France Télévisions, Radio France, ou l'INA pourront postuler, tout comme des acteurs extérieurs. Soutien de la fusion, contrairement à son homologue de Radio France (Sibyle Veil), Delphine Ernotte (France Télévisions) est pressentie pour faire acte de candidature.

Quelles réactions en interne ?

Les syndicats de France Télévisions et Radio France s'inquiètent d'ores et déjà du big bang annoncé. À la Maison ronde, où on craint de se faire « croquer » par France Télévisions, les syndicats ont appelé au retrait du projet, déposant un préavis de grève pour les 23 et 24 mai. Ils dénoncent un « anachronique retour à l'ORTF ». « Est-ce qu'à l'époque de l'ORTF il y avait 26 chaînes de la TNT et des groupes privés ? », leur a rétorqué Rachida Dati, dimanche, sur France 2. À France Télévisions, les organisations représentatives appellent aussi à la mobilisation. Elles dénoncent une fusion « qui s'annonce longue, complexe, anxiogène pour les salariés, et sans réel objectif éditorial ».

Quel calendrier et quel coût ?

Au vu des dates retenues, la majorité va devoir aller vite, tout en respectant une procédure parlementaire contrainte. Afin de créer la holding dès le 1 er janvier 2025, les députés tablent sur une adoption du volet « rapprochement des entreprises » avant la pause estivale. Demain ou presque...

Quant à la partie financement, ils entendent la mener d'ici à l'automne afin de boucler le dossier avant le début de la campagne présidentielle de 2027. Le coût de la réforme est quant à lui une grande inconnue. Contrairement à certains dans le passé, les promoteurs actuels de la fusion se gardent de la présenter comme un moyen de faire des économies. Et pour cause. Les noces prévues devraient engendrer des dépenses supplémentaires, au moins dans un premier temps. Selon une source proche du dossier, le seul alignement des grilles de salaires de Radio France sur celles de France Télévisions pourrait, par exemple, coûter « entre 30 et 50 millions d'euros par an ».

Libération
mardi 21 mai 2024 997 mots, p. 13

AUTRE

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20 mai 2024 - Libération (site web)

La pression s'accentue pour une pause de la réforme

Laurence Benhamou

Aucune décision majeure n'est sortie du Conseil de défense à l'Elysée lundi soir. Après six nuits d'émeutes et six morts, l'exécutif peine à ramener le calme dans l'archipel. La classe politique pousse Macron à trouver une sortie à la crise.

Pas de décision majeure à l'issue du Conseil de défense qu'a tenu Emmanuel Macron à l'Elysée sur la crise en Nouvelle-Calédonie. Seul constat : «De nets progrès dans le rétablissement de l'ordre.» Pas de signe donc pour l'instant d'une prolongation de l'état d'urgence. Mais pas non plus de réponse politique en vue. L'Elysée a seulement annoncé le déploiement de militaires pour protéger les bâtiments publics. Le chef de l'Etat doit maintenant trancher entre le maintien du calendrier accéléré de sa réforme et une mise sur pause.

Devant le bilan des émeutes qui ont déjà fait six morts, dont deux gendarmes, des élus de tous bords, d'outremer et de métropole, de l'opposition et de la majorité, sont de plus en plus nombreux à réclamer un report, voire un retrait du dégel du corps électoral qui a mis le feu aux poudres, et sortir d'une logique uniquement sécuritaire. De Yaël Braun-Pivet, présidente Renaissance de l'Assemblée, à Gérard Larcher, président LR du Sénat, en passant par la gauche et le RN, tous sont en faveur d'une pause.

Jusqu'ici, le chef de l'Etat voulait au contraire accélérer. Après le vote de la réforme au Parlement la semaine dernière, il a posé une forme d'ultimatum en annonçant vouloir réunir le Congrès «avant la fin juin» pour entériner la réforme, à moins d'un accord entre les forces politiques calédoniennes d'ici là, ce qui semble impossible en si peu de temps.

«Retrait immédiat». Mais la pression se fait plus forte contre un tel passage en force. Dimanche soir, quatre présidents d'exécutifs d'outre-mer (Réunion, Guadeloupe, Martinique et Guyane) ont réclamé le «retrait immédiat» de cette réforme décriée par les indépendantistes et dénoncé «une réponse sécuritaire qui n'apporte pas de solution». «Nous, élus des outre-mer, demandons solennellement au gouvernement le retrait immédiat du projet de loi de réforme constitu- tionnelle visant à changer le corps électoral pour les élections en Nouvelle-Calédonie-Kanaky, comme préalable à la reprise d'un dialogue apaisé.» Les indépendantistes appellent eux aussi à suspendre cette réforme, comme l'a souligné à Libé le président indépendantiste du Congrès de Nouvelle-Calédonie.

En métropole, les appels à un report fusent de tous les côtés. Vendredi, Yaël Braun- Pivet, et Gérard Larcher, lors d'une réunion à Matignon, ont préconisé de «reculer la date» de la convocation du Congrès et la formation d'une mission de dialogue. Une demande partagée par plusieurs parlementaires, dont le président Renaissance de la commission des lois au Palais-Bourbon, Sacha Houlié, et le patron des sénateurs centristes, Hervé Marseille. L'ancien Premier ministre Manuel Valls a lui aussi appelé dimanche à un report du Congrès, où selon lui le gouvernement n'est plus certain d'obtenir la majorité des trois cinquièmes. Si le président des députés LR, Olivier Marleix, a souhaité le maintien du Congrès à fin juin «pour ne pas donner le sentiment que les émeutiers gagnent», selon une source parlementaire, l'ensemble des élus de gauche étaient favorables à un report du Congrès et à une mission de dialogue. «Pas à six mois près». «Quasiment tout le monde, y compris dans les groupes de la majorité, a demandé le report sine die du Congrès et une solution politique», estime le député LFI Bastien Lachaud. «C'est le dialogue, et le dialogue seulement, qui permettra aux acteurs politiques calédoniens de bâtir un accord global», a même assuré vendredi le Premier ministre, Gabriel Attal, qui a promis de faire part de ces demandes à Emmanuel Macron, selon plusieurs participants. L'échéance d'un Congrès fin juin est aussi jugée intenable par le vice-président du Rassemblement national, Sébastien Chenu, qui a estimé sur BFMTV qu'«on ne va pas réunir un Congrès maintenant vu l'état des lieux». «On peut dé- caler, on n'est pas à six mois près», a-t-il ajouté, en demandant aussi le report des élections provinciales prévues en décembre dans l'archipel. Seule la droite défend le maintien du calendrier, par la voix du président des Républicains, Eric Ciotti, pour qui «il n'y a pas lieu de suspendre» le processus législatif.

Face à cette crise, que peut décider le chef de l'Etat? Il peut encore décider de prolonger l'état d'urgence instauré le mercredi 15 mai au soir, afin de poursuivre l'opération de maintien de l'ordre exceptionnelle épaulée par l'envoi de troupes sur place. Pour le maintenir au-delà de douze jours, soit après le 27 mai, le gouvernement doit passer par une loi, qui pourrait être déposée dès ce mardi à l'Assemblée puis passer par le Sénat dans la foulée, afin de lui donner le temps de la validation par le Conseil d'Etat et le Conseil constitutionnel. Revirement. Autre choix cornélien, reculer la date de la convocation du Congrès qu'il a annoncée pour fin juin, ce qui marquerait un recul, sous la pression non seulement d'une bonne partie de la classe politique, mais des émeutiers, alors que l'ordre n'a toujours pas été rétabli sur place. Resterait au Président à expliquer ce revirement aux partisans de la manière forte, alors que son ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, s'est félicité dimanche du «succès» d'une opération des forces de l'ordre pour dégager la route reliant la ville et l'aéroport international de

Nouméa. L'enjeu : ne pas sembler affaibli sur le régalien, terrain favori du RN, ni être taxé d'avoir agi dans la précipitation. En tout cas, la maire Renaissance de Nouméa se disait convaincue lundi qu'Emmanuel Macon opterait pour ce report. «Il ne faut pas que le président de la République convoque le Congrès à Versailles. Pas maintenant. Je pense que le Président l'a compris», a affirmé Sonia Lagarde au journal le Monde lundi. «C'est une chose qu'il a comprise, qu'il a déjà plus ou moins annoncée», selon la maire de Nouméa, soutien de la première heure d'Emmanuel Macron, qui dit avoir été en contact avec le chef de l'Etat.

Libération
mardi 21 mai 2024 1377 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT

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20 mai 2024 - Libération (site web)

IRAN L'après-Raïssi sous l'oeil du Guide

Par ISABELLE HANNE

Les funérailles du président, mort dans un crash d'hélicoptère, commencent ce mardi. Le pays, marqué par une hostilité accrue envers Israël et une économie ravagée, ne devrait pas être ébranlé par sa disparition, le véritable pouvoir étant aux mains d'Ali Khamenei.

L'

Inde, la Turquie, la Chine, les Emirats arabes unis ou encore l'Union européenne: tout au long de la journée de lundi, les dirigeants du monde ont exprimé leurs condoléances après la mort du président iranien Ebrahim Raïssi, 63 ans, dans un accident d'hélicoptère survenu la veille. Mais parmi elles, certaines sonnent plus fort, ou plus juste, que d'autres. Ainsi celles du président syrien Bachar al-Assad, appuyé par l'Iran depuis le début de la guerre civile dans son pays il y a treize ans, qui a souligné avoir «oeuvré avec le président défunt pour que les relations stratégiques qui lient la Syrie et l'Iran demeurent toujours prospères». Ainsi Vladimir Poutine, qui a qualifié Raïssi, dans une lettre au Guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, de «merveilleuse personne» et de «véritable ami de la Russie» - le Kremlin s'est beaucoup appuyé sur Téhéran pour s'approvisionner en drones kamikazes, qui font des ravages sur les civils et les infrastructures en Ukraine.

Le Hezbollah libanais et son allié le Hamas palestinien ont également rendu hommage au «président martyr», «un grand frère et un appui solide», «protecteur des mouvements de résistance» - ils sont armés et financés par l'Iran, qui les soutient dans leur lutte contre Israël, en particulier depuis le début de la guerre à Gaza. Quant aux Houthis du Yémen, groupe rebelle également soutenu par Téhéran et détenteur de sa carte de membre à «l'axe de résistance» contre Israël, ils ont déclaré lundi que la mort du président iranien était «une perte» pour «l'ensemble du monde musulman». Les funérailles d'Ebrahim Raïssi, élu en juin 2021 à la tête du pays, doivent débuter ce mardi. En 2017, Khamenei l'avait nommé à la tête du pouvoir judiciaire, ce qui lui vaudra d'être inscrit sur les listes noires américaines par l'administration Trump. Le Guide suprême lui avait confié pour mission de lutter contre la corruption. «On ne vous coupera pas les doigts, lança un jour Ebrahim Raïssi à l'adresse des corrompus. On vous coupera la main.» Son caractère impitoyable lui vaudra l'estime des Gardiens de la révolution, le bras armé du régime. Autoritaire et ultraconservateur, il a joué un rôle de premier plan dans presque tous les grands dossiers de violation des droits humains depuis la révolution islamique en 1979.

Outre le président, le ministre iranien des Affaires étrangères Hossein Amir Abdollahian, un responsable religieux et d'autres officiels - neuf en tout - étaient à bord de l'hé- licoptère qui s'est écrasé dimanche aprèsmidi, dans le nord-ouest de l'Iran. Il faisait partie d'un convoi de trois appareils qui s'était rendu dans la province iranienne de l'Azerbaïdjan oriental, où Raïssi a inauguré des barrages à sa frontière nord, en compagnie du président de l'Azerbaïdjan, Ilham Aliev. Les secours ont connu de grosses difficultés pour localiser l'appareil qui a «heurté une montagne et s'est désintégré» lors du choc, a expliqué la télévision d'Etat Irib. Les deux autres hélicoptères de la délégation ont rejoint leur destination sans encombre.

CHAPE DE PLOMB Lundi, le chef d'état-major des forces armées iraniennes, Mohammad Bagheri, a ordonné une enquête sur les causes du crash. Des médias d'Etat iraniens ont évoqué une «défaillance technique», et les premières informations faisaient état d'un «accident» et de conditions météorologiques difficiles. La mort du président Ebrahim Raïssi intervient à un moment particulièrement tumultueux de l'histoire du pays, tant sur la scène internationale que domestique. Toujours coiffé du turban noir des descendants du prophète, Ebrahim Raïssi avait été élu président de la république islamique en juin 2021, dès le premier tour du scrutin et sans opposition, sur la promesse d'aider les classes défavorisées, de lutter contre la corruption et de défendre la «liberté d'expression» et les «droits fondamentaux de tous les citoyens iraniens». Dès son accession au pouvoir, l'ultraconservateur n'a pourtant eu de cesse d'alourdir la chape de plomb pesant sur la société civile, de réprimer violemment toute dissidence et de marginaliser les factions politiques rivales. La mort de l'étudiante Mahsa Amini, le 16 septembre 2022 à Téhéran, trois jours après avoir été arrêtée par la police des moeurs pour «port de vêtements inappropriés», lancera une vague de manifestations et l'avènement du mouvement féministe «Femme, vie, liberté», qui se poursuit toujours malgré la répression. Au cours de cette dernière, au moins 551 manifestants ont été tués par les forces de sécurité, selon un rapport du Conseil des droits de l'homme de l'ONU publié en mars.

Le bilan d'Ebrahim Raïssi est, partout, accablant. L'état de l'économie iranienne, écrasée par les sanctions américaines, la mauvaise gestion et la gabegie, est catastrophique. La monnaie iranienne, le rial, est tombée à un niveau historiquement bas à la fin du mois de mars. L'inflation se maintient à un niveau record depuis plusieurs années. Malgré ses richesses en pétrole, la république islamique a vu des mil- Suite page 4

Suite de la page 3 lions de ses citoyens tomber dans la pauvreté. La perspective d'un retour à un accord avec les pays occidentaux pour limiter le programme nucléaire de l'Iran, qui permettrait d'alléger les sanctions, semble pour l'heure peu probable.

Ces derniers mois, Raïssi s'était présenté comme un adversaire résolu d'Israël, l'ennemi juré de la république islamique, en apportant son soutien au mouvement islamiste palestinien Hamas depuis le début de la guerre qu'Israël lui livre dans la bande de Gaza. Dans la soirée du 13 avril, en tirant plus de 300 drones et missiles contre Israël, la république islamique avait lancé depuis son territoire, pour la première fois de son histoire, une offensive directe contre l'Etat hébreu. Une démonstration de force qui a rappelé que sous l'égide de Raïssi, le pays a fortement développé son programme de missiles, dans le but affiché de submerger les défenses israéliennes. DeS élections à venir

Difficile d'anticiper l'impact de la mort du Président sur l'implication de l'Iran dans la région et particulièrement à Gaza, où «tout se joue à une nuance près», précise Bernard Hourcade, directeur de recherche émérite au CNRS spécialiste de l'Iran. «Or un changement de nuance pourrait être important. Un président plus pragmatique, un certain nombre de gens réalistes pourraient accepter le principe d'une solution à deux Etats.» Mais la mort d'Ebrahim Raïssi «ne marquera pas une rupture», insiste Bernard Hourcade : «le régime sera toujours en place, car le patron, c'est le Guide suprême, Ali Khamenei». Pour Ali Vaez, directeur du programme de recherche sur l'Iran au sein du think tank International Crisis Group, cette succession présidentielle ne présage pas non plus un «changement radical» : «C'est le Guide suprême qui prend les décisions stratégiques en matière de politique étrangère.» Le Guide suprême iranien a désigné lundi le négociateur en chef du dossier du nucléaire, Ali Bagheri, à la tête de la diplomatie de l'Iran à titre provisoire. Le vice-président Mohammad Mokhber, devenu président par intérim, a cinquante jours pour organiser une nouvelle élection. Lundi soir, les médias d'Etat annonçaient la date du 28 juin. «L'émotion peut amener à une radicalisation plus forte, ou au contraire à certains assouplissements si le président élu est le dirigeant du Parlement, Mohammed Qalibaf, avance Bernard Hourcade. Celui-ci concourra sans doute, comme

Hassan Rohani, ancien président modéré, Manoutchehr Mottaki, ancien ministre des Affaires étrangères de Mahmoud Ahmadinejad de 2005 à 2010, Mohsen Rezaï, ancien commandant des Gardiens de la révolution, ou le député conservateur Mojtaba Zolnouri.» S'il change de visage, le gouvernement iranien -un système qui «récompense la conviction idéologique plutôt que la compétence, et croit que consolider la loyauté au sommet est plus important que la recherche de la légitimité de la base», rappelle Ali Vaez- ne devrait pas, tant s'en faut, infléchir ses positions. L'ayatollah Ali Khamenei avait d'ailleurs prévenu quelques heures plus tôt que la mort de Raïssi, pourtant vu comme potentiel successeur du Guide suprême, âgé de 85 ans, ne causerait «aucune perturbation» dans le travail du gouvernement. ?

LIBÉ.

FR

A lire : Ebrahim Raïssi, autoritaire et ultraconservateur

Le Figaro, no. 24802
Le Figaro, mardi 21 mai 2024 735 mots, p. 4

Société

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20 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Neuder : « On nous demande d'avancer à l'aveugle »

Galiero, Emmanuel

Yannick Neuder, député LR de l'Isère, est cardiologue. Il dénonce les incohérences du projet gouvernemental.

LE FIGARO. - Pourquoi avez-vous sonné l'alerte sur le texte fin de vie en commission ?

YANNICK NEUDER. -Étudier des évolutions sur le processus de la fin de vie ne peut pas se traduire par un saut sociétal majeur. Ce projet, qui nous avait été vendu par le gouvernement comme équilibré, s'est déséquilibré sur de nombreux points : critères, collégialité, personnes sous tutelle ou curatelle, intervention des tiers, partenariat avec les soignants et étude d'impact. Il est important de commencer par reconnaître que des places manquent en soins palliatifs. On sait que la demande de mort diminue fortement chez les patients qui peuvent bénéficier de ces soins. Il ne faudrait surtout pas légiférer sur l'aide active à mourir pour combler ce manque. Il faut des soins palliatifs pour tous sur l'ensemble du territoire, sachant qu'aujourd'hui 7 patients sur 10 ne peuvent pas y avoir accès.

Pourquoi l'impact de la loi vous inquiète-t-il ?

Nous demande-t-on de légiférer pour une centaine de cas difficiles par an concernant des personnes en quête de solutions à l'étranger, ou doit-on réfléchir sur le potentiel de patients susceptibles de réclamer une aide active à mourir ? Aux Pays-Bas ou en Belgique, l'aide active à mourir représente environ 4 % des décès. En appuyant ces chiffres sur les 660 000 décès français, cela représente près de 30 000 patients chaque année. Or, l'étude d'impact soumise aux députés parle d'une centaine de cas ! Sans jouer avec la peur des gens, nous devons savoir de quoi l'on parle exactement. Personne ne le sait. On nous demande d'avancer à l'aveugle. Chercher des réponses sur l'aide active à mourir peut-être louable mais attention de ne pas ouvrir une boîte de Pandore. On sait que les personnes réclamant cette aide sont souvent en situation de précarité économique. Il y a une dimension sociale du problème qui n'est pas prise en compte. Aussi, certains verrous peuvent sauter sous le coup des amendements, comme c'est le cas pour le critère du pronostic vital engagé à court ou moyen terme. Il a disparu au profit de celui d'une maladie avancée et en phase terminale. C'est très grave. Comment décider une aide active à mourir pour une personne dont le pronostic vital ne serait pas engagé ? En vérité, certains parlementaires veulent aller plus loin que le texte du gouvernement.

Pour quelle raison les discussions portant sur la décision médicale d'autoriser l'aide active à mourir vous choquent-elles ?

Nous avons défendu l'importance du caractère collégial de cette décision, mais les députés ne pouvant pas présenter des amendements engageant les finances de l'État, les nôtres ont été rejetés. Il sera plus facile d'obtenir une décision pour un suicide assisté que pour avoir une valve cardiaque ! C'est une aberration, très difficile à défendre auprès des soignants. Et une difficulté juridique supplémentaire.

Qui pourra donner la mort ?

La loi propose que ce soit le patient ou un tiers. Nous serions ainsi les premiers dans le monde à accorder une telle responsabilité à un tiers. Certains y voient un ultime acte d'amour, mais il ne faut pas négliger le risque d'impact psychologique et de stress post-traumatique. Donner une substance létale à sa mère, à son père, à son frère ou à son enfant n'est pas sans conséquence. Enfin, l'intervention d'un soignant est envisagée, mais il nous semble important d'établir un statut de volontariat au-delà de l'indispensable clause de conscience qui, pour l'instant, est maintenue.

Pourquoi avez-vous soulevé la question des personnes placées sous tutelle ou curatelle ?

Parce que je n'arrive pas à comprendre les explications de la ministre. Comment peut-on admettre qu'une personne placée sous ces régimes, parce que jugée incapable de gérer sa vie quotidienne, puisse prétendre à une aide active à mourir en pleine conscience ? Cette question reste entière, comme la dimension économique d'un texte qui ne s'appuie sur aucune projection. Le milliard annoncé n'est pas sanctuarisé, alors que notre système de santé est en grande souffrance et que notre pays est confronté au mur de la dette.

Quel débat anticipez-vous dans l'hémicycle ?

J'espère que nous pourrons réellement l'avoir. Le sujet est trop important pour ignorer l'ensemble des angles morts de ce texte. Personnellement, je ne sais pas encore ce que je voterai, mais plus j'avance, plus je doute. Je ne veux pas faire partie des artificiers qui auront fait exploser les verrous.

Le Figaro, no. 24801
Le Figaro, lundi 20 mai 2024 1075 mots, p. 7

International

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19 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Les nombreux défis de William Lai, le nouveau président de Taïwan

En plus de son bras de fer avec Pékin, le nouvel élu doit affronter un Parlement divisé et une jeunesse qui se tourne vers l'opposition.

Herait, Alice

Pékin le décrit comme un fervent supporteur de l'indépendance de Taïwan, un « grave danger » , plus « anti-Pékin » que sa prédécesseur, Tsai Ing-wen. Cette réputation, Lai Ching-te, 64 ans, connu à l'international sous le nom de William Lai, la doit à une déclaration faite en 2017, lorsqu'il était premier ministre. Il se décrivait alors comme « un politicien qui soutient sans aucun doute l'indépendance de Taïwan ». Celui qui s'engageait alors à « tenir sa position, qu'importe le poste qu'il occupera dans le futur » ,prend officiellement ses fonctions de 8e président de la République de Chine (Taïwan), ce lundi 20 mai.

Le 13 janvier dernier, il avait assuré un troisième mandat au Parti démocrate progressiste (DPP) de la présidente sortante Tsai Ing-wen. Mais, contrairement à sa populaire prédécesseur, l'ancien premier ministre et vice-président n'a remporté les élections présidentielles que par une faible majorité - 40 % des votes -, alors que l'opposition du Kuomintang (KMT) et du Parti populaire taiwanais (TPP) ont remporté la majorité au Parlement.

Ses proches affirment qu'il est à même de communiquer avec Pékin. « Il a tempéré ses propos ces dernières années. Désormais, il dit qu'il n'y a pas de besoin pour une déclaration d'indépendance » , soutient une source proche du DPP. « On peut croire que Lai Ching-te sera un politicien déterminé à défendre le mode de vie démocratique et libre de Taïwan, tout en ayant la sagesse nécessaire pour résoudre les malentendus avec l'opposition ou avec l'autre côté du détroit », soutient Chao Ching-hui, qui fut son attachée de presse quand il était maire de la ville de Tainan, entre 2010 et 2017.

Mais l'opposition semble guère encline à coopérer avec le président élu. « Lai Ching-te est non seulement borné, mais manque également de structure et de vision pour gouverner le pays » , affirme la députée Ko Chih-en. « Ce qui m'inquiète le plus, c'est que M. Lai tente d'avancer vers une indépendancede jure de Taïwan » ,ajoute cette élue KMT, soulignant qu'il a recueilli en janvier le plus faible taux de soutien jamais enregistré par un candidat depuis les premières élections présidentielles en 1996. « C'est fondamentalement une mauvaise lecture de ses propos et de sa personnalité » , rétorque Vincent Chao, l'ancien porte-parole de M. Lai, qui rappelle que ce dernier « a bien dit durant sa campagne que Taïwan est déjà un pays libre et indépendant, et qu'il n'y avait pas besoin de déclarer l'indépendance ».

Durand sa campagne, M. Lai a exposé en juillet 2023 au Wall Street Journal, ce que seraient les « quatre piliers » de sa politique étrangère : la dissuasion, gagée par une augmentation de l'effort de défense ; la sécurité économique, notamment via l'industrie des semi-conducteurs et une moindre dépendance envers la Chine ; des partenariats avec les démocraties du monde entier ; et des relations avec la Chine guidée par le « pragmatisme et la cohérence ». « En tant que docteur, je n'ai jamais laissé mes patients sans stratégie » ,écrivait-il, en soulignant son passé de médecin, une profession très estimée à Taïwan, et dont de nombreux politiciens sont issus.

Le nouvel élu met ses pas dans ceux de la présidente sortante, également haïe par Pékin, dont l'arrivée au pouvoir en 2016 avait refroidi les relations avec la Chine, après huit ans de présidence KMT. Mme Tsai a refusé de reconnaître le « consensus de 1992 » , une formule partagée il y a plus de trente ans par le KMT et le Parti communiste chinois pour insinuer que les deux côtés du détroit font partie de la Chine. Le DPP soutient que Pékin utilise cette formule comme « un plan pour l'unification ».

« Taïwan est un pays orienté vers l'exportation, qui dépend fortement de son économie et de son commerce, et pour lequel de bonnes relations internationales sont très importantes » ,explique la députée Ko Chih-en. « Nous devons maintenir la stabilité des relations entre les États-Unis, la Chine et Taïwan, mais ni Yen Teh-fa, le nouveau ministre de la Défense, ni Wellington Koo, le nouveau chef du Conseil de sécurité nationale, font douter de la sincérité du nouveau pouvoir à améliorer les relations entre les deux rives. »

C'est sur le plan interne que Lai se différencie de sa prédécesseur Tsai. Ces dernières élections, le DPP a perdu une grande partie des votes des plus jeunes générations, qui se sont tournés vers le TPP, un parti dirigé par Ko Wen-je, l'ancien maire de Taipei, à la personnalité de provocateur et également issu du milieu médical. Ce nouveau parti a remporté huit sièges au Parlement.

Pour de nombreux Taïwanais, un sentiment de ras-le-bol s'installe. Les prix de l'immobilier continuent d'augmenter et les salaires stagnent. Un problème dont Lai Ching-te semble se soucier, venant lui-même d'une famille désavantagée. « Lai est personnellement très investi sur l'égalité sociale » , soutient un membre du DPP, rappelant que la première promesse de campagne du candidat fut de fournir des bourses aux étudiants les plus désavantagés financièrement.

Issu d'une famille de mineurs, Lai Ching-te a grandi en banlieue de Taipei, à une époque où les Taïwanais avaient peu d'opportunités politiques. Il se tourne vers la médecine, étudie dans des universités prestigieuses taïwanaises, puis à Harvard. Ce n'est que plus tard, alors médecin néphrologue dans la ville de Tainan, qu'il s'engage dans la politique locale, devenant député, puis maire de cette ville du sud-ouest de l'île.

À la différence de sa prédécesseur, une avocate ayant fait toute sa carrière dans les instances gouvernementales et notamment dans le secteur des négociations commerciales, Lai est parti de la base pour gravir tous les échelons politiques, jusqu'au plus haut. Selon son ancienne attachée de presse, le nouveau président aime ainsi à reprendre la formule américaine « all politics is local ». Elle ajoute que William Lai « allie le calme d'un docteur à la passion d'un maire. Il a la sagesse pour résoudre les conflits, le courage d'assumer ses responsabilités. Il utilise des données scientifiques et des stratégies bienveillantes pour créer un avenir commun ». Des capacités que le futur président devra déployer alors que les relations sont de plus en plus tendues avec le président chinois Xi Jinping, et un contexte international des plus incertains, surtout si Donald Trump venait à être élu aux États-Unis en novembre prochain.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, lundi 20 mai 2024 1104 mots, p. AUJM5,AUJM6
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19 mai 2024 - Le Parisien (site web)
20 mai 2024 - Le Parisien

« J'ai ma carte à LR mais je vais voter Bardella »

Élections européennes|Nous avons rencontré des électeurs de droite en Vendée, dans l'Ouest parisien et le Sud-Est. Souvent perdus, ils envisagent de plus en plus souvent de choisir le RN.

Quentin Laurent et Alexandre Sulzer

« J'ai toujours voté à droite », s'est-on vu répéter ces jours-ci au Nord, au Sud, à l'Ouest. Des électeurs sûrs de savoir d'où ils venaient mais pas toujours certains du chemin à emprunter. De l'Ouest parisien urbain et bourgeois aux terres conservatrices de Vendée, en passant par un Sud-Est où la droite prend ses accents les plus durs, nous sommes allés à la rencontre de citoyens qui s'identifient encore à la droite mais ne le disent plus avec le même bulletin. Macron, LR, Zemmour... voire, désormais, Bardella.

Terrain de jeu de la droite historique, Levallois-Perret avait placé Emmanuel Macron largement en tête en 2022 (42 % au 1 er tour). Même s'il a parfois déçu, certains lui resteront fidèles : « Personne n'est parfait ! », haussent des épaules Jean-François et Catherine, anciens médecins en balade avec leur petit-fils au parc. « L'Europe, c'est important, surtout dans le contexte actuel », appuie Catherine. « On est plutôt centre droit, on s'est détachés de LR parce qu'ils se rapprochent trop du RN », rebondit son mari. Chez d'autres, la déception depuis 2022 est plus forte, qui pousse à aller voir ailleurs...

Au Cannet, des « Bardella-pour-la-première-fois »

Marine Le Pen n'a récolté que 8 % des suffrages au 1 er tour de la présidentielle à Levallois. Mais Bardella n'est pas Le Pen. Depuis qu'il a pris la tête du RN, celui-ci se donne du mal pour tenter de séduire l'électorat de droite, encore rétif. « J'ai toujours été de droite mais aujourd'hui, la droite, ça ne suffit plus », tempête Jean-Pierre, ancien cadre à la retraite, 77 ans. « Ça sera Bardella, et je ne changerai pas d'avis ! », poursuit pourtant ce macroniste de 2022, agacé par un président jugé « méprisant ».

« Il faut donner une leçon à Macron », abonde un second Jean-Pierre, 78 ans. Électeur zemmouriste convaincu, il choisira pourtant, en mode « vote utile », un bulletin RN aux européennes « pour que la différence soit la plus large possible avec la liste Hayer ». « Bardella, il est jeune et ce n'est pas un Le Pen. Pour les gens, ça compte », tente d'analyser un retraité. Ce matin-là, il sera le seul à rendre son bulletin à LR.

Cap au Sud-Est où, depuis des années déjà, d'un scrutin à l'autre, le Rassemblement national grignote le gâteau électoral de LR. Au Cannet (Alpes-Maritimes), fief les Républicains, Le Pen est arrivée en tête aux deux tours en 2022. Mercredi, le ciel hésite entre pluie et éclaircie, à l'instar d'électeurs qui souvent donneront l'impression de ne plus savoir à quel saint se vouer. Petit homme de 70 ans, coupe en brosse impeccable, Charles avait voté Pécresse puis Le Pen en 2022. En juin ? « Ça dépend de ce que la droite présentera. J'espère qu'elle montrera un autre visage que M me Pécresse. Sinon, j'ai une roue de secours qui est Bardella... », confie-t-il. « Trop d'insécurité, marre de tous ces gens qui se tirent dessus ! », balancent Didier et Zohra, croisés dans le quartier populaire du Rochelet. « J'ai ma carte à LR, hein, mais je vais voter Bardella, parce que, la barbe ! », lance la femme, 65 ans, au blouson jaune pétant. Des « Bardella-pour-la-première-fois », on en croisera plusieurs, dans le quartier du Rochelet comme dans le centre-ville. C'est là que Marie-Carmen, 48 ans, salariée dans un foyer pour jeunes, balade son bull-terrier, Isis. « Bardella, j'aime bien sa gueule. Il a grandi dans les quartiers, c'est un fils d'immigrés... », liste cette femme, justifiant son virage par un ras-le-bol un peu flou : « Vous allumez la télé, vous comprenez. » « L'insécurité », résumera Véronique, aussi dans le social, et qui, après avoir voté Macron en 2022, choisira le RN, « pour la première, et je l'espère la dernière fois ». Coup de gueule.

« Pour ou contre Macron »

Alain et sa femme Danièle sortent d'un café. Lui restera fidèle au président, « un bonhomme intelligent », quand son épouse hésite « à risquer le changement ». Sans en dire plus. Elle parle de l'attaque du fourgon dans l'Eure, des « profs qui se font agresser tous les jours ». « J'ai aussi peur de m'en mordre les doigts », confie-t-elle. « Si tu t'en mords les doigts, c'est pas grave. Mais, là, tu risques de les manger ! », avertit Alain. « Les gens ne votent pas pour les européennes mais pour ou contre Macron », croit savoir Alexandre, musicien à la retraite. Lui votera pour « la petite Le Pen », comprendre Marion Maréchal. Jordan Bardella ? « Lui et ses copains, ils en sont où au niveau économique ? », interroge l'octogénaire, pointant une faille dans le programme frontiste.

Aux Herbiers (Vendée), impossible de trouver une personne assurant qu'elle votera Bardella. Dans le bocage vendéen, patrie de Philippe de Villiers et du sénateur LR Bruno Retailleau, le coeur est aussi résolument à droite. Mais une « droite démocrate-chrétienne, assez légitimiste », précise Véronique Besse, députée (non inscrite). Ici, Emmanuel Macron a recueilli 44,19 % des voix au premier tour de la présidentielle, loin devant Marine Le Pen, à 15,49 %. « Je ne voterai pas pour les extrêmes » : le refrain revient sur de nombreuses lèvres. Comme celles de Marcel, ex-commerçant de 68 ans, qui votera Valérie Hayer. Lui aussi « déçu » par Macron qui « n'écoute pas les gens ». « Mais c'est le seul qui parle d'Europe », constate cet europhile. « Pour faire face à l'Amérique, à la Chine, à l'Inde, la France ne pourra pas s'en sortir toute seule », développe-t-il. « On rentre dans sa maison, on ferme les portes » : voilà comment il résume le programme RN. Quant à François-Xavier Bellamy, tête de liste LR, « il doit être très bien. S'il était soutenu par les vieux ténors, OK, mais là, il est tout seul... », constate-t-il.

« L'insécurité »

Bernard, ex-commercial de 80 ans, dit qu'il votera... « RPR ». Comprendre Valérie Hayer. « Oh, il n'y a plus beaucoup de différences entre Macron et la droite », se rattrape-t-il. Devant la même boulangerie, Anne-Marie pense qu'elle votera Bellamy, deux ans après avoir voté Pécresse à la présidentielle. Sa principale préoccupation ? « L'insécurité. » Même le bocage serait désormais touché par la « montée de la violence », dit cette ex-enseignante de 68 ans, alors qu'un homme est mort trois jours plus tôt, poignardé dans la rue à Mortagne-sur-Sèvre, à 15 km de là. « Depuis quinze, vingt ans, il y a trop d'impunité dans ce pays. Mais, déplore-t-elle, pour Bardella,la violence, c'est forcément les migrants... »

Le Figaro, no. 24801
Le Figaro, lundi 20 mai 2024 1958 mots, p. 2

Politique

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19 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Emmanuel Macron et la Nouvelle-Calédonie : sept ans de relations tourmentées

Boichot, Loris

Emmanuel Macron manifeste l'ardeur des grands jours, ce 26 juillet 2023. Au rez-de-chaussée du haut-commissariat de Nouméa, ce bâtiment de style colonial où la République a l'habitude de recevoir, il vient de réunir les principaux élus de Nouvelle-Calédonie. Une fois la table quittée, une discussion informelle s'improvise. Le chef de l'État se montre volontiers pressant. «C'est maintenant ou jamais», lance-t-il, en mettant en garde contre le «risque» du «retour en arrière» et «de l'immobilisme».

Le président de la République, en visite pour la deuxième fois dans l'archipel du Pacifique, veut avancer, après trois «non» successifs aux référendums sur l'indépendance. En suivant les étapes prévues par l'accord de Nouméa, «j'ai tenu parole», insiste-t-il devant les responsables locaux. Désormais, dit-il, «je compte sur vous».

Charge à eux de trouver un accord sans tarder, pour tirer les conclusions de ces consultations. Un nouveau statut est censé ancrer la Nouvelle-Calédonie dans la France. Des milliers de Français, présents depuis vingt-cinq ans, doivent enfin obtenir le droit de vote aux élections provinciales, abrogation d'une dérogation exceptionnelle et transitoire. Mais Emmanuel Macron ne sait pas encore que ce projet ultrasensible, qui fait craindre aux Kanaks d'être «dilués» parmi de nouveaux électeurs, déclenchera les plus graves violences dans l'archipel depuis quarante ans. Six personnes sont mortes en six jours d'émeutes. Deux gendarmes, trois Kanaks et un Européen.

Lui, qui rêvait de devenir le premier président à mener la fin d'un processus de décolonisation inédit, s'est retrouvé à déclarer l'état d'urgence le 15 mai pour tenter de rétablir le calme. Comme François Mitterrand lors de la quasi-guerre civile des années 1980.

Sa gestion du dossier calédonien raconte sept ans de tâtonnements, d'intenses négociations menées avec doigté, mais aussi de maladresses. Quand Emmanuel Macron se présente à l'élection présidentielle de 2017, il ne s'est encore jamais rendu en Nouvelle-Calédonie. Il connaît mal cet archipel autonome de 270 000 habitants, français depuis 1853, où les habitants tentent de bâtir un «destin commun» malgré des inégalités records, la mémoire de la colonisation et les récents « événements » de 1984-1988.

C'est cette histoire troublée qu'il remue en pleine campagne élyséenne, quand il déclare considérer la colonisation en Algérie comme un «crime contre l'humanité». À 17 000 kilomètres de Paris, ses propos provoquent la colère de la droite loyaliste, qui y voit une forme excessive de «repentance». L'une de ses chefs de file, Sonia Backès, qu'il nommera plus tard secrétaire d'État, refuse de faire un choix lors de son face-à-face avec Marine Le Pen. D'autres optent clairement pour la candidate frontiste. Résultat, Nouméa est la plus grande ville française à accorder plus de 50 % des voix au Front national (FN), vu comme un barrage à l'indépendance.

Depuis, Emmanuel Macron s'est employé à rectifier le tir, au point de capter aujourd'hui une large partie de l'électorat non-indépendantiste. Sa première visite, à Nouméa, avant les trois référendums, est jugée réussie. S'il se veut impartial, il esquisse sa préférence, d'une phrase : «La France serait moins belle sans la Nouvelle-Calédonie». Il entend aussi réconcilier les mémoires des «victimes de l'histoire» - Kanaks, descendants de bagnards, travailleurs asiatiques « sous contrat ». À Ouvéa, il devient le premier président à rendre hommage aux 19 preneurs d'otages kanaks et aux 2 gendarmes morts dans l'assaut militaire, le 5 mai 1988. C'est la première étape du «chemin du pardon» et «de l'avenir» qu'il viendra proposer à son retour, cinq ans plus tard.

Entre-temps, son gouvernement se consacre à organiser les référendums décisifs. Il y va de la réussite du processus de décolonisation initié en 1988 par les accords de Matignon, prolongé dix ans plus tard par l'accord de Nouméa. À Paris, son premier ministre, Édouard Philippe, se veut l'héritier de Michel Rocard, qui a signé les accords de Matignon en 1988 avec le loyaliste Jacques Lafleur et l'indépendantiste Jean-Marie Tjibaou.

À grand renfort de longues réunions, il parvient à trouver un compromis sur la question qui sera posée aux électeurs. Il découvre à son tour la subtile diplomatie à employer avec la classe politique calédonienne. Un mélange d'appartenance identitaire, d'allégeances coutumières et d'intérêts économiques. En quittant Matignon, le Normand saluera le «processus fascinant, difficile, complexe, incertain encore» à l'oeuvre en Nouvelle-Calédonie.

Mais son successeur n'aura pas l'heur de s'y frotter. Après presque quarante ans de pilotage par Matignon, le dossier est repris en main. Peu investi et empêché par le Covid de s'y envoler - ce qui ne l'empêche pas d'y acheminer une aide financière massive face à l'épidémie -, Jean Castex laisse Sébastien Lecornu s'en charger, en ligne directe avec Emmanuel Macron. Lors du premier référendum, en octobre 2018, le résultat serré (56,7 % de non) a surpris les loyalistes et enhardi leurs opposants indépendantistes. Lors du second vote (53,3 %), seules quelque 9 000 voix séparent les deux camps. Alerte chez les non-indépendantistes.

Sur place, les positions se raidissent. En quarantaine imposée au haut-commissariat de Nouméa, en octobre 2020, Sébastien Lecornu voit une foule de la droite loyaliste se presser devant les grilles, en chantant La Marseillaise, pour lui demander d'ouvrir le corps électoral. Côté indépendantiste, des activistes radicaux s'opposent en fin d'année à la reprise de l'une des trois usines de nickel, au sud de l'archipel, par un consortium international. Des barrages sont dressés et des tirs échangés avec les gendarmes. Les autorités, préoccupées par la crise de l' « or vert », craignent aussi un retour de la violence.

Sébastien Lecornu a beau avoir du métier en matière de négociations, une série de décisions vont éloigner le gouvernement des indépendantistes. Première blessure, l'organisation de la troisième et ultime consultation le 12 décembre 2021, alors que les Kanaks, en pleine épidémie de Covid-19, ont décrété un temps de deuil et affirment que leurs cérémonies funéraires les empêchent de faire campagne. Le Front de libération national kanak et socialiste (FLNKS) appelle à la non-participation. Le soir du vote, les loyalistes exultent avec 96,5 % de non, mais plus de la moitié des électeurs inscrits (56,1 %) n'ont pas pris part au scrutin.

Dans le Nord et les îles Loyauté, provinces les plus pauvres et à majorité kanake, les électeurs ont largement déserté les urnes. Leurs leaders contestent aussitôt les résultats et réclament un nouveau référendum. À la télévision, où il s'exprime pour la troisième fois dans la foulée des résultats, Emmanuel Macron suggère de «préparer» une «nouvelle étape». Mais comment réaliser l' «avenir de réconciliation» envisagé depuis plusieurs années, alors que les trois choix successifs entre oui et non ont divisé la société en deux blocs ?

Même à distance, le chef de l'État voit bien que quelque chose a changé. Son ministre de l'Intérieur et des Outre-mer, Gérald Darmanin, a beau multiplier les déplacements à Nouméa depuis l'été 2020, il ne parvient pas à faire revenir les indépendantistes au complet dans les négociations. La perspective d'un élargissement du corps électoral empoisonne les pourparlers. D'autant qu'à l'issue du troisième référendum, Emmanuel Macron s'est senti libre de choisir son camp. Il a nommé dans son gouvernement Sonia Backès, présidente (ex-Les Républicains) de la puissante province Sud. Aux yeux des indépendantistes, c'est une mauvaise manière.

Invités à Paris en septembre et octobre 2022, les dirigeants du FLNKS sèchent les deux réunions. Il faut attendre le mois d'avril suivant pour que ses représentants viennent dans la capitale, mais à condition de ne dialoguer qu'avec l'État - pas avec leurs rivaux loyalistes en même temps. Les désaccords restent profonds.

La visite d'Emmanuel Macron à Nouméa, en juillet 2023, n'échappe pas à la politique de la chaise vide. Place des Cocotiers, où il prononce son discours face à de nombreux drapeaux tricolores et quelques étendards kanaks, devant un auditoire largement loyaliste, de nombreux représentants indépendantistes sont absents. Ils n'entendent pas le chef de l'État souligner l' «immense responsabilité» collective qui doit conduire la Nouvelle-Calédonie vers «un nouveau projet».

L'archipel ne sera pas séparé de la France, répète-t-il, en pointant les ambitions de la Chine dans le Pacifique : «Si l'indépendance, c'est de choisir demain d'avoir une base chinoise ici, bon courage, ça ne s'appelle pas l'indépendance!» À distance, le président du Congrès de la Nouvelle-Calédonie, Roch Wamytan, fustige «la stratégie de l'État colonial». Rare indépendantiste présent, le chef du gouvernement, Louis Mapou, se montre moins sévère et retient le «chemin du pardon» dessiné par le chef de l'État.

C'est qu'Emmanuel Macron doit composer avec des indépendantistes divisés, mais aussi tenus par leur base. Par deux fois, les dirigeants du FLNKS ont semblé se diriger vers un compromis, avant de doucher ses espoirs dans la foulée. En juin, auprès de Gérald Darmanin, lorsqu'ils se disent ouverts à un corps électoral élargi aux résidents présents depuis dix ans, mais tempèrent ensuite leurs propos en public. En septembre, quand Emmanuel Macron discute avec eux d'un projet de compromis, lors d'une réunion trilatérale à l'Élysée, avant que l'Union calédonienne (UC), branche indépendantiste dure, finisse par juger ce document «irrecevable».

Les discussions s'enlisent, alors même que Gérald Darmanin veut accélérer. Il vise au minimum un «petit accord» sur le corps électoral d'ici à la fin 2023 et prévoit de lancer sa réforme de la Constitution en début d'année suivante. Dès que possible, il faudra aussi un compromis sur le statut de l'archipel. En attendant, les élections provinciales sont reportées en décembre 2024 au plus tard. Histoire de préparer le terrain.

«Gérald Darmanin fait ce qu'il dit, se félicite le député calédonien (Renaissance) Nicolas Metzdorf, tenant d'une ligne ferme chez les loyalistes. On s'est tellement fait bananer par le passé...» Le numéro trois du gouvernement fait un pari : plus se rapprochera la révision de la Constitution, plus les élus locaux seront poussés à s'accorder.

Il fait erreur. Sa stratégie tend les indépendantistes et conduit au blocage politique. «On nous impose un calendrier!», s'agace Louis Mapou. Ses amis au sein du FLNKS s'interrogent : pourquoi tant de précipitation ? S'agirait-il d'expédier le dossier avant les Jeux olympiques et avant un éventuel départ du ministre de l'Intérieur ? Quand il s'agit de négocier en Nouvelle-Calédonie, beaucoup le savent : le temps perdu peut être du temps gagné.

Dans les rues de Nouméa, la surenchère finit par l'emporter. La très radicale Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), née en fin d'année, appelle à multiplier les actions. En marge d'une manifestation du FLNKS, lors d'une visite de Gérald Darmanin à Nouméa, le 21 février, cinq gendarmes sont blessés.

Devant des députés de la délégation outre-mer en visite dans l'archipel, Roch Wamytan choque en estimant que «le seuil de tolérance des Blancs est déjà atteint». «Si vous touchez au corps électoral, ce sera la guerre. Nos jeunes sont prêts à y aller. S'il faut en sacrifier 1000, on le fera», met en garde, devant eux, un membre de son parti. Les loyalistes, pour leur part, décident de boycotter le Congrès, remontés contre un projet de taxe sur le carburant.

Drapeaux tricolores d'un côté, étendards kanaks de l'autre, pro et anti-réforme électorale défilent le 13 avril à Nouméa, lors de manifestations monstres. La loyaliste Sonia Backès a menacé quelques jours plus tôt de «mettre le bordel» si «on essaie de (lui) marcher dessus». «Le bordel, tout le monde sait le faire, l'orchestrer...,prévient pour sa part Christian Tein, l'un des cadres radicaux de la CCAT . Mais l'arrêter, c'est autre chose.»

À l'Élysée, le directeur de cabinet d'Emmanuel Macron, Patrick Faure, ancien haut-commissaire en Nouvelle-Calédonie, alerte le président. Lequel a comme une inquiétude, à l'approche du vote de sa réforme par l'Assemblée nationale. Dans une énième et précipitée tentative d'accord, dimanche 12 mai, il lance une nouvelle invitation à Paris aux élus calédoniens. Il a aussi sondé des connaisseurs du dossier : son texte a-t-il toutes les chances d'être adopté ? Le lendemain, les députés se préparent à le rassurer et à entériner son projet. Mais Nouméa commence à s'embraser. L. B.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, lundi 20 mai 2024 331 mots, p. AUJM4
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20 mai 2024 - Le Parisien

Chenu accable Macron sur la Nouvelle-Calédonie

Le vice-président du RN a jugé que le gouvernement avait fait « n'importe quoi ».

Invité ce dimanche de BFM Politique, en partenariat avec « le Parisien » - « Aujourd'hui en France », le vice-président du RN a accablé la gestion de la crise calédonienne par le gouvernement. Alors que les violences ont fait six morts depuis le début de la semaine et que la situation reste particulièrement tendue sur l'île, Sébastien Chenu a jugé que le gouvernement avait « sur le fond et sur la forme fait n'importe quoi et fait preuve de beaucoup de naïveté ». Sur la forme, Sébastien Chenu estime que le timing du gouvernement pour dégeler le corps électoral, un texte adopté par l'Assemblée nationale dans la nuit de lundi à mardi, « n'était pas le bon ». D'abord parce que « dans une période électorale comme on la connaît, vous êtes dans une période qui tend ou qui crispe les uns et les autres ». Ensuite « parce que les forces de l'ordre sont mobilisées ici à Paris pour les Jeux olympiques et que, évidemment, vous avez des difficultés s'il y a un problème en Nouvelle-Calédonie, à envoyer des forces de l'ordre ».

« Naïveté confondante »

« Le fait qu'Emmanuel Macron n'ait pas imaginé que le dégel du corps électoral puisse appeler de la violence est d'une naïveté confondante », a-t-il ajouté. Si les députés RN ont pourtant voté le projet de loi constitutionnelle, c'est parce que le parti est favorable à cette réforme qui permettra aux personnes résidant sur l'archipel depuis au moins dix ans de voter pour élire notamment les membres du Congrès de la Nouvelle-Calédonie. Mais, au-delà de ce texte, « il fallait un accord global qui encadre le dégel du corps électoral, un accord économique », a affirmé Sébastien Chenu.

Le député du Nord nie aussi tout revirement du Rassemblement national quant à l'hypothèse d'un nouveau référendum sur l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie. Jeudi, sur France 2, Marine Le Pen a en effet dit être ouverte à l'organisation d'un nouveau vote « dans quarante ans ».

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 19 mai 2024 624 mots, p. AUJM16
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19 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Le Parisien Rugby Un Mondial à 20 millions

Le Parisien

Rugby

Un Mondial à 20 millions par match

Chaque match de la Coupe du monde de rugby 2023 a généré, en moyenne, 20 millions d'euros de retombées économiques pour la ville hôte. C'est, selon nos informations, l'évaluation de la société de conseil EY France, qui publiera jeudi un rapport sur l'impact économique, social et environnemental du Mondial. Plus globalement, la compétition a eu un impact positif pour l'attractivité du pays, et pas seulement autour des neuf stades concernés.

Emploi

Les Jeux recrutent toujours

Agent de sécurité, cuisinier, agent d'entretien, régisseur... Il est encore temps de postuler pour travailler pendant les JO, et pas seulement à Paris. Actuellement sur le site Emplois2024.fr, 7 228 offres sont à pourvoir, dont 22 % vers Lyon-Saint-Étienne et 20 % autour de Marseille-Nice. « Avec la perspective d'emplois durables » après les Jeux, met en avant le ministère du Travail.

Enfants placés

Crise à la pouponnière

À Chamalières (Puy-de-Dôme), la pouponnière du Centre départemental de l'enfance et de la famille (CEDF) explose. Confronté à un afflux de bébés placés en raison de violences intrafamiliales ou de négligences, le personnel s'épuise. Plus de 60 nourrissons s'entassent en ces lieux qui peuvent en théorie en accueillir 36. La députée (PS) du Val-de-Marne et rapporteuse de la commission d'enquête sur les dysfonctionnements de l'aide sociale à l'enfance, Isabelle Santiago, va rencontrer sur place le préfet et les agents.

Tennis

Federer fait le mur à La Courneuve

La légende du tennis suisse sera présente à La Courneuve (Seine-Saint-Denis) mercredi pour l'inauguration d'un nouveau court avec l'association Fête Le Mur, de Yannick Noah. Retraité depuis septembre 2022, Roger Federer devrait reprendre la raquette pour un entraînement avec des jeunes. L'événement ne sera pas ouvert au public.

Littérature

Gaël Faye revient cet été

Le musicien et écrivain Gaël Faye (photo) publiera le 21 août son nouveau roman, « Jacaranda », chez Grasset. Un retour en littérature très attendu pour l'auteur franco-rwandais, huit ans après son premier livre phénomène, « Petit Pays », prix Goncourt des lycéens 2016, adapté au cinéma et traduit dans une trentaine de langues. Ce nouveau récit raconte l'histoire du Rwanda, dévasté par le génocide des Tutsis, à travers quatre générations de personnages.

Audiovisuel public

Il est urgent d'attendre

Adoptée en commission le 14 mai, la proposition de loi créant une holding chapeautant France Télévisions et Radio France doit être examinée jeudi en séance publique. Mais des responsables de la majorité poussent pour un report, afin d'éviter des grèves à répétition dans l'audiovisuel public avant les élections européennes (un préavis a déjà été déposé les 23 et 24 mai). « C'est déjà assez tendu comme ça », juge le patron d'un des groupes de la macronie.

Documentaire

L'hommage de Jack à Lang

L'ancien ministre de la Culture fait l'objet d'un documentaire en préparation. Président de l'Institut du monde arabe à Paris depuis 2013, Jack Lang (photo), 84 ans, se racontera dans ce film de plus d'une heure autour d'images d'archives. La diffusion est prévue d'ici à la fin de l'année sur France 5.

Soumission chimique

Des victimes auditionnées

La mission parlementaire sur la soumission chimique, ce fléau consistant à droguer quelqu'un à son insu pour l'agresser sexuellement, démarre mardi avec l'audition de victimes, dont plusieurs personnalités. Cette mission a été confiée, début avril, par le Premier ministre à Sandrine Josso. La députée MoDem de La Baule (Loire-Atlantique) a été victime de soumission chimique en novembre de la part du sénateur centriste Joël Guerriau, contre lequel elle a porté plainte. La mission devra mesurer l'ampleur du phénomène et améliorer sa prévention.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_24 Heures en Region, dimanche 19 mai 2024 525 mots, p. AUJM20
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17 mai 2024 - Le Parisien (site web)

L'avenir de Bergère de France suspendu à un fil

Meuse|Le dernier fabricant de laine à tricoter en France est en sursis et doit trouver un repreneur.

Antoine Pétry

« Quand on partait en vacances, autrefois, on entendait toujours : Ah ! Vous êtes de Bar-le-Duc . Bergère de France ! Il y avait de la publicité à la télé, partout... » Autres temps, autres moeurs. Campé rue Bradfer, Claude Chaufer fourmille d'anecdotes. Pourtant, dans le propos du retraité, employé puis cadre pendant une trentaine d'années, domine une inquiétude palpable, mêlée de la fierté d'avoir contribué à la construction de cette marque emblématique. Elle reste la dernière en France à produire de la laine à tricoter et à la distribuer. Mais les nuages s'amoncellent à l'horizon de l'entreprise, où travaillent encore près de 165 salariés, contre plus de 700 autrefois.

Fin avril, le tribunal de commerce de Bar-le-Duc a prononcé la liquidation judiciaire. Avec toutefois le sursis d'une poursuite provisoire de l'activité de trois mois. Il reste donc jusqu'au 26 juillet pour trouver un repreneur. L'accumulation de dettes, la crise du Covid et la hausse des tarifs de l'énergie ont précipité la chute, pressentie depuis 2015, date d'une précédente mesure de liquidation judiciaire.

« Notre trésorerie ne nous permettait plus de faire face à nos engagements et nos factures », a expliqué le président du conseil d'administration, Geoffroy Petit, à « l'Est républicain ». Le patron des Bergères invoque notamment l'impossibilité de bénéficier du prêt garanti par l'État pendant le Covid, à l'origine d'un alourdissement de la dette. Entre la crainte et l'espoir, l'attitude des Barisiens oscille. « Cette entreprise fait partie de notre histoire. J'y ai connu mon épouse », sourit Claude Chaufer, 87 ans, qui a participé au démarrage de l'essor économique. Une société familiale, avec « un patron qui venait à la fin du mois donner lui-même la paie dans les enveloppes ». Toute l'activité de la région était à l'unisson. Le tricot explosait dans les années 1970, et avec lui les ventes par correspondance. « Bar-le-Duc avait l'un des bureaux postaux à la plus forte activité », note l'ancien cadre, un brin nostalgique.

« J'aimerais y croire »

« Ces dernières années, ce n'était plus pareil, il y avait beaucoup d'intérimaires », souligne Nelly Floczek, ancienne syndicaliste. « On voit bien que le tricot n'est plus d'actualité comme autrefois. J'aimerais y croire, mais... » Philippe, 62 ans, hausse les épaules : « C'est regrettable. Est-ce dû au fait de ne pas s'être renouvelé ? »

Autour des dirigeants, les élus multiplient les efforts pour trouver un repreneur. « Je lance un appel à tous ceux qui veulent contribuer à défendre cette belle marque, déclare la maire, Martine Joly. Entre Bar-le-Duc et Bergère de France, les deux images sont indissociables. » À ses plus belles heures, l'usine a produit « jusqu'à 13 tonnes de laine par jour », se rappelle un retraité.

Ancien maire de la ville, le député barisien Bertrand Pancher refuse d'abdiquer : « Si on fait abstraction de la dette qui plombe les comptes, l'entreprise a une activité saine. Elle est équilibrée, avec de bonnes fondations. Il y a des contacts. Il faut continuer d'y croire. »

Le Monde
France, samedi 18 mai 2024 1325 mots, p. 10
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16 mai 2024 - Le Monde (site web)

Émeutes en Nouvelle-Calédonie

Marine Le Pen propose un nouveau référendum

La figure du RN présente un aggiornamento de la doctrine de son parti

Clément Guillouet Corentin Lesueur Clément Guillouet Corentin Lesueur

Un nouveau compromis avec les indépendantistes, avec la promesse d’un futur référendum : alors que la Nouvelle-Calédonie se déchire entre loyalistes et séparatistes, Marine Le Pen fait prendre un virage sur l’aile à son parti, aux positions historiquement très tranchées. Discrète depuis cette éruption de violence, la cheffe de file du Rassemblement national (RN), jointe par Le Monde, fait désormais le vœu d’un « accord global, institutionnel et économique, avec une nouvelle consultation [sur l’indépendance] dans quarante ans ».

Une révolution pour le mouvement d’extrême droite créé par Jean-Marie Le Pen, qui a toujours affiché son hostilité résolue aux indépendantistes. « Le Front national[FN] était beaucoup plus raide, le parti défendant une vision radicale, prenant fait et cause pour les loyalistes, distingue celle qui a été trois fois candidate à la présidentielle. Je suis plus respectueuse, moins dogmatique, avec le souci de ne blesser personne. »En cas d’accession à l’Elysée en 2027, elle promet un « compromis gagnant-gagnant, en tenant compte des aspirations, des traditions des Kanak et de leur attachement à leur terre ».

« Domaine réservé »

En 2021, lors du dernier référendum prévu par les accords de Nouméa de 1998, Marine Le Pen avait considéré que les Calédoniens s’exprimaient « de façon définitive ». Jamais l’hypothèse d’un nouveau référendum n’a été esquissée par un dirigeant de son parti. « Sans possibilité de consultation, on prive les indépendantistes de l’élément qui structure leur raison d’être, leur engagement politique, estime-t-elle aujourd’hui. Sans perspective, il peut y avoir la tentation de susciter le référendum par la violence. »

Cette posture est conforme à la stratégie de compromis et de modération promue par le conseiller spécial de Marine Le Pen, son beau-frère Philippe Olivier, afin de rassurer une majorité d’électeurs sans renoncer aux principes xénophobes qui ancrent le mouvement à l’extrême droite.

La déclaration de Marine Le Pen au Mondefait suite à trois jours de grande discrétion de son parti sur les bancs de l’Assemblée nationale. Ni Marine Le Pen ni le président du RN, Jordan Bardella, n’ont communiqué sur la question jusqu’à mercredi matin, hormis un bref appel au calme de la cheffe de file de l’extrême droite sur BFM-TV, le 14 mai : « Il ne faut rien faire qui puisse entraver la capacité de dialogue de demain, dont les habitants de Nouvelle-Calédonie, qu’ils soient kanak ou loyalistes, sont parfaitement capables. » Elle n’avait pas prononcé un mot durant les deux jours de débat précédant le vote du texte, mercredi soir. « Elle ne peut pas être présente sur tous les sujets, mais elle le suit particulièrement », assure Philippe Olivier.

Préposé du groupe, le député du Gard Yoann Gillet n’a parlé que pour l’explication de vote et pour reprocher à la gauche de « jeter de l’huile sur le feu ». Eurodéputé et conseiller de Mme Le Pen pour l’outre-mer, André Rougé préfère ne pas s’étendre – « domaine réservé de la présidente ». Tout juste reconnaît-il n’avoir pas tenu sa promesse de rendre publique une « proposition statutaire » censée poser les bases de nouvelles négociations. Le volet économique du texte n’est, lui, pas bouclé, le timing ne serait jamais le bon. Dans les jours précédant l’éruption de violence sur le Caillou, jamais le RN n’a mis en garde publiquement contre les conséquences potentielles de l’élargissement du corps électoral. « On est restés sobres pour ne pas envenimer les choses car la situation est sensible », justifie M. Olivier.

Marine Le Pen assure, de son côté, avoir appelé le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, dès la fin du mois de mars, pressentant les troubles à venir. Dans ce coup de fil, qu’elle confirme au Monde, elle dit lui avoir conseillé de suspendre les discussions du projet de loi de réforme constitutionnelle et de reporter les élections locales prévues en fin d’année. « Il m’apparaissait que le calendrier n’était pas le bon, que la situation risquait de mal tourner avec un fort risque de violences au moment où, à la veille des Jeux olympiques, les forces de l’ordre sont particulièrement sollicitées », raconte la députée du Pas-de-Calais. Sollicité, l’entourage de Gérald Darmanin n’a pas répondu.

La nette inflexion du discours de Marine Le Pen sur le destin de la Nouvelle-Calédonie pourrait s’apparenter, aux yeux des historiques du FN, à un énième renoncement. Parmi les totems du parti que Marine Le Pen a fait tomber depuis sa prise du pouvoir en 2011, citons la sortie de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord – elle souhaite uniquement quitter le commandement militaire intégré –, la sortie de la Cour européenne des droits de l’homme et des accords de Schengen, ou la suppression de la double nationalité, disparue subrepticement du programme présidentiel en 2022.

Marine Le Pen est également revenue en arrière sur des mesures qu’elle avait elle-même défendues : la sortie de l’Union européenne et de l’euro ou la retraite pour tous à 60 ans. En rupture avec le dogme de son parti, la députée a également mis en sourdine toute critique de l’interruption volontaire de grossesse, jusqu’à décourager ceux de ses députés qui souhaitaient s’opposer à sa constitutionnalisation.

Théorie raciste et complotiste

Le sujet de la Nouvelle-Calédonie revêt une importance symbolique pour l’ex-FN, cofondé par son père en 1972. En 1988, le numéro deux de Jean-Marie Le Pen, le député Jean-Pierre Stirbois, se tue au volant de sa voiture à la veille du référendum sur le statut du Caillou. Il revenait de Nouméa, où il menait une campagne virulente pour le non, aux côtés de Yann Le Pen, la sœur de Marine, et contre « lachienlit kanak », comme le relatent le documentariste les chercheurs Nicolas Lebourg dans leur ouvrage Dans l’ombre des Le Pen (Nouveau Monde, 2012).

Proche de Jean-Pierre Stirbois et ancien cadre du FN, Jean-François Touzé appelait mercredi, sur le réseau social X, à rétablir l’ordre « au prix d’autant d’Ouvéa que nécessaire », en référence à la prise d’otages au dénouement sanglant de 1988 (vingt et un morts, dix-neuf militants indépendantistes de la cause kanak et deux militaires)

« Dans les années 1980, le FN restait traumatisé par l’Algérie française, rappelle Jean-François Touzé. Dès les premiers troubles, le parallèle a été fait, avec la volonté de ne pas perdre la Calédonie comme nous avions perdu l’Algérie. Le projet local du FN n’était pas très élaboré mais il était ferme : lutter de manière forte contre les rebelles et toute velléité d’indépendance. » Jean-Marie Le Pen rejeta bien sûr avec force le compromis que constituèrent les accords de Nouméa en 1998.

Cette histoire, Marine Le Pen la connaît très bien. N’avait-elle pas assisté en 2004 à l’enterrement d’un ami de la famille, l’écrivain de polars Alain Dreux-Gallou, militant loyaliste aux méthodes musclées et représentant du FN en Nouvelle-Calédonie dans les années 1980 ? Le RN n’en a pas pour autant fini avec la radicalité de ses représentants locaux.

Sur ses réseaux sociaux, le délégué départemental du parti, Guy-Olivier Cuénot, s’exprime peu sur le sort institutionnel de l’archipel. Il préfère s’épancher violemment contre l’immigration, dans des termes que le RN jure interdire. Sur X, l’élu au Congrès calédonien reprend la théorie raciste et complotiste du « grand remplacement », dénonçant « l’immonde projet du remplacement de population par les traîtres qui nous gouvernent ».

Sur Facebook, il se montre nostalgique de la bataille menée en 732 par Charles Martel contre les Arabes, « plus que jamais d’actualité, tant notre nation est attaquée de l’intérieur, abandonnée par un gouvernement renégat, et menacée de l’extérieur par une Commission européenne de plus en plus totalitaire ». Tout le monde n’a pas tourné la page du FN en Nouvelle-Calédonie.

Le Figaro, no. 24800
Le Figaro, samedi 18 mai 2024 744 mots, p. 5

Politique

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16 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Caron (LFI) boycotte le voyage diplomatique d'une délégation parlementaire en Israël

Le vice-président Insoumis du groupe d'amitié France-Israël refuse de participer à un déplacement organisé par l'Assemblée et le Sénat en juillet.

Bordas, Wally

Les Insoumis ne seront pas du voyage. Du 15 au 19 juillet prochain, tous les présidents et vice-présidents des groupes parlementaires d'amitié France-Israël se rendront dans l'État hébreu pour une tournée diplomatique. Tous à l'exception d'Aymeric Caron. Selon nos informations, le député REV apparenté Insoumis, pourtant vice-président du groupe en question à l'Assemblée, a fait savoir cette semaine aux services de l'institution qu'il boycotterait le déplacement. «Ce groupe est dirigé par des députés qui, quoi qu'ils en disent, soutiennent le gouvernement d'extrême droite emmené par Benyamin Netanyahou. C'est un groupe de lobbying, de propagande, qui est très parti pris, et je ne crois donc pas un seul instant à un déplacement pour un dialogue non orienté et ouvert avec les parlementaires israéliens», justifie le mélenchoniste auprès du Figaro.

Le président macroniste du groupe d'amitié France-Israël à l'Assemblée, Mathieu Lefèvre, qui «ne juge pas» cette décision dont il a «pris acte», a tout de même envoyé une lettre, ce jeudi, à son collègue LFI. «Je souhaiterais que vous puissiez me confirmer (ce choix) afin que je puisse proposer à une autre formation de votre intergroupe parlementaire d'y participer», écrit-il dans sa missive, que Le Figaro a pu consulter. «Il y a dans la Nupes des gens qui auront sûrement envie de participer à ce déplacement. Il ne faut pas que ce refus empêche un membre de l'opposition de gauche, comme un député du Parti socialiste, par exemple, de venir», précise-t-il au Figaro. «Ce n'est pas un déplacement de soutien à la politique de Benyamin Netanyahou. C'est un voyage pour approfondir les liens entre nos démocraties parlementaires. Nous irons d'ailleurs dans les points de passage de l'aide humanitaire, et la question de Gaza sera évidemment abordée avec nos amis israéliens», précise encore l'élu Renaissance.

La décision du député Insoumis ne surprend toutefois personne au sein du groupe d'amitié dont il est membre. «Il faut qu'Aymeric Caron tire les conséquences de ses prises de position sur le sujet. Je ne suis pas sûr qu'il soit l'ami d'Israël», juge Mathieu Lefèvre. Tandis que le député Rassemblement national Julien Odoul, qui participera à ce déplacement, va plus loin encore. «La surprise aurait été qu'il vienne. Il est dans la continuité, dans sa logique de haine pathologique d'Israël. Il est vice-président du groupe d'amitié; mais il devrait plutôt être dans le groupe d'inimitié vu la propagande qu'il relaie depuis le 7octobre», fustige-t-il.

Aymeric Caron, de son côté, accuse d' «obscurantisme»ceux qui l'attaquent. «Ces députés sont tous en défense de la politique de colonisation d'Israël. Ils ne prônent nullement la position officielle de la France, qui est de militer pour un cessez-le-feu ou une solution à deux États», tance-t-il. Il regrette d'ailleurs que le groupe d'amitié ait récemment refusé d'auditionner Ofer Cassif, député communiste israélien qui «a dénoncé l'offensive contre Gaza». «C'est aussi dans nos prérogatives d'écouter tous les points de vue», déplore Aymeric Caron. Avant d'ajouter : «Ce refus m'interroge fortement sur mon avenir au sein de ce groupe d'amitié. Mais, en même temps, j'estime qu'il n'appartient pas aux extrémistes qui le dirigent.»

Un documentaire sur Gaza

En parallèle, Aymeric Caron prépare la diffusion, à l'Assemblée nationale, d'un film de 1 h 30 sur la situation des Palestiniens à Gaza, qu'il décrit comme un «calvaire». «Les images montrent le martyre du peuple palestinien. Il est extrêmement important que les députés puissent le voir», juge-t-il. L'Insoumis, qui a obtenu l'accord de principe de la présidente de l'Assemblée, Yaël Braun-Pivet, et le soutien du président du groupe d'études France-Palestine, Richard Ramos (MoDem), doit le projeter le mercredi 29 mai prochain, à 19 heures. Sur la centaine de places disponibles, une dizaine sera réservée aux médias, et le reste aux élus qui le souhaitent. Ce long-métrage intitulé Gaza depuis le 7-Octobre,qu'il a lui-même réalisé avec un monteur et une documentariste, a pour but de «pallier le manque d'images diffusées par les médias mainstream depuis sept mois». Il fait écho à une autre projection organisée il y a plusieurs semaines au Palais Bourbon à l'initiative du groupe d'amitié France-Israël. «Un spectacle innommable» sur les massacres du Hamas, visionné à l'époque par une centaine de députés, dont certains étaient ressortis en larmes. W B

Le Monde
Idées, samedi 18 mai 2024 471 mots, p. 29
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17 mai 2024 - Le Monde (site web)

La revue des revues

« Mouvements » envoie du bois

Julien Guintard

Longtemps en Europe, la forêt sombre, profonde et impénétrable a pu être perçue comme un lieu menaçant, loin de l’ordre et de la civilisation. La perspective est aujourd’hui résolument inversée. Les forêts sont devenues des écosystèmes fragiles et menacés, dont l’importance écologique ne fait plus débat, car la biodiversité y trouve refuge. Ainsi, lorsque la revue de sciences sociales Mouvements pose la question « Forêts : quels futurs ? », les réponses sont tout sauf évidentes.

En effet, comme l’expose le forestier et écrivain Hervé Le Bouler dans l’article qui ouvre le numéro, la forêt française entre dans une période de fortes turbulences. Le réchauffement climatique promet des dépérissements massifs auxquels ce secteur sous-capitalisé (pour la partie privée) et souffrant de sous-financements (pour la partie publique) ne pourra pas faire face. Une double crise biologique et économique qui risque de produire un inévitable « ressenti de dégradation et de déclin ». Et de constater que les grands incendies de 2022 ont mis d’accord partisans de la libre évolution et défenseurs de la forêt plantée : tout a brûlé.

« Service public de la forêt »

En réponse à ce tableau sombre, le député (La France insoumise) des Bouches-du-Rhône Hendrik Davi, également directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, sur l’adaptation des forêts au changement climatique, appelle à la reconstitution d’un « véritable service public de la forêt ». Il souligne également la faiblesse de la filière bois en France. Trop souvent, l’Hexagone se retrouve à exporter du bois brut pour importer des produits transformés. Au-delà de la forêt, il faut donc soutenir les scieries et les industriels locaux. Surtout, le député chercheur invite à se méfier de tous les grands plans nationaux qui feraient fi des spécificités et des usages variés de chaque massif et boisement. La forêt, écrit-il, a besoin de gens prudents et bien formés pour conseiller les multiples propriétaires privés du pays (75 % de la superficie forestière).

La revue a justement le bon goût d’interroger un expert de ce genre en la personne de Gaëtan du Bus, à la fois ingénieur forestier et docteur en écologie, une double compétence rare qui lui permet de dépasser l’opposition entre une approche uniquement économique et une vision purement naturaliste. Membre de Réseau pour les alternatives forestières, Gaëtan du Bus récuse l’idée selon laquelle la situation actuelle imposerait une intensification et une industrialisation plus poussées des pratiques. Au contraire, il défend une sylviculture mélangée à couvert continu (donc sans coupe rase). De La Teste-de-Buch à l’histoire coloniale des massifs africains en passant par les expériences de réensauvagement, Mouvements offre un panorama, sinon clair, en tout cas ample, du destin des forêts.

Libération
samedi 18 mai 2024 1237 mots, p. 12,13

FRANCE

Budget de l'écologie Le sécateur se rapproche à nouveau

Par ANNE-SOPHIE LECHEVALLIER

Pour atteindre la nouvelle enveloppe de 10 milliards d'euros d'économies dans le budget 2024, le gouvernement compte de nouveau tailler dans les dépenses consacrées à la transition énergétique. Un choix qui fait polémique jusque dans les rangs de la majorité.

L'

écologie va encore trinquer. Une nou- velle fois, dans les économies budgétaires ajou- tées au budget de cette année, le ministère de la Transition écologique est appelé large- ment à contribution. Entre 1 et 1,4 milliard d'euros lui sont demandés, selon les Echos et Contexte, pour participer à la deuxième enveloppe de 10 milliards d'euros d'éco- nomies annoncée le 10 avril (dont 5 milliards pour l'Etat).

Un montant que le ministre en charge, Christophe Béchu, a refusé de confirmer lors d'une audition à l'Assemblée nationale mercredi: «Ce chiffre de 1,4 milliard ne correspond pas à un courrier écrit reçu de Matignon ou de Bercy.» Et de préciser: «On est en recherche dans mon ministère, comme dans tous les autres, on regarde dans la trésorerie des opérateurs, dans le rythme de consommation des crédits, s'il y a des marges de manoeuvre.» Selon nos informations, une réunion d'arbitrage a eu lieu mercredi à Matignon et n'a pas abouti. Au cabinet de Christophe Béchu, on assure que «les discussions se poursuivent sur le montant», et on rappelle: «La première fois, nous avons fourni un gros effort, pour la deuxième, nous sommes plus exigeants sur le montant.» C'est, en effet, la deuxième fois en quatre mois que ce ministère serait lour- dement ponctionné, alors que Bruno Le Maire, le mi- nistre de l'Economie et des Finances, le qualifiait en sep- tembre de «priorité absolue», se félicitant d'augmenter ses crédits de 7 milliards d'euros (à 21,6 milliards). Lors de la première enveloppe de 10 milliards d'euros de cou- pes, passée par décret en février, il a vu 2,2 milliards d'euros de ses crédits annu- lés, concernant notamment le fond vert (400 millions) et les aides de MaPrimeRenov (1 milliard).

DÉGRINGOLADE Le gouvernement examine à nouveau ces deux dépenses, selon plusieurs sources. Il compterait à nouveau tailler dans les crédits non consom- més de MaPrimeRenov, ce qu'on appelle en langage budgétaire des «économies de constatation». La désaffec- tion continue pour ce dispo- sitif destiné à favoriser la rénovation énergétique ne lui a pas échappé. Avec 78000 logements rénovés au premier trimestre, la chute est de 43% par rapport à la même période de 2023, selon l'Agence nationale de l'habi- tat (Anah), alors que l'an der- nier, 600 millions d'euros n'avaient déjà pas été utilisés. Cette dégringolade s'expli- que, entre autres, par la crise du marché immobilier ainsi que par le changement des règles intervenu en début d'année dans l'espoir de favo- riser les rénovations globales, plus efficaces que les mono- gestes. Devant l'ampleur de la baisse, le gouvernement a rouvert un financement plus large des gestes uniques dans un décret du 15 mai. Ces coups de rabot successifs éloignent des besoins de fi- nancement estimés dans le rapport de Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz et tradui- sent le désintérêt de ce gou- vernement pour la transition écologique (lire ci-contre). Ces coupes sont contestées jusqu'au sein de la majorité. Ainsi, le député Renaissance Jean-Marc Zulesi, président de la Commission du déve- loppement durable, consi- dère : «Pour donner de la cohérence à notre action sur l'environnement, on ne peut pas continuer à rogner dans le budget du ministère de la Transition. Il faut aussi prendre en compte le prix de l'inaction, avec des conséquences qui risqueraient de nous coûter davantage que les quelques milliards économisés cette année.» Mais à Bercy, on insiste sur le fait que la hausse de 7 milliards n'est pas totalement annulée et que «ce budget est en constante hausse depuis 2021.» Le rapporteur du budget à l'As- semblée, Jean-René Caze- neuve (Renaissance), relati- vise: «Sur l'environnement, mettre de l'argent ne suffit pas, les allers et retours sur MaPrimeRenov l'ont montré. Les idées parfois séduisantes intellectuellement, comme mettre l'accent sur la rénovation globale, se heurtent à la réalité du terrain.»

«OPÉRATION COUPE-COUPE» Le montant de la coupe pour l'écologie, tout comme le détail précis de la deuxième enveloppe de 10 milliards d'économies, pourraient ne pas être connus avant le 9 juin et le scrutin des euro- péennes, puisque la consigne passée dans l'exécutif est de ne pas insister d'ici là sur la situation délicate des fi- nances publiques, alors que le gouvernement a eu ces dernières semaines à réécrire tout son budget 2024, en raison de recettes bien moin- dres qu'escompté en 2023. Ainsi, seules les grandes li- gnes des missions affectées par le premier décret de fé- vrier ont été communiquées, mais pas les actions précises, et Bercy indique qu'il n'est pas prévu de dresser un réca- pitulatif ministère par minis- tère. Quant à la deuxième en- veloppe, qui apparaîtra dans le projet de loi de fin de ges- tion en fin d'année, une part des 5 milliards d'économies concernant l'Etat devrait être assurée par un gel de crédits. Des arbitrages sont néan- moins déjà en cours, avec leur lot de tensions. «C'est l'opération coupe-coupe, té- moigne une membre du gou- vernement. Pour les 10 premiers milliards, Bercy a ouvert ses tiroirs de farces et attrapes pour trouver comment récupérer du cash, avec tous les poncifs, de la trésorerie des opérateurs aux enveloppes non consommées.» En attendant, les économis- tes manquent d'éléments pour estimer dans quelle mesure ces 20 milliards de moins vont freiner l'activité. Ainsi la Commission europé- enne a-t-elle pointé dans ses dernières prévisions écono- miques, le 15 mai, qu'elle n'avait pas pris en compte les économies de dépenses dans ses calculs, «faute de détails suffisants pour l'instant».

PRESSION Ce grand flou, qui n'a rien d'illégal, irrite le Parlement. «Dans quelle démocratie est-on quand on n'a que cinq minutes dans l'hémicycle pour parler de 10 milliards d'économies?» s'interroge Bo- ris Vallaud, le président du groupe PS à l'Assemblée, en référence au récent débat d'orientation budgétaire. Le président de la Commission des finances, le député LFI Eric Coquerel, constate: «Sur les 10 milliards du décret, nous avons eu une compilation de trois pages de Bercy, qui nous a indiqué qu'il revenait à chaque ministère de choisir ce qui serait concerné.

Depuis, les rapporteurs spéciaux n'ont rien eu de concret, que des choses généralistes, rarement précises. Nous n'avons rien du tout sur les cinq autres milliards.» Au Sénat, Jean-René Husson, rapporteur LR du Budget, dresse un constat similaire : «Nous n'avons rien de documenté sur les économies, alors que nous sommes dans une période où les déficits publics dévissent, où il existe une addiction à la dépense publique, où la dette donne le vertige. C'est préoccupant. Il y a un besoin de vérité pour qu'il puisse y avoir des débats. Nous ne sommes pas là pour jouer à cache-cache, la situation est trop grave pour se permettre cela.» L'éventualité d'un projet de loi de finances rectificative à l'été, défendue par Bruno

Le Maire, a été écartée par le chef de l'Etat. Certaines oppositions tentent néanmoins de maintenir la pression pour qu'un tel texte soit déposé, faute de quoi elles déposeraient des motions de censure. Le groupe LFI et celui du RN à l'Assemblée se rapprochent de l'échéance fixée. Ils l'ont chacun annoncée pour la fin mai, avant les élections européennes. ?

Libération
samedi 18 mai 2024 515 mots, p. 10,11

FRANCE

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17 mai 2024 - Libération (site web)

Un territoire où circulent de nombreuses armes à feu

ENORA FORICHER

On compte en proportion, bien plus d'armes en Nouvelle-Calédonie qu'en métropole, notamment en raison de la chasse et d'une culture locale de l'autodéfense.

Depuis le début des violences qui secouent la Nouvelle-Calédonie, quatre personnes, dont un gendarme, ont été tuées par des armes à feu circulant dans la population civile. Un deuxième gendarme a succombé à un tir accidentel, ne venant pas des manifestants. Face à ce bilan, le député Renaissance de la deuxième circonscription du «Caillou», Nicolas Metzdorf, s'alarmait mercredi sur BFMTV: «Les Calédoniens sont surarmés. On compte 100 000 armes pour 270 000 habitants.» Si ce chiffre interpelle, il est bien réel. En 2022, le Haut-

Commissariat de la République en Nouvelle-Calédonie comptait 64 000 armes déclarées et «au moins autant [non déclarées] en circulation». Ramené aux 268000 habitants, on obtient un ratio de presque une arme pour deux habitants. La même année, en métropole, le ministère de l'Intérieur recensait 5,4 millions d'armes détenues légalement. Et l'Institut de hautes études internationales et du développement, basé à

Genève, estimait que 7 millions d'armes y étaient détenues illégalement. On compterait donc en métropole une arme pour un peu plus de cinq habitants.

Chasse. Pour Philippe Dunoyer, député Renaissance de la deuxième circonscription de Nouvelle-Calédonie, ces chiffres ne sont pas étonnants. «La Nouvelle-Calédonie est un territoire qui, statistiquement, a toujours été plus armé que la métropole.» Un constat qui tient, selon l'élu, à plusieurs facteurs.

Le premier serait culturel. Sur le territoire calédonien, la chasse est une pratique aux nombreux adeptes. La fédération locale de chasse compte 4500 adhérents. Contacté par Libération, son directeur, Pascal Fort, appelle à ne pas «stigmatiser les détenteurs légaux qui ne posent aucun problème». Selon une connaisseuse du territoire, les populations européennes - caldoches et métropolitaines- ont aussi développé une culture de l'autodéfense. «Il y a chez ces populations une volonté de protéger ses biens, sa propriété privée.» Depuis plusieurs jours, des milices s'organisent pour protéger les quartiers européens et, sur nombre de leurs barrages, ces citoyens ne se cachent pas d'être armés.

Après les drames des années 80, des quotas restrictifs avaient été mis en place pour éviter que de tels affrontements ne se reproduisent. Mais ces mesures ont été levées en 2011 pour revenir à la même législation qu'en métropole. Une carte d'identité ou un permis de chasse suffisent pour se procurer une arme de chasse, qui fait ensuite l'objet d'une déclaration administrative. Le texte a entraîné une ruée dans les armureries: 4 521 armes ont été vendues en 2011, puis 4 382 l'année suivante, contre 1 381 en 2010.

Collecte. «On aurait dû observer plus de précautions, concédait en 2013 Jean-Jacques Brot, qui occupait alors le poste de haut-commissaire sur l'île. Je considère hélas que des arsenaux ont été constitués.» Malgré une tentative de nouveau resserrement du cadre en vigueur en 2015, la situation n'a pas fondamentalement évolué. Il y a deux ans, comme partout en France, une opération de collecte des armes détenues illégalement a été menée en Nouvelle-Calédonie. Le bilan avait été maigre : 40 armes rétrocédées.

Le Monde
France, samedi 18 mai 2024 764 mots, p. 11
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17 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Damien Abad mis en examen pour tentative de viol

Le député (Renaissance) de l’Ain est également placé sous le statut de témoin assisté dans deux autres plaintes pour violences sexuelles

Samuel Laurent

C’est un cas exemplaire à plus d’un titre.Le parquet de Paris a confirmé, dans la soirée du jeudi 16 mai, la mise en examen de Damien Abad « du chef d’une tentative de viol susceptible d’avoir été commise en 2010 »sur une élue centriste. L’ancien ministre des solidarités du gouvernement d’Elisabeth Borne, qui continue de clamer son innocence, est également placé sous le statut de témoin assisté pour deux autres accusations de violences sexuelles sur deux autres femmes.

Toutes trois disent avoir été victimes d’agressions sexuelles commises en 2010 et 2011 par l’ancien président du groupe Les Républicains (LR) à l’Assemblée nationale. Toutes trois avaient tenté d’alerter, sans succès. Chloé (les prénoms ont été modifiés) avait signalé les faits à l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique, qui les avait transmis à LR et à Matignon. Margaux avait déposé une plainte, classée sans suite en 2017. Autant de signaux qui n’avaient pas empêché la nomination de M. Abad au gouvernement en mai 2022.

Chloé et Margaux se sont alors tournées vers la presse. Leurs témoignages, publiés par Mediapart, ont incité Laëtitia, une troisième victime présumée, à parler à son tour. Sa plainte, déposée fin mai 2022, déclencha une enquête préliminaire, puis une instruction judiciaire, qui débouche deux ans plus tard sur cette mise en examen. « Les accusations portées par ma cliente depuis le début sont cohérentes et recoupées par des témoignages concordants, cette mise en examen attendue est logique », assure au Monde l’avocat de Laëtitia, Me Mario Stasi.

Les récits de ces trois femmes, militantes ou élues, décrivent un schéma similaire. Selon elles, le député de l’Ain, qui fut longtemps président des Jeunes Centristes, mouvement satellite du Nouveau Centre, faisait assaut de séduction et de comportements de drague insistants et parfois inappropriés, que ce soit dans un cadre militant ou lors de fêtes.

Moqueries d’autres élus

Margaux évoquait dans son récit une relation en 2011, à l’issue d’une soirée arrosée, d’abord consentie, mais à laquelle elle aurait ensuite souhaité mettre fin, sans succès, M. Abad lui imposant des actes sexuels malgré ses refus. En janvier 2024, elle a déposé une nouvelle plainte, avec constitution de partie civile. Chloé affirme avoir accepté, en 2010, de boire un verre avec M. Abad, après quoi elle aurait perdu le fil de la soirée, jusqu’au matin, où elle se serait réveillée à ses côtés dans une chambre d’hôtel, en sous-vêtements, sans aucun souvenir, sinon la sensation d’avoir été droguée et un sentiment de malaise profond.

Laëtitia évoque également la drogue dans son récit. Au cours d’une soirée, elle assure avoir eu l’impression qu’on avait glissé « quelque chose » dans son verre. Inquiète, elle se serait rendue aux toilettes pour recracher sa gorgée. C’est là que M. Abad l’aurait coincée, en tentant de la contraindre à une fellation. Elle aurait réussi à lui échapper en se débattant, avant que l’irruption d’un autre convive vienne mettre fin à cette tentative.

Les trois femmes racontent également dans leurs témoignages les mêmes difficultés à admettre la réalité de leur agression, les mêmes moqueries subies de la part d’autres élus et militants, et le lent parcours qui les a amenées à évoquer ces faits auprès de leurs proches, puis de l’Observatoire ou de la justice.

Face à ces accusations, qui lui ont sans doute coûté son poste au gouvernement, où il n’a pas été reconduit à l’issue du remaniement de juillet 2022, Damien Abad continue de clamer son innocence. En 2022, il invoquait son handicap – l’élu est atteint d’arthrogrypose, une maladie neuromusculaire congénitale causant une déformation et une raideur des membres qui limite l’amplitude des mouvements –, assurant qu’il l’empêche d’exercer une contrainte physique. Placé en garde à vue en juin 2023, il avait été laissé libre à l’issue de son interrogatoire.

Jeudi 16 mai, il continue d’assurer, dans un communiqué transmis à l’Agence France-Presse, « n’avoir aucun doute » que son innocence sera « confirmée à l’issue »des investigations. Il assure, en outre, que le statut de témoin assisté sous lequel il est placé concernant les accusations de Margaux et Chloé « démontre le caractère infondé des accusations ». Sollicités, ses avocats, Me Jacqueline Laffont et Me Robin Binsard, n’ont pas donné suite.

Le Monde
France, samedi 18 mai 2024 2260 mots, p. 8,9
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17 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Émeutes en nouvelle-calédonie Récit

Ces trois ans qui ont conduit à l’embrasement

La réforme constitutionnelle n’est que le détonateur d’une longue crise en Nouvelle-Calédonie, marquée par un dialogue laissé en déshérence et une impartialité de l’Etat contestée

Nathalie Guibert

L’histoire commence par un raté. A Matignon, ce 28 octobre 2022, Elisabeth Borne espérait une belle photo de famille. Mais la moitié des cousins de province ont boudé l’invitation. Parmi les responsables politiques, seuls les loyalistes sont là, les durs et les modérés. Les indépendantistes du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), ces chefs aux tempes grises qui ont traversé toutes les luttes depuis les années 1970, ont remisé leurs querelles pour dire ensemble « non ». Pas question de reprendre le dialogue, du moins pas comme cela.

Dialogue ? Il faut en effet clore le long processus politique transitoire ouvert en 1998, de l’accord de Nouméa. La France doit écrire la suite de ce grand document qui organise la décolonisation. Il reconnaît « pleinement » l’identité kanak, installe des institutions autonomes, promet un rééquilibrage économique. « Sans possibilité de retour en arrière » , il a poussé les murs de la Constitution française pour offrir au territoire du Pacifique et à ses 270 000 habitants un statut très dérogatoire à la règle républicaine.

Le texte dit : « Au terme d’une période de vingt années, le transfert à la Nouvelle-Calédonie des compétences régaliennes, l’accès à un statut international de pleine responsabilité et l’organisation de la citoyenneté en nationalité seront proposés au vote des populations intéressées. » Mais aussi : « Le corps électoral pour les élections locales sera restreint aux personnes établies depuis une certaine durée. » Tel est le sujet inflammable dans l’ancienne colonie de peuplement, celui au cœur de tous les équilibres entre Européens et Kanak.

Depuis fin 2021, Etat, indépendantistes et non-indépendantistes ne se parlent plus. Après les deux référendums de 2018 et 2020 sur l’indépendance, le troisième a été boycotté. Le FLNKS demandait son report après la présidentielle de 2022, Emmanuel Macron n’a pas fait ce choix. Le 12 décembre 2021, les Néo-Calédoniens ont, certes, encore choisi de rester dans la République. Mais avec un taux d’abstention de 56,1 %. Le « référendum de l’Etat français », comme le rejettera le président indépendantiste du Parlement local, Roch Wamytan (Union calédonienne [UC]-FLNKS), a débouché sur un casse-tête.

L’exécutif à Paris pense que le moment est propice pour écrire l’avenir, car la Nouvelle-Calédonie a beaucoup changé depuis la quasi-guerre civile de 1984-1988. Dans la paix, elle a prospéré et s’est métissée. Le pouvoir pense aussi – cette fois à tort – que la jeunesse kanak, émancipée et diplômée, s’est détachée de la cause indépendantiste. Mais si la décolonisation a progressé, les inégalités sociales restent criantes. Ainsi, le jeu politique calédonien demeure celui d’un pays coupé en deux.

« On avance »

Le 28 octobre 2022 vient à Matignon Sonia Backès, cheffe de file des loyalistes à Nouméa… Et Sonia Backès, secrétaire d’Etat à la citoyenneté du gouvernement Borne. Le matin même Emmanuel Macron l’a confortée dans son poste. Pour le FLNKS, c’est le signe que l’Etat a choisi son camp. Le second mandat présidentiel marque une rupture.

En dépit des apparences, le dossier calédonien a quitté Matignon, sa maison depuis que Michel Rocard y a conclu les accords de 1988 entre Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur. « Après Edouard Philippe, le dernier à avoir compris et traité sérieusement la Nouvelle-Calédonie, le gouvernement s’est fourvoyé », concluent aujourd’hui les parlementaires dans les rangs de la gauche comme de la droite.

C’est le ministre de l’intérieur et des outre-mer, Gérald Darmanin, qui lance les discussions, fin 2022, au cours d’une visite marathon sur le Caillou. Avec succès, d’abord. Chose rare, ses interlocuteurs saluent publiquement sa posture, à la fois discrète et ouverte. La seule urgence vient de la crise du nickel, la principale ressource de l’économie locale, après le long et violent conflit social de l’usine du Sud, sur lequel se sont écharpés, fin 2021, indépendantistes et loyalistes.

Le sujet pèse sur les discussions institutionnelles. « Depuis quatre ans, nous sommes en récession, et le pays a perdu 8 000 personnes. Donc oui, les loyalistes mettent une grosse pression sur l’Etat pour avancer », note le député de la majorité Nicolas Metzdorf, membre du parti loyaliste au Congrès calédonien.

Quand éclot le printemps 2023, Gérald Darmanin réussit à faire se croiser indépendantistes et non-indépendantistes à Matignon. Reçus séparément, ils ne se sont pas serré la main. L’exécutif affiche de la prudence. Mais une expression ne quittera plus le langage officiel : « On avance. » Très attendu, un communiqué du FLNKS « valide le cadre et la méthode proposée par l’Etat », pour venir discuter à Paris avec lui, en direct. Le ministre imagine un premier accord politique, en septembre, sur les « modalités de l’autodétermination », validé début 2024 par une réforme constitutionnelle.

A Noël, à Nouméa, Gérald Darmanin avait demandé aux protagonistes de « ne pas placer tout de suite sur son chemin » le sujet explosif du corps électoral, qu’il sait capable de raviver une guerre civile. Mais, en avril, il va changer d’avis. Car il juge que les indépendantistes jouent la montre. La base du FLNKS continue de voir l’élargissement du corps électoral comme une question de vie ou de mort. Les dirigeants du parti tiennent des positions plus nuancées en privé, mais ils vont marteler que « sa modification pourrait fragiliser la paix sociale dans le pays ».

De leur côté, les loyalistes s’impatientent, et poussent désormais leurs arguments plus fort. Pour la droite calédonienne, dont une partie est proche du Rassemblement national, les concessions faites aux Kanak sont allées trop loin ces dernières années. Il faut faire repartir le balancier dans l’autre sens. « Les accords passés avaient opéré un rééquilibrage ethnique et géographique. On ne peut pas continuer comme ça, avec des gens nés en Nouvelle-Calédonie qui n’ont pas le droit de vote, plaide Mme Backès. Le prochain schéma institutionnel doit mettre tous les Calédoniens au même niveau pour construire l’avenir sur une base non communautaire. »

L’idée est donc, avant d’écrire un nouveau statut complet pour le territoire, de réaliser d’ici à la fin de l’été un « petit accord ». Sujets : l’autodétermination (on va vite laisser ce point de côté, trop complexe) et le corps électoral. Réviser les listes provinciales, gelées par décision de Jacques Chirac, en 2007, pour préserver les équilibres entre Kanak et Européens, s’impose en droit, sous peine d’annulation du scrutin territorial, qui arrive en mai 2024. Le problème est que l’issue des élections provinciales détermine la formation du Congrès calédonien et du gouvernement de Nouméa : les forces politiques calédoniennes en font la mère de toutes les batailles.

Naît ainsi le projet d’écrire une loi organique pour les décaler, le temps de s’entendre. Et une autre, constitutionnelle, pour élargir les listes électorales de 25 000 personnes nées sur le Caillou ou y résidant depuis dix ans. Décision « unilatérale », convient Gérald Darmanin. Mais ne faut-il pas avancer ?

« C’est un “je vous ai compris” »

Au cours du printemps 2023, l’arrivée des Èindépendantistes au gouvernement de la Polynésie, une première historique, conforte leurs alliés à Nouméa. Mais, en juillet, quand le chef de l’Etat se déplace en Nouvelle-Calédonie, c’est devant une marée de drapeaux bleu-blanc-rouge, quelque 8 500 loyalistes galvanisés, qu’il s’exprime, et ses mots claquent : « Les trois référendums ont eu lieu, la Nouvelle-Calédonie est française parce qu’elle a choisi de rester française. »

Le président déclare avoir été « personnellement blessé » par les indépendantistes qui ont refusé de le voir, un peu plus tôt dans la matinée. Emmanuel Macron les tance : « Pas de surplace ! »« Le dialogue tripartite[avec l’Etat] , c’est un courage ! » Au bas de l’estrade, l’historien du bagne Louis-José Barbançon, figure calédonienne, le rejoint dès son propos achevé : « Vous déclarez la guerre aux indépendantistes ! » Philippe Gomès, du parti Calédonie ensemble (droite modérée), conclut, lui : « C’est un “je vous ai compris”[en référence au discours du général de Gaulle, en 1958, à Alger] . A la sortie de son projet, le président a le choix entre Bernard Pons et Michel Rocard. »Soit entre le ministre qui a durci les rapports de force dans les années 1980 et le premier ministre qui a résolu la crise en 1988.

A la fin de l’été 2023, Paris continue de maintenir la pression du calendrier vers la révision constitutionnelle, qui vient d’être confirmée par le président de la République pour « début 2024 ». La méthode semble fonctionner puisque Gérald Darmanin peut soumettre aux deux camps un « document martyr » en six points, afin d’imaginer les suites de l’accord de Nouméa. Le 9 septembre, pour la première fois depuis 2019, tous se retrouvent à Matignon. On tient la photo de famille ratée un an plus tôt.

« Mettez-vous d’accord et l’Etat suivra », dit le pouvoir. Mais l’UC-FLNKS, composante intransigeante qui a promis à ses troupes l’ « indépendance en 2025 », suspend toutes les discussions. Ses divisions internes, en vue des prochaines élections locales, pèsent. Le dégel du corps électoral va achever de cristalliser les rapports de force. Car, sur le fond, l’UC n’a guère intérêt à un « petit accord », explique Jean-François Merle, l’ancien conseiller de Michel Rocard : « Quelle garantie aura-t-elle qu’un autre accord suivra, avec les contreparties exigées sur la trajectoire d’émancipation complète de la Nouvelle-Calédonie ? »

Les sénatoriales de septembre 2023 sonnent comme un coup de tonnerre. Un tout premier indépendantiste, Robert Xowie, est élu. Sonia Backès est sèchement battue par une alliance entre ce dernier et Georges Naturel (Les Républicains, LR). L’élection était assurée pour les partisans du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la France. Mais les élus locaux, à l’unisson d’une société épuisée par le combat frontal des blocs, ont visé le « tout sauf Backès ».

Les nombreuses visites du ministre de l’intérieur à Nouméa – sept au total – vont échouer à dénouer l’affaire. Le dossier se bloque progressivement en cette fin d’année 2023, sur le plan institutionnel comme sur le plan économique. Et bientôt, le plan nickel du gouvernement à son tour va s’enliser.

Début 2024, des discussions ont bien lieu entre Néo-Calédoniens. Autour de Sonia Backès d’un côté, de son grand rival Philippe Gomès, de Calédonie ensemble, de l’autre. La première promeut un projet fédéraliste ; une « partition du territoire » dénonce la droite modérée. L’Etat estime que les loyalistes ont le plus de chances d’aboutir et mise sur eux.

Mais une première alerte surgit, le 21 février. En pleine visite de Gérald Darmanin à Nouméa, cinq gendarmes sont légèrement blessés, en marge d’une manifestation du FLNKS. Pis, l’Union nationale pour l’indépendance, la composante du compromis au sein du FLNKS, qui a participé à toutes les réunions politiques depuis deux ans, affiche sa réserve.

Le gouvernement a commis « l’erreur de laisser en jachère le dialogue, ce qui, dans un pays comme le[leur] , est dangereux », soulignera le député calédonien de la majorité Philippe Dunoyer (Calédonie ensemble). Si le consensus minimal permet d’adopter le projet de loi organique pour repousser les élections provinciales, l’arrivée du projet constitutionnel au Sénat, fin mars, dont le FLNKS et la gauche parlementaire exigent le retrait, enclenche le compte à rebours vers l’explosion.

Les loyalistes décident de ne plus siéger au Congrès à Nouméa, au prétexte d’un projet de taxe carburant, et déclarent les indépendantistes « illégitimes ». « Le bordel, c’est nous qui le mettrons si on essaie de nous marcher dessus », lance Sonia Backès. Le groupe, surtout, pousse son avantage jusqu’à vouloir amender le projet de loi constitutionnelle pour modifier la composition du Congrès calédonien. Le gouvernement ne soutiendra pas ces amendements, mais le mal est fait. Les indépendantistes comprennent qu’ils risquent trop gros. Le FLNKS part au combat.

Les manifestations s’enchaînent. Bloc contre bloc, elles culmineront bientôt, le 13 avril, avec 35 000 personnes à Nouméa. Quand, début mai, le FLNKS confie, à une cellule de coordination des actions de terrain, le soin de mobiliser, celle-ci annonce la couleur : phase 1, sensibilisation contre la réforme du corps électoral ; phase 2, manifestations contre les « symboles de l’Etat colonial ». La phase 3, chacun le sait, ce sera l’insurrection.

Des hommes de compromis, d’anciens négociateurs, ont alerté le président Macron. Ils disent ne pas avoir été écoutés. En « brousse », où cohabitent les tribus kanak et les éleveurs blancs, des maires ruraux n’ont pas cessé d’entretenir le dialogue calédonien. Mais, outre le fait qu’ils n’ont pas été associés aux discussions de l’Etat, leur tempérance n’a plus prise sur la colère : celle-ci, à la grande différence des années 1980, s’est déplacée en ville.

Une voix importante s’élèvera après la première nuit de violence du 13 mai, qui a plongé Nouméa dans le chaos. Celle de Simon Loueckhote, Kanak anti-indépendantiste, ancien proche de Jacques Lafleur au Rassemblement pour la Calédonie dans la République, et sénateur de 1992 à 2011. « J’accuse les non-indépendantistes pour leur incapacité à dialoguer et à rechercher les voies qui peuvent les y emmener. La radicalisation de leur partenaire est la conséquence de leur aveuglement », regrette-t-il. Mercredi 15 mai, à l’aube, à l’Assemblée nationale, le rapporteur du projet constitutionnel, Nicolas Metzdorf, se réjouit du vote : « La démocratie l’a emporté. » Sur le tas de cendres et les premiers morts des rues de Nouméa.

Le Figaro, no. 24800
Le Figaro Économie, samedi 18 mai 2024 1020 mots, p. 28

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17 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Les dessous de la nomination d'Emmanuel Kessler à la tête de la chaîne LCP

La présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun Pivet, a préféré l'ancien patron de Public Sénat à la journaliste Brigitte Boucher. Passant outre l'avis du comité de sélection.

Sallé, Caroline, Bordas, Wally

D'une chaîne parlementaire à l'autre. À la surprise générale, c'est finalement l'ancien président de Public Sénat, Emmanuel Kessler, qui héritera, à partir du 10 juin, du poste de PDG de LCP, occupé depuis 2018 par Bertrand Delais. Yaël Braun-Pivet, la présidente de l'Assemblée nationale, en a décidé ainsi. Mais cette nomination fait des vagues. Emmanuel Kessler a été préféré à l'une des incarnations phare de LCP, la journaliste Brigitte Boucher, arrivée pourtant en tête des votes du comité de sélection.

En mars dernier, lors de son lancement, la course à la présidence de LCP avait aiguisé les appétits. Huit candidats convoitaient alors le fauteuil de PDG de la chaîne qui se partage le canal 13 avec Public Sénat et dont le budget s'élève à 18 millions d'euros. Après un premier examen, cinq postulants sont retenus. Emmanuel Kessler, ancien patron de Public Sénat, nommé par Pierre Moscovici à la communication de la Cour des comptes et qui a effectué un passage éclair à la direction du pôle économique de Prisma Media (Capital, Management). Brigitte Boucher, qui présente notamment sur LCP les émissions « Audition publique » , « Questions au gouvernement » ou encore « Politiques à table ! ». Bérénice Ravache, l'ex-directrice déléguée du réseau France Bleu et ancienne directrice de FIP, est aussi sur les rangs. Tout comme Laure Kaltenbach, la présidente de l'agence d'ingénierie culturelle Creative Tech et ex-directrice générale du Forum d'Avignon. Et enfin, Michael Szames, le directeur de la communication de l'Union nationale des centres communaux d'action sociale, qui a officié auparavant comme rédacteur en chef de Public Sénat et de LCP.

À l'issue des auditions le lundi 6 mai dernier, le comité de sélection délibère. Celui-ci est composé de 14 députés, quatre membres de la délégation à la communication (Naïma Moutchou, vice-présidente Horizons, le LR Maxime Minot, Éric Woerth, du groupe Renaissance, et la MoDem Laurence Vichnievsky) auxquels s'ajoute un représentant par groupe politique. Le résultat est sans ambiguïté. Brigitte Boucher arrive en tête des votes, avec 32 points, contre 22 points pour le deuxième, Emmanuel Kessler, et 12 points pour le troisième, Michael Szames. Yaël Braun-Pivet se voit proposer cette liste de trois candidats, classés par ordre de mérite. Lundi et mardi dernier, la présidente de l'Assemblée les reçoit à tour de rôle et convoque également Laure Kaltenbach. « Elle avait toujours dit qu'elle se tiendrait à distance de cette procédure. Visiblement, il y a eu un revirement » , constate une bonne source.

La nomination du nouveau président de LCP aurait donné lieu, selon certains, à un bras de fer entre Yaël Braun-Pivet, qui militait pour Laure Kaltenbach, et Naïma Moutchou, la présidente du comité de sélection, favorable de son côté à Brigitte Boucher. Les deux femmes auraient accepté de transiger en désignant Emmanuel Kessler.

Mais selon nos informations, la vérité serait bien plus simple. Au cours de son entretien avec Yaël Braun-Pivet, Brigitte Boucher n'a tout simplement pas réussi à la convaincre qu'elle était la meilleure candidate pour le poste. « Emmanuel Kessler a bien plus d'expérience. Il est plus capé et sait manager une équipe. C'est ça qui a convaincu la présidente » , affirme l'un de ses proches. Un autre ajoute : « Elle trouve qu'il a une vraie vision à court, moyen et long terme. » La présidente du comité de sélection, Naïma Moutchou, avait également une préférence pour l'ancien patron de Public Sénat.

Un bon connaisseur du dossier affirme par ailleurs que la proximité de la journaliste vedette de LCP avec de nombreux députés n'a pas été du goût de certains, dans l'entourage de Yaël Braun-Pivet. « Brigitte Boucher a fait de l'entrisme. Elle a contacté tous les députés de la terre » , observe cette source.

Au lendemain de la décision de Yaël Braun-Pivet, plusieurs parlementaires n'ont pas caché leur stupéfaction. C'est notamment le cas du député MoDem Bruno Millienne, membre du comité de sélection, qui a lâché sur X (ex-Twitter) : « Pourquoi mobiliser toutes ces énergies pour qu'au final le choix du prince, ou de la princesse, s'applique? Supprimons le comité de sélection puisqu'il ne sert à rien. » Un message qui a fortement déplu à la présidente de l'institution, qui le lui a fait savoir. « On a tous bossé sur ce dossier, cela nous a pris du temps et le résultat était implacable. Pourquoi ne pas avoir tenu compte de notre avis? » , peste Bruno Millienne auprès du Figaro.

Et il n'est pas le seul. Lors du bureau de l'Assemblée, mardi, plusieurs députés ont pris la parole pour dire leur étonnement quant à cette décision. Et comprendre pourquoi Yaël Braun-Pivet n'avait pas suivi l'opinion majoritaire. C'est le cas du député LR Maxime Minot ou de la vice-présidente RN de l'Assemblée, Hélène Laporte. « Notre groupe soutenait Brigitte Boucher, nous ne comprenons pas que l'avis d'une majorité des membres du comité n'ait pas été suivi » , a-t-elle critiqué. « Nous ne sommes pas désavoués par la présidente, elle a choisi celui qui a fini deuxième et elle avait le droit de le faire. La procédure dit bien que le comité de sélection a une valeur indicative mais que le choix, lui, revient au président » , aurait alors en substance répondu, selon plusieurs sources, la vice-présidente Naïma Moutchou.

Ce n'est pas la première fois que le président de l'Assemblée nationale se détermine en balayant d'un revers de main l'avis du comité de sélection. En 2009, Gérard Leclerc, alors chef du service politique de France 3 avait été nommé à la tête de la chaîne parlementaire par Bernard Accoyer. Malgré le vote du comité de sélection en faveur de son concurrent, Richard Michel, l'ex-directeur de l'information de France 24. « L'Assemblée nationale est censée être le temple de la démocratie,souligne un proche du dossier. Faire fi du vote des députés est contraire à toutes les valeurs de cette institution.» C. S. ET W B

Le Monde
France, samedi 18 mai 2024 1027 mots, p. 9
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17 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

L’exécutif pris au piège sur la question sécuritaire

Alors que le bilan des violences s’est alourdi à cinq morts, Emmanuel Macron a imposé le rétablissement de l’ordre comme priorité

Claire Gatinois

L’heure est grave. Assez pour que, ce jeudi 16 mai, Emmanuel Macron convoque en urgence un nouveau conseil de défense pour aborder la situation en Nouvelle-Calédonie. Le Caillou vient de vivre une nouvelle nuit d’émeutes et un deuxième gendarme a perdu la vie, cette fois accidentellement. Le bilan provoqué par les violences, qui secouent l’île depuis lundi, s’alourdit à cinq morts (deux gendarmes et trois civils).

Le vote du texte, honni par les indépendantistes, de révision constitutionnelle du corps électoral, mercredi à l’Assemblée nationale, a enflammé les colères. Dans les rues, aux jeunes Kanak se mêlent milices, pilleurs et casseurs. La capitale, Nouméa, est touchée. L’économie est saccagée et quelque 200 millions d’euros de dégâts sont recensés par la chambre de commerce et d’industrie de l’archipel. La situation de quasi-guerre civile rappelle aux plus anciens les « événements » de 1984 à 1988.

Mais depuis l’hôtel de Marigny, où se tient le conseil de défense, le chef de l’Etat préfère dresser un parallèle avec les émeutes de l’été 2023, quand la France s’était embrasée après la mort du jeune Nahel M., abattu par un policier lors d’un contrôle routier. Aujourd’hui, comme hier, le président de la République impose la même priorité : « L’ordre, l’ordre, l’ordre », résume-t-on à l’Elysée.

Après avoir décrété, la veille, l’état d’urgence, applicable pour douze jours, les renforts – un millier de policiers et gendarmes – débarquent peu à peu sur l’île. Pour l’heure, le sommet de l’Etat assure que prolonger l’état d’urgence n’est pas à l’ordre du jour. Mais le ministère des relations avec le Parlement a indiqué aux députés macronistes qu’un projet de loi leur serait probablement transmis au début de la semaine prochaine pour rallonger de trois mois cette situation exceptionnelle. « Ça permet de laisser passer les Jeux olympiques », observe un cadre de Renaissance.

« La sagesse serait de reculer »

A cette démonstration de force doit s’ajouter un « dialogue », assure-t-on au palais présidentiel . Mais la visioconférence, prévue jeudi, entre le chef de l’Etat et les différentes parties prenantes a été annulée, les élus « ne voulant pas dialoguer les uns avec les autres », a précisé l’Elysée. Jusqu’ici en retrait, le premier ministre, Gabriel Attal, doit aider à faire avancer les choses. Sa « virginité »sur le dossier pourrait s’avérer précieuse afin de « renouer le dialogue », défend-on à Matignon.

Le chef du gouvernement doit, dans un premier temps, rencontrer vendredi la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, et le président du Sénat, Gérard Larcher, avec le comité de liaison sur la Nouvelle-Calédonie, afin de « se mettre d’accord sur les conditions du dialogue ». A Matignon, où la rapidité d’exécution des décisions gouvernementales a été érigée en mantra, on a conscience qu’il est nécessaire, ici, de « prendre son temps », tant la tâche est périlleuse.

« L’Etat n’apparaît plus comme fiable, après avoir envoyé les signaux de sa partialité », estime l’historienne Isabelle Merle, qui évoque la nomination aux responsabilités de personnes « clivantes » comme Sonia Backès, figure anti-indépendantiste, promue en 2022 au gouvernement d’Elisabeth Borne. Les Kanak ont peu goûté également les propos du député (Renaissance) de Nouvelle-Calédonie Nicolas Metzdorf, rapporteur du texte de la réforme constitutionnelle, répétant que le processus de « décolonisation est allé à son terme ».

« Emmanuel Macron paie pour toutes les humiliations qu’il a infligées aux indépendantistes. La sagesse serait de reculer sur le texte. La Nouvelle-Calédonie, ce n’est pas l’Indre-et-Loire. C’est un dossier compliqué que ne maîtrise pas l’exécutif », se désole Mme Merle, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique.

« Etat faible et permissif »

Reculer n’est, à ce stade, pas une option envisagée à l’Elysée, où l’on se félicite d’avoir fait avancer un dossier qui était sur la table « depuis quarante ans ». Mais cette fermeté ne fait pas oublier les images de chaos sur l’île, qui, au sein de la droite et de l’extrême droite, sont mises en regard avec celles de l’attaque, mardi, d’un fourgon pénitentiaire dans l’Eure. Filmés par des caméras de surveillance, quatre hommes, vêtus de noir, cagoulés et dotés d’armes automatiques, ont exécuté sur un péage autoroutier deux agents pénitentiaires, blessant grièvement trois autres fonctionnaires, afin de faire s’évader un trafiquant de stupéfiants, Mohamed Amra.

« L’Etat s’enfonce dans l’insécurité et la violence », clame dans les colonnes du Figarodu 16 mai le sénateur Les Républicains Bruno Retailleau, jugeant que « l’Etat a perdu le contrôle ». « Un tour de vis pénal est nécessaire pour mettre fin à l’ensauvagement », appuie Jordan Bardella, patron du Rassemblement national (RN), lors d’une conférence de presse décidée au débotté jeudi. Passant d’un drame à un autre, le leader d’extrême droite dénonce un « Etat faible et permissif », tout en accusant l’exécutif d’avoir été « irresponsable » dans la gestion du dossier néo-calédonien.

Le RN a voté le texte sur le dégel du corps électoral ; et Jordan Bardella s’embarrasse peu des incohérences de son parti, alors que Marine Le Pen s’est dite favorable à la tenue d’un quatrième référendum sur l’indépendance de l’île. En tête dans les intentions de vote pour les élections européennes du 9 juin, le RN imagine profiter du climat anxiogène. « Tout cela apporte de l’eau au moulin du “tout va mal” et alimente l’idée d’un Etat impuissant », observe Frédéric Dabi, directeur de l’institut de sondage IFOP.

« Souffler sur les braises ainsi, c’est indécent », s’indigne Philippe Vigier, député (MoDem) d’Eure-et-Loir et ancien ministre des outre-mer. « C’est le “yaka faukon” habituel du RN », soupire-t-on à l’Elysée, tandis qu’à Matignon, on met en exergue l’ « immaturité » de « quelqu’un qui n’a jamais été au pouvoir » et ne peut s’empêcher de chercher à tirer profit de « séquences tragiques ».

Le Figaro, no. 24800
Le Figaro, samedi 18 mai 2024 1618 mots, p. 13

Sciences

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18 mai 2024 - Le Figaro (site web)

La lente et fragile réintroduction des vautours dans la Drôme

Deux nouveaux gypaètes barbus nés en captivité viennent d'être relâchés dans le cadre d'un vaste projet qui a démarré il y a plus de 30 ans.

Bordenave, Vincent

Tous deux ne sont là que depuis trois jours. Blottis contre une palissade en bois, ils semblent presque impressionnés par le paysage du Parc naturel régional des Baronnies provençales qui se dresse devant eux. L'un est originaire d'Autriche, l'autre de République tchèque. Après avoir atterri à Nice au début du mois, ils ont ensuite parcouru pendant quatre heures les routes sinueuses du massif préalpin de la Drôme. Le trajet en voiture n'a pas dû être très agréable. Nul ne sait si nos deux amis en gardent un bon souvenir, mais une chose semble quasi certaine : jamais on ne les reverra dans un tel véhicule ! Et pour cause, ces deux vautours gypaètes barbus, nés au début du printemps en captivité (dans un centre d'élevage pour l'un et dans un zoo pour l'autre), ont retrouvé la liberté. Ils habitent désormais une falaise qu'ils partagent avec de nombreux autres oiseaux. À quelques mètres d'eux, des poussins vautours fauves, bien à l'abri dans leurs crevasses, attendent que leurs parents viennent les nourrir. Dans le ciel des circaètes jean-le-blanc, des faucons, ou encore des craves à bec rouge tournent et virevoltent.

Les deux gypaètes sont encore jeunes, ils n'ont pas encore le plumage blanc qui deviendra orangé à force de se baigner dans des rivières chargées en fer, et ne peuvent pas voler. Pour le moment, la liberté se résume aux quelques mètres carrés de leur taquet. Cet espace coincé entre la paroi de la montagne, deux petites palissades et le vide qui les attend immanquablement. «Leur corps est quasiment à taille adulte, mais leurs plumes des ailes, les rémiges, ou de la queue, les rectrices, ne sont pas encore formées» , explique Christian Tessier, directeur de l'association Vautours en Baronnies*, il étudie depuis plus de quarante ans ces oiseaux et supervise les opérations de réintroduction. «D'ici à un mois ils devraient être fin prêts et pourront quitter leur perchoir. Les oiseaux seront alors portés par les vents tourbillonnants du massif.»

En dépit de leur taille impressionnante (près d'un mètre de long et deux d'envergure), ces deux oiseaux ne restent que des poussins privés de leurs parents et incapables de se nourrir seuls. À leur âge, ils reçoivent en principe toujours la becquée. Ils bénéficient donc de l'aide des membres de l'association qui passent trois à quatre nuits par semaine à leur jeter des pieds d'agneau. «En temps normal les oiseaux profitent le plus longtemps possible de la présence des parents, raconte Christian Tessier. Même quand ils commencent à voler et à se nourrir de cadavres trouvés çà et là, on voit des vautours qui continuent à revenir au nid jusqu'en novembre, soit quelques jours seulement avant le début du cycle suivant de reproduction.»

Au pied de la falaise, les yeux rivés à la lunette, les membres de l'association Vautours en Baronnies se relaient de 6 heures du matin à 20 heures. Ils ne perdent pas une seconde et notent les moindres faits et gestes des deux oiseaux, que ce soient les toilettages, les selles, les étirements ou encore les disputes. «On analyse tout pour s'assurer qu'ils grandissent bien,continue Christian Tessier. En les positionnant si tôt dans cet environnement, ils vont créer attachement au lieu comparable à celui d'un animal né en liberté. C'est une des conditions sine qua non pour que la réintroduction fonctionne.»

Le premier des deux oiseaux a reçu le nom de baptême choisi par son parrain officiel, Roger Mathieu, président d'honneur de la Frapna Drôme Nature Environnement qui l'a appelé « OEil rouge » , en référence au cercle orbital de l'espèce. Le second a lui été nommé « Meravilha » (« Merveille » en occitan) par sa marraine, la députée écologiste Marie Pochon. Il s'agit des quinzième et seizième gypaètes réintroduits dans le massif. Cinq d'entre eux sont restés dans la région. Suivis pendant un temps grâce à un GPS, les autres se sont dispersés en Suisse, en Espagne et en Italie. Un individu est même allé jusqu'aux Pays-Bas, où il a été retrouvé mort, tué par une pale d'éolienne. Les gypaètes sont des animaux territoriaux, leur domaine s'étend sur 150 km². Pendant leur jeunesse, ils parcourent de très nombreux kilomètres. Pourtant, certains peuvent choisir de s'installer en couple loin de leur foyer. «On espère vraiment que ces deux-là resteront» ,commente Christian Tessier.

La genèse du projet notamment soutenu par l'Union européenne, la Ligue de protection des oiseaux, l'Office français de la biodiversité, ou encore le réseau Rewilding Europe, remonte, elle, à près de 40 ans, alors que les vautours de toutes sortes avaient totalement disparu depuis plus d'un siècle. Il a fallu attendre 1996 pour que les premiers oiseaux soient relâchés. «En France, il ne restait des vautours que dans les massifs pyrénéens,se souvient Christian Tessier . Au début, il a fallu faire preuve de pédagogie pour convaincre les habitants que les vautours n'étaient pas un danger. Qu'ils ne pouvaient ni s'en prendre au bétail ni aux enfants.» Et pour cause, si nombre de légendes narrent les malheureuses aventures de jeunes veaux, brebis ou même humains, attrapés puis emmenés vers les cimes par des oiseaux de proie, les vautours de toutes espèces sont des charognards. En d'autres termes, ils ne s'attaquent qu'à ce qui est déjà mort, ou bien promis à une mort certaine. «Sur les dix dernières années, nous n'avons qu'un seul cas d'animal victime d'un vautour fauve,explique Christian Tessier. Et il s'agissait d'une vache qui venait de vêler, et qui n'arrivait pas à s'en remettre. Elle était en train de mourir.»

Depuis, les habitants de la région ont eu le temps de s'habituer au retour des vautours tant le plan de réintroduction est un succès. Dans la vallée, on compte désormais 300 couples de vautours fauves, 16 couples de vautours moines, un couple de vautours percnoptères réapparu spontanément. Avec les gypaètes barbus, ces quatre espèces de vautours sont complémentaires pour leur rôle dans la chaîne trophique et permettent l'équarrissage complet des cadavres. Quand un animal mort est repéré, les vautours fauves sont les premiers à se servir. Ce sont des « tireurs-fouilleurs ». Leur long cou leur permet de s'introduire dans les carcasses par les orifices naturels ou les zones de peau un peu fine. Arrivent ensuite les vautours moines, qui vont se nourrir des parties plus coriaces, la peau, les tendons, les ligaments... Puis c'est au tour des vautours percnoptères, qui, avec leurs becs pointus, vont arracher la viande en putréfaction. Enfin, quand il ne reste que les os, les gypaètes arrivent. «Tous les gypaètes, qu'ils soient nés en captivité ou dans la nature, développent les mêmes aptitudes pour dévorer les ossements,raconte Christian Tessier . Par exemple, on les voit prendre les plus gros et les jeter à 20m du sol pour les casser.»

L'association Vautours en Baronnies a d'ailleurs développé avec les éleveurs un système d'équarrissage 100 % naturel. Les cadavres sont récupérés par l'association puis déposés dans des points stratégiques où les oiseaux viendront se nourrir. Les éleveurs peuvent également installer eux-mêmes une plateforme après l'accord de la préfecture. Un vrai service écosystémique rendu à l'ensemble du parc, qui désormais n'a plus besoin de recourir au service d'entreprises d'équarrissage. De plus, le circuit digestif du vautour est considéré comme un «cul-de-sac épidémiologique» qui constitue un obstacle à la propagation des virus, bactéries et autres agents infectieux dans le milieu ambiant. «Le retour des vautours attire aussi de nombreux visiteurs qui viennent randonner dans le parc et observer les oiseaux,commente Christian Tessier . On est sur un système gagnant-gagnant.»

Mais ces populations restent fragiles. Il y a deux ans, l'épidémie de grippe aviaire a décimé une centaine de nouveau-nés. Soit deux tiers des naissances. «Les poussins tombaient un à un des falaises,se souvient Christian Tessier. C'est la première fois que l'on avait des cas avérés d'oiseaux de proie victime de ce virus.» Les analyses, menées par le laboratoire vétérinaire de Toulouse, ont montré que les oiseaux avaient été contaminés par des cigognes en Espagne, sans doute sur des décharges. Les deux espèces d'oiseaux viennent régulièrement s'y nourrir. Le virus aura ensuite été transporté jusqu'en France par un, ou plusieurs individus.

Au-delà de cet épisode, Vautours en Baronnies travaille quotidiennement pour sensibiliser tous les usagers du montage. «On discute notamment avec la fédération de chasse pour éviter l'utilisation de balle en plomb,explique Christian Tessier. Les vautours se nourrissent des cadavres, et il arrive qu'ils tombent sur les restes de gibier. Ne serait-ce que les os. S'ils sont contaminés par du plomb, les oiseaux peuvent mourir de saturnisme. C'est déjà arrivé.» Les oiseaux peuvent aussi être le dommage collatéral d'une traque mené contre un autre animal, qui lui aussi après des décennies d'absence a fait son retour dans la région : le loup. L'enquête est toujours en cours, mais l'an passé huit vautours ont été retrouvés morts autour d'une carcasse de cerf empoisonnée avec l'objectif de tuer le canidé.

Mais pour le moment, nos deux gypaètes sont encore loin d'avoir de tels soucis. Pour les jeunes oiseaux, l'heure de la sieste arrive. Dans leur cabane au pied de la falaise, les membres de Vautours en Baronnies continuent leur observation. Rien ne semble pouvoir perturber l'incroyable quiétude qui règne sur ce rocher aux oiseaux si ce n'est les lourds nuages noirs qui se dressent et menacent la falaise. Mais l'homme, pour le coup, n'y est vraiment pour rien.

* Il vient de publier avec la Ligue de protection des oiseaux le livre «Histoires de vautours» dont les recettes seront versées au profit des vautours des Baronnies.

Le Figaro, no. 24800
Le Figaro, samedi 18 mai 2024 519 mots, p. 3

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17 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Mayotte, l'autre front à déminer pour Macron

Hausalter, Louis

Emmanuel Macron jongle entre les territoires ultramarins. En pleine crise en Nouvelle-Calédonie, le président de la République a reçu vendredi après-midi les principaux élus de Mayotte pour leur présenter les grands axes de deux projets de loi à venir. Le premier est une réforme constitutionnelle visant à supprimer le droit du sol dans ce département, une mesure annoncée en février par le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, malgré un tour de vis juridique déjà effectué en 2018. L'objectif est de priver de la nationalité française les enfants des Comoriennes venant accoucher à Mayotte, alors que les femmes étrangères représentent les trois quarts des naissances sur l'île de l'océan Indien. Le second texte est un projet de loi ordinaire brassant des sujets aussi variés que les titres de séjour, la lutte contre la délinquance ou le développement économique.

Emmanuel Macron a décidé d'étirer le calendrier. La présentation de la réforme constitutionnelle en Conseil des ministres était attendue le 22 mai ; elle n'aura finalement pas lieu avant le mois de juillet. La discussion parlementaire ne débutera donc pas avant la rentrée de septembre, sachant que réviser la Constitution nécessite l'approbation de chacune des deux Chambres, avant un vote final du Parlement réuni en Congrès à Versailles. Le chemin s'annonce chaotique, alors que l'aile gauche de la macronie a déjà fait entendre ses réticences. À l'image de Sacha Houlié, président de la commission des lois de l'Assemblée, opposé à la suppression du droit du sol. Un cadre de la majorité redoute une nouvelle fracture : « Ceux qui s'opposeront seront les mêmes que pour la loi immigration » , source d'un psychodrame retentissant en décembre dernier. « Ceux qui veulent aider Mayotte devraient écouter les élus et la population, pour comprendre l'importance de mesures assez radicales » , glisse-t-on dans l'entourage de la ministre des Outre-mer, Marie Guévenoux.

Épidémie de choléra

Les élus mahorais, eux, attendent surtout des décisions aux effets plus immédiats et un effort de moyens. « Le jeu de l'exécutif consiste à aller vers des mesures qui ne coûtent rien, s'agaçait Estelle Youssouffa, députée Liot du territoire, avant de se rendre à la réunion à l'Élysée. Nous demandons une loi de programmation pour que Mayotte ne subisse pas la rigueur budgétaire qui s'annonce. » Les urgences sont multiples. En proie à la délinquance du fait de bandes de jeunes étrangers livrés à eux-mêmes, rongée par la pauvreté, l'île fait aussi face à une épidémie de choléra. Quelque 85 cas sont désormais recensés, selon un bilan rendu public vendredi par Santé publique France.

« Le contexte en Nouvelle-Calédonie devrait inciter l'exécutif à se saisir des dossiers brûlants avant qu'ils pètent, prévient Estelle Youssouffa. Avec l'absence de pilotage politique, les mêmes causes peuvent produire les mêmes effets à Mayotte. Cela devrait inciter à donner un signal fort et sortir de l'inertie. » Alors qu'il se voit reprocher de n'avoir pas assez associé les indépendantistes dans le processus néo-calédonien, Emmanuel Macron insiste sur la concertation avec les élus mahorais. D'où le délai d'un mois qu'il a décidé de leur donner afin qu'ils lui fassent remonter leur avis sur les textes présentés. L.H.

Le Figaro, no. 24800
Le Figaro, samedi 18 mai 2024 1069 mots, p. 4

Politique

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16 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Au RN, le changement de doctrine de Marine Le Pen

Laubacher, Paul

Les outre-mer ont toujours été le domaine réservé de Marine Le Pen. Le dossier calédonien en particulier, tant il est symbolique : à la fois pour le Front devenu Rassemblement national, mais aussi dans l'histoire française post-1945. Or, depuis lundi, l'archipel du Pacifique est en proie à une poussée de violence qui a déjà fait cinq morts, dont deux gendarmes. En cause, le vote de l'Assemblée, qui a approuvé en début de semaine le texte constitutionnel visant à élargir le corps électoral aux élections provinciales, enjeu crucial sur place.

C'est le fameux « dégel » tant redouté par les indépendantistes kanaks, qui doit être ensuite voté par le Parlement réuni en Congrès. Sur ce texte, l'ensemble des 76 députés RN présents au Palais Bourbon ont voté en faveur du texte. Sans surprise, tant le parti à la flamme a toujours été contre l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie.

À chaque référendum, Marine Le Pen avait d'ailleurs « exhorté » à voter non. « Que le « oui » l'emporte, et votre territoire quittera à brève échéance notre patrie pour accéder à une indépendance pleine d'incertitudes et lourde de dangers et de déchirements», disait-elle en 2020. Sur ce sujet, la double finaliste de la présidentielle n'a pas bougé sa position d'un iota.

En revanche, la nationaliste a récemment modifié sa doctrine sur la méthode. «En mars, quand la date du vote sur le texte constitutionnel sur le corps électoral en Nouvelle-Calédonie a été calée, on a réfléchi à la situation sur place, toujours explosive», explique un de ses proches. La réflexion mariniste a accouché d'un changement assez conséquent. Au point que la chef de file du RN a directement décroché son téléphone pour en aviser le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin. Et pour presser l'exécutif de décaler le vote de l'Assemblée, la réunion du Congrès et les élections provinciales en Nouvelle-Calédonie. «Mais, comme d'habitude, ce gouvernement n'écoute pas les oppositions» , s'agace un de ses proches.

Comme elle l'a annoncé au Monde, Marine Le Pen déclare au Figaroque seul un «accord global institutionnel et économique»entre toutes les parties peut amorcer une sortie de crise en Nouvelle-Calédonie. Quitte à l'adosser à une éventuelle nouvelle consultation sur l'indépendance, voire un référendum, qui serait organisé d'ici à «40ans».

Au coeur de la réflexion de Marine Le Pen, il y a le débouché politique qu'il faut offrir aux indépendantistes. «Il faut comprendre qu'ils n'ont construit leur discours qu'autour de l'indépendance. Si on leur retire toutes perspectives démocratiques, leur seule issue est donc non démocratique, voire violente. Ou même pire, c'est le spectre de la guerre civile», explique-t-elle. «Il faut savoir écouter tout le monde. Les loyalistes ont des revendications justes, tout comme les indépendantistes», assure-t-elle, balayant les positions des «extrêmes». Propos qui vise La France insoumise, farouchement pro-indépendantistes, et Reconquête, farouchement pro-loyalistes. « Comme tous les Calédoniens attachés à la France, je suis atterré par la prise de position de Marine LePen et Jordan Bardella», lui a aussitôt répondu Éric Zemmour, le patron de Reconquête, dans un message publié sur X (ex-Twitter). «Au nom de l'apaisement, (Marine LePen et Jordan Bardella) se soumettent, en réalité, à la violence (...) Nous ne devons jamais céder devant les casseurs et les pilleurs. Seule la force ramènera l'ordre dans notre pays » , a-t-il poursuivi. Bientôt suivi par sa tête de liste, Marion Maréchal, qui a dénoncé « les reculades et les hésitations » de sa tante, sans toutefois la citer nommément.

À l'inverse, Marine Le Pen considère que la perspective des «40ans»est un «gage de stabilité». «L'incertitude est le pire ennemi de l'investissement, à la fois de l'État et des entreprises. Quarante ans, cela laisse du temps au territoire de se développer et aux investisseurs de ne pas avoir peur. C'est d'ailleurs essentiel pour régler la question de l'exploitation du nickel», appuie-t-elle. Jusque-là, la députée du Pas-de-Calais avait plutôt gardé le silence et oeuvré en coulisses sur ce dossier inflammable. Elle a d'ailleurs attendu mercredi avant de publier sur X (ex-Twitter) un message se contentant de réclamer la déclaration de l'état d'urgence. Mardi matin, elle avait ensuite discuté longuement avec Jordan Bardella, le président du RN, afin d'être certaine qu'il n'y aurait pas de parole dissonante de sa part à l'annonce de la nouvelle doctrine lepéniste. « Il était irresponsable d'engager cette réforme et ce dégel du corps électoral avant les Jeux olympiques » , a approuvé le favori des européennes vendredi, en marge d'un rendez-vous avec le premier ministre, Gabriel Attal, à Matignon, sur la violence des jeunes.

Il n'empêche, en dépit des efforts déployés par Marine Le Pen pour démontrer toute la cohérence de sa position, son changement de pied tranche avec presque un demi-siècle de soutien frontiste aux loyalistes calédoniens. Ce qui avait toujours valu au Front devenu Rassemblement national de s'assurer des résultats électoraux historiquement favorables. Aux régionales de 1988, organisées deux jours après la prise d'otages des gendarmes à Ouvéa, le FN récolte ainsi 22 % des voix en Nouvelle-Calédonie. Dix ans plus tard, en 1998, Jean-Marie Le Pen dénonçait la signature des accords de Nouméa . «Par un accord fondé sur des considérations idéologiques et perverses, les droits légitimes de la majorité pro-française sont gommés pour satisfaire les exigences de la minorité indépendantiste», assénait-il.

Sa fille prend donc aujourd'hui un risque : celui de déboussoler ses propres électeurs dans l'archipel, majoritairement contre l'indépendance. Lors de la dernière présidentielle, plus d'un gros tiers des voix locales (38 %) s'étaient ainsi portées sur elle au second tour. Soit une proportion à peu près identique (36 %) que celle observée dans la capitale, Nouméa, où résident 100 000 habitants.

À trois semaines des élections européennes, les adversaires de Marine Le Pen ne se sont pas fait prier pour s'engouffrer dans la brèche ouverte par la « candidate naturelle » du RN pour 2027. Dans les rangs nationalistes, d'abord, avec l'assaut lancé par Reconquête, mais pas seulement, puisque Les Républicains sont également montés au front. « Nous (nous) ne changeons pas d'avis pour céder à la violence», a tancé François-Xavier Bellamy sur X. Et d'interroger : « Il faut donc tuer des gendarmes pour obtenir votre soutien? » Critiques face auxquelles les proches de Marine Le Pen assument. «Nous, on sait que l'on peut être au pouvoir demain, pas comme d'autres qui savent qu'ils n'exerceront jamais aucune responsabilité» , répliquent-ils. En faisant le pari qu'il s'agit là d'un caillou supplémentaire déposé sur la longue route qui doit les conduire à la présidentielle de 2027. P. L.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 18 mai 2024 928 mots, p. AUJM6
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17 mai 2024 - Le Parisien (site web)
18 mai 2024 - Le Parisien

« Nous serons la grande surprise des européennes »

Marion Maréchal, tête de liste Reconquête, évaluée à 6 % des intentions de vote dans notre dernier sondage Ipsos, assure être confiante pour le scrutin du 9 juin.

Propos recueillis par Alexandre Sulzer et Quentin Laurent

L'ex-députée FN Marion Maréchal, désormais candidate du parti d'Éric Zemmour, veut convaincre que l'enjeu du vote n'est pas « de battre Emmanuel Macron au niveau national », comme le martèle Jordan Bardella, mais « au niveau européen ».

En cette fin de campagne, vous avez fait la tournée des prisons en soutien aux agents pénitentiaires, suite à l'évasion de Mohamed Amra. Ce n'est plus l'Europe la priorité ?

marion maréchal. Face à un tel drame, il était nécessaire d'aller apporter notre soutien direct à cette profession et de se faire l'écho de sa situation. J'accuse le ministre de la Justice d'être responsable, d'avoir laissé ces agents en sous-effectif récurrent avec un manque de matériel, un armement inadéquat et des véhicules non sécurisés. C'est une erreur de considérer que l'insécurité qui explose dans notre pays ou encore les ravages de l'islamisation n'auraient rien à voir avec la politique européenne : dans les deux cas, l'immigration est en cause.

Vous avez dit : « Il faut les arrêter, à tout prix, morts ou vifs. » Vous délivrez donc un permis de tuer aux policiers ?

J'ai exprimé le sentiment de beaucoup de Français : face à ces barbares, nos forces de l'ordre ne doivent pas hésiter à tirer s'il y a le moindre risque pour eux.

Quelle issue voyez-vous à la situation en Nouvelle-Calédonie ? Pensez-vous comme Marine Le Pen qu'il faille « se mettre autour de la table » pour trouver une sortie de crise ?

Je suis en désaccord complet avec cette lecture, ce serait céder au chantage des casseurs et des pillards. Après vingt ans de négociations, trois référendums dans lesquels les Calédoniens ont redit leur volonté de rester français, l'heure n'est plus au compromis mou et à la négociation sous les menaces mais au retour immédiat de l'autorité de l'État. On ne doit pas plier face à ceux qui expriment leur haine de la France et affichent leur racisme antiblancs.

Le thème de l'insécurité est très présent dans l'actualité, notamment avec la tentative d'incendie de la synagogue de Rouen. Pourtant, votre campagne semble ne pas décoller. Pourquoi ?

L'attaque de la synagogue de Rouen, c'est encore un migrant algérien sous OQTF... Les sondages nous donnent aujourd'hui 8 députés européens. Et il ne faut pas confondre les sondages avec les suffrages : en 2019, les sondeurs s'étaient lourdement trompés et je suis convaincue que nous serons la grande surprise de ce scrutin. De très nombreux électeurs de droite n'ont plus envie de faire survivre LR, le parti des lâchetés et des incohérences, et ne se reconnaissent pas dans le projet du RN. Ils trouvent avec Reconquête un parti très ferme sur les sujets sécuritaires et identitaires, mais qui porte aussi un programme économique de droite tourné vers la baisse de la dépense publique, le soutien aux entreprises et la lutte contre l'assistanat.

Au début de la campagne, vous affirmiez vouloir unir les droites, puis remplacer LR. Désormais Éric Zemmour cible Jordan Bardella, tout en faisant de Mélenchon l'adversaire principal. C'est quoi votre cap ?

Nous sommes les seuls à avoir à la fois la volonté et la capacité d'agir au niveau européen. Pour une raison simple : au Parlement européen, les LR sont alliés aux macronistes et aux socialistes dans la majorité d'Ursula von der Leyen (présidente de la Commission européenne), et le RN appartient à un groupe isolé, marginalisé. La preuve ? Le RN est arrivé premier en 2014 et en 2019 sans que cela change une virgule du cap européen.

Voter RN, ça ne sert donc à rien ?

Dire aux Français que l'enjeu de ce scrutin est de battre Emmanuel Macron au niveau national, c'est tout simplement les tromper. Non, l'enjeu, c'est de battre Macron, ses amis et son projet au niveau européen ! Avec des alliés dans 17 pays, 4 gouvernements (dont Giorgia Meloni en Italie), seuls les Conservateurs du groupe ECR - auquel nous appartenons - peuvent sortir Ursula von der Leyen et faire basculer l'Europe à droite.

Mais ECR ne sera pas le premier groupe européen...

Mais le troisième ! Le seul en capacité, justement, de battre le groupe Renew des macronistes. ECR est LE groupe central, puissant et influent, qui va permettre d'organiser la recomposition au Parlement européen : nous pourrons construire des minorités de blocage ou des majorités de projets pour défendre notre civilisation.

Quelle est la principale mesure que vous défendez pour l'Europe, et qui vous distingue des autres ?

Nous sommes les seuls à proposer la « triple frontière ». Un, restaurer la frontière nationale, notamment en interdisant la libre circulation dans l'espace Schengen aux non-Européens. Deux, la frontière en Méditerranée par un blocus naval militaire qui permettrait l'interception et la reconduite des bateaux de migrants dans les ports de départ. Trois, le financement de centres à l'extérieur des frontières européennes, dans les pays de départ, pour permettre l'étude des dossiers à l'extérieur de nos frontières.

Si vous ne faites pas 5 % le 9 juin, est-ce que vous arrêterez la politique ?

Rien que ça ! (Rires.) Je ne crois pas du tout que nous ferons un score en dessous de 5 %. Il ne s'agit pas, quoi qu'il arrive, d'arrêter de me battre. Si je suis revenue en politique, c'est pour mes filles, pour changer l'avenir de notre pays et donc aussi le leur. Je continuerai quoi qu'il arrive.

Libération
samedi 18 mai 2024 775 mots, p. 12,13

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17 mai 2024 - Libération (site web)

L'écologie, l'angle mort de Gabriel Attal

LAURE EQUY

Moins impliqué que sa prédécesseure sur un dossier qu'il juge politiquement peu porteur, le Premier ministre cherche encore «sa» mesure écolo.

Encore raté. Depuis quelques semaines, Gabriel Attal, soucieux de rassurer sur sa foi écolo, cherche un créneau pour aborder le sujet. Outre une quatrième visite, vendredi, auprès des habitants du Pas-de-Calais touchés par les crues, Matignon prévoyait un séminaire gouvernemental sur l'écologie, mercredi prochain, lequel pourrait être compromis tant la crise calédonienne bouscule l'agenda. Pendant ce temps, le budget de la transition écologique, déjà privé de 2,2 milliards d'euros en février, devrait être encore amputé de 1 à 1,4 milliard en 2024.

Ceux qui n'attendaient pas grandchose de ce Premier ministre peu allant sur l'environnement seront donc quand même déçus. Qu'ils sachent qu'Attal, rappelant à l'envi le bon résultat obtenu en 2023 (la baisse de 4,8% des émissions de gaz à effet de serre par rapport à 2022), juge n'avoir «aucune leçon à recevoir» en la matière, comme il l'a rétorqué mardi à l'Assemblée à un élu écologiste. Dans le discours, le trentenaire présente régulièrement la bataille pour le climat comme le «défi existentiel» de sa génération, un marqueur, au même titre que le rapport au travail, pour la jeunesse dont il affirme épouser les causes.

«Ecologie douloureuse». Dans les actes, le gouvernement Attal a cru éteindre la crise agricole par une série de régressions concédées à la FNSEA, sur le gazole non routier, les haies, les recours contre les projets agricoles ou la «surtransposition» de normes. Et surtout la révision du plan écophyto, pourvu d'un nouvel indicateur contesté qui permettra au gouvernement de présenter de façon plus que flatteuse ses efforts de réduction des pesticides. Réfutant tout renoncement, le Premier ministre appelle à «entendre»

ceux que la transition écologique met à l'épreuve, «les agriculteurs qui s'inquiètent de l'avenir de leur métier» ou «les millions de Français pour qui la voiture est gage de travail et de liberté». Et joue une «écologie populaire» contre une «écologie douloureuse», «de la brimade et de la brutalité». Le Premier ministre croit ainsi ôter une prise au RN qui entonne depuis dix mois ce refrain contre «une écologie punitive». Quand Gabriel Attal, peu après sa prise de fonction, l'a reçue fin janvier, la secrétaire nationale des Ecologistes, Marine Tondelier, avait commencé l'entretien par une mise au point. La veille, il avait fustigé les «larmes de crocodiles» versées à l'égard des agriculteurs, visant la gauche et les écolos. «Je lui ai dit que nous désigner comme boucs émissaires était intolérable et malhonnête, raconte la cheffe de parti. Avec Elisabeth Borne, on ne partageait pas le même logiciel, elle était démunie, mais on sentait que le sujet la tourmentait. Lui s'en fout, il est très loin.» Plus sensible à la question, la maîtrisant techniquement, Borne peinait à faire vivre la planification écologique dont elle avait la charge, mais la suivait de près. En partant, elle s'est vantée de laisser sur son bureau «une planification complète et robuste». Son successeur, qui a gardé la casquette, ne semble pas savoir quoi en faire.

«Objet» vert. Conscient du rendez-vous manqué, il concède, devant une poignée de députés, avoir très peu parlé du sujet. Lors d'une rencontre avec les ONG mi-avril, «il a admis qu'il aurait dû nous voir durant la crise agricole. C'est sûr, c'est plus facile de nous rencontrer après avoir pris des décisions rétrogrades !» ironise un participant. Après ce rendez-vous, consigne a été passée aux ministères de recevoir les ONG, «mais pour ce gouvernement, on est assimilés au score des verts Un conseiller ministériel m'a dit "vous pesez 7%"», s'étrangle le responsable d'une organisation de défense de l'environnement. Attentif aux sondages, friand des sujets qui montent dans l'opinion, Attal a demandé à son entourage de trouver un «objet» vert, une mesure percutante que les Français pourraient identifier comme sa marque de fabrique. Il lorgne le plan d'adaptation au changement climatique concocté par Christophe Béchu et attendu avant l'été. «Gabriel voit que l'écologie n'est pas le sujet porteur, qu'il y a un backlash», note un ministre. Le doute gagne jusqu'à ses rangs : «Ça ne fait pas partie de ses marqueurs, il se dit que sur l'écologie, ça ne sert à rien de s'agiter, on ne marquera pas de point», tranche un député Renaissance. «Ce n'est pas seulement lui, ce gouvernement ne veut pas assumer des décisions un peu impopulaires dans ce domaine. Dans les sondages, ils voient que l'écologie est en perte de vitesse, c'est une vision court-termiste, déplore un autre. En se basant sur des sondages, on n'aurait pas fait la réforme des retraites. Ayons le même courage sur un combat vital.»

Libération
samedi 18 mai 2024 938 mots, p. 8,9

FRANCE

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17 mai 2024 - Libération (site web)

Nouvelle-Calédonie L'exécutif en force, le dialogue sur la touche

Par DOMINIQUE ALBERTINI

Cinq jours après le début des émeutes en Nouvelle-Calédonie, le gouvernement conditionne toute réponse de fond au retour à l'ordre. Oppositions et connaisseurs du dossier l'exhortent à traiter politiquement la crise.

L'

ordre d'abord. Depuis le début des émeutes en Nouvelle-Calédonie, cet objectif, plutôt que la réouverture du dialogue politique, est posé en priorité par le gouvernement. Le calme dans les rues de Nouméa est «un préalable à la poursuite du dialogue que j'appelle de mes voeux», énonçait le Premier ministre, Gabriel Attal, jeudi. La même fermeté avait conduit l'exécutif à maintenir le vote de la réforme du corps électoral calédonien, dans la nuit de mardi à mercredi, alors que les émeutes avaient déjà commencé. Mais les oppositions et des spécialistes du dossier jugent urgents un traitement politique de la crise et un changement de méthode de la part du gouvernement. Chez ce dernier, l'approche sécuritaire est d'abord une question de hiérarchie : la protection des corps et des biens avant la recherche d'une solution de fond, quand cinq personnes ont déjà perdu la vie depuis lundi. «On est dans un moment de gestion de crise, fait valoir un conseiller de l'exécutif. Ce n'est pas dans un tel moment que se prennent des décisions à moyen et long termes.» Ce parti-pris découle aussi de la lecture faite par le sommet de l'Etat, où la situation est plutôt comparée aux émeutes de 2023 dans les banlieues qu'à un conflit politique. «Dans ce qui remonte des services de renseignement, il y a assez peu de revendications militantes, assure la même source. C'est crapuleux et financier. Ces gens sont dans une logique de terre brûlée.»

«ON NE GÈRE PAS EN VISIOCONFÉRENCE» Même appréciation chez un important personnage de la majorité, sous couvert d'anonymat : «Le problème ce n'est pas le projet de loi constitutionnelle, c'est qu'ils ne veulent pas discuter et trouver un accord. [ ] Les indépendantistes veulent être indépendants, quitte à tout foutre en l'air. Pendant que nous, on veut toujours négocier à l'occidentale». La journée de vendredi a pourtant vu les deux têtes de l'exécutif esquisser un traitement politique de la crise. Après un premier rendezvous raté la veille -certains acteurs «ne souhaitant pas dialoguer les uns avec les autres», selon l'Elysée -, Emmanuel Macron s'est entretenu à distance avec plusieurs élus calédoniens «indépendantistes et non indépendantistes». La présidence n'a cependant pas révélé leur identité ni la teneur de ces échanges. Le président du Congrès de Nouvelle-Calédonie, Roch Wamytan, et le président du gouvernement calédonien, Louis Mapou, tous deux indépendantistes, ont indiqué à l'AFP ne pas avoir été contactés.

Quant à Gabriel Attal, il a réçu dans la soirée à Matignon les présidents des deux Chambres, Yaël Braun-Pivet (Renaissance) pour l'Assemblée et Gérard Larcher (LR) pour le Sénat, ainsi que les membres des comités de liaisons parlementaires sur la Nouvelle-Calédonie, pour un «échange» sur les événements. «Le consensus se bâtira et se trouvera dans le dialogue, dans la discussion, dans l'apaisement, a communiqué Matignon à l'issue de la rencontre. Nous faisons tout pour instaurer les conditions de ce dialogue.» Mercredi, Attal avait aussi annoncé qu'il proposerait rapidement un rendez-vous à Matignon aux forces locales pour construire «une solution politique globale». Mais son entourage excluait vendredi qu'il se rende sur place à brève échéance, comme le lui a intimé le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure. «A l'heure où on se parle, le Premier ministre devrait déjà y être», a estimé celui-ci sur France 2 vendredi matin. «On ne gère pas la Nouvelle-Calédonie en visioconférence, on la gère en venant sur place», a-t-il insisté.

Les oppositions politiques et des spécialistes de la Nouvelle-Calédonie exhortent l'exécutif à modifier son approche. Lui reprochant d'avoir, ces dernières années, traité de manière cavalière ce dossier extrêmement sensible, s'agissant du calendrier, des interlocuteurs proposés aux forces locales ou encore de la manière de mener les discussions avec elle. Cet esprit, de l'avis des connaisseurs, tranche avec la méthode patiente et soucieuse de consensus qu'avait observée Edouard Philippe lors de son passage à Matignon entre 2017 et 2020. A ce titre, plusieurs observateurs déplorent que le chef de l'Etat ait mis sous pression les élus calédoniens, priés de trouver au plus vite un large accord sur l'avenir institutionnel de l'archipel. A défaut, la controversée réforme constitutionnelle sera soumise pour adoption aux deux Chambres réunies en Congrès. «Il faut se donner du temps, plaide l'ancien député socialiste René Dosière, rapporteur de la loi organique sur la Nouvelle-Calédonie en 1999. Les provinciales peuvent être reportées jusqu'à fin 2025. Si le président de la République fait un ultimatum, il allume le feu. Les négociations ne doivent passe dérouler sous la pression.» Interrogé par l'AFP, l'ancien con- seiller de Michel Rocard à l'époque des accords de Matignon de 1988, Jean-François Merle, estime lui aussi que «le calendrier comme couperet, ça ne marche jamais, ça produit l'effet inverse». «Maintenant que le feu est déclenché», poursuit-il, il va falloir «trouver une solution de médiation [avec] des gens qui puissent être considérés comme au-dessus de la mêlée.»

«QUE MATIGNON SE SAISISSE DU DOSSIER» Sous couvert d'anonymat, un autre pratiquant expérimenté du dossier déplore : «L'Etat est considéré comme partial. Il est temps de changer de méthode. [ ] Macron, Attal et Darmanin auront-ils l'humilité de le faire? Chaque jour qui passe rend trop tardive la nécessaire "mission du dialogue".» Elément indispensable au retour de la confiance, selon cet interlocuteur et d'autres : «Que Matignon se saisisse du dossier», traité ces derniers temps par le ministère de l'Outre-Mer et l'Intérieur. ?

Libération
samedi 18 mai 2024 453 mots, p. 8,9

FRANCE

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17 mai 2024 - Libération (site web)

Louis Le Franc, préfet dans la nasse

ÉLISA BOYER

Le représentant de l'Etat connaissait le tournant sensible qui allait s'opérer sur l'île avec la fin des accords de Nouméa.

«Le peuple calédonien a besoin d'être rassuré, de savoir où il va, où est son avenir.» Lorsqu'il prend ses fonctions comme haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie en février 2023, Louis Le Franc sait qu'il va faire face à une situation particulière: la fin des accords de Nouméa et l'incertain avenir institutionnel de l'île. Deux ans plus tôt, un troisième référendum d'autodétermination s'est soldé par une victoire du non -vote marqué par le boycott des indépendantistes kanaks. C'est donc dans un climat tendu que Le Franc arrive sur place. Représentant de l'Etat français avec rang de préfet, il est chargé par Gérald Darmanin de «poursuivre le dialogue constructif et exigeant engagé par son prédécesseur pour préparer le nouveau statut de la Nouvelle-Calédonie, alors que celle-ci se trouve à un tournant de son histoire». Diplômé de Saint-Cyr, l'homme aux tempes grisonnantes, 63 ans, connaît bien l'île. Entre 2003 et 2006, il y a été secrétaire général adjoint puis secrétaire général auprès d'un précédent haut-commissaire. Il a ensuite notamment été préfet de la Haute-Corse ou du Pas-de-Calais, où il connaît un grave accident de la route en 2021. Après un bref retour au ministère de l'Intérieur, il est choisi pour succéder à Patrice Faure en Nouvelle-Calédonie. Selon un fin connaisseur de la situation locale, Le Franc se retrouve vite «submergé par les événements», évoquant la possibilité qu'il se soit trop «éloigné de la situation sur place depuis 2006». Et de regretter son «fatalisme déconcertant» face au blocage des discussions qui se dessinait ces derniers mois. Il y a quelques jours, Christian Téin, un responsable de la Cellule de coordination des actions sur le terrain (CCAT), un groupe indépendantiste, affirmait sur une radio locale que l'Etat, après avoir «fait la sourde oreille malgré des mois de mobilisation», portait une responsabilité dans la flambée de violences. Mais ces derniers jours, c'est le ton alarmiste du haut-commissaire qui surprend le plus. «Il semble complètement débordé par la situation, poursuit notre source. Lors de ses conférences de presse, il alarme les Calédoniens en parlant de guerre civile au lieu de les rassurer.» Jeudi, ce sont d'autres propos qui ont fait réagir. En qualifiant la CCAT d'«organisation de voyous», Louis Le Franc «sort de son rôle», selon le député de Guyane Jean-Victor Castor, interrogé par France Info: «J'entends les propos du haut-commissaire, je suis inquiet. Il est sous la responsabilité de l'Etat.» Notre interlocuteur conclut: «De l'aide devrait être envoyée au haut-commissaire, qui est piégé dans cette situation. Trop peu de personnes ont pris ce cas au sérieux au sein du gouvernement.»

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 18 mai 2024 411 mots, p. AUJM4
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18 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web) MSN (France) (site web réf.)

VOTEi Les contradictions du RN

Marine Le Pen et Jordan Bardella critiquent le calendrier d'une réforme... votée par les députés RN.

Valérie Hacot

Le RASSEMBLEMENT national n'est pas à une contradiction près. Sur le sujet brûlant de la Nouvelle-Calédonie, les troupes de Marine Le Pen ont ainsi semblé avoir la mémoire un peu courte. Jeudi, sur le perron de Matignon, à l'issue d'une rencontre avec Gabriel Attal sur la question de la violence des jeunes, le président du RN, Jordan Bardella, s'est empressé de sortir la sulfateuse contre la méthode du gouvernement. « Il était irresponsable d'engager le dégel du corps électoral avant les Jeux olympiques », a tonné la tête de liste aux européennes. « Je pense que le calendrier n'était pas le bon », a martelé à son tour Marine Le Pen dans la soirée sur le plateau de France 2. Et d'expliquer qu'il aurait fallu « repousser le vote » sur la réforme constitutionnelle et « repousser de six mois » les élections provinciales.

De sérieuses réserves donc... Sauf que, mardi, les 88 députés RN ont voté comme un seul homme le projet de loi constitutionnelle visant à élargir le corps électoral dans l'archipel pour les élections provinciales. Une incohérence soulignée par la tête de liste LR pour les européennes François-Xavier Bellamy sur X (ex-Twitter) : « Ce dégel que votre parti a voté aurait déjà dû avoir lieu, après trois référendums. Nous l'avons demandé, et nous ne changeons pas d'avis pour céder à la violence ».

Pas de quoi désarçonner le Rassemblement national. Sur Franceinfo, ce vendredi, le député Jean-Philippe Tanguy assume : « Nous avons toujours soutenu le dégel. Mais quand nous avons été consultés, il y a quelques semaines, Marine Le Pen a clairement indiqué à Gérald Darmanin que ce calendrier n'était pas le bon. » Une subtilité qui explique sans doute que la patronne des députés RN ait gardé le silence durant deux jours après le début des émeutes dans le Pacifique...

Un nouveau référendum « dans quarante ans » ?

Autre changement de pied, et pas des moindres, la cheffe de file du Rassemblement national a également déclaré sur France 2 réfléchir à l'idée d'organiser un nouveau référendum en Nouvelle-Calédonie « dans quarante ans ». Une position très éloignée de la doctrine du Front national - qui a toujours soutenu les loyalistes et affiché son hostilité aux indépendantistes.

Jamais, jusqu'à présent, Marine Le Pen n'avait évoqué un tel scénario.

Le Figaro, no. 24800
Le Figaro, samedi 18 mai 2024 788 mots, p. 19

Opinions

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17 mai 2024 - Le Figaro (site web)

CHRONIQUE ANALYSE

La gauche contre « le grand remplacement » ... des Kanaks

À l'occasion de la crise en Nouvelle-Calédonie, on voit des personnalités habituellement vent debout contre les positions identitaires défendre le droit du peuple kanak à ne pas être minoritaire chez soi.

Bastié, Eugénie

Un peuple en ces lieux refuse de décliner, de dépérir, de s'éteindre. Ils sont ainsi les peuples : attachés à leurs racines, leurs cultures, leurs mythes » : non ce ne sont pas des propos de Renaud Camus sur les Français de souche ou de Philippe de Villiers sur les Vendéens, mais bien l'extrait d'un communiqué de l'ancienne ministre de la Justice, Christiane Taubira, sur la révolte des indépendantistes kanaks. L'égérie de la gauche antiraciste avait déjà parlé, en 2006, de «Guyanais de souche en train de devenir minoritaires sur leurs sol» et plaidait à l'époque pour une maîtrise de l'immigration illégale en Guyane. La même Christiane Taubira qui défendait le droit de vote des étrangers aux élections locales trouve donc normal que des citoyens français n'aient pas le droit de vote en Nouvelle-Calédonie. Elle qui fustigeait lors de la loi immigration la «paranoïa de la grande invasion» s'inquiète du devenir minoritaire du peuple kanak autochtone.

Elle n'est pas la seule à gauche à s'enferrer dans cette contradiction. Le journaliste de « Quotidien » Jean-Michel Apathie évoque des «personnes d'origine européenne» et une «démographie favorable aux Caldoches». Le fondateur d' « Arrêt sur images » , Daniel Schneidermann, tel Diderot parlant des «bons sauvages» tahitiens, évoque «un peuple (qui) vivait paisible sur une terre»avant que les méchants colons ne débarquent, ignorant visiblement que vivaient sur cet archipel plusieurs populations aux langues distinctes se faisant cruellement la guerre. Le député communiste André Chassaigne s'est adressé ainsi au gouvernement : «Ne vous inscrivez pas dans un processus de colonisation qui consiste à mettre en minorité un peuple sur sa propre terre.»

Effectivement, il y a, derrière les émeutes actuelles, la révolte identitaire d'un peuple kanak qui n'accepte pas de devenir culturellement minoritaire sur son sol historique. Rappelons que cette population autochtone de Nouvelle-Calédonie constitue aujourd'hui environ 40 % de la population, pour 30 % d'origine européennes (Caldoches) et 30 % de diverses origines alimentées par l'immigration. Rappelons aussi que les indépendantistes ont perdu trois référendums, ayant appelé au boycott du dernier. Si la Nouvelle-Calédonie est encore une colonie, c'est dans un seul sens : celui d'une dérogation aux lois communes de la métropole par la pratique exceptionnelle et antidémocratique du gel électoral. En Algérie française, c'était les indigènes qui étaient privés de droit de vote. En Nouvelle-Calédonie, ce sont les nouveaux arrivants. Et on parle de «situation coloniale» ?

Il est pour le moins curieux que la gauche, qui s'inquiète d'une montée du racisme en France, défende finalement une vision ethno-différencialiste dans les outre-mer. Les mêmes qui veulent sacraliser le droit du sol prônent le droit du sang à Nouméa. Les mêmes qui fustigent la préférence nationale défendent la préférence kanake. Le « grand remplacement » est un complot d'extrême droite en métropole, il doit être combattu en Nouvelle-Calédonie.

Pourquoi ne pas faire lire aux Kanaks le livre de Patrick Boucheron, Histoire mondiale de la France ? Ils y apprendraient que, depuis la grotte Chauvet où se déployaient les «prémices d'une humanité migrante et métissée», les nations ne sont que des bouts de sols où transitent des troupeaux humains. Dans nos musées et dans nos livres d'histoire, on nous apprend qu'il n'y a pas de « peuple historique » , que la revendication de racines conduit au massacre, que le brassage des cultures est formidable et qu'il faut ouvrir les frontières et refuser le repli. Alors pourquoi ce deux poids, deux mesures, quand il s'agit des Kanaks ?

Parce que la grille décoloniale s'applique uniformément partout : à Gaza, dans les banlieues, à Nouméa et à Sciences Po. Comme le marxisme, c'est une vision univoque de l'histoire qui la réduit à l'affrontement entre oppresseurs et opprimés, ces derniers obtenant par leur oppression passée tous les droits. Le colonialisme du passé étant le grand péché absolu, seuls les anciens colonisés ont le droit de revendiquer leur identité. Les peuples européens, menacés par une immigration massive qui bouleverse leurs équilibres, n'ont eux pas le droit de défendre leurs cultures, leurs traditions.

Il ne s'agit pas pour autant de prôner la réduction de l'identité à la tribu, le génie français vaut plus que cela. La France n'est pas une race. La Guadeloupe était française bien longtemps avant la Savoie. Mais on ne peut que relever les contradictions insolubles d'un progressisme qui prône la créolisation pour la métropole, et le « on est chez nous » pour les anciennes colonies. En Nouvelle-Calédonie, la gauche nous joue le sketch des Inconnus : il y a le bon et le mauvais identitaire. Espérons qu'elle redécouvre, avec Simone Weil, que l'enracinement est un besoin universel. E.B.

Le Monde
International, samedi 18 mai 2024 895 mots, p. 5
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16 mai 2024 - Le Monde (site web)

Plusieurs dirigeants prokurdes lourdement condamnés en Turquie

Une centaine d’inculpés étaient jugés en lien avec les marches organisées en 2014 en soutien aux habitants de la ville syrienne de Kobané

Nicolas Bourcier

Istanbul - correspondant - Le verdict de la Haute Cour pénale d’Ankara a été lu, jeudi 16 mai, par son président devant une immense salle d’audience soudainement vide. La centaine d’avocats des 108 inculpés dans ce que tout le monde appelle ici le « procès de Kobané », du nom de cette ville frontalière kurde syrienne, avait, peu avant l’annonce, décidé de se lever et de quitter le tribunal en signe de protestation contre une accusation « exclusivement politique », « arbitraire » et « sans base juridique ni légale ». Les défenseurs ont rejoint les membres des familles des accusés et les délégations d’élus de l’opposition venus dénoncer l’acharnement judiciaire du pouvoir et l’instrumentalisation du droit.

Pendant près d’une heure, les condamnations et les années de prison se sont ainsi égrenées par ordre alphabétique et de manière presque répétitive devant des rangées de chaises : Ahmet Türk, maire kurde de Mardin, dix ans d’incarcération pour « appartenance à une organisation terroriste armée » ; Figen Yüksekdag, ancienne coprésidente du parti de gauche prokurde HDP (aujourd’hui rebaptisé Parti de l’égalité des peuples et de la démocratie, DEM), trente ans et quatre mois de prison ; Gültan Kisanak, ex-maire de Diyarbakir, douze ans, mais libérable, compte tenu de la détention subie avant le verdict, avec l’interdiction toutefois de quitter le territoire ; Selahattin Demirtas, ancien coprésident du HDP et ex-candidat à la présidentielle, quarante-deux ans de prison incompressible, condamné pour 47 chefs d’inculpation, notamment pour atteinte à l’unité de l’Etat. La liste est interminable.

Tel est l’épilogue d’un procès qui aura duré près de quatre ans et nécessité 83 audiences. L’affaire était suivie de près en raison de la personnalité politique des accusés, de leur nombre, mais aussi de l’importance des événements qui se sont déroulés au moment des faits incriminés et du contexte dans lequel ils sont aujourd’hui jugés. Les 108 personnes de ce procès historique, au vu de la sévérité des condamnations, étaient jugées pour des manifestations en soutien à Kobané en 2014. A l’époque, la petite ville est assiégée par les djihadistes de l’organisation Etat islamique (EI) depuis un mois. L’armée turque, elle, empêche les Kurdes turcs de venir en aide à leurs proches de l’autre côté de la frontière. Plusieurs responsables locaux, dont Selahattin Demirtas, ont alors appelé à manifester contre cette situation.

« Un massacre judiciaire »

Le 20 juillet 2015, une explosion tue 34 militants de gauche prokurdes et en blesse 104 autres, lors d’un rassemblement à Suruç, ville jumelle de Kobané, située en territoire turc. Ankara attribue l’attentat à l’EI ; le mouvement kurde désigne le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan. Deux policiers turcs sont ensuite abattus à Ceylanpinar, proche de la frontière syrienne : le meurtre est revendiqué par le Parti des travailleurs du Kurdistan, qui finit par se rétracter. Dans les jours qui suivent, les attaques du mouvement kurde et les opérations turques se succèdent. C’est le retour de la guerre en territoire turc.

S’ensuit l’ouverture de ce procès hors normes. Certains inculpés sont arrêtés, d’autres laissés en liberté sous contrôle judiciaire. Tous sont accusés de crimes terroristes, en lien avec les marches de protestation.

« Oui, j’ai participé à cette manifestation et je me souviens de ces jeunes morts, avait lancé Gültan Kisanak, en janvier, aux magistrats. Depuis ma cellule, je rends hommage à leur mémoire et maudirai ce massacre aussi longtemps que je vivrai. Personne ne peut me présenter le fait[de participer à une telle manifestation] comme un crime. Cela me fait mal de devoir me défendre contre des accusations qui font fi de toute valeur humaine. »

Quelques minutes avant les sentences, le journaliste Mahmut Bozarslan, pince-sans-rire, basé à Diyarbakir, avait tweeté : « Le verdict du procès de Kobané montrera si la normalisation[de la vie politique turque, revendiquée par le pouvoir à Ankara depuis le revers de la coalition gouvernementale aux élections municipales du 31 mars] inclut les Kurdes ou non… Soit la normalisation commence, soit elle est reportée au30 février… »

Elle attendra donc. A peine le verdict tombé, le ministère de l’intérieur, par la voix de Bülent Turan, adjoint au ministre, a cru bon d’enfoncer le clou. « Tout le monde était prévenu,[les accusés] devront rendre des comptes, même si cela en mécontentera certains. La justice a opéré, il y a des acquittements et des sanctions », s’est-il enorgueilli.

Réunis à l’Assemblée nationale, plusieurs députés de l’opposition ont manifesté bruyamment leur désapprobation. Des élus du DEM ont brandi des portraits de Figen Yüksekdag et de Selahattin Demirtas. « Nous avons tous été témoins ici aujourd’hui d’un massacre judiciaire », a réagi, dans un communiqué, la formation, dénonçant une « nouvelle tache sombre dans l’histoire judiciaire de la Turquie ».

Avant de clôturer la séance, Sirri Sureyya Onder, député du DEM, a tenu à partager au micro « sa tristesse »et « à saluer ses amis en prison ». Lui-même était un des 108 inculpés. Le parquet avait requis une « perpétuité alourdie » à son encontre. Il est aujourd’hui acquitté. « Les condamnations pleuvent sur des personnes qui ne le méritent pas, a-t-il déclaré. Elles tuent tout espoir de paix de vivre ensemble. » p

Le Figaro, no. 24800
Le Figaro, samedi 18 mai 2024 1001 mots, p. 12

International

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17 mai 2024 - Le Figaro (site web)

L'arrestation du gouverneur de Ligurie ébranle la droite italienne

Giovanni Toti est mis en cause dans une affaire de corruption qui rappelle de bien mauvais souvenirs aux habitants de la Péninsule.

Segond, Valerie

Je n'ai commis aucun délit » , promet de dire aux magistrats qui vont l'entendre, fin mai, Giovanni Toti, 55 ans, placé le 7 mai en résidence surveillée. Le tout-puissant gouverneur de la Ligurie est au coeur d'une importante affaire de corruption, que certains nomment déjà le « Tangentopoli al pesto » , du nom des affaires qui ont fait tomber toute la classe politique italienne en 1992. Même si cette fois, différence de taille, ce ne sont pas les partis mais des hommes qui sont incriminés. Après quatre années d'enquête préliminaire, l'ordonnance de 9 000 pages a conduit à l'interpellation de 25 suspects, dont 10 ont fait l'objet de mesures de précaution.

Une affaire haute en couleur qui, selon l'accusation, mêle pots-de-vin et financements électoraux en échange de faveurs concédées à des entrepreneurs dans la logistique, les déchèteries, les supermarchés, la surveillance et la promotion immobilière. Sans compter les escort girls et masseuses à Monte-Carlo, les cadeaux Chanel et Cartier à gogo, et les écoutes téléphoniques aussi croustillantes qu'accablantes. Avec enfin, en toile de fond, les zones d'ombre de la gestion du gigantesque port de Gênes et l'îlot de Palmaria, inscrit au patrimoine de l'Unesco.

Dans le premier rôle, donc, Giovanni Toti. Cet ex-journaliste de Mediaset s'était reconverti dans la politique avec Silvio Berlusconi, dont il fut très proche jusqu'en 2019, quand celui-ci l'écarta de la coordination du parti. Élu député européen en 2014, Toti a vite lâché son siège à Strasbourg. Car, en 2015, il parvient à reprendre, contre toute attente, la Ligurie au Parti démocrate. Un titre de gloire au sein de la droite italienne. C'est une région alors à l'arrêt, à la population la plus âgée d'Italie, et à laquelle il promet une « révolution libérale », avec moins d'impôts et plus d'entreprises. À peine élu, il s'engage en 2016 à faire de Palmaria un îlot abandonné proche de La Spezia, le « Capri de la Ligurie ». Autrement dit, une station balnéaire de luxe.

C'est justement par là que l'affaire judiciaire démarre, lorsque les écologistes découvrant les débuts des travaux, portent plainte pour « violation de la réglementation environnementale ». Le parquet de La Spezia découvre alors que le maire de Portovenere, dont dépend l'île, Matteo Cozzani, ami et futur bras droit de Giovanni Toti à la région, a favorisé la vente d'une maison à deux promoteurs immobiliers milanais pour y construire un hôtel de luxe. La région, censée contrôler l'opération, est de mèche avec la municipalité. En avril 2023, les carabiniers placent le chantier sous séquestre.

S'ensuivent des écoutes téléphoniques qui mettent au jour un système de corruption, où l'on trouve trois personnages principaux : le gouverneur Giovanni Toti lui-même, le président de l'autorité portuaire Paolo Signorini, 60 ans, et le roi de la logistique, Aldo Spinelli, 84 ans, ex-président du club de foot Le Genoa et gestionnaire d'un empire qui compte plusieurs grands terminaux portuaires à Gênes et à Salerne.

Contraint à démissionner tôt ou tard

Ils tomberont pour un système aux enjeux bien plus importants, dont deux affaires en particulier retiennent l'attention : selon l'accusation, le gouverneur aurait touché 74 000 euros entre 2021 et 2023. Il s'agissait de débloquer, pour le compte du fils d'Aldo Spinelli , la construction d'un complexe de 42 appartements de luxe à Punta dell'Olmo, à l'ouest de Gênes, en lui promettant de privatiser la plage entre Varazze et Celle Ligure. Mais aussi d'étendre à trente ans, lors de son renouvellement, la concession du terminal portuaire de Rinfuse jusqu'en 2051, à la société contrôlée à 55 % par Spinelli, et à 45 % par MSC. Une extension hors norme à laquelle s'opposaient certains membres du comité de l'autorité portuaire. Ce n'est pas tout, car Aldo Spinelli est très gourmand. Selon l'accusation, il cherchait à créer un seul grand terminal qui combine plusieurs concessions, en obtenant également de l'autorité portuaire le comblement d'une anse maritime, l'anse Concenter. L'opération sera autorisée en août 2022, et incluse par l'autorité portuaire dans les travaux de revitalisation de la ville.

Pour obtenir ces faveurs, Aldo Spinelli aurait ainsi, selon l'accusation, largement financé Giovanni Toti, toujours en campagne, et qui ne cesse de solliciter les entreprises. Même si, pour l'instant, il n'a pas été mis en cause pour enrichissement personnel. Spinelli aurait aussi particulièrement soigné le président de l'autorité portuaire, Paolo Signorini, en lui offrant 22 week-ends dans les grands hôtels de Monaco, avec escort girls, massages, jetons de casino, cadeaux pour sa maîtresse, tout en finançant une partie du mariage de sa fille, et lorsqu'il a dû quitter son poste en 2023, un poste au salaire de 300 000 euros annuels, et un bureau à Rome.

Quoi qu'il en soit, l'affaire qui a bien d'autres ramifications et bien d'autres suspects, va contraindre Giovanni Toti, à qui tout contact avec ses équipes est interdit et qui ne peut donc plus administrer sa région, à démissionner tôt ou tard. La droite, qui salue la gestion Toti et craint que d'autres élus ne soient aussi mis en cause, se garde encore d'appeler ouvertement à sa démission, personne n'étant prêt à affronter des élections anticipées. Giorgia Meloni elle-même dit attendre, pour se prononcer, de savoir ce qu'il va dire pour sa défense.

Mais l'affaire, qui révèle la face sombre du « modèle ligure » inquiète fortement les milieux d'affaires locaux, au moment où la région, après la prouesse de la reconstruction du pont de Gênes en seulement deux ans, avait retrouvé une nouvelle vitalité. Et ce, avec le lancement d'une douzaine de grands chantiers qui visent à désenclaver et relancer la ville, dont beaucoup d'anciens projets qui ont été débloqués grâce à l'afflux des fonds du plan de relance européen, comme la construction du brise-lame géant, un investissement de 1,3 milliard, dont les travaux ont été confiés dans des conditions peu claires. Certains redoutent ainsi que l'affaire ne compromette, tôt ou tard, l'octroi de ces fonds tombés du ciel.

Le Monde
France, vendredi 17 mai 2024 970 mots, p. 9
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16 mai 2024 - Le Monde (site web)

La droite réclame l’ordre, la gauche dénonce une « posture coloniale »

Face aux émeutes qui secouent Nouméa, les oppositions font entendre leurs différences, après le vote de la réforme constitutionnelle

Julie Carriat

Au lendemain d’une nuit d’émeute et du vote du projet de loi constitutionnelle modifiant le corps électoral pour les élections provinciales de fin 2024, les oppositions prenaient la mesure du désastre, mercredi 15 mai. Au risque d’en faire un sujet de pure politique nationale, gauche et droite se scindent selon des blocs attendus. De la droite à l’extrême droite, qui ont voté le projet de loi constitutionnelle, c’est la demande de rétablissement immédiat de l’ordre qui prévaut. La gauche réclame, elle, le retrait ou la suspension du texte, l’abandon définitif d’un congrès à Versailles, considéré comme néfaste au dialogue, et s’indigne des conséquences d’un « passage en force ».

Le matin, sur Franceinfo, le président du groupe Les Républicains (LR) au Sénat, Bruno Retailleau, appelait « l’Etat à se saisir des outils d’autorité qui permettent de rétablir l’ordre public » et puisait dans le lexique gaullien pour dire qu’ « il ne peut pas y avoir de dialogue dans la chienlit ». Plus discrète, la cheffe de file des députés du Rassemblement national, Marine Le Pen, qui n’a pas pris la parole dans l’Hémicycle mardi soir, a demandé sur le réseau social X la proclamation de l’état d’urgence, étant donné « la gravité des violences ». Sénateur LR de Nouvelle-Calédonie, Georges Naturel a salué la proclamation de l’état d’urgence, rendant hommage au gendarme mort mercredi, qui a « payé au prix de sa vie la défense de la République ».

De gauche à droite, tous appellent le premier ministre, Gabriel Attal, à s’emparer du dossier néo-calédonien – jusqu’alors confié au ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin –, à l’instar de plusieurs de ses prédécesseurs, notamment les socialistes Michel Rocard et Lionel Jospin, artisans respectifs des accords de Matignon de 1988 et des accords de Nouméa en 1998, ou encore Edouard Philippe, dernier locataire de Matignon à s’être saisi de la question. « Ce dossier ne devait pas quitter le bureau historique du PM[premier ministre] , allez-vous enfin vous engager personnellement, allez-vous enfin vous rendre en Nouvelle-Calédonie ? », a lancé, lors de la séance des questions au gouvernement, le président du groupe socialiste au Sénat, Patrick Kanner.

« Retour aux armes »

A l’Assemblée nationale, après avoir défendu dans la nuit le retrait du texte, Jean-Victor Castor, député (Gauche démocrate et républicaine, GDR) de Guyane, a mis en cause la responsabilité du gouvernement dans les violences. « Le pire est arrivé. En Nouvelle-Calédonie, il y a maintenant des morts. On savait tous que ce risque était majeur et pourtant, malgré tous nos appels au retrait, vous avez voulu aller au bout de cette démarche », a-t-il lancé à Gabriel Attal, lors des questions au gouvernement.

Le communiste André Chassaigne, président du groupe GDR, appuie : « A la sagesse, à la tempérance, à la lucidité, ils ont préféré l’affrontement et une posture coloniale pour mettre en minorité un peuple sur sa propre terre », estime-t-il. Pour lui, « l’état d’urgence marque un terrible retour aux armes des colonisateurs pour faire cesser les violences que leur politique a engendrées ».

La proclamation de l’état d’urgence et les promesses d’intransigeance de l’Elysée face au spectre d’une guerre civile sont vues d’un mauvais œil par une partie de la gauche. Du côté de La France insoumise, le député de Seine-Saint-Denis Bastien Lachaud appelle l’Elysée à ne pas confondre « ordre républicain et ordre colonial ».

Pour le député « insoumis », qui demande le retrait du texte et l’envoi d’une mission de dialogue à Nouméa, « dans une situation coloniale, à chaque fois que l’on amène un niveau de répression, on se heurte à la volonté d’un peuple », au risque d’une spirale de violences. Une analyse partagée par la députée écologiste de Paris Sandrine Rousseau, pour qui «Utiliser la répression, la force et l’autoritarisme, soit les méthodes coloniales, pour le régler est la pire méthode », poursuivait-elle sur X.

Les socialistes font entendre une nuance sur ce point, en estimant, comme le dit le député du Calvados Arthur Delaporte, que « l’Etat d’urgence est l’une des modalités du rétablissement de l’ordre républicain », au vu des menaces sur la sécurité des biens et des personnes. Mais, pour le reste, la gauche conteste la méthode du gouvernement et fait valoir la nécessaire poursuite d’un processus de décolonisation inachevé. Aux antipodes de l’analyse portée dans la majorité par Nicolas Metzdorf, député Renaissance de Nouvelle-Calédonie et rapporteur du texte. Sur France Inter, mercredi, ce dernier regrettait que l’on n’ait pas « tranché la question de savoir si tous les Calédoniens naissaient libres et égaux en droits ou si parce qu’il y avait une colonisation il y a deux cents ans, il y avait des gens plus légitimes que les autres ».

La décolonisation n’est pas finie, lui répond-on donc à gauche. Bastien Lachaud mesure l’importance de la question du dégel du corps électoral dans une île qui a longtemps été une colonie de peuplement. « En 2024, on me parle encore des directives Messmer de 1972[du nom du premier ministre, Pierre Messmer, qui prônait l’immigration massive de citoyens français métropolitains] , le dégel hors d’un accord global renvoie à cette histoire épidermique, identitaire de la colonie de peuplement ».

Le socialiste Arthur Delaporte estime, lui, que « si les jeunes Kanak désœuvrés basculent dans la violence, c’est parce que la société de Nouvelle-Calédonie paie encore les conséquences de la politique coloniale menée par la France ». Dans la galaxie socialiste et au-delà, certains espèrent aussi que d’anciennes figures du dialogue, comme Lionel Jospin ou Jean-Marc Ayrault, puissent intervenir.

La Croix, no. 42921
France, vendredi 17 mai 2024 625 mots, p. 6
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16 mai 2024 - La Croix (site web)

Projet de loi sur la fin de vie, les députés souhaitent prendre en compte les directives anticipées

Juliette Paquier

Les députés ont adopté, mercredi 15 mai, un amendement au projet de loi sur la fin de vie qui permettrait à une personne d’indiquer sa volonté d’avoir recours à une aide à mourir dans le cadre de ses directives anticipées.

Un patient pourra-t-il formuler une demande d’aide à mourir dans ses directives anticipées ? Dans le cadre de l’examen du projet de loi fin de vie en commission spéciale, les députés ont adopté, mercredi 15 mai, un amendement et un sous-amendement allant dans ce sens.

Instaurées en 2005 et confirmées par la loi Claeys-Leonetti de 2016, ces directives permettent à toute personne majeure d’énoncer sa volonté concernant la fin de sa vie, dans le cas où elle ne serait plus en état de l’exprimer elle-même. Elles sont limitées pour le moment à préciser le souhait de la personne sur la poursuite, la limitation, l’arrêt ou le refus de traitements médicamenteux.

Le projet de loi sur la fin de vie ne prévoyait pas jusque-là d’y inclure le recours à l’aide à mourir ni de s’y référer dans le cas où un patient ne serait plus en capacité de s’exprimer. Les directives anticipées ne sont mentionnées que dans le premier volet du texte, portant sur les soins palliatifs. L’article 4 se contente de prévoir leur intégration à « l’espace numérique de santé » pour « en faciliter la consultation par les professionnels de santé ».

Modifier le projet de loi permettrait, selon la députée LR Frédérique Meunier, à l’origine du dépôt de l’amendement, de « conforter »un patient dans le fait que « son choix sera définitivement respecté », même s’il n’est plus en état de l’exprimer.

« Quelle volonté prime chez un individu lorsqu’il n’est plus en capacité de dire quoi que ce soit ?, a lancé le député LFI-Nupes Hadrien Clouet lors de l’examen de l’amendement en commission. Soit on se dit qu’un individu qui ne peut pas s’exprimer n’a pas d’opinion, soit on estime qu’un individu qui ne peut pas s’exprimer a pour volonté la dernière opinion exprimée », a-t-il avancé, considérant qu’il serait « logique » que la « dernière expression soit celle qui s’impose ».

Plusieurs députés favorables à l’amendement ont aussi fait valoir que les directives anticipées, déjà peu utilisées aujourd’hui par les Français (seuls 19 % des plus de 50 ans les auraient rédigées selon une enquête de 2021), seraient « vidées de leur substance » si elles n’étaient pas considérées dans la demande d’aide à mourir.

Le rapporteur du texte et député Renaissance, Didier Martin, tout comme le ministre délégué à la santé, Frédéric Valletoux, ont émis des avis défavorables. « Il a été dit et redit, y compris par Mme la Ministre, que le caractère de réitération de la volonté du patient en plein discernement serait un point essentiel à ses yeux pour mettre en œuvre l’aide active à mourir », a martelé Didier Martin. « Si les directives anticipées datent de dix ans(…) sont-elles encore valables ? », s’est aussi interrogé le député Charles de Courson, appelant à clarifier la temporalité de leur utilisation.

Bien qu’ils aient voté en faveur de cet amendement, les députés ont reconnu que les modalités de la prise en compte des directives anticipées devraient être clarifiées lors de la suite de l’examen du projet de loi. Son second volet prévoit en effet explicitement que le patient devra « manifester sa volonté de façon libre et éclairée » pour accéder à l’aide active à mourir.

Le Figaro, no. 24799
Le Figaro Économie, vendredi 17 mai 2024 821 mots, p. 25

Économie

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16 mai 2024 - Le Figaro (site web)

L'Assemblée tente désespérément de peser sur le budget

Audit des politiques publiques, initiative sur la fiscalité... Les députés actionnent tous les leviers pour exister dans le débat.

Ruiz Perez, Julie

On a parfois l'impression de ne servir à rien», admet un député Renaissance, spécialiste des questions budgétaires, qui ne cache pas être parfois découragé... «C'est vrai pour tout, mais c'est encore plus frustrant pour le budget», confirme une députée d'opposition. Dans cette atmosphère un brin morose, la commission des finances a lancé ce mercredi, dans une sorte d'indifférence, les auditions de son « printemps de l'évaluation ». Ces travaux, en plus de revenir sur l'exécution en cours, doivent techniquement « informer » le prochain projet de loi de finances (PLF), qui commencera son parcours à l'Assemblée fin septembre.

Même si le rapporteur général du budget, Jean-René Cazeneuve, estime que ce format créé en 2018 est devenu « une institution à l'Assemblée » , cette initiative n'a pas vraiment permis - jusqu'à présent, du moins - de dégager des mesures budgétaires d'ampleur. En 2019, par exemple, les députés avaient épinglé le gouvernement sur sa gestion des niches fiscales. À l'époque, ils reprochaient à l'exécutif de reconduire les dépenses fiscales aveuglément sans connaître leur impact. Depuis, ils remettent la question d'un «grand toilettage» des niches fiscales sur la table à chaque PLF, en vain. Aujourd'hui, la situation de majorité relative verrouille encore plus les textes budgétaires, dans la mesure où l'exécutif est contraint d'utiliser le 49.3 pour les faire adopter. Comme il engage sa responsabilité, c'est le gouvernement qui choisit ce qu'il met dans le texte. Un amendement rejeté par les députés en commission ou en séance peut se retrouver dans le texte final quand, au contraire, une mesure soutenue par une majorité de députés peut en être exclue.

Et cela n'arrive pas qu'aux propositions de l'opposition. Ainsi, pour forcer la main du gouvernement dans le prochain budget, les députés de la majorité sont justement en train de mettre en oeuvre une nouvelle stratégie. «On se réunit pour faire des « propositions d'économies. Le but est d'en dégager trois ou quatre qui font consensus parmi nous et de les présenter au gouvernement en disant « là-dessus nous ne lâcherons pas »», explique un des poids lourds de la commission des finances. Ces «objets politiques» pourraient tourner autour de «l'apprentissage» - en proposant de supprimer les aides pour les étudiants les plus diplômés - ou autour des niches fiscales, comme le crédit d'impôt recherche dont certaines ramifications reviennent chroniquement dans le viseur des députés de la majorité sans qu'ils parviennent à faire bouger le gouvernement. Cette année encore, le ministre délégué au Budget, Thomas Cazenave, se réserve le droit de trier les propositions d'économies, fussent-elles largement soutenues dans sa majorité. « Nous verrons quelles propositions concrètes émergeront de cette initiative » , temporise-t-il.

Propositions consensuelles

Les « dialogues de l'Assemblée sur la fiscalité »ambitionnent, eux, de dégager des propositions consensuelles sur ce sujet verrouillé par le gouvernement. « J'ai pu constater dans ma commission que certaines propositions fiscales sont à même de dégager des majorités » , fait remarquer le président Insoumis de la commission des finances, Éric Coquerel, à l'initiative du projet. « L'année dernière, ça a été le cas de propositions sur le rachat d'action, « l'exit tax » , la fiscalité des superdividendes... En tout, cela représentait près de 15milliards de recettes. » Avant d'être effacés dans le texte final du gouvernement, certains de ces amendements ont pu être adoptés en commission grâce au groupe MoDem dont le président, Jean-Paul Mattei, serait le deuxième cerveau derrière la création de cette initiative. Les chances sont grandes, malgré tout, que ce genre de propositions connaîtra le même sort cette année. « Je suis à l'écoute de toutes les propositions et ma porte reste ouverte» ,déclare Thomas Cazenave. Lequel prévient toutefois qu'il sera «vigilant à ne pas nuire à la croissance et à ne pas augmenter les impôts des Français ».

En réalité, Éric Coquerel lui-même dit ne « pas se faire d'illusions » sur les chances de voir l'ensemble des propositions intégrées dans le prochain PLF. Mais «remettre l'Assemblée au centre du jeu, cela pourrait tout de même donner, sur le budget, une impulsion plus démocratique au-delà des 49.3 à répétition » , espère-t-il.

La droite est également à la manoeuvre pour remettre le Palais Bourbon au centre des questions budgétaires. Cette semaine, elle a lancé une commission d'enquête visant à établir les raisons de la forte croissance de la dette française depuis 2017. Plus qu'une volonté d'inscrire des mesures dans le prochain budget, l'offensive - qui rendra ses conclusions en plein examen du PLF 2025 - a des visées « très politiques » , admet l'un de ses instigateurs. L'idée serait de faire monter le sujet dans l'opinion et, pourquoi pas, de donner des arguments aux Républicains s'ils décidaient de déposer une motion de censure. J. R. P.

Le Figaro, no. 24799
Le Figaro, vendredi 17 mai 2024 771 mots, p. 8

Politique

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16 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Le Rassemblement national présente son plan antidrogue pour Marseille

Franck Allisio, député RN pressenti pour être candidat dans la Cité phocéenne, a développé un plan en 25 points pour lutter contre les trafics.

Laubacher, Paul

Le Rassemblement national (RN) a décidé de lancer ce vendredi... sa campagne des élections municipales 2026 à Marseille. L'homme fort du parti nationaliste dans les Bouches-du-Rhône, député RN du département, Franck Allisio, a vu une occasion trop belle pour la rater : l'anniversaire du lancement, il y a deux mois, de l'opération « place nette XXL » dans la Cité phocéenne. Ce vendredi, il présente donc son programme pour remettre « Marseille en ordre » , sorte de contrepartie nationaliste du plan d'Emmanuel Macron pour « Marseille en grand » , sans oublier, évidemment, de viser Benoît Payan, l'édile socialiste de la ville.

Initiée et préparée par le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, et le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, la grande action de police avait pour objectif de «démanteler et empêcher les trafiquants de se réimplanter en portant un coup d'arrêt durable par une action durable». «En commençant par Marseille, on vise le coeur du réacteur et nous allons taper fort», avait déclaré au Figaro le ministre de l'Intérieur. Le 19 mars dernier, c'est Emmanuel Macron lui-même qui était descendu dans la deuxième ville de France pour annoncer le début des actions des forces de l'ordre. «L'idée c'est d'avoir une situation qui soit clairement assainie et d'avoir un impact très fort les prochaines semaines» , avait déclaré le chef de l'État.

Soixante jours plus tard, Franck Allisio, ancien cadre UMP, veut faire le bilan, et surtout le procès de l'opération XXL du gouvernement. «Il ne faut pas séparer l'homme de l'oeuvre. Gérald Darmanin a fait du sous-Sarkozy. C'est le retour de la politique du chiffre, assure-t-il au Figaro. Un seul chiffre permet de montrer que cette opération est un échec. À Marseille, 4000 membres des forces de l'ordre ont été mobilisés. Il y a 856 interpellations. Combien d'incarcération? Seulement 49! Ce n'est même pas 6% des interpellations.»

Pour le député mariniste des Bouches-du-Rhône, l' « opération place nette » n'a fait que «déplacer le problème dans l'espace et dans le temps». «Dans l'espace, parce que seulement quelques cités ont été visées. Les points de deals se sont donc déplacés dans d'autres cités de la ville, mais aussi dans les communes voisines. Dans le temps, parce que l'on voit bien que les trafics et que les règlements de comptes reprennent, pour l'instant à basse intensité.»Conclusion, pour l'élu proche de Marine Le Pen : «L'opération « place nette » à Marseille était un plan com XXL.»

Des mesures « d'exception »

Le plan de Franck Allisio est, lui, une version sécuritaire XXL des mesures classiques RN. «À situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles», peut-on lire sur le document regroupant les 25 points du projet RN. Ce dernier se divise en trois parties. La première regroupe les mesures «d'exception», comme « l'assignation à résidence»et «l'interdiction de séjour dans tout ou partie du département des Bouches-du-Rhône» pour les personnes suspectées. Mais aussi un «couvre-feu dès 22heures pour les mineurs» et «l'interdiction des aménagements de peine». Ensuite, viennent les mesures législatives à prendre, selon Franck Allisio, contre les «délinquants» : «déchéance de nationalité», «expulsion» , «l'impossibilité d'acquisition de la nationalité française». Mais aussi la création d'un «parquet antidrogue» et d'une «cour d'assises spécialisée».

Franck Allisio n'oublie pas évidemment les mesures locales, qu'un maire de Marseille pourrait prendre. Par exemple : la «multiplication des patrouilles de police mixte, municipale et nationale» qui auront pour mission de harceler les dealers, l'installation de 300 caméras ou encore le contrôle des commerces soupçonnés de blanchiment d'argent. Le député RN déplore que le maire de Marseille « reste les bras croisés et préfère s'occuper à organiser l'ouverture de salle de shoot» que de fermer les points de deal.

Ce n'est pas un hasard si c'est Franck Allisio qui est à la manoeuvre pour rédiger ce plan, et qui a décidé de le présenter. C'est à lui que pense Jordan Bardella, président du parti nationaliste, pour mener la liste du RN aux prochaines municipales. «Franck Allisio a toutes les qualités pour devenir maire de Marseille», avait déclaré à La Provence le poulain de Marine Le Pen, en mars dernier.

Depuis le départ avec fracas du sénateur des Bouches-du-Rhône, Stéphane Ravier, qui a rallié Éric Zemmour lors de la présidentielle de 2022, le parti à la flamme s'est retrouvé sans incarnation dans la deuxième ville de l'Hexagone. Le RN aura fort à faire pour tenter de s'emparer de la Cité phocéenne. Un temps, plusieurs stratèges frontistes, comme Sébastien Chenu, avaient tenté de pousser Jordan Bardella à envisager une candidature dans cette ville. Sans succès. P. L.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 17 mai 2024 814 mots, p. AUJM2,AUJM3,AUJM3,AUJM4
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17 mai 2024 - Le Parisien

L'exécutif dans le piège calédonien

La situation demeure extrêmement tendue en Nouvelle-Calédonie, où trois policiers ont été blessés par balles ce jeudi. Les renforts sécuritaires sont en chemin et le gouvernement cherche une sortie à la crise.

Ludwig Galletet Olivier Beaumont

La nuit de mercredi à jeudi, selon les mots du haut-commissaire de la République Louis Le Franc, a été « moins violente » en Nouvelle-Calédonie. Quelques heures plus tard, pourtant, on apprenait que trois policiers avaient été touchés par balles jeudi dans le cadre des émeutes. C'est dire à quel point la tension demeure sur l'archipel où tout semble pouvoir basculer en un instant.

Sur le volet sécuritaire, l'exécutif a renforcé le dispositif annoncé la veille. Ce ne sont plus 500 agents des forces de l'ordre qui sont attendus en renfort à la capitale calédonienne Nouméa, mais 1000; 50 sapeurs-pompiers supplémentaires ont également été sollicités.

« On est concentré sur le rétablissement de l'ordre »

Le député (Renaissance) de Nouvelle-Calédonie Nicolas Metzdorf dit les attendre avec impatience. « Nouméa reste hors de contrôle. Ça fait quatre jours et quatre nuits que nous attendons les renforts, que les Calédoniens doivent se défendre par eux-mêmes. » Ces importants moyens humains font espérer au sein du gouvernement que la situation s'apaise dans les tout prochains jours. « On est concentré sur le rétablissement de l'ordre, confirme un proche du président de la République. Il y a bien sûr les sujets institutionnels, mais on est d'abord sur un sujet émeutiers. On verra ce qui se passe ensuite. On se donne le temps, dans le mois à venir, ça va réfléchir. »

Une visioconférence avec les élus annulée

Le gouvernement n'a donc, à ce stade, pas renoncé à son calendrier, qui consiste à donner jusqu'à fin juin aux forces politiques locales pour trouver un accord avant que le président de la République n'enclenche le Congrès pour élargir le corps électoral. L'affaire est mal embarquée. Ce jeudi matin, une visioconférence entre Emmanuel Macron et les élus a dû être annulée. La raison : « Différents acteurs ne souhaitent pas dialoguer les uns avec les autres pour le moment », explique-t-on à l'Élysée, où l'on assure que les contacts sont maintenus « de manière individuelle ».

La situation en Nouvelle-Calédonie ressemble de plus en plus à une impasse politique. « Le préalable de tout, c'est de desserrer le calendrier, estime l'ancien garde des Sceaux Jean-Jacques Urvoas, très fin connaisseur du dossier. Quand vous dites aux Kanaks venez à Paris avant le 1 er juillet , il faut comprendre qu'ils vont venir puis repartir sur leur île. Mais ils ont tous présent à l'esprit que Tjibaou a fait un acte de courage en 1988 (figure indépendantiste kanake, qui avait signé les accords de Matignon) avant de se faire assassiner. Je ne connais aucun dirigeant kanak suicidaire. »

Les oppositions se montrent très critiques à l'encontre du gouvernement (lire ci-dessous). Tout comme Jean-Jacques Urvoas, le socialiste Patrick Kanner regrette que le député calédonien loyaliste Nicolas Metzdorf ait pu être nommé rapporteur du projet de loi constitutionnelle. « Tous les gens qui parlent et nous critiquent aujourd'hui sont ceux qui depuis quarante ans n'ont pas réglé le problème, riposte un visiteur d'Emmanuel Macron. Qui a pris son risque et fait trois référendums ? C'est nous. »

Pour sortir de ce guêpier, le Premier ministre va commencer par consulter. Son déjeuner vendredi avec Édouard Philippe était prévu depuis quinze jours, mais il tombe à pic. Le maire du Havre est le dernier chef du gouvernement à s'être emparé du dossier calédonien, historiquement porté à Matignon. À 18 h 30, le même jour, Gabriel Attal recevra la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, son homologue du Sénat Gérard Larcher ainsi que les représentants de tous les groupes parlementaires ou leurs représentants. Des contacts auraient également été lancés avec Manuel Valls.

Une mission de médiation en suspens

À droite, les Républicains poussent pour l'installation d'une médiation qui serait confiée, pourquoi pas, à Gérard Larcher. « La mission de médiation, le président ne la fera pas », pense cependant un acteur du dossier, qui poursuit : « Il n'a pas envie de se déposséder lui-même. Il n'a aucune envie que quelqu'un fasse le droit d'inventaire de ce qu'il a fait. »

Pour notre interlocuteur, Gabriel Attal n'avait par ailleurs pas franchement envie de mettre les mains dans le cambouis. « Il n'a pas du tout envie de s'y impliquer. C'est loin, affreusement complexe, rempli de subtilités politiques et juridiques. Les gens font une analyse fausse en pensant qu'il faut une médiation ou que le sujet doit être piloté par Matignon. La vérité, c'est que c'est le président qui a la main de bout en bout et lui qui aura le mot de la fin. »

Sur le sujet calédonien, l'exécutif serait confronté à un double dilemme, que résume un proche du président : « On n'aura aucune victoire politique à résoudre le problème. Ça fait cinquante ans qu'il existe. En revanche, il y aurait un coût politique à reculer et apparaître mou. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Faits divers, vendredi 17 mai 2024 206 mots, p. AUJM12
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17 mai 2024 - Le Parisien

L'ex-ministre Damien Abad mis en examen pour tentative de viol

L'ex-ministre Damien Abad, accusé de violences sexuelles par trois femmes,

a été mis en examen

jeudi à Paris pour tentative

de viol en 2010 sur l'une d'entre elles. Le député (apparenté Renaissance)

de l'Ain a été placé sous

le statut plus favorable

de témoin assisté

pour les deux autres,

qui l'accusent de viol

en 2010 et en 2011. Dans

un communiqué transmis

à l'AFP, l'homme politique défendu par M es Jacqueline Laffont et Robin Binsard,

a estimé que ce statut

de témoin assisté

« démontr(ait) le caractère infondé des accusations ». Quant à sa mise en examen, le quadragénaire a assuré n'avoir « aucun doute »

que son « innocence »

serait « confirmée à l'issue »

des investigations.

Cette mise en examen s'inscrit dans le cadre de l'information judiciaire le visant depuis le 21 juin 2023, sur des soupçons de viol et tentative de viol. L'affaire avait éclaté au printemps 2022. Le député, dont l'immunité parlementaire avait été

levée, avait été placé

en garde à vue le 7 juin

puis relâché sans poursuites.

Les investigations ont ensuite été confiées

à deux juges d'instruction,

et les trois femmes se sont constituées parties civiles dans ce dossier. L.P.

l'Humanité
vendredi 17 mai 2024 131 mots, p. 5

Les droites contre l'amitié France-Palestine

Le bureau de l'Assemblée nationale a rejeté, par 11 voix contre 8, la demande de transformation d'un groupe d'études France-Palestine en « groupe d'amitié », comme il en existe pour la plupart des États, dont Israël. La droite et l'extrême droite s'y sont opposées, tout comme la présidente de l'Assemblée, Yaël Braun-Pivet, et d'autres élus Renaissance. La gauche a voté pour. « Le bureau de l'Assemblée fait fi de la position officielle de la France depuis de Gaulle, dénonce Richard Ramos, président du groupe d'études France-Palestine. Ce vote est une victoire pour monsieur Netanyahou et une défaite pour les peuples israélien et palestinien. » Le député Modem entend poursuivre son « combat », première étape vers la reconnaissance de l'État de Palestine. « Nous présenterons à nouveau notre demande en janvier 2025 », assure-t-il.

Le Figaro, no. 24799
Le Figaro, vendredi 17 mai 2024 822 mots, p. 11

International

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16 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Après le choc, la Slovaquie en zone de turbulences

Les partisans de Robert Fico, victime mercredi d'une tentative d'assassinat, accusent l'opposition d'avoir attisé la haine à son encontre.

Kornél, Albert

L'homme fort de la Slovaquie n'est pas encore tiré d'affaire. « Le patient a subi de multiples blessures par balles (...). Son état est stabilisé, mais très grave », a fait savoir jeudi la directrice de l'hôpital de Banska Bystrica, où le premier ministre slovaque a été opéré durant cinq heures. De son côté, l'homme accusé de lui avoir tiré dessus à cinq reprises la veille, le touchant trois fois, notamment à l'abdomen, a été inculpé pour tentative de meurtre, un crime pour lequel il encourt la réclusion à perpétuité.

On sait du tireur présumé que c'est un retraité de 71 ans vivant à Levice. Les médias slovaques peignent un portrait ambivalent et incomplet. Il avait travaillé comme agent de sécurité dans un centre commercial et possédait légalement l'arme de poing avec laquelle il a fait feu. Mais il était membre de l'Association des écrivains slovaques, fondateur d'un petit club littéraire à Levice, et avait lui-même écrit quelques recueils de poésie. Côté politique, il avait participé à au moins un rassemblement de l'opposition libérale l'hiver dernier à Bratislava, pour protester contre une réforme controversée du code pénal. Mais il y a plusieurs années de cela, en 2016, il s'était rapproché d'une organisation de type paramilitaire, nationaliste et prorusse, Slovensky Branci, qui s'est autodissoute en 2022.

Après l'électrochoc provoqué par l'assassinat de Jan Kuciak en février 2018, la Slovaquie avait tourné le dos au national-populisme. La tentative de meurtre contre son premier ministre sera-t-elle l'occasion de mettre un terme à la guerre de tranchées que se livrent, schématiquement, le pouvoir nationaliste et « prorusse » d'un côté et les libéraux « proeuropéens » de l'autre ?

Motif d'espoir, la présidente sortante, Zuzana Caputova, et son successeur, Peter Pellegrini, ont enjambé la barricade qui les séparait pour appeler ensemble à une réunion de toutes les forces politiques au palais présidentiel. De son côté, le vice-premier ministre, Robert Kalinak, a assuré qu'il ne déclarerait pas l'état d'urgence ni n'adopterait de mesures liberticides. La sécurité a été renforcée autour de représentants politiques et de rédactions de médias.

Mais il y a aussi les incendiaires, qui cherchent à faire porter la responsabilité de la tentative de meurtre à l'opposition. Le vice-président du Parlement, Lubos Blaha, du Smer de Robert Fico, a lancé dès mercredi une diatribe contre « les médias libéraux et l'opposition politique. (...) C'est à cause de votre haine que Robert Fico doit se battre aujourd'hui pour sa vie ». Le Parti national slovaque (SNS), membre de la majorité gouvernementale, se montre le plus virulent. À l'instar de son député Rudolf Huliak, qui a considéré que « les progressistes libéraux et les journalistes ont le sang de Robert Fico sur les mains ».

« Loup solitaire »

Le ministre de l'Intérieur, Matus Sutaj Estok, a affirmé à l'agence de presse slovaque TASR que la décision du tireur était « politiquement motivée » et qu'il l'avait prise peu après l'élection présidentielle, remportée le 6 avril par le candidat du pouvoir, Peter Pellegrini. Mais il a également assuré plus tard que « le suspect n'est membre d'aucun groupe politique radicalisé » et l'a qualifié de « loup solitaire ».

L'écho est bien sûr retentissant dans la Hongrie voisine. Le premier ministre Viktor Orbán et son homologue slovaque forment un duo qui se mobilise pour enrayer l'aide européenne à l'Ukraine, et que leurs contempteurs qualifient de « prorusse ». Depuis le retour au pouvoir de Robert Fico, la Slovaquie a notablement revu à la baisse son soutien au pays en guerre. En dépit du profil, encore très flou et insaisissable à ce stade, de l'assaillant présumé, le dirigeant hongrois a choisi d'en faire un argument pour sa campagne européenne placée sous le signe de la guerre en Ukraine : « Un militant de gauche a commis une tentative d'assassinat contre le premier ministre slovaque. (...) Désormais, nous devons lutter seuls et redoubler d'efforts. Il faut voter pour la paix le 9 juin ! »

Dans un brûlot publié par journal pro-Fidesz Magyar Nemzet, le polémiste le plus influent du pays, Zsolt Bayer, lui emboîte le pas et laisse entendre que Robert Fico aurait fait les frais d'une machination de partisans de l'Ukraine. « Il y avait deux pacifistes en Europe. L'un d'eux se trouve actuellement en salle d'opération dans un état où sa vie est en danger », écrit-il. L'ex-président russe, Dmitri Medvedev, estime pour sa part que Robert Fico a été visé en raison de ses positions « raisonnables » sur la guerre en Ukraine. Les Slovaques attendent dans la plus grande fébrilité les premières réactions de l'intéressé, qui était jeudi après-midi « capable de parler » , selon le président élu. Elles engageront la Slovaquie et ses 5,5 millions d'habitants vers la réconciliation ou vers plus de violence politique.

La Croix, no. 42921
France, vendredi 17 mai 2024 715 mots, p. 5
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16 mai 2024 - La Croix (site web)

En Nouvelle-Calédonie, un dialogue à reconstruire

Laurent de Boissieu

Alors que l’état d’urgence a été décrété en Nouvelle-Calédonie, les unionistes sont prêts à rouvrir le dialogue, mais pas les indépendantistes.

Ces derniers appellent à la nomination d’un médiateur neutre.

« Dialogue ». Le mot est dans toutes les têtes alors que la Nouvelle-Calédonie a renoué avec un cycle de violences. Jeudi 16 mai, à l’heure où Emmanuel Macron présidait un nouveau conseil de défense et de sécurité nationale, le bilan était de cinq morts, dont deux gendarmes. L’un d’eux a été tué « par un tir accidentel de l’un de ses collègues » , a précisé le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin. Reste à savoir qui doit dialoguer avec qui, et sous l’égide de qui. Dans le contexte calédonien, la question n’est pas qu’anecdotique : elle est essentielle depuis les accords de Matignon de 1988.

C’est une évidence : l’État n’est pas pour l’indépendance. « La France ne serait pas la même sans la Nouvelle-Calédonie », avait déclaré Emmanuel Macron dans son discours de Nouméa, en mai 2018. Le dialogue entre indépendantistes et non-indépendantistes repose cependant sur une fiction, celle de la neutralité de l’État. Cette fiction calédonienne est similaire à la fiction institutionnelle gaulliste d’un président de la République « homme de la nation tout entière » au-dessus des partis politiques. L’origine de cette fiction calédonienne, ce sont les accords de Matignon, signés en 1988 sous l’égide du premier ministre Michel Rocard entre le loyaliste Jacques Lafleur et l’indépendantiste Jean-Marie Tjibaou, qui avaient mis fin au cycle de violences ouvert en 1984. « On ne pourra travailler à la paix civile entre les communautés qu’à une condition : que le président de la République en revienne à l’impartialité de l’État, postule Roch Wamytan (FLNKS-Union calédonienne), président du Congrès de Nouvelle-Calédonie. Le principe gravé dans les accords, c’est un État impartial et au service de tous. »

Or, à ses yeux, « Emmanuel Macron a rompu le contrat en prenant fait et cause pour les partisans de la Nouvelle-Calédonie française ».Première critique : « La légitimation du troisième référendum d’autodétermination sans la participation du peuple titulaire du droit à disposer de lui-même. » Lors de cette consultation, en décembre 2021, le refus de l’indépendance avait été massif, mais les indépendantistes ne s’étaient pas rendus aux urnes. Seconde critique : « La nomination au gouvernement français d’une loyaliste radicale. » En l’occurrence Sonia Backès, la présidente de l’Assemblée de la province Sud, secrétaire d’État chargée de la citoyenneté de juillet 2022 à octobre 2023.

C’est pourquoi les indépendantistes ont refusé jeudi 16 mai de participer à l’ « échange par visioconférence »proposé par Emmanuel Macron. « Les dés sont pipés : on ne peut plus avoir confiance envers un État qui n’est plus à équidistance des deux parties, résume Roch Wamytan. Nous attendons maintenant la proposition d’une mission de dialogue et surtout de médiation complètement neutre. » Une demande qui rappelle la « mission du dialogue » conduite en 1988 par le préfet Christian Blanc, préparatoire aux accords de Matignon.

La défiance des indépendantistes envers Emmanuel Macron a facilité la reprise en main du dossier par Matignon, comme c’était traditionnellement le cas depuis Michel Rocard. « Il est de mon devoir de premier ministre d’informer et d’échanger avec les représentants de la nation sur place pour rétablir l’ordre, assurer la continuité de la vie sur place et établir les conditions du dialogue », a ainsi exposé Gabriel Attal en sortant d’un nouveau conseil de défense et de sécurité nationale. Les unionistes, eux, suivent l’exécutif : Gabriel Attal, lorsqu’il pose le retour de l’ordre et du calme comme « préalable à la poursuite du dialogue »; Emmanuel Macron, lorsqu’il invite indépendantistes et anti-indépendantistes à Paris pour trouver un accord. « Nous disons oui », répond sans hésiter le député Nicolas Metzdorf, président du parti Générations NC. Quoi qu’il en soit, sur place, le dialogue reste institutionnellement nécessaire. « C’est compliqué, mais on discute quand même, confirme Roch Wamytan. Au Congrès, nous n’avons pas de majorité fixe mais des majorités d’idée, ce qui nous oblige à un dialogue continu. »

Suite page 6.

l'Humanité
vendredi 17 mai 2024 1574 mots, p. 8

« Cette élection prépare l'après-Macron »

Entretien réalisé par Diego Chauvet et Cyprien Caddeo

européennes Dans le cadre du deuxième volet de notre série de grands entretiens avec les têtes de liste de gauche pour le scrutin de juin, l'insoumise Manon Aubry répond à nos questions.

Distancée dans les sondages par Raphaël Glucksmann, la tête de liste de la FI, Manon Aubry, affirme n'avoir « pas renoncé au programme de la Nupes ». Elle répond à nos questions sur le nucléaire, l'Ukraine, l'immigration, les lobbies, les relations à gauche et la diabolisation de la FI pour ses positions sur la Palestine.

La question de la souveraineté est au coeur de la campagne. Plusieurs candidats veulent relocaliser les industries et produire plus. Quelle est votre position ? Êtes-vous plutôt pour une décroissance ?

L'Union européenne a organisé sa propre vulnérabilité en détruisant petit à petit son tissu industriel, en organisant les délocalisations, en signant à tour de bras des accords de libre-échange. Le résultat, ce sont les pénuries de médicaments, des usines de panneaux solaires qui ferment... On ne peut plus être l'idiot utile du village mondialisé. Il est temps de mettre un terme au libéralisme, de taxer aux frontières en fonction de la distance parcourue et du coût écologique de production, et d'assumer un vrai protectionnisme. Nous proposons un grand plan de relocalisations industrielles qui suit un principe : produire en France et en Europe ce dont nous avons besoin. Nous avons déjà remporté une bataille culturelle sur ces sujets, il reste à gagner la bataille politique. Concernant la croissance, il s'agit d'un mauvais indicateur économique : il faut faire croître ce dont nous avons besoin, et décroître ce qui est mauvais pour l'humain et l'environnement.

Vous prônez une bifurcation écologique à l'échelle européenne. Comment la financez-vous ?

Pour respecter les accords de Paris et réduire de 65 % les émissions de gaz à effet de serre, il faut tout changer en Europe : arrêter les accords de libre-échange, sortir de l'agro-industrie, atteindre le 100 % d'énergies renouvelables, développer le fret. Cela coûte de 300 à 400 milliards d'euros par an et nous avons les moyens de le financer en mettant à contribution les récents superprofits réalisés par les grandes entreprises (150 milliards d'euros à l'échelle européenne). Et je propose la création d'un ISF européen, sachant que les grandes fortunes ont vu leur richesse augmenter de 35 % en quelques années, qui rapporterait 250 milliards d'euros. De son côté, le gouvernement français prépare la pire cure d'austérité en application des règles budgétaires européennes. Tout y passera : notre assurance-chômage, nos retraites, nos écoles, nos hôpitaux, la rénovation thermique des bâtiments. Le 9 juin est un référendum contre cette cure votée au Parlement européen par les socialistes, les libéraux et la droite.

Pourra-t-on réindustrialiser en se passant du nucléaire ?

À terme, notre objectif est de nous passer du nucléaire. C'est un gouffre financier : Flamanville a coûté 6 ou 7 fois plus que prévu. La gestion des déchets pose une question majeure. En outre, dans un contexte de réchauffement climatique, il a fallu mettre à l'arrêt des centrales, l'été dernier. Il faut donc organiser la sortie progressive, développer les énergies renouvelables. Nous sommes à la traîne par rapport au reste de l'UE, avec seulement 20 %. Mais nous avons largement les ressources en France pour atteindre le 100 %.

Vous accusez plusieurs candidats, dont Raphaël Glucksmann, d'être payés par des lobbies, des États étrangers, des entreprises... Or, il s'agissait de droits d'auteur pour ses livres. Regrettez-vous d'avoir porté cette question de cette façon ?

Absolument pas. J'ai posé une question presque vertigineuse. Un député sur quatre du Parlement reçoit des rémunérations annexes en plus de son indemnité d'élu, qui est très confortable. Parmi eux, certains reçoivent de l'argent de lobbies, d'entreprises ou d'États étrangers. J'ai fait une proposition très simple : interdire les rémunérations annexes qui posent des conflits d'intérêts. Je suis pour envoyer des élus incorruptibles au Parlement européen.

Si vous écrivez un livre, vous percevrez des droits d'auteur...

Et peut-être que je les reverserai ! On ne peut pas être en prise avec la réalité des gens qui galèrent et toucher plus de 10 000 euros par mois.

La FI est la cible d'attaques violentes, dont des accusations d'antisémitisme liées à son soutien à la Palestine. L'objectif de vous isoler n'est-il pas en train d'être atteint ?

Le pouvoir cherche à nous cibler, à nous isoler, à nous faire taire. On interdit nos meetings, on nous poursuit en justice. Dans le même temps, des néonazis défilent tranquillement dans les rues de Paris. Le pouvoir est irresponsable en banalisant l'extrême droite et en diabolisant la gauche. Je dénonce aussi la responsabilité de ceux qui, à gauche, se cachent. Ne croyez pas que ça s'arrêtera à nous. Les militants écologistes sont aussi ciblés. Les humoristes, comme Guillaume Meurice. Qui seront les prochains ? Je lance l'alerte. Ceux qui ne voient pas le danger de cette stratégie porteront une lourde responsabilité dans l'accession de l'extrême droite au pouvoir. Nous sommes engagés dans une course de vitesse. On doit la mener de front sans avoir peur, malgré la répression et les tentatives de nous isoler.

La question palestinienne, primordiale, n'éclipse-t-elle pas vos autres propositions ?

Ce conflit s'impose à nous. Je suis fière de porter la voix de la paix dans cette campagne, et surprise que l'on soit un peu seuls. Mais ce n'est pas le seul sujet. Il suffit de regarder notre programme, de nous écouter dans nos meetings : on parle aussi énormément vie chère, libre-échange, etc. Mais on ne met pas la question de Gaza sous le tapis.

Pour Jean-Luc Mélenchon, les européennes préparent la présidentielle de 2027. Les rapports de force à gauche seront-ils modifiés si la FI n'est pas en tête le 9 juin ?

C'est l'après-Macron qui se prépare. Son projet est minoritaire dans le pays, et nous avons tous envie de tourner la page. Est-ce la gauche qui prendra la suite, ou l'extrême droite ? Nous avions proposé une liste commune de la Nupes pour se donner les moyens d'arriver en tête, et être en capacité de construire cet après-Macron. Je regrette que les socialistes et les écologistes aient tourné le dos. Moi, je n'ai pas renoncé à faire campagne pour le programme de la Nupes aux européennes comme après, et à rassembler. Je dis aux électeurs de gauche qui y ont cru qu'il y a toujours notre force politique pour défendre ce programme.

Comment déjouer le récit selon lequel l'extrême droite sortira des européennes aux portes du pouvoir ?

Le RN est une arnaque sociale, et ses dirigeants sont les larbins des grands patrons. Ils ont voté systématiquement aux côtés des macronistes contre la taxation des superprofits, des grandes fortunes, contre l'augmentation du salaire minimum et l'instauration d'écarts de salaire maximaux dans les multinationales. Ensuite, le RN ne sert à rien. Jordan Bardella a déposé 21 amendements en cinq ans de mandat, quand j'en ai déposé plus de 3 500. Le scénario politique reste assez similaire à la présidentielle, avec trois blocs. Notre bloc de gauche est plutôt en progression par rapport à 2019. Il reste également le bloc des abstentionnistes : c'est la tâche qui nous attend pour 2027, pour gagner.

Sur l'immigration, vous proposez de supprimer l'agence Frontex. Pourquoi ?

Frontex est une agence de cow-boys en mer, directement responsables de noyades en Méditerranée. 25 000 exilés sont morts en mer durant la présidence de Fabrice Leggeri (aujourd'hui sur la liste RN - NLDR). Face à ce drame humain, nous proposons un corps européen de sauvetage en mer qui réaliserait le travail que font les ONG, actuellement criminalisées pour cela. L'autre impératif, c'est la mise en place d'un accueil digne, avec un principe de solidarité entre les États membres. Le pacte asile immigration, qui permet aux États qui ne veulent pas accueillir des exilés de financer des murs aux frontières de l'UE, est irresponsable et n'empêchera pas les exilés de venir. Mettre en place des voies légales d'accueil sera le meilleur moyen de saper le business des passeurs. Enfin, il nous faut agir sur les causes de l'exil. On ne monte pas sur un bateau au péril de sa vie par plaisir. Cela veut dire agir contre le réchauffement climatique et sur les conflits internationaux avec tous les leviers en notre possession, y compris les programmes d'aides européennes, qui sont les premières à être coupées en ce moment.

Sur la guerre en Ukraine, vous plaidez pour une sortie du conflit par la voie diplomatique, avec une conférence des frontières entre Kiev et Moscou. Quels en sont les préalables ?

Notre plan de paix se déploie en trois niveaux. D'abord une aide logistique financière à l'Ukraine qui comprend des livraisons d'armes pour se défendre, pour que Vladimir Poutine ne gagne pas la guerre. Ensuite, on ouvre des canaux diplomatiques en assurant la sécurisation par des casques bleus des 13 centrales nucléaires au milieu desquelles se déroulent des affrontements. Il y a déjà des canaux ouverts, comme le sommet pour la paix, à l'initiative de l'Allemagne, qui se tiendrait les 15 et 16 juin et auquel Volodymyr Zelensky s'est dit prêt à participer. Enfin, sur la question financière, j'ai proposé au Parlement européen l'annulation de la dette de l'Ukraine. La stratégie de l'escalade militaire choisie par Macron est inefficace. Il a été désavoué par nos principaux alliés, à commencer par les États-Unis. Elle est aussi irresponsable, puisqu'elle fait courir le risque d'un affrontement entre deux puissances nucléaires. Quand Xi Jinping vient en France, la priorité devrait être de dire à la Chine de cesser ses livraisons d'armes à la Russie... Personne ne veut d'une guerre sans fin.

Le Monde
Le Monde des Livres, vendredi 17 mai 2024 663 mots, p. LIV3
Aussi paru dans
16 mai 2024 - Le Monde (site web)

La Comédie du livre - 10 jours en mai Dans « Une vie qui se cabre », Sylvain Pattieu refait le monde en imaginant, à partir de 1946, un autre destin à la France et à son empire. Beau et fou

L’uchronie décoloniale

Gladys Marivat

Elle s’appelle Marie-des-Neiges. Fille d’un cheminot et d’une mère très pieuse, la jeune femme est née dans un Sénégal uchronique : après la seconde guerre mondiale, la loi Lamine Guèye, adoptée en 1946 avec la Constitution de la IVe République, a été pleinement appliquée – alors que, dans l’histoire réelle, elle fut vidée de sa substance et oubliée. « La France forme avec les peuples d’outre-mer une Union fondée sur l’égalité des droits et des devoirs, sans distinction de race ni de religion» , lit-on dans le projet de loi défendu à l’époque par le député socialiste de Dakar.

Maître de conférences en histoire et écrivain, Sylvain Pattieu invente un autre destin à la loi Lamine Guèye. A la tête de l’Union française, Suzanne Césaire, qui succède à son mari. Fini le statut de l’indigénat, il n’y a plus que des citoyens français, de la Côte d’Ivoire aux Comores, de l’Indochine à l’Algérie, aux Antilles, au Congo ou au Sénégal.

Parmi eux, la brillante Marie-des-Neiges. Biberonnée au militantisme de ses parents – engagés l’un dans la grève des cheminots, à Dakar, en 1945-1946, l’autre pour le droit de vote des femmes –, elle a pour professeure Maryse Condé. S’inspirant de l’autobiographie de cette dernière, La Vie sans fards (JC Lattès, 2012), Sylvain Pattieu dépeint l’écrivaine guadeloupéenne, morte en avril, comme un bloc de sagesse. Enceinte, elle explique à son élève, qui l’est aussi, qu’elle ne doit sacrifier sa carrière à personne. Avec son fils, elle débarque à l’Ecole normale d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), en « petite France », nom donné à la métropole.

Sylvain Pattieu captive. Quels faits sont fictifs ? Lesquels sont réels ? L’assassinat du maire de Boufarik, en Algérie, en 1956, déclenche une sanglante répression. Gerty Archimède (1909-1980), première avocate de la Guadeloupe, prend la succession de Suzanne Césaire à la tête de l’Union française, et nomme le panafricaniste burkinabé Thomas Sankara (1949-1987) premier ministre. Partout s’affrontent tenants de l’ordre colonial ancien et jeunesse métissée de l’Union française.

Cette uchronie chorale refait le monde en mettant au jour les écueils de notre société française actuelle, à travers les combats de Marie-des-Neiges et de ses amis – étudiants d’Afrique subsaharienne et du Maghreb, Espagnols, Américains, juifs, musulmans, chrétiens, athées.

Luttes collectives

Cette manière de tordre le réel pour l’éclairer, l’auteur la travaille depuis Et que celui qui a soif, vienneet Forêt-Furieuse(Rouergue, 2016 et 2019). Avec Une vie qui se cabre, il poursuit une réflexion sur les luttes collectives, déjà menée dans ses récits, tel Avant de disparaître. Chroniques de PSA-Aulnay ou Nous avons arpenté un chemin caillouteux (Plein Jour, 2013 et 2017).

La révolution est écrite à hauteur de femmes et d’hommes. Marie-des-Neiges dort peu, confie son fils à une voisine. La nuit, elle écrit des poèmes, marche dans Aix. Elle aime l’Américaine Kathy, puis Ange, le patriote corse, qui n’en est pas un. Elle lit Banjo, de l’Américain Claude McKay (1929 ; L’Olivier, 2015), qui a si bien capté le Marseille de la fin des années 1920, entre lutte des dockers, lieux louches où tous se mélangent. On sent que cela peut mal finir. Mais, loin de clôturer le rêve, Sylvain Pattieu préfère l’ouvrir – son héroïne porte un toast final «à la vie, à l’humanité, sans cesse elles se cabrent et s’obstinent, sans cesse elles sont, pour le meilleur et pour le pire, renouvelées».

Le Figaro, no. 24799
Le Figaro, vendredi 17 mai 2024 762 mots, p. 6

Politique

Comment l'exécutif a interdit l'application TikTok en Nouvelle-Calédonie

Vergara, Ingrid, Durand, Klara

C'est une première en France. L'accès à l'application mobile du réseau social TikTok est coupé sur une partie du territoire français, à savoir l'ensemble de la Nouvelle-Calédonie. Opérationnelle depuis mercredi soir, cette interdiction concerne les téléphones portables de tous les habitants de l'archipel. Seule l'application TikTok est concernée pour le moment.

Annoncée par le premier ministre, Gabriel Attal, la décision a été prise suite à la demande du Haut Commissariat de la République en Nouvelle-Calédonie, précise-t-on au ministère de l'Intérieur. Selon des messages postés par certains élus du gouvernement local et relayés sur d'autres réseaux sociaux, l'application TikTok a été ciblée parce qu'y circulaient de nombreux messages de haine et d'appels à la violence contre l'État français et des opposants à l'indépendance. « Les messages qui passaient sur les réseaux, c'était: « On va brûler les maisons des Blancs »» , d'après le témoignage d'une habitante sur BFMTV. Selon certaines sources, le réseau social est l'un des canaux de communication préférés entre les groupes d'émeutiers qui commettent des violences depuis le début de la semaine. «L'application est utilisée en tant que support de diffusion de désinformation sur les réseaux sociaux alimentée par des pays étrangers et relayée par des émeutiers» , indique une source gouvernementale. Interrogé sur un éventuel lien avec la campagne d'ingérence de l'Azerbaïdjan dénoncée par Gérald Darmanin, Matignon s'est refusé à tout commentaire. Jeudi, la direction de la plateforme TikTok n'avait pas eu d'explications sur le pourquoi de cette décision.

Techniquement, c'est l'Office des postes et des télécommunications de Nouvelle-Calédonie - un établissement public du gouvernement de l'archipel, l'équivalent de La Poste dans l'Hexagone - qui intervient depuis mercredi soir pour bloquer les accès à l'application TikTok. Cet accès repose sur l'utilisation de ce qu'on appelle des noms de domaines (DNS), l'équivalent d'une adresse postale sur internet, qui permet d'aiguiller l'utilisateur vers le bon serveur lorsqu'il cherche à accéder à une application ou à un site. Les opérateurs télécoms disposent d'annuaires permettant de faire les correspondances entre les requêtes et l'accès aux serveurs. «Le mécanisme pour empêcher l'accès à TikTok est de dire au niveau des opérateurs télécoms que les requêtes faites vers TikTok n'ont pas de réponse» , explique un expert du secteur. Or, en Nouvelle-Calédonie, Mobilis est le seul opérateur de téléphonie mobile et il est opéré par l'Office des postes et des télécommunications, ce qui facilite la mise en application opérationnelle de cette interdiction.

Légalement, le blocage a été rendu possible par la proclamation de l'état d'urgence, instauré mercredi soir par le gouvernement. L'article 11 de la loi du 3 avril 1955 relative à l'état d'urgence, substantiellement modifié par la loi de novembre 2015, permet à l'État de prendre des mesures exceptionnelles. «Le ministre de l'Intérieur peut prendre toute mesure pour assurer l'interruption de tout service de communication au public en ligne provoquant à la commission d'actes de terrorisme ou en faisant l'apologie» , précise cet amendement, voté en 2015 après les attentats islamistes qui ont frappé la France. «En somme, on permet au pouvoir administratif de limiter l'accès aux réseaux sociaux sur son interprétation du terrorisme. Une mesure qui interrogeait déjà en 2015, puisqu'il n'existe pas de réelle possibilité de la contester en tant que telle» , estime Nicolas Hervieu, professeur de droit public. Des associations ou des habitants de Nouvelle-Calédonie pourraient envisager de contester cette décision devant le juge administratif. «Celui-ci devrait vérifier que la mesure prise par le gouvernement est proportionnée et justifiée. Si l'équilibre entre la protection de l'ordre public et la liberté de communication n'est pas respecté, le juge administratif pourrait ordonner la levée de l'interdiction de TikTok» , précise Me Alexandre Lazarègue, avocat spécialisé en droit du numérique.

Dans tous les cas, il s'agit d'une mesure provisoire. «Je me demande si le blocage de TikTok ne va pas être contre-productif en contribuant à alimenter le narratif de ceux qui cherchent à nous nuire en désignant l'État comme liberticide» , s'interroge le député Éric Bothorel (Renaissance) sur le réseau X.

Dans les faits, la mesure de blocage peut aussi être contournée assez aisément en utilisant ce qu'on appelle un réseau privé virtuel (VPN). Sans nécessiter de compétences techniques, il permet de « délocaliser » ce qui permet d'identifier un téléphone mobile (son adresse IP) en se connectant à un serveur situé ailleurs dans le monde. En installant un VPN, personne ne peut savoir ce que vous faites avec votre smartphone sur internet. Il est toujours possible aussi que les émeutiers se déplacent sur d'autres réseaux ou messageries pour coordonner des actions, comme Snapchat, Telegram ou Signal. I.V. ET

Le Monde
France, vendredi 17 mai 2024 783 mots, p. 13
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15 mai 2024 - Le Monde (site web)

Pour les personnes LGBTI, un « environnement qui se dégrade »

Dans son rapport annuel, SOS Homophobie, qui recense 2 377 cas de LGBTIphobie en 2023, s’alarme de la libération d’une parole haineuse

Solène Cordier

Dans la famille, au travail, sur les réseaux sociaux… Quels que soient les espaces concernés, la haine contre les personnes LGBTI s’exprime toujours de manière préoccupante, souligne SOS Homophobie dans son rapport annuel, présenté mercredi 15 mai. En 2023, ses bénévoles ont comptabilisé 2 377 cas de LGBTIphobie en France, à partir des 2 085 témoignages reçus sur ses différents dispositifs (ligne d’écoute téléphonique, tchat et formulaire de témoignage en ligne), un chiffre en hausse.

L’association, qui fête cette année ses 30 ans, s’alarme d’ « un environnement qui se dégrade pour l’ensemble des personnes LGBTI avec une libération de la parole LGBTIphobe ». Malgré « des évolutions positives, surtout au plan législatif, ces dernières années, on assiste aujourd’hui à un repli sur des positions conservatrices très inquiétantes », résume Julia Torlet, la nouvelle présidente de l’association. « Des brasiers de haine, qui prennent aussi des atours intellectuels, ne demandent qu’à s’embraser » , s’inquiète-t-elle.

SOS Homophobie, qui publie chaque année cet état des lieux, ne prétend pas offrir un paysage exhaustif des actes LGBTIphobes, prend-elle soin de souligner. Mais la lecture des 178 pages permet de documenter la violence vécue par ceux qui contactent l’association. Les témoignages illustrent la diversité des discriminations.

C’est l’histoire de Karl et Marco, agressés en pleine rue par une bande de jeunes brandissant une matraque, leur voiture ensuite caillassée quand ils y trouvent refuge, et dont le caractère homophobe de l’agression, malgré l’interpellation des auteurs, n’a pas été retenu lors de l’audience. C’est celle de Joséphine, 16 ans, privée de sorties, de téléphone et de carte bancaire après que ses parents ont découvert son homosexualité. Ou encore celle d’Adam, cyberharcelé après avoir diffusé sur les réseaux sociaux une vidéo de lui et de son compagnon, relayée et brocardée notamment par un député du Rassemblement national.

« Harcèlement ciblé »

En trente ans d’existence, SOS Homophobie a pu observer la recrudescence des discours de haine en ligne. « Internet est aujourd’hui utilisé comme un relais de messages LGBTIphobes et une prolongation du harcèlement et des discriminations vécus dans le monde réel », peut-on lire . En 2023, la haine en ligne est d’ailleurs le contexte numéro un des LGBTIphobies signalées à l’association, qui dénonce le « harcèlement ciblé » visant les jeunes LGBTI. L’absence de modération de nombreux espaces numériques alimente un « complotisme réactionnaire » aux conséquences parfois graves. Non seulement les violences rapportées prennent des formes multiples, mais, bien souvent, elles se cumulent, indique le rapport : « Les personnes LGBTI en sont victimes en tous lieux et dans tous les cercles sociaux. »En 2023, 266 témoignages d’agression physique sont recensés, contre 184 cas en 2022. Le phénomène des guets-apens, qui vise surtout les hommes gay, « a pris au cours des dix-huit derniers mois une ampleur nouvelle, avec des faits de plus en plus violents », souligne Julia Torlet, qui dénonce « l’absence de réponse et même de réaction du gouvernement »face à ces agressions. L’association demande ainsi la fermeture du site de rencontre Coco.gg, prisé des agresseurs.

Une autre tendance est considérée comme très préoccupante : celle de la violence grandissante envers les personnes transgenres, pourtant très minoritaires, y compris au sein de la communauté LGBTI. Cinq cents cas ont été signalés en 2023. C’est la deuxième forme de LGBTIphobie la plus représentée dans les témoignages, concernant 21 % des cas, après la gayphobie (45 %). La majorité des victimes sont des jeunes et des femmes trans, selon le rapport. « Les transidentités cristallisent la haine dans la mesure où elles remettent en cause la binarité de genre et bousculent ainsi un socle établi profondément », analyse Mme Torlet, selon qui une « offensive politique » est en cours. « Jusqu’à présent, il s’agissait d’un discours transphobe qu’on pouvait entendre dans les conversations de comptoir. Mais, désormais, il a trouvé sa place dans les sphères qui diffusent les idées. La parole de haine est non seulement banalisée, mais mise au vote », s’inquiète-t-elle, en faisant allusion à l’arrivée prochaine, au Sénat, d’une proposition de loi sur les mineurs transgenres qui prône l’interdiction des traitements hormonaux et des bloqueurs de puberté.

L’association en appelle à une prise de conscience des pouvoirs publics et à la fin de « la République des faux-semblants ». « Nous faisons face à un silence gouvernemental abyssal sur les enjeux LGBTI, un silence coupable qui contribue à banaliser les violences LGBTIphobes » , accuse-t-elle, en réclamant davantage de moyens pour agir sur le terrain.

Le Monde
France, vendredi 17 mai 2024 1077 mots, p. 9
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16 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Emmanuel Macron, rattrapé par la crise, déclare l’état d’urgence

Critiqué sur son approche du dossier, le chef de l’Etat a annulé ses déplacements et devait réunir un nouveau conseil de défense, jeudi

Nathalie Segaunes

Qu’il est loin ce jour de 1988 où le leader kanak Jean-Marie Tjibaou chassait aimablement le ministre des départements et territoires d’outre-mer, Louis Le Pensec, de son bureau de la rue Oudinot, à Paris, afin d’évoquer en tête à tête avec un maire calédonien anti-indépendantiste le choix du terrain sur lequel serait implanté le futurcentre culturel kanak. « On aimerait en discuter entre nous », s’excusait-il auprès du ministre.

En ce printemps 2024, une telle scène paraît impensable. La Nouvelle-Calédonie est désormais en proie à une flambée de violences comme elle n’en avait plus connu depuis le début des années 1980. Quatre personnes, dont un gendarme, ont déjà perdu la vie au cours des émeutes urbaines.

Face à une situation jugée « insurrectionnelle » par le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, Louis Le Franc, l’état d’urgence, qui permet notamment de restreindre les libertés de circulation et de réunion, a été décrété, mercredi 15 mai, tandis que quatre escadrons de gendarmerie mobile et des renforts des unités d’intervention de la police nationale (RAID) et de la gendarmerie (GIGN) étaient envoyés sur l’archipel, rejoignant les 1 800 membres des forces de l’ordre déjà déployés.

L’armée a été dépêchée pour sécuriser le port et l’aéroport de Nouméa, et le réseau social TikTok interdit. « Notre priorité absolue, c’est le retour à l’ordre, au calme », a déclaré le chef du gouvernement, Gabriel Attal, mercredi soir, en ouverture d’une réunion interministérielle de crise Place Beauvau ; il était entouré du locataire des lieux, Gérald Darmanin, du garde des sceaux, Eric Dupond-Moretti, et du ministre des armées, Sébastien Lecornu.

« Toutes les violences sont intolérables et feront l’objet d’une réponse implacable pour assurer le retour de l’ordre républicain », avait promis l’Elysée en début d’après-midi, alors que le président de la République, qui a renoncé à se déplacer en Normandie en raison de la fronde indépendantiste, venait de tenir un premier conseil de défense et de sécurité nationale consacré à la situation sur l’île. Un deuxième conseil de défense était prévu jeudi matin. A la suite de ce dernier, Emmanuel Macron a proposé aux élus calédoniens un « échange par visioconférence ».

La pression du gouvernement

La crise qui a explosé il y a trois jours a pour origine une réforme du corps électoral local contestée par les indépendantistes kanak, qui redoutent d’être mis durablement en minorité. Le projet de loi constitutionnelle prévoit d’ouvrir le vote aux prochaines élections provinciales à tous les citoyens qui résident en Nouvelle-Calédonie depuis dix ans (soit 25 000 électeurs de plus). Il a été adopté par les députés dans la nuit de mardi à mercredi, comme il l’avait été au Sénat. Le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) souhaite son retrait, « afin de préserver les conditions d’obtention d’un accord politique global entre les responsables calédoniens et l’Etat français ».

Alors que vingt mois de dialogue et sept déplacements de Gérald Darmanin n’ont pas permis de rapprocher les deux camps, le gouvernement met la pression sur les indépendantistes en promettant de suspendre le texte en cas d’accord sur un nouveau statut du territoire dans les prochaines semaines. En l’absence d’un tel accord, Emmanuel Macron réunira le Congrès « avant la fin juin » en vue d’une adoption définitive de la réforme, prévient-il dans un courrier aux représentants calédoniens. Ce sera « le 17 ou le 24 juin », a précisé la ministre déléguée chargée des relations avec le Parlement, Marie Lebec, mercredi.

Un ultimatum sévèrement critiqué par les connaisseurs du dossier calédonien. « Le calendrier comme couperet, ça ne marche jamais », met en garde Jean-François Merle, conseiller de Michel Rocard pour les outre-mer lors de la négociation des accords de Matignon en 1988, aujourd’hui expert à la Fondation Jean Jaurès. « Emmanuel Macron n’a pas compris la réalité du terrain », poursuit-il.

« C’est une folie, ils veulent mettre la province à feu et à sang », s’indigne René Dosière, ancien rapporteur du statut de la Nouvelle-Calédonie à l’Assemblée. « On n’écrit pas l’avenir d’un pays avec le sang de sa population », condamne aussi l’ancien garde des sceaux Jean-Jacques Urvoas, rapporteur de la mission d’information sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie en 2015, observant qu’ « il y a des “ingénieurs du chaos” dans les deux camps », indépendantiste et loyaliste, prompts à souffler sur les braises de la guerre civile.

S’ils ne remettent pas en cause la nécessité de procéder au dégel du corps électoral, ces spécialistes reprochent à l’exécutif sa partialité. Le choix par l’Elysée du député calédonien anti-indépendantiste Nicolas Metzdorf comme rapporteur du projet de loi constitutionnel est considéré comme une provocation. « Irresponsable ! »,juge Patrick Kanner, président du groupe socialiste au Sénat, qui observe aussi que, « pour la première fois depuis 1988, on enclenche une procédure constitutionnelle avant d’avoir trouvé un accord ».

L’entourage du chef de l’Etat justifie la date butoir de fin juin par la « nécessité de fixer le corps électoral » en vue des élections provinciales prévues pour fin 2024. « Quand on regarde les accords de Matignon[1988] et de Nouméa[1998], quasiment tous les objectifs ont été tenus. Les donneurs de leçons, ça va ! », défend Philippe Vigier, ministre délégué chargé des outre-mer dans le gouvernement d’Elisabeth Borne (2023-2024).

L’Elysée met en avant les trois référendums remportés par les anti-indépendantistes, « alors qu’il aurait suffi que les indépendantistes en gagnent un seul pour que la Nouvelle-Calédonie ne soit plus française ». Mais, pour Jean-François Merle, « mettre en avant l’impératif démocratique alors que la page coloniale n’a pas été tournée, ça ne marche pas ».

Il n’est pas prévu que Gérald Darmanin, jusqu’ici chargé du dossier, se rende en Nouvelle-Calédonie. Un tel déplacement « consommerait des forces de sécurité », justifie son entourage. Alors que le président cherche à reprendre la main, Gabriel Attal présidait jeudi matin une nouvelle cellule interministérielle de crise place Beauvau, avant de rejoindre l’Elysée pour le conseil de défense. « Gabriel a sur ce dossier une forme de neutralité, une virginité qui sera précieuse pour dialoguer », souligne l’un de ses conseillers. « Les Calédoniens ne se parlent bien qu’à Matignon » , approuve M. Urvoas.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 17 mai 2024 754 mots, p. AUJM6
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17 mai 2024 - Le Parisien

Les programmes de LR et du RN sont-ils si différents ?

Européennes|Immigration, écologie... Les propositions de François-Xavier Bellamy et de Jordan Bardella se ressemblent. Seul désaccord important, l'architecture institutionnelle de l'Union.

Alexandre Sulzer

« Notre marque de fabrique, ce sont des propositions chiffrées, étayées », se félicitait mardi le président de LR, Éric Ciotti, en présentant le programme de son parti pour les européennes. Mais, sur le fond, le projet de ceux qui se définissent comme « à la fois patriotes et européens » diffère-t-il de celui du RN qui ne revendique plus le Frexit depuis 2017 ? Nous avons comparé les deux programmes.

Une différence de taille : l'architecture institutionnelle de l'Union européenne. Le RN veut « transformer la Commission en un secrétariat général du Conseil sans pouvoir décisionnaire ni initiative législative ». Ce qui entraînerait une refonte des traités européens. « Il est très difficile d'avancer sur une réforme des traités. La situation n'est pas prête pour l'unanimité requise », contredit François-Xavier Bellamy, pour qui une telle proposition n'est « pas crédible ».

L'Otan divise

Raison pour laquelle les Républicains raisonnent « à traités constants », assume le député européen, qui refuse le rapport Verhofstadt. Ce texte propose d'étendre les champs de la majorité qualifiée au Conseil (au détriment de la règle de l'unanimité), ce qui réduirait le droit de veto des États. Le RN aussi veut « garantir » ce droit et même « l'élargir à la compétence du commerce ». En revanche, RN et LR s'accordent sur une Union européenne décrite comme trop coercitive et à laquelle ils veulent réimposer le principe de « subsidiarité ». Contre « l'Europe des normes » et le « délire normatif européen » (Bellamy souhaite que pour toute nouvelle norme votée, deux soient supprimées), LR oppose une « Europe des projets ». Tout comme le RN, qui dénonce un « fardeau normatif ».

Si LR et RN souhaitent privilégier les entreprises européennes dans la production d'armement, leur vision diffère sur les questions de défense. Il faut « apporter aujourd'hui un soutien massif à l'Ukraine », soutient LR, qui veut aussi « consolider l'Otan », en imposant que chaque État consacre 3 % de son PIB à la Défense. « L'Europe ne peut pas mettre intégralement sa sécurité entre d'autres mains, quand bien même il s'agirait d'une puissance alliée », clame le RN.

En économie, il faut « lever l'interdiction des aides d'État pour les secteurs stratégiques », estime LR. Quand son rival veut « sanctuariser les secteurs stratégiques et de souveraineté face aux règles de concurrence de l'UE ». Sur l'agriculture, le RN vante une « exception agricole » sur le modèle de l'exception culturelle française, tandis que LR propose similairement un « cadre dérogatoire au droit de la concurrence pour soutenir nos agriculteurs »... Mais les Républicains promettent d'augmenter le budget de la PAC alors que le RN assure seulement que les « aides de la PAC resteront sanctuarisées ». Les deux partis refusent d'une même voix la création d'un impôt au niveau européen.

Sur les traités de libre-échange, les deux partis sont au diapason. Le RN veut un « moratoire » sur ces textes, tout en imposant « le principe de réciprocité ». LR dit vouloir « exiger des clauses miroirs » dans ces mêmes accords.

Côté écologie, le RN suggère une « véritable taxe carbone aux frontières européennes », LR parle de « taxer davantage les produits importés qui ne respectent pas nos exigences environnementales ». LR et RN décrivent tous les deux la politique actuelle de la Commission comme de la « décroissance ».

Front commun sur Frontex

Les deux veulent revenir sur l'interdiction de la vente de véhicules thermiques neufs en 2035 et promouvoir l'énergie nucléaire ainsi que la filière hydrogène. Nuance toutefois : quand le RN refuse « toute ingérence européenne en matière de politique énergétique », LR propose de « faire peser sur les États membres une taxe européenne sur les centrales à charbon ».

En matière migratoire, les deux programmes sont aussi semblables. LR veut donner à Frontex « la capacité opérationnelle » pour empêcher l'immigration illégale, tout comme le RN, qui veut privilégier ce corps de gardes-frontières européens, à condition d'être autorisé « à renvoyer les migrants illégaux ». LR entend « transférer la gestion des demandes d'asile dans des centres d'accueil fermés situés aux frontières extérieures de l'UE ». Le RN, lui, veut « organiser le traitement des demandes d'asile dans les ambassades et consulats des pays d'origine ».

Pour protéger les frontières extérieures de l'UE, LR propose la « construction de barrières physiques à l'est ». Tandis que le RN veut réserver la libre circulation au sein de l'espace Schengen aux seuls ressortissants des États membres. Des nuances plus que des différences fondamentales...

l'Humanité
vendredi 17 mai 2024 529 mots, p. 12

Les pompiers, tous de mèche pour leur santé

Hayet Kechit

Mobilisation Face à l'inertie de l'État, les soldats du feu ont manifesté ce jeudi, à Paris, dénonçant leurs conditions de travail et la surexposition aux substances chimiques.

Ce jeudi 16 mai, place de la République, à Paris, sirènes et pétards stridents ont retenti à intervalles réguliers. Aucun incendie alentour, mais des soldats du feu présents massivement sur ce point de ralliement où ils ont convergé par centaines de toute la France afin de faire entendre leur colère face à des pouvoirs publics sourds à leurs alertes sur leurs conditions de travail : salaires trop bas, manque de moyens, heures d'astreinte non payées, « prime du feu » bien en deçà des risques encourus, notamment sanitaires...

À l'ombre de la statue de Léopold Morice, une vingtaine d'entre eux attendent sous un chapiteau rouge orné des banderoles des organisations syndicales CGT, SUD, CFDT, CFE-CGC, FO, CFTC, SNSPD, Unsa, qui ont, fait rare, unanimement appelé à la grève. À tour de rôle, les agents se soumettent à un prélèvement de mèche de cheveux qui sera envoyé, sous enveloppe nominative, pour analyse, à un laboratoire indépendant. Le tout, sous l'oeil d'un huissier et d'élus d'Europe Écologie-Les Verts, dont le député Nicolas Thierry, à l'origine d'une proposition de loi sur l'interdiction des PFAS, ces substances chimiques considérées comme des « polluants éternels ».

Un seul cancer reconnu

C'est aussi à son initiative que s'est tenue cette insolite opération au coeur de la manifestation. Son but ? Démontrer, chiffres à l'appui, les taux de contamination hors normes aux produits toxiques émanant des fumées et des matières présentes dans leur matériel et leur tenue, dont les PFAS, auxquelles les sapeurs-pompiers sont exposés quotidiennement dans l'exercice de leurs missions.

Aux études épidémiologiques qui s'empilent, l'État oppose une inertie persistante ainsi qu'un refus de reconnaître les maladies professionnelles - notamment plusieurs types de cancers - liées à cette soumission aux bains chimiques et de mettre en place un suivi sanitaire conséquent. Autant de griefs dont les organisations syndicales des agents du service départemental d'incendie et de secours (Sdis), reçues Place Beauvau, en milieu de journée, comptent se faire l'écho.

« Nous avons porté plainte contre X en décembre 2023 pour mise en danger de la vie d'autrui. Il ne s'est rien passé depuis », dénonce Sébastien Delavoux, animateur du collectif Sdis à la CGT. Et le syndicaliste d'évoquer le rapport Pourny, dont les 200 recommandations pour améliorer la sécurité des agents, rendues publique en 2003, à la suite de plusieurs décès, sont restées lettre morte.

Une colère partagée par le représentant syndical FO Christophe Sansou, qui pointe le gouffre séparant la France des pays outre-Atlantique : « Un seul cancer est reconnu en France : le nasopharyngé. Alors qu'aux États-Unis et au Canada, de 10 à 28 cancers liés à l'activité des pompiers ont été reconnus », déplore le syndicaliste.

Sur place, l'eurodéputée Marie Toussaint, tête de liste des écologistes aux européennes, a tenu à mettre en perspective l'enjeu de cette mobilisation : « C'est une interpellation puissante. Dans un monde ébranlé par les aléas climatiques, il est temps de prendre au sérieux la question de la sécurité civile en mettant au service de nos pompiers un système de protection digne de ce nom. »

Le Figaro, no. 24799
Le Figaro, vendredi 17 mai 2024 1423 mots, p. 5

Politique

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16 mai 2024 - Le Figaro (site web)

CCAT : ces activistes violents qui attisent le feu de l'insurrection

Mêlant syndicalistes énervés et indépendantistes endurcis, cette cellule est pointée du doigt pour son rôle joué dans les émeutes à Nouméa.

Cornevin, Christophe, Gonzalès, Paule, Kovacs, Stéphane

Derrière le fracas des actes de vandalisme, le noir panache des fumées qui surplombent l'archipel livré aux pyromanes, les routes barrées et les claquements de coups de feu mortels, les autorités voient la main criminelle d'un groupe violent réuni sous la bannière de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT).

Émanation, à la fin de l'année 2023, de l'Union calédonienne, frange la plus radicale du Front de libération kanak socialiste (FLNKS) où se mêlent syndicalistes énervés et indépendantistes endurcis, cette organisation à la structuration diffuse est pointée du doigt, selon nos informations, comme «proche d'une cellule clandestine» qui assumerait de s'entourer d' «éléments radicaux». Dans un de ses communiqués en date de mercredi, le mouvement rappelle que son «seul objectif est l'accession à la pleine souveraineté de la Kanaky», appellation que donnent les activistes à une Nouvelle-Calédonie rêvée, libérée du joug soi-disant «colonial» de la métropole.

Mais la CCAT est accusée d'avoir un double discours et d'utiliser la cause indépendantiste pour capitaliser et manipuler une jeunesse locale livrée à elle-même et très clairement apolitique. Le ministère de l'Intérieur, très bien renseigné par diverses remontées de terrain, est catégorique : le mouvement est responsable de l'insurrection qui a embrasé Nouméa et ses environs. Dès mercredi, Gérald Darmanin a sonné la charge en assimilant la CCAT à «un groupe mafieux qui veut manifestement instaurer la violence». Ce jeudi, le premier flic de France a enfoncé le clou sur France 2 en martelant : « C'est la CCAT, le problème. Nous avons de nombreux éléments qui montrent que c'est une organisation mafieuse, violente, qui pille des magasins, tire à balles réelles sur des gendarmes, met le feu à des entreprises, attaque des institutions pourtant indépendantistes. Nous ne reculerons pas. »

De son côté, lors d'une conférence de presse tenue au même moment à Nouméa, le haut-commissaire de la République Louis Le Franc a fustigé une « organisation de voyous qui se livre à des actes de violences caractérisées avec la volonté de tuer des policiers, des gendarmes, des forces de l'ordre». « Ceux qui sont à la tête de cette cellule sont tous responsables. Ils devront assumer devant la justice» ,a ajouté le haut fonctionnaire, précisant qu'aucune communication n'existait entre l'organisation et l'État. «Ils se sont rendus injoignables. Nous sommes en train de les localiser...»

Selon un dernier bilan dévoilé jeudi par Gérald Darmanin, «dix leaders mafieux de la CCAT» ont été assignés à résidence dans le cadre de l'état d'urgence décrété la veille, sachant que les forces de l'ordre ont déjà procédé à «plus de 206 interpellations». Sur le papier, ce « groupe d'action » s'affiche comme vent debout contre la révision constitutionnelle adoptée à l'Assemblée nationale et réaffirme son «combat pour le gel du corps électoral» en Nouvelle-Calédonie. «Nous constatons que l'État français par son entêtement, soutenu par les non-indépendantistes, ne souhaite pas que la paix civile perdure», poursuit la CCAT sur un ton provocateur. À ses yeux, «les exactions commises sur les commerces, les sociétés, les bâtiments et les équipements publics n'étaient pas nécessaires, ils sont l'expression des invisibles de la société (...) marginalisés au quotidien». «Ils sont dans une stratégie de la violence pour la violence et leur dialectique n'a que pour objet le passage à l'acte», assure une source.

Selon nos informations, les autorités leur imputent l'incendie criminel de la grande case du Sénat coutumier, symbole du peuple kanak à Nouméa. Sur place, nombre d'observateurs y voient un geste prémédité et une tentative de déstabilisation commise par des incendiaires faisant fi des symboles.

Une source judiciaire le confirme : les activistes de la CCAT sont en rupture avec les membres historiques du FLNKS qui étaient tenus par les valeurs et les institutions coutumières, mais aussi par un fort ancrage chrétien, autant catholique que protestant. C'est ce qui a permis, notamment lors de la crise des années 1980, de trouver un terrain d'entente et de discussion avec l'exécutif en métropole.

Le noyau dur des membres de la CCAT, en rupture de ban avec leurs anciens, n'a pas forcément le même niveau d'éducation. « Un peu comme en Corse à une époque se mêlent chez ces individus cette mobilisation politique mais également un ancrage fort dans la délinquance de droit commun » , témoigne un magistrat contacté et bon connaisseur de la situation. «Beaucoup avaient, avant les émeutes, un casier judiciaire, pour certains de multiréitérant, pour faits de violences, vols et rixes sous l'emprise de l'alcool. Cela fait plusieurs mois qu'ils manipulent toute une jeunesse désoeuvrée et entretiennent un mouvement larvé. Jusque-là, ils n'avaient pas décidé de renverser la table. Ils ont choisi de prendre le pouvoir et d'éliminer l'ancienne génération » , conclut cette source judiciaire.

Si cette structure revendique 80 000 sympathisants potentiels, les observateurs ne parviennent pas à confirmer ce chiffre, qualifié d' «extravagant». Ce qui semble massivement disproportionné au regard des quelque 9 000 manifestants rassemblés le 8 mai dernier par le groupuscule. Dans le cortège, les participants, drapeaux à la main, semblaient pour la plupart incapables de dire ce que représente la CCAT, ni ce que signifie le combat qu'elle est censée mener ou les thèses identitaires qu'elle développe. Ce qui aurait tendance à confirmer l'hypothèse d'une coquille vide sur le plan politique. Mais qu'importe, pour ces jusqu'au-boutistes qui ont prévenu : «Nous ne reculerons jamais et notre détermination restera indéfectible jusqu'à l'avènement de la République de Kanaky.»

Tandis que la CCAT souffle sur les braises, les habitants, eux, subissent. Ancien militaire, Serge a vécu «bien des situations dangereuses». «Mais là, c'est ma vie, celle de ma femme et de mes enfants que je défends, et ça me prend aux tripes», confie-t-il, alors qu'il s'apprête à passer la nuit dehors, armé, pour défendre l'une des six entrées de son quartier. À Koutio Dumbea, en banlieue de Nouméa, «quelque 200 familles vivent enfermées chez elles depuis lundi, décrit-il. On n'a plus de vivres frais. Tous les magasins et une trentaine d'entreprises tenues par des Blancs ont brûlé mercredi, le McDo fume encore. Il y a des rumeurs comme quoi après les commerces, ce sont aux habitants qu'ils vont s'en prendre!»

Les émeutiers ? «Des jeunes Kanaks à qui le CCAT a demandé de s'attaquer à nous, décrit Serge. Comme ils sont cagoulés, on ne voit pas qui ils sont. Ce jeudi matin, un pick-up avec trois passagers a essayé de forcer l'un de nos accès. L'un de nos gars a sorti le fusil, et ils sont repartis. Certains vivent dans un squat en face de notre maison. Sont-ils du CCAT ou pas, je n'en sais rien. Toujours est-il que toute la nuit ça gueule « Sales bâtards!, Saloperies de Blancs! ». Pour nous intimider ou simplement nous empêcher de dormir...»

Dans le quartier de logements sociaux où vit Valentin, au coeur de Nouméa, les tensions se sont au contraire apaisées : «Des habitants se sont improvisés médiateurs, et sont allés raisonner les autres communautés, raconte ce jeune papa. « Si vos jeunes brûlent les magasins, il n'y aura plus de nourriture pour personne » !, leur ont-ils fait comprendre. C'est une minorité dans la minorité qui met le bazar, et l'amalgame est vite fait.» Issu d'une famille présente en Nouvelle-Calédonie depuis le début du XIXe siècle, Valentin s'inquiète : «Au collège comme au lycée, j'avais des amis de tous bords, se souvient-il. On nous a éduqués à dialoguer. Comment a-t-on pu en arriver là?»

Militant anti-indépendantiste, député Renaissance de Nouvelle-Calédonie, Nicolas Metzdorf est, lui, régulièrement menacé de mort. «Tous les deux jours ou presque, je reçois des messages me demandant où sont mes enfants, détaille-t-il. Mon père aussi a reçu des menaces de mort. On a dû hélitreuiller des militaires pour protéger la maison de mes parents. Mais tout le monde désormais se sent menacé! Ces émeutiers ont été mis dans la rue par la branche la plus radicalisée des indépendantistes. Ces militants racistes et xénophobes essaient d'obtenir par les violences et les menaces ce qu'ils n'ont pas obtenu par les urnes. Le combat de fond qui se joue aujourd'hui, c'est entre ceux qui veulent l'universalisme républicain, et ceux qui veulent une société hiérarchisée en fonction de la couleur de peau».

Grâce aux renforts envoyés, ce sont désormais plus de 2 700 policiers et gendarmes, parmi lesquels des unités d'élite, qui sont à pied d'oeuvre pour faire sortir l'archipel du chaos. C. C. ET P. G. ET S. K.

Libération
vendredi 17 mai 2024 1008 mots, p. 14

Expresso

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16 mai 2024 - Libération (site web)

Israël : entre Nétanyahou et son armée, l'ombre d'un doute

Par Nicolas Rouger Correspondant à Tel-Aviv

Mercredi, le ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, soutenu par plusieurs gradés, s'est insurgé contre le manque de vision de son Premier ministre, alors que la guerre à Gaza s'enlise.

Les bombes continuent à tomber sur Gaza, où les humanitaires décrivent une société en perdition dans un territoire où s'entassent autant de débris que sur toute la ligne de front russo-ukrainienne. Il faudra quatre-vingts ans pour reconstruire, selon les experts de l'ONU. L'aide humanitaire, bloquée pendant de longs jours, s'écoule à nouveau vers le sud de l'enclave, rapidement évacuée par 600 000 réfugiés.

Pourtant, la guerre s'est installée dans une monotonie de l'horreur qui libère les esprits. En Israël, mais aussi dans la communauté internationale, et même à l'échelon politique palestinien, on débat d'un élusif «jour d'après». Mercredi soir, le ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, a crevé l'écran et l'abcès en dénonçant le manque de vision du chef de son gouvernement, insistant sur le fait que «le Hamas n'est plus fonctionnel en tant qu'organisation militaire mais tant qu'il contrôle la vie civile à Gaza, il peut reconstruire, forçant Tsahal à revenir se battre dans des zones où elle a déjà opéré». Yoav Gallant se fait ainsi l'écho du sentiment galonné, jusqu'au chef d'état-major Herzi Halevi, qui aurait tapé du poing sur la table devant Nétanyahou, refusant «l'effort sisyphéen» que devrait fournir l'armée à Gaza. Le plan initial de l'état-major conseillait pourtant «de détruire les bataillons du Hamas, tout en établissant une alternative locale et non hostile», a encore expliqué Yoav Gallant. Cela n'a pas été discuté sérieusement depuis, s'est indigné l'austère ancien général, en charge de Gaza pendant l'opération dévastatrice «Plomb durci» en 2008. «L'indécision est, en soi, une décision», a-t-il ajouté. Il n'y aura pas de régime militaire ou civil israélien dans l'enclave, a averti Yoav Gallant. «Cela deviendrait notre effort sécuritaire principal, au détriment d'autres théâtres le prix se paiera en sang.» Traîtrise. Nétanyahou doit faciliter «une gouvernance alternative au Hamas à Gaza» qui ne soit pas l'Etat hébreu. Un appel qui a tout l'air d'un ultimatum, étant donné les positions répétées du Premier ministre, qui répète ad nauseam qu'il n'y aura «ni Hamastan ni Fatahstan», et qui n'a pas attendu pour répondre que «toute discussion du "jour d'après" tant que le Hamas reste intact ne sont que des mots sans substance A l'inverse de ce qui a été dit, cela fait des mois que nous sommes à l'oeuvre pour résoudre ce problème complexe». Autour de lui, la du droite dure n'hésite pas à appeler à la démission de Gallant et en profite pour clarifier ses positions. «La nécessité du contrôle total de la bande de Gaza est la seule conclusion à tirer du 7 Octobre», a ainsi affirmé le député du Likoud Amit Halevi. Le discours de Yoav Gallant est plus qu'une simple saillie dans un environnement politico-martial compliqué. C'est une prise de position idéo- logique et pragmatique conspuée par une grande partie de son camp, et accueillie avec reconnaissance par l'opposition. Benny Gantz, son collègue au cabinet de guerre, lui a immédiatement emboîté le pas, mettant le Premier ministre en minorité dans cette institution de trois membres. D'autres figures importantes du centre gauche israélien, comme l'ancien Premier ministre Ehud Barak, lui ont aussi apporté leur soutien.

Si les manifestants anti-gouvernement jour remercient Gallant pour son patriotisme, la base tapageuse de Benyamin Nétanyahou n'y voit que de la traîtrise. Un rassemblement était prévu jeudi soir devant le QG de l'armée à Tel-Aviv pour appeler à son renvoi du gouvernement. Ce ne serait pas la première fois: en mars 2023, Yoav Gallant avait été congédié après avoir déclaré que la réforme judiciaire proposée par le gouvernement devrait être suspendue. Son limogeage avait provoqué un torrent de protestation dans le pays, forçant finalement le Premier ministre à rebrousser chemin. Dans les journaux et les réseaux sociaux, on revient aux prophéties autoréalisatrices, de division du pays entre libéraux laïcs et obscurantistes religieux, entre gauchistes naïfs et patriotes clairvoyants. Le chef du bureau politique du Hamas, Ismail Haniyeh, s'est aussi immiscé dans le débat mercredi soir, insistant dans une vidéo que le mouvement islamiste «était là pour rester». Ses bureaucrates disciplinés cumulent les miles, prêchant l'unité nationale après avoir tiré la première salve de cette guerre dévastatrice. Moscou, Pékin, Istanbul: autant de réunions entre factions palestiniennes qui pour l'instant ne mènent pas non plus à des propositions concrètes.

Yoav Gallant a promis mercredi des renforts dans Gaza. Avec neuf brigades en opération, Tsahal est revenu au même niveau qu'en janvier, après une réduction graduelle de ses troupes. «Nous épuisons le Hamas», a annoncé, confiant, le ministre devant ses troupes. Mais les brigades Al-Qassam sont de plus en plus aguerries. Ses assauts, relatés en direct sur sa chaîne Telegram, sont parfois assortis de vidéos saisissantes : des lancements de petits obus portés par des drones, des sorties intrépides pour miner des tanks, des tirs de lance-roquettes Guerre sale. Loin du langage précis tenu par les militaires israéliens, la guerre à Gaza est sale et chaotique. A Jabalia, dans le nord de

Gaza, où Tsahal se bat de manière intense contre un Hamas qui s'est réorganisé, un tank a tiré sur une maison après y avoir aperçu le museau d'un fusil. L'équipage ne savait pas qu'une unité de parachutistes israéliens s'y était installée. Cinq morts, sept blessés. Lundi, un véhicule de l'ONU a été pris pour cible par des soldats israéliens à Rafah. Un des occupants, Vaibhav Kale, vétéran indien, a été tué, un deuxième grièvement blessé. Le gouvernement et l'armée israélienne ont tout fait pour rendre illégitime le logo onusien: son ambassadeur auprès du siège new-yorkais de l'organisation, Gilad Erdan, est même allé jusqu'à le qualifier d'«entité terroriste» à la radio israélienne mercredi matin. Mais que ce soit des tirs amis, ou des tirs sur des civils, ces instances révèlent un manque de discipline de la part des soldats, condamnés à se battre à vue pour une durée indéterminée. ?

L'histoire du jour

Le Monde
International, jeudi 16 mai 2024 1312 mots, p. 3
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15 mai 2024 - Le Monde (site web)

En Géorgie, le Parlement adopte la loi sur l’« influence étrangère »

Le texte, calqué sur une législation russe similaire, stigmatise les ONGet les médias qui reçoivent des financements de source non géorgienne

Marie Jégo

Tbilissi - envoyée spéciale - Les députés de Rêve géorgien, le parti au pouvoir en Géorgie, ont adopté, mardi 14 mai, le projet de loi controversé sur l’« influence étrangère » alors que des milliers de manifestants protestaient devant le Parlement contre ce texte, très critiqué car similaire à une loi adoptée par la Douma en 2012 pour faire taire les voix critiques du régime de Poutine. Sur les marches de l’édifice, les plus hardis des protestataires ont tenté d’entrer en force dans l’hémicycle où, entre deux bagarres et quelques bordées de jurons, les députés ont fini par adopter le texte définitif dans l’après-midi, par quatre-vingt-quatre voix contre trente.

Le gouvernement a beau affirmer que la loi vise à promouvoir la transparence des sources de financement des organisations non gouvernementales et des médias indépendants, les opposants estiment qu’elle limitera forcément leur action. Mardi, Archil Talakvadze, député de Rêve géorgien, a accusé l’opposition d’ « utiliser les manifestations à des fins politiques », de miser sur une « tournure radicale ». La députée d’opposition Ana Tsitlidze (Mouvement national uni), a rétorqué que les manifestations montraient à quel point la Géorgie était unie « dans la lutte pour son avenir européen ».

Treize manifestants interpellés

Pour entrer en vigueur, le texte doit être signé par la présidente, Salomé Zourabichvili. Ayant pris fait et cause pour les manifestants, l’ex-diplomate française s’est engagée à opposer son veto à la loi, mais Rêve géorgien, majoritaire au Parlement, dit pouvoir passer outre. « Le veto de la présidente sera certainement surmonté, on le sait. Il n’empêche, ça sera une claque majeure pour le parti au pouvoir qui risque d’aborder les législatives [prévues en octobre] en position de faiblesse », prédit Temo Kapatava, un employé de la télévision d’opposition Girchi.

Le quadragénaire est de toutes les manifestations. Il reproche au gouvernement d’être trop mou sur les réformes. « Si Rêve géorgien n’avait pas sorti le pays de la voie sur laquelle il se trouvait, celle des réformes engagées par le pouvoir précédent, on serait dans une situation beaucoup plus favorable. Avant, nous étions champions en matière de réformes et d’innovation et maintenant, on stagne. L’Arménie et la Moldavie sont bien plus avancées que nous pour bâtir une société démocratique et pluraliste », estime-t-il. Une fois la loi adoptée, les rangs des manifestants se sont étoffés. Jusque tard dans la nuit, des dizaines de milliers de personnes, jeunes et moins jeunes, ont défilé bruyamment dans les rues, essayant de couper la circulation en plusieurs points de la capitale. A l’aube, on apprenait que treize personnes avaient été interpellées.

La loi est perçue comme une entrave à l’action des médias indépendants et des ONG dans la mesure où elle les oblige à s’enregistrer en tant qu’organisation « poursuivant les intérêts d’une puissance étrangère » dès lors qu’ils reçoivent plus de 20 % de leurs financements de l’étranger. Elle a suffi à déclencher les plus grandes manifestations que la Géorgie ait connues depuis des décennies. Les manifestants ayant échoué à faire retirer le texte, le pays risque de s’enfoncer dans une longue période de manifestations.

Dans ce contexte, Rêve géorgien aura du mal à imposer son tour de vis à une population qui lui reproche d’avoir perdu sa légitimité en prenant modèle sur la Russie, dont l’armée occupe 20 % du territoire géorgien (Abkhazie et Ossétie du Sud) depuis 2008. « On va continuer ! », assure Salomé, 19 ans, étudiante à l’université d’Etat de Tbilissi, déclarée en grève. Sur le mur derrière elle, un graffiti : « Poutine est un criminel de guerre ».

Les partenaires occidentaux de la Géorgie, l’Union européenne (UE) et les Etats-Unis, qui sont aussi ses principaux bailleurs de fonds, estiment que la législation, « inspirée par le Kremlin », met en péril les ambitions d’adhésion à l’UE et à l’OTAN de la nation caucasienne aux 3,7 millions d’habitants. Leur principal levier d’action est d’agiter la perspective de sanctions, notamment à l’endroit du « président honoraire » du parti au pouvoir, le milliardaire Bidzina Ivanichvili, qui tire les ficelles de la scène politique locale depuis son palais situé sur les hauteurs de Tbilissi, et n’apparaît que très rarement en public.

Paniqué par le risque de sanctions, l’oligarque le plus riche du pays avec une fortune estimée à 4,9 milliards de dollars (4,5 milliards d’euros), a refusé, mardi, de rencontrer Jim O’Brien, le secrétaire adjoint du département d’Etat américain, en visite à Tbilissi. Ce dernier a dû se contenter d’un entretien avec Irakli Kobakhidze, le premier ministre, lequel lui a expliqué que M. Ivanichvili considérait sa visite « comme du chantage ». M. Ivanichvili n’a pas oublié qu’en avril 2023, Washington a sanctionné quatre juges géorgiens – Mikheil Tchintchaladze, Levan Mourousidze, Irakli Chenguelia et Valerian Tsertsvadze – pour abus de pouvoir. En septembre de la même année, des sanctions ont été imposées à Otar Partskhaladze, un ancien procureur général de Géorgie, soupçonné de coopérer activement avec les services russes de sécurité (FSB).

A l’occasion d’un point de presse donné mardi soir dans la capitale géorgienne, M. O’Brien s’est dit inquiet de la tournure prise par les événements. La loi, a-t-il insisté, « donne au ministère géorgien de la justice un accès illimité à tous les documents des ONG, pas seulement financiers, ce qui n’est pas souhaitable ».Pire encore, elle n’est « que la petite partie d’un discours plus large » de la part des autorités géorgiennes, persuadées que le « parti global de la guerre », à savoir les Occidentaux, selon les mots de M. Ivanichvili, conspire pour renverser Rêve géorgien. « Et ce malgré douze années de partenariat sans histoire avec l’actuel gouvernement », a déploré le haut fonctionnaire américain.

Bidzina Ivanichvili est ainsi persuadé que le litige qui l’oppose depuis des années à la banque Credit Suisse, pour la perte de près de 2 milliards de dollars de sa fortune personnelle, vient en réalité des Etats-Unis, qui cherchent à le sanctionner en sous-main. « Il n’y a aucune sanction contre lui à ce stade », a expliqué M. O’Brien au sortir de ses entretiens avec M. Kobakhidze, lequel répète à l’envi ces derniers jours que Washington « a gelé » 2 milliards de dollars appartenant à M. Ivanichvili.

Ligne rouge franchie

« Qu’un dirigeant d’aussi haut niveau puisse être aussi mal informé est choquant et décevant », a déploré le sous-secrétaire d’Etat américain. Si la loi est adoptée sans se conformer aux normes de l’UE, les relations de la Géorgie avec les Etats-Unis « sont menacées », a-t-il averti, évoquant d’éventuelles sanctions financières et des restrictions de voyage à l’endroit de certains responsables géorgiens et de leurs familles.

Ces derniers jours, des représentants de l’UE ont tenté de négocier avec des membres du gouvernement géorgien, en vain. Selon eux, Tbilissi a franchi la ligne rouge. « Avec cette loi, je ne vois aucune chance d’ouvrir des chapitres de négociation », a déclaré mardi Michael Roth, président de la commission des affaires étrangères du Bundestag allemand, présent à Tbilissi et boudé par les autorités qui ont refusé de le rencontrer.

Alors que la crise s’installe dans la durée, la marge de manœuvre des détracteurs de la loi apparaît limitée. Bien des ONG assurent qu’elles ne s’y conformeront pas, ce qui leur vaudra des amendes administratives, mais aussi le risque à terme de devoir mettre la clé sous la porte. La voie est tout aussi étroite pour Rêve géorgien, confronté ces derniers jours à des dissensions internes et qui risque de perdre le soutien d’une partie de la communauté des affaires, défavorable à la loi.

Libération
jeudi 16 mai 2024 1055 mots, p. 14

Expresso

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15 mai 2024 - Libération (site web)

Européennes : PS et LFI en lutte sociale

Par Charlotte Belaïch et Sacha Nelken

Deux jours après Manon Aubry, Raphaël Glucksmann s'est rendu à l'entreprise Metex à Amiens, où des centaines d'emplois sont menacés. A trois semaines du scrutin, les deux têtes de listes s'affrontent sur des questions symboliquement chères à la gauche.

Les campagnes électorales se jouent souvent sur des parkings d'usine. A un mois du scrutin, le débat européen s'est délocalisé à Amiens, chez Metex, seule usine européenne spécialisée dans la production de lysine, placée en redressement judiciaire le 20 mars. «On ne débarque pas sur un parking à quelques mois des élections. C'est un sujet sur lequel on a travaillé pendant cinq ans», affirmait Manon Aubry lundi face aux salariés qui déplorent la concurrence chinoise. La tête de liste insoumise s'est lancée dans la campagne en promettant de mettre au coeur du débat sa bataille contre les dogmes libéraux qui régissent l'Union européenne, le retour des règles austéritaires et la destruction des services publics. Mais l'eurodéputée a du mal à imposer ses thèmes, tant la campagne est saturée par Jean-Luc Mélenchon et Rima du

Hassan, numéro 7 sur la liste, qui entendent mobiliser leur électorat à travers le conflit israélo-palestinien. «Evidemment qu'il faut un cessez-lefeu à Gaza, évidemment qu'il faut faire preuve de solidarité avec les Ukrainiens agressés, mais ce qui fait le quotidien des gens c'est de savoir comment ils vont pouvoir manger, comment ils vont pouvoir se déplacer», a affirmé le député insoumis François Ruffin, venu sur place avec Manon Aubry dans sa circonscription de la Somme. A Amiens, la tête de liste LFI a pu dérouler son discours sur une Europe qui organise «sa propre vulnérabilité», dénonçant les accords de libre-échange qui continuent à être scellés et plaidant pour plus de taxes aux frontières.

«Retournement.» Le lendemain, au même endroit, Raphaël Glucksmann ouvrait «une nouvelle étape de sa campagne européenne en présentant son programme pour une Europe plus sociale». «Aujourd'hui, nous sommes en Europe les dindons de la farce de la mondialisation», a-t-il déploré, appelant à rompre avec le libreéchange. «Il faut assumer de redonner un sens aux douanes, mais aux frontières de l'Europe», a affirmé celui qui bataille contre la concurrence chinoise et défend «un Buy European Act» pour réserver en priorité les commandes publiques européennes aux productions européennes. «Je veux aller dans des fermes et des usines, pas juste des ONG et des tiers lieux. La gauche doit accepter de se faire engueuler», avait prévenu la tête de liste du PS. En janvier, dans son bureau au Parlement européen, il rapportait à Libé les mots d'une électrice RN, croisée lors d'un déplacement jour : «Marine, c'est la seule qui n'a pas honte de nous.» «Pour elle, la gauche est le camp du mépris social, si on ne comprend pas ça, il y aura toujours un problème», analysait-il.

Une saison plus tard, alors que les insoumis défilaient devant Science-Po, le camp de l'eurodéputé se félicitait de l'espace qu'ils libéraient.

«Ils ont déserté la question sociale et c'est tant mieux pour nous, affirmait un proche de Glucksmann. On assiste à un retournement en temps réel.» Longtemps suspecté d'être libéral, parfois dépeint comme un intellectuel bourgeois un peu éthéré, Glucksmann est plus identifié pour ses combats sur les droits de l'homme que pour son implication dans les luttes sociales. Mais l'essayiste a évolué au cours de son mandat pour devenir plus concret, plus ancré. «Il a emprunté un virage sur les questions économiques et sociales, reconnaît un concurrent de gauche. Il voit bien que l'Europe est fondée sur le libre-échange et ce n'est pas du tout sa ligne, mais comme il a cette vision géopolitique des menaces russes et chinoises, il pense que tout doit être fait pour le renforcement de l'Europe.» D'où sa volonté d'intégrer l'Ukraine, quand les insoumis alertent sur un dumping social annoncé. Le débat entre ces deux visions de gauche a été posé dès le début de la campagne, à travers un échange de notes entre François Ruffin et Raphaël Glucksmann.

Désaccords réels. Dans un billet de blog, l'élu insoumis, opposé à l'intégration de l'Ukraine, reprochait au représentant de la gauche fédéraliste d'ignorer le «million d'emplois industriels détruits» et les «délocalisations en série» provoquées par les précédents élargissements. «Evoquer cet élargissement comme vous le faites en évacuant si vite la guerre qui le rend si important m'interpelle, lui avait répondu l'eurodéputé. Pourquoi une partie de la gauche, la vôtre, a-telle tant de mal à prendre la mesure de la menace qui pèse sur nous ?» En privé, le candidat PS, qui a apprécié ce débat de fond, s'agaçait toutefois: «Le procès sur le côté hors sol, comme si, lui, il avait les mains dans la terre, est injuste. Il fait ça aussi parce que les insoumis, c'est haro sur Glucksmann, donc il le fait à sa manière, moins violente, mais il leur donne quand même des gages.» Jean-Luc Mélenchon et ses troupes pilonnent la tête de liste qui grimpe dans les sondages, l'accusant de manquer de clarté sur Gaza. «Je ne sais pas comment on peut tolérer ces méthodes à gauche, ça blesse un idéal et un certain rapport à la vérité», déplore un proche, qui rappelle que Raphaël Glucksmann a toujours été «cohérent» sur le sujet. Sur le social, en revanche, certains désaccords sont bien réels. A Amiens lundi, Ruffin a critiqué «une gauche qui cultive le flou». «La retraite à 60 ans, c'est oui ou bien c'est non?» a-t-il interrogé alors que Glucksmann venait de déclarer son opposition à la retraite à 60 ans pour tous, bien qu'il veuille «revenir» sur la dernière réforme. Les insoumis lui reprochent aussi de défendre le marché européen de l'énergie. «Je me permets de relever qu'il s'agit d'une position strictement contradictoire avec notre programme partagé, qui revendique de refuser la libéralisation du gaz et de l'électricité», a relevé la députée LFI Clémence Guetté dans une lettre ouverte à Olivier Faure. «Le PS a-t-il décidé de liquider le programme de la Nupes et son orientation de rupture ?» interroge-t-elle. Glucksmann, lui, assure ne pas vouloir «un retour à la social-démocratie plan-plan» et promet de participer à «l'émergence d'une alternative à gauche». Reste à la définir. ?

«Les insoumis ont déserté la question sociale et c'est tant mieux pour nous.» Un proche de Glucksmann L'histoire du jour

Le Figaro, no. 24798
Le Figaro, jeudi 16 mai 2024 932 mots, p. 9

Société

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15 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Travail dissimulé, trafic de faux papiers... À Mayotte, les profiteurs du chaos migratoire

Sur l'île, nombre d'habitants tirent avantage des personnes en situation irrégulière. Des fraudes aussi variées qu'inventives.

Doux, Jeromine

ÀPoroani, au sud de Mayotte, Saïd* fait le tour de son exploitation. Il inspecte la rizière, vérifie la croissance de ses régimes de bananes, avant de s'adresser en shimaoré (langue locale) à son employé, accroupi au pied d'un bananier pour arracher les mauvaises herbes. «Ils sont deux à travailler pour moi,précise le producteur de vanille, de manioc et de bananes, qui élève aussi quelques animaux. Ce sont des sans-papiers, je les paye à la tâche.» Des faits totalement assumés, qu'il ne cherche pas à dissimuler. Car, sur l'île, en proie à l'insécurité et à la crise migratoire, faire travailler des sans-papiers pour réaliser ses travaux de construction, assurer la propreté de son ménage ou s'occuper de son champ, est monnaie courante.

«Les Mahorais qui disposent de foncier ou de biens immobiliers ne travaillent plus, ils font travailler les Comoriens», assure Daniel Gros, représentant de la Ligue des droits de l'homme sur le territoire, où un tiers des échanges économiques sont informels. Pour effectuer les travaux de construction en bord de route, les employeurs privilégient le dimanche ou les soirs en semaine, pour éviter d'attirer l'attention des forces de l'ordre. «Tout le monde fait appel à des clandestins pour construire un étage au-dessus de sa maison. Et parfois, les personnes qui les emploient appellent la police aux frontières (PAF) en fin de mission, pour qu'ils soient expulsés vers les Comores et éviter de les payer», assure un policier de la PAF, qui souhaite rester anonyme.

Même principe dans le secteur de la pêche. «Il ne s'agit quasiment que de sans-papiers qui louent les bateaux à leurs propriétaires», souligne Daniel Gros. Selon le représentant de la Ligue des droits de l'homme, l'économie du territoire, qui repose principalement sur l'agriculture et la pêche, serait affaiblie sans la main-d'oeuvre clandestine. «Il n'y a que des Comoriens qui travaillent dans l'agriculture.» «La main-d'oeuvre comorienne est habile et moins chère,complète Fahad Idaroussi Tsimanda, docteur en géographie, spécialiste des questions migratoires à Mayotte. Mais cette économie parallèle participe largement à l'immigration clandestine.»Or, les Mahorais, pour la plupart, souhaitent mettre un terme à ces arrivées massives d'étrangers, principale cause de la crise sociale qui a paralysé l'île pendant cinq semaines en début d'année. Une immigration illégale accusée de saturer l'île, les services publics et de favoriser l'insécurité.

L'arrivée massive de personnes en situation irrégulière représente une autre manne financière. «Certains Mahorais déclarent avoir des enfants étrangers pour leur donner la nationalité», poursuit le docteur en géographie. De « faux pères » qui pourraient gagner jusqu'à 1 500 euros pour une déclaration. Au sein de l'état civil de Mamoudzou, la multiplication de ces fraudes inquiète. «Cette année, nous en avons détecté 23, mais il y en a sans doute plus. On ne s'en sort plus avec une telle démographie(+ 5 % par an, NDLR) », soupire Anliati Demou, directrice de service à la population de la ville de Mamoudzou. Ici, elle recense 7 400 déclarations de naissance par an, sur les 10 000 que compte le territoire et qui font de Mayotte le département français où la natalité est la plus forte. Selon Estelle Youssouffa, députée Liot de Mayotte, «sur une quinzaine d'alertes, seulement trois ont donné lieu à une décision de justice».

Un contexte qui incite certains hommes à repousser les limites. «Une femme m'a appelé une fois parce qu'on allait lui retirer son titre de séjour, raconte le représentant de la Ligue des droits de l'homme. Le père de son fils avait déclaré 23enfants durant les trois années précédentes.» Un business juteux pour ces « pères » , qui peuvent également toucher les aides de la caisse d'allocations familiales pour leurs « enfants » déclarés. Ces déclarations frauduleuses ne concernent plus seulement la paternité, mais également les « mères ». «Les fraudeurs ont une imagination délirante», souffle Estelle Youssouffa.

Selon Mansour Kamardine, député de Mayotte également, «le territoire est aussi surchargé de demandes de pacs. Certains viennent deux à trois fois dans l'année, sans même s'assurer que le précédent contrat a été dissous.» Une véritable économie parallèle des faux papiers qui concerne aussi les attestations d'hébergement, permettant aux personnes en situation irrégulière d'obtenir un titre de séjour ou d'inscrire leurs enfants à l'école. Selon la préfecture, «près de 90% des dépositaires de première demande de titre de séjour n'ont pas de logement propre, et sont hébergés par des tiers», rapportait un communiqué en septembre dernier.

Les pièces d'identité ne sont pas en reste. «Il y a de faux papiers français qui circulent mais le plus répandu est la location de passeport ou de carte d'identité, permettant à un clandestin de se rendre à Paris, par exemple. Les pièces d'identité font ensuite le trajet inverse avec quelqu'un d'autre ou via La Poste», précise Fahad Idaroussi Tsimanda.

Pour autant, la manière la plus connue pour les Mahorais d'arrondir leurs fins de mois est de louer des habitats de fortune à des familles en situation irrégulière. Des logements insalubres, mis à disposition pour parfois plus de 300 euros par mois. Le 17 avril, un propriétaire de Pamandzi, sur l'île de Petite-Terre, a notamment été condamné à 1 an de prison pour avoir loué 17 logements insalubres, dont certains dans des caves, à plus de cinquante personnes. Des locations qui lui rapportaient environ 6 000 euros par mois, non déclarés.

* Le prénom a été modifié.

Le Monde
France, jeudi 16 mai 2024 869 mots, p. 15
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14 mai 2024 - Le Monde (site web)

Eric Ciotti au centre d’une enquête pour détournement de fonds publics

Plusieurs collaborateurs du président des LR sont dans le viseur de la justice, pour des cumuls d’emplois non déclarés ou non autorisés entre Assemblée nationale et conseil départemental

Samuel Laurent

C’est une nouvelle victoire pour AC! !, une association anticorruption née en 2021 d’une scission d’anciens membres d’Anticor : le parquet de Nice a confirmé, lundi 13 mai, qu’une enquête préliminaire était ouverte pour détournement de fonds publics, qui cible le président du parti Les Républicains (LR), Eric Ciotti, et ses collaborateurs. Elle fait suite à un signalement opéré par AC! ! en janvier auprès du Parquet national financier (PNF), qui s’est dessaisi de la procédure au profit du parquet de Nice, confirme au Monde Damien Martinelli, procureur de la République de la préfecture des Alpes-Maritimes.

Confiée au service interdépartemental de la police judiciaire du département, l’enquête fait également suite à un rapport de la chambre régionale des comptes de Provence-Alpes-Côte d’Azur, présenté le 15 décembre 2023. Dans ce rapport, la chambre pointait les « cumuls d’emplois non déclarés ou non autorisés » au sein du cabinet du président du conseil départemental des Alpes-Maritimes, Charles Ange Ginésy (LR).

« Quatre collaborateurs de cabinet et deux agents de la collectivité »se trouvaient dans l’illégalité au moment de l’enquête de la chambre régionale des comptes, écrivaient les rapporteurs. Ils cumulaient des fonctions à temps partiel au sein du conseil départemental et en tant que collaborateurs parlementaires du député Ciotti. Un cumul qui n’est permis que dans certains cas et soumis à une déclaration administrative qui n’avait pas été effectuée.

Garder un contrôle étroit

Le Monde avait relaté, dans une enquête parue en mai 2023, la stratégie d’Eric Ciotti pour conserver la mainmise sur le conseil départemental des Alpes-Maritimes, dont il fut président de 2008 à 2017. A cette dernière date, du fait de la loi encadrant le cumul des mandats, M. Ciotti est forcé d’abandonner sa présidence, pour redevenir simple conseiller départemental du canton de Tourrette-Levens.

Mais il met en place un système qui lui permet de garder un contrôle étroit sur cet exécutif stratégique, dont la présidence est assurée par Charles Ange Ginésy, l’un de ses proches. M. Ciotti est nommé président de la commission des finances du département, qui lui offre un regard sur la plupart des décisions prises par le conseil, ainsi que des avantages matériels comme un véhicule avec chauffeur. Il se maintient également comme administrateur représentant le département au sein de onze syndicats mixtes et conseils d’administration d’organismes locaux.

Mais ce contrôle passe aussi par les hommes et les femmes en place au sein de l’exécutif départemental. Le directeur de cabinet de M. Ginésy, Grégory Delafosse, est un fidèle de M. Ciotti. Il est entouré de plusieurs autres collaborateurs au sein du cabinet du département qui n’y effectuent qu’un temps partiel et occupent un autre emploi, toujours à temps partiel, en tant que collaborateurs parlementaires de M. Ciotti.

C’est le cas, par exemple, de Cécile Farrugia-Pascual, qui figure toujours parmi les collaborateurs parlementaires de M. Ciotti sur sa fiche de député, mais qui est aussi la cheffe du cabinet de M. Ginésy au conseil départemental ; ou encore de Frédéric Langenfeld, à la fois collaborateur de cabinet du président du département et au service du député Ciotti. Une autre collaboratrice parlementaire du député est également employée comme agente administrative du département.

La pratique n’est pas illégale en soi. En mai 2023, M. Ciotti avait assuré au Monde que tout avait été fait « dans le strict respect du cadre légal et réglementaire ». La chambre régionale des comptes n’est pas du même avis et précise dans son rapport que ces cumuls doivent faire l’objet d’une autorisation administrative préalable. Or, celle-ci n’avait pas été fournie par ces collaborateurs, « par méconnaissance(…) de leurs obligations administratives », selon les explications données à la chambre des comptes par le conseil départemental. Outre le contrôle étroit de la politique menée dans son département, ce système offre un autre avantage à M. Ciotti, relève Marcel Claude, président de AC! ! : il peut ainsi « économiser son enveloppe parlementaire et s’offrir des moyens qu’aucun député lambda »ne possède. De fait, M. Ciotti déclare cinq assistants parlementaires. Selon un rapport statistique de l’Assemblée nationale datant de 2022, seuls 23 % des députés emploient cinq assistants ou plus, la moyenne se situant plutôt à deux ou trois.

M. Ciotti, qui n’a pas répondu aux sollicitations du Monde, est déjà mis en cause dans un autre dossier similaire : celui de son ex-épouse, Caroline Magne. Comme l’avait révélé, en novembre 2022, Le Canard enchaîné , elle a cumulé durant des années divers postes entre l’Assemblée nationale, la ville de Nice, la commune voisine de La Colle-sur-Loup et le département des Alpes-Maritimes. Elle a ainsi pu occuper jusqu’à cinq fonctions en parallèle. Le PNF a ouvert, en novembre 2022, une enquête préliminaire pour « détournement de fonds publics, abus de confiance et recel ». M. Ciotti et Mme Magne ont été entendus en décembre 2022 en audition libre dans cette enquête, qui est toujours en cours, confirme le PNF.

Libération
jeudi 16 mai 2024 829 mots, p. 2,3

ÉVÉNEMENT

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15 mai 2024 - Libération (site web)

L'Elysée et Matignon sous pression pour trouver un équilibre

VICTOR BOITEAU et JEAN-BAPTISTE DAOULAS

La crise a bouleversé l'agenda présidentiel. L'exécutif cherche à conjuguer fermeté vis-à-vis des émeutiers et des indépendantistes, et reprise du dialogue politique.

Et le dossier calédonien remonta en haut de la pile des priorités présidentielles. Mercredi, en début de matinée, l'Elysée annule au débotté la visite d'Emmanuel Macron d'un parc éolien en mer à Fécamp (Seine-Maritime). Avant d'en faire autant, dans la soirée, pour l'inauguration prévue jeudi de l'EPR de Flamanville. Difficile de fanfaronner sur la souveraineté énergétique quand la Nouvelle-Calédonie est en proie à une série d'émeutes à l'origine de la mort de quatre personnes, dont un gendarme, au point de faire l'objet d'un décret d'état d'urgence. La matinée de jeudi sera consacrée à une «réunion de suivi» de cette décision, prise la veille lors d'un Conseil de défense et de sécurité nationale. «Toutes les violences sont intolérables et feront l'objet d'une réponse implacable pour assurer le retour de l'ordre républicain», a asséné l'Elysée mercredi par communiqué. Dans l'après-midi, la présidence accueillait avec satisfaction l'appel à l'apaisement lancé par des acteurs politiques indépendantistes comme loyalistes, misant sur un retour progressif du calme dans les prochains jours. Une cellule interministérielle de crise présidée par le Premier ministre Gabriel Attal était prévue à 20 heures au ministère de l'Intérieur.

Contre-la-montre. Délicat exercice d'équilibrisme, entre ton martial et main tendue. Le chef de l'Etat a rappelé «la nécessité d'une reprise du dialogue politique» entre le gouvernement, les indépendantistes et les loyalistes. Il a invité toutes les parties à rencontrer à Paris Gabriel Attal et Gérald Darmanin. Le Premier ministre s'est engagé mercredi à proposer «dans les prochaines heures une date pour cette rencontre». Dans la nuit de mardi à mercredi, dans la foulée du vote par l'Assemblée de la révision constitutionnelle élargissant le corps électoral calédonien, réforme qui a mis le feu aux poudres, Emmanuel Macron avait envoyé un courrier aux acteurs politiques locaux pour les enjoindre de «trouver un accord qui dépasse» ce sujet. Non sans menacer les indépendantistes, à défaut, de convoquer «avant la fin juin» le Congrès à Versailles pour le vote définitif du texte constitutionnel. A mots couverts, le pouvoir pointe la responsabilité des indépendantistes dans la crise, après leur boycott en 2021, en pleine pandémie de Covid, du troisième référendum sur l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie prévu par les accords de Nouméa. «Une partie des indépendantistes ont vécu sur la rente des accords de Nouméa et voient qu'il va falloir changer les règles du jeu auxquels ils jouent depuis quarante ans avec les mêmes cartes, accuse un conseiller de l'exécutif. Covid ou pas, ils auraient toujours dénié la possibilité que le référendum soit sincère. Ils ont fait un refus d'obstacle dont on voit les conséquences dans ces violences.» La porte-parole du gouvernement, Prisca Thevenot, a évoqué «une minorité agissante extrêmement violente» en compte-rendu du Conseil des ministres.

Le contre-la-montre engagé par le gouvernement pour boucler les discussions avant le 1er juillet, date butoir pour l'entrée en vigueur de la réforme, est jugé risqué par l'opposition de gauche. Insoumis, socialistes, communistes et écologistes jugent précipité de toucher au corps électoral avant d'accoucher d'un «accord global». «Il ne faut pas inscrire la réforme de la citoyenneté, c'est-à-dire la réforme de la liste électorale pour les provinciales, dans le cadre d'une petite réforme constitutionnelle, a pointé mardi soir le député PS Arthur Delaporte. Cet édifice s'est toujours construit par le compromis, par le consensus.»

«Seul espoir». La droite et la majorité rétorquent que le projet de loi constitutionnel donne déjà suffisamment de «temps au temps», puisqu'il prévoit que le dégel du corps électoral peut-être rendu caduc si un accord était trouvé jusqu'à dix jours avant les prochaines élections provinciales, prévues en décembre. Droite et gauche réclament également la mise en place d'une mission du dialogue, calquée sur celle lancée par Michel Rocard au lendemain du drame d'Ouvéa, en 1988. Conduite par le préfet Christian Blanc, elle avait débouché sur les accords de Matignon-Oudinot, prévoyant l'autodétermination du territoire. Qui pour la piloter? Les noms de Yaël Braun-Pivet, la présidente de l'Assemblée, de son homologue au Sénat, Gérard Larcher, et de l'ex- Premier ministre Edouard Philippe sont plébiscités. Contrairement au ministre de l'Intérieur.

«Darmanin est discrédité», juge un député de gauche. Si le patron de Beauvau s'est rendu à sept reprises sur l'archipel, son entourage jure qu'il n'est pas «propriétaire du dossier». Quant aux interlocuteurs calédoniens? Un député LFI regrette : «Il n'y a personne de l'ampleur de Jean-Marie Tjibaou [ancien leader kanak indépendantiste assassiné en 1989, ndlr] et Jacques Lafleur [figure du camp loyaliste] pour dire : "On tope et on avance."» Mardi soir dans l'hémicycle, le député de Nouvelle-Calédonie Philippe Dunoyer, réputé pour sa modération, exhortait ses collègues d'un ton grave : «Ne donnez pas le sentiment que cet accord global n'est pas possible. C'est le seul espoir auquel nous devons nous raccrocher en Nouvelle-Calédonie.»

Qui pour piloter une mission de dialogue ? Les noms de Yaël Braun-Pivet, Gérard Larcher et Edouard Philippe sont plébiscités.

Le Figaro, no. 24798
Le Figaro, jeudi 16 mai 2024 415 mots, p. 4

Politique

Avec sa commission d'enquête, LR maintient aussi la pression sur le front budgétaire

Conruyt, Claire, Galiero, Emmanuel

Nous voulons comprendre comment la dette s'est constituée sous la présidence d'Emmanuel Macron.» Ce mercredi, le député Les Républicains, Philippe Juvin a lancé la commission d'enquête parlementaire sur la dette publique. Une mission qu'il doit présider au sein de la commission des finances à l'Assemblée, à la suite de la dérive des comptes publics (le déficit a atteint 5,5 % du PIB en 2023, selon l'Insee). «À quelle vitesse et pourquoi nous constatons une telle accélération de 2000milliards à plus de 3000milliards d'euros. Cette situation est-elle la conséquence de choix politiques particuliers?», questionne ainsi l'élu des Hauts-de-Seine auprès du Figaro.

Le « quoi qu'il en coûte » , les dépenses liées à l'épidémie du Covid-19... La commission, dont le rapporteur côté majorité est Mathieu Lefèvre, veut évaluer «les choix politiques faits depuis une dizaine d'années» et interroger «les hypothèses faites par le gouvernement pour bâtir les budgets du pays». Parallèlement, la droite veut comprendre pourquoi la dette a baissé chez certains voisins européens, tels que le Portugal et la Grèce.

La dette, une question centrale

Cette commission d'enquête, à en croire Philippe Juvin, «ne fait pas plaisir à la majorité, c'est une évidence». «Cette commission n'est ni un procès, ni une enquête « règlement de comptes ». Je veux en faire un sujet de préoccupation majeure car je considère que cette question de la dette est centrale.» Le député estime que c'est là «le rôle du Parlement» qui, dans ce cadre strict, disposera de «documents» et pourra auditionner les «responsables politiques», sous serment. Qui donc, par exemple ? «Nous pourrions même essayer de comprendre comment le ministre Le Maire est éclairé par ses collaborateurs à Bercy, quelles furent les recommandations de la Cour des comptes et du Conseil d'État...» Philippe Juvin ajoute : «L'Élysée sera impliqué dans cette commission d'enquête.»

La deuxième ambition de cette enquête, précise le député, est d'avoir «les moyens d'évaluer les conséquences de cette dette sur le pouvoir d'achat des Français et les services publics». Les Républicains ont déjà prévenu à de multiples reprises qu'ils n'hésiteront pas à déposer une motion de censure si l'exécutif ne donne pas le signe d'une volonté réelle de rétablir les comptes publics. «Ce n'est pas aux Français de payer la facture de l'impéritie de ce gouvernement, les choix fous de ce gouvernement» , a conclu le chef des députés LR, Olivier Marleix, lors d'une conférence de presse. ET E.G.

Le Monde
France, jeudi 16 mai 2024 1093 mots, p. 7
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15 mai 2024 - Le Monde (site web)

Européennes : Glucksmann joue la carte sociale

Mardi, la tête de liste de Place publique et du PS était en déplacement à Amiens auprès des salariés de MetEx

Sandrine Cassini

Amiens - envoyée spéciale - AAmiens, l’usine MetEx a rarement connu pareille effervescence. En redressement judiciaire depuis mars, le site de production d’acides aminés est devenu, malgré lui, un symbole des errements de l’Union européenne, et le lieu de passage incontournable pour des candidats à l’élection du 9 juin désireux de lustrer leur blason social. Lundi 13 mai, le député La France insoumise (LFI) de la Somme François Ruffin venait prendre des nouvelles de ce fleuron industriel, et soutenir la tête de la liste LFI aux européennes, Manon Aubry, en meeting le soir même dans sa circonscription. Le natif d’Amiens en profitait aussi pour asséner quelques coups de griffe à Raphaël Glucksmann, accusé de rejouer les gauches irréconciliables. Le lendemain, c’était au tour de la tête de liste de Place publique et du Parti socialiste (PS) de jouer la carte sociale devant l’usine. Et de répondre à son rival à gauche.

Il est 16 heures quand les dirigeants de MetEx accueillent Raphaël Glucksmann, mardi 14 mai. Devant l’entrée, des slogans s’étalent sur des draps blancs ou des pancartes et résument la détresse des salariés de l’entreprise : « Non au dumping chinois », « L’Europe cautionne, la Chine nous tue ». Pris en tenaille entre des règles européennes qui l’empêchent de se fournir à bon prix en matière première (le sucre en l’occurrence) et le « dumping social » de la Chine, rendu possible par l’absence de barrières douanières, MetEx est au bord de l’asphyxie.

C’est pain bénit pour M. Glucksmann, qui se bat depuis des mois contre la « stratégie politique » de la Chine, accusée de « ratiboiser » les entreprises européennes, à grands coups de subventions, en exploitant les Ouïgours, une main-d’œuvre esclavagisée, et sans se préoccuper de la transition écologique.

Casque de chantier vissé sur la tête, veste et lunettes de protection, l’eurodéputé traverse les unités de production et chaînes de packaging. Le candidat, qui veut faire de la réindustrialisation le premier pilier de son programme, en profite pour rappeler les dispositifs qu’il a soutenus au Parlement européen – la mise en place d’une taxe carbone aux frontières, l’exclusion des produits issus du travail forcé ou de la déforestation. « Ces instruments vont avoir un impact sur votre production », promet-il.

Pression sur les pouvoirs publics

Mais l’entreprise n’a plus le temps : elle a trois mois pour convaincre un repreneur. Une partie de ses 300 salariés est déjà au chômage partiel. Dans l’une des salles de pilotage, Raphaël Glucksmann demande à Céline, technicienne de production, et vingt et un ans de maison, comment elle vit la situation. « C’est compliqué. Il ne faut pas penser aux entreprises françaises uniquement quand elles sont en crise », lui répond, inquiète, la salariée. Comme d’autres, elle espère que le défilé des politiques mettra la pression sur les pouvoirs publics.

Les représentants syndicaux s’apprêtent à échanger à huis clos avec le candidat. Aucun ne se risque à faire état de sa préférence à gauche. « Ruffin, Glucksmann, ça m’est égal. C’est une opportunité, ces élections. Ça met la pression sur le ministre », avance Samir Benyahya, de la CFDT. Même si c’est avec le député de la Somme, très impliqué dans le sauvetage de MetEx, que le syndicaliste a passé de nombreuses heures à discuter de la situation. Il n’a vu le second qu’à la télé. « M. Ruffin est là pour nous, tout le temps, il nous a mis en contact avec l’Etat », rappelle Vanessa Thuillier, secrétaire du comité social et économique de l’entreprise.

Six semaines plus tôt, François Ruffin avait organisé une première mobilisation avec les salariés, conviant plusieurs personnalités de gauche, afin de tirer la sonnette d’alarme. Lundi, c’est à nouveau en compagnie des syndicats que le député-reporter s’est affiché devant les caméras. « Il y a dix ans, pour les socialistes, les usines, c’était dépassé, du passé, ça puait, ça polluait. Aujourd’hui, ils viennent », a-t-il proclamé lors du meeting qui a suivi. La retraite à 60 ans, le marché de l’électricité, les accords de libre-échange, « c’est oui, ou bien c’est non ? », a-t-il interrogé, reprenant les angles d’attaque des « insoumis » contre M. Glucksmann.

Avant de monter sur scène à Camon (Somme), une commune limitrophe d’Amiens, où l’attendaient environ 300 militants, l’intéressé a d’abord rappelé avoir combattu les traités de libre-échange au Parlement européen. Il a ensuite fustigé la « mauvaise polémique » sur la retraite à 60 ans, une mesure dont LFI a fait l’un des marqueurs forts du programme de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes). « Ce n’est pas pour tout le monde, contrairement à ce qu’ils disent », a enfoncé le social-démocrate.

« Une campagne positive »

L’eurodéputé a aussi admis que le marché de l’électricité, qu’il souhaite réformer et non supprimer, était un autre point de divergence. Finalement, c’est la conception même de l’Europe qui est en jeu, a-t-il résumé, comptant sur l’élection pour « trancher la ligne »entre europhiles et eurosceptiques.

Dans son esprit, les deux gauches ne sont toutefois « pas irréconciliables ». « C’est Jean-Luc Mélenchon qui a décidé d’une stratégie qui le rend irrécupérable sur des questions essentielles qui touchent au monde, à la démocratie, au rapport à la violence », a-t-il poursuivi .Une allusion notamment aux offensives dont il est l’objet. Il avait par exemple jugé les « insoumis » en partie responsables des violences commises à son égard lors d’un déplacement à Saint-Etienne.

Une fois sur scène, le candidat a pointé « insoumis » et macronistes. Ces derniers l’ont par exemple qualifié de « traître » ces derniers jours. « Ils vont nous taper dessus, ça va continuer, et on s’en fiche », a-t-il proclamé, discernant de la « fébrilité » dans ces attaques et promettant « une campagne positive » jusqu’au 9 juin.

En entrant dans la salle municipale, tout le public n’était pas forcément acquis à sa cause. Si Colette Swinnen, une archéologue qui a figuré sur des listes aux municipales d’Amiens, était déjà conquise, son amie Nicole, fan de François Ruffin, hésitait encore entre celui qu’elle perçoit comme « la gauche bobo parisienne »mais capable de « foutre une raclée à Macron »et l’écologiste Marie Toussaint. A la retraite, Jean-Pierre Hadoux se souvient encore que Glucksmann avait commencé « en fréquentant Sarkozy ». Autant de stigmates dont l’essayiste peine à se débarrasser.

Le Figaro, no. 24798
Le Figaro, jeudi 16 mai 2024 1125 mots, p. 17

Idées

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15 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Derniers coups de gong avant qu'il ne soit trop tard

L'ex-député LR Guillaume Larrivé n'y va pas par quatre chemins. Il revient sur cinquante ans d'échecs de nos politiques migratoires. Et propose des pistes pour sauver les meubles, sans céder au « y a qu'à, faut qu'on » .

Jaigu, Charles

Sur l'immigration, on a tout essayé. Cette variation sur la phrase de François Mitterrand à propos du chômage est-elle vraie ? On sait que le président socialiste avait tort, car il y avait bien des choses à faire. Et sur l'immigration ? Si on ne croit plus en la politique, aujourd'hui, c'est que chacun s'est résigné à l'idée que les jeux sont faits. Guillaume Larrivé nous convainc qu'à ce jour on a trop peu essayé, et qu'on a mal persévéré quand, d'aventure, on avait entrepris quelque chose de prometteur. Attention, il ne propose pas de remède miracle. Il n'y en a pas. Il réclame un effort considérable d'alignement des volontés de la plus petite commune jusqu'à la Commission européenne et aux Cours de justice européennes. En l'état, c'est simple, nous nous dirigeons tout droit vers une guerre civile, sourde ou totale. Autre chose est possible, et nous pouvons encore sauver in extremis notre modèle multiséculaire fondé sur le principe d'assimilation.

En quoi les temps sont-ils plus mûrs aujourd'hui pour faire ce qu'il faudrait faire ? Pendant trente ans, le sujet était l'emblème de la marque FN. Jean-Marie Le Pen faisait en sorte, par ses provocations, qu'on ne s'en approche pas, sauf à accepter stoïquement de se faire traiter de « fasciste ». Le Pen n'était pas un fasciste, mais un populiste auto-diabolisateur. La gauche en a bien profité pour disqualifier le sujet, empêchant la droite de faire ce qu'elle devait faire. À cela, il faut ajouter que, dans les trente années écoulées, les optimistes pouvaient espérer que la France, à coups de réformes idoines et de croissance retrouvée, absorberait les masses laborieuses venues d'Afrique. Mais la croissance n'est jamais revenue. Et la natalité s'est mise en berne. Trois faillites se combinent donc : un État-providence à la dérive qui subventionne la population active autochtone et la dissuade donc d'accepter les emplois pénibles ou à fortes contraintes ; des flux migratoires non « régulés » qui font le sale boulot ; et, enfin, une très insuffisante intégration. Larrivé a retrouvé une citation des années 1990 du socialiste Jean Poperen : «Il n'y a pas d'intégration s'il y a déferlement.»Voilà qui est dit par le camp d'en face, pas par la droite réactionnaire.

Enfin, accordons qu'il faut toujours du temps pour prendre la mesure d'une faillite ; faute d'en être certain, on hésite sur les solutions. On essaye ici, on rafistole là, on interrompt, on file « gérer » une autre urgence, on y retourne, et on finit par constater les dégâts. Commençons par contredire les économistes, qui ont démontré maintes fois le bénéfice économique de l'immigration sur la croissance. C'est souvent vrai, mais est-ce vrai dans un pays en quasi-récession sur deux générations qui ne cesse pas d'importer une population d'origine musulmane sous-qualifiée ? Leur calcul ne tient pas compte «des externalités négatives» d'une immigration massive dont le niveau d'éducation est extrêmement faible. Ajoutons, et c'est un point fort de ce livre, que l'immigration dynamise une économie si elle a un taux d'emploi élevé. Or on apprend que le taux d'activité des immigrés présents en France est plus faible que celui du reste de la population, et le plus faible de l'Union européenne, ce qui se traduit par un coût social élevé, financé par les impôts de la population autochtone. Malheureusement, «cela ne s'améliore pas à la deuxième ou troisième génération» , constate Larrivé.

Il y a toujours un moment où l'alarme et le constat se transforment en action résolue. Nous y sommes presque. Emmanuel Macron aurait pu se hisser à la hauteur de l'enjeu. Il a raté le coche. Il a laissé le Conseil constitutionnel de Laurent Fabius transformer sa loi immigration en pantalonnade. Et, en Europe, il n'a rien fait pour défendre l'agence européenne Frontex, ni pour entériner un projet de modification de la Constitution - défendu par le groupe LR et rédigé par Guillaume Larrivé - qui aurait permis à la France de « reprendre le contrôle » - comme on disait à Londres en 2016 - non pas sous la forme d'un catastrophique « Frexit » , mais sur le seul chapitre de la politique migratoire, en contrant la jurisprudence délirante des Cours européennes, qui surprotègent le droit des étrangers depuis quarante ans et créent ainsi les conditions politiques du populisme européen qu'ils prétendent empêcher. C'est de tout cela que nous parle Guillaume Larrivé. Mais que la route est longue ! Un sentiment d'accablement monte dans l'âme assombrie du lecteur de son livre. Car l'ex-député bourguignon, redevenu conseiller d'État, connaît le sujet sur le bout des doigts, et il montre fort bien comment «la volonté politique se dissout dans l'impossibilisme juridique».Il a vu de l'intérieur - dans tous les sens du mot, car il était conseiller de Nicolas Sarkozy dans le ministère du même nom - les tentatives inabouties de la droite au pouvoir. Lesquelles tentatives - méritoires - ont été insuffisantes, sans doute faute d'un second mandat du ministre devenu président. Alors, que faire ?

Guillaume Larrivé, en modéré radical, écarte la solution du protectionnisme identitaire (immigration zéro, fin du droit d'asile), qui serait un abandon des grands principes de la République libérale construite depuis 1877. Au fond, il propose que l'on revienne, en matière de politique migratoire, à l'état de souveraineté juridique qui était celui de la France du début des années 1960, dont on ne sache pas qu'elle a été une dictature. Car il y a eu une surenchère néolibérale du droit européen depuis trente ans. Notamment à propos de la protection des étrangers. Il est incontestable que le juge européen a trop souvent eu le dernier mot face aux élus désignés par le peuple. Ce livre retrace cette évolution, avec les nuances liées à cette matière technique.

On n'entrera pas ici dans le détail des solutions, qui sont convaincantes. Larrivé propose pour commencer de «gouverner l'immigration» dans la longue durée. La gouverner, c'est confier à un seul «ministère de la Nationalité, de la Population et des Immigrations»une triple politique «de cooptation, d'assimilation et de raccompagnement dans les pays tiers en les contraignant à jouer le jeu par un chantage de l'aide au développement qui est quasi inexistant aujourd'hui - trente milliards par an en France, treize par an au niveau européen».La cooptation ? C'est-à-dire la politique des quotas. Elle est aujourd'hui impossible. L'auteur l'avait déjà expliqué à Nicolas Sarkozy, qui, hélas, n'a pas profité de la réforme constitutionnelle de 2008 pour y ajouter une charte de l'immigration. «Pendant un demi-siècle, l'immigration n'a pas été gouvernée en dépit d'innombrables lois. L'inconstance a prévalu.» Encore cinquante ans comme ça ? C. J.

La Croix, no. 42920
Événement, jeudi 16 mai 2024 1107 mots, p. 2,3
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15 mai 2024 - La Croix (site web)

Nouvelle- Calédonie, aux racines de la violence

Laurent de Boissieu

Emmanuel Macron devait déclarer mercredi 15 mai l’état d’urgence en Nouvelle-Calédonie.

Le projet d’élargissement du corps électoral, adopté par le Parlement avant d’être soumis au Congrès, a relancé un cycle de violences entre indépendantistes et unionistes français, faisant quatre morts.

Des morts en Nouvelle-Calédonie sur fond de débat politique. Cette crainte des campagnes référendaires de novembre 2018, octobre 2020 et décembre 2021 est devenue cette fois une dramatique réalité dans la nuit du 14 au 15 mai 2024, au moment même où le Parlement examinait un projet de loi constitutionnelle élargissant le corps électoral en Nouvelle-Calédonie.

Face à l’intensité des émeutes, Emmanuel Macron a présidé mercredi 15 mai un conseil de défense et de sécurité puis devait déclarer l’état d’urgence. Le président de la République a plaidé en même temps pour une « réponse implacable » aux violences et pour la « reprise du dialogue politique ».

L’ouverture du corps électoral est l’étincelle qui a allumé la mèche, avec en arrière-plan des conceptions antagonistes de l’avenir de la Nouvelle-Calédonie. « La décolonisation de la Nouvelle-Calédonie est allée à son terme, a martelé tout au long de l’examen parlementaire le député macroniste Nicolas Metzdorf, président du parti territorial Générations Nouvelle-Calédonie et rapporteur du projet de loi constitutionnelle. Avec les trois référendums, la question de la décolonisation a été traitée, mais pas celle de la démocratie puisque le corps électoral reste gelé. »

Pour voter aux élections au Congrès et aux trois assemblées de province, il faut en effet résider ou être descendant d’un résident en Nouvelle-Calédonie depuis plus de dix ans en 1998, année de la signature des accords de Nouméa. Concrètement, un cinquième des inscrits sur la liste électorale nationale se trouve exclu de la liste électorale territoriale. Le projet de loi constitutionnelle, qui doit maintenant être soumis aux députés et sénateurs réunis en Congrès, prévoit donc de « dégeler » le corps électoral en l’ouvrant à tous les résidents depuis plus de dix ans au jour d’un scrutin.

Autrement dit, pour les anti-indépendantistes, la réponse ne relève pas du débat statutaire, à leurs yeux tranché, mais du maintien de l’ordre. S’alarmant d’un « état de guerre civile », Sonia Backès, ancienne secrétaire d’État macroniste et présidente de la province Sud, a été la première à solennellement demander à Emmanuel Macron de « déclarer l’état d’urgence et de mettre tous les moyens en œuvre pour ramener la paix et la sécurité en Nouvelle-Calédonie, notamment en engageant l’armée aux côtés des forces de police et de gendarmerie ». Elle a été entendue par l’exécutif.

« Ce n’est pas une guerre civile, c’est une guerre coloniale », corrige Mathias Chauchat, professeur agrégé de droit public à l’Université de la Nouvelle-Calédonie et membre de l’Union calédonienne, composante majoritaire du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS). « Entre la colonisation française et l’indépendance sèche, la seule solution pour que chacun fasse un pas vers l’autre, c’est un État-associé, à l’exemple des îles anglo-saxonnes du Pacifique : d’abord la pleine souveraineté, ensuite la rétrocession institutionnalisée de certaines compétences à la France, du régalien à l’éducation nationale, avec une double nationalité. »

L’embrasement actuel était-il prévisible ? Le 9 mai dernier, un bon connaisseur du dossier a alerté l’Élysée dans une longue note expliquant que « la situation en Nouvelle-Calédonie peut devenir incontrôlable dans les prochains mois ». Ce que confirme Mathias Chauchat. « Le projet de dégel du corps électoral légitime la colonie de peuplement, rompt la parole de l’État et libère les Kanaks de la leur. C’est sur cette parole que reposaient l’équilibre des communautés et une paix plus que trentenaire, analyse l’universitaire engagé. L’État a sous-estimé le sentiment national kanak. La Calédonie entre dans un conflit colonial long. »

Ce retour des violences mortelles ravive le souvenir des événements de 1988 à Ouvéa. Cette année-là, une prise d’otages s’était soldée par une vingtaine de morts, indépendantistes et gendarmes. Le premier ministre Michel Rocard était parvenu à clore ce cycle de violence en parvenant à la signature des accords de Matignon entre l’indépendantiste Jean-Marie Tjibaou et le député loyaliste Jacques Lafleur. La paix retrouvée, certes, mais aucune solution statutaire pérenne.

Comparaison est-elle raison ? « Hier, la brousse brûlait mais Nouméa la blanche était préservée ; aujourd’hui, les jeunes Kanaks sont aux portes de la ville du Sud tandis qu’il n’y a dans le Nord que quelques barrages symboliques tenus par de bons pères de famille avec leur drapeau », note Mathias Chauchat.

À la politique s’ajoute « la frustration économique de la jeunesse kanake ». Sur un territoire de la République où, par exception, les statistiques ethniques sont autorisées, les inégalités territoriales et économiques séparent en effet les communautés. « C’est la fin de l’avènement d’un peuple calédonien, se désole-t-il. Le retour de la peur de l’autre dans la rue en fonction de la couleur de peau. »

Une partie des indépendantistes n’était pourtant pas hostile à une ouverture du corps électoral. Pas jusqu’aux dix ans de résidence du projet de loi constitutionnelle, mais uniquement aux « natifs » en Nouvelle-Calédonie. En quelque sorte l’application d’un droit du sol. Mais, comme souvent, la pression des « durs » a annihilé les initiatives des « modérés ».

Toute raison d’espérer n’est toutefois pas perdue. Sous la plume de Patrick Jomessy, le FLNKS a ainsi appelé la jeunesse kanake « au calme et à l’apaisement ». Ce dirigeant d’une composante minoritaire, le Parti de libération kanak, se dit en outre prêt à saisir la main tendue par Emmanuel Macron d’ici à la convocation du Congrès du Parlement. « C’est une opportunité de donner une chance au dialogue et au consensus que le FLNKS souhaite saisir afin que les revendications de chacun, dont ceux qui manifestent, puissent être entendues et prises en compte », conclut-il.

Alors que le bilan passait à quatre morts – dont un gendarme – Gabriel Attal a confirmé, devant l’Assemblée nationale, qu’il allait proposer une rencontre « à l’ensemble des acteurs calédoniens ». Pour un fin connaisseur du dossier calédonien, l’urgence est de « redonner confiance dans une forme d’impartialité de l’Etat qui n’est pas faiblesse mais écoute égale de tous, avec respect, sans privilégier, ou paraître privilégier, des interlocuteurs locaux à d’autres ». Une « forme d’impartialité » jusqu’à présent tacitement admise par les indépendantistes afin de maintenir un dialogue dont la disparition serait préjudiciable à tous.

Le Monde
France, jeudi 16 mai 2024 1209 mots, p. 9
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15 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

L’Assemblée vote le projet de loi constitutionnelle

Le texte prévoit d’élargir le corps électoral en vue des élections provinciales, prévues à partir de fin 2024

Nathalie Guibert

L’Assemblée nationale a adopté, mercredi 15 mai à la première heure, par 351 voix contre 153, le projet de loi constitutionnelle élargissant le corps électoral en Nouvelle-Calédonie. Ce projet a provoqué, à Nouméa, la colère au point d’emporter la cause des indépendantistes kanak dans des violences urbaines extrêmes.

Le texte prévoit d’ouvrir le vote aux prochaines élections provinciales à tous les citoyens résidant en Nouvelle-Calédonie depuis dix ans, soit 25 000 électeurs de plus. Les loyalistes le réclament. Mais les indépendantistes kanak exigent son retrait. Pour eux, seules les dispositions actuelles, qui ont gelé le corps électoral aux natifs et résidents arrivés avant l’accord de décolonisation de Nouméa de 1998, pourront les préserver d’une « recolonisation ».

Le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) a condamné, mercredi matin, « le vote du projet de loi constitutionnelle »et « souhaité[son] retrait (…) afin de préserver les conditions d’obtention d’un accord politique global entres les responsables calédoniens et l’Etat français ». Jacques Lalié, président indépendantiste de l’assemblée de la province des îles Loyauté, s’est, lui, dit déçu « que la voix des Kanak n’ait pas été entendue ».

Le gouvernement a promis que si les deux camps s’accordent sur un nouveau statut du territoire définissant une citoyenneté calédonienne, il suspendra son texte au profit du consensus local. Une promesse réitérée par Emmanuel Macron dans un courrier adressé, après le vote, aux représentants calédoniens. Mais, « en l’absence de cet accord, que je continue d’appeler de mes vœux, et qui est souhaitable à tous égards pour les Calédoniens, le Congrès se réunirait avant la fin juin », prévient le chef de l’Etat dans sa missive .

Malgré les enjeux, à l’Assemblée nationale, les débats, interminables, ont épousé le jeu des partis. Tandis que Nouméa s’embrasait, les invectives fusaient dans l’Hémicycle, avec une majorité préoccupée à cibler La France insoumise (LFI), une opposition habillant d’obstruction son respectable combat anticolonial, et au banc, un ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, lançant des leçons de démocratie à tous.

Avec tous les arguments, cent fois, Bastien Lachaud (LFI), Arthur Delaporte (Parti socialiste), Tematai Le Gayic (Gauche démocrate et républicaine) et Sabrina Sebaihi (Europe Ecologie-Les Verts) ont réclamé le retrait du texte. Au-delà, une large majorité appelle à une « mission du dialogue », qui pourrait, dans les prochains jours, échoir à une personnalité (le nom de Lionel Jospin est cité), sous la houlette des présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat. Le premier ministre, Gabriel Attal, interpellé pour que Matignon reprenne en main le dossier, a promis « le dialogue ».

« Darmanin n’est plus légitime »

Le gouvernement a obtenu le vote conforme à celui du Sénat, souhaité pour ne pas prolonger un circuit parlementaire difficile. L’exécutif avait aussi besoin de temps pour organiser la révision des listes électorales calédoniennes, en vue d’un scrutin prévu à partir de fin 2024. Il fallait, enfin, donner la main sans tarder au chef de l’Etat, lui seul pouvant convoquer les parlementaires en Congrès à Versailles pour sceller la révision constitutionnelle.

Emmanuel Macron a donc confirmé mercredi son souhait de voir indépendantistes et loyalistes se retrouver à Paris et reprendre leur dialogue politique. Viendront-ils ? L’invitation est déjà partie, pour une rencontre espérée dans les quinze jours.

A gauche, l’opposition, principalement LFI, a déposé plus de deux cents amendements : au-delà de la contestation argumentée du texte, l’adoption accidentelle d’un seul de ces amendements aurait permis d’enrayer la machine gouvernementale, en lançant une seconde lecture. Le groupe communiste a, dès lundi soir, retiré les siens, une cinquantaine. « Nous ne pensons pas qu’une amélioration du texte serait une avancée, a précisé le député polynésien Tematai Le Gayic. Nous voulons qu’un groupe de contact aille en Nouvelle-Calédonie, et on remercie le président d’avoir accepté des échanges autour de lui pour trouver un accord, car le ministre Darmanin n’est plus légitime. »

A la reprise des discussions, mardi dans l’après-midi, la mesure des risques de guerre civile à Nouméa a apaisé les débats. LFI a retiré nombre de ses amendements peu avant minuit.

En Nouvelle-Calédonie, dans le même temps, tous les responsables politiques ont appelé au calme. Les non-indépendantistes d’abord. « C’est leur propre pays qu’ils cassent ! Notre pays ! Aujourd’hui, cette violence les dessert et dessert la Calédonie, et surtout, elle n’empêchera pas l’avancée de la démocratie », sous-entendu l’élargissement du corps électoral, a assuré Virginie Ruffenach (Rassemblement). « Nous avions alerté le président de la République, le 12 avril, qu’à défaut d’une initiative politique d’ampleur le pays s’orientera progressivement mais inéluctablement vers un chaos politique, économique et social », a rappelé, de son côté, Calédonie ensemble.

« Discernement et apaisement »

Quant aux responsables kanak, la violence des jeunes les met au pied du mur : la condamner après avoir promis qu’ils écarteraient une réforme du corps électoral revient à se voir qualifiés de traîtres, et chacun a en tête l’assassinat de Jean-Marie Tjibaou par un militant radical un an après les accords de Nouméa de mai 1988.

Ils ont été encouragés au dialogue par le chef du gouvernement calédonien, Louis Mapou (Union nationale pour l’indépendance). « La frustration, la colère ne doivent pas nous engager dans une dynamique de rupture.(…) On ne peut pas se mettre tout d’un coup à détruire ce qu’on a construit difficilement depuis 1988 dans des conditions de paix qu’il a fallu aller chercher », a-t-il déclaré sur la chaîne NC La 1ère.

Daniel Goa, l’intransigeant et inconstant président de l’Union calédonienne, composante la plus dure du FLNKS, est allé plus loin. « Les pillages sont notre déshonneur(…), le moment est venu de montrer la maturité de notre peuple », dit-il dans un communiqué. « Il y a des accords à bâtir », et, selon le leader indépendantiste, « tout est à refaire cette fois sans la France », car « Macron n’a su tracer qu’un chemin de la discorde, de la colère et de la rancœur ».

Appelant « au discernement et à l’apaisement », le FLNKS a « dénoncé », dans un communiqué diffusé mercredi matin, les « exactions » et demandé la « levée des barrages ». Le Sénat coutumier a lui aussi encouragé « les responsables politiques à reprendre les discussions ». Pour son président, Victor Gogny, si « la collusion entre le gouvernement français et une partie de la droite locale se fait au grand jour », au fond, « peu importe l’issue du vote à l’Assemblée nationale », il faut « sortir par le haut ».

A l’Assemblée, la voix inquiète de Philippe Dunoyer, député Renaissance et membre de la droite calédonienne modérée, a porté. Selon lui, le gouvernement a commis, ces derniers mois, l’erreur de « laisser en jachère le dialogue, ce qui dans un pays comme le nôtre est dangereux ». Mais, a-t-il aussi averti, gare à faire de la Nouvelle-Calédonie un sujet de pure politique nationale. « Le processus de paix calédonien est très compliqué, très fragile. Je vous demande de ne pas risquer de donner le sentiment qu’il y a des remises en question des acquis politiques du passé. »

Le Monde
International, jeudi 16 mai 2024 1083 mots, p. 6
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15 mai 2024 - Le Monde (site web)

Après son revers aux municipales, Erdogan joue l’apaisement

Longtemps adepte de la stratégie de la tension, le président turc a rencontré début mai le chef de l’opposition. Une première en huit ans

Nicolas Bourcier

Istanbul - correspondant - La scène, impensable jusqu’à récemment, se déroule le 24 avril dans un parc non identifié, très certainement dans la capitale, Ankara. Le chef de la formation d’extrême droite, le Parti d’action nationaliste (MHP), Devlet Bahçeli, marche lentement, seul, sans un mot, face caméra. La musique qui accompagne la vidéo, diffusée sur les réseaux sociaux, est celle du crooner Ferdi Tayfur, une chanson d’amour éperdu, dans la plus pure tradition arabesque : « Tu m’as toujours enchaîné comme un esclave, je suis devenu ton ami et tu es devenu un ennemi. Si je dis que tu es un traître, c’est toi qui me le fais dire. Ce que j’ai souffert de ta part suffit. »

Métaphore politique ? Message subliminal ? Les deux ? La presse et les réseaux sociaux ont immédiatement fait des gorges chaudes de cette vidéo. Bahçeli, figure de l’ultranationalisme turc le plus réactionnaire et vociférant, symbole vivant, à 76 ans, du virage autoritaire de Recep Tayyip Erdogan, avec qui il s’est allié après le coup d’Etat raté de juillet 2016, aurait-il changé de style ? Ces images ont ouvert un abîme de questions dans cette Turquie où souffle un vent nouveau depuis les élections municipales du 31 mars.

L’adresse de Devlet Bahçeli fait suite au revers cinglant subi par la coalition au pouvoir lors de ce scrutin. Non seulement le Parti de la justice et du développement (AKP) du président n’est plus la première formation politique du pays, mais le MHP a perdu, tout comme les autres formations nationalistes, plus de la moitié de ses voix par rapport aux élections générales de 2023. La formation de Bahçeli, avec 4,9 %, a glissé à la cinquième place, derrière le parti prokurde DEM. De quoi ébranler certains équilibres.

Cinq jours après la diffusion de la vidéo, le chef de l’Etat s’est rendu au domicile de Bahçeli, pour la première rencontre depuis leur débâcle électorale. Le 2 mai, le même Erdogan a rencontré Özgür Özel, chef de la formation victorieuse du scrutin, le Parti républicain du peuple (CHP), qui s’est déplacé au siège de l’AKP.

L’événement a été qualifié d’ « historique » par l’opposition et les médias progouvernementaux. Jamais, en huit ans, le président ne s’était ainsi réuni avec le chef de file du principal parti de l’opposition. La rencontre s’est terminée sans conférence de presse. Mais la présence de Namik Tan, membre du CHP et ancien ambassadeur à Washington et en Israël, laisse à penser que le conflit à Gaza et les relations entre les Etats-Unis et la Turquie ont probablement été abordés, au même titre que les salaires, l’Etat de droit et l’ébauche d’une nouvelle Constitution souhaitée par M. Erdogan.

Changement de ton notable

Dans le même esprit de conciliation, le président a déclaré, le lendemain, qu’il prévoyait de se rendre chez son adversaire. « La Turquie et la politique turque en ont besoin », a-t-il dit. S’exprimant après la prière du vendredi, il a ajouté : «Avec cette étape, nous voyons que la politique est entrée dans une ère d’adoucissement. » Le mot est lâché. Et n’a pas fini de surprendre de la part d’un président qui n’a cessé d’entretenir, depuis des années, une stratégie de la tension et de la polarisation. Erkan Bas, le président du Parti des travailleurs turcs (TIP), a immédiatement déploré le double langage du pouvoir, rappelant l’interdiction, la veille de la rencontre, le 1er mai, du rassemblement des syndicats sur la place Taksim, à Istanbul, et les dizaines d’arrestations spectaculaires qui ont suivi. Plusieurs commentateurs ont, eux, dénoncé la condamnation, au même moment, à deux ans de prison du journaliste Baris Terkoglu pour deux articles portant sur un juge ayant condamné différentes figures de l’opposition. D’autres ont signalé la préparation en cours d’un nouvel arsenal législatif sur l’ « espionnage », visant à réduire encore davantage l’espace d’expression civique.

Il n’empêche. Le changement de ton de ces derniers jours est notable. « Après une telle défaite, le Palais se devait de changer d’agenda, avance Yasar Aydin, rédacteur en chef du quotidien d’opposition BirGün. Il lui faut gagner du temps. Il y a cette crise économique, avec laquelle il est pieds et poings liés, et puis il y a cette alliance avec le MHP qui lui a été peut-être nuisible et que certains remettent en question. D’où cette impression de retour aux principes de base de la politique. »

Pour la journaliste économique Melda Onur, « on est surpris par cette séquence parce que cela fait trente ans que l’on n’a pas connu de “normalisation” de notre vie politique ». Et l’ex-députée CHP d’ajouter : « Ces rencontres sont une manœuvre du pouvoir pour le garder. Ce changement n’exclut pas un raidissement ultérieur de la part du gouvernement. » Bülent Arinc, ex-président du Parlement et membre fondateur de l’AKP, se veut, lui, rassurant. Cet ancien allié-clé d’Erdogan anticipe un retour à l’identité « conservatrice » et « démocratique » du parti. « Nous n’avons tout simplement pas d’autre choix. »

De fait, le président Erdogan a besoin d’alliés. Si son alliance avec Devlet Bahçeli donne au gouvernement une majorité au Parlement, la coalition islamo-nationaliste ne dispose pas des deux tiers des sièges nécessaires pour adopter des amendements constitutionnels. «Erdogan insiste sur un plan de transition qui comprend la révision de la Constitution, qui pourrait lui garantir sa propre continuité[au-delà de 2028], souligne Yasar Aydin . Mais, pour cela, il a besoin des voix du CHP. La vraie question aujourd’hui est : quelle sera l’attitude de l’opposition ? »

Pour l’heure, Özgür Özel rejette l’idée d’une réforme. « Appliquez déjà la Constitution que vous avez vous-même fait passer, augmentez les revenus des retraités et le salaire minimum, libérez les détenus[du mouvement de révolte en 2013] de Gezi, a-t-il lancé. Une nouvelle ère a commencé, une période où la lutte sera peut-être plus dure, mais où nous utiliserons toute la diplomatie nécessaire. » Le 7 mai, le chef du CHP s’est rendu, à son tour, chez Devlet Bahçeli. Une première également depuis des années. La réunion s’est tenue à huis clos. Aucune vidéo du chef de file ultranationaliste n’a été depuis signalée.

Le Monde
Sports, jeudi 16 mai 2024 1745 mots, p. 24
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15 mai 2024 - Le Monde (site web)

En Seine-Saint-Denis, les espoirs déçus du sport scolaire

Les enseignants craignent que le renouvellement des équipements sportifs en vue des Jeux ne soit pas à la hauteur des besoins

Minh Dréan

Le soleil de printemps réchauffe les corps des adolescents qui courent le long du stade de la Briqueterie, à Bagnolet (Seine-Saint-Denis). Le complexe, qui accueille les collégiens et les lycéens dont les établissements se situent à proximité, va être détruit, puis reconstruit en mai 2025. L’installation sportive datant des années 1970 est devenue obsolète. Dans la salle de gymnastique, comme dans celle de lutte, le plafond s’effondre, les murs s’effritent. Des poubelles ont été disposées aux abords des fenêtres. « Pas pour les ordures, mais pour recueillir l’eau de pluie », peste Serge Reitchess.

Cet ancien enseignant d’éducation physique et sportive (EPS) fait visiter les lieux. « Ce stade est un exemple de l’état des installations sportives que l’on trouve sur tout le département. J’y ai moi-même fait du sport… et il n’a pas changé» , relève le retraité. Un rapport conduit par la direction régionale et interdépartementale de l’équipement et de l’aménagement d’Ile-de-France en 2019 soulignait que 53 % des équipements sportifs départementaux ont été mis en service ou rénovés avant 1994.

A l’échelle du département, le plus pauvre et le plus jeune de France métropolitaine, outre le mauvais état des installations, c’est surtout leur faible nombre qui est dénoncé. En 2018, la moyenne nationale était de près de 50 installations sportives pour 10 000 habitants, mais leur nombre chutait à 15 en Seine-Saint-Denis, le taux le plus bas de France métropolitaine (hors Paris). Et cela a des conséquences : un manque de créneaux horaires et l’impossibilité, pour tous, de pratiquer une activité sportive variée.

L’éducation nationale, présentée par les pouvoirs publics comme l’un des points d’entrée dans le sport, est directement confrontée à ces problématiques. « Quand on voit l’état des installations sportives sur le département, il ne faut pas s’étonner que les jeunes n’aient pas envie de s’impliquer dans le sport scolaire, relate Serge Reitchess amèrement. Pourtant, ce même département s’apprête à accueillir la plus grande compétition sportive mondiale », avec les Jeux olympiques et paralympiques (JOP).

Du 26 juillet au 8 septembre, les athlètes de neuf disciplines olympiques et quatre paralympiques s’affronteront en Seine-Saint-Denis. A cette occasion, le ministère des sports et des Jeux olympiques et paralympiques, qui a proclamé la pratique du sport « grande cause 2024 »,a garanti que l’héritage des Jeux profiterait aux habitants.

Le ministère fait valoir que le département francilien concentre 80 % des investissements publics, soit trois milliards d’euros, parmi lesquels figurent notamment la construction du centre aquatique olympique, à Saint-Denis, ou encore les rénovations d’équipements sportifs, comme le gymnase Pablo-Neruda, à Saint-Ouen, ou la Grande Nef de l’île des Vannes, à L’Ile-Saint-Denis. Le ministère se félicite également de la création ou de la rénovation, à la faveur des Jeux, de sept piscines sur plusieurs communes.

Tout proche du centre aquatique olympique flambant neuf, le constat est toutefois amer, pour le maire des Lilas. « On aurait aimé un effort similaire pour tous les équipements sportifs en Seine-Saint-Denis », plaide Lionel Benharous (union de la gauche), impliqué dans le collectif permanent pour la défense et la promotion de l’EPS et du sport associatif (CoPER 93).

Il regrette que les choix se soient uniquement concentrés dans les cinq communes hôtes des épreuves. « Cet héritage, on considère déjà qu’il n’est pas à la hauteur des besoins, assène-t-il. L’Etat a réussi à débloquer des fonds importants pour un événement qui va durer quinze jours alors que, nous, cela fait quinze ans qu’on alerte sur la situation. »

« De l’eau et du moisi »

Le constat est partagé par Jammel Amaharame, représentant des parents d’élèves au collège Pablo-Neruda d’Aulnay-sous-Bois. « Nous, l’héritage des JO, on ne le voit pas du tout. Il y a quelques animations, mais rien n’est fait pour rénover le stade où mes enfants font du sport », déplore ce père d’une fille en 3e et d’une en 1re.

Le stade des Rigondes se situe à quelques encablures de celui de la Briqueterie, à Bagnolet. Des collégiens s’y taclent, dribblent et tirent. A la mi-temps, ils se dirigent dans les vestiaires, où la rouille est apparente ; dans les blocs sanitaires, l’eau a du mal à s’écouler. Hanna (les personnes citées par leur prénom ont requis l’anonymat), 12 ans, scolarisée au collège Travail-Langevin (Bagnolet), connaît bien ces installations. «Il y a de l’eau et du moisi dans les salles de sport, et les vestiaires ne sont pas en bon état », constate-t-elle.

A Montreuil, le gymnase Henri-Wallon fait lui aussi grise mine, avance Marassé, 14 ans. « Il y a des trous dans le plafond donc, quand il pleut, il y a beaucoup d’eau qui coule. Il n’y a pas de tribunes, pas de réserve de matériels, les paniers n’ont pas de filets, et les toilettes sont minuscules », insiste la collégienne, qui dit ne pas se sentir « concernée par les JO ».

Clara, enseignante dans le département, décrit la même vétusté : une mauvaise isolation et un crépi qui s’effrite dans son gymnase. « On peut descendre jusqu’à 14 degrés l’hiver. On pense que ce n’est pas grave, que ce n’est que du sport, mais en réalité c’est dangereux, il y a des risques plus importants de blessure avec le froid », ajoute-t-elle.

« L’une de nos plus grosses difficultés en tant que professeur de sport dans le 93, c’est qu’on passe notre temps à adapter nos activités par rapport à nos réalités de terrain », reprend Carlos, professeur de sport à Bagnolet. Il axe ainsi ses cours sur l’athlétisme et l’ultimate, qui nécessitent peu d’équipements.

Avec des effectifs qui ne cessent d’augmenter, il est de plus en plus difficile d’offrir un suivi de qualité aux élèves, regrette l’enseignant. Pourtant, le gouvernement a lancé plusieurs initiatives en parallèle de la préparation des Jeux 2024, comme les deux heures de sport supplémentaires au collège. Ce qui implique « toujours plus de travail sans que les moyens alloués ne soient à la hauteur », estime-t-il.

« C’est sûr que, dans le 93, on n’a pas les mêmes moyens qu’ailleurs, c’est fatigant et injuste, pour les enseignants et surtout pour les élèves », s’agace Géraldine Cabut du collège Oum-Kalthoum, à Montreuil, et cosecrétaire départementale du Syndicat national de l’éducation physique.

Depuis le mois de février, le département est traversé par une mobilisation sans précédent des enseignants – plus longue encore que celle de 1998, qui avait duré deux mois et où les professeurs avaient obtenu 3 000 postes supplémentaires –, qui, réunis en intersyndicale, réclament « un plan d’urgence » et des moyens supplémentaires pour l’école.

Plusieurs réunions avec le ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse ont eu lieu, conduisant la ministre, Nicole Belloubet, à promettre des « arbitrages » dans les prochaines semaines, en assurant tenir compte des spécificités du département et des revendications des personnels.

Les professeurs de sports sont partie prenante de ce mouvement. Alors qu’ils estiment que seules 10 % des installations des JO bénéficieront aux scolaires, ils souhaitent un plan d’investissement public à hauteur de 6 milliards d’euros sur cinq ans afin de rattraper le retard du territoire en matière d’équipements sportifs. En 2023, ce sont plus de 6,5 millions d’euros qui ont été attribués à la Seine-Saint-Denis dans le cadre du financement d’infrastructures sportives, indique le rectorat.

Stéphane Troussel, le président (Parti socialiste) du conseil départemental assure que tous les équipements des JO seront utiles à la population et qu’il y aura des créneaux réservés aux scolaires. Pour autant, il admet que le département restera carencé. « Nous ne pourrons pas répondre seuls aux besoins en construction et rénovation d’équipements. Une politique d’investissement forte de l’Etat est nécessaire en augmentant les crédits dédiés à l’Agence nationale du sport », avance l’élu, qui ajoute que le département a mis en place un plan pluriannuel d’investissement : 51 équipements sportifs reliés à des collèges (qui relèvent de la compétence du département) ont été construits depuis 2013, tandis que sept autres sont prévus d’ici 2025.

Pour les communes, aussi, il n’est pas toujours facile d’investir dans les équipements sportifs. « Les JO ont permis un coup d’accélérateur sur des projets qu’on aurait mis des dizaines d’années à faire advenir », relève-t-on à la mairie (socialiste) de Saint-Denis. La ville, qui accueille le village olympique et certaines épreuves, estime que 80 % des terrains de proximité seront rénovés à l’issue des JO ; à l’instar du complexe sportif Auguste-Delaune, qui va devenir l’un des centres d’entraînement pour les athlètes. « Mais il manquera toujours des équipements, car les JO ne sont pas une baguette magique et que la population s’accroît », prévient-on.

Pierre-Olaf Schut, historien du sport et professeur à l’université Gustave-Eiffel à Champs-sur-Marne (Seine-et-Marne), fait le même constat : il rappelle que les grandes compétitions sportives n’ont qu’un effet limité sur les communes qui les accueillent. En l’état, les JOP 2024 ont entraîné peu de création de nouveaux équipements, or, la rénovation d’installations ne va pas améliorer le maillage du territoire.

« Obtenir simplement l’égalité »

Pour lui, comme pour les autres personnes interrogées, l’enjeu principal reste la proximité des équipements sportifs alors que, selon Serge Reitchess du CoPER 93, la moitié des collèges du département disposent d’équipements sportifs qui se situent à plus de vingt minutes à pied, ce qui entrave la pratique sportive. « Pourtant, nos gymnases sont nos salles de cours », insiste M. Reitchess, qui souhaite que, lorsqu’un établissement scolaire est rénové ou construit, la question de l’accessibilité à des installations sportives soit systématiquement posée.

« C’est un enjeu sanitaire énorme, souligne Soumya Bourouaha, députée communiste de la quatrième circonscription de Seine-Saint-Denis. On veut un vrai plan d’urgence dans le département pour obtenir simplement l’égalité pour ce territoire qui est tellement malmené.» Le CoPER93, conscient de la brèche créée par les JO, va piloter une convention citoyenne à l’Assemblée nationale le 13 juin. L’objectif est de réunir autour de la table tous les acteurs et de dresser des perspectives concrètes pour le sport en Seine-Saint-Denis. Bien au-delà des Jeux.

Libération
jeudi 16 mai 2024 1156 mots, p. 28

Autre

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15 mai 2024 - Libération (site web)

Guerres et plaies

Par Alain Auffray

François Lecointre L'ancien chef d'état-major des armées raconte des souvenirs de batailles, dont certaines le hantent encore.

L'

L' assistance était sous le charme. Quelques jours avant sa retraite, le général François Lecointre, chef d'Etatmajor des armées, délivrait son «testament» à l'Assemblée nationale, devant les députés de la commission de la défense. La députée macroniste Françoise Dumas présidait cette séance, le 7 juillet 2021. Toutes étiquettes confondues, les élus ont salué la qualité des messages du général érudit qui, renvoyant aux travaux de l'anthropologue Georges Dumézil, venait de leur rappeler que sans armée, il n'y avait pas de civils. Donc pas de civilisation. Les superlatifs se bousculent quand Françoise Dumas évoque «le charisme» -et aussi «la beauté» - de cet homme «imprégné de culture et de spiritualité». L'ex-Premier ministre Edouard Philippe n'est pas loin d'en dire autant. Jeune énarque, il a travaillé en binôme avec le saint-cyrien dans le cadre d'un programme de collaboration entre «civils prometteurs et officiers à fort potentiel». Non content de «cumuler les qualités d'officier et d'intellectuel», Lecointre est «extraordinairement sympathique». Il a surtout, souligne Philippe, le bon goût d'aimer «rire et chanter». François Lecointre vit au coeur de Paris, dans le vaste palais dédié à la Légion d'honneur depuis Napoléon. Il en est le

Portrait grand chancelier, nommé l'an dernier par le chef de l'Etat. Le sexagénaire court 10 kilomètres chaque semaine, monte à cheval et jardine dans sa chère maison du Béarn. Il publie ce mois-ci un récit de son parcours de jeune officier du troisième régiment d'infanterie de marine. Il raconte la première guerre du Golfe, la Somalie et le Rwanda. Il conclut sur sa «dernière bataille de capitaine» : l'assaut, baïonnette au canon, sur le pont de Vrbanja, à Sarajevo, au printemps 1995. Fait d'armes retentissant qui fera de lui «un héros», dira Macron en juillet 2017, le jour de sa nomination comme chef d'état-major des armées (Cema). En réponse aux humiliations que les Serbes faisaient subir aux forces de l'ONU, ordre avait été donné au capitaine Lecointre et à ses 31 hommes de reprendre les bunkers qui sécurisaient ce pont. Ces vingttrois minutes ont marqué Lecointre à jamais. Il en fait le récit détaillé : les détonations, les hommes qui tombent un à un (2 morts et 17 blessés), «la fureur» qui le porte pour venger les siens, ce prisonnier serbe qu'il pousse devant lui, pistolet sur la tempe pour forcer la libération d'un otage français, «l'ivresse meurtrière» qui s'empare de lui et dont le détournera le regard du caporal-chef qui avançait à ses côtés. Dans son livre, Le- cointre revient sur ce dernier, qui l'accompagna sous la mitraille. Il s'est suicidé quinze ans après. «Cette tragédie le hante», selon son ami François Sureau, académicien et colonel de réserve, qui loue sa proximité avec ses troupes.

François Lecointre regrette que la pacifique Europe se soit égarée pendant des décennies dans l'illusion que la guerre était devenue obsolète tandis que d'autres, à l'Est notamment, n'ont jamais cessé de la considérer comme «un horizon possible». A propos de la guerre de Poutine, il ironise sur les commentateurs qui, «avec un sens moral très développé», affirment que nous devons être prêts «à nous faire tuer jusqu'au dernier Ukrainien». Une guerre par procuration ? Il y voit une «hypocrisie ahurissante». C'est pourquoi, selon lui, Macron est «dans son rôle» quand il dit ne pas exclure l'envoi de troupes au sol. Il s'agit «d'éveiller les consciences» en posant la bonne question : mourir pour l'Ukraine, oui ou non ? Question qu'il laisse ouverte, la réponse relevant du politique.

Un expert reconnu des questions de défense risque une critique : le séduisant Lecointre défendrait «une vision romantique, mystique et finalement assez réactionnaire de l'armée». Il est vrai que ses références intellectuelles remontent souvent au tournant des XIXe et XXe siècles. Familier des écrits des maréchaux Gallieni et Lyautey, deux figures de l'entreprise coloniale, il assume des goûts classiques : la musique symphonique et l'hôtel des Invalides, Stendhal et Tati, Brel et surtout Giono dont son père, officier et grand lecteur, était un admirateur.

Enfant, il voyait s'éloigner en rade de Lorient «la silhouette puissante et noire» du Redoutable, sous-marin nucléaire commandé par son père. Là n'est pas la seule source de ce qu'il nomme sa «vocation militaire». Chez les Roffignac, sa famille maternelle d'extraction chevaleresque, elle se transmet de père en fils. Sa grand-mère a perdu son père, tué en 1914 d'une balle en plein coeur, son mari, colonel mort des suites de blessures provoquées par des éclats d'obus en 1940, et enfin son fils, tombé dans les Aurès en 1959, à 23 ans. Dans la propriété

familiale du Béarn, le jeune François contemplait une photo de cet oncle au sourire blagueur. Il y a vu la preuve qu'on pouvait «devenir un héros sans prédisposition particulière à l'héroïsme». Ce sera donc Saint-Cyr. A ses côtés, déjà, sa femme Isabelle. Ils se sont connus au lycée, chez les jésuites, à Vannes. Quand il donne l'assaut à Sarajevo, elle est enceinte de leur quatrième fille, aujourd'hui infirmière et épouse d'officier. Les autres sont professeure, pédiatre et urbaniste. Mère au foyer, son épouse, elle, a vécu dans la crainte de la visite d'un colonel en gants blancs porteur de la nouvelle fatale.

Après sa retraite, à l'été 2021, il devint visiteur de prison. Catholique pratiquant, il cite Matthieu, verset 36: «J'avais faim, vous m'avez nourri ; j'étais nu, vous m'avez habillé ; j'étais en prison, vous êtes venus jusqu'à moi.» Il a accompagné quelques détenus. «Une expérience extraordinaire», interrompue après quelques mois. Macron revenant à la charge, il a fini par accepter la grande chancellerie dont il n'était pas demandeur. S'il refusait, la place irait à un civil. Or, depuis 1815, tous les grands chanceliers étaient des militaires. Lecointre n'a pas voulu laisser échapper le seul poste civil auquel peut prétendre un officier général. Il trouve «invraisemblable» que partant à la retraite dès 59 ans, ils ne puissent pas continuer dans la haute fonction publique. Contre le monopole des énarques, il a bataillé pour que cela change. «J'ai échoué sur toute la ligne.» Pour que personne ne doute de sa neutralité politique, il a souhaité quitter son poste en 2021. «Je ne voulais pas être le Cema d'un mandat présidentiel», explique-t-il. C'est au nom de cette même neutralité qu'il avait critiqué et sanctionné les ex-généraux signataires d'une tribune zemmourienne sur le «délitement» de la patrie menacée par «des hordes de banlieue», publiée par Valeurs actuelles en 2021. Nommé pour six ans, il sera, en mai 2027, le grand chancelier qui remettra au nouveau ou à la nouvelle chef d'Etat le collier de grand maître. On lui rappelle son lointain prédécesseur, le général de Boissieu, qui avait démissionné pour ne pas avoir à honorer Mitterrand. Lecointre ne peut que désapprouver. En toute hypothèse, il sera le garant de «la continuité républicaine». ?

1962 Naissance à Cherbourg. 2017 Chef d'état-major des armées.

2023 Grand chancelier de la Légion d'honneur. 2024 Entre guerres (Gallimard).

Le Portrait

La Croix, no. 42920
Débats, jeudi 16 mai 2024 259 mots, p. 6
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16 mai 2024 - La Croix (site web)

billet

Gloire à la science

Alain Rémond

J’apprends, grâce au Canard enchaîné, que l’ancienne maquilleuse du président argentin Javier Milei, devenue députée, vient d’être nommée présidente de la Commission des sciences de la Chambre des députés. Apparemment, ce ne sont pas ses compétences en maquillage qui lui ont valu cette promotion. Mais bel et bien l’étendue de ses connaissances scientifiques. En 2019, par exemple, elle expliquait, sur une vidéo, « pourquoi les gouvernements dumonde veulent cacher à l’humanitéque la Terre est plateet qu’un grand mur de glace l’entoure ». Grâce à elle, il y aura désormais au moins un gouvernement dans le monde qui dira la vérité sur la Terre. Ce qui m’intrigue, c’est l’histoire du mur de glace qui l’entourerait. J’aimerais bien voir des photos, si ce n’est pas trop demander. Histoire de voir à quoi ça ressemble. D’autant plus que, vu la vitesse du réchauffement climatique, la glace fond. Du coup, le mur de glace qui entoure la Terre (plate, rappelons-le), fond sans doute aussi. Et la Terre itou. Heureusement, nous savons, grâce à la science, que le réchauffement climatique n’existe pas. Ouf. À mon avis, l’Argentine, qui semble être le seul pays d’où l’on peut voir le fameux mur de glace, devrait en faire un argument touristique, propre à attirer des millions de visiteurs. Sinon, une autre énigme scientifique me turlupine : l’ex-maquilleuse de Javier Milei est-elle aussi responsable de sa coupe de cheveux ? C’est juste pour savoir.

Le Monde
Idées, jeudi 16 mai 2024 1101 mots, p. 33
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15 mai 2024 - Le Monde (site web)

Nicolas-Jean Brehon L’Union européenne avance sur le plan militaire, mais de façon désordonnée

L’économiste note que l’UE a fait de grandes avancées en matière militaire afin d’aider l’Ukraine. Cependant, les dispositifs créés ne reposent sur aucun processus de décision clair et centralisé, fragilisant les progrès enregistrés

Qui aurait parié sur l’unité européenne dès le premier jour de l’agression russe en Ukraine et sur un soutien militaire massif de l’Union européenne ? Nous l’avons fait. »[A la Sorbonne], le 25 avril, le président de la République aurait pu ajouter : et nous avons mis l’argent qu’il faut. Pendant trente ans, la défense fut pour l’Union européenne (UE) une sorte de prêche idéalisé mais sans atteindre un vrai seuil de crédibilité. Les dépenses militaires sont devenues une composante de l’action européenne, mais les relations avec les Etats restent compliquées.

L’UE a l’expérience de la guerre. Celle des Balkans entre 1991 et 2002. Ce fut l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) qui mena les opérations. Néanmoins, à la fin, l’UE déploya une force opérationnelle en relève de l’OTAN. [En 2003] , la mission « Concordia », chargée du maintien de la paix en Macédoine, fut la première opération militaire pour l’Europe. Coût pour l’UE : 6 millions d’euros.

Après l’invasion de l’Ukraine, l’UE a étoffé sa panoplie. La Facilité européenne pour la paix (FEP) permet de rembourser les armements et les munitions donnés par les Etats aux forces armées ukrainiennes. La dotation initiale, vite engloutie, a été triplée (17 milliards d’euros sur la période 2021-2027). Le fonds Act in Support Ammunition Production (ASAP) a pour ambition d’augmenter les cadences de production de munitions. Le programme European Defence Industry Reinforcement through common Procurement Act vise à encourager les commandes groupées en finançant 10 % des achats. Le Fonds européen de défense (FED) est, lui, destiné à favoriser les projets coopératifs entre entreprises de l’armement et entre Etats membres (8 milliards d’euros entre 2021 et 2027).

Pologne, futur grand de l’UE

Les dépenses militaires oscillent entre à 5 milliards d’euros par an. En janvier, le commissaire européen Thierry Breton a évoqué un plan de soutien à 100 milliards d’euros. Ce plan, s’il était adopté, pourrait constituer un tournant fédéraliste en matière de défense. Pour le moment, cependant, l’Europe avance sur le plan militaire de façon désordonnée. On ne sait toujours pas qui va prendre la décision. Pour que le plan Breton permette de jeter les bases d’une industrie de défense européenne, il faudra pour cela répondre à trois questions.

Quelles entreprises ? La base industrielle doit-elle reposer sur les champions existants, ou l’UE doit-elle profiter de ces moyens pour faire naître un nouveau paysage industriel européen ? La sélection des premiers projets financés par le FED montre la recherche d’une répartition qui n’oublie personne. Choisir l’efficacité ou l’équilibre, au risque du saupoudrage ? C’est, ici aussi, la limite du « en même temps ».

Dans quels pays ? La Pologne est le futur grand de l’UE. A plusieurs reprises, le pays s’est positionné en leader de coalition, mais aussi en partenaire exigeant, ce qui a déjà suscité des tensions. Au début de la guerre, les transferts accordés à Varsovie au titre de la FEP en remboursement des matériaux militaires fournis à Kiev se faisaient à85 % du prix actuel d’armements neufs. Ce taux a, par la suite, été ramené à 46 %.

Mais il s’agissait alors de matériel militaire soviétique, prélevé sur les stocks considérables des pays de l’ancien pacte de Varsovie. La Pologne a ainsi pu renouveler son armement à des conditions particulièrement intéressantes. L’Allemagne, grâce à des stocks hérités de la République démocratique allemande, a, pour sa part, pu figurer au premier rang des donateurs.

C’est aussi sous l’influence de Varsovie que le plan munitions de l’ASAP (explosifs, missiles…) finance également le reconditionnement des munitions anciennes. Une façon d’être présent partout. Le poids de la Pologne dans le paysage militaire européen ne peut que croître. Avec les réserves que cela comporte. Le pays n’est pas réputé pour sa pondération et se tient prêt « au pire des scénarios ».

Qui décide ? La FEP (opérations) et le FED (industrie) ne sont pas seulement deux outils poursuivant des objectifs distincts, ce sont aussi deux modes de décision différents. La première est financée et décidée par les Etats, le second est un programme de l’UE, décidé par le législateur européen (Parlement et Conseil), financé par le budget européen et, pour finir, une décision de la Commission, responsable de la sélection des propositions.

Mais l’autorité de décision n’est pas la même. Dans le plan de Thierry Breton, qui décidera des programmes, des industriels, des sites ? Est-ce une négociation d’Etats, qui suppose autant de volonté que de compromis, ou une équipe bruxelloise de trente ou quarante personnes, ce qui interroge sur la pertinence de la sélection ? La question politique est celle du décideur final.

Certains ont choisi. A l’occasion de la création du FED, [l’ancien député européen] Alain Lamassoure présenta un amendement visant le transfert des compétences d’armement à l’UE. « La défense illustre clairement qu’une plus grande efficacité pourrait être atteinte par le transfert à l’UE de certaines compétences qui relèvent des Etats membres, ainsi que des crédits y afférents. »

L’amendement fut rejeté, mais la tentation fédérale reste forte. Poussée par la Commission et les petits Etats, qui y voient une occasion d’investir un domaine qui leur était inaccessible. Ceux qui ont une industrie de défense mature sont plus réservés et considèrent que l’UE ne peut pas s’improviser cheffe de guerre en choisissant l’armement des armées nationales sur appels d’offres, et qu’il faut partir des besoins opérationnels.

La réponse ne s’est pas fait attendre. En mars, deux mois après l’annonce du plan à 100 milliards d’euros, Français et Allemands s’accordent sur le futur char du futur, le MGCS, destiné à remplacer les Leclerc et les Leopard, alors que le dossier patinait depuis 2017. En avril, les deux parties signent un protocole sur le partage des tâches. Une façon de reprendre la main face aux initiatives de la Commission. Même s’il ne se réalise pas, le plan Breton a été un accélérateur de coopération. Une course aux armements décidément très politique.

Le Figaro, no. 24798
Le Figaro, jeudi 16 mai 2024 570 mots, p. 9

Société

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15 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Quand la mairie de Paris fait la promotion de l'aide à mourir

Alors que le débat sur la fin de vie débute à l'Assemblée nationale, ce « message de propagande » affiché dans les rues fait polémique.

Leclair, Agnès

La loi sur la fin de vie n'est pas encore votée que la mairie de Paris en fait déjà la promotion. «Choisir de mourir dans la dignité est un droit fondamental»proclame en majuscules blanches sur fond rose cette affiche que les habitants ont pu apercevoir sur certains Abribus. Alors que les députés commencent tout juste l'examen du projet de loi sur l'aide à mourir, cette campagne d'affichage siglée « Ville de Paris » n'a pas manqué de choquer des acteurs de ce débat sensible.

«C'est un message de propagande en plein débat. La mairie est censée conserver une certaine neutralité sur des sujets qui ne sont pas de sa compétence. Elle n'a pas à utiliser l'espace public pour asséner une opinion. C'est une opération d'influence réalisée avec les deniers des Parisiens, dénonce Erwan Le Morhedec, avocat et essayiste engagé contre la légalisation de l'euthanasie. Ce n'est pas à eux de payer pour cette promotion de l'euthanasie et du suicide assisté. D'autant qu'ils ont des avis variés sur ce sujet».

Ce coup de com en faveur de l'aide à mourir fait d'autant plus grincer des dents que la maire de Paris, Anne Hidalgo, est membre du comité d'honneur de l'ADMD (Association pour le droit de mourir dans la dignité). Jean-Luc Romero, son adjoint chargé des droits humains, de l'intégration et de la lutte contre les discriminations, est pour sa part président d'honneur de l'association qui mène un lobbying très actif.

«Ils font prévaloir leurs engagements personnels avec les moyens de la mairie, pointe Erwan Le Morhedec... N'y a-t-il pas là une forme de conflit d'intérêts?» «En quoi y aurait-il conflit d'intérêts? Ce n'est pas une entreprise et cela correspond au vote de notre majorité», rétorque Jean-Luc Romero. Paris a «voté des voeux sur ce sujet» et «organisé des débats contradictoires dans la mairie et les mairies d'arrondissement», précise-t-il.

Choisir de mourir dans la dignité est «un droit fondamental», ajoute Jean-Luc Romero. «Quand on parle de ce droit, on ne parle pas seulement d'euthanasie. Personne n'a le monopole du mot dignité. Aujourd'hui, Paris se prononce pour le droit de choisir sa fin de vie quelle qu'elle soit: mourir le plus tard possible ou anticiper», souligne-t-il. Autrement dit, cette campagne d'affichage ne ferait pas directement la promotion de l'aide à mourir... bien qu'elle reprenne le slogan de la puissante association qui milite en sa faveur.

Sur sa page internet, l'adjoint au maire assume soutenir la volonté de « 90% des Français et des Parisiens»et revendique la fierté pour Paris d'être «toujours dans le camp de la liberté, de l'égalité et de la fraternité!».

Le 21 mai, une semaine avant le début des débats sur le projet de loi fin de vie dans l'Hémicycle, la mairie organise d'ailleurs une « Conférence capitale » sur ce thème dans les salons de l'Hôtel de Ville. Animée par Jean-Luc Romero et clôturée par Anne Hidalgo, elle donnera la parole à neuf intervenants. Sans surprise, tous militent en faveur d'un droit à l'euthanasie ou au suicide assisté, de l'écrivain Noëlle Châtelet au député Olivier Falorni, rapporteur général du projet de loi sur la fin de vie. A. L.

Le Figaro, no. 24798
Le Figaro, jeudi 16 mai 2024 830 mots, p. 12

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16 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Vers un changement de doctrine nucléaire

Malbrunot, Georges

Le 18 avril, vingt-quatre heures avant l'attaque israélienne en Iran contre une installation militaire proche d'un site nucléaire, Ahmad Haghtalab, haut responsable des gardiens de la révolution en charge de la sécurité des installations nucléaires, affirmait que la République islamique pourrait revoir sa « doctrine nucléaire » et les « déclarations du passé » sur son programme nucléaire développé dans un but civil.

Quatre jours après, alors qu'Israël avait riposté de manière calibrée à l'attaque iranienne inédite aux drones et aux missiles contre l'État hébreu, un député et ancien commandant des gardiens de la révolution, Javad Karimi Qoddoussi, expliquait à son tour dans un tweet que « si la permission était donnée, il suffirait d'une semaine » pour que l'Iran procède à son « premier test nucléaire ».

Trois semaines après, c'est l'ancien ministre des Affaires étrangères, Kamal Kharrazi, aujourd'hui conseiller du guide suprême et numéro un du régime, l'ayatollah Ali Khamenei, qui se fit de nouveau menaçant. « Nous n'avons pas pris la décision de construire une bombe nucléaire, mais si l'existence de l'Iran était menacée, nous n'aurions pas d'autre choix que de changer notre doctrine nucléaire », affirma Kamal Kharrazi, selon des propos rapportés par l'agence étudiante Isna.

En 2022, le même Kamal Kharrazi avait déclaré que l'Iran était techniquement capable de fabriquer une bombe atomique, mais que la décision n'avait pas encore été prise. Trois ans auparavant, l'ayatollah Ali Khamenei avait rappelé sa fatwa, bannissant les armes nucléaires, un décret religieux datant du début des années 2000. Mais début avril son conseiller Kamal Kharrazi précisait qu' « en cas d'attaque contre nos installations nucléaires par le régime sioniste(appellation donnée par la République islamique à Israël, NDLR) notre dissuasion changerait ». Une déclaration qui suscite depuis de nombreuses interrogations sur les intentions réelles de l'Iran.

Accélérer la marche vers la bombe pour se sanctuariser ? C'est le scénario induit par les propos de M. Kharrazi et du haut gradé des gardiens de la révolution, qui ont, sous l'autorité du guide, la haute main sur le nucléaire.

Ces déclarations « peuvent n'être qu'une guerre des mots entre l'Iran et Israël, décrypte le site d'informations spécialisé sur l'Iran Amwaj, cependant en alimentant les discours officiels de manière récurrente, elles obligent à se poser la question de savoir si une bascule peut avoir lieu sous le mandat d'Ali Khamenei, qui s'est longtemps opposé aux armes nucléaires sur une base religieuse ».

La carte de la sanctuarisation

Aujourd'hui, le veto du guide pourrait être désuet, avertit une source dans le Golfe, familière de l'Iran. « Le message passé à Israël et au reste du monde est que face à une menace sérieuse, comme c'est le cas actuellement, l'Iran n'hésiterait pas à franchir le pas de la militarisation de son programme nucléaire, et à annoncer un jour prochain avoir effectué un test nucléaire. »

Comme souvent en Iran, où le pouvoir a longtemps été réparti entre plusieurs pôles, tous les centres de décision ne semblent pas être sur la même longueur d'onde. À moins qu'il s'agisse d'une tactique délibérée de brouillage des messages face à l'ennemi, alors que depuis plusieurs années précisément, les gardiens de la révolution et l'entourage du guide, monopolisent le pouvoir à Téhéran.

Le 22 avril, quelques jours après la remarque du haut gradé des gardiens de la révolution, le ministère des Affaires étrangères faisait savoir que les armes nucléaires n'avaient aucune place dans la doctrine de défense iranienne. Ce ministère n'a toutefois pas son mot à dire en la matière.

Dimanche dernier, paraissant revenir sur sa précédente déclaration, Kamal Kharrazi jetait la balle dans le camp des États-Unis et accessoirement d'Israël, son ennemi juré. « Nous ne cherchons pas à acquérir des armes nucléaires, affirma-t-il à une conférence à Téhéran. C'est vous qui êtes sortis de la diplomatie (référence au retrait américain de l'accord international de 2015 décidé en 2018 par Donald Trump, NDLR). Nous sommes prêts à négocier un Moyen-Orient sans armes nucléaires. Si les armes nucléaires ne sont pas retirées de l'arsenal israélien, il y aura une compétition à travers la région pour en posséder », avertit le conseiller du guide suprême. L'Arabie saoudite négocie actuellement avec les États-Unis la fourniture d'un programme nucléaire supposément civil, tandis que l'Égypte et la Turquie affichent également des ambitions nucléaires.

L'Iran, qui redoute un retour de Donald Trump au pouvoir à Washington, pourrait avoir intérêt à agiter la menace de la militarisation de son programme nucléaire comme une carte de négociations avec les Occidentaux, États-Unis, en premier chef.

L'attaque par son allié le Hamas le 7 octobre en Israël - dont Téhéran ne fut pas informé - a perturbé l'agenda diplomatique iranien, alors qu'au cours des semaines précédentes, l'Iran et les États-Unis discutaient à Oman d'une reprise des contacts autour du différend nucléaire. Désormais, certains cercles décisionnaires pourraient avoir intérêt à agiter cette carte de la sanctuarisation pour espérer revenir à la table des négociations avec Washington. Le temps presse, et avec la guerre à Gaza qui ne donne aucun signe de répit, la conjoncture semble, toutefois, peu favorable.

Libération
jeudi 16 mai 2024 1258 mots, p. 24

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15 mai 2024 - Libération (site web)

CORSE MAJEURE

Marie Klock

Clara-Maria Laredo A 20 ans, la jeune Corse tient un premier rôle surprenant dans «A son image» de Thierry de Peretti. Militante dès le plus jeune âge, l'étudiante en sciences politiques entretient un lien intime avec l'île.

Un drôle de feu habite cette jeune femme encore totalement inconnue au cinéma, et que les moteurs de recherche qualifient pour l'instant de «per- sonnalité politique». Clara-Maria Laredo, 20 ans, tient un premier rôle surprenant dans A son image, adaptation par Thierry de Peretti du roman de Jérôme Ferrari. Là, elle est Antonia, toute jeune photographe à Corse-Matin qui, au milieu des années 80, s'entiche d'un nationaliste corse ténébreux et glisse ainsi, son appareil toujours à portée de main, aux premières loges d'une lutte armée de plus en plus violente. Autant le beau Pascal et ses semblables sont massifs et bruyants, tonnent des propos définitifs et dégainent leurs armes à tout bout de champ, autant Antonia se coule avec précaution dans les événements, intéressée plutôt par les individus que par les causes qui les animent. Un rôle d'observatrice, paradoxal, à la fois discret et obstiné : elle scrute ce qui se passe, mais il faut deviner dans ses yeux ce qu'elle en pense.

Clara-Maria Laredo, elle, a une grande gueule et de grands idéaux. Et, comme les autres membres de la bande d'amis constituée pour l'occasion par Peretti et sa directrice de casting Julie Allione, un lien intime avec ce récit qui balaie une quinzaine d'années de crises politiques en Corse. Elle est la fille de Norbert Laredo, militant écologiste et nationaliste mort en 2022 et qui s'était engagé pour les énergies renouvelables, la préservation de la langue corse aussi bien que du littoral, fondateur en 1988 de la branche insulaire d'EE-LV. «J'ai toujours baigné là-dedans, les manifs, le militantisme, le nationalisme corse J'ai commencé très jeune à m'engager politiquement, à prendre la parole en public.» Elle se souvient de la première fois qu'elle a «ouvert sa bouche», alors qu'elle était à l'école primaire et subissait des moqueries incessantes, étiquetée «intello» de sa classe. «Il a fallu expliquer devant ma mère et mon maître d'école que certains jeunes étaient très désagréables avec moi - et c'est un euphémisme. J'ai pris la parole en me baladant très normalement dans la salle de classe, en parlant fort et de façon intelligible J'avais 6 ans, je me défendais, et je me rappelle très bien m'être dit: "Ça me plaît beaucoup".» Asso caritative. C'est au lycée qu'elle commence à «s'intéresser à la chose publique», co-organisant des manifs, à l'aise quand il s'agit de parler aux journalistes. Elle se dit «terriblement heurtée», un jour, par une discussion avec des lycéens qui reprennent à leur compte les propos de Macron, estimant qu'il suffit de traverser la rue pour trouver du travail. Elle fonde alors, à tout juste 16 ans, son asso caritative, SSP («Sous le seuil de pauvreté»), au sein de laquelle elle réunira une trentaine de bénévoles. Aujourd'hui étudiante en sciences politiques à Bruxelles, elle se mobilise aussi bien pour les droits des femmes que des migrants, a dernièrement occupé un bâtiment fédéral pour protester contre l'expulsion de demandeurs d'asiles. Comme en 2017 pour sa grande tragédie Une vie violente qui traitait déjà des luttes armées en Corse, Thierry de Peretti a réuni autour de son héroïne des acteurs souvent non professionnels, recrutés en fonction des choses qu'ils avaient à dire et à penser sur le sujet du film, une véritable petite troupe se formant au fil des étapes de castings. Quand elle a vent du projet, Clara-Maria Laredo est en stage au Parlement européen, où elle travaille en tant qu'assistante du député EE-LV François Alfonsi pour compléter ses études.

C'est lors d'un séjour à Paris, autour d'une bière, qu'un copain corse lui donne l'info ; quelques mois plus tôt, ils avaient été ensemble voir Enquête sur un scandale d'Etat, film (qui se déroulait pour partie dans la rédaction de Libération) que l'étudiante avait ensuite chroniqué pour Corse-Matin. «Il me dit : "Chiche, tu fais le casting." Je lui dis : "Si tu le fais je le fais." C'est parti de ce pari-là. Un mois après j'ai envoyé ma vidéo, et le dernier jour de mon stage au Parlement européen, le 5 juillet, j'ai reçu un mail pour le premier tour du casting.»

Faire du cinéma n'avait jusque-là pas été une éventualité pour la jeune adulte à la vie déjà remplie à rasbord. «Le format de casting est la raison pour laquelle je m'y suis intéressée. Quand je suis arrivée, on m'a posé des questions sur le mois de mars, sur les événements avec Colonna [assassiné par son codétenu en mars 2022, ndlr] c'est une période qui m'avait touchée. Je trouvais super intéressant aussi d'entendre ce que les autres avaient à en dire. Les tours de casting se sont enchaînés avec des questions sur le sacré, sur l'histoire, sur notre rapport à la terre, ce genre de choses » D'ailleurs, quel est-il, son rapport à la terre? Elle s'émeut et c'est peutêtre le seul moment où cette jeune femme volubile hésite, cherche ses mots. «Je ne saurais pas l'expliquer. Quand je suis dans le maquis, j'ai l'impression de respirer. C'est un rapport aux ancêtres, c'est comme s'il y avait quelque chose au-delà de notre réalité. La terre est un point de passage; ces sentiers que j'emprunte, tant d'autres les ont empruntés avant moi, mes ancêtres traversaient ce même maquis à dos d'âne pour apporter de la nourriture au village, ça me touche beaucoup. Je ressens ça.» «De la liberté». Ce n'est qu'au troisième ou quatrième tour de casting qu'il commence à être question de jouer des scènes, par l'improvisation beaucoup, avant que finalement le cinéaste emmène tout ce petit monde en résidence dans un village reculé de Haute-Corse. Malgré son inexpérience, Clara-Maria Laredo se sent à l'aise. «Moi à la base ça me faisait vraiment rire cette histoire: je fais un pari dans un bar, et je me retrouve là Alors y avait pas vraiment de gêne. On a passé une semaine à jouer, on était tout le temps filmés, en essais, dans les discussions à table autour du scénario, quand on était au bar A force d'être ensemble là-haut, éloignés du monde, on est rapidement devenus amis.» Comme son personnage, elle a pratiqué la photo dans son adolescence, une activité que le cinéaste la pousse à reprendre sérieusement pour préparer le tournage. Si Antonia développe ses pellicules à l'écran, Clara-Maria Laredo doit savoir le faire aussi - et elle en semble enchantée de tout ce qu'elle a appris durant la préparation, même si elle convient dormir beaucoup trop peu. Le jeu, ce n'est qu'au fil du tournage qu'elle découvre qu'elle «adore ça». «C'est inexplicable, c'est de la liberté, beaucoup plus de liberté. En interprétant, en se superposant à une autre personne, on prend de la distance sur sa propre réalité, on élargit le regard, et ça permet de voir les choses avec plus de justesse. Le recul permet l'analyse.» Pour autant, elle ne songe pas à une carrière dans le cinéma parce que, pour elle, «c'est un espace de liberté tel que mettre le mot carrière dessus, ce serait entraver cette liberté». Mais elle n'envisage en aucun cas d'arrêter de jouer; dès son retour du tournage, elle est allée s'inscrire à un cours de théâtre d'impro. Après Cannes, elle enchaînera avec session d'examens. «Ensuite, mon objectif, c'est de devenir docteur en sociologie politique interne.»

«Quand je suis dans le maquis, [ ] c'est comme s'il y avait quelque chose au-delà de notre réalité » Clara-Maria Laredo

Le Figaro, no. 24798
Le Figaro Économie, jeudi 16 mai 2024 896 mots, p. 28

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15 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Après la presse et l'édition, Daniel Kretinsky lorgne la TNT

Les groupes Ouest-France et L'Express sont aussi candidats à l'une des 15 fréquences TNT remises en jeu par l'Arcom.

Cohen, Claudia

On ne fait pas tout cela pour rien », assurait Roch-Olivier Maistre, lors de son audition devant les députés de l'Assemblée nationale. Cette récente déclaration du président de l'Arcom nourrit aujourd'hui les ambitions des prétendants à l'une des quinze fréquences TNT remises en jeu par l'autorité indépendante. Et la bataille pour devenir, ou s'affirmer, comme un acteur de choix du petit écran s'annonce rude, avec plusieurs invités surprises... Selon les informations du Figaro , le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky a décidé de se lancer dans la course. Le propriétaire de Casino, du groupe d'édition Editis et du groupe de presse CMI France, entre autres, a en effet déposé mardi soir un dossier de candidature auprès de l'Arcom. L'industriel, qui détient 8 % du capital du groupe TF1, et son bras droit dans le pays, Denis Olivennes, n'ont jamais caché leurs ambitions dans l'audiovisuel. Il y a deux ans déjà, il avait tenté de mettre la main sur M6, qui était à l'époque mise en vente. Contacté, l'entourage de Daniel Kretinsky ne fait pas de commentaires.

Les candidats aux fréquences TNT avaient jusqu'à mercredi midi pour déposer leur dossier de candidature auprès de l'Arcom. Depuis le lancement de la TNT il y a près de vingt ans, jamais autant d'autorisations de diffusion - qui peuvent durer jusqu'à dix ans pour les chaînes privées, avec un renouvellement de cinq ans sans appel à candidatures - n'étaient arrivées à échéance en même temps.

Les fréquences de C8, CNews, CStar, Canal+, Canal+ Sport, Canal+ Cinéma, Planète+, toutes propriétés du groupe Canal (Vivendi), mais aussi de TMC, TFX et LCI (groupe TF1), W9, Gulli et Paris Première (groupe M6), ainsi que celles de BFMTV et NRJ 12 sont ainsi remises en jeu, leurs autorisations s'arrêtant en 2025. Ces groupes sont tous candidats au renouvellement des fréquences de leurs chaînes. De son côté, le dirigeant de l'armateur CMA CGM, Rodolphe Saadé, qui est actuellement en négociations exclusives avec Patrick Drahi pour mettre la main sur les chaînes du groupe Altice Media, s'est naturellement porté candidat pour renouveler la fréquence de BFMTV.

L'Arcom choisira les titulaires des fréquences fin juillet et les conventions seront négociées à l'automne. Aux jeunes loups des médias comme Daniel Kretinsky ou Rodolphe Saadé se mêlent les vieux briscards du secteur... Parmi ces derniers, Alain Weill, le patron de l'Express et ancien PDG d'Altice France, a également décidé de se porter candidat. Baptisée L'Express TV, son projet de chaîne culturelle s'articulerait autour de trois piliers : l'information divertissement, l'histoire contemporaine et les sciences, a-t-il détaillé lors d'une conférence de presse organisée mercredi. Une plateforme digitale de contenus à la demande baptisée L'Express TV+ serait également mise en place, avec une offre documentaire enrichie.

L'émission phare de l'antenne de L'Express TV serait un talk-show sur le modèle des « late show » américains qui reviennent sur l'actualité avec un ton satirique. Il serait diffusé en direct tous les jours à 21 heures. « Cette chaîne contribuera au pluralisme de l'information. Une priorité à l'heure où certaines lignes éditoriales peuvent se radicaliser », a affirmé Alain Weill. Ce dernier s'était déjà positionné pour récupérer la chaîne TFX en cas de mariage, finalement avorté, entre TF1 et M6.

Environ 25 journalistes seraient recrutés pour le lancement de la chaîne, dotée d'un budget de 30 millions d'euros. « 75 % du chiffre d'affaires de la chaîne viendra de la TV linéaire et 25 % du numérique, mais la tendance s'inversera dans 10 ans », anticipe l'homme d'affaires. Il espère que l'ensemble entre la chaîne et la plateforme de replay sera rentable d'ici à quatre ans.

Le groupe L'Express est à la recherche de nouveaux relais de croissance. Depuis l'automne dernier, Alain Weill en est propriétaire à 100 %, après le rachat des 49 % du capital encore détenu par le groupe Altice. « Dans notre projet de transformation, aller vers l'image est aujourd'hui indispensable, explique-t-il. L'expérience passée des candidats ainsi que leur capacité à rendre une chaîne rentable, comme j'ai pu le faire par le passé, devraient, je l'espère, représenter un critère important pour l'Arcom. »

Parmi les acteurs du secteur, le holding Sipa-Ouest-France, qui abrite le premier quotidien régional français et contrôle déjà plusieurs participations dans l'audiovisuel (les radios Hit West, Océane FM et une participation au capital de TV Rennes), a aussi déposé un dossier auprès de l'Arcom pour créer la chaîne nationale Ouest-France TV, selon les informations de La Lettre, confirmées auprès de la direction du média par Le Figaro.

Pour sa part, le fondateur de Free, Xavier Niel a finalement décidé de ne pas déposer de dossier de candidature. « Pour quoi faire ? On sait déjà que toutes les licences seront reconduites telles quelles, l'Arcom est une chambre d'enregistrement », explique au Figaro, un brin sarcastique, Xavier Niel.

En pleine remise en jeu des fréquences, la commission d'enquête de l'Assemblée sur le sujet remettait mardi ses recommandations, dans un rapport de 200 pages. À travers 47 propositions rédigées sous la plume du député LFI Aurélien Saintoul, il plaide, entre autres, pour un renforcement des pouvoirs de l'Arcom, avec des amendes pouvant aller jusqu'à 10 % du chiffre d'affaires en cas de manquements répétés d'une chaîne à ses obligations, contre 5 % aujourd'hui, et propose d'aller jusqu'au « retrait de l'autorisation d'émettre » en cas de non-respect des règles. CC

l'Humanité
jeudi 16 mai 2024 357 mots, p. 2

Provocations

On sait que le président de la République aime jouer avec l'histoire et se mettre en scène en surplomb des siècles pour mieux tenter de s'y faire une place. Il traite pourtant la question de la décolonisation de la Kanaky - Nouvelle-Calédonie à rebours de l'histoire. Il y a derrière les discussions actuelles et les événements dramatiques qui agitent l'archipel plus d'un siècle d'oppression, des décennies d'affrontements, des années de recherche du chemin pour un destin commun. « Ce n'est pas un mouvement social à mater mais un peuple qui réclame sa pleine souveraineté », a rappelé Jean-Victor Castor, député GDR ultramarin, à la tribune de l'Assemblée à l'intention de Gérald Darmanin.

C'est pourtant par une série de provocations que le chef de l'État et son gouvernement ont choisi de tenter de régler l'affaire. Provocation en 2020, en refusant de décaler un référendum en pleine crise du Covid et sans que les conditions politiques soient acceptées par tous. Provocation en nommant Sonia Backès, anti-indépendantiste affirmée, au gouvernement, en charge de la Citoyenneté. Provocation en déléguant les discussions au ministère de l'Intérieur en lieu et place de Matignon comme il est d'usage depuis que les voies du dialogue ont été renouées après le drame d'Ouvéa. Provocation en imposant unilatéralement un projet de loi constitutionnel sur le sujet le plus sensible depuis quarante ans. Et ultime provocation, un vote à marche forcée à l'Assemblée nationale qui a achevé de mettre le feu aux poudres. Comment l'Élysée pouvait-il imaginer que de telles méthodes déclencheraient autre chose que l'embrasement ? Avec déjà plusieurs morts à déplorer, le scénario du pire est à l'oeuvre. Si la seule réponse était d'envoyer l'armée, avec là encore une résonance historique déplorable, la crise ne ferait que s'approfondir.

Malgré les immenses dégâts humains, matériels, symboliques et politiques de la méthode choisie par le gouvernement, il est encore temps de renouer les fils de l'histoire. Retirer le texte de loi et ouvrir des discussions avec toutes les parties, incluant des réponses sociales et un accord sur le processus politique, est la seule issue pour l'émancipation des Kanak et pour que la France puisse s'honorer d'un processus de décolonisation réussi. 

La Croix, no. 42920
Livres&idées, jeudi 16 mai 2024 635 mots, p. 21
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15 mai 2024 - La Croix (site web)

En Creuse coule une rivière

Christophe Henning

Autrice de romans historiques, Françoise Chandernagor livre ses Mémoires d’enfance. Une ode aux forêts et rivières d’un pays rude.

L’Or des rivières

de Françoise Chandernagor

Gallimard, 301 p., 21 €

On naît « en Creuse » comme on entre « en religion ». Sans en sortir jamais. Parisienne, membre de l’Académie Goncourt, fille du député André Chandernagor qui fut président de la Cour des comptes, Françoise Chandernagor n’oublie pas d’où elle vient. La Creuse : « un pays de rivières sauvages, de collines verdoyantes et de chemins noirs, mais c’est ma terre. »Contrée pauvre, habitée par des hommes et des femmes solides et fiers. On s’y contente de peu, on sait le prix des choses : « Ce que nous promettent les vents, c’est l’ivresse de l’acharnement et la fierté des survivants(…) Les seuls fruits qui vous seront donnés sont les fruits secs dont vous étiez écœurés, les glands, les noix, les châtaignes, et pour charmer le palais de vos enfants vous n’aurez que les mûres des ronciers. »

C’est sans nostalgie et avec une ardente reconnaissance que Françoise Chandernagor entraîne le lecteur au confluent des deux Creuses, ou dans les bois alentour. Ici, au XIXe siècle, les hommes sont maçons à la capitale et, après avoir sué pour bâtir l’Opéra Garnier ou les immeubles haussmanniens, reviennent à la morte-saison, car « d’ici on ne part que pour revenir ».

L’autrice, major à la sortie de l’ENA et femme de lettres, aurait pu écrire des Mémoires hautains. C’est de la lointaine enfance qu’elle écrit. On ne se départit pas de ses racines. Mieux, celles-ci vous protègent. L’exode de 1940 mais aussi le Covid ont vu les enfants de Creuse revenir au bercail. Françoise Chandernagor l’avoue : « Pour moi, une fois ma nichée à l’abri, j’ose dire, égoïstement, que ce confinement fut l’un des moments les plus heureux de ma vie. »D’autres, en des temps plus paisibles, à l’instar de Claude Monet, ont trouvé le chemin qui mène au village de Fresselines pour y peindre ce mélange de vert dru de la forêt et des eaux sombres de la Creuse. Il faudrait aussi citer encore George Sand et sa Petite Fadette…

Certes documenté, le récit de Françoise Chandernagor n’en est pas pour autant une encyclopédie de la ruralité creusoise mais le souvenir vibrant d’une enfance heureuse : « En Creuse, j’ai 12 ans. Éternellement. »Il fallait mener les vaches à la pâture, pêcher quelque friture… et répondre à ces paysans parlant un patois que l’autrice n’a pas oublié. À ses petits-enfants, elle fait toucher de la main la froidure du granite, l’écorce râpeuse du chêne et celle, plus lisse, du hêtre. Il y a urgence. Françoise Chandernagor mesure les effets du réchauffement climatique, et ne cesse de s’inquiéter pour les générations à venir comme pour ses arbres : « Mes marronniers perdent maintenant leurs feuilles dès le début de l’été, nos buis sèchent et crèvent en une semaine… »

La Creuse, pourtant, est immuable. Françoise Chandernagor se réclame de cette lignée : « J’appartiens à la race des maçons-laboureurs : il me faut comme à eux de la terre et des pierres. Et construire, planter, restaurer, défricher, agrandir et travailler, travailler… »Une discipline qu’elle applique volontiers aux textes en chantier avant qu’ils ne deviennent manuscrits dignes de publication : « Pour écrire, il me faut la protection d’une beauté familière et d’un lieu complice. » Et comment l’écriture ne s’enracinerait-elle pas sur les terres ancestrales ? « C’est cela aussi, choisir la Creuse. C’est choisir la lenteur, le silence, la profondeur, peut-être la sérénité, sûrement pas la facilité. »

Libération
jeudi 16 mai 2024 772 mots, p. 4,5

AUTRE

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15 mai 2024 - Libération (site web)

L'exécutif doit changer de méthode

Par RENÉ DOSIÈRE Membre honoraire du Parlement, ancien rapporteur du statut de la Nouvelle Calédonie et JEAN-JACQUES URVOAS ancien garde des Sceaux, professeur de droit public à l'université de Brest

Alors que la Nouvelle-Calédonie semble de plus en plus menacée par la guerre civile, l'ancien député René Dosière et l'ex- ministre de la Justice Jean-Jacques Urvoas appellent à réengager le dialogue.

«La France a toujours agi trop peu et trop tard.» Cette citation de Laurent Fabius à l'Assemblée nationale date du 28 novembre 1984, soit dix jours après le début d'une situation insurrectionnelle et quelques jours avant que l'état d'urgence avec couvre-feu ne soit décrété. Ce rappel devrait sonner comme un avertissement et convaincre le pouvoir exécutif de changer de méthode pour rétablir les conditions d'un dialogue utile en Nouvelle-Calédonie. Car là est l'essentiel : la volonté de rétablir un climat de confiance propice à la reprise de discussions sur l'avenir du territoire doit unir les hommes et les femmes de bonne volonté. Heureusement, l'histoire nous enseigne que rien n'est impossible.

C'étaient déjà le péril et l'exception qui avait enfanté les Accords de Matignon-Oudinot en 1988 suivis de l'Accord de Nouméa en 1998. La violence n'avait pu être effacée que par l'audace, et le désir de réconciliation avait dépassé le besoin de vengeance. L'impérieuse nécessité d'agir passe donc par quatre facteurs. D'abord, rétablir la paix. L'ordre public ne se négocie pas. La proclamation de l'état d'urgence est logique. Il n'existe aucune justification aux agressions physiques et à la dégradation, voire à la destruction des biens. Il est rassurant que toutes les autorités politiques et coutumières appellent à l'unisson au retour du calme. Cette unité est, dans ces temps difficiles, la condition de l'efficacité.

Ensuite, le temps. En Occident, le temps n'existe que de façon linéaire et doit être nécessairement un facteur de changement. En Océanie, le comptage de la durée du temps se fait par rapport aux événements. Il n'est donc pas quantitatif mais qualitatif Négocier dans le temps politique calédonien ne peut donc se résumer à imposer que le nombre fasse la loi. En cela, la décision du président de la République de ne pas convoquer le Congrès immédiatement est une bonne initiative. Mais elle ne sera utile que si disparaît l'ultimatum qu'elle contient. En effet, le chef de l'Etat indique qu'en «l'absence d'accord [ ] le Congrès se réunirait avant la fin juin». Pourquoi une telle mise en demeure alors que le Conseil d'Etat évoquait fin 2025 ? Puis le dialogue. Depuis quelques années, la parole de l'Etat semble plus s'adresser aux «loyalistes» qu'aux indépendantistes. Les mises en garde ont été négligées et les fautes se sont ajoutées aux maladresses. De la fixation unilatérale de la date du troisième référendum à la nomination de la présidente de la Province Sud au gouvernement en passant par la désignation d'un rapporteur loyaliste à l'Assemblée, tous ces choix paraissent marqués par la partialité. A la décharge du gouvernement, il faut cependant souligner l'absence de cohérence de certains dirigeants de l'Union calédonienne, principal parti indépendantiste que le gouvernement a curieusement érigé en interlocuteur quasi-unique. La distance qui sépare Paris de Nouméa ne se mesure ainsi pas qu'en heures d'avion mais aussi en teneur de propos. Ceux-ci sont en effet souvent plus conciliants en métropole et continuellement plus revendicatifs dans l'archipel. Ce double jeu, s'il n'est pas nouveau, n'est évidemment pas à la hauteur des enjeux.

Pour tourner le dos à ces dysfonctionnements, le retour de la confiance nécessitera d'élargir les interlocuteurs en associant les représentants de la coutume et ceux des cultes. Une mission de médiateur serait utile pour s'adresser par exemple aux 33 maires qui, dans leur diversité, ont montré à l'occasion des récentes sénatoriales qu'ils savaient s'émanciper des querelles d'états-majors. Et évidemment, il ne faudra pas qu'elle limite ses échanges aux questions institutionnelles mais qu'elle couvre tous les volets du projet futur, qu'ils soient économiques, sociaux, culturels ou financiers.

Enfin, l'engagement de l'Etat. Depuis 1988, quand surgissent des difficultés, c'est vers l'Etat que se tournent les acteurs de cette histoire. Face aux défis qui se sont dressés, Michel Rocard, Lionel Jospin et Edouard Philippe ont su répondre en conjurant des drames probables. Ils sont parvenus à trouver des solutions novatrices épousant le réel sans jamais s'y soumettre totalement. Par leurs propositions et leur capacité d'entraînement, ils ont démontré que les étapes n'étaient franchies que lorsque l'Etat était pleinement acteur. Nous sommes dans un moment identique et cette histoire oblige. Il n'y aura pas d'autre issue que celle venant d'un accord négocié entre les forces politiques sous son égide. Cet avenir n'étant pas donné d'avance, il appartient donc à l'actuel Premier ministre de créer les conditions pour pouvoir le dessiner. ?

«Face aux défis qui se sont dressés, Michel Rocard, Lionel Jospin et Edouard Philippe ont su répondre en conjurant des drames probables.»

Le Monde
International, jeudi 16 mai 2024 797 mots, p. 5
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15 mai 2024 - Le Monde (site web)

En Allemagne, la justice inflige deux coups durs successifs à l’AfD

Un leader du parti d’extrême droite a été condamné pour avoir cité un slogan nazi, et la formation est maintenue « sous surveillance »

Thomas Wieder

Berlin - correspondant - Al’approche des élections européennes, les mauvaises nouvelles s’enchaînent pour le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (Alternative für Deutschland ; AfD). Après l’ouverture de deux enquêtes contre la tête de liste du parti, l’eurodéputé Maximilian Krah, soupçonné d’avoir reçu illégalement de l’argent de de sources russe et chinoise, deux jugements rendus à vingt-quatre heures d’intervalle sont venus confirmer que l’AfD, crédité de 15 % à 17 % d’intentions de vote pour le scrutin du 9 juin, n’est pas un parti comme les autres.

Mardi 14 mai, le leader de l’aile radicale de l’AfD, Björn Höcke, 52 ans, a ainsi été condamné par le tribunal de Halle (Saxe-Anhalt) à 13 000 euros d’amende pour avoir « utilisé un signe distinctif d’une organisation anticonstitutionnelle et terroriste ». M. Höcke comparaissait pour avoir déclaré, en 2021, lors d’un meeting organisé par le parti dans la petite ville voisine de Mersebourg : « Tout pour notre patrie, tout pour la Saxe-Anhalt, tout pour l’Allemagne ! »

Le problème est que la formule « Tout pour l’Allemagne » (alles für Deutschland) était le mot d’ordre des SA (sections d’assaut), la milice paramilitaire du Parti national-socialiste d’Adolf Hitler. Or, selon le code pénal allemand, il est interdit d’utiliser en public des slogans ou des symboles du IIIe Reich.

Pendant son procès, qui s’est ouvert le 18 avril, M. Höcke a assuré ignorer qu’il s’agissait d’une formule nazie. Une affirmation « ni crédible ni compréhensible », a estimé, mardi, le procureur de Halle, Benedikt Bernzen, rappelant que l’accusé est un ancien professeur d’histoire et qu’il a « une bonne connaissance du vocabulaire nazi ».

Le 16 mars 2016, lors d’une manifestation de l’AfD en Thuringe, Land de l’ex-Allemagne de l’Est, M. Höcke avait traité Sigmar Gabriel, alors ministre de l’économie et président du Parti social-démocrate, de « corrupteur du peuple » (Volksverderber), un terme utilisé par Hitler dans Mein Kampf, pour désigner les juifs.

Ce jugement vient rappeler que les références du chef de l’AfD en Thuringe s’enracinent dans le passé le plus sombre de l’histoire allemande. Davantage encore que pour ses emprunts plus ou moins déguisés à ce que le philologue Victor Klemperer (1881-1960) avait appelé la « langue du IIIe Reich », M. Höcke est connu pour un discours qu’il a prononcé à Dresde (Saxe), en janvier 2017.

« Atteinte à la dignité humaine »

« Jusqu’à aujourd’hui, notre état d’esprit est celui d’un peuple vaincu,avait-il déclaré . Nous, Allemands, sommes le seul peuple au monde à avoir planté au cœur de sa capitale un monument de la honte », référence au Mémorial des victimes de la Shoah, inauguré en 2005, à Berlin. « Il nous faut un virage à 180 degrés de notre politique mémorielle », avait-il ajouté ce jour-là, afin que le peuple allemand puisse pleurer « ses victimes » de la seconde guerre mondiale.

Vingt-quatre heures avant la condamnation de M. Höcke, la justice avait infligé un autre coup dur à l’AfD. Rejetant la demande de celui-ci, le tribunal administratif supérieur de Münster (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) a autorisé l’Office fédéral de protection de la Constitution, le service de renseignement intérieur, à maintenir le parti « sous surveillance » en tant que « groupe suspect d’être d’extrême droite ».

Dans son jugement, qui confirme une décision de 2022, le tribunal de Münster considère que l’AfD « défend des positions qui portent atteinte à la dignité humaine de certains groupes de personnes », citant les étrangers et les musulmans, et que le parti souhaite « n’accorder aux citoyens allemands issus de l’immigration qu’un statut juridique de seconde classe », ce qui est contraire à la Loi fondamentale.

Sans surprise, les dirigeants de l’AfD ont dénoncé un « jugement politique » et annoncé qu’ils allaient porter l’affaire devant la Cour administrative fédérale de Leipzig, l’équivalent allemand du Conseil d’Etat. Mais cette stratégie n’est pas du goût de l’aile radicale du parti. Selon elle, celui-ci ferait mieux d’utiliser son argent pour faire campagne – notamment en Saxe, en Thuringe et dans le Brandebourg, où auront lieu, en septembre, des élections régionales qu’il pourrait remporter –, plutôt que le dépenser en frais d’avocats.

«L’AfD demande à des arbitres de juger si les règles du jeu sont respectées. Or, c’est la partie adverse qui fixe ces règles et peut les modifier à tout moment. Comment peut-on obtenir gain de cause dans de telles conditions ? » , a réagi Torben Braga, député régional de Thuringe et proche de M. Höcke.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 16 mai 2024 725 mots, p. AUJM6,AUJM7,AUJM7,AUJM8
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15 mai 2024 - Le Parisien (site web)
16 mai 2024 - Le Parisien

L'exécutif face au bourbier calédonien

Nouvelle-Calédonie|Emmanuel Macron a décidé de déclarer l'état d'urgence. Quatre morts dont un gendarme de 22 ans sont à déplorer dans ce territoire français du Pacifique.

Ludwig Gallet avec O. B, V. G et N. G

« Grâce à la Nouvelle-Calédonie, le soleil ne se couche jamais sur la République », a l'habitude de répéter Nicolas Metzdorf, député néo-calédonien. La pénombre et les violences ont fini par s'abattre sur l'archipel du Pacifique. Le bilan est lourd, avec quatre morts recensés et des centaines de blessés à déplorer. « On s'engage tout droit dans une guerre civile », s'est alarmé sur place le haut-commissaire de la République, Louis Le Franc.

Parmi les victimes, Nicolas M., un gendarme âgé d'à peine 22 ans. Selon nos informations, le groupe de militaires dont il faisait partie était en mission de protection depuis mardi autour du dernier commerce non pillé au sud de la commune du Mont-Dore. Alors que la situation de tension était dans une phase d'accalmie, quelques habitants, dont des « anciens », sont venus pour établir le contact avec les gendarmes et exprimer leur désaccord sur la situation insurrectionnelle en cours. Cet instant a coïncidé avec la reprise de violences, et les gendarmes se sont retrouvés pris à partie par des tirs d'armes auxquels ils ont riposté. C'est à ce moment que le militaire a été touché au niveau de la tête. Des événements tragiques qui ont conduit le chef de l'État à modifier son agenda.

« La violence qui s'exprime n'a pas de légitimité »

Alors qu'il devait se rendre mercredi à Fécamp (Seine-Maritime) pour inaugurer un parc éolien, Emmanuel Macron a finalement convoqué dans la matinée un Conseil de défense. Le président, au dire d'un participant, s'est montré très calme, mais aussi très ferme sur le retour de l'ordre en Nouvelle-Calédonie, le qualifiant de priorité absolue.

Le président a surtout donné à son Premier ministre la mission de présenter dès l'après-midi, en Conseil des ministres, un décret visant à déclarer l'état d'urgence. « La violence qui s'exprime n'a pas de légitimité et n'a souvent aucun lien avec des revendications politiques, a insisté le président devant les membres du gouvernement. Il faut donc faire preuve d'une grande fermeté. » Cinq cents agents des forces de l'ordre sont « en cours d'acheminement », selon le cabinet de Gérald Darmanin. Ils s'ajouteront à leurs 1 800 collègues d'ores et déjà déployés sur le terrain. Parmi eux : quatre escadrons de gendarmerie, deux sections de la CRS8, mais aussi des effectifs du GIGN et du Raid, tous venus de métropole ou de Polynésie.

Cinq premières assignations à résidence

Cet état d'urgence, entrant en vigueur à 5 heures du matin ce jeudi à Nouméa, doit faciliter la mise en oeuvre de certaines mesures. C'est le cas, par exemple, de l'interdiction de manifester, le couvre-feu ou encore la fermeture d'établissements. Aussi, il permet d'actionner des dispositifs qui n'existent pas dans le droit commun, comme l'assignation à résidence ou la remise des armes, présentes en très grand nombre dans l'archipel. Si le gouvernement entend le prolonger au-delà de douze jours, il devra passer par la loi. Pendant la cellule interministérielle de crise qui s'est tenue mardi soir, Gabriel Attal a aussi annoncé le déploiement de l'armée pour sécuriser les ports et l'aéroport de l'île ainsi que l'interdiction de TikTok utilisé par les émeutiers.

L'exécutif devra aussi traiter le débat politique. Même si, à Beauvau, on souligne que les violences ne peuvent s'expliquer uniquement par le projet de loi constitutionnelle sur l'élargissement du corps électoral : « C'est une conjonction des luttes, sociale et politique, dans le contexte d'adoption du projet de loi. » La cellule de coordination des actions de terrain (CCAT, lire ci-dessous) est aussi, selon nos informations, accusée d'être responsable de ce qui se passe, en manipulant une jeunesse désoeuvrée et apolitique afin de provoquer des événements violents. Ce mercredi soir, Gérard Darmanin a signé cinq premières assignations à résidence contre des indépendantistes radicaux, membres de la CCAT.

Reste que le gouvernement se trouve désormais pressurisé par les oppositions, la gauche réclamant la suspension du projet de loi constitutionnelle. À ce stade, la réunion du Congrès est toujours prévue pour fin juin si les composantes politiques locales échouent à trouver un accord. « L'indépendance a été refusée à trois reprises par référendum, élargir le corps électoral, c'est garantir plus de démocratie. Il faut qu'on aille au bout du processus », plaide un ministre.

l'Humanité
jeudi 16 mai 2024 746 mots, p. 4

« Parler de démocratie dans une situation coloniale est grotesque »

Entretien réalisé par Benjamin König

Pour Victor Tutugoro, président du mouvement indépendantiste l'Union progressiste mélanésienne, Emmanuel Macron doit renouer le dialogue, geler les projets afin d'aboutir à un accord global en Kanaky - Nouvelle-Calédonie.

Quelle est la réalité de la situation à Nouméa et en Kanaky - Nouvelle-Calédonie (KNC) et quelle analyse en faites-vous ?

Nous sommes passés à une autre étape, puisqu'il y a eu quatre morts aujourd'hui (mercredi après-midi, heure française - NDLR), ainsi que plusieurs blessés. Des usines et des centres commerciaux ont été incendiés durant ces journées d'émeutes - on va les qualifier ainsi. Personne n'imaginait qu'on pourrait en arriver là. On ne sait pas ce qui se passera demain, car la situation est devenue incontrôlable pour la Cellule de coordination des actions de terrain (Ccat, l'organe d'action des mouvements indépendantistes - NDLR).

Quelles sont les raisons politiques de cet embrasement ?

Le point de départ reste le troisième référendum de 2021, que nous continuons à contester à l'ONU, et auprès de l'État français. Nous ne le reconnaissons pas, même si le gouvernement veut clore le processus. Les propos et les attitudes, en particulier de Sonia Backès et de Nicolas Metzdorf (respectivement cheffe de file et député Renaissance anti-indépendantistes - NDLR), ont participé à créer ce climat de violence, en remettant en cause la légitimité de nos institutions. Il y a un manque d'impartialité de l'État, avec la présence de Sonia Backès sous le gouvernement d'Élisabeth Borne. Enfin, il y a eu l'épisode où le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, a menti devant le Sénat sur les écrits du FLNKS et la lettre que nous avions signée, Roch Wamytan et moi-même. Le passage en force sur la question du corps électoral, avec une jeunesse kanak dans une situation sociale précaire, des métropolitains qui continuent à arriver et n'ont, eux, aucune difficulté à trouver un travail, tout cela a créé un climat malsain. Il a suffi d'une étincelle pour que tout explose.

Comme dans les années 1980, avec le statut Lemoine, c'est la question de la citoyenneté qui a mis le feu aux poudres...

En filigrane, il s'agit de la crainte du peuple kanak de continuer à être noyé. Les gouvernements successifs de la France oeuvrent d'abord pour leurs ressortissants. Comme toutes les puissances, et comme ils l'ont fait en Afrique. C'est ce ressentiment-là qui participe à ce cocktail.

Que répondez-vous au gouvernement, qui brandit l'étendard de la « démocratie », en affirmant qu'il est normal que les gens installés là-bas votent ?

Nous voulons d'abord poser la question de la citoyenneté : ce n'est pas parce qu'on vote qu'on devient citoyen, mais le contraire. Comment devient-on citoyen aujourd'hui en Kanaky - Nouvelle-Calédonie ? Parlons-en, et voyons ensuite qui vote. Mais il faut éviter les passages en force. Nous sommes une colonie de peuplement, il ne faut pas l'oublier. Comment parler de démocratie à des gens qui vivent une situation coloniale ? C'est grotesque. Nous avons parlé de citoyenneté dans les accords de Nouméa, mais certains n'en ont jamais voulu, en nous répondant : « Nous sommes français, pourquoi serions-nous calédoniens ? » Fixer des perspectives pour le pays nous permettra de nous en sortir. Un pays, ça se construit ensemble. Malheureusement, nous prêchons dans le désert. Et ce gouvernement n'écoute qu'un camp et passe en force.

Comment expliquez-vous cet entêtement jusqu'à l'affrontement ?

Nous ne comprenons pas pourquoi l'État ne se donne pas le temps de trouver un accord global. Ils ont manoeuvré pour fixer les élections provinciales, puis imposé le dégel du corps électoral en mettant de côté la question de l'autodétermination. À ce propos, nous n'avons jamais été au courant du nombre de personnes concernées par ce dégel. Gérald Darmanin ne nous a jamais donné les véritables chiffres. Comment voulez-vous qu'on s'engage ? On ne comprend pas pourquoi l'État s'entête, si ce n'est pour arrimer définitivement la KNC dans le giron français, quitte à mater la revendication d'indépendance kanak.

Que diriez-vous, de façon solennelle, à l'État et au gouvernement ?

Mettons en pause ce projet de loi et donnons-nous le temps de discuter véritablement, sans mettre la pression, pour essayer de trouver un accord global. Les élections peuvent être repoussées en 2025, selon le Conseil d'État. Emmanuel Macron n'a pas l'air de prendre la mesure. Il y a des morts. Il pense qu'en un mois, on va tout résoudre en allant à Paris le 27 mai ? Il faut laisser du temps, apaiser le terrain. L'État doit aujourd'hui envoyer une mission impartiale pour changer la méthode et renouer les fils du dialogue.

Le Monde
jeudi 16 mai 2024 972 mots, p. 35

Géopolitique | Chronique

Le piège géorgien

par Sylvie Kauffmann

C’est presque une tradition : quand la crise éclate, les Baltes prennent le chemin du Caucase. En arrivant à Tbilissi, mercredi 15 mai, les ministres des affaires étrangères des trois Etats baltes, accompagnés de leur collègue islandaise, ne peuvent pas ne pas se rappeler le voyage rocambolesque de leurs dirigeants vers la même capitale géorgienne, il y a seize ans.

L’atmosphère était fiévreuse, aussi. Et c’est aussi la Russie qui était à l’origine de cette poussée de fièvre de l’été 2008 – la Russie, ce grand voisin qui a, dans l’histoire, annexé deux fois la Géorgie et dont les chars venaient à nouveau de l’envahir, dans la nuit du 8 août. L’armée russe intervenait en Géorgie, officiellement pour protéger la minorité russophone d’une province séparatiste frontalière de la Russie, l’Ossétie du Sud, que les forces géorgiennes venaient de bombarder, tombant dans le piège d’une provocation.

Quittant précipitamment Pékin, où il avait assisté à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, le président Nicolas Sarkozy avait sauté dans son avion pour négocier un cessez-le-feu entre Moscou et Tbilissi, au nom de l’Union européenne, dont la France assurait la présidence tournante. Au moment où il quittait Moscou pour Tbilissi, le 12 août, porteur d’un accord de cessez-le-feu approuvé par Vladimir Poutine, ses trois collègues baltes, l’Estonien, le Lituanien et le premier ministre letton, accompagnés des chefs d’Etat polonais et ukrainien, se dirigeaient vers la capitale géorgienne – par la route, au terme d’un éprouvant périple. Les Russes, qui contrôlaient l’espace aérien géorgien, avaient autorisé l’avion présidentiel français à atterrir, pas celui du président polonais, forcé de se poser en Azerbaïdjan.

A Tbilissi, Nicolas Sarkozy et les présidents de l’Est n’avaient pas fait cause commune. D’une part, ils ne boxaient pas dans la même catégorie – comme les Russes, le Français avait su le leur faire sentir, ont-ils raconté plus tard. D’autre part, ils ne poursuivaient pas le même objectif : la priorité de Paris, avec l’appui de Berlin et de Bruxelles, était d’obtenir l’arrêt de l’offensive russe, coûte que coûte. Les Baltes, le Polonais et l’Ukrainien, eux, étaient venus soutenir le peuple géorgien assiégé et son président, Mikheïl Saakachvili.

Mesure anti-européenne

Seize ans plus tard, Paris et Berlin ont plus de considération pour les capitales baltes, dont les voix portent davantage à Bruxelles depuis que l’invasion de l’Ukraine a justifié leurs mises en garde contre Vladimir Poutine. Mais ce voyage des ministres baltes en Géorgie, au moment crucial où est adopté le projet de loi sur l’« influence étrangère » qui jette dans la rue chaque soir des dizaines de milliers d’opposants, est à nouveau une initiative séparée.

A Bruxelles et dans les chancelleries européennes, on surveille la température en Géorgie comme le lait sur le feu, mais on préfère temporiser. L’affaire, c’est vrai, est très ennuyeuse. Voilà un gouvernement démocratiquement élu, soutenu par un parti, Rêve géorgien, dont les accointances russes sont connues, mais qui soutient officiellement le rapprochement avec l’Union européenne.

Celle-ci, bien qu’assez méfiante, finit par lui accorder en décembre le statut de candidat à l’UE à la fois parce qu’elle sait que c’est le souhait de la grande majorité de la population et parce qu’elle veut éviter que le pays retombe dans l’orbite de Moscou.

Or, quelques mois plus tard, en avril, le gouvernement prend une mesure délibérément anti-européenne en réintroduisant un projet de loi qu’il avait dû abandonner en 2023 sous la pression populaire : ce texte, qui ressemble à s’y méprendre à une loi liberticide en vigueur en Russie, déclare « agent sous influence étrangère » toute association dont 20 % du financement ou plus vient de l’étranger.

Plus compliqué encore, la présidente de Géorgie, Salomé Zourabichvili, une ancienne diplomate française, a basculé ouvertement dans l’opposition et soutient les manifestants. Très pro-européenne, elle a promis de mettre son veto à la loi, mais le Parlement peut passer outre à son veto. Il est clair pour tout le monde que l’adoption de cette loi mettrait un coup d’arrêt au processus de rapprochement de la Géorgie avec l’UE.

Que faire ? Y aller « avec de gros sabots », craint-on à Paris, risquerait d’être contre-productif, car l’UE s’exposerait à l’accusation d’ingérence étrangère. Le premier ministre, Irakli Kobakhidze, a d’ailleurs déjà utilisé le filon en qualifiant la présence d’un député lituanien parmi des opposants lundi d’ « attitude insultante » pour la souveraineté géorgienne ; certains médias russes ne se privent pas de dénoncer un assaut occidental contre le gouvernement de Tbilissi. Emettre un avertissement commun, à Vingt-Sept ? Bonne idée ! Tellement bonne que la Hongrie s’est empressée de la bloquer.

Alors, que faire ? Mardi à Tbilissi, le directeur des affaires européennes du département d’Etat, l’Américain Jim O’Brien, a brandi la menace de sanctions. A l’UE, on en est encore loin. Finalement, la visite des Baltes, qui doivent rencontrer la présidente Zourabichvili, le ministre des affaires étrangères et l’opposition, signale au moins une présence de représentants de gouvernements européens.

A trop temporiser, les Européens risquent de laisser la situation pourrir, et le piège se refermer sur eux. Il y a un autre précédent que celui de 2008 : l’accord d’association de l’Ukraine avec l’UE. Lorsque, en 2013, Poutine a ordonné au président de l’époque, Viktor Ianoukovitch, de ne pas le signer, les Ukrainiens se sont révoltés. Cela a donné Maïdan, la « révolution de la dignité », mais aussi une répression sanglante, le renversement du régime et, en représailles, l’annexion de la Crimée par la Russie, l’agression du Donbass – et, depuis plus de deux ans, la guerre à grande échelle.

Le Figaro, no. 24798
Le Figaro, jeudi 16 mai 2024 484 mots, p. 4

Politique

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15 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Pourquoi toutes les parties ont intérêt à un accord global

Tabard, Guillaume

C'est une course contre la montre qui est engagée en Nouvelle-Calédonie. Pour rétablir l'ordre d'abord, et éviter la dangereuse spirale d'émeutes qui avait déjà fait quatre morts mercredi, dont un gendarme. Pour sauver, ensuite, la possibilité d'un accord global - institutionnel, politique et économique - avec l'ensemble des acteurs de l'archipel.

Contrairement à ce que la brutalité des images laisse à penser, une issue constructive n'est pas à exclure. De l'Union calédonienne-FLNKS au Rassemblement-LR, toutes les forces politiques locales ont signé un appel commun au calme, condamnant la violence et plaidant pour la poursuite des négociations. Les émeutes, qui ont conduit le gouvernement à décréter l'état d'urgence, n'expriment donc pas le réveil d'un choc frontal entre indépendantistes et loyalistes. Un tel retour aux années 1980 est d'autant moins possible que la population est moins homogène qu'elle le fut. Aux côtés de 39 % de Kanaks et de 27 % d'Européens, un bon tiers des Calédoniens sont Wallisiens, Métis, Tahitiens, Indonésiens, Vietnamiens... Personne ne peut imposer seul sa vision ; tout le monde est contraint au dialogue.

Une issue politique n'est pas non plus à exclure car ni le gouvernement ni aucune force politique ne peuvent se passer d'un accord global. Le « dégel » du corps électoral a certes remis le feu aux poudres, les indépendantistes redoutant de voir leur poids relatif diminuer. Mais non seulement cette disposition était annoncée dès le lendemain du troisième référendum, en décembre 2021 - personne n'a été pris par sur- prise -, mais elle était liée d'emblée à la recherche d'un accord global sur tous les dossiers non institutionnels. La mise en place de nouvelles assemblées, le développement économique de l'archipel, la relance d'une filière nickel en difficulté sont inséparables d'une remise à jour des listes électorales.

Pas d'accord global sans dégel, mais pas de dégel sans accord global. C'est toute la subtilité et la difficulté du calendrier des jours à venir. Il y a eu des signaux gouvernementaux mal reçus par les Kanaks, comme la promotion ministérielle, de 2022 à 2023, de la patronne de la province Sud, Sonia Backes, ou le choix du député caldoche Nicolas Metzdorf comme rapporteur du projet de loi constitutionnelle. Dans les nouvelles discussions qu'il propose, Gabriel Attal devra donner des gages plus nets de sa volonté d'équilibre. Mais ce sont sans doute les Kanaks qui ont la révolution la plus importante à faire. Après avoir été formés quatre décennies durant à mener le combat pour l'indépendance, ils doivent admettre que les trois référendums ont définitivement clos la question et apprendre à travailler de manière constructive à l'avenir d'une Nouvelle-Calédonie largement autonome, mais toujours dans la République française. L'exécutif joue gros pour lui dans sa capacité à ramener rapidement l'ordre sur place et à recréer les conditions d'un accord global. Mais en refusant le dialogue, les indépendantistes ruineraient plus encore leur crédit. G. T.

Le Figaro, no. 24797
Le Figaro, mercredi 15 mai 2024 578 mots, p. 11

Société

Émotion et colère dans la classe politique

Cimbidhi, Eloïse

Deux agents pénitentiaires tués, trois autres blessés, dont deux grièvement. Le bilan de ce qui devait être une simple extraction d'un détenu du tribunal de Rouen vers la prison d'Évreux a endeuillé toute une profession (lire ci-contre), et avec elle, la classe politique française. Une minute de silence a ainsi été observée mardi après-midi dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale. Dans la foulée de l'attaque, « choc pour nous tous » d'après les mots d'Emmanuel Macron, le chef de l'État avait, lui, tenu à afficher toute la détermination et la fermeté de la justice sur X. « Tout est mis en oeuvre pour retrouver les auteurs de ce crime afin que justice soit rendue au nom du peuple français. Nous serons intraitables » , a-t-il prévenu. « C'est une abomination. Donc je voulais dire toute ma solidarité (...) à tous ceux qui exercent cette fonction, à tous les collègues, à toute la famille, on est totalement avec eux (...), a abondé son épouse, la première dame Brigitte Macron, en marge d'un déplacement. Adressant ses « condoléances sincères et attristées », le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, a, de son côté, annoncé sur X le lancement du vaste plan Épervier, destiné à retrouver des fugitifs de droit commun, et la mobilisation de plusieurs centaines de policiers et de gendarmes. « Notre pays est en deuil » , a enfin déclaré le garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti depuis le ministère de la Justice où une cellule de crise a été ouverte.

« Tristesse », « colère », « stupeur » et « effroi » ont aussitôt envahi le reste de la classe politique, de la gauche à la droite. S'émouvant de « la pire barbarie », Éric Ciotti, président du groupe Les Républicains (LR) à l'Assemblée nationale, a exigé le déploiement de « tous les moyens disponibles (...) pour neutraliser les responsables ». Même « sauvagerie » dénoncée par le patron du Rassemblement national (RN) et tête de liste aux européennes, Jordan Bardella sur X. « Notre pays connaît un accroissement de l'ensauvagement auquel il est urgent de répondre avec une grande fermeté ! », a, quant à lui, analysé le mariniste Sébastien Chenu, réintroduisant un terme popularisé par le parti à la flamme et depuis repris par Gérald Darmanin.

Une nouvelle vague d'indignation a soulevé les rangs lepénistes à l'apparition d'une vidéo filmée par un témoin de la scène. « Trois agents pénitentiaires sont morts, sous les rires de ce témoin, à Incarville dans l'Eure. Ces images d'épouvante sont devenues quotidiennes et se généralisent dans tout le pays. « Wallah gros braquage au péage. » Voilà ce que devient la France » ,a condamné la députée Laure Lavalette après avoir relayé la publication Snapchat sur son compte X. D'une fermeté absolue, la tête de liste Reconquête aux européennes, Marion Maréchal, a de son côté appelé à traquer Mohamed Amra et ses complices « comme des Kouachi », les assaillants de Charlie Hebdo, abattus le 9 janvier 2015 par les forces de l'ordre après deux jours de recherches. Et de préciser : « Morts ou vifs. »

À gauche, le député PS de l'Eure, Philippe Brun, a dénoncé, depuis le péage d'Incarville, la « barbarie » commise le matin même. Même épouvante chez le communiste Fabien Roussel qui réclame que les auteurs soient « retrouvés et punis ». Sur un autre créneau, la chef de file des députés Insoumis, Mathilde Panot, a profité du drame pour attirer l'attention sur les morts au travail. « Aucun agent du service public ne devrait mourir dans l'exercice de ses fonctions. Ce sont les 110e morts au travail pour 2024. Soutien aux agents blessés et à leurs proches » , a écrit l'Insoumise sur X.

Libération
mercredi 15 mai 2024 1132 mots, p. 8,9

FRANCE

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14 mai 2024 - Libération (site web)

NOUVELLE-CALÉDONIE Le dégel du corps électoral enflamme l'Assemblée

Par VICTOR BOITEAU

Le projet de loi constitutionnelle, qui devait être adopté mardi soir par les députés, a réveillé le spectre des violences des années 80 et entraîné la mise en place d'un couvre-feu à Nouméa. L'opposition dénonce un «passage en force» de la majorité.

De la Nouvelle-Calédonie, le gouvernement connaissait les aspects éruptifs, et les fils inextricables. Il aura fallu attendre le début de l'examen du projet de loi constitutionnel qui prévoit d'élargir le corps électoral calédonien, lundi à l'Assemblée, pour que le territoire du Pacifique s'embrase, ravivant le spectre des «événements» de la décennie 1980. Sous pression, l'exécutif tente depuis d'éteindre une nouvelle flambée de violences, à 17 000 kilomètres de Paris. Tout en essuyant les critiques des oppositions. A un Premier ministre scotché à ses fiches, mardi dans l'hémicycle, le président des députés communiste, André Chassaigne, a adressé un concentré des critiques émises à

l'encontre de son gouvernement: «En Kanaky-Nouvelle-Calédonie la situation était prévisible et vous ne l'avez pas empêchée.» Après des émeutes dans la nuit de lundi à mardi, un couvre-feu a été décrété à Nouméa. Partout, des véhicules ont été incendiés, des magasins pillés. Dans la soirée de mardi, une mutinerie a éclaté au centre pénitentiaire de Camp-Est, où trois surveillants avaient déjà été pris en otage la veille. Dans certains quartiers de Nouméa, des hommes masqués ont été observés surveillant leur quartier. Des affrontements ont également opposé des manifestants, souvent jeunes, aux forces de l'ordre. «Plus de 70 policiers et gendarmes ont été blessés», a indiqué mardi Gérald Darmanin, lors de la séance de questions au gouvernement. Quand Gabriel Attal, stoïque, jouait la carte de l'autorité: «En Nouvelle-Calédonie, on connaît le lourd tribut de la violence. On sait qu'elle ne résout rien. Les violences ne sont ni justifiables, ni tolérables. [ ] Notre priorité, c'est le retour au calme.» Mardi soir, alors que des renforts policiers et de gendarmerie ont été envoyés sur place, les rues de la capitale calédonienne étaient désertes, la population cloîtrée.

«TENDRE LA MAIN» Au Palais-Bourbon, le débat s'est déroulé à l'ombre de ces violences. Les députés devaient adopter le texte dans la soirée de mardi. Objet des manifestations menées sur le Caillou par les indépendantistes, le projet de loi prévoit d'élargir le corps électoral calédonien. Juridique et un brin technique, la copie gouvernementale revêt pourtant un enjeu politique central pour l'avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie. Qui, dans ce territoire du Pacifique peuplé de Kanaks et de descendants de colons et de bagnards, peut se prononcer lors des scrutins locaux, dits provinciaux (l'archipel comptant trois provinces) ? Depuis 1998 et la signature des accords de Nouméa, seuls les citoyens inscrits sur les listes électorales à cette date et résidant depuis plus de dix ans en Nouvelle-Calédonie peuvent voter aux provinciales. On parle d'un corps électoral «gelé» qui, de facto, exclut du vote des résidents arrivés sur l'archipel après 1998 -soit un électeur sur cinq. Le projet de loi prévoit donc de «dégeler» ce corps, en supprimant la mention de 1998, tout en gardant la durée de dix ans de résidence. Le camp loyaliste y voit la correction d'une anomalie démocratique. Un argument défendu par le gouvernement : «Il y a des Calédoniens qui naissent Calédoniens, de parents calédoniens, et qui ne peuvent pas voter, a souligné Gérald Darmanin lundi dans l'hémicycle. Qui peut accepter cela plus longtemps ?» En face, les indépendantistes perçoivent dans cette évolution le risque d'une nouvelle «colonisation» de leur territoire, par des électeurs arrivés après 1998, et plutôt favorables au maintien de la Nouvelle-Calédonie dans le giron de la République.

Opposés au projet de loi, les députés de gauche estiment, eux, que le dégel est précipité. «Personne ne conteste que les règles actuelles doivent être révisées car elles comportent leur lot d'injustices», a convenu lundi le député socialiste Arthur Delaporte. Mais d'une même voix, insoumis, communistes et socialistes ont dénoncé «le passage en force» du gouvernement. Tous réclament la conclusion, au préalable, d'un «accord global» entre les acteurs calédoniens, concernant le futur statut du territoire. Sachant les négociations grippées, les parlementaires, des socialistes aux Républicains, ont plaidé pour la mise en place d'une «mission du dialogue» dans l'archipel, composé d'interlocuteurs neutres, afin d'apaiser les tensions. Soit ce qu'avait lancé en son temps Michel Rocard, après le drame d'Ouvéa en 1988.

«Tous les ferments d'une résurgence des événements sont là, a ainsi prévenu mardi le député LFI Bastien Lachaud. C'est au gouvernement de prendre ses responsabilités et d'agir. La répression n'est pas une solution.» A ces demandes répétées, le gouvernement et le rapporteur du texte, Nicolas Metzdorf (Renaissance), figure de la droite loyaliste à Nouméa, ont répliqué en mentionnant les trois référendums d'autodétermination, organisés sur l'archipel en 2018, 2020 et 2021. Le «non» à l'indépendance l'a emporté à chaque fois. Le troisième scrutin, tenu en pleine épidémie de Covid-19, est toujours contesté par le camp indépendantiste qui l'avait alors boycotté. Les deux premiers avaient offert une courte majorité au «non» à l'indépendance mais l'écart entre les deux s'était resserré. Rien, depuis, n'esquisse les contours d'un futur statut de la Nouvelle-Calédonie. «Pour l'instant, il n'y a toujours pas d'accord, a concédé lundi Gérald Darmanin, qui s'est pourtant rendu sur place, ces derniers mois, à sept reprises. Nous devons encore tendre la main aux indépendantistes et non-indépendantistes.»

LAISSER DU TEMPS Après le vote des députés, le gouvernement a la possibilité de convoquer les parlementaires en Congrès à Versailles. Et ce afin d'entériner la révision constitutionnelle -le texte a déjà été voté au Sénat en avril. Mardi, Gabriel Attal a annoncé qu'il ne souhaitait pas réunir le Congrès «immédiatement» après le vote des députés. Une façon de laisser du temps à la négociation, alors que les prochaines élections provinciales sont fixées en décembre. «Notre volonté unique, a martelé Attal, c'est de trouver un accord politique global, le plus large possible, avec les indépendantistes et les non-indépendantistes.» Dimanche, le chef de l'Etat avait déjà proposé aux différents acteurs néo-calédoniens de relancer, à Paris, le dialogue.

Car pour l'heure, le vote des députés sur le dégel du corps n'augure aucun compromis. «Le vote ne va pas clôturer le sujet calédonien», avance Arthur Delaporte, redoutant, comme certains de ses collègues, les «conséquences» du vote et de nouvelles violences. Un point de vue partagé par Philippe Dunoyer, élu de Nouvelle-Calédonie: «Toutes les autorités ont appelé, pour l'instant sans succès, à un retour au calme», a-t-il déploré dans l'hémicycle. Sur place, Daniel Goa, le chef de l'Union calédonienne, une branche du principal parti indépendantiste, le Front de libération nationale kanak et socialiste, a en effet appelé mardi au «calme» et exhorté la jeunesse à «rentrer chez elle», en condamnant les violences. ?

«Le vote ne va pas clôturer le sujet calédonien.» Arthur Delaporte député socialiste

Le Figaro, no. 24797
Le Figaro, mercredi 15 mai 2024 1026 mots, p. 2

Politique

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14 mai 2024 - Le Figaro (site web)

En proie aux émeutiers, la Nouvelle-Calédonie replonge dans le chaos

Deux nuits de troubles ont ébranlé Nouméa, en réponse à une réforme contestée de la Constitution sur le corps électoral, rappelant aux habitants les violences des années 1980.

Boichot, Loris

Un épais nuage de fumée monte vers le ciel. Ce mardi 14 mai, dans la nuit, des habitants de Magenta, stupéfaits, voient les flammes dévorer une partie de leur stade sportif. C'est entre les tours de ce quartier populaire de Nouméa, en juillet dernier, qu'Emmanuel Macron a rencontré des rugbymen puis s'est élancé dans un bain de foule, en se réjouissant d'un «accueil extraordinaire».Dix mois plus tard, en proie à des émeutes, la Nouvelle-Calédonie redoute de subir un cycle de violences.

Dans la soirée, contraints par un couvre-feu de se confiner chez eux dès 18 heures, les Calédoniens de l'agglomération de Nouméa entendent des cris et des détonations. Sur les réseaux sociaux, des images spectaculaires s'échangent. Un complexe commercial brûle à Dumbéa, dans la banlieue nord. Des pillards dévalisent une boucherie saccagée le matin même. Une nouvelle mutinerie à la prison du Camp-Est, au lendemain d'une brève prise d'otages de trois surveillants, contraint les forces de l'ordre à intervenir. Dans le quartier du faubourg Blanchot, des habitants cagoulés ont barré la rue de poubelles pour protéger leurs maisons. Le ciel de la capitale reste voilé d'un brouillard cendré.

Habitants et élus ne veulent pas vivre une nouvelle nuit de troubles. Le déchaînement de violences, déclenché lundi en marge d'une manifestation pacifique contre la réforme constitutionnelle sur le corps électoral, a surpris jusqu'aux plus hautes autorités. Des supermarchés ont été pillés, des ronds-points occupés, des véhicules et des entrepôts incendiés. Quelque 1 000 personnes ont perdu leur emploi, selon le patronat, inquiet d'une économie déjà exsangue. Les routes de la Grande Terre ont été coupées et l'aéroport de Nouméa-La Tontouta a fermé, tout comme les écoles.

Dans les affrontements, qui ont commencé dans le fief indépendantiste de Saint-Louis, 36 gendarmes ont été blessés, certains ont été visés par des tirs à la carabine de chasse. Ont été interpellées 82 personnes, sur quelque 200 émeutiers recensés. Des jeunes pour la plupart, ont relevé les autorités, pour beaucoup sous l'emprise de l'alcool et prêts à en découdre.

Réponse au vote prévu à l'Assemblée nationale, à 16 000 kilomètres de Nouméa, ces troubles perturbent l'examen du projet de révision de la Constitution. Au centre des crispations, cette réforme vise à revoir le régime électoral exceptionnel, en vigueur dans l'archipel depuis l'accord de Nouméa de 1998. Elle prévoit d'élargir à de nouveaux électeurs le droit de vote aux élections provinciales, notamment à ceux qui résident sur place depuis dix ans.

Emmanuel Macron demande un appel à l'apaisement

Les non-indépendantistes réclament «les mêmes droits» qu'ailleurs dans le pays, après trois référendums marqués par la victoire du «non» à l'indépendance. Mais leurs rivaux craignent que les Kanaks soient «dilués» dans un corps électoral agrandi et demandent le retrait du texte.

À l'Élysée, Emmanuel Macron a fixé mardi matin la ligne à suivre lors d'un entretien avec son ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin : appel à l'apaisement, conduite des débats parlementaires jusqu'à leur terme, proposition de relancer les négociations avec les élus locaux des deux camps. De retour d'un déplacement sur le chantier de la ligne ferroviaire Lyon-Turin, en Savoie, Gabriel Attal a annulé une visite dans l'Essonne pour se présenter l'après-midi à la séance des questions au gouvernement.

Devant les députés, le premier ministre a demandé le «retour au calme» et l'obtention d'un «accord politique global». C'est-à-dire élargi au statut institutionnel de l'archipel, au-delà du corps électoral. Pour mener ce dialogue, le gouvernement propose aux forces politiques calédoniennes de se rendre à Paris. En attendant, Emmanuel Macron a fait savoir qu'il ne convoquerait pas immédiatement les parlementaires en Congrès, étape indispensable pour faire adopter sa réforme constitutionnelle.

Si le chef de l'État est soutenu dans sa démarche par les Républicains (LR) et le Rassemblement national (RN), les oppositions de gauche l'exhortent à revoir sa méthode en reportant son texte. «Si ce texte ne passe pas, cela veut dire qu'il y a des personnes présentes depuis vingt-cinqans, des jeunes Calédoniens nés en Nouvelle-Calédonie, qui ne peuvent pas voter», a insisté le député (Renaissance) Nicolas Metzdorf, rapporteur du projet de loi.

À Nouméa, le chef indépendantiste du gouvernement local, Louis Mapou, a aussi encouragé les jeunes de son camp à ne pas «glisser dans une forme de rupture». Un message adressé à la très active cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), récente émanation du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS). «On ne peut pas se mettre tout d'un coup à détruire ce qu'on a construit difficilement», a-t-il fait valoir. L'équilibre ethnique et politique est fragile dans ce territoire, marqué par de fortes inégalités entre la province Sud - la plus peuplée, la plus riche et à majorité non kanake - où se situe Nouméa, et la province Nord et celle des Îles Loyauté, plus pauvres et à majorité kanake.

Le gouvernement veut éviter à tout prix la spirale de la violence. Quarante ans après le début de la quasi-guerre civile, qui a culminé en 1988 dans l'assaut de la grotte d'Ouvéa, lors duquel 19 preneurs d'otages kanaks et 2 militaires ont été tués. «Le risque, c'est de retrouver une période que certains ont connue en 84-88, a souligné mardi le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, Louis Le Franc. On n'en est pas loin, il faut que chacun prenne ses responsabilités.»À l'époque, déjà, les tensions s'étaient aggravées sur fond de réforme du corps électoral.

Depuis son domicile de la Vallée des Colons, Andy Bonhomme, 28 ans, dit avoir «peur». «La crainte, raconte ce fonctionnaire employé par la province Sud, c'est qu'un degré de violence supplémentaire soit atteint et qu'ils s'attaquent aux gens, après.» L'ancienne secrétaire d'État, Sonia Backès, figure du camp loyaliste, a fustigé les « insultes racistes » visant son père, dont la maison a été incendiée lundi. En retour, les autorités craignent qu'une logique de vengeance se diffuse dans les rangs non-indépendantistes. Un scénario à la probabilité pourtant «très élevée» , prévient le député (Renaissance), Philippe Dunoyer. L.B.

l'Humanité
mercredi 15 mai 2024 540 mots, p. 11

Plus de contrôle à la télé... mais pas pour tout de suite

Grégory Marin

Médias La commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur l'attribution des fréquences de la TNT a rendu son rapport hier, préconisant un renforcement des contrôles. Mais la majorité ne veut toujours pas aller jusqu'à l'interdiction d'émettre.

Pour Aurélien Saintoul, député de la France insoumise, c'est un soulagement. La commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur l'attribution des fréquences TNT, dont il est le rapporteur, a pu livrer hier ses recommandations après la crainte d'un blocage par 16 de ses membres, issus de la majorité Renaissance, Modem et Horizons, épaulée par « les Républicains », qui refusaient de signer le texte. C'est l'aboutissement d'un travail de six mois sur les règles de diffusion des chaînes de la TNT, avec en ligne de mire les chaînes du groupe Bolloré C8 et CNews.

pouvoir élargi pour l'arcom

Parmi les 47 propositions rendues publiques, plusieurs concernent l'organisme de régulation de l'audiovisuel, l'Arcom. Selon le rapporteur du texte, l'autorité est trop « faible » et « peine à préserver un paysage médiatique diversifié et respectueux de la bonne tenue du débat démocratique ». Il préconise d'élever le seuil des sanctions financières en cas de manquement aux règles des chaînes, comme l'Arcom l'a déjà fait par le passé pour celles du groupe Bolloré concernant des dérapages dans des émissions de Cyril Hanouna (7,5 millions d'euros d'amendes cumulées). Elles sont actuellement fixées à 3 % du chiffre d'affaires des chaînes, et 5 % en cas de récidive, et pourraient atteindre 10 % demain. Le rapport recommande aussi que l'Arcom se voie confier un pouvoir d' « enquête sur pièces » similaire à celui de l'Autorité de la concurrence pour juger, par exemple, de l'indépendance des rédactions. Et les parlementaires souhaitent également octroyer un droit de regard à la représentation nationale sur ses décisions en intégrant deux élus à l'instance.

Jusqu'ici, les préconisations concordent avec ce qu'en attendent la majorité et les autres composantes de l'Assemblée (RN mis à part, dont les cinq membres refusent toujours de signer). Les macronistes évoquent même de possibles « interdictions temporaires d'un programme » ou du « direct », et un « niveau minimal de reportages de terrain » pour les chaînes d'information en continu. Mais Aurélien Saintoul a dû avancer neuf propositions « à titre personnel », parmi les 47, dont la majorité ne veut pas. Il écrit vouloir une redevance pour l'utilisation des fréquences publiques proportionnelle au chiffre d'affaires des groupes, ou des conventions solides « fixant les obligations des chaînes », trop souvent renégociées de gré à gré avec l'Arcom. Et en cas de non-respect des règles, il entend aller jusqu'au « retrait de l'autorisation d'émettre ».

des points de divergence

Pour le président de la commission, le député Renaissance Quentin Bataillon, ce serait une « atteinte à la liberté de la presse », comme l'interdiction des éditorialistes sur les chaînes d'info en continu. Signe de la tension apaisée mais pas disparue, ce dernier tirera publiquement ce mercredi, au nom de la majorité, ses propres conclusions. Aurélien Saintoul, lui, « ne comprendrait pas » que CNews et C8, qui vivent « de l'abus » et « du contournement des règles », puissent se voir « renouveler leurs autorisations de diffusion ». La réponse arrivera vite : les prétendants à l'exploitation des 15 fréquences publiques de la TNT doivent faire acte de candidature également ce mercredi et l'Arcom choisira les titulaires en juillet.

l'Humanité
mercredi 15 mai 2024 536 mots, p. 4

L'embarrassante loi Cazeneuve examinée par les députés

Elisabeth Fleury

Après six mois de travail, la « mission d'évaluation sur la hausse du nombre de refus d'obtempérer et les conditions d'usage de leurs armes par les forces de l'ordre » devrait remettre prochainement son rapport à la commission des Lois de l'Assemblée nationale.

Une cinquantaine d'auditions ouvertes aux seuls députés. Parmi les 90 personnes entendues, des représentants de syndicats de policiers et l'ancien premier ministre Bernard Cazeneuve. Deux visites de terrain, l'une à Marseille, l'autre à l'école de police de Roubaix. Après six mois de travail, la « mission d'évaluation sur la hausse du nombre de refus d'obtempérer et les conditions d'usage de leurs armes par les forces de l'ordre » devrait remettre prochainement son rapport à la commission des Lois de l'Assemblée nationale. Ses deux auteurs, Roger Vicot (PS) et Thomas Rudigoz (Renaissance), viennent d'en recevoir une première version. Chacun s'attelle à la corriger de son côté, avant de tenter de se mettre d'accord sur une version commune qui devrait être rendue publique à la fin du mois. S'entendre sur un même texte : l'objectif paraît loin d'être évident.

L'aspect circonstanciel du texte est parfaitement assumé

Principal point d'achoppement, le sort de l'article L435-1 de la loi du 28 février 2017, qui autorise les policiers et les gendarmes à faire usage de leur arme en cas de refus d'obtempérer. Un « permis de tuer », selon ses détracteurs, parmi lesquels le leader de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon - à la suite du meurtre de Nahel par des policiers à Nanterre, le 27 juin 2023, la FI avait d'ailleurs proposé l'abrogation de la loi. Piqué au vif, l'auteur de la réforme législative était aussitôt monté au créneau. « Il n'y a pas, en France, de permis de tuer, simplement la reconnaissance, pour les forces de l'ordre, de la possibilité de protéger leur vie ou la vie d'autrui dans le cadre de la légitime défense », avait rétorqué Bernard Cazeneuve.

La mission d'évaluation mettra-t-elle fin à cet article de loi controversé ? Joint par l'Humanité, le rapporteur Roger Vicot dit « hésiter entre une proposition de modification ou une proposition de suppression ». « La formulation de la loi est mal interprétée, mal expliquée, mal conduite », estime le député. Lors de son audition, Bernard Cazeneuve aurait lui-même rappelé le contexte « extrêmement tendu » l'ayant conduit à proposer sa réforme.

L'aspect circonstanciel du texte est d'ailleurs parfaitement assumé. « Les forces de sécurité intérieure ont connu une année 2016 marquée par une mobilisation sans précédent pour garantir la sécurité des Français. (...) Il apparaît nécessaire de prévoir des dispositions leur permettant d'être juridiquement plus assurées lorsqu'elles ont à faire usage de leurs armes », indique ainsi la loi dans son exposé des motifs.

Que la mission propose de supprimer ou de modifier, Thomas Rudigoz - qui n'a pas répondu aux sollicitations de l'Humanité mais s'était dit défavorable à un remaniement du texte - ne devrait pas s'associer à une telle démarche. « Nous serons probablement d'accord sur certaines préconisations, mais certainement pas sur le sort de l'article », prédit Roger Vicot. Parmi les urgences, le député évoque « la nécessaire formation des policiers », sur lesquels repose l'évaluation de la dangerosité potentielle de leur cible. « Ils doivent être mieux formés et mieux encadrés », estime-t-il. La montagne pourrait donc accoucher d'une souris. 

Le Monde
Economie & Entreprise, mercredi 15 mai 2024 884 mots, p. 17
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14 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

La réforme de l’audiovisuel public se précise

Le gouvernement prévoit une fusion dès janvier 2026. L’examen du texte pourrait être décalé à fin juin

Aude Dassonville

Même menée au pas de charge, une offensive peut être ralentie par des obstacles inopinés. Prévue pour être débattue dans l’Hémicycle les 23 et 24 mai, la proposition de loi « relative à la réforme de l’audiovisuel public et à la souveraineté audiovisuelle » pourrait être repoussée d’un mois.

La conférence des présidents de l’Assemblée nationale, qui se réunit chaque semaine, pourrait en effet décider, mardi 14 mai en fin de matinée, de reporter l’examen du texte porté par la ministre de la culture, Rachida Dati, au 24 juin – seule autre date possible avant l’été. « Il y a 80 % de chances pour que la conférence anticipe les risques de débord de l’examen du projet de loi d’orientation pour la souveraineté agricole et le renouvellement des générations en agriculture »programmé juste avant , explique Quentin Bataillon (Renaissance, Loire), rapporteur de la mission d’information sur l’avenir de l’audiovisuel public.

A l’approche des élections européennes du 9 juin, le gouvernement pourrait ne pas vouloir donner le sentiment d’escamoter l’examen des plus de 4 500 amendements d’un texte très attendu par le monde agricole. Plus prosaïquement, un observateur des habitudes parlementaires fait remarquer que, pour être adopté en première lecture, le texte sur l’audiovisuel doit pouvoir compter sur le soutien des députés du parti Les Républicains (LR), réputés prompts à rejoindre leurs circonscriptions en fin de semaine. Si les 23 et 24 mai correspondent à un jeudi et à un vendredi, le 24 juin a l’avantage de tomber un lundi.

Ce probable report ne constituerait qu’une péripétie supplémentaire pour un texte soumis à diverses improvisations depuis que la ministre de la culture a décidé, dès sa nomination en janvier, de s’en emparer. En choisissant de s’appuyer sur la proposition de loi du sénateur Laurent Lafon (UDI, Val-de-Marne), adoptée par la Chambre haute en juin 2023, le gouvernement souhaitait faire aboutir rapidement une réforme devenue un serpent de mer.

Mais « il ne faut pas confondre vitesse et précipitation », tance M. Lafon. « Je n’ai pas de réserve sur le principe d’une fusion » des entreprises de l’audiovisuel public, convient-il (son texte s’arrêtait à la création d’une simple holding), mais « le calendrier ne me paraît pas réaliste ». Alors que le gouvernement ambitionne de fondre France Télévisions, Radio France, France Médias Monde et l’Institut national de l’audiovisuel dans une structure unique dès le mois de janvier 2026, il rappelle qu’ « une fusion, ça se prépare ».

« Ligne rouge »

A terme, en effet, et tandis que des députés de la majorité doutent de la pertinence d’inclure France Médias Monde (France 24, RFI et MCD) dans le dispositif, une telle opération pourrait se révéler très coûteuse, à cause de la nécessaire harmonisation des statuts des salariés. « On sait bien que les fusions occasionnent des coûts supplémentaires », confirme Iñaki Echaniz (PS, Pyrénées-Atlantiques), farouchement opposé à une fusion-absorption qu’il estime décidée « au doigt mouillé ».

La dimension financière du projet n’a pas échappé aux promoteurs du texte. Un amendement porté par le gouvernement ainsi que par les députés Renaissance et Horizons propose justement de supprimer le plafonnement (en valeur) des recettes publicitaires de la future France Médias. « Si cela se confirme, c’est une véritable ligne rouge », proteste Laurent Lafon, qui ne souhaite pas voir son texte « dénaturé », ni les chaînes privées se trouver « affaiblies ».

« Cet amendement relève d’un arrangement entre le gouvernement et Bercy, analyse un parlementaire. Entre les deux, c’est “O.K. pour la fusion, mais sans un sou de plus de financement public”. » Preuve que la majorité laisse une porte ouverte au débat, la députée Céline Calvez (Renaissance, Hauts-de-Seine) a déposé un amendement qui, à rebours de celui de son groupe, propose « la réduction progressive de la place de la publicité et des parrainages » sur les chaînes publiques.

A l’heure où le sentiment d’insécurité n’a jamais été aussi vif au sein des médias publics, qui s’apprêtent à se mobiliser pour une grève d’ampleur, une nouvelle surprise de taille a surgi lundi 13 mai. Invité de Franceinfo, Quentin Bataillon a révélé avoir déposé, avec Jean-Jacques Gaultier (LR, Vosges), une proposition de loi organique portant réforme du financement de l’audiovisuel public.

Plutôt que le prélèvement d’une fraction de la TVA, mode de financement provisoire imaginé pour remplacer la redevance, le texte propose d’étendre les prélèvements sur recettes de l’Etat au profit des organismes du secteur de l’audiovisuel public – ils sont actuellement réservés aux collectivités territoriales et à l’Union européenne. « Un dispositif plus sain et plus clair, revu par Bercy et arbitré par Rachida Dati », se réjouit M. Bataillon.

Ce dispositif permettrait de se prémunir de tout risque juridique similaire à celui soulevé par TF1, qui a déposé une plainte devant la justice européenne, début 2024, pour contester le financement par la fraction de TVA qu’elle assimile à des « aides de l’Etat », contraires au droit européen. Cette proposition de loi devrait être examinée en juillet, afin de coïncider, à quelques jours près, avec le texte structurel. Sauf nouveaux coups de théâtre.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 15 mai 2024 659 mots, p. AUJM6
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15 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

À Flamanville, Macron veut recharger les batteries

Alors que son camp est à la peine dans la campagne des européennes, le président visitera jeudi le futur EPR. L'occasion de vanter la souveraineté énergétique.

Ludwig Gallet

Si tout s'était passécomme prévu, c'est peut-être Nicolas Sarkozy qui aurait eu l'honneur d'inaugurer l'EPR de Flamanville (Manche). Mais rien ne s'est passé comme prévu. Les incidents se sont succédé, treize ans de retard au total et une inflation faramineuse des coûts de construction. Initialement estimé à 3,3 milliards d'euros (Mds€), l'EPR devrait finalement coûter au moins 10 milliards d'euros de plus.

À ce prix, pas question de laisser passer l'occasion de s'offrir un symbole politique. Tant pis pour les milliards perdus. Jeudi, le président de la République se déplacera en Normandie, à Flamanville. Voilà une semaine que l'Autorité de sûreté nucléaire a donné son aval pour mettre en service le réacteur EPR.

L'opinion publique adhère largement à l'atome

Il sera accompagné de plusieurs ministres, parmi lesquels Bruno Le Maire, qui a récupéré le portefeuille de l'Énergie lors du dernier remaniement, ainsi que Roland Lescure, ministre de l'Industrie. La députée Maud Bregeon, qui a travaillé pendant huit ans dans la filière, sera aussi présente. « C'est la question de la souveraineté énergétique décarbonée qui est en jeu, appuie Roland Lescure. Flamanville représente la moitié de la consommation de la Normandie. »

Le démarrage du réacteur revêt plusieurs avantages. À court terme, il prolonge la « période de bonnes nouvelles », comme on l'analyse à l'Élysée, entamée avec le sommet Choose France et les 15 Mds€ qui seront investis en France. Au sein du gouvernement, on se plaît à rappeler que Microsoft a justifié en partie ses 4 Mds€ investis en France pour ses data centers par le fait que l'électricité était moins chère chez nous qu'en Allemagne. « Le président montre que cet avantage est là pour durer et qu'on investit pour le pérenniser », se réjouit Roland Lescure.

Surtout, il concrétise la volonté présidentielle de regagner en souveraineté. « Ça fait vingt-cinq ans qu'on n'a pas démarré une centrale nucléaire en France, et c'est aussi pour ça que c'est un événement que le lancement de Flamanville », explique l'Élysée. En sept ans de présidence, la position d'Emmanuel Macron sur le nucléaire a largement évolué. En 2017, le chef de l'État s'engageait à fermer 14 réacteurs. Aujourd'hui, il a enclenché la construction de six nouveaux. Entre-temps, les crises sont passées par là, l'Europe souffre de sa dépendance au gaz russe, maîtriser sa production électrique est devenu plus indispensable que jamais... Surtout, l'opinion publique adhère largement à l'atome. « C'est moins le président qui a évolué que la société tout entière. On n'engage pas les Français sur un tel programme industriel sans avoir leur assentiment, estime Maud Bregeon. Derrière cette relance, vous avez des enjeux de gestion des risques notamment. Vous ne pouvez pas le faire sans volonté populaire. »

Marier nucléaire et écologie

Même les macronistes venus du mouvement écologiste se sont convertis. « J'ai changé d'avis après la publication du rapport de RTE sur les moyens d'atteindre la neutralité carbone, confie l'eurodéputé Pascal Canfin, numéro 4 sur la liste de Valérie Hayer. Les besoins en électricité seront tels que nous n'avons pas le luxe de choisir les moyens de production. Vous verrez que les mouvements écologistes finiront par switcher (changer de point de vue) à leur tour. »

Emmanuel Macron veut marier nucléaire et écologie. « Être écologiste en 2024, c'est être pronucléaire », tranche Maud Bregeon. Lors de son discours de Belfort, en 2022, le président avait expliqué vouloir miser sur le triptyque sobriété, nucléaire et renouvelable. En même temps. Dans la lignée de cette maxime, il se rend donc ce mercredi à Fécamp, pour inaugurer un parc en mer de 71 éoliennes. Un moyen, aussi, de réaffirmer le principe d'une transition énergétique raisonnable dont le camp Macron veut faire sa marque de fabrique. À moins d'un mois des élections européennes, toutes les occasions seront saisies pour se démarquer de la concurrence.

Libération
mercredi 15 mai 2024 814 mots, p. 21

Idées/

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11 mai 2024 - Libération (site web)

Agresser une oeuvre d'art n'est pas une performance, c'est une preuve de lâcheté

Par Arthur Dreyfus

«L'Origine du monde» de Courbet a été vandalisé le 6 mai au centre Pompidou-Metz. Il faut cesser de glamouriser ce geste, même lorsqu'il prétend dénoncer «les abus dans le monde de l'art». Les iconoclastes actuels veulent imposer leur émotion au détriment de toutes les autres. Si chacun détruit pour soi, les musées seront bientôt vides.

L'

enfer est pavé de bonnes intentions, croyait-on jusqu'ici. Si l'on s'en prenait aux oeuvres dans les musées, c'était pour alerter sur le changement climatique. Pour défendre de nobles causes. Lorsque je m'en offusquais, mes amis les plus jeunes répondaient : «Aux grands maux, les grands remèdes !» (il y a une dimension générationnelle dans la sanctification de l'art). Or, quitte à passer pour un boomer, sur le plan éthique aussi bien que pratique, une telle réponse ne me convenait guère - la définition du mal demeurant partiale, quand le remède détériore aveuglement. Suivant la théorie du continuum des violences, je devinais que haïr une oeuvre suffirait bientôt à se sentir autorisé à la tutoyer, à lui cracher à la figure, à la tuer. Chaque jour qui passe confirme ce présage. En mai 2023, une oeuvre de Miriam Cahn est maculée de peinture au Palais de Tokyo par un ex-élu du RN. La scène qu'elle figure a indigné une députée RN, incapable de distinguer le réel de sa transposition - ou si préfère : l'acteur qui joue Hitler et Hitler dans la vraie vie. Cette semaine, au centre Pompidou-Metz qui l'expose par ailleurs, la performeuse autoproclamée

Deborah De Robertis a revendiqué le tag d'un «#MeToo» sur l'Origine du monde. L'AFP précise qu'il y avait une vitre. Il n'y en avait pas sur la photo de l'actionniste féministe autrichienne Valie Export - couverte du similaire slogan rouge. Motif de ce ravage ? La riposte d'une victime, elle aussi autoproclamée, contre le propriétaire d'une broderie d'Annette Messager montrée dans la même salle (il faut suivre), et à présent volée au nom d'un «geste de réappropriation»: «J'ai eu envie de vomir, clame Deborah De Robertis, car c'est celle qui est accrochée au-dessus de son lit conjugal. Je me suis souvenue des nombreuses fellations qu'il s'est permis de me demander comme si c'était son dû.» Sa déclaration a le mérite de poser le problème en des termes clairs.

A rebours L'oeuvre devient coupable au titre d'un souvenir subjectif. Détachée de sa représentation, elle n'appartient plus à l'espace public ni aux visiteurs du musée, mais à son trauma. Ceux qui excusent aujourd'hui cet acte au prétexte de la nécessité réelle du mouvement #MeToo (telle Geneviève Fraisse, philosophe au CNRS, estimant que «Deborah De Robertis est un "corps qui regarde" et s'inscrit avec cohérence dans l'histoire de l'art») contribuent à ce que demain, un homophobe brûle les piscines de Hockney ou qu'un allergique aux chats lacère le Raminou de Suzanne Valadon. A moins de s'attaquer aux producteurs mêmes de ces oeuvres, lorsqu'ils sont encore vivants ? Une société qui banalise la destruction des oeuvres est à deux doigts de banaliser la destruction de leurs créateurs.

A rebours des idées abstraites exprimées par un texte, les oeuvres exposées dans les musées sont des êtres - qui possèdent une âme, et un corps. Elles sont les enfants de notre passé, qui ne savent se défendre. Agresser une peinture avec un feutre, de la soupe, un briquet ou une bombe acrylique, c'est se battre à armes inégales. Ce n'est pas une performance, mais une preuve de lâcheté absolue. Il faut le dire, le répéter. Cesser de glal'on mouriser ce geste, même lorsqu'il prétend dénoncer «les abus dans le monde de l'art». Ne pas avoir le talent de créer une oeuvre de réponse n'autorise pas à sup- primer l'oeuvre en procès. Assaillants Les assaillants d'oeuvres m'évoquent plutôt ces brutes qui se défoulent sur leur gosse ou leur chien parce que ceux-ci ont le malheur de se trouver dans la même pièce. Un livre contesté par du langage n'est pas détruit. Il reste contestable à l'infini : tel est l'acquis de la civilisation. Les iconoclastes actuels commettent ce dernier crime : imposer leur émotion au détriment de toutes les autres. Le verdict de leur regard supplantant, selon eux, l'ensemble des points de vue alternatifs, réputés illégitimes. Au-delà de la violence, voyons-y une preuve suprême d'égoïsme. Lacan, qui posséda cette Origine du monde profanée dans une exposition en son hommage, savait qu'on ne parle jamais que de soi. La psychanalyse enseigne ceci avant tout : l'infinie variété des affects, des regards, des destins. Si chacun détruit pour soi, en vertu de ses propres émois, les musées seront bientôt vides. Et avec eux, l'un des plus précieux remparts humains contre la séduction de la barbarie. ?

Suivant la théorie du continuum des violences, je devinais que haïr une oeuvre suffirait bientôt à se sentir autorisé à la tutoyer, à lui cracher à la figure.

Le Monde
Planète, mercredi 15 mai 2024 933 mots, p. 8
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14 mai 2024 - Le Monde (site web)

L’orientation environnementale réduite à la portion congrue

Le texte ne propose guère de mesures structurantes pour aller vers plus de durabilité. Certaines organisations y voient un recul

Ma. G.

La transition écologique de l’agriculture française figure comme l’un des objectifs affichés du projet de loi d’« orientation pour la souveraineté en matière agricole et le renouvellement des générations », examiné à l’Assemblée nationale à partir de mardi 14 mai. Ce texte, censé structurer l’agriculture des prochaines années, devrait être l’une des seules occasions du quinquennat de débattre de la transformation du secteur pour réduire son impact climatique, tout en continuant à produire dans un monde réchauffé et en préservant la biodiversité. Un enjeu d’autant plus central que c’est souvent lors des installations et transmissions que peuvent s’engager les transitions.

Pourtant, hormis l’introduction de diagnostics climatiques dans les projets d’installation – des dispositifs aux contours très discutés –, peu d’articles y sont consacrés. Pire, dénoncent les associations, une partie des mesures dites de « simplification » ajoutées au projet de loi après la mobilisation agricole début 2024 (accélération des recours contentieux contre des projets de retenue d’eau ou des extensions d’élevage, dépénalisation de certaines atteintes à l’environnement) sont perçues comme contraires aux engagements pris par la France pour le climat et l’environnement.

Dans une lettre envoyée le 4 avril au gouvernement, le Haut Conseil pour le climat, instance consultative indépendante, s’inquiète ainsi d’un « recul sur l’ambition climatique » après la réécriture du texte.

La version du projet de loi adoptée en commission des affaires économiques prévoit que l’agroécologie, dont l’agriculture biologique, soit un axe prioritaire de la politique pour l’installation et la transmission des fermes. Mais le terme d’« agroécologie », employé à seize reprises, n’est jamais défini. « L’agroécologie, c’est une agriculture économe et autonome en intrants et en énergie, résume Thomas Uthayakumar, directeur des programmes de la Fondation pour la nature et l’homme. Mais la définir dans la loi, cela impliquait de mentionner les pesticides et les engrais de synthèse et le gouvernement n’a pas voulu prendre ce risque », repoussant notamment le plan Ecophyto – qui fixe un objectif de baisse de l’usage des pesticides de 50 % en 2030, sur la base d’un indicateur controversé – à un texte séparé.

« Se voiler la face »

Plusieurs organisations déplorent l’absence de cohérence entre ce projet de loi et d’autres objectifs adoptés par le gouvernement, dont ceux de la planification écologique. La France s’est ainsi fixée pour but d’atteindre 21 % de surface agricole en bio en 2030, ce qui impliquera un effort massif pour doubler les surfaces actuelles en six ans, mais le projet de loi ne mentionne pas le « plan ambition bio », destiné à structurer la filière.

De même, le texte ne comporte aucune référence à la Stratégie nationale bas carbone, en cours de finalisation, qui prévoit de réduire l’usage d’engrais azotés minéraux, qui représentent 38 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur, ainsi qu’une trajectoire de baisse des cheptels – des objectifs pourtant structurants pour l’agriculture des prochaines années.

Au contraire, les députés en commission ont ajouté un objectif de lutte contre la baisse du nombre d’animaux d’élevage. « C’est se voiler la face, estime M. Uthayakumar. La décapitalisation existe déjà, et elle est subie. Il vaut mieux se battre pour accompagner techniquement et financièrement les éleveurs vers des élevages plus durables et autonomes. »Alors que la tendance est toujours à l’agrandissement et à l’intensification des élevages, des élus d’opposition plaident pour que soient ajoutées les mentions de plein air ou de pâturage parmi les priorités à l’installation. Celles-ci sont pour l’heure absentes d’un texte qui à l’inverse prévoit en l’état de raccourcir les procédures de contentieux visant les élevages les plus intensifs.

En séance, des débats nourris devraient accompagner l’examen de l’article prévoyant d’instaurer des diagnostics à l’installation, fortement amoindri en commission. Les députés ont notamment supprimé le conditionnement de certaines aides à l’installation à la réalisation de ces diagnostics, par souci de ne pas alourdir la procédure pour les agriculteurs.

Mais des organisations craignent que le dispositif soit inefficace sans vérification effective de la viabilité d’un projet d’installation et de sa résilience. En outre, les rapporteurs du texte ont déposé, pour la discussion en séance publique, un amendement visant à supprimer le diagnostic des sols. Ce « DPE (diagnostic de performance énergétique) des terres agricoles » est notamment contesté par la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, qui y voit une « nouvelle contrainte normative ».

L’article sur les haies devrait, lui aussi, susciter de nombreux débats : même si la majorité se défend de vouloir affaiblir la protection de ces infrastructures, indispensables pour la fertilité des sols, le climat et la biodiversité, des élus d’opposition craignent que l’arrachage de haies soit facilité. « Les quatorze réglementations sur les haies seront conservées, précise la députée du Finistère Sandrine Le Feur (Renaissance), mais pour l’agriculteur, la procédure sera simplifiée avec une administration unique. » Une simplification saluée, mais qui ne suffira pas à recréer une dynamique en faveur de ces boisements linéaires.

Au final, le Réseau Action Climat, qui fédère des dizaines d’organisations environnementales, déplore « des mesures disparates, qui relèvent dans l’ensemble plus de la rustine que de mesures structurantes ». Si les députés ne rehaussent pas en séance l’ambition du texte, prévient le réseau, l’occasion sera manquée d’orienter l’agriculture française vers plus de durabilité.

Le Figaro, no. 24797
Le Figaro, mercredi 15 mai 2024 525 mots, p. 4

Politique

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14 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Remonter le dossier à Matignon ? Un prétexte spécieux

Tabard, Guillaume

Àl'Élysée, à Beauvau ou à Matignon ? Il est naïf et fallacieux de faire du lieu de la gestion du dossier néo-calédonien la source du blocage politique et du retour de la violence dans l'archipel. Il est vrai que, dans la lignée de Michel Rocard (accords de Matignon de 1988) et de Lionel Jospin (accords de Nouméa en 1998), nombre de premiers ministres se sont emparés personnellement du dossier et s'en sont montrés passionnés. Ce fut le cas notamment de Manuel Valls et d'Édouard Philippe. Mais, lorsque Jean Castex a eu à gérer la sortie du Covid, le suivi direct de la Nouvelle-Calédonie a été repris par Sébastien Lecornu, alors en charge de l'Outre-mer au gouvernement, puis par Gérald Darmanin - déjà pilote du dossier corse - lorsque son portefeuille de l'Intérieur a été élargi aux sujets ultramarins. Toujours sous le patronage d'Emmanuel Macron, qui s'y intéresse de près lui aussi, comme l'ont prouvé ses allocutions après les référendums d'indépendance rejetés.

Être traité au plus haut niveau est appréciable lorsqu'il y a une crise à régler. Mais, dans le cas présent, le brutal retour de la tension n'est pas dû à une erreur de méthode gouvernementale ou à une absence de recherche de solution - Darmanin s'est rendu sept fois sur place, un premier ministre n'aurait pas pu faire autant de déplacements. Il est dû au refus des indépendantistes d'actualiser le corps électoral. Rien, pas même un premier ministre, ne les ferait consentir à ce « dégel » , pourtant très partiel, conduisant à diminuer la part des Kanaks, ethnie « originelle ».

Ce n'est pourtant pas le « dégel » qui est une provocation ; c'est le « gel » , inscrit dans la Constitution en 2007, qui était une énorme concession faite aux indépendantistes - laquelle ne pouvait être que provisoire. Les trois « non » successifs, par référendum, à l'indépendance sont là pour rappeler que, même dans la configuration la plus favorable aux partisans d'une Kanaky pleinement souveraine, le compte n'y est pas. Sans surprise, la gauche métropolitaine la plus radicale (LFI, EELV) s'oppose au « dégel » des listes. Comme l'a fait remarquer le député loyaliste Nicolas Metzdorf, ceux qui défendent à Paris le droit de vote des étrangers refusent en Nouvelle-Calédonie ce même droit à des citoyens français.

La spectaculaire dégradation de la situation sur place oblige l'exécutif à chercher l'apaisement. Mais si Gabriel Attal et Gérald Darmanin ont renouvelé leur disposition à un dialogue sur l'ensemble des sujets, le rétablissement de l'ordre est un préalable à toute discussion politique ou institutionnelle. Et si le chef du gouvernement se prépare à monter davantage en première ligne dans le dossier néo-calédonien, la main restera au ministre de l'Intérieur tant que le calme ne sera pas revenu. Si un débat politique semble ensuite possible, ce ne sera qu'une fois validé le dégel du corps électoral. C'est pour cela qu'il est périlleux de la part d'Emmanuel Macron d'avoir par avance accepté que le Congrès ne se réunisse pas «dans la foulée» du vote de ce mardi soir à l'Assemblée. Si ce préalable ne doit pas être remis en cause, autant boucler cette séquence au plus vite. G. T.

Libération
mercredi 15 mai 2024 1096 mots, p. 20

autre

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13 mai 2024 - Libération (site web)

Gaza, climat n'étouffons pas le débat, organisons-le

Par Noël Mamère

La gauche et la droite ont préparé le terrain sur lequel prospère un populisme qui n'est plus l'apanage de l'extrême droite.

Dans ce monde où la vulnérabilité n'épargne personne, on serait en droit d'attendre de nos démocraties qu'elles nous aident à en comprendre la complexité pour conjurer le repli sur soi, le ressentiment et la colère, carburants les plus connus sur les marchés du populisme. C'est pourtant lui qui est à l'oeuvre aujourd'hui, en dominateur des champs politique et médiatique. Il use et abuse de son outil préféré, «la simplification», grâce à laquelle il dessine l'image d'un monde forcément binaire, avec ses méchants d'un côté, et ses gentils de l'autre ; il désigne des boucs émissaires aussitôt livrés aux chiens des réseaux sociaux et d'une «opinion» qu'il façonne en martelant ses obsessions. Au choix : la «submersion migratoire», le «wokisme», «l'islamo-gauchisme», «le jihadisme d'atmosphère», les écologistes assimilés à des «écoterroristes», la «radicalité», les «ennemis» de la laïcité accusés de faire le jeu de l'islamisme Son objectif est simple : la polarinos sation de la société. Si l'on en juge par les réactions politiques que suscitent les manifestations de soutien aux Palestiniens de Gaza, l'opération semble réussie grâce à une sorte de coproduction de l'extrême droite, de la droite, du macronisme Et de Mélenchon ! Dans le brouillard de l'ignorance Son effet est mécanique : l'instrumentalisation politique. Pour preuve, les réactions à la tragédie que vivent les Gazaouis après le pogrom commis le 7 octobre par le Hamas révèlent douloureusement l'affaissement démocratique de notre pays. Les injonctions à «choisir son camp», dopées à l'émotion au coeur d'un conflit vieux de soixantequinze ans et à la culpabilité qui hante nos sociétés depuis la Shoah, empêchent toute «pensée complexe» - au sens que lui donne Edgar Morin - clé pourtant indispensable à toute tentative de compréhension du monde.

Reconnaître que la complexité est consubstantielle au débat démocratique induit certaines exigences intellectuelles et morales que la plupart de nos médias et de nos partis politiques ne sont plus capables d'assumer tant ils se sont laissés entraîner dans des logiques identitaires révélatrices de leur paresse intellectuelle. Ce choix d'étouffer les débats plutôt que de les organiser et de les arbitrer plonge les citoyens dans le brouillard de l'ignorance là où il faudrait les aider à comprendre un monde perçu comme une menace sur tous les fronts de leur existence.

Cette spirale dangereuse, qui semble aspirer tout ce que la politique pouvait nous apporter, n'est que la conséquence d'un impensé de la droite et de la gauche, qui ne date pas d'aujourd'hui, et qui finira par nous précipiter là où l'extrême droite veut nous entraîner. Faut-il rappeler ici les abandons de la gauche, particulièrement entre 2012 et 2017, sur le terrain de nos libertés qui ont ouvert la voie au macronisme, fossoyeur de la politique ? Par exemple, la loi du 13 novembre 2014 «renforçant les dispositions relatives à la lutte contre le terrorisme», à laquelle les écologistes s'étaient opposés. En retirant «l'apologie du terrorisme» de la loi sur la presse de 1881 pour la faire entrer dans le droit commun, le gouvernement Valls en a fait un délit et ainsi a ouvert la porte au harcèlement et à la criminalisation de celles et ceux qui expriment leur soutien à la cause palestinienne, poursuivis jusqu'en comparution immédiate. On peut ne pas être d'accord avec la forme et même le fond de certaines de ces prises de position, ce qui est notre cas, mais on ne peut accepter qu'il soit ainsi porté atteinte à la liberté d'expression, fondement de notre pacte républicain. «L'apologie du terrorisme» est une incrimination trop grave pour être instrumentalisée à des fins politiciennes dont le seul résultat est de saper notre Etat de droit.

Au nom du «bruit et de la fureur» Et que dire de la prolongation de l'état d'urgence de 2015 par cette même gauche - nous ne fûmes que six parlementaires à nous y opposer - qui a permis au premier gouvernement d'Emmanuel Macron de faire entrer des dispositions d'exception dans le droit commun, attentatoires à

libertés et dont sauront se servir ceux qui les combattent ? Et que penser de la loi relative au renseignement de 2015 qui fait du juge, garant de nos libertés, le subalterne du policier ? Ces reculs n'ont fait que s'ajouter à l'arsenal répressif mis en place sous Sarkozy comme, par exemple, la loi sur la sécurité intérieure de 2003. Ledit Sarkozy qui, on s'en souvient, avait osé créer un ministère de «l'Immigration et de l'Identité nationale» au prétexte d'affaiblir l'extrême droite imité quelques années plus tard par Macron qui n'a pas hésité à faire tomber le tabou de la «préférence nationale», sur les mêmes arguments On voit ce qu'il en est aujourd'hui ! La gauche et la droite ont donc préparé le terrain sur lequel prospère désormais un populisme qui n'est plus l'apanage de la seule extrême droite. Elle a même littéralement colonisé une grande partie de la droite qui n'hésite plus à reprendre mot pour mot son vocabulaire et à courir après ses obsessions.

Quant à la gauche, après avoir cédé sur l'essentiel, puis rejeté dans l'invisibilité ceux qu'elle prétend défendre, elle s'étonne aujourd'hui de ne plus être entendue et regarde avec effarement l'un des siens qui souffle sur les braises de la division avec cynisme au nom du «bruit et de la fureur», son nouveau mantra politique dévastateur. Etudiants mobilisés sur la question de Gaza que l'on réprime, jeunes militants et activistes du climat poussés à la désobéissance face au déni, eux aussi durement réprimés, chômeurs un peu plus précarisés sous le prétexte d'un retour plus rapide au travail, tous ressentent le mépris dont ils sont la cible. On ne peut s'étonner qu'ils ne fassent plus confiance à nos institutions, ni à celles et ceux qui les incarnent. Le mépris agit comme s'il effaçait l'existence sociale de ses victimes. Cette forme de brutalité politique ne peut que susciter la haine de soi qui se transforme vite en haine des autres. Or, si la politique a un objet, c'est bien de donner un sens à l'existence de chacun et chacune d'entre nous, quelle que soit notre condition, et de nous apprendre à cultiver le goût des autres, l'antidote à la haine de tous contre tous. Jacques Ellul (1912-1994), grand penseur écologiste mort il y a exactement trente ans, utilisait souvent cette formule qui n'a pas pris une ride avec le temps : «Exister, c'est résister.» Voilà notre ardente obligation. ?

Le Figaro, no. 24797
Le Figaro, mercredi 15 mai 2024 507 mots, p. 5

Politique

Le professeur menacé Didier Lemaire soutient Bellamy

Galiero, Emmanuel

L'enseignant Didier Lemaire est l'un des intervenants qui se sont exprimés lors de la Nuit de l'école des Républicains lundi soir à Paris, en présence de François-Xavier Bellamy. Symbole d'un système scolaire à la dérive, soumis à la violence du communautarisme et de l'islam radical, le professeur avait été menacé de mort dans son établissement, en 2020. Après vingt années d'exercice à Trappes dans les Yvelines, il avait été placé sous protection policière pour avoir dénoncé la montée de l'islamisme, puis il s'était finalement retrouvé dans l'impossibilité de poursuivre son métier en sécurité.

Lundi soir, Geoffroy Didier, député européen et coordinateur des états généraux de la droite se félicite d'avoir réuni « plus de 400 personnes ». Autour du président LR Éric Ciotti et de François-Xavier Bellamy, enseignant très concerné par la brûlante question de l'éducation, le public a pu écouter des témoignages très divers dont ceux de Monique Canto-Sperber, philosophe, Erwan Le Noan, membre de la Fondapol, Olivier Babeau, économiste, Philippe Delorme, secrétaire général de l'enseignement catholique. Saluant le « bel esprit d'ouverture » de cette soirée, Didier Lemaire, désormais fonctionnaire territorial dans le domaine culturel pour la région Île-de-France, s'avoue séduit par la tête de liste LR. « J'ai beaucoup apprécié le discours d'introduction de Bellamy. C'était de très grande qualité et d'un niveau de réflexion élevé. » Si l'ex-membre du Parti républicain solidariste (PRS, aujourd'hui dissous) se définit comme ayant une sensibilité de gauche, il ne cache pas sa décision de mettre un bulletin « Bellamy » dans l'urne le 9 juin. « Il fait un travail remarquable sur le sujet depuis longtemps » , salue-t-il.

Pourquoi ne s'oriente-t-il pas plutôt vers Raphaël Glucksmann, tête de liste du PS, dont il apprécie l'engagement sur la question ukrainienne ? « Le retour des sirènes socialistes, ce n'est pas du tout ma tasse de thé » , répond Didier Lemaire au Figaro. Pour lui, le clivage n'est plus l'opposition droite-gauche mais la différence entre républicain et non républicain. Lundi soir, son intervention était consacrée à la crise de l'autorité à l'école. « Ce qui est peut-être le plus problématique, comme l'a rappelé Bellamy, c'est la fabrique de l'école la plus inégalitaire, classée aujourd'hui entre le Mexique et la Bulgarie, alors que cela représente le budget le plus dispendieux de l'État. »

« Des années de renoncements »

Éric Ciotti chiffre la dépense du système éducatif français à hauteur de 180 milliards d'euros par an. Depuis deux ans, le ministère de l'Éducation a connu un record de quatre occupants ! Quatre occupants qui ont fait se succéder autant de messages contradictoires. Quelle est donc la politique éducative d'Emmanuel Macron ?» , interroge le chef de file de la droite. Didier Lemaire partage l'interrogation et va même jusqu'à qualifier le passage du ministre Blanquer de moment « catastrophique ».Il aurait dû donner sa démission après l'assassinat de Samuel Paty, mais il ne l'a pas fait. Nous avons vécu des années de renoncements et de tergiversations» , regrette-t-il. Didier Lemaire veut croire que la France, un jour, saura s'inspirer des bons exemples européens, comme le système finlandais et ses résultats « extraordinaires ».E.G.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 15 mai 2024 570 mots, p. AUJM8,AUJM9,AUJM9,AUJM10
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14 mai 2024 - Le Parisien (site web)
15 mai 2024 - Le Parisien

L'exécutif face à l'embrasement calédonien

En Nouvelle-Calédonie, le projet de modification du corps électoral déclenche une flambée de violence. Le gouvernement essaie d'éteindre le feu sans renoncer à sa réforme.

Olivier Beaumont

Éteindre l'incendie, au sens propre comme au sens figuré. Après une nuit de violence et de chaos en Nouvelle-Calédonie, l'exécutif a tant bien que mal tenté de reprendre ce mardi le contrôle de la situation. Un climat de tension extrême sur l'archipel, avec des magasins pillés, des maisons incendiées, des tirs sur les forces de l'ordre. L'une des plus graves poussées de violence depuis les années 1980, au moment même où l'Assemblée examinait la très controversée révision constitutionnelle en faveur de l'élargissement du corps électoral. De quoi obliger le ministre de l'Intérieur à envoyer les renforts de quatre escadrons de gendarmerie et des officiers du Raid sur l'île. Et contraindre Gabriel Attal à se saisir d'un dossier sur lequel il n'a jusqu'à présent pas trop cherché à prendre la main.

« Ce projet de loi durcit la situation »

« L'important, c'est l'apaisement. L'important, c'est le dialogue. L'important, c'est la construction d'une solution commune, politique et globale », a lancé le Premier ministre, alors que le texte, qui devait être soumis au vote tard ce mardi soir dans l'hémicycle, prévoit d'étendre le scrutin provincial aux natifs et aux résidents depuis au moins dix ans. Un point de blocage pour les indépendantistes qui craignent une perte de poids électoral des Kanaks et estiment que le gouvernement souffle sur les braises. Pour calmer le jeu, Emmanuel Macron avait déjà dit ce dimanche que les parties prenantes seraient prochainement reçues à Paris pour discuter sur l'avenir de ce territoire d'outre-mer. Mais quand ? Et pour dire quoi si le texte est entre-temps adopté ?

Mardi dans l'hémicycle, les Insoumis étaient aux avant-postes pour demander le retrait du projet de réforme. « Le gouvernement agit en totale rupture avec la méthode en place depuis trente ans, qui a toujours fait prévaloir le compromis. Avec ce projet de loi, il durcit la situation », a aussi dénoncé le député PS Arthur Delaporte, qui a défendu lundi une motion de rejet du texte à l'Assemblée, sans succès.

La neutralité de Matignon

« Nous avons fait les choses dans le bon ordre. Cela faisait vingt-cinq ans que le corps électoral n'avait pas été revu en Nouvelle-Calédonie. C'était nécessaire », défend Matignon, alors que ces derniers jours plusieurs anciens Premiers ministres ont mis la pression sur les épaules de Gabriel Attal pour reprendre en main ce dossier traditionnellement géré par la Rue de Varenne. Depuis le départ d'Édouard Philippe, il est dans la main de Gérald Darmanin qui s'est depuis rendu sept fois sur l'île. « Gabriel Attal n'avait aucune raison de remettre en cause cela au moment de son arrivée en janvier. Et il a toujours suivi de très près ce dossier auprès de son ministre de l'Intérieur », fait savoir un conseiller.

Stratégiquement, Gabriel Attal s'est néanmoins bien gardé de prendre position ces dernières heures en faveur des indépendantistes ou des non-indépendantistes, tout en défendant la reprise du dialogue. « Il veut garder une forme de neutralité, au cas où le président lui demanderait de gérer la suite », confie un acteur proche du dossier. C'est d'ailleurs auprès de lui qu'Emmanuel Macron pourrait confier la mission de recevoir les élus néo-calédoniens dans les prochaines semaines.

l'Humanité
mercredi 15 mai 2024 1081 mots, p. 6

Sur le Caillou, le spectre des années 1980

Benjamin König

Kanaky-Nouvelle-Calédonie La flambée de violence sur l'archipel est tout sauf une surprise, dans un contexte où le gouvernement remet en cause le processus de décolonisation. Notamment la modification du corps électoral, qui devait être voté par les députés ce mardi soir.

À jouer avec le feu, on finit par se brûler. Depuis lundi, les incendies, barrages routiers et explosions se succèdent dans le Grand Nouméa, nom donné à l'agglomération de la capitale calédonienne. Dans la nuit de lundi à mardi, des heurts ont opposé de jeunes manifestants indépendantistes aux gendarmes et CRS. « Partout ça brûle, les explosions qu'on entend, c'est l'usine Le Froid qui brûle depuis ce matin. C'est bien plus chaud que ce qu'on peut s'imaginer », témoigne un habitant du Mont-Dore, commune limitrophe au nord de Nouméa, joint par téléphone ce mardi soir. Un autre, habitant de Nouméa et membre du Parti de libération kanak (Palika), décrit « des coups de feu et des explosions, une fumée noire au-dessus de l'entreprise Le Froid, complètement détruite. Mais seule Nouméa s'embrase ». Pour lui, la situation n'est pas étonnante : « Les propos outranciers de la présidente de la province sud (Sonia Backès, ex-ministre d'Emmanuel Macron - NDLR) ne sont pas étrangers à ces violences. Qui sème la haine la récolte en retour. Dans certains quartiers, des milices " blanches" s'organisent. In fine, le responsable, c'est l'État, qui, depuis Sébastien Lecornu (ministre des Outre-mer entre 2020 et 2022 - NDLR) passe en force à tous les niveaux. »

« Nous appelons au calme, mais il y a ici un état presque insurrectionnel »

Pourquoi un tel embrasement ? Au même moment, à Paris, la majorité et le gouvernement s'apprêtent à passer une nouvelle fois en force avec le vote par les députés du projet de loi constitutionnelle « portant modification du corps électoral pour les élections au Congrès et aux assemblées de province en Nouvelle-Calédonie ». Un texte déjà voté par la droite sénatoriale, le 2 avril dernier. À l'Assemblée nationale, c'est le député anti-indépendantiste Nicolas Metzdorf, rallié à Renaissance, qui en a été nommé rapporteur, énième signe de la partialité du gouvernement. Si Emmanuel Macron a promis de ne pas convoquer dans l'immédiat le Parlement en congrès pour le vote définitif nécessaire à cette modification constitutionnelle, il a conditionné cet ajournement « à l'adoption de la loi ». On vote d'abord, on discute après : curieuse conception de la démocratie, dont le gouvernement cherche à se prévaloir.

Comme les indépendantistes, la gauche appelle au retrait du projet de loi. La présidente du groupe Communiste, Républicain, Citoyen et Écologiste-Kanaky (CRCE-K), Cécile Cukierman, de retour d'un séjour sur l'archipel, alerte sur « les risques d'escalade des violences si le gouvernement maintient son projet ». Pour le sénateur indépendantiste kanak Robert Xowie, membre du groupe CRCE-K, « le gouvernement doit enfin être attentif, car on essaie d'expliquer. Cela n'excuse pas ce qui se passe mais le problème vient de la manière dont l'État voit les choses : à sens unique. Je n'ai pas l'impression que ça (les révoltes - NDLR) va s'atténuer, et un vote favorable ne fera qu'accentuer la situation ». De son côté, Jean-Pierre Djaïwé, membre du Palika et chef du groupe Union nationale pour l'indépendance (UNI-FLNKS) au Congrès, déplore le « passage en force du projet de loi constitutionnelle », mais également cette flambée de violence : « Nous ne sommes pas satisfaits de ce qui s'est passé. (...) Il faut des mots d'ordre clairs pour que les actions sur le terrain, parfois nécessaires, soient suffisamment contrôlées. Quand on a affaire à des personnes qui ne sont pas politiquement conscientisées, l'action n'a plus pour but de parvenir à un résultat politique. »

Car l'explosion de violence que connaît l'archipel était très prévisible. « Nous appelons au calme, mais il y a ici un état presque insurrectionnel. Nous avons des jeunes, notamment en milieu urbain, dont la colère est incontrôlable », estime Robert Xowie. À Nouméa, la population reste cloîtrée après le couvre-feu décrété par le « haussariat » - le haut commissaire de la République, sorte de préfet local, qui a également interdit la vente d'alcool.

L'annonce de l'envoi de renforts policiers et militaires n'augure rien de bon

Cette question du corps électoral est un enjeu majeur en Kanaky - Nouvelle-Calédonie, et ce depuis plus de quarante ans. Il fait partie intégrante de la décolonisation enclenchée par les accords de Matignon (1988) et de Nouméa (1998), un « acquis fondamental de notre lutte de décolonisation », écrit le président de l'Union calédonienne (UC, l'autre principale composante du FLNKS avec le Palika), Daniel Goa, qui pointe également « l'État qui, par trois fois, a signé des accords dont il était l'instigateur mais, par trois fois, les a trahis et reniés ».

Pour comprendre cette question du corps électoral, il faut la replacer dans un contexte de colonisation plus ancien, avec la fameuse note rédigée en 1972 par le premier ministre d'alors, Pierre Messmer : « À long terme, la revendication nationaliste autochtone ne sera évitée que si les communautés non originaires du Pacifique représentent une masse démographique majoritaire. » Précisément ce que vise cette loi constitutionnelle.

Depuis le troisième référendum de 2021, les gouvernements successifs n'ont eu de cesse de mettre un terme définitif au processus de décolonisation de l'accord de Nouméa. Et la question se pose maintenant de savoir si mettre le feu aux poudres n'est pas une stratégie délibérée, malgré de nombreuses mises en garde des indépendantistes mais aussi de trois anciens premiers ministres, Édouard Philippe, Jean-Marc Ayrault et Manuel Valls, qui appelaient le gouvernement, début mai, à changer de méthode. Et à confier le dossier au premier ministre, et non à un Gérald Darmanin qui attise les braises et pourrait bien finir comme Bernard Pons en 1988 : avec du sang sur les mains.

L'annonce de l'envoi dans l'archipel de renforts policiers et militaires n'augure rien de bon : quatre escadrons de gendarmerie mobile, deux sections de CRS et dix-huit membres du GIGN sont attendus sur le Caillou dans les prochaines heures. Comme un écho aux « heures sombres que la Nouvelle-Calédonie a connues par le passé », pointe Jean-Pierre Djaïwé, qui appelle une nouvelle fois au calme : « Aujourd'hui, il n'y a pas mort d'homme, la situation n'est pas perdue. C'est par le dialogue qu'on trouvera un avenir de paix pour notre pays. » Les hommes du GIGN, ceux-là mêmes qui donnèrent l'assaut à la grotte d'Ouvéa en 1988. Et tuèrent Éloi Machoro voici près de quarante ans, le 12 janvier 1985, lequel était engagé dans une lutte sur cette question du corps électoral. L'histoire bégaie en Kanaky - Nouvelle-Calédonie. Le gouvernement doit aujourd'hui faire en sorte qu'elle ne se répète pas.

Le Monde
Economie & Entreprise, mardi 14 mai 2024 1440 mots, p. 14
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14 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Loi agricole : arrivée tendue à l’Assemblée

Remanié après les manifestations de colère des agriculteurs, le texte, qui divise, est examiné par les députés

Mariama Darame, Mathilde Gérard et Laurence Girard

Un débat parlementaire semé d’embûches pour le gouvernement. Après plusieurs reports ces deux dernières années, le projet de loi « d’orientation pour la souveraineté agricole et le renouvellement des générations » est examiné par les députés en séance publique à partir de mardi 14 mai.

Avec ses vingt articles, le projet de loi d’orientation et d’avenir agricole, selon sa dénomination initiale, était, en effet, une promesse de campagne d’Emmanuel Macron, réitérée en septembre 2022 et considérée comme un temps fort de son second quinquennat. Après de longues concertations et maints reports, le projet de loi, en gestation depuis janvier 2023, a finalement été remanié après les manifestations de colère des agriculteurs en début d’année, pour aboutir à sa mouture finale.

Ce projet de loi s’attelle, dans son premier volet, à inscrire dans la loi l’impératif de souveraineté alimentaire, en érigeant l’agriculture au rang d’« intérêt général majeur ». Une manière pour le gouvernement de répondre aux pressions de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Mais l’enjeu initial de ce texte est de faciliter la transmission des exploitations, l’installation et la formation en agriculture, alors qu’un tiers des agriculteurs seront en âge de partir à la retraite dans dix ans.

Sous la pression du monde paysan, l’exécutif a entrepris de faire figurer dans son texte une batterie de mesures visant à simplifier certaines normes environnementales. L’allégement de la réglementation sur les haies inscrit à l’article 14 (le plus long du projet de loi), mais aussi l’accélération des procédures de contentieux autour de projets de stockages d’eau ou de construction de bâtiments d’élevage relèguent les enjeux de transition écologique à l’arrière-plan.

Le Haut Conseil pour le climat, instance consultative indépendante, s’en est inquiété dans une lettre adressée, le 4 avril, au gouvernement, déplorant un « recul de l’ambition climatique de l’action publique portant sur le système alimentaire », après la réécriture du texte durant l’hiver.

Sans surprise, le texte suscite de nombreux griefs chez les oppositions, qui déplorent à l’unisson son « manque d’ambitions ». Au point d’être qualifié d’ « hors-sol » par le député socialiste de Meurthe-et-Moselle Dominique Potier, quand sa collègue écologiste de la Drôme Marie Pochon déplore, elle, « un texte indigent, qui parvient même à faire de fausses promesses aux agriculteurs et à saper au passage quelques fondements du droit environnemental».

A gauche comme à droite, les groupes parlementaires dénoncent les angles morts du projet de loi réécrit en urgence face aux mobilisations massives des agriculteurs et de leurs syndicats. « On attendait un projet de loi qui soit un projet de programmation de l’agriculture française, qui lui donne un cap, à la fois sur l’usage des intrants, sur la fiscalité, sur le foncier, sur le partage de la valeur, sur les transitions… Bref, qu’on ait une réponse la plus large possible aux revendications des agriculteurs. Et, finalement, on a un texte qui ne s’intéresse vraiment qu’à l’enjeu de l’installation et pas à autre chose »,avance Julien Dive, député Les Républicains (LR) de l’Aisne.

4 500 amendements

Lors d’une entrevue avec les syndicats agricoles, le 2 mai, le président de la République, Emmanuel Macron, a laissé entendre qu’il ne livrerait pas sa « vision de l’agriculture » avant janvier 2025, soit après les élections des chambres d’agriculture. Une manière pour lui de ne pas subir, dans ses arbitrages politiques, les tensions intersyndicales liées à cette échéance électorale.

En attendant, charge au ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, d’esquisser la stratégie de l’exécutif devant le Parlement. « Le présent projet de loi ne répondra pas, à lui seul, à l’ensemble des défis auxquels est confrontée notre agriculture, mais il fixe des principes et un cadre pour les acteurs, tout en proposant une organisation de nos politiques publiques cohérente avec ce que nous avons mis en œuvre depuis 2017, et que nous avons poursuivi depuis 2022 et, à plus forte raison, depuis la crise agricole », a déclaré le ministre, lors de l’examen du texte, en commission, le 30 avril.

En outre, M. Fesneau a précisé l’horizon de réformes concernant les « sujets absolument essentiels qui ne sont pas abordés par ce texte ». A l’issue d’une mission parlementaire, des mesures législatives sont attendues à l’été sur la protection du revenu agricole. Le plan Ecophyto, qui fixe un objectif de baisse de l’usage des pesticides de 50 % en 2030, mais sur la base d’un nouvel indicateur, fera l’objet d’un texte de loi séparé, qui devrait être déposé en juillet. Quant aux mesures financières ou fiscales, elles sont renvoyées à l’examen du budget, à l’automne.

Se heurtant au scepticisme des oppositions, M. Fesneau a multiplié les mains tendues, en proposant de réécrire une partie des articles pour trouver des compromis en vue de la séance. Une méthode qui s’explique par l’absence de majorité à l’Assemblée, mais qui vient remettre de « l’incertitude » dans le débat parlementaire, selon le député du Gers David Taupiac (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires), qui voit là « la preuve d’un texte mal écrit ».Signe du débat dense qui s’annonce dans l’Hémicycle, plus de 4 500 amendements ont été déposés pour la séance publique, soit un tiers d’amendements en plus que lors de l’examen du texte en commission.

« Ligne agrobusiness »

L’article premier, qui pose le principe de souveraineté alimentaire et ses contours flous, est ainsi au cœur d’une épreuve de force pour une nouvelle réécriture entre le gouvernement, le camp présidentiel et la droite, notamment. « Le risque, quand on réécrit un article dans sa totalité, c’est qu’il fait tomber tous les amendements qu’on a pu faire passer en commission. Et, dans ce cas-là, on revient sur un débat qui va être extrêmement intense »,souligne le président du groupe communiste à l’Asssemblée, André Chassaigne.

D’autres points d’achoppements risquent d’envenimer la discussion dans l’Hémicycle, comme la mise en place de diagnostics climatiques et des sols (article 9) – les rapporteurs du texte défendant la suppression de ce dernier – ou la création « de groupements fonciers agricoles d’investissement ». L’article 12 du projet de loi favorisant l’entrée de fonds d’investissement dans les opérations de portage du foncier agricole, très controversé, a été retoqué après un vote contre de l’ensemble des oppositions et de quelques voix macronistes.

Le rapporteur général du texte, le député de la Marne Eric Girardin (Renaissance), qui défend cette disposition, doit proposer une nouvelle mouture de ce dispositif pour la séance. « Il y a fort à parier qu’elle soit aussi dangereuse que les deux premières versions qu’on nous a proposées en commission et qui consistent tout bonnement à introduire des fonds spéculatifs sur le marché foncier »,estime Dominique Potier.

Une ligne rouge également pour les élus LR, qui se sont abstenus en commission, comme leurs collègues du Rassemblement national, très critiques à l’encontre du texte. Ils réservent leur position pour la fin des débats, augurant d’une majorité difficile à trouver pour le vote solennel du 28 mai. « Cela ne sert à rien de donner des points un coup à gauche ou aux écolos, un coup à droite, en espérant que tout le monde va bien gentiment voter le texte à la fin. Il n’y a pas de “en même temps” possible sur les enjeux agricoles »,tranche Julien Dive. « Il est encore temps de parler à la gauche », estime de son côté Dominique Potier, quand la députée « insoumise » de Seine-Saint-Denis Aurélie Trouvé ne voit pas de compromis possible. « Là, on a un texte extrêmement assumé vers une ligne agrobusiness et une libéralisation des échanges », juge-t-elle.

Mais, avant même le début des discussions, les écologistes défendront une motion de rejet préalable au texte. « A chaque fois qu’on a proposé, dans la loi, des objectifs chiffrés sur les installations, des points d’étapes, des observatoires, des indicateurs pour évaluer les orientations choisies, le gouvernement s’y est refusé et ne joue pas le jeu de la transparence », déplore Marie Pochon. Les députés ont néanmoins ajouté en commission un objectif chiffré qu’avait occulté le gouvernement. Il est écrit que l’ambition de la loi est de maintenir le nombre d’agriculteurs en France à 400 000 à l’horizon 2035, et donc d’arrêter l’hémorragie structurelle constatée depuis des décennies.

Libération
mardi 14 mai 2024 931 mots, p. 16

Expresso

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14 mai 2024 - Libération (site web)

A l'Assemblée, le projet de loi agricole entre enfin dans le champ des députés

Par Pauline Moullot

L'histoire du jour

Promis depuis deux ans, le texte est débattu au Parlement ce mardi. Après le mouvement social cet hiver, il manque d'ambition sur le revenu, le foncier et le renouvellement des générations, selon la gauche et les écologistes.

Plus de deux ans après, la grande loi agricole (LOA) annoncée en 2022 par Emmanuel Macron en pleine campagne pour son second quinquennat naît enfin, au terme de mois d'incertitude. Débattu à partir de mardi à l'Assemblée nationale, le texte sur la «souveraineté en matière agricole et le renouvellement des générations en agriculture» a déjà été remanié plusieurs fois. Ses ambitions ont d'abord été rabougries en fin d'année dernière quand, après six mois de concertation avec toutes les parties prenantes, la Première ministre d'alors, Elisabeth Borne, a présenté les grandes lignes d'un pacte et une loi portant uniquement sur «le renouvellement des générations». Les propositions, du qui reprenaient largement celles des Jeunes Agriculteurs, déçoivent la majorité des acteurs et associations écologistes. «Cosmétiques». Fin janvier, alors que la présentation du texte est imminente, annulation dans la dernière ligne droite. La mobilisation des agriculteurs, partie d'Occitanie, s'étend alors à toute la France. Dans le week-end précédant la présentation en Conseil des ministres, tout est repoussé «de quelques semaines» pour «étoffer» le texte, jure l'entourage du ministre de l'Agriculture, Marc

Fesneau. Finalement, trois mois après, ce projet de loi à la maïeutique laborieuse débarque enfin au Parlement après avoir été adopté en commission des affaires économiques début mai.

Les députés devront finalement se prononcer sur un texte fourre-tout et laissant peu de prises à des modifications substantielles. Critiqué par la gauche et les écologistes, le projet de loi s'est renforcé ces dernières semaines de deux volets sur la «souveraineté alimentaire», notamment avec la notion ju- ridiquement floue d'une agriculture comme «intérêt général majeur», et sur la simplification (gestion des haies, installations d'élevage ou encore mégabassines) pour répondre aux revendications des agriculteurs les plus productivistes. Mais il ne comporte rien ou presque sur la rémunération (seule la mention de l'amélioration du revenu a été ajoutée aux objectifs de politiques agricoles) et propose uniquement des mesures jugées «cosmétiques» sur l'installation. «Je ne dis plus que le texte est vide. Au contraire, c'est un vrai projet pour l'agribusiness et contre l'agri- culture familiale», juge la députée LFI Aurélie Trouvé, ingénieure agronome et économiste qui faisait partie du groupe de suivi sur la LOA. «C'est une loi hors sol qui passe à côté des sujets fondamentaux, qui sont le renouvellement des générations et le partage de la terre. Tout le reste est assez vain. Le débat politique majeur n'est pas sur la mise en place de France Service Agriculture [un guichet unique pour accueillir les aspirants agriculteurs, ndlr] ou un diplôme de niveau bachelor, mais sur les chances qu'on se donne pour réussir la transition agroécologique», tranche le député socialiste Dominique Potier.

jour

Prévus pour durer deux semaines, les débats de- vraient achopper sur trois thématiques : l'accès au foncier, alors que près d'un agriculteur sur deux sera en âge de partir à la retraite d'ici 2030 et que l'accaparement des terres et l'agrandissement des fermes sont déjà une réalité; les diagnostics de sols et climatiques demandés avant les installations, et des mesures de simplification, dont la mise en place d'un «droit à l'erreur», réclamé par Les Républicains, sur lesquels la majorité compte pour faire passer un maximum de mesures. Ces diagnostics ne seront fina- lement ni obligatoires ni conditionnés aux aides à l'installation.

«Financiarisation». Plus de 4 500 amendements ont été déposés avant l'examen en séance publique. Principal point de crispation, l'article sur la création de groupements fonciers agricoles, qui permettent à des inves- tisseurs d'acheter les terres pour les louer ensuite à des agriculteurs sans contre- partie environnementale, a été supprimé en commission des affaires économiques. Accusée de mener à une «financiarisation de l'agriculture», la disposition a fait l'unanimité de l'opposition contre elle. Mais le gouvernement ne compte pas abandonner, et prévoit une réé- écriture avec des «verrous solides», a précisé Marc Fesneau à la Nouvelle République ce week-end. La nouvelle version prévoit ainsi que ces groupements fonciers soient limités en taille, et que les investisseurs n'aient aucune fonction de gestion. «La question fondamentale est toujours là, ce seront des fonds spéculatifs», répond Dominique Potier, qui espère que le dispositif sera une fois encore retoqué.

Pour Pascal Lecamp, corapporteur du projet sur sa partie installation et trans- mission, qui a fait adopter un amendement fixant à 400 000 le nombre d'agriculteurs visés en 2035 (soit le statu quo par rapport à aujourd'hui), ce chiffre est un «cap qui correspond à une loi d'orientation». «Si on déclare l'agriculture comme intérêt général majeur, il faut mettre les moyens», poursuit toutefois le député Modem. Alors que le corapporteur insiste sur l'ambition de la loi pour «pérenniser l'agriculture familiale française», les associations écologistes appellent les députés à revoir le texte. «Cette loi d'orientation agricole n'oriente rien d'autre qu'une fuite en avant vers u mur toujours plus haut, celui de la disparition des fermes, de la financiarisation des terres et de pratiques agricoles à rebours de l'urgence écologique», dénonce Astrid Bouchedor, responsable de plaidoyer de Terre de Liens. ?

LIBÉ.

FR

Alors que le foncier, central dans les difficultés des agriculteurs, est peu abordé dans le texte, en Bretagne, un couple d'éleveurs a opté pour un nouveau type d'organisation. Grâce à une société coopérative d'intérêt collectif, il a fait appel à des investisseurs pour le rachat de terres.

l'Humanité
mardi 14 mai 2024 694 mots, p. 4

Projet de loi agricole : une copie à revoir

Samuel Eyene

Attendu avec impatience par les agriculteurs, le texte présenté ce mardi à l'Assemblée par l'exécutif est en deçà des exigences. Syndicats et associations dénoncent des mesures qui poussent à la disparition des exploitations.

Autant commencer par ce qu'il ne contient pas. Pas une seule mesure du projet de loi sur la souveraineté en matière agricole et le renouvellement des générations en agriculture, qui arrive ce mardi à l'Assemblée nationale, ne concerne le revenu des agriculteurs et les prix planchers. C'était pourtant la principale revendication des producteurs lorsqu'ils bloquaient les nombreuses autoroutes sur le territoire, cet hiver. Prévu à l'automne 2023 avant d'être présenté une première fois à la presse en décembre et remanié à la suite de la crise agricole, le texte devait donner des gages sur l'adaptation de la profession aux aléas climatiques, le renouvellement des futures générations et renforcer la rémunération des agriculteurs.

Mais la copie de Marc Fesneau, ministre de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, peine à convaincre du côté des paysans. « Telle qu'elle arrive à l'Assemblée, cette loi d'orientation agricole n'est qu'une fuite en avant vers la disparition des fermes, la financiarisation des terres et des pratiques agricoles à rebours de l'urgence écologique », avertit Astrid Bouchedor, responsable de plaidoyer du mouvement associatif et citoyen Terre de liens.

champ libre à l'agrobusiness

La militante sonne le tocsin. Sur le volet climatique, le projet de loi ne prévoit rien de moins qu'un renoncement aux progrès réalisés jusqu'à présent. Cette tendance était déjà claire avec le remaniement du plan Écophyto. Désormais, sous prétexte d'assouplissement pour faciliter le quotidien des agriculteurs, les mesures visant à préserver l'environnement sont supprimées les unes après les autres : l'article 13 du texte prévoit de transformer des sanctions pénales en sanctions administratives en cas d'atteinte à l'environnement ou à la biodiversité. Dans cette même logique, l'article 14 contribue à rendre possibles de futures dérogations pour l'arrachage des haies. D'aucuns y verront un clin d'oeil aux coups de boutoir répétés de la FNSEA et des Jeunes agriculteurs contre les normes environnementales lors des longues semaines de négociations à bâtons rompus avec l'Élysée et Matignon.

Concernant le renouvellement des générations, le député Pascal Lecamp (Modem) a amendé le texte pour que le seuil des exploitations ne descende pas en dessous de 400 000 à l'horizon 2035. En réalité, la mesure a tout d'un effet de manche puisque cela « revient à maintenir le nombre actuel d'agriculteurs », dénonce Terre de liens.

Signe que ce projet ne convient à personne, à l'exception des acteurs de l'agrobusiness, les députés de l'opposition ont profité de l'examen du texte en commission pour infliger un camouflet à l'exécutif en rejetant l'article 12. Ce dernier favorisait la création de groupements fonciers agricoles d'investissement (GFAI), des structures permettant de lever de l'argent auprès d'investisseurs publics ou privés afin d'acheter des terres et de les louer à de nouveaux agriculteurs en difficulté financière. « Cette mesure n'est rien d'autre qu'un accaparement offert aux financiers avec des avantages fiscaux à travers ce dispositif. C'est du jamais-vu », s'étonne Aurélie Trouvé, députée FI qui a voté contre cet article.

L'exclusion de modèles alternatifs

En l'état, le contenu du projet de loi est un cocktail de mesures de libéralisation de l'agriculture. Et dans sa course à la prétendue simplification (comme les plateformes France Travail pour les demandeurs d'emploi ou France Service pour les démarches administratives), le gouvernement a jugé bon de créer le réseau France Services agriculture, un guichet unique délégué aux chambres départementales d'agriculture pour les futurs exploitants agricoles porteurs de projet.

Si les agriculteurs réclament en effet un allègement de leurs démarches administratives, cette proposition risque d'entraver les nouveaux paysans ne trouvant pas de réponse adéquate au sein des chambres d'agriculture. « La crainte est de verrouiller les démarches des porteurs de projet à l'installation et d'exclure les acteurs alternatifs », alerte Astrid Bouchedor. Autrement dit de rendre encore plus difficile l'accès aux terres pour des agriculteurs soucieux des modèles familiaux ou écologiques. « Avec la création de France Services agriculture, on va accroître les prérogatives d'un acteur unique », poursuit-elle. Autant de raisons qui devraient pousser les députés de gauche à ne pas voter ce texte de loi.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mardi 14 mai 2024 805 mots, p. AUJM6
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13 mai 2024 - Le Parisien (site web)
14 mai 2024 - Le Parisien

Une loi agricole pour tenter d'éteindre le feu qui couve

Le projet arrive ce mardi à l'Assemblée. Motion de rejet, 4 000 amendements : bagarre politique en perspective sous le regard du monde paysan.

Olivier Beaumont,avec Alexandre Sulzer

« On arrivedans un moment intéressant. Un moment où chacun va devoir prendre ses responsabilités », glisse le ministre de l'Agriculture, Marc Fesneau. Méthode Coué pour masquer les doutes qui ces derniers jours gagnent l'exécutif ? Trois mois après une crise qui a marqué les premiers pas de Gabriel Attal à la tête de Matignon, le gouvernement présente en tout cas, à partir de ce mardi dans l'Hémicycle, son très attendu projet de loi d'orientation agricole censé répondre à la détresse du monde paysan qui s'était manifestée en début d'année par le blocus de nombreux ronds-points et abords de grandes agglomérations.

Des manifestations aux abords de l'hémicycle

Dix-neuf articles pour simplifier la vie des agriculteurs, favoriser le renouvellement des générations et la transmission des exploitations, accompagner vers la transition écologique, et encourager la souveraineté alimentaire. De quoi éteindre définitivement l'incendie à quelques semaines des élections européennes où le sujet s'est aussi invité dans le débat ? Pas sûr.

L'épreuve de force débute dès ce mardi pour le gouvernement, avec des manifestations attendues aux abords de l'Assemblée à l'appel, notamment, de plusieurs associations de défense de l'environnement pour qui ce texte risque au contraire de renforcer le système agro-industriel au détriment de l'écologie. Puis dans l'hémicycle aussi, avec une motion de rejet préalable déposée par les écologistes qui reprochent au projet de loi de ne pas prendre en compte la réduction des produits phytosanitaires. Sujet qui fera l'objet d'un texte à part, probablement à l'automne. Si la motion de rejet a peu de chances d'aboutir, elle va au moins planter le décor des débats qui suivront dans les prochains jours. Houleux.

Les Insoumis ont d'ores et déjà fait savoir qu'ils voteront contre. Les Républicains et le Rassemblement national maintiennent le suspense, mais ont bien l'intention de faire monter les enchères. « Ce texte est extrêmement décevant au regard des attentes des agriculteurs : il n'y a rien sur la rémunération, rien sur la concurrence déloyale, rien sur la transposition des normes. Ce n'est pas à la hauteur du sujet », plante le député RN Grégoire de Fournas, le Monsieur Agriculture de Marine Le Pen.

Même son de cloche chez son homologue LR Julien Dive : « Les agriculteurs n'aiment pas qu'on les utilise à des fins politiques », attaque celui qui lors de l'examen en commission a montré qu'il était capable de retoquer certains articles, à l'instar de l'article 12, qui propose de créer des « groupements fonciers agricoles d'investissements » (GFAI) pour permettre à des investisseurs d'acheter des terres et de les louer ensuite à de nouveaux agriculteurs.

Un pari risqué à la veille des européennes

Reste que cette posture, à la veille des européennes, est aussi un pari risqué électoralement. Au plus fort de la crise, en début d'année, Jordan Bardella s'était engouffré dans la polémique pour s'emparer de ce thème pour faire campagne... au risque de se prendre les pieds dans le tapis quand il avait dit l'inverse de Marine Le Pen sur les prix planchers.

Les députés LR avaient de leur côté dégainé leurs contre-propositions dans un livre blanc contenant 60 propositions. Iront-ils jusqu'à voter contre le texte ? « Je me doute que certains vont vouloir politiser et instrumentaliser cette séquence. Mais celui qui m'explique que ce texte n'est pas une avancée est forcément quelqu'un qui ne l'a pas lu », confie Marc Fesneau, conscient qu'on « peut toujours faire plus vite et mieux, mais de là à dire que tout serait à jeter... »

À demi-mot, c'est d'ailleurs ce que laissent déjà entendre certains LR, dont les voix compteront pour faire adopter la loi. « Il est trop tôt pour dire si on votera ou pas. Mais il y a beaucoup de dispositions que veulent les agriculteurs, même si ce n'est pas le grand soir », reconnaît la députée Annie Genevard. « On a une voie de passage avec LR, se rassure un membre du gouvernement. Quant au RN, je ne les vois pas voter contre. Ils s'abstiendront. Ça leur évitera de prendre position pendant la campagne des européennes. »

Une manière de rassurer. D'autant que, si Arnaud Rousseau, le patron de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), a fait savoir le 1 er mai dans nos colonnes que certaines mesures n'étaient « pas au niveau », l'exécutif y voit surtout un « gentil coup de pression pour faire évoluer le texte », dixit un conseiller. Il y a un mois, les Jeunes Agriculteurs jugeaient de leur côté le texte « perfectible », tout en parlant d'une loi « importante pour l'avenir agricole ». Premiers éléments de réponse le 28 mai, au moment du vote dans l'hémicycle, avant le passage au Sénat. D'ici là, les députés auront à ferrailler sur près de 4 000 amendements déposés.

Libération
mardi 14 mai 2024 773 mots, p. 15

autre

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13 mai 2024 - Libération (site web)

Aurélien Saintoul, le député LFI qui a touché au poste

A.F

Pugnace, le rapporteur de la commission d'enquête sur la TNT est, à 35 ans, un pur produit de la formation mélenchoniste, notamment dans son rapport aux médias.

Avec ses questions revêches, dans le plus pur style insoumis, Aurélien Saintoul aura été l'un des principaux animateurs de l'étrange commission d'enquête sur les fréquences TNT, dont il dévoilera publiquement les conclusions ce mardi. Le député des Hauts-de-Seine était à l'initiative de ces travaux parlementaires à l'automne 2023, exerçant le droit de tirage de son groupe pour se pencher sur le paysage audiovisuel privé. La question des médias, «c'est un sujet ancien pour nous», expliquait le rapporteur de 35 ans à Libé en début d'année. Jean-Luc Mélenchon a depuis longtemps fait de la critique du «système médiatique» considéré comme «la seconde peau du système dominant» -qu'il se donne comme objectif politique de «renverser» - un axe stratégique majeur. Portraits chargés. Mais c'est aussi un sujet plus personnel pour Aurélien Saintoul, qui fut enseignant pendant un an à Charenton dans le Val-de-Marne : «Il est indéniable que la télé a bien des effets sur nos élèves, sur leur sommeil, leur représentation du monde. Pourquoi tous les programmes se ressemblent, pourquoi sont-ils abrutissants?» Le professeur agrégé de lettres classiques, téléspectateur occasionnel de son propre aveu, s'est ainsi retrouvé à éplucher les grilles de programmes de CStar ou NRJ 12. «Je sais, je suis snob, on peut me dépeindre en petit-bourgeois, je m'en fous, raconte-t-il. Mais il y a quelque chose que je ne supporte pas, c'est de faire croire que les classes populaires ne sont pas lucides sur la façon dont on cherche à les abrutir. Je le sais, j'en viens, je suis fils de femme de ménage. Je n'aime pas qu'on enferme les gens dans l'idée qu'ils sont voués à regarder de la télé-réalité - même s'il peut y en avoir de la bonne.» Il assume alors son attitude intransigeante voire frondeuse pendant les auditions, celle qui lui a valu des portraits bien chargés dans la presse de droite et d'extrême droite qui l'ont brocardé en «inquisiteur» anti-Bolloré. Quand il interroge la ministre de la Culture, Rachida Dati, il glisse des sous-entendus sur les conditions de sa nomination, et sur l'éviction de sa prédécesseure Rima Abdul-Malak. «Vous allez trop loin», s'offusque Dati. Quelques heures avant une audition de la direction de BFMTV, il tease sur les réseaux sociaux: «Chroniqueurs douteux, course au buzz, machine de propagande Comment fonctionne vraiment la chaîne ?» Le patron d'Altice Média, Arthur Dreyfuss, s'en émeut dès son propos liminaire. Le bâton pour se faire battre ? Aurélien Saintoul défend son droit à «l'inconvenance»: «J'aurais pu être un gentil garçon tout lisse, qu'est-ce qu'il se serait passé ? L'audition aurait été un filet d'eau tiède et personne n'en aurait parlé. C'est ça une commission d'enquête réussie?» Sur ses relations parfois houleuses avec le président Renaissance Quentin Bataillon, il oppose des conceptions différentes de l'exercice: «Il pensait plutôt avoir affaire à une mission d'information. Nous étions dans une commission d'enquête, un lieu où l'on cherche à établir des faits.» La discussion en commission de son rapport la semaine passée a été l'occasion d'une nouvelle passe d'armes. Les députés de la majorité, de la droite et de l'extrême droite ont initialement demandé le retrait de 19 propositions (sur 47). «Tentative de censure», s'est insurgé

Saintoul. Neuf propositions sont finalement inscrites «à titre personnel du rapporteur» dans le document final. Dans le même temps, Quentin Bataillon présentera mercredi les conclusions des députés de la majorité. Outrance. Les deux députés, élus en juin 2022, vivaient là leur première commission d'enquête. Assistant du député insoumis de Seine-Saint-Denis Bastien Lachaud entre 2017 et 2022, Aurélien Saintoul avait pu prendre des notes lors de travaux similaires autour de l'affaire Alstom. Depuis son élection, il s'occupe plutôt des questions de défense. Il s'est fait remarquer pour la première fois avec une outrance: en pleine réforme des retraites, il accuse le ministre du Travail Olivier Dussopt d'être un «imposteur» et un «assassin». Suspension de séance, rappel à l'ordre avec inscription au procès-verbal de l'Assemblée, excuses de l'insoumis. Au sein du mouvement, il fait partie de la génération de trentenaires (Paul Vannier, Antoine Léaument, Clémence Guetté), souvent des anciens collaborateurs parlementaires, ayant accédé à l'hémicycle aux dernières législatives. Il s'est engagé avec Mélenchon à 21 ans, prenant sa carte au Parti de gauche : «Je me disais que celui-là n'était pas comme les autres, qu'il donnait le bon sens aux mots. Je trouvais assez utile quelqu'un qui parlait de capitalisme et d'anticapitalisme.» La ligne n'a jamais varié.

Libération
mardi 14 mai 2024 1010 mots, p. 14,15

france

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13 mai 2024 - Libération (site web)

TNT A l'Assemblée, la télévision reçoit ses quatre vérités

Par Adrien Franque

Après plusieurs mois de travail de sa commission d'enquête, le député LFI Aurélien Saintoul présente ce mardi son rapport contenant 47 propositions. En exclusivité, «Libé» en dévoile les principales.

«O uvrir une brèche dans le bilan de la libéralisation de la télévision.» Voilà l'ambition, selon son auteur le député insoumis Aurélien Saintoul, du rapport de la commission d'enquête sur les fréquences TNT, dont Libération dévoile le contenu en exclusivité. Entamés à l'automne, ces travaux parlementaires ont connu de nombreuses péripéties, de tensions très médiatisées entre les députés en auditions mouvementées de Vincent Bolloré ou de Yann Barthès, jusqu'à leur conclusion avec la publication de ce rapport mardi.

Résultat: les 47 propositions formulées par Aurélien Saintoul n'ont pas été avalisées par tous les membres. Neuf d'entre elles sont donc inscrites comme des «propositions à titre personnel du rapporteur». Parmi celles-ci, comme déjà dévoilé par France Info la semaine passée, on trouve ainsi l'interdiction de diffusion de programmes jeunesse le matin avant l'école ou la fin de la TNT payante. Des lignes rouges pour le président de la commission d'enquête, le député Renaissance Quentin Bataillon, qui proposera ses propres conclusions mercredi. Aurélien Saintoul, lui, voit surtout dans cette réaction une tentative de «contre-feu» pour dénigrer l'ensemble de son rapport.

Renforcement du pouvoir de l'Arcom, ouverture du paysage télévisuel, protection des jeunes publics Autant d'axes explorés par ce dense document de 200 pages qui dresse le sombre bilan d'une «télévision à triple vitesse», entre des «plateformes payantes pour ceux qui en ont les moyens, des chaînes premium concentrant l'essentiel des moyens et des audiences, et des chaînes secondaires low cost dont la fonction consiste surtout à empêcher l'arrivée de nouveaux entrants». Tour d'horizon de quelques propositions phares. Renforcer les pouvoirs de l'Arcom Des amendes pouvant aller jusqu'à 10% du chiffre d'affaires (contre 5% actuellement) en cas de manquements répétés d'une chaîne à ses obligations: c'est l'une des mesures chocs de ce rapport. La volonté d'un système de sanction plus dissuasif semble surtout résulter des auditions des dirigeants du groupe Canal +, dont les chaînes CNews et surtout C8 ont plusieurs fois été réprimandées par l'Arcom, sans empêcher la récidive. Le rapporteur préconise également de renforcer le rôle du régulateur en le dotant notamment «d'un pouvoir d'enquête sur pièces et sur place pour constater le fonctionnement et l'indépendance des rédactions». Une des plus étonnantes pièces à conviction du document est ainsi un mail interne à Canal +(déjà dévoilé dans les Jours) que s'est procuré le rapporteur: le signalement d'un juriste de CNews invitant à reporter la diffusion de l'émission «En quête d'esprit» du 25 février avec ses virulents débats anti- IVG, indiquant qu'elle ferait probablement l'objet de signalements auprès de l'Arcom. Une alerte interne ignorée par la direction de CNews ; l'émission provoquera effectivement des saisines auprès du régulateur. Par ailleurs, le rapport préconise un aménagement du système de décompte des temps de parole politiques, en s'assurant de leur équité «par tranche horaire». Une proposition qui s'attaque ainsi au détournement de ce système par la technique des rééquilibrages nocturnes, soit la diffusion d'interviews politiques la nuit. Le rappor- teur propose également de donner au régulateur le pouvoir de sanctionner «le manque de représentation de la diversité de la société française». Pour faire face à toute cette charge supplémentaire, il prône aussi le renforcement des effectifs de l'Arcom. Ouvrir le paysage télévisuel Alors que se déroule actuellement le processus de renouvellement de quinze fréquences de la TNT (la date limite de dépôt des candidatures auprès de l'Arcom a lieu ce mercredi), la commission a pu évaluer au cours des auditions un certain manque de diversité de programmes dans la télévision française, selon le rapporteur. Il propose ainsi de «revoir la procédure d'appel à candidature et les critères de manière à favoriser la diversité de l'offre et les nouveaux entrants». Un des mécanismes envisagés serait par exemple de permettre aux candidats de «s'engager à reprendre une partie définie des salariés et sous-traitants du titulaire précédent évincé». Le rapport veut également encourager «la production de programmes originaux alternatifs» via «des circuits de financement publics et privés alternatifs». Un système d'aides publiques pour les «médias audiovisuels associatifs» est ainsi préconisé.

Clarifier l'information Plusieurs propositions visent à rendre moins confus le paysage de l'information télévisée. Si l'idée d'un bannissement des éditorialistes, comme le soumet Aurélien Saintoul, n'a pas été approuvée par le reste de la commission, d'autres mesures vont dans le sens d'une clarification. Comme la classification des «programmes d'infotainment» comme des «programmes d'information politique et générale» auprès de l'Arcom, évacuant ainsi la notion de divertissement. Ou la mise en place de «normes de présentation» pour tout intervenant à l'antenne, précisant aussi, quand c'est possible, leurs engagements politiques. Une mesure qui permettrait d'«étoffer la compréhension du "qui est qui" sur les plateaux de télévision», comme le demandait lors de son audition Thibaut Bruttin, adjoint au directeur général chez Reporters sans frontières.

Renforcer l'indépendance et le pluralisme Les comités d'éthique, mis en place par la loi Bloche en 2016? Terminés. Ces instances déontologiques, propres à chaque média, n'ont pas fait preuve d'une grande efficacité depuis leur mise en place. Le rapport d'Aurélien Saintoul prône alors de transférer leur capacité d'action aux syndicats, aux Sociétés de journalistes ou au Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM). Dans le même ordre d'idée, le rapport propose que chaque média d'information se dote d'une «charte» qui donnerait une définition de sa ligne «éditoriale». Histoire d'«expliciter un projet d'entreprise [ ] qui donnerait une cohérence à ses choix et permettrait de les expliquer dans la durée», note le rapporteur.

Protection des jeunes publics Autre axe exploré : les programmes jeunesse. Le rapport préconise notamment d'obliger à une «plus stricte alternance d'oeuvres de fiction et d'émissions éducatives», l'interdiction «des messages publicitaires destinés explicitement aux enfants de moins de 12 ans» ou de se pencher, par le biais d'une étude qui serait menée par l'Arcom et l'INA, sur l'évolution historique des programmes étant soumis à la signalétique jeunesse. ?

Le Figaro, no. 24796
Le Figaro, mardi 14 mai 2024 796 mots, p. 4

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13 mai 2024 - Le Figaro (site web)
14 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Après la grogne du monde paysan, le projet de loi agricole arrive enfin à l'Assemblée

Le texte, dont l'examen a été décalé pour mieux répondre à la colère des agriculteurs, laisse les oppositions sur leur faim.

Bordas, Wally

Quatre mois après la grogne du monde paysan, les débats sur les difficultés que connaissent les agriculteurs français vont revenir sur le devant de la scène politique. Ce mardi, l'Assemblée nationale commence l'examen en séance publique du projet de loi d'orientation «pour la souveraineté en matière agricole et le renouvellement des générations en agriculture». Un texte qui avait été reporté au mois de janvier lors des nombreuses mobilisations paysannes et qui revient donc, enrichi de nouvelles mesures, au Palais Bourbon.

Porté par le ministre de l'Agriculture, Marc Fesneau, ce projet de loi vise notamment à favoriser l'installation des nouveaux agriculteurs en créant un diplôme de niveau bac + 3 en agronomie ou encore un service d'accueil pour les jeunes qui souhaitent entrer dans la profession. Il fait également de la «souveraineté alimentaire un objectif structurant des politiques publiques» en qualifiant l'agriculture, la pêche et l'aquaculture «d'intérêt général majeur» pour la nation.

«Le volet sur la souveraineté alimentaire et celui sur la simplification administrative ont été musclés après les mobilisations de janvier», se félicite le rapporteur général du texte, le député Renaissance Éric Girardin. Avec cette réforme, le gouvernement pourra par exemple modifier par ordonnance certaines sanctions pénales prévues dans le code de l'environnement. La prise de décision des juridictions en cas de contentieux contre «des projets d'ouvrage hydraulique agricole et d'installations d'élevage» sera également accélérée.

Un projet qui ne convainc pas les oppositions. «Le texte apporte seulement une bribe de réponse aux problématiques qui touchent les agriculteurs. Il répond à la question de l'installation en mettant des moyens légaux et juridiques sur la table. Mais il n'aborde pas les questions du revenu, de l'usage des intrants, des impasses techniques du foncier...», regrette le député LR Julien Dive. Un avis que partage son collègue Grégoire de Fournas (RN). «Ce projet ne répond absolument pas aux grands enjeux de l'agriculture française. Il ne répond pas aux mobilisations des agriculteurs. Il n'y a rien sur la concurrence déloyale ni sur la transposition des normes», déplore-t-il.

L'élu mariniste estime même que certaines des mesures contenues dans le texte vont créer «des dérives qui n'existaient pas jusqu'à présent». C'est notamment le cas, juge-t-il, de l'article 12 du texte, qui permettrait de créer des «groupements fonciers agricoles d'investissement» (GFAI). Un volet du texte qui a été supprimé en commission après le vote défavorable de toutes les oppositions, mais que le gouvernement compte réintégrer par voie d'amendement lors de la séance publique.

Motion de rejet préalable

«Cette mesure est un véritable lance-flammes et nous sommes tous stupéfaits. Elle donne la possibilité à des fonds d'investissement privés d'entrer sur un marché tenu par les exploitants eux-mêmes», fustige le socialiste Dominique Potier. «Tous les syndicats agricoles sont contre», peste également l'Insoumise Aurélie Trouvé. «Plutôt que de soutenir et de protéger les agriculteurs, le gouvernement fait le choix de favoriser une agriculture capitaliste en réaffirmant la nécessité du libre-échange», dénonce-t-elle encore.

Les débats sur ce texte commenceront donc par une motion de rejet préalable, défendue par le groupe écologiste. De quoi raviver des souvenirs douloureux pour l'exécutif, qui s'était fait piéger, en décembre dernier, avec l'adoption d'une motion similaire avant même le début des débats sur la loi immigration. «En contexte de majorité relative, beaucoup de textes sont sous ce couperet, malheureusement», avoue, fataliste, Éric Girardin (Renaissance). Au sein des troupes macronistes, on promet donc déjà d'être très mobilisés pour ce vote, qui pourrait, comme toujours, se jouer à quelques voix.

La gauche tout entière, elle, promet de voter comme un seul homme pour cette motion de rejet. «C'est un texte qui fait semblant, qui rate sa cible», justifie Dominique Potier (PS). Pendant qu'au Rassemblement national, on n'exclut - comme souvent - aucune hypothèse. «Nous ne nous fermons pas la porte. En l'état, ce texte mériterait d'être rejeté dès maintenant», prévient Grégoire de Fournas. Les Républicains, qui comptent bien peser sur les débats tout au long des deux prochaines semaines, ont quant à eux déjà tranché : «Nous y allons avec un esprit constructif. Si, à la fin, nos lignes rouges ne sont pas respectées, alors nous voterons contre le texte», expose Julien Dive. Avant d'ajouter : «Mais nous ne voterons pas la motion de rejet de la Nupes, qui a une vision de l'agriculture totalement différente de la nôtre.» W B

Le Figaro, no. 24796
Le Figaro Économie, mardi 14 mai 2024 870 mots, p. 24

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13 mai 2024 - Le Figaro (site web)

La réforme de l'audiovisuel public inquiète les télés privées

Le texte sera examiné mardi et mercredi en première lecture par la commission des affaires culturelles de l'Assemblée nationale.

Sallé, Caroline

La réforme de l'audiovisuel public s'annonce explosive... y compris pour les acteurs du privé. Les grandes manoeuvres sont sur le point de débuter : le projet de loi est examiné à partir de ce mardi en commission à l'Assemblée nationale, avant d'être débattu dans l'Hémicycle les 23 et 24 mai prochain. Et, s'il a longtemps laissé planer le suspens, le gouvernement affiche désormais officiellement la couleur. Les différentes entreprises de l'audiovisuel public, France Télévisions, Radio France, France Média Monde et l'INA vont devoir fusionner, au pas de charge de surcroît. L'horizon a été fixé au 1er janvier 2026. La création d'un holding, début janvier 2025, n'étant qu'une simple étape.

De quoi mettre tout le paysage audiovisuel français sous haute tension. Si elle inquiète une partie des acteurs du service public, cette réforme pourrait surtout laisser un goût amer à leurs homologues du privé, qui espéraient voir leur carcan réglementaire s'assouplir. Le texte, qui s'appuie sur une proposition de loi du sénateur Laurent Lafon (Union centriste), adoptée par le Sénat en juin 2023, a été totalement expurgé du volet de mesures concernant en grande partie les acteurs du privé. À ce stade, rien n'est prévu pour faciliter par exemple la revente d'une chaîne de télé. Si RTL Group souhaitait à nouveau céder le groupe M6, il lui faudrait patienter cinq ans pour M6, auxquels s'ajouteraient cinq ans de plus pour W9, qui candidate au renouvellement de sa fréquence, etc. Bref, M6 devrait attendre 2032.

Le texte fait également l'impasse sur la lutte contre les asymétries de concurrence portée à l'origine par proposition de loi Lafon. «Il serait incompréhensible de retirer les dispositifs permettant à tous les acteurs du secteur, y compris publics, de résister face à la concurrence des plateformes américaines. Il y aura un débat sur ce sujet avec le Sénat» , prévient Laurent Lafon.

Le privé, parent pauvre de la réforme ? «L'objectif était de resserrer le texte sur l'audiovisuel public pour gagner du temps et de la clarté» , indique le député Renaissance Quentin Bataillon, rapporteur l'an dernier de la mission d'information sur l'avenir de l'audiovisuel public. Dans la mesure où le gouvernement veut aboutir rapidement, il a tout intérêt à élaguer le texte pour ne pas multiplier les débats...

Un amendement présenté par le gouvernement pourrait aussi mettre le feu aux poudres. Celui-ci a en effet pour objet « de supprimer le plafonnement en valeur des recettes publicitaires des entreprises de l'audiovisuel public,est-il expliqué dans l'exposé sommaire. Un tel plafonnement conduirait à les empêcher de bénéficier des retombées financières de leurs succès d'audience», poursuit le texte. Aujourd'hui Radio France est soumis à cette règle. Pas France Télévisions, qui est toutefois interdit de publicité sur ses antennes après 20 heures. Comment cette mesure se concrétiserait-elle ? Si l'amendement demeure assez flou, il représente quoi qu'il en soit « une ligne rouge, considère Laurent Lafon. Le Sénat interviendra, à la fois pour ne pas dénaturer le service public, mais aussi pour ne pas fragiliser le secteur privé».Le gâteau publicitaire à la radio et à la télé ne grossit plus. Ce qui serait pris par l'audiovisuel public serait donc perdu pour les acteurs du privé.

Selon un expert de l'audiovisuel, « il est probable qu'il y ait eu une discussion entre Bercy et le ministère de la Culture. Bercy a dû dire d'accord pour la fusion, à condition qu'elle n'entraîne pas de coûts supplémentaires pour l'État», analyse-t-il. En clair, les recettes publicitaires engrangées pourraient constituer un moyen de ne pas payer la facture. Pour le député Quentin Bataillon, l'idée, en tous les cas, n'est clairement pas de « remettre de la pub après 20heures sur les chaînes de France Télévisions».

Alors que l'État est en train de renforcer l'audiovisuel public, avec son projet de « BBC à la française » , pour les acteurs du privé, qui dénoncent régulièrement une réglementation obsolète, il faudra encore patienter. « À chaque fois que l'on attend une grande réforme de l'audiovisuel, tout est exclusivement concentré sur les groupes publics. Combien de missions parlementaires et de commissions d'enquête pour au final ne jamais rien changer?» , fustige un haut cadre de l'audiovisuel.

Quentin Bataillon l'assure, l'objectif de la fusion n'est pas de faire des économies. Si elle va jusqu'à son terme, l'audiovisuel public consolidé pèsera autour de 4 milliards d'euros. Cette force de frappe pourrait représenter un handicap pour le privé. Notamment dans le recrutement des animateurs et des talents. « Les animateurs resteront au sein d'un groupe très puissant financièrement qui leur permettra de faire de la radio et de la télévision , pronostique un acteur des médias. Il y a un certain cynisme de la part du gouvernement à encourager une consolidation de l'audiovisuel public après l'avoir refusée au secteur privé , ironise le haut cadre de l'audiovisuel. Il y a un an et demi, TF1 et M6 jetaient l'éponge, au regard des concessions réclamées par l'Autorité de la concurrence : la cession de la chaîne TF1 ou de la chaîne M6... C. S.

Le Figaro, no. 24796
Le Figaro, mardi 14 mai 2024 641 mots, p. 4

Politique

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13 mai 2024 - Le Figaro (site web)

LFI : Manon Aubry replace le social au centre de sa campagne

La tête de liste Insoumise s'est affichée lundi aux côtés du député François Ruffin devant une usine de la Somme menacée de fermeture.

Flurin, Richard

Cela faisait longtemps que l'on n'avait pas constaté l'absence de drapeau palestinien à un rassemblement organisé par La France insoumise (LFI). Une fois n'est pas coutume, un drapeau européen était même hissé sur un grand mât, surplombant l'estrade de fortune d'où s'exprimait Manon Aubry, tête de liste LFI aux élections européennes, lundi après-midi à Amiens. Cocasse, pour l'organisation qui a banni la bannière étoilée de tous ses meetings. C'est que la candidate Insoumise, créditée de 8 % des intentions de vote dans notre sondage quotidien Ifop-Fiducial, s'exprimait depuis un terrain qu'elle n'a pas choisi : l'usine Metex, menacée de fermeture faute de repreneurs, qui produit de la lysine, un acide aminé présent par exemple dans l'Aspégic. Les ouvriers mettent en cause le «dumping chinois» permis par l'Union européenne en abaissant les taxes à l'import sur ce produit chimique.

Une table ronde a été organisée sur le parking du site industriel en étroite collaboration avec le microparti du député Insoumis François Ruffin, présent lui aussi. Aux côtés des deux élus, plutôt complices, plusieurs syndicalistes se sont exprimés, dénonçant avec véhémence leurs conditions de travail. L'occasion pour Manon Aubry de mettre à l'ordre du jour de sa campagne les questions sociales qu'elle affectionne tout particulièrement, après plusieurs semaines de matraquage de son parti sur la situation humanitaire à Gaza. «Je préfère quand Manon Aubry milite avec François Ruffin à Amiens pour parler réindustrialisation qu'avec Jean-Luc Mélenchon sur l'Eurovision», confie un brin railleur le candidat communiste aux européennes, l'Amiénois Léon Deffontaines.

Défense du tissu industriel

«Ces deux sujets ne sont pas en concurrence l'un et l'autre. Il faut pouvoir parler de ce que vivent ces salariés tout en exigeant un cessez-le-feu immédiat à Gaza», a expliqué l'Insoumise. François Ruffin, qui s'est plusieurs fois inscrit en faux avec la ligne de Jean-Luc Mélenchon depuis qu'il a rejoint son mouvement en 2017, a pour sa part hiérarchisé ces deux thèmes de campagne. «Évidemment qu'il faut un cessez-le-feu immédiat à Gaza, évidemment qu'il faut tout faire pour aider l'Ukraine, mais le quotidien des gens, ce n'est pas cela», a-t-il défendu devant plusieurs journalistes.

L'élu de la Somme, engagé de longue date pour la défense du tissu industriel de son territoire, a toutefois affiché son soutien plein et entier à la liste menée par Manon Aubry au scrutin du 9 juin prochain. «Je soutiens la liste de LaFrance insoumise pour une raison simple: la clarté», a affirmé François Ruffin devant la cinquantaine de salariés et de syndicalistes réunis devant lui, avant de vanter l'opposition totale du groupe de gauche radicale coprésidé par Manon Aubry au Parlement européen à l'ensemble des traités de libre-échange.

Le soutien de François Ruffin, figure de la gauche et candidat putatif pour la prochaine élection présidentielle, devait à nouveau être mis en scène lundi soir lors d'un meeting commun à Amiens. Les différents discours devaient largement porter sur les conséquences sociales de la désindustrialisation. En ciblant singulièrement la Commission européenne et sa présidente, Ursula von der Leyen, coupables, selon Manon Aubry, d' «organiser notre propre vulnérabilité en construisant un modèle économique dans lequel on est là pour se faire piller par la Chine et par tous les États qui produisent à bas coût et qui tirent les droits des travailleurs et de l'environnement vers le bas». L'eurodéputée a en outre pris l'engagement lundi après-midi de «ramener» la présidente de la Commission européenne devant les salariés de Metex.

Manon Aubry a précédé la venue de Raphaël Glucksmann, le candidat socialiste crédité de 14 % des intentions de vote, qui se rendra devant l'usine ce mardi avant un meeting pour «présenter (ses) propositions pour une Europe sociale et solidaire». R.F.

Libération
mardi 14 mai 2024 4083 mots, p. 18,19,20,21

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8 mai 2024 - Libération (site web)

BLING-BLING, CRYPTOS ET NFT Babolex, un éléphant qui trade énormément

Par Arthur Cerf

Enquête Avec ses sculptures chromées en forme de Babar déclinées en une myriade de projets plus ou moins farfelus, l'entrepreneur français Vincent Faudemer, qui se présentait comme le «petit prince de l'art contemporain», a su surfer sur les vagues de l'époque : nostalgie, métavers, bitcoin Jusqu'à ce que près de 200 déçus l'accusent d'escroquerie.

C

e fut la parade des éléphants. En décembre 2019, de grosses caisses arrivent à l'Autre Galerie, une galerie d'art de Nancy. A l'intérieur, des sculptures chromées à l'effigie du célèbre pachyderme créé par Jean et Cécile de Brunhoff. On appelle cela des Babolex, mélange de Babar et de Rolex, pour le côté bling-bling. Il y en a de toutes les tailles : des petits à près de 1 000 euros, des moyens à plusieurs milliers d'euros, des grands à plus de 10 000 euros et même deux Babolex géants. «Coup de coeur ! résume Lara Ledogar, la galeriste. C'est positif, les gens ont besoin de choses positives » Les oeuvres lui rappellent la «perfection» du Balloon Dog rose de Jeff Koons, mais aussi l'univers pop de Richard Orlinski, invité quelques mois plus tôt. Le soir du vernissage, l'artiste est présent : Vincent Faudemer, aujourd'hui âgé de 38 ans, le physique d'un grand enfant en costume d'entrepreneur. Lara Ledogar est ravie, elle l'avait découvert dans un reportage M6. «Le travail était parfait, rien à dire.» Les éléphants sont repartis et la galeriste n'a pas suivi le reste de l'histoire. «C'est le symbole d'une génération nostalgique, qui cherche à se rassurer en se référant à l'enfance » Et à

la décadence. Plainte pour escroquerie et abus de confiance Quatre ans et demi plus tard, on veut la peau des Babolex. Près de 200 individus accusent Vincent Faudemer d'escroquerie. La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) enquête sur ses activités. Le Collectif d'aide aux victimes d'influenceurs (AVI) lance l'alerte. L'avocat de cette association dédiée aux pratiques des escrocs d'un nouveau genre, Me Raphaël Molina, rassemble les dossiers, les captures d'écran, les preuves de virement, en vue d'un dépôt de plainte pour escroquerie et abus de confiance à l'été 2024. «Il a promis beaucoup de choses à beaucoup de gens, résume Me Molina. Mais toutes les promesses n'ont pas été tenues.» Un coup de calculette : «Pour l'heure, le préjudice des personnes qui s'estiment victimes s'élève à près de 680 000 euros, en attendant que d'autres plaintes se joignent au dossier.» Sur l'ensemble de son oeuvre, l'entrepreneur revendique un gain total de plus de 20 millions d'euros.

Sur la plateforme de messagerie instantanée Discord, les anciens fidèles font l'inventaire de leurs désillusions : des statues de 30 cm, 60 cm, des cartes à collectionner à ne plus savoir qu'en faire, des NFT - «jetons

non fongibles», soit des images dont l'authenticité et la non réplicabilité sont assurées par un identifiant numérique. Ils le traitent d'escroc professionnel, de redoutable manipulateur, de bien des noms d'oiseaux Ceci posé, même les plus remontés lui reconnaissent un certain talent. «Très malin, glisse un acheteur. Il arriverait à vendre un frigo à un

Inuit.» Un autre nous envoie une photo de ses Babolex sous vitrine dans son appartement. «Aujourd'hui, la trompe a l'allure d'un nez de Pinocchio, dit-il. A chaque fois que je les regarde, je suis en colère.» Ils se posent la question : comment ont-ils pu se faire avoir ? Et avec leurs reflets d'argent, les Babar leur tendent un miroir déformant Attention, prévient Vincent Faudemer quand on lui propose une rencontre, l'arnaqueur ce n'est pas lui, mais ceux qui l'accusent d'en être un. «Nous avons un petit noyau d'individus qui contacte toute la presse francophone afin d'avoir des articles contre nous, répond-il dans

un premier mail. Ils se sont organisés pour avoir le plus d'impact possible.» Pour le rendez-vous, la réponse se dessine en trois temps. Un : bien sûr, quand vous voulez, tirons au clair cette fâcheuse affaire d'éléphants. Deux : pas si vite, un conseiller en communication tranchera la question. Trois : c'est d'accord, mais plutôt au mois de mai,

une fois de retour de vagues projets en Asie et au Moyen-Orient Finalement, il répondra par mail. A son tour de sortir la calculette. «J'ai vendu mes différents projets à plus de 28 600 personnes à travers le monde, dit-il. Il y a donc 0,7 % de gens mécontents.» Pas de panique.

Par le passé, on l'a vu moins sur la défensive : protagoniste d'un reportage M6 en 2018, «petit prince de l'art contemporain» dans un classement Forbes en 2020, en couverture du magazine Technikart en 2022 pour un papier intitulé «Le Warhol du NFT». Dans le Déclic, un podcast pour jeunes entrepreneurs qui en veulent, il détaillait sa philosophie comme une série de posts LinkedIn un peu mous : «Le monde ne nous attend pas, c'est à nous de créer les opportunités», «on passe toujours par une petite porte pour entrer dans les châteaux», ou encore : «Il n'y a pas la place au scam.» Arnaque, en français. Que s'est-il passé ?

Pour comprendre, il faut remonter le fil d'une fable moderne qui s'étire de Caen à Dubaï, où se croisent monde de l'influence, mythe de l'argent facile et confusion d'une certaine génération qui, dans une époque de plus en plus illisible et inquiétante, se tourne parfois vers les souvenirs régressifs de l'enfance Raconter l'histoire de Vincent Faudemer, c'est aussi s'aventurer en une contrée étrange nommée le «Web3», une nouvelle évolution de ce bon vieux World Wide Web, reposant sur des infrastructures décentralisées indépendantes des institutions et des banques, un univers de faux-semblants mêlant tokens, cryptos et tout un tas de mots nouveaux, un lieu tentaculaire et insaisissable. Une histoire compliquée, donc, dans une jungle moderne aux confins d'une nouvelle frontière cyber Et toutes les deux minutes, quelqu'un prononce le mot «Babolex».

Quads, mini-motos et première condamnation Au fil des interviews, Vincent Faudemer a conté la success story qui suit. Début 2008, quand les premiers albums Babar tombent dans le domaine public, il a 22 ans, un diplôme d'école de commerce en poche et un petit business de motocycles qu'il vend devant le Zénith de Caen. L'entrepreneuriat à la papa, la vie de bureau, le train-train du salariat Très peu pour lui. L'heure est au boom du commerce en ligne, en quelques clics, on peut passer une commande auprès d'un fournisseur et l'expédier au client, sans jamais stocker la marchandise. Cela porte même un nom : le dropshipping. En 2009, il crée donc une société, Global Trade Corporate liquidée deux ans plus tard avec un passif de près de 700 000 euros. Un arrêt de la cour d'appel de Caen précise que «la société encaissait à l'avance l'intégralité des prix de cession de véhicules, si bien qu'au moment de la cessation d'activité plus de 200 clients avaient acquitté le prix d'achat de leur véhicule et n'ont jamais été livrés». Avec l'argent de la société, Vincent Faudemer louait une Porsche Cayenne.

Baisser les bras, ça ne fait pas très Jeff Bezos. Sur le site de vente en ligne Mecanicstore.com, le Normand écoule des quads, des minimotos, des trottinettes mais dès 2013, des clients se plaignent de ne pas avoir reçu leurs livraisons. Le 2 février 2016, il est condamné pour escroquerie : dix-huit mois de prison ferme, réduits en appel à vingt-quatre mois de prison avec sursis et à dix d'interdiction d'entreprendre une profession commerciale. Dans sa période pré-Babolex, il a aussi vendu des matelas jusqu'à ce qu'un «impayé de 700 000 euros», dira-t-il, mette un terme à l'aventure. «Une répétition générale de tout ce qu'il va faire ensuite», résume Philippe Miller, journaliste pour le site Warning Trading, spécialisé

dans les arnaques en ligne. La légende continue. Fin 2017, voilà notre homme dans le creux de la vague. «T'as des chanteurs lll

lll

en Normandie, t'as qu'à faire artiste !» lui lance alors son avocat, selon le storytelling. Très drôle, Vincent Faudemer ne sait pas «tenir un crayon». Babar, l'artiste et les stars Quand il regarde les dessins animés avec son fils, il a des dollars à la place des pupilles. L'effet waouh tient en deux syllabes synonymes d'enfance, d'innocence et d'un sacré paquet de pognon : Babar. Depuis les 70 ans de la mort de Jean de Brunhoff, chacun peut s'emparer du personnage à des fins commerciales. On se débrouille. Une modélisation d'un éléphant en trois dimensions et c'est parti. Sur Instagram, Vincent Faudemer passe son profil en mode créatif, publie les visuels et s'invente une vie d'artiste. Il fait aussi monter son nombre d'abonnés grâce à un logiciel dédié, et devient influenceur de lui-même. Il l'assure et nous le redit aujourd'hui : le projet venait d'être lancé quand Kourtney Kardashian lui aurait réclamé une statue. Hélas, aucune photo ne peut le confirmer, désolé Peu importe. Son bébé voit le jour, recouvert de «nitrate d'argent». «Pour le reste, il s'agit d'un secret de fabrication», élude-t-il.

Sur Internet, il emprunte aux plus grands, ou en tout cas aux plus malins, ceux qui ont su fondre l'art en forme de jouet, la pop culture et le capitalisme désinhibé : Jeff Koons, Richard Orlinski ou le créateur Christian Audigier. Si les stars en parlent, c'est gagné. «L'histoire est belle, le Babar est joli, résume un acheteur. Je croyais fort en lui » Vincent Faudemer se renseigne sur les lieux favoris des célébrités. Hop, Babolex apparaît en photo sur un canapé avec Presnel Kimpembe.

Bientôt, il publiera une photo dans la cour de l'Elysée. A la rentrée 2018, son Babolex est exposé au Plaza Athénée, un hôtel de luxe des Champs-Elysées. «Vincent Faudemer pare son Babolex des créations de différentes maisons», s'enthousiasme le média Sortir à Paris. Le site de la Galerie Saint-Germain, un e-shop qui travaille «en partenariat exclusif avec Vincent Faudemer» et dont le téléphone sonne constamment occupé, liste les heureux détenteurs d'un Babolex : Mohamed Hadid, le père des mannequins Gigi et Bella, le rappeur Lacrim, Djibril Cissé Rendez-vous compte, Djibril Cissé - contacté Suite page 20

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par Libération, l'ancien footballeur nie en avoir acheté un. «Il m'est arrivé d'offrir des Babolex à différentes célébrités», concède Faudemer. L'émission 66 Minutes réalise un sujet intitulé : «Quand Babar séduit les stars». Un dimanche après-midi, Franck regarde la télé et voit passer une étoile filante sur son écran. «Quand j'étais petit, j'adorais Babar, dit-il simplement. Alors un artiste français qui parlait de Babar, qui avait l'air connu, coté, je trouvais ça pas mal !»

Des cartes pour gagner des Babolex Pluie de pachydermes sur l'Hexagone. On en trouve dans une galerie d'Arles, à Sarlat, ailleurs encore. A ce stade du récit, il convient de préciser que dans un marché de l'art (déjà) spéculatif, l'oeuvre de Faudemer percute un monde nouveau, lui aussi spéculatif : les cryptomonnaies. En achetant Babolex, on ne devient pas simplement l'heureux propriétaire d'un Babar chromé, mais on participe aussi à la grande aventure des monnaies numériques. En 2020, le cours des cryptos est à la hausse. Dans le jargon des initiés, on appelle cela le bull run, la «course de taureaux», que Vincent Faudemer enfourche à l'instinct et avec une certaine débrouillardise.

Pendant la crise sanitaire, le marché des cartes Pokémon explose ? Hop, le Normand crée un jeu de cartes à collectionner, 15 euros le paquet : «Babolex et les sept merveilles antiques.» Au total, 49 cartes, chacune associée à une valeur en satoshi - la plus petite unité de bitcoin, nommée ainsi en hommage au pseudonyme du créateur ou des créateurs de la cryptomonnaie. Mieux, les détenteurs peuvent demander à échanger leurs cartes contre des satoshis. Mieux encore, c'est un super produit d'appel, comme un jeu

de hasard pour ceux qui, hélas, n'ont pas le porte-monnaie pour se payer une statue en édition limitée. Grosso modo, selon un barème, constituer une famille rapporte un mini Babolex. Trois-quatre familles : un gros Babolex. Sept familles : alors là, un très gros Babolex. Les cartes se vendent et se revendent sur un marché secondaire (toujours) spéculatif. Toujours mieux : «Il existe cinq cartes secrètes d'une valeur de 1 bitcoin», annoncet-il alors. L'équivalent de 60 000 euros à l'époque.

En septembre et octobre 2021, Jérôme (1), 37 ans, vendeur avec un peu d'argent de côté, dépense près de 2 000 euros pour 250 paquets, dans l'espoir de les échanger contre une statue de 60 cm, à plus de 10 000 euros. Pour compléter sa collection de 49 cartes, il en achète même une à 700 euros sur Vinted, et une autre encore à 1 000 euros. «Puis, il nous a sorti qu'il y avait une erreur, il ne fallait plus 49 cartes, mais 50 » Erreur du webmaster, plaide alors Faudemer. Pas de chance. Certains paquets sont exactement les mêmes, avec la même suite de cartes. Oups, erreur de fabrication. Encore pas de chance. Et les cartes secrètes ? Introuvables,

croit un déçu. Toujours pas de chance. «Il y avait bien 5 cartes d'une valeur d'un bitcoin», nous jure Faudemer.

Les NFT et Snoop Dog entrent en piste Les NFT ont le vent en poupe ? Une collection Babolex voit le jour, 350 euros l'unité. Après tout, on s'arrache bien des singes en images numériques - la collection s'appelle «Bored Ape» - alors pourquoi pas des éléphants ? Moins d'une minute à peine après la mise en vente, incroyable : rupture de stock, jure fièrement le commerçant. En novembre 2021, nouvelle vente de NFT, les Alien X, 760 euros pièce.

Imaginez un peu : bientôt, les Ba-

bolex affronteront les Alien X dans un jeu vidéo où chacun pourra jouer pour gagner des cryptos - cela s'appelle du play to earn. Et ce n'est pas tout : chaque NFT sera associé à un personnage du jeu, que les propriétaires pourront louer, comme un appartement, pour gagner encore plus d'argent. «Quand on y repense, c'est grotesque, concède Louis Abadie, qui a acheté deux NFT Alien X. Je ne vois pas un étranger louer un NFT pour jouer à un jeu vidéo » Sur un canal Discord, Vincent Faudemer fédère les siens, des centaines de jeunes hommes comme lui, réunis autour d'une croyance simple : sur le long terme, les plus fidèles au roi des éléphants seront couverts d'argent, forcément.

Pour faire parler de lui, Vincent Faudemer s'arrime à une agence de communication, Splashr by Jaws, spécialisée dans les contenus sur des projets numériques - sollicité par Libération, son cofondateur Jérémy Bendayan n'a pas donné suite. En avril 2022, le voilà en couverture du magazine Technikart pour un dossier «Le monde sera NFT !» Un macaron annonce dix NFT Babolex à gagner. Les médias en parlent : comment ne pas y croire ? «Pour moi, c'était l'art accessible à qui veut bien se prendre la

avec les cryptomonnaies», raconte un jeune homme qui souhaite rester anonyme. Sur son Instagram à plus d'un million d'abonnés, Vincent Faudemer chauffe les siens avec les codes de la génération réseaux sociaux, titille leur fomo - «fear of missing out» ou la peur de rater quelque chose. Un jour, une story annonce : «Allez je vous le dis : je suis en train de voir pour réserver 40 chambres à l'hôtel Normandy Barrière de Deauville pour faire kiffer un maximum de la Babolex team.» Emojis flamme.

Suivez bien. Vincent Faudemer crée des BaboSnoop, une édition spéciale de Babolex, en partenariat avec Snoop Dogg. Pour l'achat d'une statuette à 1 200 euros, une chance sur dix d'assister à un futur showcase du rappeur, prévu pour 2022. Trop beau pour y croire ? Précisons ceci : le compte Twitter du rappeur fait alors la promotion du projet et dans une story publiée, une petite statue BaboSnoop est visible à l'intérieur du studio. Les projets se croisent, se chevauchent et se mélangent. A peine a-t-il fini de promettre qu'il promet à nouveau : un «livre magique» mélange de NFT, de métavers et de Babolex, du CBD en partenariat avec Vincent Faudemer, et bientôt une cryptomonnaie, le Baboken, et d'autres

visuels de statuettes : des Winnie l'ourson, des Peter Pan et même Babotine, un Babolex avec la tête de Vladimir Poutine.

Un an après avoir présenté sa collection de cartes, Jérôme prend la voiture, direction la Normandie. Il a réclamé son Babolex de 60 cm, plusieurs fois, alors maintenant il va aller le récupérer. Rendez-vous fut donné devant un garage automobile, près de Caen, où un carton l'attend. Jérôme l'ouvre. Tadam, un Babolex enfin pas exactement. «Ce n'était pas sérieux par rapport à ce que j'avais vu en galerie, dit-il. La peinture n'était pas nette, il y avait des débordements, pas de chrome sous la statue, c'était du plastique » Un autre plaignant détaille : une connaissance de Faudemer donnait rendez-vous au McDo ou sur des parkings pour livrer la marchandise. Un autre encore a commandé 40 statues Snoop Dogg. «Je n'en ai reçu que 20 et la qualité n'était pas là.» Ils sont plusieurs à décrire des statues «mal faites» et «made in China». «Tout dépend de la sculpture, estime Vincent Faudemer. Je produis en majeure partie en France avec un appui au Portugal et en Pologne

selon les projets.» Et Baboland, le jeu vidéo présenté comme un parc d'attractions numérique ? «Extrêmetête

ment pourri», décrit Slim, un autre plaignant, membre du collectif AVI. Le concert de Snoop Dogg : reporté, encore reporté, toujours reporté.

Fuite en avant, gronde et gueule de bois Les commandes n'arrivent plus, certains projets sont abandonnés en cours de route. Son train de vie agace. Pendant qu'eux attendent, lui roule en voiture de sport et vit la belle vie à Dubaï. Une crainte commence à agiter certains fans : à force de suivre l'éléphant, seraient-ils en train de se changer en ânes ? Sans cesse, Vincent Faudemer change la «roadmap», c'est-à-dire la feuille de route, retarde les chantiers et en lance de nouveaux, de plus en plus lunaires. Ainsi naît le projet Belouga. Le plan : miner du bitcoin de manière durable, en produisant de l'électricité à partir des émissions de méthane des puits de pétrole. Il publie des photos d'une installation de minage. «Derrière, il n'y avait rien du tout, balaye Philippe Miller, du site Warning Trading. C'était du vent, dans la présentation de l'équipe, il y avait des sous-traitants, un influenceur, un avocat était mentionné, mais quand je l'ai appelé, il n'était pas au courant.» En 2022, c'est la descente, le cours des cryptos est en chute libre, la

plateforme de cryptomonnaies FTX va au tapis. Dans le jargon, on appelle cela le bear market, une allusion au mouvement, de haut en bas, d'une patte d'ours lors d'une attaque.

L'avenir est incertain et le passé rattrape Vincent Faudemer. En octobre 2022, le site de la radio Tendance Ouest l'annonce : le «petit prince de l'art contemporain» est poursuivi par le fisc à Caen, qui lui réclamerait 380 000 euros. Deux mois plus tard, le site Warning Trading dévoile le système Faudemer

dans un article intitulé «Le grand bluff». Sur Discord, les modérateurs s'occupent du service après-vente, payés en cartes à collectionner, en NFT, ou en cryptos. «On commence à voir que ce n'est pas tout rose, admet l'un d'eux. Donc on se dit qu'on va faire en sorte qu'il délivre ce qu'il a promis.» La gronde monte, les détracteurs sont bannis du canal de discussion, les déçus demandent à se faire rembourser. A force de faire pression sur l'artiste, Mehdi (1) récolte des menaces. Fin 2023, l'équipe de Faudemer débranche le canal Discord rassemblant ses fidèles. Le Collectif d'aide aux victimes d'influenceurs sonne l'alarme. Alors l'ours a-t-il eu la peau de l'éléphant ? Vincent Faudemer peut plaider le retournement du marché. Le cours des cryptos a chuté, la hype des NFT est retombée, et hélas, il n'a pas pu aller au bout des projets dans les délais annoncés. Pour comprendre, Philippe Miller de Warning Trading invite à se tourner vers le passé. «Il va servir le discours de l'erreur de parcours, de l'accident industriel, mais c'est une fuite en avant perpétuelle.» Selon lui, l'histoire de Vincent Faudemer raconte celle d'un nouveau monde virtuel, archaïque, illisible, dont la morale est la suivante : «Le poulailler libre, c'est génial pour le renard libre.» Pour Arthur Delaporte, député socialiste du Calvados à l'origine du projet de loi sur l'encadrement des pratiques des influenceurs, cette histoire prouverait qu'il faut aller plus loin dans la régulation. «C'est un symbole de la dérive qu'offre l'univers peu régulé des cryptos. Aujourd'hui, on n'a pas assez de moyens pour enquêter sur ce type de dossier.» Pour ceux qui y ont cru, c'est la gueule de bois. «On a été surnaïfs», résume l'un d'eux. Jérôme attend une nouvelle statue, qui doit arriver sous peu. «Sa stratégie, c'est de gagner du temps», croit-il. Après un signalement auprès de la DGCCRF,

Louis Abadie s'est fait rembourser ses deux NFT Alien X, 1 500 euros. «Il a fallu que j'envoie 25 mails par mois, mais il a fini par me rembourser 10 000 dollars sur 16 000», dit un dénommé Kheops. Un autre plaignant continue de spéculer, dans un genre plus cynique : «Quand il sera en prison, cela donnera peutêtre de la valeur à nos NFT.» Au total, Franck L. a investi plus de 6 000 euros et pour lui, c'était beaucoup d'argent «J'ai envoyé 1 000 mails, mais toujours rien.» Alors le 20 mars, il a pris sa voiture et roulé 600 kilomètres, du Luxembourg jusqu'à la Normandie, pour

rencontrer Vincent Faudemer, récupérer son argent et se faire justice lui-même. Il a sonné à une adresse, nerveux, mais ne l'a pas trouvé. Il a passé la nuit dans un Airbnb proche de la mer et, au petit matin, s'est rendu à la gendarmerie pour porter plainte, avant de rentrer.

Un projet de tour de 48 étages à Dubaï Le 11 mars, le bitcoin a atteint un nouveau record historique, à 72 000 dollars. Vincent Faudemer l'assure : il finira par «délivrer», 2024 sera son année. Il liste ce qu'il

appelle «des avantages dans le monde réel» distribués depuis 2021, comme autant de gages de sa bonne foi : des voitsures, des Rolex, des Babolex «Mes projets font partie des rares à avoir survécu à la crise du secteur, dit-il. On a tenu bon.» Bien sûr, il comprend la frustration, nous assure-t-il. Le concert de Snoop Dogg ? «On aimerait faire ça en France cet été même si ça paraît compliqué. Ce qui est sûr, c'est que nous le ferons d'une manière ou d'une autre.» Le jeu vidéo Baboland ? «Je peux évidemment comprendre la déception des joueurs si on met cela en opposition au top marché du jeu vidéo, dit-il. Nous continuons de travailler.» La situation est tendue. L'entrepreneur reçoit des menaces. «Je suis une victime

et cela a aussi un impact sur ma famille et mes proches, soulignet-il. Moi, je ne me suis jamais caché sur mes projets et je les ai toujours assumés personnellement. Mais s'en prendre à ma famille, c'est franchir la limite de l'inacceptable.» Sur les réseaux, il assure faire tourner la planche à Babar. Promis juré, Babolex reviendra. En attendant, il s'est lancé dans un tout nouveau

projet, toujours plus haut, toujours plus grand : Coral Reef, avec le groupe Damac Immobilier, une tour de 48 étages à Dubaï en collaboration exclusive avec le créateur de Babolex. «On dirait vraiment un pays des merveilles fantastique, s'enthousiasme-t-il dans une vidéo promotionnelle. C'est un espace de vie et les moindres détails affectent la manière dont les résidents interagiront avec Babolex.» Fin de chantier prévue pour mars 2028. «C'est un immense challenge, mais je suis impatient de le relever», termine-t-il dans son mail. Le 22 mars, Laurent de Brunhoff, fils de Jean et co - créateur de Babar, nous quittait. A l'heure où sont écrites ces lignes, Babolex ne lui a toujours pas rendu hommage. Le 7 mai, Vincent Faudemer était une nouvelle fois rattrapé par son passé de vendeur de matelas : il comparaissait au tribunal correctionnel de Caen, poursuivi pour fraude fiscale, travail dissimulé et d'autres infractions. Le parquet a requis trois ans de prison, dont deux avec sursis. Le jugement sera rendu le 28 juin.

(1) Le prénom a été modifié.

Sur Internet, il emprunte à ceux qui ont su fondre l'art en forme de jouet, la pop culture et le capitalisme désinhibé : Jeff Koons, Richard Orlinski ou Christian Audigier. «Ce n'était pas sérieux par rapport à ce que j'avais vu en galerie. La peinture n'était pas nette, il y avait des débordements, pas de chrome » Jérôme collectionneur «C'est un symbole de la dérive qu'offre l'univers peu régulé des cryptos. On n'a pas assez de moyens pour enquêter sur ce type de dossier.» Arthur Delaporte député socialiste du Calvados

Le Monde
mardi 14 mai 2024 139 mots, p. 1

Européennes : Glucksmann, l’autre adversaire du camp Macron

Longtemps, le camp Macron a ignoré le candidat PS-Place publique, certain qu’il ne représentait pas un danger. Une stratégie qui ne tient plus, alors que, semaine après semaine, ce dernier engrange des points, se rapprochant de Valérie Hayer. Dans les rangs socialistes, on se prend même à rêver d’un « croisement des courbes » qui hisserait le défenseur des Ouïgours juste derrière Jordan Bardella. En face, cadres et militants du camp présidentiel s’inquiètent désormais. « Raphaël Glucksmann nous prend des voix, car nous avons droitisé notre discours et cela déçoit nos électeurs de centre gauche », se lamente la députée Renaissance du Loiret Caroline Janvier. Pour ces votants, le bilan du chef de l’Etat, notamment sa réforme des retraites et sa loi sur l’immigration, est plutôt un repoussoir.

Le Monde
France, mardi 14 mai 2024 1089 mots, p. 9
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13 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Le déni macroniste face à Glucksmann

Le camp présidentiel a longtemps ignoré le candidat aux élections européennes, une stratégie qui ne tient plus

Robin D’Angelo et Claire Gatinois

Feindre l’indifférence. Ce vendredi 12 avril, Emmanuel Macron dîne, au sortir de la cérémonie de remise de la Légion d’honneur à l’avocat Jean-Michel Darrois, aux côtés de l’écrivain François Sureau. L’ambiance est aux conversations informelles, on parle de tout et de rien, au rez-de-chaussée du palais de l’Elysée. La candidate du camp présidentiel pour les élections européennes du 9 juin, Valérie Hayer, peine à exister.

Mais le chef de l’Etat ne laisse rien paraître, comme persuadé qu’à l’approche du jour J, l’écart se tassera avec Jordan Bardella, tête de liste du Rassemblement national (RN). Quand soudain une ombre traverse le visage du chef de l’Etat. François Sureau, qui a pris ses distances avec Emmanuel Macron depuis le vote, en décembre 2023, du projet de loi sur l’immigration,ose évoquer devant le président la « belle campagne » que mène, à ses yeux, Raphaël Glucksmann, candidat de la gauche modérée. « Il lui manque une expérience de gestionnaire », rétorque le locataire de l’Elysée, pressé de passer à un autre sujet . A ses troupes, Emmanuel Macron a édicté une stratégie simple vis-à-vis du fils du philosophe André Glucksmann : « On l’ignore. »

Un mois plus tard, impossible de faire mine de ne pas voir l’adversaire. L’eurodéputé grignote, semaine après semaine, des points dans les sondages, se rapprochant dangereusement de Valérie Hayer. Dans les rangs socialistes, on se met à rêver du « croisement des courbes » qui hisserait le défenseur des Ouïghours en deuxième position du scrutin, derrière Jordan Bardella. La tactique du président de la République visant à installer, comme en 2019, un duel entre « progressistes » et « nationalistes », est contrariée par ce porte-voix d’une gauche modérée.

Vent de panique

Les électeurs « se défoulent »pour un « vote plaisir », soupire-t-on depuis l’Elysée, où l’on compare l’engouement pour la tête de liste du Parti socialiste (PS) et de Place publique à l’emballement suscité, en 2019, par Yannick Jadot, candidat des Verts. « Glucksmann, ça finit à 13 % », minore-t-on au sein de l’équipe de campagne Renaissance. Mais sur les marchés, cadres et militants du camp présidentiel s’inquiètent. D’anciens électeurs d’Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle de 2022 refusent poliment leurs tracts en vantant leur choix pour « Glusckmann ». « Il nous prend des voix, car nous avons droitisé notre discours et cela déçoit nos électeurs de centre gauche », se lamente la députée Renaissance du Loiret Caroline Janvier.

Un vent de panique s’empare de la Macronie. Le bilan du chef de l’Etat, notamment sa réforme des retraites et son projet de loi sur l’immigration, prend les allures d’un fardeau. La peur d’une Europe « mortelle »qu’Emmanuel Macron a brandie dans son discours fleuve de la Sorbonne, le 25 avril, faisant allusion au péril incarné par l’extrême droite, ne suffit plus à réveiller sa base électorale. Rien ne bouge. « On ne voit pas pourquoi les électeurs reviendraient vers Renaissance quand, a fortiori sur l’Ukraine et l’Europe, la ligne Glucksmann leur convient »,souligne le directeur général délégué d’Ipsos, Brice Teinturier.

L’adversaire de gauche, jusqu’ici traité avec une pointe de condescendance – « il n’existe pas », entendait-on à Matignon –, surgit sur les écrans radars de l’équipe de campagne. Virage sur l’aile, Emmanuel Macron cesse un temps de pilonner les « nationalistes », que combat aussi Raphaël Glucksmann, pour rappeler à lui l’électorat de centre gauche. Les mea culpa s’enchaînent. Dans La Tribune Dimanche, le 5 mai, le président reconnaît « de nombreuses erreurs »et ses « mots qui ont pu blesser ».

Trois jours plus tard, le président s’épanche, dans le magazine Elle, sur la condition des femmes, revenant sur son propos glorifiant Gérard Depardieu. L’acteur, accusé de viols et d’agressions sexuelles, « rend fière la France », avait assuré le chef de l’Etat en décembre 2023. « Ma priorité est, et a toujours été, la protection des victimes et c’est aussi le cas pour l’affaire Depardieu », rectifie-t-il.

Le repentir présidentiel se mêle aux attaques visant Raphaël Glucksmann. La tête de liste soutenue par le PS cesse d’être ce candidat « macroncompatible », que décrivait Valérie Hayer dans Le Figaro du 29 février. « Il devrait être avec nous et il le sait »,assurait-elle dans le quotidien. L’homme est maintenant présenté comme un eurodéputé aux belles idées, un brin naïves, et sans influence. « Les Glucksmann et Bellamy[tête de liste Les Républicains (LR)] ne sont que des souverainistes des plateaux télé ! », attaque Marie-Pierre Védrenne, colistière (MoDem) de Valérie Hayer, lors du meeting à la Mutualité, à Paris, le 7 mai.

Les équipes de campagne épluchent les votes du représentant de la gauche et font savoir qu’il n’a pas donné sa voix au pacte asile immigration ni au plan de relance, qu’il trouvait trop peu ambitieux. Pour mieux le cannibaliser, Valérie Hayer s’empare de ses sujets de prédilection : le 7 mai, elle propose de couper les subventions européennes aux Etats dont les lois menacent les droits des LGBT. La veille, peu avant l’arrivée du dirigeant chinois Xi Jinping en France, elle affirme, sur Sud Radio, au sujet des Ouïgours, grand combat du représentant de Place publique : « Oui, on peut penser qu’il s’agit d’un génocide. »

L’épouvantail Mélenchon

Le camp présidentiel ne peut pas attraper les électeurs du RN ou de LR, mais il peut encore convaincre les indécis, théorise un habitué du palais présidentiel, évoquant ceux qui hésitent entre Raphaël Glucksmann et Valérie Hayer. Pour faire basculer ces votes, l’épouvantail Jean-Luc Mélenchon est agité. Le candidat de gauche a beau ferrailler contre les « insoumis », rejeter la plupart de leurs idées et les accuser de l’avoir chassé d’un cortège le 1er-Mai, il reste, aux dires du camp présidentiel, piégé par l’alliance de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), toujours soutenue par une partie des socialistes. « Dans la liste de Glucksmann, on trouve des gens pro-Mélenchon. Et Mélenchon est europhobe ! », cingle Loïc Signor, porte-parole du parti Renaissance.

Valérie Hayer, qui a réclamé avec persistance un débat avec Jordan Bardella, l’accusant de fuir l’affrontement, a toujours refusé un face-à-face avec le candidat de la gauche. « Il n’a qu’à débattre avec LFI », s’est entendu répondre une chaîne de télévision. « Glucksmann est le problème de Mélenchon, pas le nôtre » , balaie-t-on à l’Elysée.

Le Monde
Idées, mardi 14 mai 2024 958 mots, p. 35
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13 mai 2024 - Le Monde (site web)

Analyse

En l’absence de stratégie de souveraineté industrielle, Atos chute

Olivier Pinaud

C’est le rôle de l’Etat de défendre les intérêts stratégiques d’Atos et d’éviter que des technologies qui sont sensibles, qui sont décisives en matière de supercalculateurs ou de défense, ne puissent dépendre d’intérêts étrangers. » Interrogé sur la chaîne de télévision LCI, le 28 avril, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, vole au secours du groupe d’informatique. L’Agence des participations de l’Etat a soumis, à sa demande, une lettre d’intention pour acheter ses trois activités les plus importantes : les produits de cybersécurité (cryptologie, contrôle d’accès…) ; les ordinateurs de haute performance (supercalculateurs) qui servent notamment à la simulation nucléaire ; et les systèmes dits « critiques », utilisés par les armées ou les services de renseignement.

Plusieurs semaines de discussions sont encore nécessaires pour transformer cette intention en offre d’achat. On voit cependant mal comment l’opération pourrait échouer. Atos est lui-même favorable à cette vente : elle lui apporterait des liquidités bienvenues. Pour les finances publiques, la charge est supportable : Bercy valorise ces activités entre 700 millions et 900 millions d’euros, un coût qui devrait être partagé avec un ou plusieurs industriels français de la défense. Enfin, tout le personnel politique approuve l’exfiltration de ces activités qui sont sensibles.

Pourquoi le gouvernement a-t-il attendu la dernière minute avant une possible faillite pour intervenir ? Les difficultés financières et stratégiques d’Atos sont anciennes : à bout de souffle après les années de croissance au pas de charge imposée par son ancien PDG, Thierry Breton, actuel commissaire européen au marché intérieur, le groupe a lancé un plan de séparation de ses activités dès juin 2022.

Impossible de ne pas voir dans ce projet un risque de démantèlement. Ni de passer à côté de l’intérêt de l’homme d’affaires tchèque Daniel Kretinsky, connu depuis octobre 2022, huit mois avant qu’il ne formule une offre de reprise. M. Kretinsky ne visait que des activités civiles d’Atos, mais leur transfert chez un nouvel actionnaire minait l’équilibre financier de celles restant chez Atos, dont celles que reprend aujourd’hui l’Etat.

Malgré ces alertes, il a fallu attendre le 26 septembre 2023 pour que la première ministre d’alors, Elisabeth Borne, interrogée à l’Assemblée nationale par le député (Les Républicains, Eure-et-Loir) Olivier Marleix, fasse état, pour la première fois, de la vigilance du gouvernement dans ce dossier, afin « que[les] intérêts souverains soient protégés en toutes circonstances », tout en rappelant qu’Atos est une société privée, soumise aux décisions de son conseil d’administration. Dans son rapport remis le 30 avril, intitulé « L’avenir d’Atos : une question de souveraineté », la mission d’information sénatoriale a jugé « tardive et insuffisante »l’intervention de l’Etat .

On s’étonnait, au sein même de la direction d’Atos, du silence pesant de l’exécutif. Pourquoi attendre aussi longtemps, alors qu’en janvier 2021, il avait suffi de quelques heures pour que Bruno Le Maire exprime publiquement son opposition au rachat de Carrefour, entreprise privée également, par le canadien Couche-Tard au nom de la « souveraineté alimentaire des Français ». Les prestations informatiques pour les armées seraient-elles donc moins stratégiques que des rayons de supermarché ?

L’Etat ne fait que renationaliser Bull

Longtemps, Bercy a espéré ne pas avoir à intervenir directement dans ce dossier, misant sur un rachat des activités critiques par Airbus, dont l’Etat français détient 10,8 % du capital, à parité avec l’Etat allemand. Par deux fois, le fabricant d’avions a étudié l’opération. Par deux fois, les négociations ont échoué. L’insistance de Bruno Le Maire en faveur de la solution Airbus a fini par braquer l’Etat allemand, qui voyait d’un mauvais œil que le fabricant d’avions serve au sauvetage d’une entreprise française. Les réticences étaient fortes aussi en France. La Banque publique d’investissement, Bpifrance, ne voulait pas prendre de part au capital d’Atos de peur de créer un précédent et de devoir, ensuite, voler au secours de toutes les entreprises privées en difficulté.

Ce dossier, à l’instar du cas EDF, renationalisé en juin 2023 en réponse à une crise profonde, illustre les difficultés de l’Etat à définir et à tenir dans la durée une stratégie de souveraineté industrielle. Avant que ne surviennent les difficultés financières actuelles d’Atos, l’Etat s’y intéressait peu. Aucune entité publique n’était présente au capital du groupe. Son conseil d’administration ne comptait aucune figure étatique, excepté Edouard Philippe, entre la fin de 2020 et 2023, après son départ de Matignon. Mais la présence de l’ancien premier ministre n’a pas empêché le groupe de lancer un plan de démantèlement dangereux pour ses activités sensibles.

Pas de souveraineté non plus dans la commande publique : Atos a beau être le seul fabricant européen de supercalculateurs avec son usine d’Angers, la France a commandé à l’américain HPE l’ordinateur de haute performance le plus puissant de l’Hexagone, le Jean Zay, mis en service en 2020 au CNRS, sur le plateau de Saclay (Essonne).

Finalement, en achetant ces trois activités sensibles, le gouvernement ne fait que renationaliser Bull, l’ex-fabricant français d’ordinateurs, héritier du plan Calcul, lancé par Charles de Gaulle en 1966. Après de multiples péripéties et soutenu à coups de milliards d’euros d’aides publiques, Bull est privatisé en 1995 par le gouvernement Balladur et quasiment laissé à l’abandon. Thierry Breton, à la tête d’Atos, le rachète en 2014, ne voulant pas que « ces actifs partent dans des mains non européennes » , a-t-il expliqué, le 29 avril, sur France Inter. Dix ans plus tard, l’Etat doit intervenir pour la même raison, en urgence.

Le Monde
Economie & Entreprise, mardi 14 mai 2024 1154 mots, p. 15
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13 mai 2024 - Le Monde (site web)

Les craintes ravivées d’une financiarisation de l’agriculture

La création de « groupements fonciers agricoles d’investissement » voulue par l’exécutif pourrait faire grimper les prix des terres

Laurence Girard

L’accès au foncier est un sujet brûlant pour les jeunes agriculteurs. Pourtant, dans le projet de loi d’orientation pour la souveraineté en matière agricole et le renouvellement des générations en agriculture du gouvernement, dont l’examen doit commencer mardi 14 mai, à l’Assemblée nationale, il n’est pas au cœur des débats – sauf à relever la présence, dès la première mouture du texte, d’un article donnant naissance aux « groupements fonciers agricoles d’investissement », autrement dénommés par leur sigle GFAI.

L’article 12 en question pouvait sembler technique. Pour l’exécutif, qui défend la mesure, ces groupements doivent permettre de lever de l’argent auprès d’investisseurs privés, afin d’acheter des terres et de les louer à de nouveaux agriculteurs. Mais nombre d’observateurs ont alerté sur le risque de financiarisation de l’agriculture et de hausse des prix des terres que cet outil foncier pouvait représenter.

Une prise de conscience qui a conduit, contre l’avis du gouvernement, au vote des amendements de suppression de l’article 12, lors du passage du texte de loi en commission, à l’Assemblée, le 4 mai. Ils ont été adoptés par 24 voix contre 16. En raison des craintes exprimées par une coalition regroupant opposition et quelques macronistes, le rapporteur général, le député de la Marne Eric Girardin (Renaissance), avait pourtant prévu de soumettre une réécriture de l’article aux élus réunis en commission, en ajoutant des garde-fous.

En fait, avant d’apparaître dans la loi agricole sous la forme de l’article 12, une proposition de loi entérinant la création des GFAI avait déjà été adoptée, en première lecture, par le Sénat, fin octobre 2023, avec le soutien du ministre de l’agriculture, Marc Fesneau. Le rapporteur de la loi devrait proposer, avec le soutien du gouvernement, une nouvelle écriture du dispositif de portage foncier pour le soumettre en séance.

Cette nouvelle forme sociétaire fait écho aux groupements de fonciers agricoles (GFA) qui ont vu le jour au tournant des années 1970. L’objectif était alors de faciliter la transmission d’une exploitation agricole au sein d’une famille en dissociant la propriété qui pouvait être répartie entre plusieurs générations et la gestion du foncier. L’exploitation est donnée en location sous la forme d’un contrat de fermage ou de métayage, avec l’option pour l’exploitant de racheter progressivement les parts de ses proches. Le nombre de GFA, dont les actionnaires sont des personnes physiques, est estimé à près de 10 000 sur le territoire.

Au fil du temps, le GFA qui avait donc été conçu, à l’origine, pour assurer une transmission familiale des fermes, a évolué avec l’arrivée du GFA Mutuel, qui fait du portage de foncier avec des acheteurs de parts hors du cercle familial. L’objectif du groupement foncier agricole d’investissement est d’aller un cran plus loin et de faire entrer des fonds d’investissement au tour de table de la société foncière.

Les promoteurs de ces structures disent s’inspirer de ce qui existe déjà dans le domaine forestier, avec les groupements forestiers d’investissement (GFI), qui lèvent des capitaux auprès d’investisseurs. Les parts sont assimilées à des instruments financiers et les offres au public soumises à la supervision de l’Autorité des marchés financiers. Les acheteurs de parts bénéficient d’une réduction d’impôt, d’un abattement sur les droits de succession et d’une exonération d’impôt sur la fortune immobilière.

« Aucune base de réflexion »

La société France Valley, qui affirme avoir 4,2 milliards d’euros d’actifs sous gestion, est sur les rangs. Elle gère déjà 37 000 hectares de forêt par le biais de GFI et a commencé à placer ses pions dans les vignes de Champagne, où elle possède 25 hectares. Elle était prête à proposer des GFAI si la loi lui donnait le feu vert.

Dès la présentation du texte, la Fédération nationale des sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (FNSafer) a exprimé ses craintes d’une financiarisation de l’agriculture, avec l’entrée en scène de ces nouveaux outils de portage de foncier. « Nous nous sommes interrogés sur la nécessité de cet outil, alors qu’il n’y avait aucune base de réflexion, aucune évaluation de son impact », réagit Emmanuel Hyest, président de FNSafer.

« Dans les cinq à dix années qui viennent, près de 10 millions d’hectares vont changer de mains. Les GFAI peuvent compléter l’action de la FNSafer », explique, de son côté, Marc Fesneau. Avant d’ajouter : « Aujourd’hui, même sans les groupements fonciers agricoles d’investissement, les prix des terres agricoles ont une tendance de fond à monter. » Il souligne en outre que de plus en plus de terres sortent du cercle familial, et que les nouveaux arrivants sont confrontés à des difficultés pour financer l’achat du terrain.

M. Hyest ne « voit pas d’accélération » dans les cessions de foncier et estime qu’en matière de prix, « il y a une augmentation régulière, mais pas de spéculation ». Selon lui, « la France est l’un des pays européens où le prix des terres agricoles est le plus bas. C’est un atout compétitif. On ne pourrait pas faire des céréales si l’hectare de terre coûtait 20 000 euros ».

Il souligne également que 70 % des terres sont louées. Il craint que les outils de portage comme le GFAI aient un effet inflationniste sur le prix du foncier. Et justifie cette crainte en prenant l’exemple de la forêt et des GFI. « Le prix de la forêt a augmenté, et il y a un décalage entre le prix d’intérêt économique et le prix financier »,explique M. Hyest.

La FNSafer avait présenté, il y a un peu plus d’un an, un fonds de portage foncier baptisé « Elan » pour accompagner, justement, l’installation des jeunes agriculteurs. Mais le projet a eu du mal à décoller, l’impulsion du ministère de l’agriculture faisant défaut. Marc Fesneau a, pour l’heure, confirmé la création d’un fonds « entrepreneurs du vivant » doté de 400 millions d’euros, qui « pourra prendre des participations dans des fonds de portage nationaux ou régionaux, mettre le foncier à disposition des agriculteurs progressivement et leur permettre de l’acquérir au moment de leur choix ».La FNSafer souhaiterait que son fonds « Elan » bénéficie de ce financement.

L’association Terre de Liens, qui veut faciliter l’accès des paysans à la terre et préserver la biodiversité, appelle le gouvernement à clarifier d’urgence les contours du fonds « entrepreneurs du vivant » et de ne pas attendre l’été pour prendre de premiers engagements. Elle redit par ailleurs l’importance d’une nouvelle loi pour une meilleure régulation des terres, totalement oubliée du projet de loi d’orientation agricole.

l'Humanité
mardi 14 mai 2024 49 mots, p. 5

[Amiens (80) Les Amis de l'Humanité dans...]

Amiens (80) Les Amis de l'Humanité dans la Somme organisent, mercredi 15 mai, une rencontre-débat sur les enjeux des élections européennes, qui se tiendront le 9 juin, avec Francis Wurtz, député honoraire (PCF) au Parlement européen. Rendez-vous, à 18 h 30, à l'espace Dewailly (salle 2), 3, place Louis-Dewailly.

l'Humanité
mardi 14 mai 2024 524 mots, p. 10

Pour qu'enfin émergent les voies de la paix

Événement À l'occasion des 120 ans de l'Humanité, le journal rend hommage aux combats de son fondateur, Jean Jaurès, en organisant la première Université de la paix. Elle se tiendra le 25 mai, au Pré-Saint-Gervais, en présence de nombreuses personnalités.

Le 25 mai 1913, sur la butte du Chapeau-Rouge, au Pré-Saint-Gervais (actuelle Seine-Saint-Denis), Jean Jaurès, alors directeur du journal l'Humanité et député du Tarn, prononce devant 150 000 personnes un discours contre le projet de loi visant à prolonger d'un an le service militaire, le faisant passer de deux ans à trois ans. Les tensions internationales entre les puissances s'exacerbent et, pour certains, dont le président de la République, Raymond Poincaré, « il n'est possible à un peuple d'être efficacement pacifique qu'à la condition d'être toujours prêt à faire la guerre ».

À l'inverse, Jaurès décide de mobiliser l'ensemble du mouvement ouvrier contre ce projet de loi qui prépare à la guerre. Hissé sur un camion, armé d'un drapeau rouge, face à une foule immense, il prononce ces mots en rendant hommage à celles et ceux qui ont porté les espoirs de la Commune de 1871 : « Ils n'ont pas lutté pour se ménager de vains honneurs, pour les joies du pouvoir ; ils avaient combattu pour préparer un avenir de justice. Leur foi, leur ardeur doivent être un exemple, car c'est cette foi, cette ardeur qui fait notre force et qui fera la force des générations nouvelles. » La suite, nous la connaissons, malheureusement : quelques mois plus tard, la Première Guerre mondiale éclate et, le 31 juillet 1914, Jean Jaurès est assassiné. Depuis, il continue d'incarner cet idéal de paix, et nous poursuivons son combat.

À l'occasion des 120 ans de l'Humanité, nous avons décidé de lui rendre hommage et de mettre en avant son engagement, en organisant la première Université de la paix. De façon symbolique, elle se tiendra à l'école Jean-Jaurès au Pré-Saint-Gervais, le samedi 25 mai. Plusieurs personnalités et associations seront présentes, dont Elisa Marcobelli, docteure en histoire, Nicolas Offenstadt, historien, Bertrand Badie, professeur à Sciences-Po, Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, ainsi que de nombreuses associations et ONG comme Handicap International, Amnesty International, le Mouvement de la paix, la Ligue des droits de l'homme, le Comité international de la Croix-Rouge, etc.

Jamais les budgets militaires n'ont été si élevés

À l'heure où les tensions internationales sont plus vives que jamais, que la guerre plonge les peuples dans le chaos aux quatre coins du monde, que les budgets militaires n'ont jamais été aussi élevés, notre but reste d'interroger, de confronter les idées pour faire émerger les chemins de la paix véritable, comme le souhaitait Jaurès. La guerre entraîne dans son sillage des morts, des destructions, et nourrit haine et rancoeur. Mais la paix n'est pas juste l'absence de conflit. Elle est aussi un état de sécurité globale et totale pour les peuples, pour qu'ils puissent vivre dignement, sans épuiser les ressources et la biodiversité.

Cette première Université de la paix sera l'occasion pour chacune et chacun d'échanger et de faire vivre cette indispensable culture de paix.

Nous vous donnons rendez-vous le samedi 25 mai, au Pré-Saint-Gervais !

Libération
mardi 14 mai 2024 1206 mots, p. 26

autre

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13 mai 2024 - Libération (site web)

Même pas peur

Par Ève Szeftel

Sarah Aizenman Cash et déterminée, la porteparole de Nous vivrons, collectif juif né dans la foulée du 7 Octobre, porte le combat contre l'antisémitisme.

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LElle parle fort, avec les mains, et on se surprend à jeter des coups d'oeil aux tables voisines, dans ce café paisible du Marais, près des bureaux de son agence de photographes, Myphotoagency. «Les antisémites, ils nous trouveront toujours sur leur chemin !» Ou encore : «On n'est pas relige [religieux, ndlr], mais le sionisme, c'était hyper-important dans ma famille.» On se retient de lui demander de baisser la voix, avant de se souvenir à qui on a affaire : Sarah Aizenman, 38 ans, cheffe d'entreprise, deux enfants, présidente et porte-parole de Nous vivrons, jeune collectif de lutte contre l'antisémitisme surgi après le 7 Octobre. Elle se dit «sioniste et pro-palestinienne», défend «deux peuples deux Etats, évidemment pas avec le Hamas», et «évidemment pas avec les 600 000 fous furieux des colonies». «Tout part d'une discussion entre copines un vendredi soir arrosé, deux jours avant la grande manif contre l'antisémitisme du 12 novembre. Quand on a appris que LFI ne voulait pas participer à la marche mais déposer à la place une gerbe au Vel d'Hiv, on s'est dit qu'on ne pouvait pas les laisser faire ça, insulter les Juifs vivants le samedi pour honorer la mémoire des Juifs exterminés le dimanche.» Une centaine de messages Whats-

App plus tard, ils sont une trentaine à brandir des pancartes «Touche pas à la mémoire». La bande de potes s'est connue à l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), puis ils ont fait des gosses et carrière. Vingt ans plus tard, la nécessité de «reprendre les armes, de repartir au combat», s'est imposée face à l'explosion des actes antisémites. Nous vivrons, dont le nom s'inspire d'une aquarelle de Joann Sfar, s'est donné comme mot d'ordre : «Nous ne nous tairons pas, nous ne nous terrerons pas.» L'air de rien, c'est rompre avec des siècles de peur qui ont trop souvent conduit les Juifs à raser les murs.

Portrait

Depuis, ils multiplient les actions chocs mais non violentes avec des slogans ironiques, à la croisée des méthodes d'Act-Up et des Klarsfeld. Au meeting du député LFI David Guiraud en Normandie, avec des masques de dragon pour dénoncer son usage du poncif antisémite «Dragon céleste». A celui de Paul Vannier et de Rima Hassan à Bezons, ce qui vaut à ce «mouvement d'extrême droite violent et raciste», selon la candidate LFI, une procédure bâillon pour «entrave à la liberté d'expression». A Roissy, en janvier, pour accueillir Jean-Luc Mélenchon de retour du Liban aux cris de «Hezbollah, les insoumis vous disent merci». Ou dans les cortèges féministes, pour porter la voix des Israéliennes violées par les commandos du Hamas, avant de se faire caillasser par des militants d'Urgence Palestine. Si Nous vivrons cible souvent La France insoumise, c'est, dit Sarah Aizenman, «parce que ce sont eux qui, depuis le 7 Octobre, attisent la haine antisémite, mettant une cible dans le dos des Juifs». Mais le RN est aussi dans leur viseur, assure la militante antiraciste, solide sur ses appuis. Comme Sam, l'héroïne de la Fièvre, série qu'elle a dévorée, en bonne républicaine flippée par la montée des extrêmes, l'égérie de Nous vivrons est une pro de la com, passée par Euro RSCG avant de se former à la diplomatie et au lobbying auprès de l'exministre Nicole Guedj. Mais Sarah Aizenman est l'anti-Sam : pas du genre à se laisser submerger par des angoisses existentielles, ni à se poser des «tonnes de questions», même si ses copines louent «sa capacité d'écoute et de remise en question». «Sarah, c'est l'amie avec qui je suis le plus en désaccord politiquement mais du coup, c'est celle avec qui les discussions sont les plus intéressantes. Elle m'élève», reconnaît la réalisatrice franco-marocaine Yasmine Benkiran.

Passe-temps ? «Pas de sport, my God. Et pas de hobby à part boire des coups avec mes copines.» L'amour ? Pudique, elle ne dira rien de l'homme de sa vie, qui est aussi le père de ses deux filles, Tali, 4 ans, et Noa, 10 ans. Sans surprise, ce couple de startuppeurs (monsieur est le créateur des sauces tomate Papa Sauce) vote Macron. Pour les européennes, cette «fasciste» aux yeux de l'extrême gauche hésite entre Glucksmann et Hayer. D'où lui vient cette «force tranquille», dixit ses copines pas juives, cette «houtzpa de ouf», mot hébreu pour dire le culot, selon ses copines juives ? «J'ai toujours été adorée. J'étais la première de la fratrie, la première des petits-enfants, on m'a beaucoup encouragée et valorisée», répond cette fille solaire qui, enfant, mate le Roi Lion en boucle dans son pavillon de Carrières-sous-Poissy, dans les Yvelines, et se rêve un destin à la Simba. Famille de commerçants, dans le shmattès, le «prêt-à-porter», en yiddish. Scolarité dans le public. Ado, elle traîne avec «les mecs des cités» voisines, sans jamais rentrer son pendentif en forme d'étoile de David sous son tee-shirt. Au contraire : «Dans le regard des autres, j'étais la juive, mais ce n'était pas un problème», assure celle qui dit appartenir «à la dernière génération du vivre ensemble, le vrai, quand les "feujs" et les Arabes traînaient ensemble plutôt qu'avec les "toubabs"». Une fois, elle est au McDo avec ses copines quand des «petits» de la cité se plantent devant elle: «C'est toi la juive?» Elle se retrouve à terre, rouée de coups, mais retire sa plainte. L'incident l'a marquée, pas traumatisée. Elle est en terminale quand Jean-Marie Le Pen se qualifie pour le second tour de la présidentielle 2002. «On a fait toutes les manifs de l'entre-deux-tours», se remémore la digne fille de son père, qui faisait «le coup-de-poing contre le GUD à Tolbiac» dans les années 70. Pendant ses années à l'UEJF, elle s'occupe d'organiser le spectacle Rire contre le racisme, en coprod avec SOS Racisme. Remplir le Zénith quand on a 20 ans, sacré défi. L'entrepreneuse kiffe Israël, sa mentalité «à l'américaine», son côté «sky is the limit». Lors de la dernière présidentielle, elle signe un texte au vitriol contre Eric Zemmour dans Tribune juive: «Pas une voix juive pour les fachos». Exhorte «les enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants d'immigrés que nous sommes» à ne passe laisser «berner» parle candidat d'extrême droite, partisan de la remigration. «Les Arabes à la mer! C'est donc cette promesse qui nous autoriserait à balayer d'un revers de la main la devise républicaine ?» Elle en profite pour rappeler «d'où» elle parle : «Mon grand-père paternel a été déporté à Bergen-Belsen alors que son père faisait partie des poilus de 14-18. Désolée, Zemmour, mais la France de Pétain n'a pas protégé ses Juifs.» De là son sentiment de trahison après l'attaque du Hamas. «Mes premiers posts Insta, c'était pour dire: "Ils sont où les potes ?" Le pire, c'est que si Marine Le Pen passe en 2027, on sera les premiers à être dans la rue.» Pas évident, malgré deux heures d'entretien et deux semaines d'échanges par WhatsApp, de percer l'armure. Y a-t-il tout de même quelque chose qui lui fasse peur ? «La solitude.»

11 octobre 1985 Naissance à Clamart. 8 mars 2024 Nous vivrons est chassé du cortège par des manifestants propalestiniens. 2 mai Dépôt de plainte de Paul Vannier pour «menace» et «entrave à la liberté d'expression».

Le Portrait

Le Monde
France, mardi 14 mai 2024 846 mots, p. 10
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13 mai 2024 - Le Monde (site web)

Retraite des agriculteurs : la réforme sera bien mise en place au 1 er janvier 2026

Le gouvernement a enfin confirmé la date d’entrée en vigueur de la loi promulguée en 2023

Bertrand Bissuel

Accusé de faire preuve de mauvaise volonté au sujet des pensions agricoles, le gouvernement a pris une décision qui devrait mettre un terme à la polémique. A partir du 1er janvier 2026, la retraite versée aux anciens chefs d’exploitation sera bel et bien fixée en fonction des « vingt-cinq meilleures années » de leur carrière, conformément au calendrier prévu. Alors qu’un doute commençait à poindre sur la date d’entrée en vigueur de cette règle, le premier ministre, Gabriel Attal, a promis que les délais seront respectés. Cet engagement a été officialisé fin avril, soit deux semaines avant l’examen du projet de loi d’orientation pour la souveraineté alimentaire et agricole et le renouvellement des générations en agriculture qui débute, mardi 14 mai, en séance publique à l’Assemblée nationale.

L’arbitrage rendu par M. Attal fait suite à une vive querelle qui, depuis plusieurs mois, opposait l’exécutif aux représentants de la paysannerie et à des parlementaires du parti Les Républicains (LR). Les crispations étaient si fortes que des responsables de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) avaient claqué la porte le 15 mars, lors d’une réunion à Matignon. L’organisation soupçonnait alors le pouvoir en place de chercher à reporter une réforme sur le calcul des retraites des agriculteurs.

A l’origine de la controverse, il y a des dispositions figurant dans une proposition de loi promulguée en février 2023. Défendu par Julien Dive, député LR de l’Aisne, le texte vise à déterminer, à partir du 1er janvier 2026, la retraite de base des « non-salariés agricoles » (les exploitants, principalement) « en fonction des vingt-cinq années d’assurance les plus avantageuses », et non plus sur l’intégralité de la carrière.

La démarche obéit à plusieurs objectifs. Elle entend tout d’abord combattre une injustice en appliquant à la profession le même mécanisme que pour les salariés du privé. Il s’agit également d’éliminer du calcul les années de « vaches maigres », en raison d’une mauvaise récolte ou du recul des prix des produits vendus – des aléas très fréquents dans ce secteur d’activité. Les tenants de la réforme veulent ainsi améliorer le montant des pensions allouées aux paysans, nettement plus faible que la moyenne.

Adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale comme par le Sénat, la « loi Dive » avait prévu que le gouvernement livre, d’ici à l’été 2023, un rapport sur les conditions de son entrée en vigueur, avec plusieurs scénarios fournis clé en main. Mais cette expertise, réalisée par l’inspection générale des affaires sociales et par le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux, n’a finalement été communiquée qu’en janvier 2024. Des délais qui ont commencé à nourrir les tensions.

Compromis trouvé

En outre, le rapport en question a approfondi trois hypothèses, à la demande de l’exécutif, aboutissant au constat que la règle des vingt-cinq meilleures années est susceptible de faire des perdants, en particulier chez les agriculteurs au niveau de vie le plus modeste. La FNSEA et les élus de droite ont alors rétorqué que d’autres modalités pouvaient être explorées, sans léser les retraités.

C’est dans ce contexte que Philippe Mouiller, le président (LR) de la commission des affaires sociales au Sénat, a déposé « en urgence » une proposition de loi dont l’objet est de rendre effective la nouvelle méthode de calcul. Adopté le 26 mars, le texte avait aussi valeur de message pour le gouvernement, qui se voyait reprocher de tergiverser sur le dossier.

Un compromis semble aujourd’hui avoir été trouvé. Il repose sur la prise en considération des vingt-cinq années les plus avantageuses, en termes de revenus d’activité. Comme on ne dispose des données sur le chiffre d’affaires des agriculteurs que depuis 2016, il sera procédé à un double calcul, un peu alambiqué : l’un concernera le « bout de carrière » antérieur à 2016 et raisonnera sur une moyenne de points de retraite obtenus au cours des meilleures années ; l’autre calcul sera réalisé sur la phase postérieure à 2016 et se fondera sur le résultat dégagé par l’exploitant. Il y aura, qui plus est, une proratisation, afin de tenir compte du poids respectif de ces deux périodes.

Ce dispositif devrait être débattu lors du projet de loi de financement de la Sécurité sociale 2025, qui sera soumis au Parlement à l’automne prochain. Luc Smessaert, vice-président de la FNSEA, exprime sa satisfaction. L’option retenue, dit-il, « ne fera aucun perdant, contrairement aux scénarios qui avaient été privilégiés par le gouvernement, et elle se traduira même par une amélioration significative des prestations, dans la majorité des cas ». Au nom de la Confédération paysanne, Sylvie Colas, elle, se montre beaucoup plus réservée. Elle craint que la réforme pénalise ceux qui touchent les plus petites pensions et remette en cause les vertus redistributives des règles actuellement en vigueur.

La Croix, no. 42918
Monde, mardi 14 mai 2024 571 mots, p. 12
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13 mai 2024 - La Croix (site web)

Après les élections, les indépendantistes catalans reculent mais ne renoncent pas

Valérie Demon

Si la défaite des partis indépendantistes ne fait aucun doute au scrutin régional du dimanche 12 mai en Catalogne, l’échiquier politique reste complexe.

Le Parti socialiste, arrivé en tête, devra tisser des alliances complexes pour espérer prendre la présidence de la région.

Madrid (Espagne)

De notre correspondante

Pour la première fois depuis 2012, les trois formations indépendantistes catalanes – Junts de Carles Puigdemont, ERC (Gauche républicaine de Catalogne) de l’actuel président régional Pere Aragonès et la CUP – n’atteignent pas la majorité absolue aux élections régionales de ce dimanche 12 mai en Catalogne. Pour autant, le leader du Parti socialiste catalan, Salvador Illa, arrivé en tête, devra tisser des alliances complexes s’il prétend gouverner la région. Carles Puigdemont l’a démontré à plusieurs reprises ces dernières années : il n’abandonne pas facilement la partie. Ni les poursuites judiciaires à son encontre, ni les procédures d’extradition ne sont venues à bout de l’ancien président de la Catalogne, en exil depuis presque sept ans maintenant.

Les résultats du scrutin régional ne semblent pas le refroidir, au contraire. Sur le papier, la tâche est pourtant de taille et le recul des indépendantistes, difficile à digérer. Peu importe, Carles Puigdemont, dont le parti est le seul parvenu à résister côté indépendantiste, et même à améliorer son score, tente sa chance et a déjà annoncé qu’il se présentera à l’investiture de la présidence de la région, au mois de juin. « Nous pouvons regrouper une majorité cohérente, mais pas absolue, qui soit plus élargie que celle de Salvador Illa », a-t-il assuré lors d’une conférence de presse depuis Argelès-sur-Mer, en France, d’où il a fait toute sa campagne électorale.

« C’est un mauvais résultat pour les indépendantistes, analyse Oriol Bartomeus, directeur de l’Institut de sciences politiques et sociales (ICPS) à Barcelone. Sans Carles Puigdemont, son parti n’aurait pas obtenu le résultat de dimanche, sa candidature à la présidence de la Catalogne est un vœu pieux, il n’a pas de majorité pour cela, mais il a besoin de continuer à montrer qu’il est vivant politiquement. » Nul doute qu’il tentera sûrement d’utiliser habilement ses sept députés au Congrès à Madrid pour faire pression sur Pedro Sanchez dont la majorité parlementaire reste fragile et très dépendante des indépendantistes catalans.

Le pari est de taille alors que les résultats montrent un essoufflement, une fatigue de l’électorat indépendantiste. En particulier du côté de la formation séparatiste, ERC, en chute libre tant en termes de votes que de députés. Son candidat, Pere Aragonès, jusqu’alors président de la région, en a vite tiré la leçon en renonçant à son siège de député. La traversée du désert des indépendantistes de gauche interroge : « À la tête du gouvernement de la région depuis 2021, ils n’ont pas engrangé un bon bilan, poursuit Oriol Bartomeus, leurs partisans sont allés ailleurs : chez les socialistes, au parti de Carles Puigdemont ou alors ils sont restés chez eux. »

La politique d’apaisement menée par Pedro Sanchez, entre les grâces accordées aux indépendantistes catalans et le projet de loi d’amnistie, a permis aussi de ramener progressivement le calme dans cette région. « Nous avons parlé avec tous ces partis indépendantistes, fait remarquer un responsable socialiste catalan, et cela a fonctionné : nous sommes parvenus à les diviser car ils sont rivaux et se chamaillent toujours. »

Le Figaro, no. 24796
Le Figaro, mardi 14 mai 2024 1194 mots, p. 3

Politique

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13 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Avec son projet européen, Bellamy veut sortir de la tenaille Macron-Le Pen

La tête de liste des Républicains dévoile les outils de la droite pour un « vrai changement de cap » européen face à la double « impasse » incarnée, selon eux, par les concurrents de la macronie et du RN.

Galiero, Emmanuel, Conruyt, Claire

François-Xavier Bellamy, tête de liste des Républicains aux élections européennes, surveille la dynamique LR comme le lait sur le feu. Le scrutin du 9 juin approche, le parti se rassure en misant sur les derniers jours de campagne et le candidat poursuit courageusement le combat dans l'espoir d'une dynamique. Mais, pour l'instant, force est de constater que tous les efforts déployés ne se traduisent pas encore dans les sondages. Lundi, les dernières données du rolling Ifop/ LeFigaro, dans lequel les LR espéraient récolter les fruits du dernier coup d'éclat de Bellamy à Sciences Po, indiquent toujours une stagnation à 7,5 % d'intentions de vote.

La prestation du candidat en prime time sur TF1 dimanche soir, saluée par une audience record de 5,6 millions de téléspectateurs, sa bonne image au sein des électeurs de droite, la reconnaissance largement partagée de sa maîtrise des dossiers européens... À droite, l'on espère que ces bons points finiront par étoffer sa notoriété et, peut-être, faire oublier les tracas du parti... Même si l'impatience grandit en interne. On sait que la distribution des places éligibles sur la liste n'a fait que nourrir les critiques en laissant le sentiment d'une victoire des intérêts particuliers sur le collectif et l'esprit de renouvellement.

Parallèlement, alors que Les Républicains brandissent la menace d'une motion de censure, la soirée élyséenne du 30 avril où furent conviées quelques figures de la droite, réveille l'idée d'une coalition que les ténors LR ont toujours écartée jusqu'à présent. Que pense-t-on en coulisses de cette rencontre entre Emmanuel Macron et quelques figures de la droite sarkozyste et du centre (Pierre Charon, Franck Louvrier, Frédéric Péchenard, Laurent Solly, Hervé Marseille) ? «Bof, les éternels sarkozystes font parler d'eux...», minimise-t-on au sein des équipes.

Pour Bellamy, la sortie du projet européen est une occasion de marquer la singularité des LR face aux deux «impasses» Macron et Le Pen. «La qualité première de notre projet est d'être absolument fidèle à ce dont l'Europe a besoin aujourd'hui. Tous les Français savent que la France est en Europe et qu'il n'y a rien à gagner à s'isoler. Mais tous les Français savent aussi que, si nous voulons une Europe utile, un changement de cap en profondeur s'impose».

Haro sur les promesses du parti présidentiel portées par Valérie Hayer. « « Besoin d'Europe » , le slogan de la macronie, qui se décline en une litanie de plans et de programmes tous plus technocratiques les uns que les autres, illustre exactement l'Europe qui va dans le mur, en perte totale de contact avec la réalité», accuse François-Xavier Bellamy. Il prône une Europe limitée à ses propres compétences qui ne «fragilise» par les démocraties nationales. «Je ne crois pas qu'il y ait quoi que ce soit à gagner d'une sorte de fédéralisme clandestin», met en garde le parlementaire. Il est aussi plus que réservé face à la tentation de «toujours plus de dettes et d'impôts européens» et au risque de voir les États privés de leur droit de veto. «C'est le contresens à ne surtout pas commettre. LesRépublicains croient au contraire que c'est en renforçant nos démocraties que l'Europe fera la preuve de son efficacité.»

Les LR veulent imposer des nouveautés dans le débat tout en rappelant la «constance» de leur action européenne. C'est sur cela qu'ils veulent se démarquer du RN. «Quand je vois que ce parti, en quelques années, est capable de dire tout et le contraire de tout sur l'Europe, je trouve cela assez vertigineux», confie Bellamy. Il pointe les annonces d'hier sur le «Frexit», la «sortie de l'euro» et la «sortie de l'Otan». «Et aujourd'hui,critique-t-il , ils veulent consolider l'union des marchés de capitaux... Impossible de ne pas savoir à ce point où l'on habite! C'est même inquiétant.»

Dans les cuisines du programme LR, dont le pilotage a été confié à Emmanuelle Mignon par Éric Ciotti, on vante une «Europe levier d'Archimède» pour la France, en référence à la vision gaullienne. «C'est un projet qui propose une troisième voie entre l'Europe fédérale et impuissante des normes et de la technocratie de M.Macron, et la destruction de l'Europe de l'intérieur souhaitée par MmeLePen. Plus d'Europe là où elle crée une valeur ajoutée pour les citoyens et les États, mais moins d'Europe là où elle n'en crée pas», soutient Aurélien Caron (17e sur la liste). Emmanuelle Mignon poursuit : «Ce programme proeuropéen correspond à l'ADN du parti LR. Nous voulons que l'Europe fonctionne différemment, alors que les macronistes ne sont pas très clairs sur plusieurs sujets, de leurs tendances fédéralistes que nous jugeons très inquiétantes au poids des normes».

Pour l'ex-directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy (2007-2008), qui figure en 12e place sur la liste LR, Macron «joue» la carte fédérale en posant un «voile pudique» sur les faiblesses de la France pour une «victoire politique à courte vue». Alors que, selon elle, il est urgent est de repenser un «système» qui a montré ses limites. «Notre projet n'est pas un programme présidentiel, mais il tient compte des réalités européennes en identifiant les chemins à prendre et ceux à éviter. La difficulté, c'est la mise en oeuvre. C'est une question de volonté et de savoir-faire», insiste Mignon. Si elle reconnaît «d'inévitables points communs» avec certaines solutions avancées par la macronie (investissement, Europe des projets...), la chef d'orchestre LR ne comprend pas pourquoi les macronistes «se réveillent après sept ans au pouvoir». Elle juge la situation du pays «grave» et la part de responsabilité d'Emmanuel Macron «gigantesque». «Nous vivons sous une monarchie absolue, il n'y a plus de réformes, la dérive budgétaire est délirante et le ministre LeMaire exécute ce que le président décide», accable enfin Emmanuelle Mignon, qui regrette «le temps perdu» pour le pays.

À la présidence LR, Éric Ciotti se félicite d'un projet «solide» et «concret», pensé pour offrir à la France les moyens de «reprendre le contrôle». Augmentation du pouvoir d'achat, lutte contre l'insécurité et l'immigration, défense de la souveraineté énergétique et industrielle de la France. Le chef de la droite insiste également sur des évolutions fiscales qu'il juge indispensables : «Chaque Français doit pouvoir transmettre jusqu'à 1million d'euros de patrimoine à ses héritiers sans payer aucun droit de succession, comme en Italie. Les droits de donation doivent également être réduits et la transmission des entreprises familiales (PME et ETI) doit être totalement défiscalisée, comme en Allemagne», plaide le député LR.

Conscient de l'étroitesse du chemin pour la droite dans cette bataille européenne, Éric Ciotti veut croire qu'avec ce projet porteur «d'espérance» Les Républicains parviendront à surprendre le 9 juin. Cela sera-t-il suffisant pour permettre à la droite de desserrer la puissante mâchoire Macron-Le Pen qui ne cesse de la mordre depuis 2017 ? Sans hésiter, le patron de la droite répond : «Le duo Macron-LePen, c'est la certitude que rien ne change.» E.G. ET

Le Monde
Le Monde Argent, mardi 14 mai 2024 1372 mots, p. ARG4
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13 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Dossier

Immobilier L’étau se desserre sur les crédits

Les établissements bancaires prêtent actuellement en moyenne à 3,76 % sur vingt ans et les règles encadrant le marché ont été assouplies. De quoi faciliter l’accès aux prêts à l’habitat

Agnès Lambert

Le taux moyen des crédits à l’habitat sur vingt ans ? Il s’établit à 3,76 % en avril, d’après l’Observatoire Crédit Logement/CSA, contre 4,26 % en décembre 2023. Une bonne nouvelle pour les particuliers, dont le pouvoir d’achat retrouve un peu d’air, après une année 2023 sous pression. Car si les prix de la pierre ont baissé de 3,1 % en 2023 dans les dix plus grandes villes de France selon MeilleursAgents, les acheteurs ont subi de plein fouet l’envolée des taux des crédits immobiliers, multipliés par quatre en deux ans.

Résultat, le marché immobilier a tourné au ralenti, avec seulement 875 000 transactions en 2023 (chiffre de la Fédération nationale de l’immobilier) contre 1,1 million en 2022. La production de crédits immobiliers témoigne, elle aussi, de ce marasme : elle se limite à 128,6 milliards d’euros en 2023, hors renégociations, contre plus de 200 milliards d’euros par an en 2021 et 2022.

Le début d’année 2024 est plus terne encore : seuls 6,7 milliards d’euros de prêts à l’habitat (données provisoires) ont, par exemple, été octroyés par les banques en mars. Il faut remonter à 2014 pour retrouver un niveau de production mensuelle sous les 7 milliards. La Banque de France entrevoit cependant une lueur d’espoir. « Nous observons plusieurs signes encourageants depuis le début de l’année : les prix de l’immobilier ont baissé, les taux des crédits sont en léger repli et les professionnels notent un regain de demande », constate sa sous-gouverneure Agnès Bénassy-Quéré . Cela devrait contribuer, selon la Banque de France, au redémarrage du marché. « De plus, les Français retrouvent du pouvoir d’achat car les salaires réels, après inflation, s’améliorent. Tous ces facteurs vont dans le sens d’une augmentation de la demande de crédit de la part des ménages, même si cela prendra du temps », ajoute Agnès Bénassy-Quéré.

Rentable pour les banques

Les acheteurs bénéficient aujourd’hui, il est vrai, de conditions bien plus favorables qu’il y a six mois. Ils peuvent négocier non seulement le prix du logement qu’ils convoitent, mais aussi le taux d’intérêt de leur crédit. Car toutes les banques sont désormais de retour sur ce marché. Alors que de grands réseaux nationaux comme SG (nouveau nom de la banque de détail du groupe Société générale), BNP Paribas ou La Banque postale neprêtaient quasiment plus en 2023, ils répondent présent depuis le début de l’année. Même CCF (ex-HSBC France) est de retour, ciblant les CSP+, en région parisienne comme en régions.

Pourquoi un tel empressement ? Le prêt immobilier est de nouveau rentable pour les banques. « Il faut en moyenne un écart de 1 à 1,50 pointentre letaux de l’OAT 10 ans et celui d’un crédit pour qu’il soit profitable », explique Sandrine Allonier, porte-parole du courtier Vousfinancer. Or, le taux de cette OAT, c’est-à-dire le prix auquel l’Etat emprunte à taux fixe sur dix ans et qui fait référence pour les taux des crédits immobiliers sur le marché français, est quasi toujours resté sous les 3 % depuis début 2024, alors qu’il se situait aux alentours de 3,50 % en octobre 2023. Les banques dégagent donc une marge sur le crédit lorsqu’elles prêtent, comme actuellement, à 3,90 % sur vingt ans.

La situation est néanmoins fragile. Fin avril, l’OAT s’est aventurée juste au-dessus des 3 %. « Cela se traduit par une pause dans la baisse des barèmes de certaines banques au mois de mai, mais cela n’est pas de nature à remettre en cause la tendance initiée il y a quelques mois », juge Pierre Chapon, cofondateur du courtier Pretto.

La décrue des taux des crédits devrait donc être plus lente que prévu. Prochaine étape, la probable baisse des taux directeurs par la Banque centrale européenne lors de sa prochaine réunion le 6 juin devrait renforcer la tendance. « Les banques devraient en moyenne prêter à 3,30 % sur vingt ans en fin d’année », anticipe Laura Martino, directrice des partenariats bancaires du courtier Cafpi.

Avec une conséquence directe sur le pouvoir d’achat immobilier : une mensualité de 1 000 euros permettra alors d’emprunter 176 000 euros à 3,30 % hors assurance, contre 162 000 euros seulement en novembre 2023 à 4,30 %.

Ce bonus de 14 000 euros représente trois à quatre mètres carrés supplémentaires dans les plus grandes villes de France, hors Paris.

La détente des taux suffira-t-elle à redonner envie aux Français de déménager ? Les primo-accédants retrouvent progressivement une meilleure capacité d’emprunt. Mais les ménages ayant acheté entre 2019 et 2021 ont encore du mal à se lancer – même si le taux est souvent renégociable a posteriori, difficile d’envisager de souscrire aujourd’hui un prêt à 3,90 % alors qu’ils vivent dans une maison ou un appartement financé il y a quatre ou cinq ans avec un crédit à 1 %.

Les 35 % d’endettement

Attention, ces bonnes nouvelles sur le front des taux des crédits immobiliers ne signifient pas que les banques déroulent le tapis rouge aux emprunteurs. Elles restent attentives au degré de risque de l’opération et doivent se conformer aux normes du Haut Conseil de stabilité financière (HCSF). Cet organisme impose aux banques de ne pas octroyer de crédit aux ménages dont les mensualités seraient supérieures à 35 % des revenus nets. « Cette règle a engendré l’explosion du nombre de refus de prêt de la part des banques en 2023. En raison du renchérissement des crédits, les projets n’étaient plus finançables », explique Maël Bernier, porte-parole de Meilleurtaux.

Le député des Landes Lionel Causse (Renaissance) a tenté de modifier le fonctionnement du HCSF, avant de retirer sa proposition de loi le 29 avril, au grand regret des courtiers qui y voyaient l’espoir d’un plus large accès au crédit pour les particuliers. « On veut nous faire croire que cette règle des 35 % permet de protéger les ménages contre le surendettement. Mais cette situation concerne des locataires dans neuf cas sur dix, pas des propriétaires », déplore Maël Bernier. Même réaction chez Cafpi, par la voix de sa directrice générale, Caroline Arnould : « Comme l’a souligné Lionel Causse, les Français à qui l’on refuse de consacrer 40 % de leurs revenus pour devenir propriétaires peuvent continuer à engloutir 50 % dans leur loyer sans que personne n’y trouve à redire. »

Une flexibilité accrue

Les banques peuvent cependant déroger à la règle des 35 % pour 20 % de leurs nouveaux dossiers, mais cette marge de flexibilité n’est pas utilisée intégralement, selon les dernières estimations communiquées par le HCSF en décembre 2023. Les conditions exigées pour ces dérogations ont d’ailleurs été assouplies à deux reprises l’an dernier. Depuis juin, elles peuvent consacrer 30 % de la marge de flexibilité (au lieu de 20 % précédemment) au financement des investissements locatifs et des résidences secondaires. Les 70 % restants sont réservés aux résidences principales.

« Ces dérogations permettent aux banques de gérer les exceptions. Par exemple, un investisseur à haut revenu dont le taux d’endettement est supérieur à 35 % mais qui dégage encore un reste à vivre [revenus moins charges] confortable », indique Fabienne Amblard-Larolphie, directrice du marché des particuliers de la Caisse d’épargne.

De plus, depuis décembre, le taux de dérogation est désormais calculé sur trois mois glissants plutôt que sur un mois, ce qui apporte un peu de souplesse. « Ces ajustements ont permis aux dérogations de passer de 13,6 % des dossiers en janvier 2023 à 15,9 % en décembre 2023, constate Sandrine Allonier chez Vousfinancer, mais cela ne suffit pas à relancer le marché du crédit. »

C’est là un point de désaccord entre les courtiers et la Banque de France. « Les critères du HCSF sont des normes structurelles n’ayant pas vocation à évoluer en fonction de l’état du marché, leur objectif est de sécuriser le crédit à la fois pour les banqueset pour les particuliers, pas de piloter la production de crédit » , souligne Agnès Bénassy-Quéré.

Libération
mardi 14 mai 2024 927 mots, p. 22

autre

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12 mai 2024 - Libération (site web)

Monsieur Attal, osez les quatre jours en trente-deux heures

Par Pierre Larrouturou

Le Premier ministre organise cette semaine une «COP du travail» pour porter la semaine de quatre jours de trente-six heures. Mais est-ce suffisant pour un vrai progrès social et un partage de l'emploi plus équilibré ?

Et si, malgré tout, nous n'avions pas renoncé au bonheur ? Le mouvement est trop massif pour être ignoré : pour trouver un nouvel équilibre entre le travail et la vie personnelle, 77 % des Français veulent passer à quatre jours-trente-deux heures (sondage Ifop Politis du 21 mars) et de plus en plus de patrons réfléchissent à la semaine de quatre jours pour faciliter les recrutements.

Un énorme Flop de l'expérimentation Trente-deux heures sans baisse de salaire, est-ce vraiment pos- sible ? Oui. Cinq cents fois oui. Puisque 500 entreprises sont déjà passées à quatre jours sans baisse de salaire, et les clients n'ont vu aucune différence dans le prix ou la qualité des produits. Depuis la fin du Covid-19, cette aspiration à vivre autrement monte très fortement dans tous nos pays. Le bilan des entreprises passées à quatre jours au Royaume-Uni depuis deux ans est excellent : baisse de l'absentéisme, baisse des risques de burnout, sommeil de meilleure qualité 92 % des salariés et des patrons qui ont testé les quatre jours veulent y rester ! Hélas, le gouvernement français semble incapable de répondre à cette attente : Gabriel Attal organise cette semaine une «COP du travail» durant laquelle il veut parler «non pas de la semaine "de quatre jours" mais de la semaine "en quatre jours" sans réduction du temps de travail». En 2023, Attal avait lancé une expérimentation des quatre jourstrente-six heures au sein de l'Urssaf de Picardie, mais sa proposition s'était soldée par un énorme flop : seuls 3 agents sur 200 avaient accepté cette semaine compressée ! Faire des journées plus longues ? Difficile à admettre quand vous avez un long trajet entre le domicile et le lieu de travail, ou quand vous commenchômage, cez une seconde journée (s'occuper des enfants et préparer le dîner) dès que vous sortez du travail. «Il faut passer à trente-deux heures sans étape intermédiaire», affirmait le patron de Danone, Antoine Riboud, en septembre 1993. Trente et un ans plus tard, nos dirigeants seront-ils enfin capables de réfléchir sereinement à cette question ?

Un levier contre le chômage de masse Dans tous nos pays, il existe un certain «partage du travail» : aux Pays-Bas, la durée moyenne du travail est de 29,4 heures (contre 36,9 heures en moyenne en France, tous emplois confondus, selon Eurostat) mais «la plupart des femmes sont à trois jours par semaine, alors que l'immense majorité des hommes sont à cinq jours, affirmait récemment la ministre du Travail néerlandaise. Ne vaudrait-il pas mieux qu'hommes et femmes soient à quatre jours pour améliorer les revenus et les responsabilités des femmes dans l'entreprise, et permettre un meilleur partage des tâches ménagères ?» En Allemagne, il y a six millions de petits boulots à dix heures par semaine et 538 euros par mois. Certes, ces gens ne sont pas au mais comment vivre dignement avec un tel revenu ? Ce partage du travail est humainement scandaleux et économiquement stupide : la «locomotive allemande» est aujourd'hui en récession, car ces millions de personnes engluées dans une précarité de longue durée n'ont pas les moyens de s'acheter les Mercedes qu'elles voient à la télévision. Au lieu de couper dans les indemnités chômage pour obliger les chômeurs à accepter des petits boulots (ce qu'a fait l'Allemagne), le gouvernement français ne devrait-il pas aider les entreprises à expérimenter un partage du travail plus équilibré ? Votée en 1996, la loi portée par le député Modem Gilles de Robien donnait une exonération aux entreprises qui choisissaient de passer à trente-deux heures et créaient au moins 10 % d'emplois en CDI. Avec ces exonérations, 400 entreprises du secteur privé (Mamie Nova, Fleury Michon, Brioches Pasquier, l'Afer) ont pu passer à trente-deux heures sans baisse de salaires et avec des créations d'emplois massives. Négocier un meilleur partage du travail tout au long de la vie n'est évidemment pas le seul levier sur lequel il faut agir (il faut aussi lutter contre les délocalisations, investir dans la recherche et la formation), mais c'est un levier essentiel pour lutter contre le chômage de masse (à partir des 400 pionniers, on estime que la semaine de quatre jours pourrait créer 1 600 000 emplois) et aller vers une société plus équi- librée et plus durable.

Alors qu'il reste plus de cinq millions d'inscrits à France Travail et que de plus en plus de chômeurs et précaires sont tentés par le vote d'extrême droite, il est urgent de mettre en oeuvre des solutions nouvelles pour donner un vrai emploi et un vrai revenu au plus grand nombre.

Monsieur Attal, vous avez eu le courage de parler des quatre jours, mais il ne faudrait pas tuer l'idée en restant bloqué sur la semaine de trente-six heures. Il est temps d'aller vers une approche plus pragmatique : pour que notre pays retrouve le goût du progrès social, il est temps de voter une nouvelle loi Robien pour permettre aux entreprises qui le veulent de passer à trente-deux heures. ?

Pierre Larrouturou est tête de liste «Changer l'Europe» aux élections européennes du 9 juin. Il vient de publier : 32 heures ! La semaine de 4 jours, c'est possible, «Libelle», Seuil, 84 pp., 4,90 €.

Au lieu de couper dans les indemnités chômage [ ], le gouvernement ne devrait-il pas aider les entreprises à expérimenter un partage du travail plus équilibré ?

Le Monde
International, mardi 14 mai 2024 1121 mots, p. 5
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13 mai 2024 - Le Monde (site web)

Virage autoritaire au Koweït

L’émir a dissous le Parlement de cet Etat semi-démocratique

Hélène Sallon

Beyrouth - correspondante - Le libéralisme politique à la modekoweïtienne a-t-il vécu ? Dans l’émirat de 4,2 millions d’habitants, qui jouit d’un niveau de pluralisme sans équivalent parmi les pétromonarchies du Golfe, la décision du souverain, le cheikh Mechaal Al-Ahmad Al-Jaber Al-Sabah, de suspendre le Parlement et de réviser la Constitution au nom du « salut national », a causé un choc. La population oscille entre l’espoir d’une refonte du système politique local, qui mettrait fin aux blocages institutionnels paralysant le pays depuis des décennies, et la peur de la fin de l’exception koweïtienne, qui déboucherait sur une dérive autoritaire.

Vendredi 10 mai au soir, le souverain, âgé de 83 ans, a annoncé la dissolution duParlement et la suspension d’articles de la Constitution relatifs à la vie politique pendant une « période n’excédant pas quatre ans ». L’émir et le conseil des ministres assumeront les pouvoirs de l’Assemblée nationale. Ils lanceront une révision de la Constitution, inchangée depuis 1961.

« Je ne permettrai jamais que l’utilisation abusive de la démocratie détruise l’Etat, car les intérêts du peuple koweïtien passent avant tout », a justifié l’émir, jetant le blâme à la fois sur le Parlement et sur le gouvernement. Leurs querelles permanentes ont rendu l’émirat ingouvernable. Cette impasse politique a, selon l’émir, « encouragé la diffusion de la corruption à toutes les entités de l’Etat ». Elle a plongé le pays dans une « réalité négative », rendu incapable de réformer son dispendieux modèle d’Etat-providence et de sortir de la dépendance à la rente pétrolière.

Cette décision n’est pas une surprise. En juin 2022, alors qu’il n’était encore que prince héritier, avant de prendre la tête de l’Etat, à la mort du cheikh Nawaf, en décembre 2023, le cheikh Mechaal avait averti les Koweïtiens de « ne pas rater l’opportunité de corriger le cours de la participation nationale », au risque de « mesures de grand impact », comme le retour à d’anciens modes de gouvernance. Le système semi-parlementaire introduit en 1962 semblait déjà dans l’impasse avec la valse des gouvernements et les dissolutions fréquentes de l’Assemblée.

L’équilibre du pouvoir est délicat dans cette pétromonarchie, la seule à disposer d’un Parlement influent où les députés, élus pour quatre ans, votent les lois, mais peuvent aussi demander des comptes au gouvernement et exercer un certain contrôle sur la famille régnante Al-Sabah. Cette dernière nomme le gouvernement et peut dissoudre l’assemblée à volonté. Les partis politiques étant interdits, les élections portent à l’Assemblée une opposition hétéroclite d’islamistes sunnites, de chiites, d’indépendants progressistes, de riches commerçants et de représentants tribaux.

« A la traîne »

Depuis la fin des années 2000, les relations entre l’Assemblée et le gouvernement sont conflictuelles. Accusant ce dernier d’incompétence et de corruption, les députés ont rejeté de nombreuses lois et fait tomber des ministres issus de la famille régnante. Les dissolutions n’ont pas permis de modeler une Assemblée plus consensuelle. L’impasse a retardé des réformes indispensables au développement et à la diversification économique du pays,alors qu’il abrite 7 % des réserves mondiales de brut.

Le règne de l’émir Mechaal s’est, à son tour, ouvert sur un conflit avec la législature et une dissolution de l’Assemblée. Mais les élections du 4 avril ont reconduit 39 des 46 députés sortants. Le premier ministre que le souverain a désigné, son neveu le cheikh Ahmad Al-Sabah, n’a pas réussi à former un gouvernement. Aucun député n’a accepté de prendre un portefeuille ministériel, alors qu’il en faut au moins un, selon la Constitution, pour former le gouvernement. « Il y a eu un échec du pouvoir politique, du côté exécutif comme parlementaire. La politique est un art du compromis, mais tous ont échoué à cet exercice », selon Bader Al-Saif, professeur adjoint à l’université du Koweït.

La décision, vendredi, de l’émir a été accueillie avec soulagement par une frange conservatrice au sein de l’émirat, ainsi que par la famille régnante, inquiète du risque de chaos. Au-delà de ce cercle, même s’ils critiquent un système parlementaire défaillant, la plupart des Koweïtiens restent attachés au pluralisme qui s’exprime aussi dans les universités, les syndicats, les diwaniyyé (salon de réception), les médias…

« Un ordre de l’émir ne peut, à lui seul, effacer l’héritage centenaire d’ouverture du royaume », dit M. Al-Saif. L’émirat a déjà connu deux périodes de suspension du Parlement, de 1976 à 1981, puis de 1986 à 1992. A chaque fois, l’Assemblée a été réinstaurée sous la pression populaire.

Certains observateurs redoutent que l’émir Mechaal soit tenté d’appliquer la recette autoritaire des pétromonarchies voisines. « Le problème est que la famille régnante koweïtienne voit l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Qatar se développer rapidement économiquement, tandis que le Koweït est à la traîne. Et, avec le conflit dans la bande de Gaza, le discours qui lie sûreté nationale et unité nationale s’impose, l’heure n’est pas aux divisions », souligne Kristian Ulrichsen, expert du Golfe à la Rice University de Houston, aux Etats-Unis. Le président des Emirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed, s’est d’ailleurs empressé d’apporter son soutien aux mesures prises par l’émir Mechaal pour « préserver la stabilité du pays ».

Les craintes sont alimentées par l’annonce, par le ministère public, dimanche, d’arrestations de Koweïtiens ayant critiqué la personne de l’émir sur les réseaux sociaux, ce qui est puni par la loi. « L’émir Mechaal est peut-être moins attaché au Parlement comme ciment de l’unité nationale du fait de son parcours sécuritaire. Mais ça pourrait lui revenir en boomerang et déchirer le pays », poursuit M. Ulrichsen. Ancien chef de la sûreté de l’Etat et de la garde nationale, le cheikh Mechaal a mené la répression des manifestations du « printemps arabe », en 2011-2012, et il insiste souvent sur la nécessité de lutter contre le « chaos ».

La période qui s’ouvre sera jalonnée d’étapes importantes. En l’absence de Parlement, dimanche, l’émir a nommé seul le gouvernement, par décret. « Le fardeau repose désormais sur le pouvoir exécutif pour développer le pays tel qu’il l’entend. Les regards seront tournés sur les performances du gouvernement », souligne M. Al-Saif. La personnalité qu’il nommera au poste de prince héritier, sans avoir à solliciter l’aval des députés, sera scrutée de près. « S’il choisit l’un de ses fils, cela peut donner lieu à une contestation » , avertit M. Ulrichsen. Et la réforme constitutionnelle explicitera, par la méthode adoptée comme par son contenu, le modèle que l’émir Mechaal entend promouvoir.p

Libération
lundi 13 mai 2024 1522 mots, p. 4,5

ÉVÉNEMENT EUROPÉENNES

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13 mai 2024 - Libération (site web)

Marseille : «Il faut arrêter de demander et faire nous-mêmes»

STÉPHANIE HAROUNYAN Correspondante à Marseille

Amine Kessaci, candidat de la liste écolo, et Mohamed Bensaada, sur celle de LFI, tentent de mobiliser les quartiers populaires de Marseille, où ils sont militants associatifs.

Le processus est classique pour les habi- tués des campagnes électorales : frap- per méthodiquement à chaque porte, en commençant parle dernier étage de l'im- meuble et en descendant progressivement. Cette fin d'après-midi d'avril, les montées successives ne seront pas trop rudes, cité de la Visitation, dans le 14e arrondissement de Marseille, où les quelques barres grises ne font que quatre étages. Le tractage du jour s'annonce rapide pour la poignée de militants Les Ecologistes, venus présenter leur liste aux européennes. Première porte: c'est Eric, mili- tant et habitant du bâtiment C, qui tape en éclaireur. «Bonjour madame, c'est pour les élections européennes, je suis venu vous présenter Amine Kessaci, un jeune de 20 ans de Frais-Vallon qu'on veut faire élire au Parlement européen !» Derrière lui, Amine Kessaci, tout sourire, prend le relais. Etes-vous inscrite sur les listes électorales? Savez-vous ce que l'Europe peut faire pour les quartiers ? L'étudiant en droit, dont c'est la première expérience politique, développe selon la réceptivité de l'interlocu- teur ou rappelle juste la date du scrutin, le 9 juin, en tendant son tract. «Pour une Europe qui défend nos quartiers», dit le flyer où son visage s'affiche aux côtés de la tête de liste du mouvement, Marie Toussaint. «C'est moi qui l'ai proposé, pour des questions de représentation, raconte le néocandidat. Pour dire aux jeunes regardez, c'est possible, je leur ressemble, j'ai le même prénom.» Question de po- pularité, aussi: si les habitants de la Visitation reconnaissent n'avoir jamais entendu parler de la députée européenne sortante, Amine, lui, «on l'a vu à la télé», entend-on régulière- ment dans les étages.

«Pas le droit de donner de faux espoirs» Le Marseillais est apparu sur les écrans il y a trois ans, lorsqu'il a interpellé Emmanuel Ma- cron, alors en visite dans les quartiers du nord de la ville. Amine, 17 ans, venait de perdre son frère dans un assassinat sur fond de trafic de stup et interrogeait le Président sur les condi- tions de vie dans les cités. Depuis, son aisance en a fait un habitué des médias, parallèlement à ses actions de terrain: l'association Cons- cience, qu'il a fondée pour accompagner les familles et faciliter l'accès au logement et à l'emploi dans les quartiers, fédère aujourd'hui 3000 membres. Amine Kessaci a dû en lâcher la présidence en acceptant d'être numéro 10 sur la liste de Marie Toussaint. Une position éligible si les Verts réengrangent leur score de 2019 (13,5%, 13 élus), ce qui n'est pas gagné, compte tenu de la difficulté des écolos à percer dans cette campagne. La rencontre avec l'euro- députée sortante a eu lieu il y a un an, lors d'une visite dans sa cité de Frais-Vallon. «Au début, je pensais que les écolos allaient être chiants, qu'elle allait nous parler des arbres, sourit-il. Mais elle s'est assise avec les gens et a parlé justice sociale, transports » C'est elle qui l'a convaincu de s'engager pour «porter la voix des miens». «J'ai répondu que si je venais, je ne mentirais pas aux gens, qu'il fallait vraiment prendre en compte leurs problématiques. Je ne veux pas être un bobo déconnecté: sans justice sociale, on ne peut pas parler environnement. Moi, je vis dans ces quartiers, je n'ai pas le droit de leur donner de faux espoirs.» Venir des quartiers populaires pour parler aux quartiers populaires : «C'est un atout, ça fait qu'on ne me claque pas la porte au nez, mais ce n'est pas suffisant, insiste le jeune candidat. On ne peut pas juste sortir l'étiquette "je suis comme vous, votez pour moi". On veut de la cohérence : voyez ce que j'ai fait jusqu'à présent et voilà ce que l'on propose.» Par exemple, renforcer le Fonds social européen pour, entre autres, accélérer la rénovation thermique des bâtiments dans les cités. Ou encore légaliser le cannabis à l'échelle européenne pour contrer l'expansion des trafics de drogue.

Manque d'enthousiasme des électeurs Devant le terrain de foot de la Visitation, un groupe de mères profite des derniers rayons de soleil de l'après-midi. Aucune ne vote. «Les élus nous vendent du rêve, mais ils ne tiennent pas leurs engagements», résume l'une d'elles. «Je comprends leur discours, concède Djamila, habitante des quartiers populaires et tracteuse du jour aux côtés d'Amine Kessaci. Mais ce jeune pas encore élu aide déjà, ça c'est inédit.» Pourquoi se présente-t-il, demande Chaynese, assise face à elle. «Justement parce que je vis dans les quartiers et que je vois passer les élus sans que rien ne se passe, embraye le candidat. A un moment, il faut arrêter de demander et faire nous-mêmes.» Il faut au moins aller voter, insiste le candidat face à des électeurs de plus en plus résignés : «Il y a trois ans, quand j'ai interpellé Macron, les gens me disaient bravo. Maintenant, ils me disent courage Mais je refuse de baisser les bras.»

«J'essaie surtout de susciter la volonté de voter» Le manque d'enthousiasme des électeurs ne fait pas non plus capituler Mohamed Bensaada, référent marseillais de La France insoumise. Son mouvement a même placé en priorité de ces élections européennes la mobilisation aux urnes des quartiers populaires, qu'il arpente depuis des années comme militant associatif de terrain. Alors pour cette nouvelle campagne, le quinquagénaire, qui pointe à la 14e place de la liste menée par Manon Aubry, multiplie le porte-à-porte pour convaincre les habitants de passer par les urnes le 9 juin. Un dimanche d'avril, le rendez-vous programmé dans la tentaculaire cité Air-Bel, dans l'Est marseillais, s'annonce d'envergure. Par le nombre d'habitants à visiter - 5 500 -, de militants mobilisés - une quarantaine, déboulant par groupes, drapeaux violets au vent -, et par les personnalités nationales qui participent au tractage du jour, du député marseillais Sébastien Delogu à la juriste franco-palestinienne Rima Hassan, septième sur la liste.

Scotch, piles d'affiches et de tracts, répartition par groupe de quatre, quadrillage de la cité sur plan La machine est rodée et là encore, l'équipe débute parle dernier étage des tours. Pas de grands discours, surtout le rappel de la date du scrutin que peu de monde a d'ailleurs en tête, l'importance de s'inscrire sur les listes électorales avant la date butoir, quelques jours plus tard, et le glissage d'un tract affichant les principaux visages connus de la liste. La phrase d'accroche de Mohamed Bensaada : «Bonjour, c'est pour les élections européennes, la liste de Jean-Luc Mélenchon et Manon Aubry, pour envoyer un maximum de députés à Strasbourg pour défendre les quartiers populaires.» Jean-Luc Mélenchon a beau pointer à la dernière place, non éligible, «dans les quartiers, c'est le sésame, se marre le candidat. Dès que tu dis Mélenchon, l'attitude change de suite, donc j'en abuse!» L'accueil est effectivement bienveillant. Cela n'a pourtant pas suffi en juin 2022, lors des législatives. Mohamed Bensaada était le candidat de la Nupes dans les 13e et 14e arrondissements marseillais, au coeur de ces quartiers populaires qu'il connaît par coeur. Qualifié en tête pour le second tour, il échoue finalement face à une candidate totalement inconnue du Rassemblement national (RN) qui l'emporte avec 54,9 % des voix, et surtout une abstention de presque 63 %. Le tout sans le soutien de la députée macroniste sortante, grince-t-il aujourd'hui encore. Sonné sur le coup, le militant a pris le temps d'analyser les causes de cet échec pour affiner son approche. «Convaincre sur notre programme, ce travail est déjà fait, expliquet-il. Notamment grâce à nos parlementaires : beaucoup de gens que l'on croise saluent notre engagement sur les retraites, ou nos positions sur l'Ukraine et Gaza. Quand on les écoute, on voit qu'il y a un succès d'estime, qu'il faut désormais transformer en succès électoral. J'essaie surtout de susciter la volonté de voter, de rappeler l'importance de la jouer collectif, montrer qu'une élection, c'est un moment suspendu où il y a une égalité dans l'isoloir : leur voix compte autant que celle d'Arnaud Lagardère. Il faut prendre conscience de cette force-là.» Pour Mohamed Bensaada, il faudrait, à long terme, que le mouvement porte le débat sur le vote électronique qui faciliterait le passage à l'acte. A court terme, le mouvement va déjà relancer mi-mai ses «caravanes populaires» partout en France pour présenter leur programme et «convaincre les résignés». L'étape marseillaise est prévue le 7 juin, deux jours avant le scrutin européen.

«Venir des quartier populaire est un atout, ça fait qu'on ne me claque pas la porte au nez, mais ce n'est pas suffisant. On ne peut pas juste sortir l'étiquette "je suis comme vous, votez pour moi". On veut de la cohérence.» Amine Kessaci candidat sur la liste écolo de Marie Toussaint

Le Monde
International, lundi 13 mai 2024 1315 mots, p. 4
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12 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Reportage

En Inde, la campagne effrénée de Mahua Moitra, l’égérie du Bengale

La candidate aux législatives n’hésite pas à défier le gouvernement Modi

Bruno Philip

Krishnanagar (Inde)- envoyé spécial - Juchée sur la plate-forme d’une Jeep qui trace la piste à travers rizières et villages, un pan de son sari au vent, elle bat la campagne bengalaise comme s’il en allait de sa vie : rien n’arrête Mahua Moitra, 49 ans, candidate aux élections législatives indiennes. Ni le premier ministre indien, Narendra Modi, qu’elle déteste, ni la canicule infernale qui s’est abattue sur le Bengale début mai. « Je suis la seule qui ose faire campagne ainsi dans la journée, crie-t-elle dans le vent et la poussière. La seule, oui, tous les autres ont trop chaud ! »

Le convoi qui l’accompagne sur les routes de sa circonscription de Krishnanagar, à une centaine de kilomètres de Calcutta, est à son image : volontaire, échevelé et trépidant, rameutant sur son passage les villageois des hameaux écrasés de chaleur. A la tête de ses troupes, Mahua Moitra caracole, derrière, une cohorte de scooters fait la claque – «Zindabad ![“vive”] Mahua Moitra » , hurlent les motards.

Quand elle traverse, mains levées et sourire éblouissant, des villages d’électeurs gagnés à sa cause, une pluie de fleurs la recouvre. On lui présente des bébés qu’elle embrasse, des ancêtres claudiquant vont à sa rencontre. A l’orée de l’un de ses hameaux, un peu en retrait de la route, une vieille dame la gratifie d’un « namasté » traditionnel, mains jointes à hauteur de visage, salut de la dévote hindoue à l’icône du temple.

Expulsion du Parlement

Les musulmans, qui représentent plus de 40 % des habitants de sa circonscription, l’adulent aussi : conscients qu’elle se bat contre les « nationaux-hindouistes » au pouvoir à New Delhi, des hommes se pressent à ses côtés au sortir d’une mosquée, un vieux barbu s’accroche à son bras : « Tenez bon ! »

Mahua Moitra est un phénomène depuis qu’en 2019, fraîchement élue députée sous la bannière du Trinamool Congress, parti au pouvoir dans la capitale d’Etat Calcutta, elle s’est lancée dans une spectaculaire diatribe lors d’un discours prononcé au Parlement fédéral, à New Delhi. Elle dénonça alors, d’une voix forte, les « sept signes du fascisme »qui résument, selon elle, le « règne » de Narendra Modi : le « nationalisme xénophobe » du premier ministre, son « mépris pour les droits humains », la « subjugation inimaginable »des mass media par le pouvoir et le caractère corrosif d’un système mêlant religion et politique, qui a pour cible constante « une seule communauté », celle des musulmans.

Depuis, elle est devenue une référence, et pas seulement dans les villages de ce district reculé où elle se présente, mais aussi pour nombre d’« anti-Modi ». Sa réputation dépasse les frontières du Bengale-Occidental, le berceau de sa famille. Et le fait d’avoir de bonnes chances de remporter à nouveau un siège, alors que les électeurs de sa circonscription sont appelés aux urnes le 13 mai dans le cadre du scrutin législatif en cours en Inde, ne l’empêche pas de mettre toute son énergie à gagner la bataille des urnes. Et de s’autocongratuler à l’occasion : « Regardez cette route nouvellement asphaltée, c’est MA route, c’est moi qui l’ai fait construire ! »

Sa ténacité lui a valu des déboires : en décembre 2023, elle a été expulsée du Parlement à l’issue d’une histoire aussi rocambolesque que pitoyable. Un ex-compagnon, avocat, furieux que Mme Moitra lui ait envoyé la police, après leur séparation, pour le forcer à signer une promesse officielle de garde alternée de leur chien Henry, un rottweiler, rumina une basse vengeance : il déclara détenir des « preuves irréfutables » de faits de corruption dont la députée se serait rendue coupable. Notamment d’avoir prétendument reçu de l’argent d’un homme d’affaires indien basé à Dubaï, en échange de quoi elle aurait posé au Parlement des questions visant à mettre dans l’embarras l’un de ses concurrents , le milliardaire Gautam Adani, un proche de M. Modi.

Au terme d’une convocation auprès d’un comité d’éthique ad hoc, présidé par un député du Parti indien du peuple – BJP, la formation de Modi –, Mahua Moitra fut évincée du Parlement, accusée de s’être conduite de manière «éthiquement répréhensible ».

« Mon ancien petit ami s’est fait soudoyer par le BJP pour me faire expulser du Parlement », crache-t-elle, débitant ses arguments avec la rapidité d’une mitrailleuse dans la berline qui l’emmène au « front », dans sa circonscription. Quand elle repense à la façon dont le président du comité d’éthique lui a parlé et le caractère insidieux de ses questions, elle enrage. « Il m’a demandé quel genre de relations j’avais avec[l’homme d’affaires de Dubaï ] , si on se rencontrait à l’hôtel, si sa femme était au courant, vous vous rendez compte ? »

Divorcée, libre, hédoniste

Après avoir houspillé son chauffeur qui vient de se tromper de route, elle tire une autre rafale : « J’ai fait face à un monde patriarcal, de misogynes, très représentatifs de l’Inde du Nord : ici, au Bengale, nous vivons dans un univers où les relations hommes-femmes sont beaucoup plus équilibrées, nous vénérons des dieux qui sont des déesses, Kali et Durga, symbole de la “shakti”, la puissance féminine. » Elle sourit, tant elle semble se délecter à l’idée de bientôt renouer avec le pouvoir.

Etre une femme politique en Inde représente un défi, nonobstant l’exemple d’Indira Gandhi, au pouvoir à deux reprises et durant plus de quinze ans avant d’être assassinée en 1984. Mahua Moitra cumule les handicaps : elle est divorcée, libre, hédoniste. « Et alors, c’est quoi le problème si j’aime boire une coupe de champagne, mettre une robe et déguster un magret de canard ? », demande-t-elle. Le contraste entre cette femme bourgeoise élégante, fille de brahmanes de haute caste, élevée dans une famille aux idées larges puis éduquée aux Etats-Unis avant de travailler un temps à Londres pour la banque JP Morgan, et les villages déshérités du Bengale qu’elle arpente, est, en effet, saisissant.

Narendra Modi reste constamment dans sa ligne de mire. « Modi est un mégalomaniaque ignorant et pas éduqué, pour moi c’est juste un petit monsieur. »Avant d’ajouter, avec une pointe de perfidie : « Tout ce qui sort de sa bouche, ce sont des mensonges. »

Le soir, dans les faubourgs de Krishnanagar, cette grosse bourgade dont certaines bâtisses décrépies suintent encore des souvenirs de temps du Raj britannique, elle poursuit sa campagne. Au coin d’une rue, à la nuit tombée, un podium a été élevé devant une petite foule rassemblée pour écouter la candidate. Après avoir fait la police dans l’assemblée – « Les enfants, levez-vous de ces chaises, laissez la place aux dames ! », elle dédaigne l’estrade pour rester à hauteur du public. « Si vous votez pour le BJP, vous perdrez l’allocation de 1 000 roupies[11 euros] mensuelles que nous donnons à chaque femme », clame-t-elle, un soupçon de populisme ne faisant jamais de mal. Cette aide, qui se monte à 200 roupies de plus pour les femmes « intouchables », elle l’appelle le fonds « Lakshmi », du nom de la déesse de la prospérité…

Dans ce quartier, les votants se sont plutôt prononcés pour le BJP en 2019. Ici, La partie n’est pas gagnée, elle le sait. Et devant cet électorat hindou, elle ose une phrasehautement risquée : « La religion ne devrait pas être le motif d’un vote. »Une allusion directe à la politique de Modi et son utilisation sans limite de l’hindouisme.

L’avenir sourira-t-il à la nouvelle égérie du Bengale ? Elle semble confiante. Son ex-petit ami, qui l’avait poursuivie en diffamation a retiré sa plainte. « Mais mon chien est toujours entre ses mains » , s’attriste Mahua Moitra. Sa victoire est sans doute acquise, le sort d’Henry le rottweiler reste en suspens et la justice suit son cours.

Le Figaro, no. 24795
Le Figaro, lundi 13 mai 2024 764 mots, p. 4

Politique

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13 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Nouvelles crispations entre la région Grand Est et la collectivité européenne d'Alsace

Polémique entre ceux qui sont « pour » la présence de l'Alsace dans la région et les autres. L'État débute une médiation.

Baldeweck, Yolande

Grand Est contre Alsace. Ce mardi 14 mai, dès 8 heures, la préfète du Grand Est, Josiane Chevalier, recevra le président de la région Grand Est, Franck Leroy, et son homologue de la collectivité européenne d'Alsace (CEA), Frédéric Bierry. Cette préfète énergique, passée par la Corse, leur détaillera le cadre de cette « médiation » de trente jours, lancée par Emmanuel Macron, pour apaiser les tensions entre leurs collectivités respectives. Car trois ans après la fusion des deux départements du Rhin, le 1er janvier 2021, les partisans de «la sortie de l'Alsace du Grand Est» ne lâchent rien. Pour la première fois, les défenseurs du Grand Est, forcément majoritaires dans la grande région, ont lancé la contre-offensive.

Tous attendent avec impatience les conclusions de la mission sur la décentralisation, confiée au député Éric Woerth par le chef de l'État. Avant même la présentation de son rapport dans les jours à venir, quelques propos d'Éric Woerth ont mis le feu aux poudres. Pour régler la question alsacienne, il aurait évoqué l'hypothèse de la création de deux nouvelles régions, l'une autour de la CEA qui récupérerait les compétences régionales, un scénario préconisé par l'ancien ministre Olivier Becht (Le Figaro du 17 mars), et l'autre englobant Lorraine-Champagne-Ardenne. À charge pour leurs exécutifs de mettre en place une « entente interrégionale » sur les mobilités. Dès qu'il en a eu vent, Franck Leroy a mobilisé une quarantaine d'élus, des LR aux communistes, maires de Reims, Troyes, Metz, et présidents d'intercommunalités. Pour la première fois aussi, sept élus alsaciens, dont les maires de Strasbourg et de Mulhouse, se sont associés à cette démarche.

Macron opposé au « détricotage »

«La région Grand Est a trouvé toute sa place aux côtés des autres collectivités territoriales» , assurent-ils dans une lettre confidentielle, soutenue par les seuls parlementaires d'outre-Vosges, envoyée au chef de l'État le 25 avril. C'est-à-dire la veille du jour où ce dernier se rendait à Strasbourg pour parapher le contrat triennal de 300 millions d'euros, destiné à conforter la capitale européenne dans ses missions. Interpellé par un journaliste, plutôt que de botter en touche dans l'attente du rapport Woerth, Emmanuel Macron s'est dit fermement opposé «au détricotage du Grand Est». Pour lui, «l'identité alsacienne a été reconnue avec la CEA». Une douche froide pour son président. Les derniers contacts qu'il avait eus avec l'Élysée lui paraissaient aller dans le sens inverse.

Au moment du cocktail déjeunatoire, Frédéric Bierry, blême, a insisté sur «les 150000personnes qui se sont prononcées pour une région à part entière, lors de la consultation citoyenne». Pour sa part, l'ancienne ministre du gouvernement Castex, Brigitte Klinkert, députée de Colmar, a une nouvelle fois suggéré de transformer la CEA en «une collectivité à statut particulier». Une proposition appuyée par le député LR Patrick Hetzel qui se veut pragmatique. Lors de cet échange improvisé, le président Franck Leroy n'était pas le seul à défendre le Grand Est. «Les Strasbourgeois ne me parlent jamais de la sortie du Grand Est», a affirmé la maire écologiste de Strasbourg, Jeanne Barseghian.

Silencieuse, la présidente de l'Eurométropole, Pia Imbs, a réagi après la révélation, le 8 mai, par France Bleu Alsace, de la liste des signataires de la lettre à Emmanuel Macron. «Notre Alsace qui bénéficie de soutiens renforcés et efficients est restée très attractive, sans jamais se renier», a-t-elle souligné, en démissionnant dans la foulée du Mouvement pour l'Alsace dont elle a été vice-présidente. «La bataille d'Alsace est lancée. On va pouvoir se battre argument contre argument», se félicite le président du MPA, le sénateur LR André Reichardt. «Que fait le Grand Est que l'Alsace ne pourrait pas faire?» questionne le président de la CEA qui rappellera demain que «supprimer une strate administrative permettra plus d'efficacité et moins de dépenses publiques». Le scénario d'Éric Woerth lui convient. Pour sa part, Franck Leroy se prépare à cette négociation «dans un esprit constructif». Le président rémois va mettre l'accent, chiffres à l'appui, sur «l'efficacité de l'action publique du Grand Est, devenu une des dix régions les plus attractives d'Europe, tout en gardant les identités historiques».

Le délai de trente jours, fixé par Emmanuel Macron, devrait commencer ce 14 mai, de manière à «enjamber les européennes». Quant au mandat de Josiane Chevalier, il se limiterait aux compétences (commerce, artisanat et sport) listées par le président à Strasbourg. Peut-être l'État mettra-t-il l'une ou l'autre de ses compétences dans la corbeille. Cela suffira-t-il à calmer les «pro-Alsace» ? Y. B.

Le Monde
France, lundi 13 mai 2024 1443 mots, p. 12
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11 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Portrait

Bellamy, un conservateur en campagne

Depuis 2019, l’eurodéputé, qui mène de nouveau la liste de LR, s’est rodé à la politique

Alexandre Pedro

François-Xavier Bellamy pose son regard bleu sur ses convives. Entre le dessert et le café, la discussion a glissé sur son image d’intellectuel conservateur. Malgré cette étiquette qui est parfois urticante pour lui, le chef de file du parti Les Républicains (LR) – comme en 2019 – aux élections européennes du 9 juin lâche d’un sourire entendu : « Mais enfin, je m’énerve jamais. » Pourtant, il n’en était pas loin, mardi 7 mai, devant les grilles de Sciences Po Paris, quand il a eu un vif échange avec le député La France insoumise (LFI) du Val-de-Marne, Louis Boyard.

Alors qu’une centaine d’étudiants propalestiniens étaient encore rassemblés, le député « insoumis » a accusé le candidat LR d’être indifférent au sort des habitants de Gaza. Celui-ci a dénoncé en retour la récupération politique de LFI : « Nous sommes venus dire que nos universités françaises n’appartiennent pas à l’extrême gauche. »

La séquence de trois minutes a agité les réseaux sociaux et a remonté le moral des troupes. Plusieurs élus croient y déceler l’étincelle capable d’allumer une campagne sérieuse, mais trop « bon élève ». Rue Saint-Guillaume, le professeur de philosophie a défié les « Bellamy casse-toi » et a joué sur du velours en vantant l’autorité chère à la droite, contre « l’entrisme gauchiste et islamiste »à l’œuvre dans l’école, selon lui.

A-t-il retenu certains conseils de ses proches, lui qui dit être allergique à la politique spectacle ? « François-Xavier a la politesse de l’intelligence, avance Agnès Evren, sa numéro deux lors des européennes de 2019. Mais on ne le voit pas assez avec un couteau entre les dents. Quand on s’oppose, il ne faut pas avoir peur d’offenser l’autre. »

Ni de brusquer un peu sa nature. Le candidat Bellamy a beau écumer le pays et les plateaux depuis janvier, sa liste stagne toujours autour des 7 % dans les sondages, et certains Cassandre LR imaginent un plongeon sous les 5 %, synonyme de disparition de la droite française du Parlement européen. L’intéressé souhaite relever le gant après les 8,48 % de 2019, vécus comme un accident industriel. L’incident avait coûté la présidence de LR à Laurent Wauquiez, quand « Fix » (comme l’appellent ses proches) poussait la politesseà présenter ses excuses au bureau politique du parti.

Ses détracteurs y voyaient la preuve définitive d’un agneau égaré au milieu des loups .Mais depuis, le très courtois Versaillais aurait, à travers son mandat d’eurodéputé, pris goût au combat. « La politique a une dimension archaïque. François-Xavier n’avait sans doute pas saisi cela au départ, théorise le sénateur de Vendée et fidèle soutien Bruno Retailleau. Mais il s’est transformé en cinq ans et a compris que la politique intègre ce rapport de force comme un langage premier. »

Contempteur du progressisme

Aujourd’hui, le résultat de 2019 apparaît comme un horizon désirable pour un parti forcé à la modestie, depuis les 4,78 % de Valérie Pécresse à la dernière présidentielle. En interne, plus grand monde ne dénonce l’impasse idéologique d’un Bellamy jugé comme n’étant « pas au barycentre de la droite », selon l’expression de Gérard Larcher à l’époque. Les Républicains brossent désormais le portrait d’un intellectuel « devenu plus réaliste, plus concret et qui a énormément travaillé pour faire exister notre délégation ».

Une figure appréciée des militants, bon camarade et avec lequel il serait difficile de se fâcher. « Même si je ne partage pas toutes ses idées, c’est quelqu’un de sincère et d’intellectuellement solide », confirme Jean-François Copé. Une fois le compliment posé, le maire de Meaux reste réservé sur l’espace politique occupé par la tête de liste LR. « Maisil n’y avait pas d’autre candidat crédible ou assez courageux, donc il était impossible de défendre une autre ligne », dit-il .

Cinq ans plus tôt, M. Bellamy était choisi par le seul Laurent Wauquiez, nourri par les conseils de certains visiteurs du soir. Le très conservateur Philippe de Villiers lui vantait « un Mozart au milieu des rappeurs » dans cette période médiocre intellectuellement, selon le fondateur du Puy du Fou.

« En France, le conservatisme est mal compris car nous sommes un pays où l’idée de progrès est très ancrée depuis les Lumières, note son ami et maire de Versailles, François de Mazières. Le conservatisme de François-Xavier est un attachement aux enseignements du passé, aux racines, mais cela ne veut pas dire qu’il n’est pas dans une démarche de progrès. »

Reste qu’en 2019 l’essayiste incarne une nouvelle génération à droite, fière d’afficher sa foi et sa pratique catholique, celle de La Manif pour tous, où il goûte à la confrontation politique. En 2019, la presse conservatrice s’énamourait. Valeurs Actuellesvantait « l’élixir Bellamy », et Le Figaro Magazine saluait ce contempteur du progressisme et d’un monde devenu liquide. Une bulle Bellamy flottait pendant la campagne et les sondages décollaient .

Mais au moment de présenter la facture de l’échec de 2019, le clan Wauquiez reprochait à la tête de liste ses propos sur l’affaire Vincent Lambert à une semaine de l’élection, malgré un courriel envoyé pour l’appeler à la prudence. « Il n’y a pas de vie indigne d’être vécue », plaidait M. Bellamy sur RTL au moment de l’arrêt des traitements prodigués à ce patient tétraplégique, en état végétatif depuis plus de dix ans.

La leçon aurait été retenue. L’eurodéputé a appris à nuancer son langage conservateur, parfois jusqu’à la langue de bois. « Il va savoir être plus évasif sur des sujets de l’ordre de l’intime qui ne sont pas de la compétence européenne. Il ne tombe plus dans les pièges des journalistes », remarque Agnès Evren .Ni dans ceux d’Emmanuel Macron ? « C’est révoltant de voir le président de la République et le gouvernement changer l’agenda de l’Assemblée pour que le débat sur la fin de vie arrive juste avant les européennes », dénonce M. Bellamy.

A l’entendre, le sociétal n’aurait rien à faire dans cette élection. Sur la gestion pour autrui (GPA), la tête de liste LR avance pourtant sans pudeur et milite pour son interdiction. Le 23 avril, il a été à l’initiative d’un des amendements qui ont conduit le Parlement européen à reconnaître la GPA comme une forme de traite des êtres humains, une résolution qui ne cible cependant que certains cas de GPA forcée. « Bellamy, c’est l’extrême droite qui sent bon, qui est présentable, soupire l’eurodéputé écologiste David Cormand. Sur les questions migratoires, il a des positions proches de Reconquête !, et il n’arrive toujours pas à dire qu’il n’est pas opposé à l’IVG [l’interruption volontaire de grossesse] . »

Fascination intellectuelle

A Bruxelles ou à Strasbourg, le très urbain Bellamy s’entend aussi bien avec l’« insoumise » Manon Aubry que les élus du Rassemblement national (RN). Un ancien cadre LR au Parlement européen évoque même la fascination intellectuelle exercée par le professeur de philosophie sur Jordan Bardella, au point que le président du RN aurait laissé courir l’idée de proposer à l’eurodéputé la troisième place sur sa liste. « Quand il disait préférer Eric Zemmour à Emmanuel Macron en cas de second tour en 2022, cela résume bien son positionnement », souffle l’eurodéputé Renaissance Pascal Canfin.

Peu suspect d’incarner une droite modérée, Eric Ciotti lui a longtemps cherché un compétiteur moins clivant avant de l’investir en janvier. Mais le chef LR s’était fait une raison. « Fichu pour fichu, il a fini par se dire que Bellamy n’était pas un si mauvais choix, sourit Hervé Marseille, sénateur et président de l’Union des démocrates et indépendants, parti allié avec la liste macroniste pour incompatibilité de valeurs avec la tête de liste LR. Son côté très conservateur plaît aux militants et permet de sécuriser un certain socle électoral, doit s’imaginer Ciotti. »

Entre la hantise des moins de 5 % et le rêve secret d’un résultat à deux chiffres, M. Bellamy porte une certaine pression sur ses épaules. « C’est étonnant, mais il est reste très zen malgré l’enjeu pour son parti », jure François de Mazières. Conservateur, optimiste dans l’âme et amateur de football (avec un faible pour le FC Nantes), le candidat s’amusait en début de campagne, après une visite au petit matin de la criée de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), à paraphraser l’enfant du pays, un certain Franck Ribéry : « J’espère que la roue tourne va tourner. » Réponse le 9 juin.

l'Humanité
lundi 13 mai 2024 1649 mots, p. 13

Au Portugal, la sinistre banalisation de Chega

Luis Reygada

extrême droite Au sortir de législatives qui l'ont installée comme troisième force politique du pays, la formation d'André Ventura continue de progresser. Dans la campagne pour les élections européennes se profile un vote antisystème.

Lisbonne, Évora (Portugal), envoyé spécial.

Le long de l'avenue de la République, à Lisbonne, les partis politiques, de gauche comme de droite, s'affichent en grand format. Aucune allusion aux élections européennes, seulement des vestiges de la campagne du 10 mars. Le bloc de gauche affirme, célèbre photo de la révolution (en noir et blanc teintée de rouge) à l'appui, que « le 25 avril est dans la rue ». « Ne vote pas pour le passé », paraît lui répondre Initiative libérale (droite), tout en vantant les avantages qu'offriraient les pays libéraux aux travailleurs avec une illustration inspirée du style réaliste socialiste ! De quoi perdre ses repères, pour peu que l'on en ait. « Moi, je vais voter pour lui : nous avons besoin d'une nouvelle révolution ! » indique Miguel, 27 ans, en montrant du doigt l'énorme portrait du leader de Chega, qui n'est pourtant pas candidat. « Son parti est le seul qui veut protéger les Portugais et améliorer la vie des jeunes. Il y a trop de chômage, tous mes amis veulent quitter le pays », assure ce Lisboète qui dit à peine s'en sortir en multipliant les petits boulots.

À quelques semaines du scrutin du 9 juin, la possibilité de voir le parti d'extrême droite Chega (Ça suffit) répéter l'incroyable percée des législatives anticipées du 10 mars préoccupe de nombreux militants progressistes, au Portugal. En obtenant 18 % des suffrages, le parti fondé en 2019 par l'ancien membre du Parti social-démocrate (PSD, droite) André Ventura avait fait un bond effrayant, passant de 12 députés à 50 et, s'installant ainsi comme la troisième force politique du pays. Alors que tout indique que les prochaines élections vont voir une ascension de l'extrême droite dans de nombreux pays de l'Union européenne, il y a peu de chances que la patrie de José Saramago, que l'on a longtemps crue « vaccinée » contre les idées fascisantes, fasse cette fois figure d'exception. N'ayant pu faire élire aucun eurodéputé en 2019, Ventura espère obtenir cette année « un résultat historique » qui permettrait de promouvoir « une grande coalition (de l'extrême droite) européenne, de la Hongrie à Lisbonne » (Observador, 25 mars 2024).

Les électeurs portugais auraient-ils tourné le dos aux valeurs issues du soulèvement des capitaines de 1974 ? « Pas du tout, Avril est plus vivant que jamais ! » s'insurge presque Sandro. Retraité du secteur des transports, il arbore fièrement un oeillet rouge à la boutonnière, comme beaucoup de Lisboètes pour marquer leur attachement aux célébrations des 50 ans de la révolution et la fin du régime fasciste instauré par António Salazar. La consigne « 25 avril : toujours/fascisme plus jamais ! », scandée par les militants de tout âge résonne encore dans les rues de Lisbonne.

Les premiers résultats d'une étude dévoilés fin avril lui donnent raison : selon l'Institut supérieur des sciences sociales et politiques de l'université de Lisbonne, la majorité de la population jugerait positivement l'héritage du 25 avril 1974 (lire  l'Humanité magazine n° 902). Mais voilà, un second volet de cette étude, publié plus récemment par le quotidien  Público, produit de nouveaux éléments : un taux d'adhésion très élevé « aux idées populistes », ainsi qu'un très fort rejet des élus et des partis politiques, largement taxés de « corrompus ». Une combinaison gagnante pour les positions anti-élites et antisystèmes dont Chega s'est fait une spécialité, que ce soit dans ses discours ou bien dans sa communication sur les réseaux sociaux. « Nous avons peut-être perdu la bataille des idées, admet Sandro. Aujourd'hui, les gens et surtout les jeunes réduisent la révolution du 25 avril à l'obtention de la liberté et de la démocratie. Or, c'était bien plus que ça : les luttes et les conquêtes sociales sont tout aussi importantes, mais cette partie de l'histoire n'est pas transmise aux nouvelles générations. La lutte contre le fascisme, encore moins. »

un parti qui séduit les jeunes

Très présent sur les réseaux sociaux, le parti d'André Ventura sait séduire les jeunes : 25 % des électeurs âgés de 18 à 34 ans l'ont soutenu en mars dernier. « Les partis de gauche n'utilisent pas les réseaux sociaux ; le PS ne s'adresse qu'aux vieux », explique Catarina. « Chega propose des solutions ; elles sont fausses mais au moins elles parlent aux jeunes », continue cette étudiante en histoire à l'Université nouvelle de Lisbonne, qui ne sait pas encore pour quelle formation de gauche elle votera. Bien consciente que le parti d'extrême droite fonde sa popularité sur un discours « terriblement démagogique », elle lui reconnaît d'avoir su s'imposer dans le paysage médiatique comme une force de rupture. « C'est le piège parfait pour les jeunes qui n'ont pas de culture politique, leurs positions antisystème ne sont qu'une façade, mais cela fonctionne », déplore-t-elle.

Plus loin, sur l'avenue de Berne, Matilde s'active à l'entrée du campus avec des pancartes pour dénoncer l'exploitation des énergies fossiles. « Je suis progressiste, mais franchement, je ne me sens représentée par aucun parti », confie-t-elle, critiquant qu'à gauche personne ne mette les questions environnementales au coeur de son projet politique. Elle sait qu'elle votera le 9 juin - « pour faire barrage à l'extrême droite et parce que des femmes se sont battues pour que je puisse voter » -, mais elle ne s'est pas encore décidée pour une couleur politique.

un « cheguiste » élu en terre rouge

Seule certitude pour cette future anthropologue : elle participera à la mobilisation nationale de la jeunesse pour le climat à Lisbonne, la veille de l'élection. « Tous les problèmes actuels et qui favorisent la montée de Chega découlent de la crise écologique », assure Matilde, citant entre autres les migrations climatiques et le chômage dans les campagnes. « Regardez ce qui s'est passé dans l'Alentejo (partie sud du pays, région agricole - NDLR), avec les sécheresses. Avant, le Parti communiste (PCP) y était très fort, maintenant les gens votent pour l'extrême droite », conclut-elle. On peut douter du lien de cause à effet avancé par l'étudiante, mais dans le district d'Évora, le plus peuplé de l'Alentejo, les résultats des dernières législatives sont révélateurs. Avec 11 % des voix, pas de député communiste élu mais un candidat socialiste (33 %), un représentant de la coalition de droite (22,5 %) et pour la première fois un « cheguiste », élu avec 20 % des suffrages.

La ville d'Évora, le chef-lieu de la région, fait figure de bastion rouge. Plus de dix ans que le communiste Carlos Pinto de Sá dirige la cité fortifiée aux rues pavées et aux murs blanchis à la chaux. À la gare routière, les visiteurs sont accueillis par les slogans de campagne de la Coalition démocratique unitaire (CDU, constituée du PCP et du Parti écologiste Les Verts) et par des affiches promouvant la prochaine Fête d'Avante (En avant !, le journal du Parti communiste, fondé en 1931). « Je suis un enfant du pays, j'ai toujours voté CDU ! » plastronne Fernando, qui n'est pas adhérent du PCP mais fier descendant d'une « famille très proche du militantisme communiste ». L'occupation des terres et la lutte contre les grands propriétaires terriens, les coopératives agricoles et les « unités collectives de production », la réforme agraire impulsée en 1974, des termes qui résonnent dans l'imaginaire de cet ingénieur industriel de 35 ans, féru d'histoire et reconverti dans le tourisme.

Au niveau du rond-point de la porte d'Aviz, entrée médiévale déjà six fois centenaire, un long panneau siglé Parti socialiste invoque les oeillets rouges de la révolution pour vanter ces « 50 ans en faveur de la liberté ». « La liberté du marché ? » ironise Fernando. Il en veut au PS d'avoir déroulé le tapis rouge à l'extrême droite : en « usurpant » l'étiquette de parti de gauche, alors qu'il menait une politique libérale au pouvoir. Loin de résoudre les problèmes de la majorité de la population, « ils n'ont créé que de l'amertume ». Au-delà des européennes, c'est le risque de l'extrême-droitisation de la vie politique qui le préoccupe, dans le cadre de probables nouvelles législatives d'ici à la fin de l'année, des élections locales de 2025 et de la présidentielle de 2026.

« La gauche est devenue trop conformiste »

« Le PSD voit ses cadres aller vers Chega. La droite n'aura pas d'autre choix que de durcir ses positions, que ce soit par affinité idéologique ou tout simplement par peur de se voir aspirer une partie trop importante de ses électeurs », augure Fernando. D'ailleurs, André Ventura a annoncé une nouvelle prise avec un ex-député du PSD qui sera en deuxième position sur la liste des européennes. « Au final, le rôle de Chega est de prendre le relais du PS et du PSD pour continuer de mener des politiques néolibérales, mais sous un nouveau visage », selon Fernando, pour qui la gauche anticapitaliste - inaudible à la télévision et sur les réseaux sociaux - peine à trouver la bonne parade pour « convaincre les déçus et réveiller les abstentionnistes », et en paiera le prix le 9 juin.

« La gauche est devenue trop conformiste », assure de son côté Bento, qui tient une librairie rue Serpa-Pinto. Ce sexagénaire engagé, au vu de la sélection de livres mis en avant dans la vitrine, estime que « cela a conduit à ce que le champ de la contestation soit occupé par l'extrême droite, et (à ce que) les jeunes tombent dans le panneau ». Bento assure faire partie d'une génération qui n'a pas peur des fascistes et raconte avoir été aux « premières loges pour entonner Grândola, Vila Morena face aux militants de Chega » venus à Évora tenir leur convention nationale, en 2020.

Mais il ne veut pas pour autant cataloguer tous les électeurs de ce parti comme « xénophobes » ou « racistes », encore moins les jeunes. « Ils croient voter contre le système, mais finissent par renforcer ce que le système a de pire à offrir. » À quelques mètres de là, un « 1143 » graffé sur un mur blanc marque le passage d'un militant de ce groupuscule néonazi. Le tag a été recouvert d'oeillets rouges, peints au pochoir. Reste à transformer la fleur écarlate en bulletin de vote.

Le Figaro, no. 24795
Le Figaro, lundi 13 mai 2024 1198 mots, p. 2

Politique

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12 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Comment la guerre des gauches a fini par éclater

Lepelletier, Pierre

Ce mardi matin, Aurore Lalucq et Pierre Jouvet en ont gros sur le coeur. En marge d'une conférence de presse au siège de campagne de Raphaël Glucksmann, les deux candidats, en position éligible sur la liste, s'agacent devant une poignée de journalistes. «Nous avons toujours dénoncé la brutalisation de la vie politique. Nous, nous menons une campagne sans outrance», assure la première. «Ils peuvent nous balancer des oeufs sur la tête, nous asperger de peinture, ils ne nous feront pas dévier de notre ligne», embraye le second. Puis, Pierre Jouvet s'extirpe de la conversation et va s'adosser contre un mur. Il soupire : «Et voilà, on se retrouve encore à parler d'eux...»

Eux, ce sont les Insoumis de nouveau représentés pour ces élections européennes par l'eurodéputée Manon Aubry. Entre les deux listes, cette fin de campagne prend des airs de guerre de tranchées. Pour l'heure, celle-ci semble remportée par Raphaël Glucksmann qui devance assez nettement sa concurrente de LFI dans les sondages (12 % et 13 % contre 8 % et 9 %). Mais cette nouvelle bataille à ciel ouvert laissera des traces. Elle fait déjà renaître le spectre des deux gauches irréconciliables, pourtant présenté comme de l'histoire ancienne par le Parti socialiste et La France insoumise au lendemain de l'accord de la Nupes en juin 2022.

Le week-end prolongé du pont de l'Ascension n'aura pas offert la trêve espérée. Sur X, l'Insoumise Rima Hassan a remis une sacrée louche d'huile sur le feu en affirmant que Carole Delga appartenait à la «gauche coloniale». La militante propalestinienne, en septième position sur la liste de LFI, rappelait que la présidente de la région Occitanie avait souhaité l'interdiction des manifestations en soutien à Gaza. La socialiste a dans la foulée dénoncé une «manipulation de l'information» qui relevait de la «diffamation» et de la «violence». Carole Delga rappelait que sa demande était intervenue quatre jours après l'attaque du 7 octobre par le Hamas en Israël. «J'ai indiqué que l'émotion ne permettait pas, à date, de tenir des manifestations sans risque pour la sécurité et l'ordre public», a-t-elle souligné.

Cette interpellation de Rima Hassan, omniprésente dans la campagne de LFI, a suscité une vague d'indignation au PS. «Ça suffit! Ces méthodes lamentables n'ont pas leur place dans le débat démocratique. Tout n'est pas permis», a répliqué Sébastien Vincini, proche du premier secrétaire, Olivier Faure, et président du conseil départemental de Haute-Garonne. «Les fake news deviennent-elles le mode de campagne de LFI pour l'élection européenne?», a également interrogé la socialiste Valérie Rabault.

Car entre les socialistes et les Insoumis, les tensions dépassent largement leurs divergences sur le conflit au Proche-Orient. La semaine dernière, la tête de liste LFI Manon Aubry a épinglé - toujours sur X - Raphaël Glucksmann parmi les eurodéputés français qui «sont payés par des lobbys, des entreprises ou des gouvernements en plus de leur indemnité d'élus». Son graphique affirme que son concurrent aurait ainsi perçu «entre 12000et 60000» euros. Seulement, de tels montants correspondent aux sommes touchées... par les droits d'auteur de l'élu, également essayiste, sur ses livres vendus. De quoi susciter, là encore, l'exaspération générale.

«Quand je vois que Manon Aubry, que je considère et que je respecte, utilise les fake news pour essayer de remonter dans les sondages, je m'indigne», a déploré Olivier Faure mardi sur Sud Radio. Le chef des socialistes a soupiré : «Il y a chez moi une forme d'écoeurement. La fin ne justifie pas toujours les moyens. La gauche ne peut pas reprendre les armes de l'extrême droite si elle veut se faire entendre.» En petit comité, des Insoumis admettent à demi-mot que cette attaque n'était pas la plus pertinente. Sans retirer le fameux tweet pour autant.

Ce nouvel affrontement entre l'ancien «couple fort» de la Nupes était pourtant écrit d'avance. À gauche, personne n'a vraiment cru à ce brumeux «pacte de non-agression» prôné par quelques-uns ici et là, au sortir de l'été. Même si le RN et les macronistes étaient considérés comme les «seuls adversaires», les quatre listes de gauche - PS, EELV, LFI, PCF - savaient qu'elles ne pourraient s'épargner si elles voulaient se distinguer au sein d'un électorat de gauche très homogène. Mais, si ces attaques sont aussi lourdes, c'est que nombreux ont théorisé que les résultats du 9 juin représenteront la première étape de la recomposition de la gauche dans la perspective de la présidentielle de 2027. Qu'une avance conséquente de Raphaël Glucksmann et des socialistes pourrait remettre en cause l'hégémonie Insoumise obtenue par une victoire de Jean-Luc Mélenchon par KO sur le reste de la gauche en 2022.

«Nous passons de 1% à la dernière présidentielle à 13%, forcément, ça agace les Insoumis», en conclut un responsable du PS. «Les socialistes pensent qu'ils sont les rois du pétrole quand ils sont à plus de 10% dans les sondages», persifle Guillaume Lacroix, le président du Parti radical de gauche, qui présente également une liste. La direction d'Olivier Faure tient malgré tout à rappeler qu'il ne faudra pas «s'enflammer» si leur liste termine en tête de la gauche le 9 juin. «Ce n'est jamais risqué de faire un gros score. Ce qui est risqué, ce sont les conséquences qu'on en tire», prévient le député socialiste Jérôme Guedj. L'objectif doit rester le même : organiser une large coalition de gauche, sans Jean-Luc Mélenchon, jugé désormais trop clivant, pour espérer l'emporter en 2027.

Mais au sein des deux courants minoritaires du PS, hostiles à une ligne trop radicale, certains estiment qu'il faudra, à l'inverse, surfer sur un bon score de Raphaël Glucksmann. «Ce serait l'occasion de reprendre les clés du camion de la gauche, de construire une nouvelle famille politique autour du PS», juge un cadre. «La dernière fois que j'ai vu le PS faire l'union sacrée, c'était pour l'élection de François Hollande. On a vu ce qu'ils ont fait de lui», raille Guillaume Lacroix.

C'est ce scénario que les Insoumis tentent de dresser en épouvantail auprès des électeurs de gauche. Les mélenchonistes préviennent que Raphaël Glucksmann ne serait que «l'arbre qui cache la forêt des éléphants» du PS. Qu'un bon score de l'essayiste pourrait les ressusciter. «Et derrière les éléphants se cache François Hollande. Il revient à bas bruit, et il se réjouit de cette campagne de Raphaël Glucksmann», a prévenu Paul Vannier, député et stratège de LFI, lors d'une réunion publique à Poitiers mi-avril. «Je vous invite donc le 9juin à tous les dégager: les lepénistes, les macronistes et cette vieille gauche hollandiste», a-t-il lancé, quitte à mettre sur le même plan Jordan Bardella (RN), Valérie Hayer (Renaissance) et Raphaël Glucksmann.

Même si les socialistes et les Insoumis refusent de confirmer le «retour des gauches irréconciliables» , il reste difficile d'imaginer les deux partis se réconcilier en vue de 2027. «Comme disait Martine Aubry, s'il y a deux gauches irréconciliables, c'est qu'il y en a une qui n'est plus de gauche», réplique le socialiste Pierre Jouvet. À bon entendeur... D'autres rappellent que la dernière campagne présidentielle avait été tout aussi violente, ce qui n'avait pas empêché, seulement un mois plus tard, l'accord législatif de la Nupes «pour sauver les sièges» à l'Assemblée nationale. À gauche, tout peut aller très vite. P.L.

Libération
lundi 13 mai 2024 1420 mots, p. 2,3,4

ÉVÉNEMENT EUROPÉENNES

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12 mai 2024 - Libération (site web)

Quartiers populaires La gauche tente les tours pour le tout

Par SACHA NELKEN

A l'approche des européennes, La France insoumise continue sa campagne dans les zones les plus pauvres du pays, qui lui sont traditionnellement favorables mais restent abstentionnistes. Ecolos et socialistes tentent d'y convaincre, avec plus ou moins d'efficacité.

Louis Boyard a gardé une petite habitude de sa campagne législative. De temps à autre, quand la météo le permet, le député insoumis du Val-de-Marne continue d'organiser des barbecues dans les quartiers de sa circonscription. «Des moments festifs», explique l'ancien leader lycéen. Selon l'élu, on y parle plus facilement politique autour de grillades et de sandwichs qu'assis de part et d'autre d'un bureau de permanence. Et si certains accusent l'ancien chroniqueur de Cyril Hanouna de «vouloir les acheter avec des merguez», lui assure «ne rien promettre». Si ce n'est un soutien en cas de difficulté. Mais pour pouvoir vraiment agir, «aidez-nous à vous aider», dit souvent Boyard. Comprendre: «Votez LFI dès que vous en avez l'occasion.» D'aide, les insoumis en ont justement besoin en ce printemps 2024. LFI sait très bien qu'une performance aux européennes -qui sont loin d'être les élections les plus favorables aux mélenchonistes- passera nécessairement par une forte mobilisation des électeurs de Jean-Luc Mélenchon de la dernière présidentielle. Et donc des habitants des quartiers populaires. «Si 50% de ceux qui ont glissé un bulletin Mélenchon dans l'urne en 2022 votent le 9 juin prochain, on fait 20 %», calculait le coordinateur du mouvement, Manuel Bompard, en mars.

Petit hic : l'électorat présidentiel du tribun vote traditionnellement très peu aux européennes. D'ailleurs, les chiffres le prouvent: en 2022, l'ancien socialiste a performé dans de nombreuses villes populaires où les taux d'abstention aux européennes de 2019 étaient les plus élevés. A Clichy-sous-Bois par exemple, Mélenchon a fait 60,48 % en 2022 alors que l'abstention, en 2019, culminait à 75,9 %. Idem à Roubaix dans le Nord. Le score du candidat LFI atteignait 52,5% à la présidentielle quand, aux européennes, quatre ans plus tôt, le taux d'abstention était, lui, de 69,4 %.

«CARAVANES POPULAIRES» «Les quartiers populaires représentent un enjeu très important pour nous, c'est là que nous faisons nos meilleurs scores», reconnaît le directeur de campagne de Manon Aubry, le député Matthias Tavel. Logique, donc, d'entendre Jean-Luc Mélenchon, le 16 mars, lors du meeting de lancement de campagne à Villepinte, lancer un appel aux habitants de ces quartiers. «Peuple [ ] des quartiers populaires [ ], qui avez porté vos bulletins de vote sur moi, il paraît que vous n'êtes que 43 % à être sûrs d'aller voter, si vous abandonnez le combat, ne vous étonnez pas d'avoir perdu. Si vous vous abstenez, vous votez Macron et Le Pen, vous votez contre vous-même. La défense de votre dignité exige que vous vous engagiez», scandait-il dans une salle pleine à craquer.

Mais convaincre ces électeurs de se rendre aux urnes le 9 juin ne peut se limiter au seul appel du patron. Depuis plusieurs mois déjà, les insoumis concentrent beaucoup de forces en direction de ces territoires minés par la pauvreté et éloignés de la politique. Après des «caravanes populaires» cet été, le mouvement mélenchoniste a, par exemple, lancé en début d'année une grande campagne de sensibilisation concernant l'inscription sur les listes électorales. Et qu'importe la polémique causée par le ton des affiches «Les riches /les racistes /les golfeurs /Nathalie Saint-Cricq vote[nt] et vous?» placardées partout en France, plus de 30000 personnes ont vérifié leur situation sur un site mis à disposition par LFI se félicitent les mélenchonistes. L'occasion - aussi - de récupérer des adresses mails et les garder un temps dans leurs listings. En campagne, ça ne fait pas de mal Depuis leurs élections en juin 2022, les 75 députés LFI ont pour mission de se rendre à la moindre mobilisation, fête de quartier ou événement local. Les électeurs de ces quartiers populaires «sont des compatriotes comme tous les autres, et pourtant certains ne s'adressent pas à eux, comme s'ils étaient moins importants, insiste David Guiraud. C'est une forme de respect de se dire qu'on peut essayer de les convaincre». L'élu du Nord se dit «persuadé» que s'il n'avait «pas pris des cafés ensemble avant ou si nous n'étions pas passés dans leurs commerces, on n'aurait jamais vu certaines personnes venues à notre meeting de Roubaix».

OBJECTIF «10 000 PORTES» Conscients qu'ils ont peu de chance d'attirer beaucoup d'habitants de quartiers populaires dans de classiques réunions publiques, les mélenchonistes tentent également d'adapter le format de leurs évènements. Certains cadres misent ainsi sur des prises de parole aux pieds des immeubles. «Sur les dernières semaines, nous aurons un dispositif axé spécifiquement sur ces quartiers-là, confirme Matthias Tavel à Libération. Des caravanes y amèneront nos militants.» LFI compte aussi beaucoup sur le traditionnel porte-à-porte, perçu comme beaucoup plus efficace que des tractages aléatoires sur les marchés ou à la sortie des métros. Ils permettent «d'avoir de vraies conversations», assure Boyard. Dans les Bouches-du-Rhône, les insoumis se sont donné l'objectif de frapper à «10 000 portes» d'ici le 9 juin.

Par ailleurs, puisque la question européenne semble éloignée des préoccupations des habitants des quartiers Suite page 4

Suite de la page 3 populaires, LFI n'a pas hésité à adapter son discours. D'abord, en nationalisant au maximum le scrutin et en le présentant comme un moyen d'in- fliger une défaite à Emmanuel Macron. «Le 9 juin, ce n'est pas une élection européenne, c'est le 1er tour de l'élection présidentielle de 2027», a lancé Jean-Luc Mélen- chon le 14 mars dans une conférence à la fac de Nanterre. Ensuite, en axant une grande partie de cette campagne sur la question palestinienne et en offrant beau- coup d'exposition médiatique à la mili- tante Rima Hassan, en septième position sur la liste de Manon Aubry. «C'est une candidature qui permet de produire des moments d'identification», décryptait, il y a quelques semaines, un cadre insoumis.

IMAGE DÉCONNECTÉE Cette stratégie est qualifiée, y compris à gauche, de «clientéliste» par leurs adver- saires et concurrents. Les socialistes par exemple, dont la tête de liste Raphaël Glucksmann parle plus, a priori, aux déçus du macronisme qu'aux habitants des quartiers populaires, refusent d'élaborer une stratégie particulière pour capter ses populations. «Les citoyens des quartiers populaires sont des citoyens à part entière, il ne faut pas tomber dans cet exercice qui consiste à les différencier du reste de la population», estime Dieynaba Diop, en 18e position sur la liste PS-Place publique. Cette dernière reconnaît tout de même la nécessité de tenir «un discours spécifique» dans ces zones où l'UE semble loin. Sur le terrain, les militants socialistes mettent ainsi en avant les mesures socia- les de leur programme, tentent de mon- trer que les décisions votées à Bruxelles et Strasbourg peuvent jouer sur le quotidien. Dans sa traditionnelle lettre invitant les habitants de Seine-Saint-Denis à aller vo- ter le 9 juin, le président PS du départe- ment, Stéphane Troussel, a prévu de «surtout parler de social, de la situation internationale». D'écologie aussi «mais pas de la même manière que je l'aurai fait dans le XIe arrondissement de Paris», re-connaît-il. Quant aux écolos, justement, ils souffrent toujours d'une image de formation politi- que déconnectée portant uniquement les aspirations des classes moyennes aisées des centres-villes. Les verts cherchent pourtant, eux aussi, à parler aux quartiers populaires. Pour cela, la tête de liste, Marie Toussaint, dit vouloir faire de la question sociale la «boussole de son programme» en proposant, notamment, un «veto social» censé annuler tout projet s'il se montrait nocif pour les 10% des plus pauvres du continent. Pour envoyer un message aux quartiers, les écologistes ont également décidé de placer en dixième position de leur liste Amine Kessaci, 20 ans, militant associatif dans les quartiers du nord de Marseille. Très investi dans la campagne (lire ci-contre), le candidat est convaincu que le pro- gramme qu'il contribue à porter «contient toutes les réponses pour que les habitants vivent mieux» mais reconnaît que le dis- cours des écolos «n'est pas très entendu» chez lui. «En interne, je leur dis que ce n'est plus possible de tenir un discours déconnecté et de laisser entendre que notre projet implique la fin de la voiture et que tout le monde devienne végan», explique-t-il. Ces dernières semaines, le jeune militant s'est d'ailleurs lancé dans «un tour de France des quartiers». Avec un même mes- sage martelé de Rennes à Bordeaux en pas- sant par Montpellier: «Si on fait sans nous ou à notre place, on fait contre nous.» ?

Le Monde
Planète, lundi 13 mai 2024 2518 mots, p. 6
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11 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Reportage

Dans les Cévennes, l’héritage toxique des mines

Métaux, l’inquiétante frénésie 3 | 3 A Saint-Félix-de-Pallières, l’extraction a laissé derrière elle une pollution à l’arsenic ou au cadmium qui pèse sur la santé des habitants comme sur les milieux naturels

Stéphane Mandard

Saint-Félix-de-Pallières (Gard) -envoyé spécial - L’avantage avec l’arsenic, c’est que les animaux n’ont jamais de puces. » Michel Bourgeat, 88 ans, garde un solide sens de l’humour malgré la mort qui rôde à la porte. Jaurès, son labrador noir, souffre surtout d’embonpoint. Ses quatre premiers chiens sont morts d’un cancer (testicules pour les mâles, mamelles pour les femelles). Ses deux ânesses ont succombé à une leucémie. Son épouse est décédée à la suite d’un cancer du sein et de la peau. Deux fois opéré pour la même maladie, lui traîne un « catalogue de cancers » : poumon, prostate, os. Rosie, son ancienne femme de ménage, a été emportée en septembre : le crabe encore. Campé sur sa canne, Michel Bourgeat attend l’ambulance qui doit l’emmener au centre hospitalier d’Alès (Gard) pour un scanner de contrôle, comme tous les mois : « Ils vont encore me trouver un nouveau cancer. »

De la terrasse panoramique de sa maison, à flanc de colline sur les hauteurs de Saint-Félix-de-Pallières (Gard), dans les Cévennes, l’octogénaire désigne le responsable. Il est tapi dans la forêt, tout autour de sa maison, caché dans un paysage de carte postale : une nature verdoyante et sauvage baignée de soleil, aux senteurs de thym, bercée par le doux tumulte de la rivière. Quand ils n’ont pas été arrachés par des habitants inquiets pour la valeur de leur patrimoine immobilier, quelques panneaux mettent en garde promeneurs et randonneurs : « Attention danger, environnement pollué. » Les écriteaux déconseillent plus ou moins strictement les pique-niques, les haltes repos, la baignade, la cueillette du thym et des champignons ou encore de jouer avec le sable.

Et pour cause, les sols mais aussi les rivières peuvent être gorgés de métaux lourds. Arsenic, plomb, cadmium, zinc, antimoine tirés du sol… Par endroits, les concentrations ont été mesurées à des niveaux jusqu’à mille fois supérieurs aux normes. L’héritage empoisonné de plus d’un siècle d’extraction minière. Au mitan du XXe siècle, le secteur dit de la Croix-de-Pallières, qui s’étend sur les communes de Saint-Félix-de-Pallières, Thoiras et Tornac, est le troisième plus grand site minier de plomb et de zinc du pays. Au pic de son activité, jusqu’à 175 mineurs y travaillent. La mine a fermé en 1971. Cinquante ans plus tard, ses déchets polluent toujours la région. Un cas d’école qui illustre l’impossible gestion de l’après-mine.

Selon l’inventaire dressé par Geoderis, le groupement d’intérêt public chargé d’assister l’Etat dans cette mission, 2 109 dépôts de déchets miniers ont été identifiés sur les 5 696 sites miniers répertoriés en France métropolitaine. Ils sont classés de A à E en fonction de la gravité des risques environnementaux et sanitaires qu’ils font courir. La Croix-de-Pallières (D) fait partie d’une liste de 45 sites (correspondant à 70 dépôts) considérés comme « prioritaires » par le ministère de la transition écologique. Tous sont classés entre C et E et sont disséminés sur l’ensemble du territoire. Un puits sans fond pour l’Etat qui engloutit chaque année près de 50 millions d’euros en études et expertises pour surveiller les risques, réparer les dommages et, plus rarement, indemniser les victimes.

Auditionné en 2020 par la commission d’enquête parlementaire sur la pollution des sols, Georges Vigneron, le chef du département prévention et sécurité minière du Bureau de recherches géologiques et minières, faisait ce constat sans appel : « Il n’existe pas d’après-mine “heureux” ! »Michel Bourgeat, comme ses voisins, a dû renoncer à son potager, trop dangereux. Il a bien essayé de vendre sa maison, pour aller vivre ailleurs, mais « les gens partent en courant quand ils apprennent toutes les restrictions qu’implique la vie ici » :nettoyer les rebords de fenêtre à l’eau claire tous les jours, ne pas laisser les enfants jouer dehors, empêcher les animaux de rentrer, se couper les ongles ras (seule recommandation appliquée à la lettre par le retraité car ils sont « cassants »)…

Affaire classée sans suite

Cette belle bâtisse aux poutres imposantes que l’ancien fonctionnaire a retapée de ses propres mains, il n’aspire désormais qu’à la voir démolie contre une indemnisation, pour ne pas laisser à ses enfants « un patrimoine qui ne vaut rien ». Une procédure judiciaire est toujours en cours.

« On est la mine témoin, c’est pour ça qu’on se bat », dit cet inusable militant de la CGT qui a terminé sa carrière à la mairie d’Alès. Le combat débute en 2010, avec la création de l’Association pour la dépollution des anciennes mines de la vieille montagne (ADAMVM), deux ans après la publication d’un rapport alarmant de Geoderis, relevant pour la première fois des teneurs environnementales « exceptionnellement élevées »en plomb, arsenic et cadmium autour des anciens sites miniers.

Aiguillonnée par l’association, l’agence régionale de santé (ARS) d’Occitanie finit par proposer en 2015 un dépistage aux habitants des communes avoisinantes. Six cent cinquante et un volontaires participent, sur un bassin de population de 2 774 personnes. Les résultats dépassent les seuils d’alerte pour 46 personnes, dont Michel Bourgeat. En 2016, il porte plainte contre X pour « mise en danger de la vie d’autrui » avec une quarantaine d’autres riverains de l’ancienne mine et l’ADAMVM.

L’affaire est classée sans suite en juillet 2020 par la procureure de la République de Marseille. Elle considère alors qu’il n’a pas pu être « déterminé de manière certaine que les métaux lourds présents sur les sites étaient d’origine humaine et non naturelle ».Une fin de non-recevoir qualifiée d’ « hallucinante » par François Simon, médecin retraité et cheville ouvrière de l’ADAMVM. Le parquet estime également qu’il n’y a pas de « consensus scientifique » sur le lien de causalité entre la pollution et les pathologies des plaignants.

« Le lien de causalité est toujours difficile à prouver », admet François Simon. En juillet 2018, une étude de Santé publique France a pourtant confirmé une surimprégnation à l’arsenic et au cadmium pour respectivement près d’un quart et 12 % des participants au dépistage organisé par l’ARS. « Aucun suivi n’a été mis en place »,déplore le médecin, qui rappelle que « l’exposition à l’arsenic a des effets même à très faibles doses »et qu’ « un cancer peut mettre quinze ou vingt ans à se développer ». L’arsenic est associé notamment à des cancers pulmonaires et cutanés.

Une autre décision de justice donne un regain de combativité aux deux vétérans de l’association. Dans un jugement rendu le 18 avril, le Conseil d’Etat a rejeté l’ultime recours d’Umicore, le dernier exploitant de la mine, de se pourvoir en cassation. Depuis 2018, la multinationale belge contestait devant les tribunaux les mises en demeure adressées par le préfet du Gard pour dépolluer le site. Elle va désormais devoir s’y atteler.

Le chantier n’est pas mince. Jusqu’ici, Umicore s’est contenté de démonter les installations, de refermer le puits principal et de confiner un des quatre dépôts particulièrement problématiques. L’ancienne digue à stériles a été recouverte d’argile et d’une couche de sol végétalisé qui lui donne l’illusion d’une petite colline verte. Elle cache 1,5 million de tonnes de résidus miniers. Jusqu’à la réhabilitation de la digue, achevée en 2021, la tramontane a dispersé des poussières fines dans toute la vallée. Dans les années 1980, on faisait de la luge sur la « dune du Pilat » des Cévennes.

Dans les années 2000, on dansait, aussi, au pied de la digue. Des milliers de « teufeurs » pouvaient débarquer de toute l’Europe pour un teknival sauvage. Aujourd’hui, ils sont encore une quinzaine à vivre dans des caravanes ou de vieux autobus, sur l’ancien carreau de la mine. « Bien sûr que la pollution ça fait peur, mais ici on est tranquilles », ditCamila, 36 ans,cuisinière dans les campings de la région et qui installe sa camionnette à « la Mine » hors saison touristique. Les teufeurs ont accepté de déplacer provisoirement leur campement, le temps qu’Umicore fasse les travaux.

Ces derniers devraient démarrer par le dépôt de l’Issart, l’emplacement du puits zéro. Une sorte de grand cratère boueux avec des résurgences rougeâtres. Les concentrations en métaux lourds y battent des records. Umicore a prévu d’évacuer les résidus par camion (une quarantaine est programmée) jusqu’au site de traitement de déchets ultimes de Bellegarde.

L’opération s’annonce encore plus délicate pour le dépôt de la mine dite « Joseph », juste en face de chez Michel Bourgeat : 500 000 tonnes de déchets ont été abandonnées sur une pente à 45 degrés. « Un écueil qui reste à traiter », indique au Monde la préfecture du Gard qui a demandé à Umicore de revoir sa copie. Ces haldes, « soumises à l’érosion et exposées à des épisodes climatiques de très forte intensité », rappelle la préfecture, bordent le Paleyrolle, ruisseau qui se jette dans l’Ourne puis le Gardon, rivière très prisée des baigneurs l’été. André Charrière, le géologue à la retraite de l’ADAMVM, documente l’état de ce cours d’eau : « Son PH flirte régulièrement avec 2, ce qui est incompatible avec toute forme de vie. » Sa couleur vire aussi régulièrement à l’orange. Comme pour les sols, des niveaux très largement supérieurs aux normes ont été relevés pour le plomb ou le cadmium par Geoderis, en 2019.

Les inondations sont fréquentes dans cette région soumise aux épisodes cévenols. En 2002, Marianne Plus a eu « 3 mètres d’eau » dans sa cave en terre battue. Cette militante écologiste de 66 ans habite dans une maison du XVe siècle, au cœur de la très touristique cité d’Anduze, au bord du Gardon. En 2016, l’ARS lui apprend qu’elle a des niveaux très élevés de métaux lourds dans le sang et lui déconseille de laisser les enfants descendre dans sa cave. L’un de ses fils a été opéré d’un sarcome (tumeur maligne des tissus mous ou osseux) à l’âge de 16 ans. « On avait un jardin au bord de l’Ourne, on s’y baignait tout le temps avec les enfants, sans se douter que la rivière était polluée, dit-elle. Aujourd’hui encore, il y a un déni par rapport à cette pollution. »

« Ne pas faire fuir les touristes »

A l’entrée de Tornac, commune limitrophe d’Anduze un panneau indique « territoire bio engagé ». « Avec le dérèglement climatique, les épisodes extrêmes vont se renforcer et pourraient charrier un jour ou l’autre toute cette pollution jusqu’aux vignes bio de Tornac si on n’agit pas rapidement », alerte François Simon. La cave, qui regroupe une quarantaine de vignerons, fête ses 100 ans le 25 mai. Son président, Jacques Blanc, redoute surtout les retombées négatives en termes d’image. « En 2016, un reportage télé sur la pollution aux métaux lourds avait montréla vigne, rappelle-t-il, amer. Ça nous avait fait beaucoup de tort. Du jour au lendemain, on avait perdu 10 000 euros de chiffre d’affaires et on avait dû payer des analyses pour prouver que le vin n’était pas touché. » Le vigneron se réjouit de la décision du Conseil d’Etat obligeant Umicore à dépolluer.

Les élus locaux saluent également ce jugement. « On commençait à désespérer après quatorze ans de bataille, commente Michel Sala, député (La France insoumise, LFI) du Gard et ancien maire de Saint-Félix-de-Pallières. C’est bien de dépolluer, mais tous les problèmes de l’après-mine ne seront pas réglés pour autant. » Outre le suivi sanitaire et de la dépollution – qui pourrait elle-même générer de la pollution –, le député soulève la question des indemnisations. Sur une quarantaine de maisons potentiellement concernées, un seul propriétaire a été exproprié : il vivait sur le site extrêmement contaminé de l’ancienne laverie. Il a été indemnisé par l’Etat. « Ce n’est pas à l’Etat de payer, mais à Umicore,tonne l’élu « insoumis ». C’est une goutte d’eau pour ce géant. » Contactée, la multinationale belge n’a pas répondu à nos sollicitations.

La mairie de Saint-Félix-de-Pallières est toujours en procédure avec l’ancien exploitant. La commune, 213 habitants et 400 000 euros de budget, a dû débourser 257 000 euros en frais d’études et de forages pour la fermeture du puits n° 1 après son effondrement, en 2014. Une ardoise que refuse de lui payer Umicore. L’édile du village, Bruno Weitz, espère que le jugement va « faire jurisprudence partout où les mines ne sont pas orphelines ».

A commencer par la commune voisine de Durfort-et-Saint-Martin-de-Sossenac. Elle aussi possède sa « dune du Pilat » de déchets miniers, en version réduite (un peu moins de 1 hectare). Mais, contrairement à celle de la Croix-de-Pallières, Umicore n’y a entrepris aucuns travaux de confinement depuis que l’entreprise a fermé cette concession en 1971. Les concentrations en plomb, zinc, cadmium ou antimoine y dépassent pourtant jusqu’à six cents fois les normes, selon l’inventaire dressé par Geoderis en 2008.

Cette année-là, le préfet du Gard écrit au maire pour lui demander de prendre des « mesures simples de sécurité, telles que la signalisation du danger ou clôture éventuelle des zones les plus contaminées ».Seize ans plus tard, aucune clôture ne protège le site et seul un panneau, en partie occulté derrière le vestige d’un four à calamine, indique une « zone représentant de fortes concentrations de plomb et autres métaux ». Pas de quoi dissuader les habitants de s’y promener à pied ou en VTT. Le maire de Durfort n’a pas répondu à nos sollicitations.

« Il y a une omerta autour de la pollution, déplore Jean Marzelle. Sans doute par crainte de dévaluer le patrimoine immobilier et de faire fuir les touristes. »Retraité des hôpitaux de Paris, il s’est installé en 2015 dans ce village de 770 habitants. Son jardin est bordé par le ruisseau de Vassorgues qui passe juste en contrebas du dépôt minier. Tous ses voisins ont arrêté de cultiver leur potager. « Quand j’ai acheté la maison, l’ancien propriétaire m’a conseillé de ne pas faire de jardin à cause de la présence excessive de plomb, mais le risque minier n’est pas précisé dans les actes notariés et est à peine mentionné dans le dernier projet de PLU [plan local d’urbanisme] . » L’ancien chirurgien commence à recevoir des témoignages parmi les habitants. Il évoque deux cas d’enfants dépistés, il y a plusieurs années, avec des niveaux élevés d’arsenic et de plomb, ainsi qu’un adulte riverain du dépôt traité pour saturnisme.

Interrogée, la préfecture du Gard indique qu’une « étude santé-environnement » a été effectuée en mai 2022 et qu’Umicore « sera invité à participer à la présentation des résultats de l’étude aux élus ». En vertu du jugement du Conseil d’Etat, la multinationale est également appelée « à participer activement aux travaux à lancer dans les prochaines semaines et mois ».

Libération
lundi 13 mai 2024 619 mots, p. 12,13

FRANCE

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12 mai 2024 - Libération (site web)

«Il faut interdire l'utilisation de la croix celtique»

Recueilli par LILIAN ALEMAGNA

INTERVIEW

Au lendemain du défilé de quelques centaines de militants d'extrême droite, le socialiste Arthur Delaporte appelle l'Assemblée à légiférer.

Député socialiste du Calvados, Arthur Delaporte annonce à Libération le dépôt d'une proposition de loi destinée à pouvoir «interdire tout symbole utilisé par des associations reconnues comme anticonstitutionnelles et contraires au principe d'amitié entre les peuples». Selon lui, la manifestation à Paris samedi aurait pu être interdite par la justice. Pourquoi vouloir changer la loi ? Parce qu'il faut nous protéger des ennemis de la République et de la démocratie. Aujourd'hui, l'article R645-1 de notre code pénal interdit le port d'«un insigne ou un emblème rappelant les uniformes, les insignes ou les emblèmes qui ont été portés ou exhibés soit par les membres d'une organisation déclarée criminelle» à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, «soit par une personne reconnue coupable par une juri- diction française ou internationale d'un ou plusieurs crimes contre l'humanité». Donc les nazis. Et uniquement

I leurs organisations reconnues comme telles. Résultat: on interdit la vente de drapeaux avec une croix gammée mais on peut se balader dans Paris avec une croix celtique alors que c'est aussi un symbole suprémaciste blanc, ethnodifférentialiste. Je propose donc de nous inspirer de ce que font les Allemands: interdire tout symbole utilisé par des associations reconnues comme anticonstitutionnelles et contraires au principe d'amitié entre les peuples. En changeant la loi, on pourrait interdire l'utilisation de la croix celtique puisqu'elle a été l'emblème de plusieurs groupuscules dissous en France. Toutefois, pour maintenir des gardefous, je propose de créer un comité scientifique.

Mais comment empêcher ce genre de manifestation sans toucher à la liberté fondamen- tale de manifester ? Tout le monde a pu constater, samedi, qu'il s'agissait d'organisations qui véhiculent des idées dangereuses pour la démocratie. Le tribunal a estimé en amont qu'il n'existait pas de trouble à l'ordre public mais, samedi, l'ordre public était menacé! Leur slogan, «Europe, Jeunesse, Révolution», fait référence au slogan des néofascistes italiens dans les années 60 ! Il faut d'urgence muscler notre droit pour renforcer notre arsenal juridique. Pouvoir interdire ces manifestations et ces emblèmes qui participent de l'usage d'une symbolique tout en garantissant nos valeurs fondamentales. Ce qui a fait la force du nazisme c'est aussi l'usage des symboles sur les masses. Faut-il attendre la prochaine journée parlementaire consa- crée aux textes socialistes pour débattre de votre proposition ? Sur un tel sujet, il faut aller vite. Elle peut aussi être discutée dans le cadre d'une semaine transpartisane. J'ai vu que [l'ex-ministre et député de Paris] Clément Beaune était aussi choqué. Nous allons rentrer dans une séquence de commémorations des 80 ans du Débarquement en Normandie. Je rappelle que la manifestation interdite du 7 mai 1994, au cours de laquelle meurt accidentellement le militant de l'OEuvre française à qui rendent hommage ces néofascistes chaque année, avait été organisée contre l'organisation des 50 ans du débarquement des Alliés parce qu'ils ne voulaient pas que l'on commémore la fin du régime hitlérien! Dans trois semaines, on rendra hommage à ces combattants qui nous ont libérés du nazisme. Comment accepter qu'on laisse s'afficher des symboles en plein Paris accompagnés de saluts hitlériens ?

Peu de politiques ont réagi à ces images. Y voyez-vous aussi un signe de plus de la banalisation de l'extrême droite en France ? Ne nous laissons pas endormir L'année dernière, le proche de Marine Le Pen Frédéric Chatillon [un des fondateurs du GUD, ndlr] avait félicité ses successeurs. Là, aucune réaction publique. Les responsables du Rassemblement national, comme les amis d'Eric Zemmour, n'aiment pas qu'on leur rappelle leurs filiations. Ils cherchent à mettre ce petit monde à distance mais ils sont soutenus par ces personnes qui agitent ces drapeaux.

AN

Le Monde
France, lundi 13 mai 2024 1214 mots, p. 13
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11 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Mobilisation contre deux « gigabassines » agricoles

Plusieurs associations dénoncent la construction dans le Puy-de-Dôme de deux bassins de retenue d’eau

Martine Valo

Mascottes géantes et drapeaux se préparaient à défiler samedi, dans le Puy-de-Dôme, entre Chignat-Vertaizon et Billom, au nom de la défense « déterminée » de l’eau. Cette « rando-manif » s’annonce comme une « journée festive et artistique de marche et d’action », selon ses organisateurs, la Confédération paysanne 63, Bassines non merci 63, Extinction Rebellion, les Faucheurs volontaires et Les Soulèvements de la Terre, qui attendaient quelques milliers de personnes.

De son côté, le préfet du département, Joël Mathurin, a eu des échanges constructifs avec les organisateurs de cette manifestation dûment déclarée, et également avec les agriculteurs regroupés dans l’association syndicale libre (ASL) des Turlurons, ceux-là mêmes dont les projets de construction des deux immenses réserves artificielles font l’objet de la mobilisation. Le préfet a aussi obtenu des forces de l’ordre en renfort afin d’empêcher tout rassemblement intempestif à Clermont-Ferrand, et surtout du côté des installations de Limagrain. La puissante coopérative, à la tête du quatrième groupe mondial de production de semences, soutient ces « gigabassines », comme les qualifient leurs opposants. Les plus grandes de France à ce jour pour l’irrigation agricole.

Reposant sur des centaines de milliers de mètres carrés de bâches plastiques, elles seraient remplies entre le 1er novembre et le 31 mars en pompant dans l’Allier, et recouvertes de panneaux photovoltaïques pour atténuer l’évaporation. L’une des deux doit s’étendre sur 15 hectares à Bouzel et pourrait contenir 1,05 million de mètres cubes. L’autre ouvrage était un temps envisagé à Saint-Georges-sur-Allier, sur 18 hectares pour 1,25 million de mètres carrés, soit l’équivalent de 500 piscines olympiques de 2 mètres de profondeur. A titre de comparaison, le volume de la retenue controversée de Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, est de 720 000 mètres carrés sur 10 hectares.

« Agriculture à deux vitesses »

Le préfet affirme qu’aucune demande d’autorisation des ouvrages n’est à ce jour formellement déposée auprès de ses services. Néanmoins, l’administration ainsi que les élus locaux ont déjà pris connaissance du programme lors de réunions en 2023. Dans un communiqué, les trente-six agriculteurs de l’ASL des Turlurons assurent étudier la possibilité de construire ces deux ouvrages permettant d’irriguer 800 hectares de cultures dans quinze communes, « en lien étroit avec les autorités locales et les acteurs de l’écosystème de l’eau », depuis 2016.

Le projet de 18 hectares devra trouver d’autres terres à artificialiser. Les sols de Saint-Georges ne s’y prêtant pas, il n’a pas obtenu l’assentiment du Bureau de recherches géologiques et minières. Le ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, l’a confirmé à l’Assemblée nationale le 7 mai, en réponse à une question de la députée du Puy-de-Dôme Marianne Maximi (La France insoumise). La phase d’examen réglementaire a beau ne pas avoir officiellement débuté, les études techniques semblent bien lancées sur le terrain.

« Qu’importe l’emplacement, il y aura toujours des gens pour s’opposer à la construction d’une retenue,estime Baptiste Arnaud, vice-président de la chambre d’agriculture du Puy-de-Dôme et ancien président des Jeunes Agriculteurs du département. Nous sommes un département agricole qui présente un projet cohérent et collectif, voilà le vrai sujet ! »M. Arnaud assure que dans son exploitation la totalité de l’eau stockée ne sera pas réservée à l’irrigation du maïs semence pour la coopérative Limagrain, dont il est adhérent, mais ira à l’ensemble de ses productions, y compris maraîchères. Toutes en ont besoin.

« La profession agricole s’est mobilisée cet hiver, on espère que cela va faire aboutir des projets cohérents pour les territoires », avance-t-il. Il en existe « beaucoup d’autres »dans la région pour la ressource hydrique, qui « ne sont pas tous sur la place publique », selon l’élu de la chambre d’agriculture. Il ajoute que la profession souhaite la création d’un barrage multi-usage sur l’Allier. « Nous venons de subir quatre sécheresses depuis 2019, cela donne une agriculture à deux vitesses, entre ceux qui ont accès à l’eau et qui ont des rendements réguliers, et les autres », analyse Baptiste Arnaud.

Les terres de la plaine de la Limagne en Auvergne et du Val d’Allier sont le fief historique de Limagrain – présent dans 53 pays –, qui y dispose de 46 500 hectares cultivés sous contrat, dont 6 100 hectares de maïs semence. Pour les exploitants locaux, comme pour tous ceux de la planète, « l’accès à l’eau est un enjeu majeur » face au changement climatique, écrit le groupe dans son rapport de responsabilité sociétale 2023, où il se dit favorable à tout « facteur de sécurisation de la production agricole », c’est-à-dire permettant d’irriguer en cas de besoin.

Future loi

Quant au projet en débat, « il est porté par les agriculteurs de l’ASL des Turlurons, pas par la coopérative. Cependant, la majorité d’entre eux sont nos adhérents, et nous soutenons cette initiative », résume Alexandre Poncet, directeur de la communication de Limagrain. Si ces retenues étaient autorisées, le fonds de dotation pour la résilience agricole créé par l’entreprise pourrait le cofinancer, ajoute-t-il.

Le propos est tout autre à la Confédération paysanne. « Le maïs semence est une manne, une culture à forte valeur ajoutée en bonne partie exportée en Europe, essentiellement pour l’alimentation animale, expose Jean-Paul Onzon, membre de ce syndicat et agriculteur en bio dans le Puy-de-Dôme. Or le GIEC, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, nous dit que ce n’est pas une plante d’avenir. Il faut réduire sa production. »

Il dénonce une monoculture qui demande toujours plus d’eau, d’engrais, de pesticides… Lui dit s’efforcer de ne plus irriguer, et insiste : « Il faut avoir le courage de dire non à des entreprises comme Limagrain ou à l’embouteilleur d’eau Volvic. Il faut changer de système. »Si quelques-uns se réservent la ressource, comment un jeune maraîcher pourra-t-il s’installer ? Et comment maintenir un débit suffisant pour refroidir les centrales nucléaires au bord de l’Allier, de la Loire ?

Avec les autres organisateurs de la « rando-manif », la Confédération paysanne réclame un moratoire sur les mégabassines en France, accompagné d’un grand débat public. « La ressource se raréfie et les volumes prélevables sont amenés inexorablement à baisser. Faire croire l’inverse est irresponsable », martèlent-ils ensemble.

Dans un communiqué rédigé « pour répondre aux inquiétudes légitimes liées à l’utilisation de l’eau », l’ASL des Turlurons promet que son projet ne concurrencera pas l’alimentation en eau potable ni « aucun autre usage, puisque l’eau non prélevée retournera à la mer et ne servira aucun autre besoin immédiat ».

Le gouvernement semble partager ce point de vue. Le premier ministre a présenté une future loi d’orientation agricole qui sera débattue à l’Assemblée nationale du 14 au 24 mai. Ce texte confère notamment un « caractère d’urgence »au traitement par la justice d’un contentieux portant sur un ouvrage hydraulique agricole censé concourir structurellement à la souveraineté alimentaire de la France. Gabriel Attal a annoncé en outre, le 27 avril, que 100 projets pour l’irrigation « compatibles avec une gestion durable de la ressource » devraient avoir abouti d’ici à la fin de l’année.

Le Monde
France, lundi 13 mai 2024 1169 mots, p. 10
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11 mai 2024 - Le Monde (site web)

Les néofascistes souhaitent défiler samedi à Paris

Le groupuscule était en attente de la réponse de la justice sur l’interdiction de la manifestation par le préfet

Corentin Lesueur

Un an après l’émoi suscité par un défilé dans les rues de la capitale de centaines de néofascistes à croix celtique, tatouages nazis et chants racistes, le tribunal administratif de Paris devait rendre, samedi 11 mai, sa décision sur l’interdiction par la préfecture de police de la manifestation organisée par le Comité du 9 mai. Après le dépôt d’un référé liberté contre l’arrêté préfectoral, le groupuscule restait dans l’expectative à quelques heures du rassemblement initialement prévu. Le préfet de police, Laurent Nuñez, justifiait, le 6 mai, son interdictionpar l’existence de risques de « désordres » et d’ « atteintes à l’ordre public », en évoquant les visages illicitement dissimulés dans le cortège du 6 mai 2023 ou les slogans scandés à cette occasion – dont le nationaliste « Europe, jeunesse, révolution ! ».

« L’historique des débordements de manifestations, où de tels slogans ont été scandés, fait craindre, dans un contexte social et international tendu, que des propos nationalistes appelant à la haine et à la discrimination ne soient prononcés », développait le préfet dans son arrêté. Le haut fonctionnaire faisait enfin référence au « village antifasciste » annoncé, lui aussi, le 11 mai, à un jet de pierre du défilé du Comité du 9 mai. De quoi redouter des « affrontements avec des militants aux opinions antagonistes ».

En 2023, le préfet, Laurent Nuñez, soutenait qu’aucun risque avéré de trouble à l’ordre public ne saurait légitimer une interdiction. Les images des 600 militants cachés sous des cagoules, et prêts à menacer les badauds ou les journalistes trop curieux de leur déambulation dans le 6e arrondissement, avaient suscité l’indignation sur les réseaux sociaux et dans les rangs de la gauche. Accusé à l’époque d’être plus laxiste dans son traitement de l’extrême droite qu’à l’égard des opposants à la réforme des retraites, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, avait donné instruction aux préfets d’interdire par arrêté chaque manifestation à l’initiative de « tout militant d’ultradroite ou d’extrême droite, ou de toute association ou collectif, à Paris comme partout sur le territoire ».

Mouvance en pleine mutation

Qu’importent les avertissements de la Place Beauvau, le Comité du 9 mai avait rapidement annoncé la date de son prochain défilé : le 11 mai 2024. Un rendez-vous d’autant plus important pour le groupuscule qu’il commémore cette année les 30 ans de la mort de Sébastien Deyzieu. Ce jeune militant de l’Œuvre française, groupuscule pétainiste, chuta d’un toit, le 7 mai 1994, après une poursuite avec les forces de l’ordre lors d’une manifestation. Cette dernière, convoquée « contre l’impérialisme américain » à l’appel, notamment, du Groupe Union Défense (GUD), une organisation étudiante d’extrême droite connue pour son radicalisme et sa violence, avait déjà été interdite par la préfecture.

Au lendemain de sa mort, les « rats noirs » (symbole du GUD), le Front national de la jeunesse et les Jeunesses nationalistes révolutionnaires créeront le Comité du 9 mai, date du décès, pour réclamer la démission du ministre de l’intérieur de l’époque, Charles Pasqua, puis perpétuer la mémoire du jeune nationaliste.

Des conseillers régionaux du Front national (devenu Rassemblement national, RN) avaient occupé la tête du premier cortège, le 16 mai 1994. L’événement est parfois tombé en désuétude du fait des autorités − la manifestation a été interdite en 2008 par la préfecture − ou de la recomposition du milieu. Mais l’hommage à Sébastien Deyzieu est redevenu la mobilisation majeure de l’extrême droite la plusradicaleaprès la restauration du GUD, fin 2022, et un rassemblement des groupuscules identitaires locaux, qui ont essaimé dans tout le pays ces dernières années.

En 2023, le GUD était ainsi épaulé par des membres de Tenesoun (Aix-en-Provence), Luminis Paris, Des tours et des lys (Tours) ou Animus Fortis (Bourges). Une mouvance mêlant nationalistes, voire néofascistes et néonazis, en pleine mutation après les récentes interdictions par l’exécutif de Bastion social (en 2019), de Génération identitaire (en 2021), de l’Alvarium (en 2021), des Zouaves Paris (en 2022), de Bordeaux nationaliste ou de la Division Martel (en 2023).

« Défilé provocateur »

« Ce rassemblement est devenu le kaléidoscope le plus complet d’un milieu néofasciste, identitaire et nationaliste révolutionnaire, où les étiquettes et les classifications ont disparu au fil des dissolutions, constate Jean-Yves Camus, spécialiste des groupes radicaux d’extrême droite. Tous ces gens ont pour point commun un haut niveau de conflictualité avec la police, qu’aucuns ne considèrent plus comme les forces saines de la population mais comme le bras armé d’un Etat répressif. »

Plus que les différentes chapelles de l’ultradroite, deux hommes avaient été particulièrement remarqués dans le cortège du 6 mai 2023 : Axel Loustau et Olivier Duguet. Deux anciens membres du GUD, mais surtout deux anciens trésoriers de Jeanne, le microparti de Marine Le Pen. Absent, Frédéric Chatillon, un autre ancien « rat noir » et vieil ami de la triple candidate à la présidentielle, promettait, au lendemain de la manifestation, dans un entretien au site d’extrême droite Breizh Info ,d’y participer en 2024 : « J’espère que les 30 ans de la mort de Sébastien seront un événement majeur, et je compte bien y être présent. Je lui dois bien ça ! »

Responsable du GUD au début des années 1990, M. Chatillon est devenu le principal prestataire de la communication du FN, puis du RN, au cours des quinze dernières années, à travers des sociétés qu’il possédait en partie avec Axel Loustau. Les deux hommes ont progressivement quitté l’actionnariat de l’entreprise e-Politic – le parti dirigé par Jordan Bardella y fait encore appel dans le cadre des élections européennes du 9 juin.

Mais Le Monde avait révélé, en mai 2023, le généreux contrat liant le RN à une entreprise de la femme de Frédéric Chatillon, alors actionnaire direct et considéré par la justice française comme « gérant de fait de la société ». C’est à cette entreprise de prépresse, baptisée Unanime, que la délégation européenne du RN confie son intense activité éditoriale, des revues et des livrets imprimés à des dizaines de milliers d’exemplaires.

La proximité assumée et affichée des fidèles de l’ascension politique de Marine Le Pen avec l’extrême droite la plus radicale et violente contraste avec la « normalisation » poursuivie par la députée du Pas-de-Calais. En mai 2023, la fille de Jean-Marie Le Pen avait menacé de rompre avec son ami, M. Chatillon, s’il s’avisait d’honorer son rendez-vous avec le Comité du 9 mai. « Si Frédéric Chatillon souhaite participer à une manifestation de cette nature, j’en tirerais, moi, les conséquences, à titre personnel, avait-elle prévenu dans Le Monde. A un moment donné, stop. Je pense qu’il se trompe de sujet. Ce ne sont plus des personnes qui souhaitent commémorer la mort d’un jeune. C’est une espèce de défilé provocateur en uniforme, masqué, qui est inadmissible. »

l'Humanité
lundi 13 mai 2024 524 mots, p. 7

« Le macronisme est sanctionné sur sa gauche et sur sa droite »

Cyprien Caddeo

Malgré le renfort des poids lourds du camp présidentiel tels qu'Édouard Philippe, François Bayrou ou Élisabeth Borne, en position de non- éligibles, la liste Renaissance poursuit sa dynamique négative dans les sondages. Explications.

Il faut sauver le soldat Valérie Hayer. La tête de liste Renaissance voit, depuis un mois, sa courbe d'intentions de vote chuter doucement mais sûrement - une donnée sur laquelle convergent les principaux instituts de sondage. Esti- mée entre 15,5 et 16,5 %, l'euro- députée macroniste pourrait même arriver en troisième place, le 9 juin, talonnée par le candidat socialiste Raphaël Glucksmann. Des sondages d'autant plus inquiétants pour le camp libéral qu'il est, en théorie, le moins affecté par la démobilisation électorale et l'abstention.

Voilà donc venue la cavalerie, sous la forme du ralliement de l'ex-première ministre Élisabeth Borne, du président d'Horizons Édouard Philippe et du patron du Modem François Bayrou à sa liste. Confirmés à des positions de non- éligibles le 7 mai dernier, ces trois poids lourds du camp présidentiel joueront un rôle essentiellement symbolique : donner de l'épaisseur à une candidate à la peine.

De quoi changer la donne ? Loin s'en faut, selon le politologue Jean-Yves Dormagen, par ailleurs président-fondateur de l'institut de sondage Cluster17 : « Cela contribue à renationaliser le scrutin, mais cela a peu de chance d'inverser les tendances. Selon notre dernier baromètre, seuls 8 % des électeurs d'Emmanuel Macron en 2022 déclarent vouloir voter pour soutenir le gouvernement et, inversement, 20 % de cet électorat déclare qu'il utilisera les européennes pour sanctionner l'exécutif. »

Le pari du « référendum pour l'Europe »

L'omniprésence d'anciens ministres pourrait dès lors être contre-productive. A fortiori si Gabriel Attal s'ajoute à l'équation. Le premier ministre espère renverser la campagne en étant hyper- actif sur le terrain (fortement incité par Emmanuel Macron) et en affrontant Jordan Bardella, le candidat RN, le 23 mai. Une affiche médiatique qui doit relancer Valérie Hayer - mais sans elle, donc -, attendue avec impatience par le camp macroniste.

Toutefois, les difficultés de Renaissance sont plus profondes. « Ce qui se joue, c'est que le macronisme est en train d'être sanctionné sur sa gauche comme sur sa droite ! » tranche Jean-Yves Dormagen. L'électorat centriste progressiste, de provenance sociale-démocrate, a peu goûté la séquence conservatrice ouverte depuis 2022, sur le fond des réformes (retraites, loi immigration) comme sur certains marqueurs plus symboliques tels que le soutien à l'acteur Gérard Depardieu malgré les accusations de viol. Ceux-là ont retrouvé une offre politique satisfaisante dans la candidature de Raphaël Glucksmann.

Mais l'électorat de droite ne s'y retrouve pas complètement pour autant : « Le gouvernement met à l'agenda les questions sécuri-taires, mais, ce faisant, il en est encore plus tenu pour comptable, et apparaît donc comme impuissant », estime le politologue.

La stratégie macroniste consiste pour le moment à revendiquer le camp du sérieux et de la raison, et à faire du scrutin un « référendum pour ou contre l'Europe », selon les mots de Gabriel Attal. Peu audible dans un scrutin souvent considéré par les électeurs comme étant à faible enjeu, et sur lequel les considérations nationales finissent par primer sur la politique européenne, perçue comme complexe et lointaine.

Le Monde
France, lundi 13 mai 2024 830 mots, p. 12

Des parlementaires français ciblés par des espions chinois

Plusieurs élus ont reçu, en janvier 2021, des e-mails envoyés par APT31, un groupe de pirates soupçonné d’être contrôlé par Pékin

Florian Reynaud

Lundi 6 mai, la tête de liste du parti Les Républicains (LR) aux élections européennes, François-Xavier Bellamy, a annoncé avoir fait l’objet d’une tentative d’espionnage en provenance de Chine. Au moment même où le président de la République, Emmanuel Macron, recevait à Paris son homologue chinois, Xi Jinping, M. Bellamy a fait part de son intention de déposer plainte auprès de la section spécialisée J3 du parquet de Paris pour « introduction et maintien frauduleux dans un système de traitement automatisé de données ».

Au cours des dernières semaines, d’autres parlementaires ont également affirmé avoir fait l’objet d’une campagne d’espionnage chinoise. Leur point commun ? Tous sont reliés à l’Alliance interparlementaire sur la Chine (IPAC), un réseau d’élus dont certains membres ont été vivement critiqués par Pékin.

« Il est désormais confirmé que nous sommes sept parlementaires français à avoir été la cible d’une cyberattaque commanditée par l’Etat chinois au début de l’année 2021 », expliquent-ils dans un communiqué publié lundi 6 mai, appelant les autorités françaises à sanctionner les responsables. Des auditions menées par le sénateur des Français établis hors de France Olivier Cadic devraient également avoir lieu à partir du mois de juin, a-t-il été annoncé lors d’une conférence de presse le même jour.

L’origine de toutes ces déclarations n’est pas à aller chercher du côté des services français mais plutôt des enquêteurs fédéraux américains (FBI). Le 25 mars, les autorités américaines ont publié un acte d’inculpation visant sept membres présumés d’APT31. Ce groupe de pirates, soupçonné d’être directement contrôlé par un organe étatique chinois, est relié à de multiples opérations de cyberespionnage depuis une dizaine d’années.

Si le rapport entre peu dans les détails sur les opérations d’APT31 hors du sol américain, on y trouve la mention d’une campagne orchestrée en janvier 2021 et ayant consisté en l’envoi de « plus de 1 000 e-mails à plus de 400 comptes ou individus associés à l’IPAC ». André Gattolin, ex-sénateur La République en marche, et Anne Genetet, députée Renaissance, ont confirmé au Monde avoir reçu à l’époque un courrier électronique contenant des images, et dont le texte avait notamment trait à la crise liée au Covid-19. Tous deux assurent avoir déposé plainte. D’autres élus de l’IPAC ont reçu des e-mails similaires, en Belgique, en Nouvelle Zélande, ou encore au Royaume-Uni. Selon nos informations, une réunion entre des membres de l’IPAC pris pour cible et les autorités américaines s’est tenue jeudi 9 mai. Du côté des élus tricolores concernés, on déplore un manque de communication des autorités françaises. « On échange avec le Parlement européen car on ne sait pas si l’opération a été jusqu’au bout », explique François-Xavier Bellamy.

Des accès aux messageries

Dans la pratique, selon l’acte d’inculpation de la justice américaine, les images reçues par les élus visaient surtout à rassembler « des informations techniques »à leur sujet. Elles contenaient un pixel de suivi, un outil courant dans le marketing qui permet de transmettre à l’émetteur du courriel certains éléments techniques de base sur son destinataire, comme l’adresse de connexion, le navigateur ou le logiciel de messagerie utilisé. Une sorte de phase de reconnaissance avant, potentiellement, d’envoyer un message plus sophistiqué, qui contiendrait par exemple un fichier malicieux.

André Gattolin explique aussi avoir fait l’objet d’une autre attaque durant l’été 2023, qui visait cette fois-ci sa messagerie personnelle chez Microsoft. « A l’époque il y avait des dysfonctionnements de ma boîte e-mail et je recevais des avertissements de Microsoft », se souvient-il. L’ancien sénateur affirme avoir été alerté, peu après, par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information et la Direction générale de la sécurité intérieure, d’un piratage réalisé par Storm-0558, un autre acteur soupçonné d’agir pour les autorités chinoises.

En juillet 2023, Microsoft a révélé que ce groupe était derrière une importante campagne de piratage des messageries de ses clients. De nombreux officiels américains ont été pris pour cible, et si l’entreprise américaine fait état d’élus attaqués en Europe, aucune victime française n’avait alors été révélée.

Les rapports de Microsoft suggèrent que Storm-0558 est actif depuis plusieurs années et cherche à obtenir des accès frauduleux aux messageries « des entités diplomatiques, économiques et législatives américaines et européennes, ainsi que des individus reliés aux intérêts taïwanais ou au dossier des Ouïgours ». Les experts de l’entreprise ont bien trouvé des liens techniques très ténus avec APT31 et d’autres acteurs chinois, mais affirment « avec un haut degré de confiance que Storm-0558 est un groupe distinct ». Contactés, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, le parquet de Paris et le FBI n’ont pas répondu aux sollicitations du Monde.

Le Monde
Rencontre, lundi 13 mai 2024 2341 mots, p. 29
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12 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Entretien

Françoise Chandernagor « A Sciences Po, on m’appelait la “petite prolétaire” »

Je ne serais pas arrivé là si… Chaque semaine, « Le Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de son existence. L’écrivaine raconte comment ses angoisses anciennes et le flou sur ses origines ont fait d’elle une romancière

Propos recueillis par Denis Cosnard

Françoise Chandernagor est une ancienne haut fonctionnaire, écrivaine à succès et membre du jury du prix Goncourt. Sous sa vivacité et ses rires, l’autrice de L’Allée du roi(Gallimard, 1981), 78 ans, dissimule des fragilités et de grands moments de dépression. Insomniaque de très longue date, elle révèle quelques fragments de cette face cachée dans L’Or des rivières(Gallimard, 304 pages, 21 euros), son premier livre autobiographique, paru fin avril.

Je ne serais pas arrivée là si…

… Si je n’étais pas revenue vivre dans la Creuse, ce pays qui fut celui de ma mère et de tous ses ancêtres avant elle. J’ai longtemps habité en banlieue parisienne, puis à Paris, mais avec la nostalgie permanente de la Creuse, où je passais toutes mes vacances et que je quittais affreusement malheureuse. Alors, après l’ENA [Ecole nationale d’administration], j’ai choisi de travailler au Conseil d’Etat avec l’idée que les longues vacances judiciaires me permettraient d’être souvent dans la Creuse. Puis, quand mes livres ont eu du succès, j’ai quitté la fonction publique pour vivre et écrire le plus possible dans ce département, l’un des plus pauvres, mais le mieux préservé de l’Hexagone. Comme le dit ma voisine berrichonne George Sand [1804-1876] dans une lettre « arriver, pour nous, c’est toujours revenir ».

Pourquoi ressentez-vous cet amourpour la Creuse ?

Cela a toujours été mon refuge. A Palaiseau [Essonne], la vie n’était pas si facile. Je suis née dans une maison biscornue, construite par mon grand-père maternel, un maçon creusois venu en région parisienne trouver du travail. L’école était une souffrance. J’étais la première de la classe, la plus jeune aussi, et j’avais en plus un strabisme inopérable, donc je portais des lunettes : les conditions parfaites pour être harcelée. Des filles arrachaient systématiquement le pompon de mon bonnet ou mettaient de la farine à l’intérieur, et quand nous chantions la ronde Entre les deux mon cœur balance, je recevais souvent les « cent coups de bâton ». J’avais tout de même deux ou trois excellentes copines. Et le strabisme a fini par se corriger, avec la myopie. Mais, dès 8 ou 9 ans, j’étais anxieuse et insomniaque.

D’où cette angoisse venait-elle ?

Peut-être de ce harcèlement. D’un accident de voiture en famille aussi, dont tout le monde est sorti sain et sauf, mais qui a suscité en moi une angoisse durable de mort. Il y avait également une très forte peur de ne pas travailler assez bien. Dormir la veille d’un contrôle m’était impossible. Puis, soir après soir, m’endormir est devenu difficile. Quand mon père n’était pas là, je me glissais dans le lit de maman, où je pouvais sombrer, apaisée. Je n’ai pas fait de psychanalyse, mais, à bien y réfléchir, sans doute cela avait-il un rapport avec la façon violente dont mon père m’a séparée de ma mère, alors que j’avais 8 jours et qu’elle m’allaitait. Pour avoir la paix et que je fasse mes nuits, il a transféré mon berceau à l’autre bout de l’appartement et m’a laissée pleurer. Au bout de quelques jours, il avait gagné. Il était très fier de sa méthode. Peut-être est-ce ce qui rend encore mes nuits difficiles…

Etes-vous restée anxieuseet insomniaque ?

Je suis facilement dépressive. Je peux tomber dans des trous et j’ai assez souvent la tentation du suicide. Il y en a eu pas mal dans la famille. A 11 ans, j’ai pour la première fois pensé à me tuer. J’avais dû me disputer avec des filles, avoir une mauvaise note et, contrairement à ce que j’espérais, ma mère ne m’attendait pas avec la voiture à la sortie du collège. Je me sentais incapable, ce soir-là, de faire mon heure et demie habituelle de trajet jusqu’à la maison avec mon gros cartable. J’étais décidée à me jeter sous le train. Arrivée à la gare, j’ai renoncé. A 18 ans, j’ai aussi fait une mini-tentative de suicide. Une histoire d’amour. Souvent, les gens parlaient à ma mère de sa fille si rieuse, si pleine de vitalité, etc. Cela l’agaçait. Elle disait, en parlant de moi : « Je suis la seule à le savoir, mais il faut tout le temps remonter la manivelle. » Elle m’a donné des tranquillisants très tôt. Je prends encore des somnifères. Heureusement, écrire m’équilibre. Je vais mieux quand j’écris.

Comment vos parents étaient-ils ?

Jeunes. Trop jeunes. Ils se sont connus à 15 ans, mariés à 20 ans, et je suis née un an après, alors que mon père effectuait son service militaire. Deux autres enfants sont arrivés ensuite. Ma mère avait une arrière-grand-mère qui avait eu vingt et un enfants, et elle était désespérée à l’idée d’accoucher une fois par an elle aussi. Elle était à la maison, s’occupait de nous. Très vite, mon père a travaillé à Paris et fait de la politique en Creuse. Il était très absent. D’autant que, comme nombre d’hommes politiques, il a bientôt entretenu quelques liaisons discrètes dans sa circonscription. Il avait deux vies. Souvent, il ne faisait que passer à la maison. A 10 ou 12 ans, je sentais bien que cela n’allait pas entre mes parents. Ma mère s’y est faite. Pour nous, ses enfants, ce père n’a été ni parfait ni catastrophique. Il paraissait secret, assez dur. A bientôt 103 ans, il est encore capable de m’engueuler, alors que j’ai beaucoup d’admiration pour lui ! En réalité, nous avons surtout été élevés par mon grand-père, ancien maçon.

Avec un père député, ministre, puisprésident de la Cour des comptes,on vous imagine fille de grands bourgeois parisiens. Vous sentez-vous plutôt petite-fille de maçon creusois ?

Oui. J’ai d’abord vécu chez ce maçon, à Palaiseau. Puis mes parents ont loué une maison voisine où l’eau courante est arrivée seulement quand j’avais 8 ans, la première salle de bains, quand j’en avais 15. Dans la Creuse, nous avons eu l’eau dans l’évier encore plus tard, la veille de mon mariage. Et c’est ce grand-père qui nous a poussés à travailler, à faire des études. Il ne voulait pas que nous soyons des « manants » comme lui, c’était son mot. Je ne l’ai vu pleurer qu’une seule fois, un jour où mon petit frère a rapporté un mauvais bulletin de notes.

Résultat : mon frère a dirigé une entreprise de BTP, ma sœur a été élue à Palaiseau pour s’occuper de la voirie, et, après le Conseil d’Etat, j’ai été nommée au ministère du logement pour exercer la tutelle sur le secteur du bâtiment. Tous, nous restions fidèles à la tradition des maçons. Je ne suis que le deuxième bac de la famille, après mon père. Et je vous assure que, quand je suis arrivée à Sciences Po, je me sentais très décalée. A l’époque, je soutenais la thèse de la paupérisation absolue du prolétariat, et on m’appelait la « petite prolétaire ». Ensuite, j’ai bien assimilé les codes, et j’ai connu mes deux maris successifs à Sciences Po.

Enfant, quel métier imaginiez-vous faire ?

A l’entrée au collège, j’ai rempli une fiche à ce sujet, et répondu : écrivain, homme politique ou soldat. Trois métiers d’homme ! J’ai vite écarté la carrière militaire et la politique. Je voyais trop bien que c’était incompatible avec une vie de famille. Le matin, dans la pièce où je prenais mon petit déjeuner, il y avait souvent deux ou trois administrés qui attendaient de voir mon père…

Restait l’écriture…

Dès que j’ai su lire, en maternelle, avec les albums du « Père Castor », j’ai commencé à écrire et à dessiner à mon tour, pour raconter des histoires d’animaux. C’était mon échappatoire. Puis j’ai été marquée par les contes d’Andersen. Je me reconnaissais dans son Vilain Petit Canard [1843], et je ne savais pas vraiment si j’arriverais à devenir comme lui un beau cygne. Ensuite, j’ai rédigé des nouvelles, des contes. J’adorais cela.

Ce goût de l’écrit venait-il de vos parents ?

Ils n’avaient pas une grande culture littéraire, mais mon père m’a transmis le goût de l’histoire. Quand il était là, j’arrivais à faire en sorte qu’il s’intéresse à moi en parlant de sujets historiques. Pour le reste, je dois énormément à un ami de mes parents, un autodidacte de génie. Il était commis pâtissier, habitait dans un grand ensemble de Massy [Essonne], en banlieue, et avait une culture fabuleuse. Il m’a fait lire les Mémoires d’Hadrien [1951], de Marguerite Yourcenar, mais aussi Chester Himes et James Hadley Chase. Il m’a emmenée à la Comédie-Française découvrir Antigone[1942], de Sophocle. Il a même appris l’alphabet grec, juste pour me faire réciter mes cours. Sans ce mentor, précepteur exceptionnel auquel j’ai envisagé de consacrer un livre, je n’en serais pas arrivée là.

Votre nom évoque celui d’un ancien comptoir français de l’Inde. Enfant, que vous en disait-on ?

Il y avait plusieurs légendes concurrentes. Mon père, né dans le Poitou, m’avait parlé de ses recherches généalogiques et de ce Charles François Chandernagor dit « Bengale », un ancien esclave dont, visiblement, nous descendions. Mais il m’avait ordonné de raconter en Creuse une autre histoire, selon laquelle nous avions pour ancêtre un marin poitevin, engagé dans l’armée des Indes, qu’à son retour les gens du Poitou auraient surnommé « Chandernagor »… A l’époque, mon père, candidat à la députation, craignait d’avoir du mal à se faire élire en Creuse si on le présentait à la fois comme poitevin, donc étranger au département, et sang-mêlé. Le mensonge a duré jusqu’à ce qu’il quitte la politique. J’ai fini par retrouver, dans le Cher, l’acte de baptême de ce Chandernagor, et j’ai percé le mystère. Nous sommes bien issus d’un esclave affranchi, arrivé vers 1780. Mais cette interminable quête des origines avec ses rebondissements, ses questions sans réponse, a nourri mon imagination. Je lui dois sans doute d’être devenue romancière.

Avant de devenir romancière, vous avez passé l’ENA. Pourquoi ?

Mon père, ancien boursier devenu énarque, ne connaissait qu’une filière, le droit et l’ENA. J’ai suivi son exemple. Il m’avait mise en garde : « Attention, tu n’es plus dans un lycée de filles, tu vas être en compétition avec des garçons, et ils sont un cran au-dessus des filles. » La veille du concours d’entrée de l’ENA, j’ai pris huit somnifères au cours de la nuit, pour être sûre de bien dormir. Le lendemain, je m’endormais pendant l’épreuve. J’ai tout de même fini deuxième. Je me suis dit que ce serait marrant d’être première au concours de sortie. Les nuits précédant les épreuves, je me suis installée sous un édredon épais avec une Thermos de lait chaud au miel, un bon Maigret, et j’ai réussi à dormir chaque fois deux ou trois heures. Au fond, je reconstituais le couple parental : le lait, c’est la mère, et Maigret, le père idéal. Je retournais dans mon cocon. Cela m’a permis de sortir major de l’ENA, ce qui n’était encore jamais arrivé à une femme.

Quand l’écriture a-t-elle finipar s’imposer ?

Alors que je travaillais au Conseil d’Etat, j’ai écrit un premier roman refusé par les petits éditeurs auxquels je l’avais envoyé. J’ai alors pensé qu’en prenant un sujet historique, proche du pouvoir, j’allais peut-être être mieux considérée. J’ai commencé un manuscrit sur Mme de Maintenon, dont Bernard de Fallois [fondateur des Editions de Fallois] a lu le début un peu par hasard. « Pouvez-vous continuer comme cela sur cinq cents pages ? », m’a-t-il demandé. J’ai dit oui, il m’a signé un contrat, et le résultat a dépassé tout ce que je pouvais imaginer. Le prodigieux succès de L’Allée du roi a changé ma vie. Il m’a permis de déménager avec les enfants dans un grand appartement, de prendre des congés pour écrire, de publier ce que je voulais… Ensuite, comme c’était ma vocation, j’ai fini par faire le grand saut, et par démissionner, après vingt-deux ans de Conseil d’Etat.

Puis, en 1995, vous entrezà l’académie Goncourt…

Je n’y avais pas pensé jusqu’à ce que Hervé Bazin et François Nourrissier me le proposent. Cela m’a permis de lire énormément, de découvrir la littérature contemporaine et de rencontrer les membres du Goncourt, que je ne connaissais pas.

Dans la Creuse, vous avez déjà une tombe sur laquelle figure votre nom. Pourquoi ?

Contre l’Inde de mes origines paternelles, où je n’ai jamais voulu aller, j’ai choisi la Creuse. Je m’y suis installée, les deux pieds dans la glaise. Et, comme le caveau familial dans le cimetière est plein, j’ai effectué les démarches pour avoir une tombe dans notre jardin. Avec mon mari, nous avons acheté une pierre du XIXe siècle, avec une croix en granit et une plaque de porcelaine ronde sur laquelle sont désormais inscrits nos noms. Ce n’est pas ça qui fait mourir ! Il ne reste qu’à ajouter la date. J’aimerais que les enfants, les chats et les chiens puissent jouer tout autour. J’ai encore des idées pour dix livres, je ne sais pas si j’aurai le temps de les écrire.

La Croix, no. 42917
Monde, lundi 13 mai 2024 744 mots, p. 8
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12 mai 2024 - La Croix (site web)

Les Russes ouvrent un nouveau front dans la région de Kharkiv

Fabrice Deprez

Ce week-end, au nord de la deuxième plus grande ville d’Ukraine, l’armée russe s’est emparée de plusieurs villages.

Une situation qui tend un peu plus les défenses du pays, déjà fragilisées et bousculées plus au sud.

Kiev (Ukraine)

De notre correspondant

À la mi-mai, l’armée ukrainienne sera confrontée à « une situation difficile » : la prédiction faite le mois dernier par le patron du renseignement militaire ukrainien, Kyrylo Boudanov, s’est vérifiée dès le vendredi 10 mai avec l’ouverture par les forces russes d’un nouveau front sur une étroite portion frontalière au nord de Kharkiv, la deuxième ville du pays.

Le début de l’opération russe a suscité en Ukraine un cocktail de confusion, d’anxiété et de rassurantes déclarations officielles, lot habituel des premiers jours d’offensives obscurcies par le brouillard de guerre. Situation « totalement sous contrôle », assurait samedi 11 mai le gouverneur régional Oleh Syniehoubov, en évoquant tout de même de violents combats à la frontière. Mais le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, Oleksandr Syrsky, reconnaissait dès le lendemain, dimanche 12 mai : « La situation dans la région de Kharkiv s’est fortement dégradée (…) ,nos forces font tout leur possible pour tenir les lignes défensives. »

L’assaut russe n’a pas pris Kiev par surprise : une multitude de sources ukrainiennes évoquait depuis plusieurs semaines la possibilité d’une offensive en direction de Kharkiv ou, à 120 kilomètres au nord-ouest, du côté de Soumy. Côté pile, celle-ci reste pour l’heure d’une faible ampleur, limitée à des assauts d’infanterie soutenue par l’aviation. Côté face, ces faibles moyens ont tout de même permis à l’armée russe de s’emparer d’au moins six villages et de frapper à la porte de la ville frontalière de Vovtchansk, pilonnée depuis quelques jours par de dévastatrices bombes planantes.

« Des succès initiaux à la frontière ne signifient pas que la défense ukrainienne est en échec, tempère Emil Kastehelmi, un analyste militaire finlandais qui a récemment visité les positions ukrainiennes près de la ligne de front. Préparer des défenses pile sur la frontière est extrêmement difficile car les unités russes tentent en permanence de frapper n’importe quel groupe ou véhicule dans cette zone (…). Les villages à cet endroit ne sont pas si importants, cela ne vaut pas forcément la peine d’y sacrifier des unités s’il est possible de défendre plus efficacement quelques kilomètres en arrière. »

Mais l’avancée russe dans des campagnes d’où Moscou avait été éjecté il y a plus d’un an et demi inquiète tout de même en Ukraine. « La situation continue de se compliquer, écrivaient dimanche les analystes de DeepState, organisation ukrainienne spécialisée dans le suivi du conflit jour après jour. L’ennemi déploie graduellement de plus en plus de forces, son infanterie pénètre en permanence, avance en groupe vers les villages et tente d’établir une tête de pont. » Signe du sérieux de la situation, l’état-major ukrainien a annoncé l’envoi de réserves sur le front, tandis que les autorités locales entamaient l’évacuation de plus de 4 000 habitants de ces villages frontaliers.

Malgré l’incertitude, un point fait consensus à Kiev : les troupes russes (quelque 30 000 soldats) qui seraient déployées de l’autre côté de la frontière ne sont pas suffisantes pour envisager la prise de Kharkiv, lourdement fortifiée depuis plusieurs mois. La crainte est plutôt celle d’un épuisement progressif de soldats ukrainiens forcés depuis le début de l’année de subir les assauts russes tout le long de la ligne de front.

« Il ne faut pas oublier que l’objectif stratégique de Moscou reste les régions de Donetsk et de Louhansk, rappelle à la radio ukrainienne NV le député et colonel de l’armée Roman Kostenko. Il semble qu’ils fassent cela pour détourner nos forces des zones importantes du front, où ils continuent leur offensive. »

Car plus au sud, les forces russes ont, ces derniers jours, progressé également, cette fois autour de la ville stratégique de Tchassiv Iar, malgré les premières livraisons d’armes et d’équipements envoyés par Washington. Empêcher de nouvelles avancées russes au nord de Kharkiv au risque d’affaiblir d’autres portions du front déjà sous extrême tension : c’est le dilemme que Moscou impose aujourd’hui à l’armée ukrainienne.

Le Monde
France, lundi 13 mai 2024 1067 mots, p. 10
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11 mai 2024 - Le Monde (site web)
12 mai 2024 - Le Monde (site web)

Elections municipales à Paris : les écologistes en ordre dispersé

A deux ans de l’échéance électorale, des candidats à une primaire sont déjà sur les rangs. Au risque, comme souvent, de saborder le collectif

Laurent Telo

Les écologistes souffrent d’une maladie chronique qui consiste à se dévorer entre eux, surtout quand une tête dépasse, dès qu’une élection majeure pointe à l’horizon, et de vendanger, par avance, toute chance raisonnable de victoire. Depuis trente ans, la liste de ces mauvaissymptômes est longue, on ne citera que l’exemple le plus récent : la dernière élection présidentielle, en 2022, qui a contraint Yannick Jadot, vainqueur de la primaire d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), à composer avec Sandrine Rousseau, sa dauphine, tout au long d’une campagne jamais déminée. Résultat : 4,63 %. L’élection municipale parisienne de 2026 échappera-t-elle à cette coutume maudite ?

Sur le papier, évidemment oui. D’ici à un an, le mode de désignation du candidat écologiste – toujours présent au premier tour depuis 2001 – sera fixé. « La traditionveut que nous organisionsune primaire, avec nos 1200 adhérents qui choisiront leur candidat. Nous verrons si nous l’ouvrons à tout Parisien qui se sent écologiste sans pour autant être adhérent », assure Fatoumata Koné, garante de l’unité en tant que présidente du groupe écologiste au Conseil de Paris. Dans les faits, probablementpas. Quatre têtes d’affiche parisiennes sont prêtes à se porter candidates et donc à se placer, inévitablement, dans l’un des quatre coins du ring.

Commençons par l’ancien député européen, Yannick Jadot, 56 ans, qui, comme les autres, n’a officiellement rien déclaré de ses intentions ; il est aussi celui qui s’agite le moins. Comme il ne veut pas s’exprimer sur le sujet, au moins avant les élections européennes du 9 juin, les autres lui prêtent beaucoup d’arrière-pensées. Le désormais sénateur de Paris, le seul de la bande parisienne à jouir d’une notoriété nationale, n’écarte pas l’idée, mais veut se sentir désiré. Et pas seulement par les premiers sondages qui le citent en vue de l’élection municipale.

Seulement, il sait que chez les Verts parisiens, sa cote d’amour n’est pas la plus élevée. De toute façon, durant la campagne pour son investiture aux élections sénatoriales qu’il a obtenue avec difficulté, il a promis aux adhérents militants, les yeux dans les yeux, qu’il ne voulait pas être élu sénateur juste pour devenir maire de Paris. Mais il ne serait pas le premier à revenir sur une promesse de campagne, surtout si c’est pour se frotter à Anne Hidalgo ou à Rachida Dati.

Les intentions de David Belliard, 45 ans, relèvent davantage de l’évidence. Son poste d’adjoint à la Mairie de Paris chargé de la transformation de l’espace public, des transports et des mobilités lui confère une étoffe et une expérience de la gestion des dossiers et des équipes au sein de l’exécutif parisien. Il sait aussi à quoi ressemble une élection municipale à Paris, il étaitla tête de liste aux élections municipales de 2020. C’est aussi là que le bât blesse. Il a perdu sèchement (10,79 % au premier tour), quand Lyon, Bordeaux ou Strasbourg élisaient un édile écologiste.

Anne-Claire Boux, 37 ans, est également adjointe d’Anne Hidalgo, à la santé. « Je suis une option possible, confie-t-elle sur un ton rassembleur. Je sais ce qu’est le sens du collectif. En 2020, dans le 18e arrondissement, qui va de l’avenue Junot [artère cossue] à la Goutte-d’Or[quartier populaire] , j’ai fait le meilleur score des écologistes à Paris. Ma vision pour Paris : être sur une ligne politique de l’apaisement à l’inverse du bruit, de la fureur et du populisme actuel. Ce qui me différencie, c’est de parler à tout le monde à gauche, de Danielle Simonnet[La France insoumise] à Lamia El Aaraje[Parti socialiste, PS] . » Mais elle n’est assurément pas la favorite.

Amabilités vachardes

Celle qui pourrait finalement émerger est Fatoumata Koné, 42 ans. Malgré un déficit de notoriété flagrant, la présidente du groupe écologiste au Conseil de Paris se positionne : « Parisienne depuis la naissance, élue depuis 2014 et présidente de groupe depuis 2020, j’aime cette ville que je connais par cœur. Oui, j’y pense. » Une femme, un récit personnel sur la diversité et l’ascension sociale – une mère femme de ménage, un père éboueur –, une récurrence à s’opposer ouvertement à Anne Hidalgo… Autant d’atouts, même si elle est moins expérimentée politiquement que messieurs Jadot et Belliard. Elle bénéficie néanmoins, pour l’instant, du soutien implicite de la direction du parti national si elle est effectivement candidate à une primaire.

Entre les quatre, les stratégies très personnelles et les amabilités vachardes commencent à prospérer. L’inimitié entre Yannick Jadot et David Belliard est devenue proverbiale, alors même que le second était conseiller politique du premier lors de la dernière élection présidentielle. La guerre est tout aussi officielle entre David Belliard et Fatoumata Koné. Le premier reprochant à la seconde une non-présence médiatique criante. David Belliard poussait même pour un changement de présidence à la tête du groupe en fin d’année dernière, tandis que Mme Koné a fini par se persuader qu’elle était bien la plus légitime. Sachant qu’aucun de ces deux-là n’imagine Anne-Claire Boux rafler la mise de la primaire.

Heureusement, ils se rejoignent tous sur un point : les écologistes parisiens, dont le groupe au Conseil de Paris s’est renforcé, face à une maire de Paris affaiblie politiquement, voient un espace politique indéniable pour conquérir l’Hôtel de ville. Encore faudra-t-il se distinguer suffisamment de son allié socialiste accusé, par les Verts, de s’attribuer des mérites qui lui reviennent.

« La boîte à idées du PS parisien, c’est nous !, s’exclame Emile Meunier, élu écologiste . Tout ce qui est valorisé pour les dix ans de bilan d’Anne Hidalgo, ce sont nos projets ! Mais seul un écologiste pourra passer le cap et transformer la ville encore plus radicalement et encore plus rapidement face au changement climatique. Les gens ont besoin d’une équipe renouvelée. On a des postes dans l’exécutif, on maîtrise tous les sujets. On fera mieux que les socialistes car on a le feu sacré. A nous de mener la coalition ! » Sinon, il y a ce risque éternel de jouer le rôle de supplétif du grand frère socialiste.

Le Figaro, no. 24795
Le Figaro, lundi 13 mai 2024 1088 mots, p. 4

Politique

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12 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Vote à Paris, tension à Nouméa : la Calédonie cherche à sortir de l'impasse

Trois ans après le dernier « non » à l'indépendance, les divisions sont ravivées par une révision de la Constitution sur le corps électoral. Alors que les députés s'y penchent lundi, le chef de l'État espère encore un accord.

Boichot, Loris

Un vote à Paris risque-t-il d'embraser Nouméa ? L'Assemblée nationale examine dans l'Hémicycle, lundi et mardi, une réforme de la Constitution cruciale pour la Nouvelle-Calédonie mais contestée. Malgré les tensions sur place, le gouvernement semble vouloir suivre son calendrier : adoption du texte mardi par les députés lors d'un vote solennel, puis Congrès à Versailles d'ici au 1er juillet, pour sceller cette modification constitutionnelle à la majorité des trois cinquièmes.

Ce projet n'est pas menacé, sauf surprise, lors de ces étapes parlementaires. Seule la gauche demande son renvoi à plus tard, au nom de l'apaisement, ce qui n'a pas empêché son adoption par les députés en commission, lundi 6 mai. C'est à Nouméa qu'il déchire les non-indépendantistes et leurs rivaux indépendantistes. La raison des crispations : ce texte prévoit d'élargir le corps électoral pour les élections provinciales, le scrutin le plus important de l'archipel, puisqu'il compose les assemblées des trois provinces et, indirectement, les instances locales du Congrès et du gouvernement.

Exception en France, des milliers d'habitants - près d'un inscrit sur cinq - sont privés de droit de vote à ces élections. Ceux installés en Nouvelle-Calédonie après 1998, année de l'accord de Nouméa qui a encadré la série des trois référendums sur l'indépendance. C'est en vertu du compromis trouvé avec les Kanaks, qui refusent de se voir «dilués» dans une liste électorale trop étendue, que Jacques Chirac avait décidé en 2007 de la « geler » ainsi.

Dix-sept ans et trois victoires du « non » à l'indépendance plus tard, ce régime spécial «n'est plus conforme aux principes de la démocratie», estime le ministre de l'Intérieur et des Outre-mer, Gérald Darmanin. La réforme de la Constitution, qui doit s'appliquer pour les prochaines élections provinciales prévues d'ici à la fin de l'année, ne prévoit pas pour autant de revenir au suffrage universel. Elle doit accorder le droit de vote aux habitants nés en Nouvelle-Calédonie depuis 1998 ou y résidant depuis dix ans. Quelque 25 000 nouveaux électeurs sont concernés, selon un rapport du Sénat - 12 400 natifs et 13 400 résidents.

Subtils équilibres locaux

Problème, chaque bloc campe sur ses positions. Les loyalistes estiment avoir déjà fait une importante concession, en passant de trois à dix ans l'exigence de présence sur le territoire. Leurs adversaires indépendantistes jugent la condition de résidence trop large et exigent le retrait de la réforme. Depuis le 4 mai, ils multiplient les actions dans le cadre de l'opération Dix jours pour Kanaky. Dans les rues de Nouméa, mercredi, quelque 9 000 personnes, selon les autorités, ont marché derrière leurs drapeaux et le message «Non au dégel du corps électoral!»

Un mois plus tôt, le 13 avril, deux importantes manifestations ont réuni des milliers d'anti et pro-réforme - environ 20 000 d'un côté et autant de l'autre, selon les forces de l'ordre. Une mobilisation massive dans un archipel de 270 000 habitants. Inédite depuis quarante ans, ont relevé les autorités locales. «La France, c'est nous!», ont scandé ce jour-là des loyalistes, dans une marée d'étendards bleu-blanc-rouge, en demandant « les mêmes droits » qu'ailleurs dans le pays. Un peu plus loin, les manifestants indépendantistes réclamaient la suspension de la réforme.

En écho à cet appel à la prudence, les députés de gauche, soucieux du maintien des subtils équilibres locaux, veulent qu'un accord local soit scellé avant toute modification de la Constitution. «N'allumons pas un incendie que personne ne saurait éteindre», a lancé en commission l'Insoumis Bastien Lachaud.

Un retour de la violence inquiète dans l'archipel, où environ 100 000 armes circulent légalement et illégalement, selon les autorités. Jeudi et vendredi, en marge des mobilisations, 18 militants indépendantistes ont été interpellés et placés en garde à vue, notamment pour « participation armée à un attroupement ». En visite en Nouvelle-Calédonie, quatre députés de la délégation aux outre-mer ont consigné dans un récent rapport ces propos d'un représentant indépendantiste de l'Union calédonienne : « Si vous touchez au corps électoral, ce sera la guerre. Nos jeunes sont prêts à y aller. S'il faut en sacrifier 1000, on le fera. »

Pour tenter d'apporter de la sérénité, Emmanuel Macron a promis qu'il ne convoquerait pas le Congrès « dans la foulée » du vote à l'Assemblée nationale. Le temps d'organiser la rencontre à Paris qu'il a proposée aux forces politiques calédoniennes, dans l'espoir d'obtenir un accord.

« Ce n'est pas une reculade, c'est la méthode Macron jusqu'au bout, le dialogue jusqu'au bout du bout » , décrypte le député (Renaissance) Nicolas Metzdorf, rapporteur général du projet de réforme. Si un compromis est scellé plus tard, le texte pourra être reporté. La droite sénatoriale a introduit un mécanisme de suspension, qui rend possible ce scénario jusqu'à dix jours avant les prochaines élections provinciales.

Crise de la filière nickel

Un recul placerait l'archipel dans l'impasse, alertent toutefois des loyalistes et des acteurs du monde économique. La crise de la filière nickel et de l'économie, en grave difficulté, exige selon eux des arbitrages rapides. «Le sujet institutionnel prend le dessus sur beaucoup de décisions économiques nécessaires, met en garde la présidente du Medef local, Mimsy Daly. Il faut se projeter dans la suite, faire redémarrer économiquement la Calédonie. Une crise sociale ne ferait que dramatiser la situation.»

Dans ce climat lourd, certains appellent à un pilotage direct du dossier par le premier ministre, Gabriel Attal. Auditionnés récemment par le rapporteur Nicolas Metzdorf, ses prédécesseurs Édouard Philippe, Manuel Valls et Jean-Marc Ayrault ont rappelé que cette tradition prévalait depuis les accords de Matignon, signés par Michel Rocard, jusqu'à ce que Jean Castex le délaisse, au profit de l'Élysée et du ministère de l'Intérieur.

«Je ne suis pas propriétaire du dossier», a déclaré récemment Gérald Darmanin au Figaro, en affirmant ne pas « en faire une affaire personnelle ». Malgré le fort investissement du ministre dans ce dossier depuis deux ans, la « carte Darmanin » ne produit plus d'effet sur place, estiment plusieurs acteurs locaux.

Pour l'heure, le locataire de l'Hôtel de Beauvau se voit demander, par des députés de la délégation outre-mer et par le FLNKS, de trouver un accord en lançant une «mission impartiale». À l'image du processus enclenché en mai 1988, après la quasi-guerre civile qui a culminé dans l'assaut de la grotte d'Ouvéa, lors duquel 19 preneurs d'otages kanaks et deux militaires ont été tués. Un signe que le moment est jugé décisif. L.B.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 13 mai 2024 578 mots, p. AUJM4
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13 mai 2024 - Le Parisien

RenaissanceiUn coup de pouce en vue des européennes

Célébrer l'attractivité de la France pour les investisseurs et créateurs d'emploi étrangers ne peut qu'apporter une bouffée d'air au camp présidentiel, en mauvaise posture en vue des élections européennes du 9 juin.

Henri Vernet et Pauline Théveniaud

certes, Choose France est un événement annuel... mais sa tenue à moins de quatre semaines des élections européennes est une aubaine pour le camp présidentiel, à la peine dans les sondages. Que rêver de mieux qu'une pluie d'annonces d'investissements pour remobiliser les troupes ? « C'est un aspect que notre électorat reconnaît, admet un proche du chef de l'État. Par rapport au RN et à LFI qui font monter la fièvre et l'anxiété, notre truc à nous, c'est de montrer que les choses avancent malgré ces temps de tempête. » Choose France, avec les images style papier glacé du château de Versailles, est une bouffée d'air pour Emmanuel Macron, après des semaines d'un débat économique centré sur la dette abyssale et une spectaculaire révision à la baisse des prévisions du gouvernement. « Il y a un côté feel good, fierté française », vante Roland Lescure, ministre de l'Industrie.

Le président est le premier à jouer cette carte. Ce lundi matin, il se rendra dans une usine McCain - fabricant américain de frites -, dans la Marne, où une « très belle annonce » (dixit l'Élysée) doit être faite, mais aussi au siège de Microsoft. Avant d'animer en personne, l'après-midi, deux tables rondes à Versailles avec des patrons internationaux. « Qui aurait pu prédire que la France serait, cinq années d'affilée, le pays le plus attractif d'Europe ? », savoure un conseiller élyséen, rangeant ce dossier dans « la colonne des plus du bilan du président ». Macron enchaînera sur ce filon du business et de la réindustrialisation toute la semaine, avec l'inauguration mercredi du champ éolien de Fécamp (Seine-Maritime), puis une visite, jeudi, du réacteur nucléaire EPR de Flamanville (Manche), enfin opérationnel.

Un impact qui devra durer jusqu'au 9 juin...

Dans une campagne marquée par une tonalité de référendum anti-Macron, cette stratégie peut-elle vraiment marcher ? « Je ne suis pas sûr qu'un sommet Choose France puisse avoir un impact déterminant sur la campagne, concède le député (Renaissance) David Amiel, ex-conseiller économique du président. Mais l'important, c'est de montrer que notre stratégie économique, au sens large, y compris en matière de finances publiques, suscite la confiance et que ça se traduit en emplois et en investissements. » En outre, appuie le ministre, « il faut surtout dire que, si le RN est au pouvoir, ce sera Choose anything else but France ("Choisissez tout sauf la France") ».

La tactique vise le Rassemblement national, mais aussi le candidat PS Raphaël Glucksmann, à touche-touche dans les sondages avec la liste macroniste de Valérie Hayer. Les retombées de Choose France, veut croire Lescure, « montrent à ceux qui hésitent entre Glucksmann et nous qu'il y a d'un côté l'incantation et de l'autre l'action du gouvernement ». Ce choix de miser sur l'action vaut au-delà du business. « Les dernières semaines de la campagne sont géopolitiques, entre la visite en France de Xi Jinping, la visite d'État du président en Allemagne, le soutien européen à l'Ukraine, les cérémonies du 80 e anniversaire du Débarquement... Le président creuse ce sillon », souligne Clément Beaune, ex-ministre et porte-parole de Valérie Hayer.

Reste à savoir si l'éclaircie économique tiendra jusqu'au scrutin. Une nouvelle épée de Damoclès plane : l'agence Standard & Poor's doit rendre son verdict, redouté, sur la note de la France le 31 mai. À dix petits jours du vote...

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, lundi 13 mai 2024 674 mots, p. AUJM5
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12 mai 2024 - Le Parisien (site web)
13 mai 2024 - Le Parisien

La Nouvelle-Calédonie inquiète l'exécutif

L'Assemblée nationale examine un projet de réforme constitutionnelle. De son côté, le président a proposé aux loyalistes et aux indépendantistes de les recevoir pour renouer un dialogue au point mort.

Valérie Hacot

C'est un texte à très, très haut risque qui arrive ce lundi dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale. Les députés vont examiner le projet de loi constitutionnelle visant à élargir le corps électoral des élections provinciales de la Nouvelle-Calédonie. Un texte déjà voté par le Sénat le 2 avril dernier, qui - pour permettre la convocation d'un Congrès en vue de réviser la Constitution - devra être adopté dans les mêmes termes par le Palais-Bourbon.

Les indépendantistes de l'archipel sont vent debout contre cette réforme qui prévoit de permettre aux résidents installés depuis au moins dix ans de voter aux élections provinciales. En clair, de revenir sur le gel du corps électoral depuis les accords de Nouméa. « Les Kanaks ont peur d'être noyés », résume Roch Wamytan, chef coutumier indépendantiste et président du Congrès de Nouvelle-Calédonie.

Depuis trois mois, les manifestations se succèdent dans l'archipel, et les tensions ont encore gagné en intensité ces derniers jours avec des mobilisations quotidiennes et des élus sous protection policière. À tel point qu'Emmanuel Macron a décidé de proposer ce dimanche d'inviter à Paris l'ensemble des parties néocalédoniennes. Objectif : relancer un dialogue désormais au point mort.

« Il faut remonter le dossier à Matignon »

Avant cette invitation présidentielle, de plus en plus de voix, dont celles de trois anciens Premiers ministres, Jean-Marc Ayrault, Manuel Valls et Édouard Philippe, auditionnés il y a deux semaines à l'Assemblée, s'étaient élevées pour demander une reprise en main du dossier par Gabriel Attal. La question calédonienne a en effet été retirée du champ de Matignon par le président en 2021 et est désormais confiée au ministre de l'Intérieur. « Gérald Darmanin a bien travaillé, mais c'est important pour les Kanaks que ce soit le Premier ministre sur ce dossier. Quant au président, il ne devrait pas être en première ligne », confie au « Parisien » - « Aujourd'hui en France » Manuel Valls. L'ancien Premier ministre estime toutefois que le projet de loi est nécessaire et plaide pour la mise en place « d'une mission de dialogue après la réforme constitutionnelle ».

Côté indépendantiste, on n'en démord pas : on attend Gabriel Attal. « Depuis la reprise des discussions en 2022, on ne cesse de dire que le dossier est tellement sensible qu'il faut le remonter à Matignon », insiste Roch Wamytan, pour qui « Gérald Darmanin prend fait et cause pour les loyalistes ».

Priorité donnée à un accord local

Des accusations balayées par ces derniers « Le Premier ministre, ce n'est pas l'enjeu. Le problème, ce n'est pas l'État, le problème, ce sont les indépendantistes, s'agace Nicolas Metzdorf, le député Renaissance de la deuxième circonscription de Nouvelle-Calédonie et rapporteur du projet de loi constitutionnelle. Tant qu'ils ne reconnaîtront pas qu'ils ont perdu trois référendums (sur l'autodétermination), vous aurez beau changer d'interlocuteur, ça ne changera rien. »

Gabriel Attal ne s'est en tout cas pas encore emparé du sujet : « Le Premier ministre suit de près la situation en Nouvelle-Calédonie en lien avec le ministre de l'Intérieur », souligne son entourage. Tout en précisant qu'il participera bien à la future rencontre entre le président et les acteurs calédoniens. Matignon prend également soin de préciser que le vote du projet de loi constitutionnelle n'a pas vocation à clore le dossier : « Celui-ci laisse la place aux parties en présence pour poursuivre les négociations », explique l'entourage du Premier ministre. En clair, l'exécutif serait prêt à prendre un accord local - si les parties en parvenaient à se mettre d'accord - même après l'adoption du projet de loi.

De quoi calmer le jeu en Nouvelle-Calédonie ? Beaucoup sur l'île redoutent un embrasement après le vote du texte à l'Assemblée. L'archipel a beau être situé à plus de 16 000 km de Paris, ses poussées de colère, par le passé, ont plus d'une fois fait trembler la métropole.

l'Humanité
lundi 13 mai 2024 855 mots, p. 12

« Les vrais profiteurs ne pointent pas à France Travail »

Entretien réalisé par Léa Petit Scalogna

Documentaire Réalisatrice et militante, Hélène Crouzillat est l'autrice du film l'Effet Bahamas sur l'assurance-chômage, qui sera notamment projeté à l'Assemblée nationale le 18 juin.

Sept années d'écriture, de tournage et un financement participatif ont été nécessaires pour mettre à nu les rouages de l'assurance-chômage. Intitulée l'Effet Bahamas, cette enquête filmée d'Hélène Crouzillat, menée à l'aide de punaises reliées par de la laine, détricote la complexité des mécanismes et se veut pédagogique.

Pourquoi avoir appelé votre documentaire l'Effet Bahamas ?

Cette expression serait née à la machine à café de l'Unédic (association chargée de la gestion de l'assurance-chômage - NDLR) pour parler des chômeurs qui soi-disant optimisent leur indemnisation. En réalité, elle jette l'opprobre sur eux. C'est une façon de mettre à mal leurs droits et de calibrer leurs indemnités de façon qu'ils n'en profitent pas trop.

Ce titre vient aussi d'une déclaration de Damien Adam (Renaissance), député de Seine-Maritime. En 2017, il estime que les chômeurs partent en vacances aux Bahamas avec l'argent des allocations. Cet « effet Bahamas » est donc un phénomène imaginaire qui dicte les discours, lesquels dirigent une politique sociale. Et on voit ainsi s'opérer une inversion : alors que les profiteurs ne sont pas ceux qui pointent à France Travail mais bien ceux qui sont du côté de la finance. Dans le film, j'ai choisi de mettre en scène un bord de mer, aux antipodes des Bahamas. Nous avons reconstitué un paysage dans lequel nous ne serons jamais.

Dans le documentaire, une personne vous dit : « Vous êtes dans le froid, vous filmez quelqu'un que vous ne connaissez pas et, en plus, vous ne gagnez pas d'argent. » Dans quelle mesure ce film parle-t-il de votre expérience ?

Je voulais permettre aux autres d'accéder à la question du chômage. La façon la plus pertinente d'y arriver est donc de l'incarner. Je joue le personnage du film qui articule l'ensemble des scènes. J'ai pris ma propre expérience de chômeuse comme point d'appui. Être confrontée à Pôle emploi, aujourd'hui devenu France Travail, vivre le risque de n'être plus indemnisée, d'être radiée, contrôlée, je le vis, tout comme la difficulté à payer mon loyer. Et se lancer dans cette aventure de film a été particulièrement difficile à financer de bout en bout. Mais, puisque je suis intermittente du spectacle, je dépends donc d'un régime d'indemnisation qui nous protège mieux que les autres salariés en CDD. Cela étant, je ne sais pas vraiment comment mon indemnité est calculée. La règle est si complexe qu'elle en devient incompréhensible. Il faut avoir un bac + 8 pour capter le fonctionnement ! Les gens sont donc indemnisés d'une façon ou d'une autre et l'acceptent sans rien dire. Au mieux, ils n'ont pas l'énergie de se battre et, au pire, ils trouvent ça normal. J'aimerais rappeler que, aujourd'hui, seulement 30 % des chômeurs sont indemnisés.

Vous avez également été impliquée au sein d'un collectif de défense du droit au congé maternité des intermittentes du spectacle...

J'ai cofondé Les Matermittentes, un collectif qui a vu le jour en 2009. Certaines salariées se retrouvent avec des difficultés d'accès à leur droit au congé maternité ou maladie, parce qu'elles n'arrivent pas à remplir les conditions d'accès demandées par la Sécurité sociale. Avec le collectif, on s'est rendus jusqu'au sein des institutions, notamment en 2014, quand on est allés au Conseil d'État avec d'autres organisations ou collectifs pour faire tomber la convention Unédic qui réduisait les droits des chômeurs. À cette époque, déjà, je voyais bien que des choses hallucinantes étaient en train de se produire à l'intérieur de Pôle emploi : l'introduction de prestataires privés, la refonte des systèmes informatiques et le chantage à la dette que je trouvais absolument insupportable.

Vous parlez de la maltraitance institutionnelle que les chômeurs subissent, comment se matérialise-t-elle ?

Dans le film, une séquence est particulièrement révélatrice de cela. Elle a été tournée en 2016 et il s'agit de la période à laquelle les conditions d'accueil des agences ont été modifiées. Les gens qui se présentent pensent pouvoir entrer mais le bâtiment est fermé. Seule une personne dans un interphone leur répond et leur dit de revenir le lendemain, aux heures d'ouverture. Personne n'est encore habitué au fait de devoir prendre rendez-vous pour demander un renseignement à Pôle emploi. Cette scène raconte comment on crée des institutions qui ne veulent pas des chômeurs.

Avez-vous vécu ce type de mépris pendant le tournage de votre film ?

Pendant les négociations Unédic de 2018, je n'ai pas pu assister au même titre que les journalistes aux discussions qui avaient lieu au Medef. Du coup, j'ai attendu pendant des heures que les négociateurs sortent du bâtiment. Cette exclusion parle d'elle-même : « C'est ma position, c'est à cet endroit que vous me mettez, sur le trottoir ! » Pourtant, au Medef, sont négociés les droits de 28 millions de salariés. Et personne n'a un droit de regard sur ce qui se passe, c'est fou ! Définir les droits des chômeurs devrait être une décision prise sur la place publique. À la sortie, lorsque je pose une question à Vincent Destival, l'ancien directeur général de l'Unédic, il ne me répond même pas. Mais son mépris, je m'en fiche. 

Le Figaro, no. 24795
Le Figaro, lundi 13 mai 2024 756 mots, p. 5

Politique

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12 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Laurent Marcangeli : « Nous lançons une commission d'enquête sur l'enseignement supérieur »

Le président d'Horizons à l'Assemblée souhaite enquêter sur le respect des valeurs de la République.

Bordas, Wally

Laurent Marcangeli est député de Corse-du-Sud et président du groupe des philippistes à l'Assemblée nationale.

LE FIGARO. - Vous demandez l'ouverture à l'Assemblée d'une commission d'enquête sur le respect des valeurs de la République et du pluralisme dans l'enseignement supérieur. L'actualité à Sciences Po Paris y est pour quelque chose ?

LAURENT MARCANGELI. - Nous allons effectivement user de notre droit de tirage à l'Assemblée pour créer cette commission d'enquête. Les éléments liés à l'actualité y sont clairement pour quelque chose. Nous entreprenons cette démarche parce qu'en tant que groupe politique, nous avons le devoir de nous assurer que nos universités, notre enseignement supérieur, a les moyens de rester libre. Il doit préserver l'exigence académique, la transmission des savoirs. Tout cela, dans le respect des valeurs de la République et du pluralisme des opinions.

Je constate ces derniers temps plusieurs faits qui attestent que ces principes sont remis en question. Les exemples sont nombreux : annulation d'une pièce de théâtre à Paris 1 Panthéon Sorbonne au nom de la sous-représentation des personnes trans, organisation du « Hidjab Day » à Sciences Po, faits antisémites dans les universités, etc. Ce qui est dérangeant, c'est surtout l'absence de volonté de dialogue de certains étudiants. À l'université, la parole doit être libre, mais j'ai constaté en allant à récemment à Sciences Po lors des mobilisations en soutien à la Palestine qu'une pensée unique prédomine. La « cancel culture » importée des États-Unis dans nos universités n'est pas du meilleur acabit pour l'existence d'un débat républicain.

À Sciences Po, les Insoumis sont mobilisés au côté des étudiants. Leur reprochez-vous cette démarche ?

Ce que je reproche à certains responsables politiques - mais pas uniquement -, c'est d'accepter le principe de condamner a priori tout point de vue alternatif émanant d'un contradicteur. Or, en démocratie, tous les arguments, même les plus stupides, doivent pouvoir s'échanger dans le débat public. Évidemment, j'exclus ici tous les propos répréhensibles. La France insoumise est un parti qui n'est pas interdit, démocratiquement représentatif de millions de Français. Cela veut dire que leur discours parle à des gens. Mais toutes les pensées et expressions autres doivent être respectées. J'ai le sentiment que ce n'est pas le cas et qu'il n'y a plus de place pour le débat. Et que cela se passe en plein coeur du monde universitaire me heurte. Les Insoumis ont également pu en pâtir avec certaines conférences annulées, comme celle de Rima Hassan avec Jean-Luc Mélenchon très récemment. Cette commission d'enquête n'est donc pas dirigée contre les Insoumis ni contre aucune formation politique. Je souhaite que nous prenions de la hauteur, que nous ayons une vision fidèle à la réalité, que nous sachions si ce qui se passe est si récurrent que cela, si tout est avéré, quel est le degré de gravité, d'entrisme, etc. Nous devons avoir un débat qui permette de faire un tour de la question qui n'est pas uniquement centrée sur l'extrême gauche. Nos facultés sont des lieux censés être réservés à la transmission des connaissances, non pas des terrains de joutes politico-médiatiques, parfois à des fins électorales. Nous devons assurer ces conditions sereines à nos étudiants et à la communauté enseignante plus généralement.

Ces excès ne datent pas d'hier. Pourquoi lancer cette commission d'enquête aujourd'hui ?

L'histoire de l'université n'est pas un long fleuve tranquille. La radicalité s'exprime souvent dans le monde étudiant. Il y avait déjà des courants de pensée particulièrement radicaux dans les années 1960-1970. Mais je remarque que, en France, nous avons passé un certain nombre de caps, avec des faits qui remettent en cause des valeurs comme la liberté d'expression, l'acceptation de la contradiction. Il y a des pressions et influences idéologiques qui pèsent sur l'écosystème de l'université française. Les établissements sont-ils dotés des moyens suffisants pour assurer le respect d'un certain nombre de valeurs comme le pluralisme dans l'expression des idées ?

Ne craignez-vous pas que la commission d'enquête puisse être instrumentalisée par certains comme ce fut le cas de celle sur la TNT ?

Jérémie Patrier-Leitus (Horizons), qui devrait être président de cette commission d'enquête, fera en sorte que le débat soit de qualité et ne se fera pas déborder par d'éventuelles radicalités. Ce travail, qui commencera normalement avant les élections européennes, doit pouvoir se réaliser dans de bonnes conditions. Nous ne sommes pas là pour faire du spectacle mais pour travailler sérieusement sur ce sujet, comme nous le faisons tout le temps à l'Assemblée.

Libération
lundi 13 mai 2024 922 mots, p. 2,3

ÉVÉNEMENT EUROPÉENNES

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12 mai 2024 - Libération (site web)

La stratégie rodée et critiquée de Mélenchon

CHARLOTTE BELAÏCH

Le leader insoumis estime que c'est en luttant contre l'abstention dans les quartiers populaires que la gauche pourra revenir au pouvoir. Un choix renforcé par les scores très importants obtenus dans les banlieues en 2017 et 2022.

«A600 000 voix près !» Pendant des jours, au lendemain du premier tour de la présidentielle de 2017, les insoumis ressassent: il manquait si peu de voix pour que Jean-Luc Mélenchon atteigne le second tour. Marine Le Pen, la candidate du Front national, ne le distance que de 2 points. Peu importe si François Fillon est encore devant, en troisième position. Dans le monde insoumis, on se concentre sur les réussites. Ces 600 000 voix, Eric Coquerel, pourtant ancien de chez Jean-Pierre Chevènement, convainc le leader insoumis que c'est dans les quartiers populaires qu'elles étaient. Aux législatives qui suivent, lui-même est élu en Seine-Saint-Denis, comme cinq autres députés sur les 17 à l'échelle de la France. Après une campagne passée à essayer de convaincre les «fâchés pas fachos», ces classes populaires tentées par l'extrême droite, «la ligne Coquerel l'emporte», se souvient un fidèle. Ce fidèle qui accompagne Mélenchon depuis plus de quinze ans a organisé en 2018 et 2024, à Epinaysur-Seine, des «rencontres nationales des quartiers populaires» destinées à ancrer LFI dans ces territoires touchés par la pauvreté.

«Net, dur, dru». «C'est une évolution stratégique, parce qu'il y avait des voix à prendre dans les quartiers, parce que les milieux populaires blancs, c'était fini, mais c'est aussi le fait de l'influence de jeunes intersectionnels», juge un bon connaisseur des insoumis. Dans le sillage du succès de la présidentielle de 2017, une jeunesse diplômée et influencée par la gauche américaine investit le siège insoumis et les postes de collaborateurs parlementaires. Cinq ans plus tard, une partie d'entre eux seront élus députés, après une présidentielle marquée par des scores écrasants de Mélenchon dans les quartiers.

Dans la perspective de 2027, les insoumis veulent consolider cette base électorale. Mélenchon a toujours dit sa méfiance envers une classe moyenne qu'il juge volatile. Les lieutenants insoumis répètent ce que le leader professe : d'abord, conquérir les classes populaires, difficiles à convaincre mais fidèles, pour que vienne ensuite s'agréger sous l'effet du vote utile le reste de l'électorat de gauche. «Le gros de la troupe, qui va nous faire gagner, ce sont les quartiers qui votent à 80 % pour nous mais dont 30% seulement vont voter, affirmait Mélenchon fin septembre. Si nous montons à une participation égale à celle de la société nous avons gagné. La priorité, c'est de les convaincre eux et, pour ça, il faut parler net, dur, dru.» Au-delà

des voix, l'insoumis pense que l'énergie contestataire est là, lui qui a soufflé sur toutes les braises, espérant une «révolution citoyenne» à laquelle il n'a jamais renoncé. A gauche, on résume dans une formule : «Tout ce qui bouge est rouge.» Mélenchon, lui, se défend et s'agace. «Oui, nous voulons faire voter les quartiers populaires, et alors ? Ils disent "quartiers populaires" mais en réalité, ce qu'ils pensent, c'est musulmans, donc antisémites, a-t-il attaqué dans un amphi conquis à Sciences-Po Paris. Ceux qui disent que je suis clientéliste sont des racistes, des islamophobes. Ce n'est pas une complaisance mais une ligne politique : le refus de voir le peuple exploser sur la religion ou la couleur de peau.» Le leader et ses troupes ont longtemps contesté l'idée d'une stratégie électorale ciblée, analysant leurs résultats dans les quartiers populaires comme la conséquence logique de campagnes axées sur le social. Au lendemain de la présidentielle, alors que le député LFI François Ruffin regrettait que son camp ne s'adresse pas à «la France des bourgs», comme il s'adresse à «la France des tours», ils répondaient qu'on vote LFI en Seine-Saint-Denis tout simplement parce qu'on est pauvre. Aujourd'hui, ils admettent «déployer une stratégie sur Gaza pour mobiliser la jeunesse et les quartiers» aux européennes.

«Cynique». Au-delà de la cause palestinienne, les insoumis reconnaissent d'ailleurs que Mélenchon n'a jamais pensé que la classe sociale était le seul déterminant du vote mais que l'adhésion nécessite de convoquer des représentations et des valeurs. C'est ainsi que ceux qui ont cheminé avec l'ancien socialiste s'expliquent son évolution radicale sur la laïcité. «On était traités de laïcards fous, se souvient l'un d'eux. On s'élevait contre ce qu'on considérait être des conservatismes. Pour nous, le voile, c'était un symbole d'oppression de la femme. C'était notre rapport aux religions, à toutes les religions.» Des années plus tard, lorsque l'abaya est interdite, l'insoumis dénonce «une nouvelle absurde guerre de religion entièrement artificielle». «Il se dit que c'est ce qu'attendent les quartiers, poursuit le même ancien proche. Mais je ne suis pas sûre que ce soit leur première préoccupation.» Alors que certains accusent Mélenchon de creuser des fractures sociales en enfermant les individus dans des identités supposées, François Ruffin dit vouloir porter un discours social qui s'adresse à toutes les classes populaires. Dans la galaxie insoumise, on lui reproche justement de penser comme un «homme blanc», sourd aux problématiques et aux revendications propres aux banlieues. «A la différence de Jean-Luc, Ruffin n'a pas le vote des quartiers», notent certains. Le leader insoumis, lui, assure qu'il ne fait que s'adapter à ce qu'il considère être un échec de l'universalisme et qu'il n'a d'autre choix que de se poser comme rempart face à la stigmatisation d'une partie de la population. Un cadre de gauche sourit: «Avec Mélenchon, le sincère et le cynique sont toujours à la même table.»

Jean-Luc Mélenchon a toujours dit sa méfiance envers une classe moyenne qu'il juge volatile.

Libération
lundi 13 mai 2024 370 mots, p. 2

ÉVÉNEMENT EUROPÉENNES

Aussi paru dans
12 mai 2024 - Libération (site web)

Réserve

Par ALEXANDRA SCHWARTZBROD

ÉDITORIAL

Il faut avoir vécu dans une grotte ces derniers mois pour ne pas s'être aperçu que Jean-Luc Mélenchon cherche désespérément, en prévision des européennes du 9 juin, à s'attirer les votes de la jeunesse des quartiers populaires, et notamment des banlieues. Il a bien compris, au vu du résultat de la dernière présidentielle, que là était sa principale réserve de voix dans cette élection qui, traditionnellement, ne lui est guère favorable. D'où sa campagne axée essentiellement sur la Palestine avec son refus de qualifier de «terroristes» les attaques du Hamas le 7 octobre en Israël, son choix d'enrôler la Palestinienne Rima Hassan sur la liste LFI et son soutien marqué aux étudiants en colère contre les bombardements israéliens sur Gaza. Pour l'heure, ce choix -qui lui a sans doute fait perdre nombre de voix d'une gauche plus modérée - ne s'avère guère payant dans les sondages, le parti de Jean-Luc Mélenchon stagnant bien en deçà de la barre des 10 %. Non seulement il met à mal la campagne menée par sa tête de liste, Manon Aubry, davantage axée sur les injustices sociales, mais son électorat-cible ne se déplace guère pour voter à d'autres scrutins que la présidentielle, a fortiori pour des européennes. D'où les multiples initiatives lancées pour adapter le format de cette campagne en privilégiant le porte-àporte afin de convaincre un à un les plus récalcitrants.

Une stratégie très éloignée de celle des socialistes qui, sous la houlette de Raphaël Glucksmann, député européen sortant, tentent davantage de montrer aux électeurs potentiels en quoi les décisions votées à Bruxelles influent sur leur quotidien. Ce qui parle sans doute plus aux classes aisées qu'aux classes populaires. Pour le coup, ceux qui ont le plus de mal à toucher ces dernières, ce sont les écolos que l'on a tendance à voir dans les quartiers comme de doux rêveurs qui «parlent des arbres». Notre reportage à Marseille montre que Marie Toussaint, la tête de liste, en a bien conscience et tente elle aussi d'axer sa campagne sur les difficultés du quotidien. Même s'il ne reste qu'un petit mois pour marquer des points, ceux-ci ne seront de toute façon pas perdus. 2027, c'est demain et la tâche de la gauche est immense. ?

Libération
lundi 13 mai 2024 65 mots, p. 15

Autre

Fréquences TNT : une étrange commission d'enquête en 10 épisodes

LIBÉ.

FR

Lancée à l'automne à la faveur du droit de tirage exercé par les députés insoumis à l'Assemblée nationale, la commission d'enquête sur les fréquences TNT sera définitivement clôturée mardi, avec la publication du rapport rédigé par le député insoumis Aurélien Saintoul. Retour, sur Libération.fr, sur dix moments clés de cette commission d'enquête atypique.

Libération
lundi 13 mai 2024 772 mots, p. 16

Expresso

Nouvelle-Calédonie : l'impasse institutionnelle ravive les tensions

Par Gilles Caprais Correspondance en Nouvelle-Calédonie

Trois ans après le dernier référendum d'autodétermination et alors que le Parlement doit entériner une réforme du corps électoral, loyalistes et indépendantistes n'ont jamais été aussi divisés depuis les années 80. Le tout sur fond de crise économique et de blocages politique.

Nouméa vit au son des klaxons et des slogans. Depuis le 28 mars, indépendantistes et partisans du maintien dans la République (loyalistes) redoublent de démonstrations de force pour faire pression sur Paris, où l'Assemblée nationale doit débattre ce lundi et entériner mardi le dégel du corps électoral dans ce territoire français du Pacifique Sud toujours engagé dans un processus d'autodétermination. Opposés à un texte qui prévoit l'ouverture du droit de vote aux citoyens installés dans l'archipel depuis dix ans (donc en grande majorité contre l'indépendance...), la communauté kanake multiplie depuis plusieurs semaines les symboles identitaires.

Le 5 mai, postés devant les gendarmeries du pays, les manifestants de la Cellule de coordination des actions de terrain ont convoqué le souvenir de leurs martyrs : trente-six ans plus tôt, le GIGN prenait d'assaut la grotte d'Ouvéa. Le 8 mai, nouvelle mobilisation, autre symbole: le défilé a traversé les quartiers aisés de «Nouméa la blanche», comme l'appellent encore ceux qui pointent les insuffisances du «rééquilibrage» réalisé depuis 1988 et les accords de Matignon. «Avant, on disait destin commun et vivre ensemble. Mainchargé

tenant, il faut inclure ça dans "Ici, c'est chez nous ! Ici, c'est Kanaky!"» a lancé Jean-Fidel Malalua, vice-président du syndicat indépendantiste USTKE, devant les militants rassemblés dans les beaux quartiers.

«Partialité». La question de l'autodétermination n'a pas été réglée par les trois référendums organisés de 2018 à 2021. Après deux victoires du «non» à l'indépendance, par 57 % puis 53 % des suffrages exprimés, le camp du «oui» a boycotté le troisième vote au nom d'une période de deuil kanak liée au Covid. Le «non» l'avait emporté à plus de 96%... L'Etat a malgré tout validé le scrutin. Cette décision nourrit encore la rancoeur des indépendantistes, irrités par la «partialité», selon eux, d'Emmanuel Macron. Pour les loyalistes, l'objectif est désormais de dégeler le corps électoral. Depuis 2007, le droit de vote aux élections locales est ainsi restreint aux natifs et aux personnes inscrites sur les listes électorales de l'archipel au moment des accords de Nouméa en 1998. Voté par le Sénat du le 2 avril, le projet de loi constitutionnelle élargirait le corps électoral de près de 25 800 personnes. Les Kanaks étant d'ores et déjà minoritaires dans la population de l'archipel (41 % au dernier recensement), les indépendantistes dénoncent le retour de la «colonie de peuplement», quand leurs adver- saires applaudissent celui de «la démocratie». «On est allé

L'histoire jour au bout de la décolonisation en Nouvelle-Calédonie. C'est fini, a répété Nicolas Metzdorf, député (Renaissance) de Nouvelle-Calédonie, en commission à l'Assemblée. La Calédonie deviendra indépendante le jour où une majorité de Calédoniens voteront pour l'indépendance, pas avant.» Censé rapprocher les deux positions pour aboutir à un accord entre Calédoniens, le travail du ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, venu en Nouvelle-Calédonie à six reprises en quinze mois, s'est soldé par un échec. Le 23 mars, le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) a de nouveau rompu les discussions avec l'Etat, accusant le ministre, é des Outre-mer depuis juillet 2022, de faire preuve d'une extrême partialité. Sonia Backès, présidente de la province Sud et ex-secrétaire d'Etat à la Citoyenneté (de Darmanin), invite les loyalistes à ne pas répondre aux «provocations» des indépendantistes mais prévient qu'elle se chargera de «[mettre] le bordel» si les parlementaires ne votent pas le dégel du corps électoral. L'Union calédonienne, premier parti indépendantiste, menace de son côté de bouder les élections provinciales prévues en décembre. «En découdre». «Je fais partie de ceux qui essaient de dédramatiser les choses, mais effectivement il y a de la tension, alerte Victor Tutugoro, président de l'Union progressiste en Mélanésie, parti membre du FLNKS. Il y a des discours jusqu'au-boutistes de part et d'autre, et certains sont prêts à en découdre. Il ne faut pas que la situation s'aggrave, sinon on reviendrait aux événements de 1984.» Pour cela, plusieurs responsables locaux souhaitent que le dossier ne soit plus géré par Darmanin et appellent à la constitution d'une mission «impartiale». Dimanche, l'Elysée a fait savoir que le Président était prêt à inviter à Paris l'ensemble des parties prenantes, manière de «réaffirm[er] sa volonté de privi- légier le dialogue dans le cadre [d'un] chemin d'avenir», insiste l'Elysée. Le chef de l'Etat a aussi promis de prendre son temps avant de convoquer un Congrès. Cela s'appelle temporiser. ?

L'histoire du jour

l'Humanité
lundi 13 mai 2024 804 mots, p. 4

« Macron encourage la militarisation de l'Europe »

Entretien réalisé par Vadim Kamenka

Les propos bellicistes de nombreux dirigeants, à commencer par le président français, inquiètent. L'ancien député européen Francis Wurtz condamne cette escalade guerrière et appelle à une solution politique.

Au sortir des célébrations qui marquent la fin de la Seconde Guerre mondiale, quel regard portez-vous sur un contexte international dont la paix semble de plus en plus absente ?

Depuis la création de l'ONU, en 1945, avec la décolonisation, la fin de la guerre froide, la mondialisation des interdépendances, nous aurions pu croire en une « communauté internationale » plus unie plus jamais. Ce n'est pas le cas. En plus des conflits médiatisés, en Ukraine et au Proche-Orient, il y a ceux dont on parle moins - notamment en Afrique et au Yémen - et toutes les formes d'insécurité - humaine, alimentaire, sanitaire, climatique, économique, culturelle -, encore plus meurtrières. Nous devons nous mobiliser contre chacun de ces fléaux pour espérer construire un monde de paix.

En ce qui concerne l'Ukraine, il faut mettre fin à l'agression russe. Mais l'escalade militaire est sans issue et dangereuse. Même l'ex-chef d'état-major des armées des États-Unis reconnaissait qu'une solution politique était possible sans entériner les conquêtes territoriales russes.

Quant à l'agression israélienne contre la population civile de Gaza, à propos de laquelle la Cour internationale de justice a évoqué un « risque de génocide » tandis que la Cour pénale internationale menace de mandats d'arrêt le « cabinet de guerre » de Tel-Aviv, elle exige, là aussi, une mobilisation internationale, l'interdiction de toute livraison d'armes et l'utilisation de tout levier non militaire à même d'arrêter ce pouvoir d'extrême droite. L'objectif doit être de construire une paix qui passe par la fin de l'occupation et l'édification d'un État palestinien viable. Dans les deux cas, un même principe doit s'appliquer : la recherche d'une solution politique à partir du droit international.

Comment analysez-vous les prises de parole d'Emmanuel Macron sur l'Ukraine ?

Ce sont des gesticulations bellicistes irresponsables, tant en ce qui concerne l'hypothèse d'envoyer des troupes au sol que pour ce qui est de sa vision de l'arme nucléaire française comme « élément incontournable de la défense du continent européen ». En 2020, devant l'École de guerre, il avait déjà prononcé une phrase terrifiante : « Soyons clairs, les intérêts vitaux de la France ont désormais une dimension européenne. » Qu'entend-il par « intérêts vitaux » ? Cette position aventureuse doit être rapprochée d'une disposition peu connue du traité de Lisbonne, l'article 42, paragraphe 7. Cette clause, dite de sécurité mutuelle, en vigueur depuis 2009, affirme que les pays européens doivent aider tout État membre de l'Union victime d'une agression armée sur son territoire. Le rapprochement de ces deux éléments nous fait plonger dans l'inconnu. En vertu de sa soif d'affirmer le « leadership de la France », désormais seule puissance nucléaire européenne, Macron encourage la très périlleuse militarisation de l'Europe et des relations internationales.

Comment sortir de cet engrenage militaire des relations internationales ?

Nous ne disposons que d'un seul levier : les opinions publiques. Si bien que même Joe Biden doit évoquer la suspension des livraisons d'armes à Israël à la suite des mobilisations d'une partie de son électorat. Il faut accentuer la lutte pour la paix, contre la remilitarisation et la « ré-otanisation » de l'Europe. Celles-ci ont commencé avant le 24 février 2022, mais, naturellement, l'agression russe les a largement encouragées et aggravées. Des mouvements de paix puissants ont existé durant la guerre froide et il faut réapprendre à se mobiliser pour stopper cette militarisation des esprits et retirer aux dirigeants bellicistes le soutien de l'opinion.

Cette bataille politique doit partir des faits. Je le répète, concernant la Palestine, nous n'avons jamais demandé l'envoi de missiles, de chars ou d'avions. Nous réclamons un cessez-le-feu et une négociation sur la base du droit international et la reconnaissance des droits fondamentaux du peuple palestinien. Pourquoi ce qui est valable au Proche-Orient ne le serait-il pas en Ukraine ? Une solution politique, cela ne veut pas dire entériner les conquêtes territoriales russes. Cela peut être d'envisager des garanties de souveraineté pour l'Ukraine - ce que refuse aujourd'hui la Russie - contre des garanties de sécurité pour le peuple russe - ce que refuse aujourd'hui l'Otan. Il s'agit de trouver un accord global et durable impliquant les très nombreuses puissances qui n'ont pas intérêt à cette guerre : Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud, voire Turquie et Arabie saoudite. Ces pays disposent de moyens de pression sur la Russie, précisément parce qu'ils ne sont pas alignés sur l'Otan. Il faut accepter leur contribution à une solution politique.

La question de la paix est-elle un projet européen ?

L'Europe de la paix reste à construire. Il faut aller vers un traité paneuropéen de sécurité fondé sur le respect mutuel de la sécurité de tous les États signataires. Aux élections du 9 juin, l'enjeu de la paix devrait être prioritaire dans la campagne et pour les futurs élus durant leur mandat.

Le Figaro, no. 24795
Le Figaro, lundi 13 mai 2024 1596 mots, p. 7

International

Aussi paru dans
12 mai 2024 - Le Figaro (site web)

À El Amra, une situation explosive entre habitants et migrants

Des milliers de Subsahariens affluent dans cette petite ville de Tunisie, au bord de la Méditerranée.

Dumas, Maryline

Magasins, douches, coiffeurs, terrains de foot et tentes fabriqués de bric et de broc. À El Amra, à 30 km au nord de Sfax, les champs d'oliviers ressemblent dorénavant à des camps de migrants bien établis. Selon les activistes, entre 20 000 et 30 000 Subsahariens attendraient ici des conditions favorables pour traverser la Méditerranée. Un chiffre important pour cette localité agricole qui compte elle-même 30 000 habitants. Ces derniers supportent de plus en plus difficilement cette présence.

Les premiers migrants se sont installés en septembre. Ce sont des bus, affrétés par les autorités, qui ont déposé ces personnes qui campaient depuis la fin du printemps 2023 dans le centre-ville de Sfax, capitale économique de la Tunisie. Quelques mois plus tôt, en février 2023, le président Kaïs Saïed s'était fendu d'un communiqué évoquant « un arrangement criminel préparé depuis le début du siècle pour changer la composition démographique de la Tunisie». L'objectif serait de transformer « la Tunisie en un pays africain n'ayant aucune appartenance arabe et islamique. » Des mots qui ont profondément bouleversé la vie des migrants, qui, pour certains, vivaient de façon stable dans le pays. Nombreux sont ceux à avoir perdu leur travail et leur logement. Ils se sont réunis peu à peu vers Sfax, devenue le point de départ des bateaux vers l'Europe.

La Tunisie n'est désormais plus une terre d'accueil mais un lieu de passage. Pire, pour Romdhan ben Amor, porte-parole du Forum tunisien des droits économiques et sociaux, une association locale qui suit le phénomène de migration, la Tunisie est devenue le «piège à migrants » de l'Europe. Des centaines de migrants entrent chaque jour dans le pays, par les frontières terrestres mais aussi par avion (de nombreuses nationalités africaines ont, comme les Européens, droit à un séjour de trois mois en Tunisie sans visa) pour tenter la traversée. Seulement, les gardes maritimes tunisiens, poussés par l'Union européenne, font tout ce qu'ils peuvent pour empêcher ces départs. Au 15 avril, les arrivées en Italie avaient diminué de 50 % par rapport à la même période en 2023.

Les migrants s'entassent sous les oliviers. Pour eux, le nom d'El Amra ne signifie rien. Les Subsahariens se basent sur les bornes kilométriques au bord des routes : on vit dans le camp du kilomètre 24, on se retrouve au kilomètre 25... Mais aujourd'hui, les Tunisiens souhaitent retrouver la situation d'avant. Quelques manifestations ont été organisées, mais les solutions manquent.

Un député a proposé de déplacer les migrants vers la cité sportive de Sfax qui n'en est qu'au stade de projet. L'élu n'a récolté que la colère des habitants, qui l'accusent de se contenter de déplacer le problème.

Chadlya Salem, 60 ans, n'a pas de solution à proposer : « La politique c'est pour les élus. Je me contente d'appeler à l'aide le président KaÏs Saïed. » Elle n'en peut plus : « Tous les jours des migrants rentrent chez moi pour demander à manger, à boire, des vêtements. Je ne peux plus laisser sécher mon linge dehors, il est volé. » Comme beaucoup de ses voisins, la vieille dame a fait installer des barbelés pour clôturer son terrain, autrefois ouvert sur les oliveraies. Cela n'a rien changé. «Je n'ose plus quitter la maison, j'ai peur des vols si je m'absente », explique celle qui se plaint également de la pollution et des odeurs, liées à l'absence de WC et de ramassage des ordures dans le champ d'oliviers voisin où se sont installés des dizaines de migrants. Hanen, une de ses voisines, est en colère : «Mes filles ne peuvent plus faire seules les 400 mètres qui séparent notre maison de l'arrêt de bus pour aller à l'école. Elles ont été menacées ! » On nous tire la manche pour nous emmener vers le cimetière du coin. Un Subsaharien est en train de s'y habiller après avoir pris une douche. « Ils ont forcé le local du matériel. Ils s'en servent de toilettes ! », s'agace un habitant. Un groupe se forme et la colère monte. Une femme assure qu'un migrant lui aurait dit que les Arabes, comme elle, n'avaient qu'à partir en Arabie saoudite, que cette terre appartient aux Africains : « Kaïs SaÏed nous avait prévenus », rappelle-t-elle.

L'économie de la ville a également été bouleversée par cette présence. Les pêcheurs se plaignent que leurs filets, qui raclent les fonds marins, se déchirent lorsqu'ils rencontrent les bateaux en fer des migrants qui ont coulé. « Si on va en haute mer, on a des accidents avec les bateaux coulés et on peut se faire agresser par des migrants en détresse la nuit. Alors on pêche près des plages, mais la garde nationale surveille les départs et nous demande de partir », explique Racem Dahabi, 24 ans. La garde nationale du port d'Ellouza a empêché Le Figarode discuter plus longtemps avec les pêcheurs. Une dizaine de zodiacs flambant neufs ciglés « Garde nationale » ont pris la place des bateaux de pêcheurs. « C'est un cadeau de l'Europe », ironise un passant. Dans la maisonnette qui sert de bureau aux sécuritaires, une dizaine de moteurs sont entassés. « Ce sont les moteurs des bateaux de migrants, explique un activiste. Lorsque les migrants sont interceptés, la garde nationale saisit les moteurs et coule les bateaux. » Que deviennent ces moteurs ensuite ? Des mauvaises langues affirment qu'ils sont revendus pour les prochains départs. Le ministère de l'Intérieur n'a pas répondu à nos sollicitations.

Dans son oliveraie, Nizar, lui, ne se remet pas des branches d'oliviers coupées à la machette « alors qu'il y avait des olives dessus ! » « Ils s'en servent pour faire du feu ou pour construire leur tente. » Tout comme les bâches des serres ou les « bargaters » - ces tuyaux en polyéthylène utilisés pour l'arrosage - que les Subsahariens volent dans les exploitations.

Samia Gralou fait visiter son champ d'une douzaine d'oliviers, qui lui permet d'arrondir ses fins de mois difficiles. En tant que femme de ménage, son salaire lui rapporte chaque mois 118 euros. Cet hiver, elle n'a pas fait sa récolte biennale : « J'avais trop peur, il y avait des dizaines de migrants sur ma terre. Mon mari est venu six fois leur demander de quitter les champs. La septième fois, il a commencé à arracher les tentes lui-même. » Face à la colère du vieux monsieur handicapé, les migrants ont fini par s'éloigner de quelques mètres. Preuve que si leur nombre est impressionnant, la plupart ne cherchent pas de problème. Aboubaker, 19 ans, confirme : «On ne veut pas créer des problèmes en Tunisie. On veut seulement aller en Europe. On ne comprend pas pourquoi les Tunisiens nous empêchent de traverser. Ils ne veulent pas de nous ici et nous, on ne veut pas rester, on est bien d'accord !»

Certains profitent cependant de la présence des Subsahariens. Les gros producteurs d'olives ont embauché des migrants pendant la récolte d'octobre à janvier pour 25 dinars (7,40 euros) par jour quand un Tunisien demande au minimum 50 dinars (14,80 euros). « Cela a posé des problèmes, car beaucoup de Tunisiens attendent la récolte des olives pour gagner un peu d'argent», explique Hachmi Mselmi, président de l'Union locale de l'agriculture et de la pêche.

Dans les champs d'oliviers, des migrants ont ouvert des petites épiceries alimentées par des Tunisiens. « On y trouve du pain toute la journée alors qu'à El Amra, on ne trouve plus de pain deux heures après l'ouverture des boulangeries », explique Hachmi Mselmi. La farine, le couscous, les fruits et légumes y sont vendus plus cher qu'en ville, mais les migrants n'ont pas à se déplacer. «Quitter le camp, c'est prendre des risques, explique Mamouna, une Malienne de 24 ans. La police nous fait peur. Elle nous arrête, nous envoie dans le désert aux frontières algérienne ou libyenne. Parfois, ils viennent dans les camps et brûlent les tentes. Ils prennent toutes nos affaires. » La jeune femme est en Tunisie depuis plus de deux ans. Elle a travaillé à Tunis puis à Sfax comme femme de ménage avant d'être renvoyée de son travail et de son logement suite au discours de Kaïs Saïed en février 2023. Depuis sept mois, elle vit dans ce camp et vend de vieux poulets sans plumes qu'elle achète à un Tunisien qui la livre, au milieu du camp, en camion.

Le soir, l'ambiance change. Des pick-up, flambant neufs, prennent les rues d'El Amra pour des scènes de rodéo. « Ce sont des trafiquants. Ils font les malins car, rien qu'en accompagnant les migrants jusqu'à la plage sur leur pick-up, ils gagnent 3 000 dinars (890,90 euros). Ils font travailler des petits jeunes à moto comme informateurs pour savoir où est la garde nationale. C'est de l'argent facile, mais on a beaucoup d'enfants en prison à cause de ça», explique un journaliste local. Depuis une dizaine de jours, des raids ont lieu dans les camps d'El Amra. La garde nationale détruit les tentes. Mais les migrants reviennent s'installer dans ces champs.

À Tunis, devant l'Organisation internationale pour les migrations et l'Agence des Nations unies pour les réfugiés, deux camps ont été démantelés le 3 mai. Kaïs Saïed s'en est pris lundi à ces deux institutions onusiennes, affirmant qu'elles n'avaient rien fait pour les migrants à part des communiqués. Le président a répété sa position : «La Tunisie ne sera pas une terre pour implanter ces gens-là. Elle ne sera pas une terre d'accueil pour eux et veillera à ne pas être un point de passage.» Pourtant, c'est déjà le cas.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 12 mai 2024 1116 mots, p. AUJM10
Aussi paru dans
11 mai 2024 - Le Parisien (site web)
12 mai 2024 - Le Parisien

Macron pense déjà au jour d'après

Européennes|Alors que la liste de la majorité peine dans les sondages, le président réfléchit à la façon dont il pourrait reprendre la main après un vote du 9 juin qui s'annonce défavorable pour son camp.

Olivier Beaumont,marion Mourgueet Pauline Théveniaud

Une heure du matin a sonné, le palais de l'Élysée est plongé dans la nuit. Mais la lumière n'est pas éteinte dans le salon des Ambassadeurs, où le tintement des verres et le flot des conversations résonnent en cette veille de 1 er mai. Après avoir promu l'ancien sénateur sarkozyste Pierre Charon officier de la Légion d'honneur, Emmanuel Macron offre un dîner privé à une poignée de privilégiés. Outre Charon, il y a là Richard Ferrand, Hervé Marseille, Franck Louvrier, Édouard Courtial, Frédéric Péchenard, Laurent Solly, Ange Mancini. « Ça, c'est le prochain gouvernement ! » plaisante un convive. Non sans une pointe d'espoir pour certains ? Le chef de l'État a attendu cette heure indue pour lancer une conversation à bâtons rompus sur les élections européennes et l'après-9 juin : « Qu'est-ce que tu en penses ? Comment tu vois les choses ? »

Des questions type, chez lui, qui reviennent néanmoins avec force ces temps-ci : car Emmanuel Macron s'est remis à lancer des coups de sonde tous azimuts. « C'est une chorégraphie classique lorsqu'il y a des moments politiques importants », rappellent ses proches. Toutes les sensibilités sont mises à contribution. Les Marcheurs historiques, Richard Ferrand, Philippe Grangeon, Anne de Bayser, Julien Denormandie; d'anciens collaborateurs ou élus; sans oublier son flanc droit, donc.

Lors de cette fameuse nuit du 1 er mai, ses convives ont, eux, ainsi posé l'équation : après les européennes, il y aura le risque d'une motion de censure de LR, la possibilité d'une dissolution ou alors - plaident certains - l'urgence à prendre une initiative politique pour avoir un coup d'avance. « De toute façon vous paierez l'addition le 9 juin au soir », lance cash un élu au président. D'où ces questions : comment parvenir à gouverner pendant les trois prochaines années ? Quand bouger ? Au soir du 9 juin, après les JO ?

« Il faut que ça dépote et arrêtons de pleurnicher ! »

Manifestement préoccupé, le chef de l'État se garde de dévoiler l'état de ses réflexions ce soir-là. « Sphynx », dépeint un témoin. « Un président, sous la V e République, a beaucoup de marges de manoeuvre. Mais la première des règles est de ne jamais les exposer », décode le président du MoDem, François Bayrou, ajoutant : « Personne ne sait comment les choses vont se passer. On peut s'accorder à dire qu'il y a une situation de risque. Si le risque s'avérait, cela entraînerait nécessairement une redéfinition de notre architecture institutionnelle. Mais cela, c'est s'il y a un accident. Et je ne me résous pas à un accident. »

Emmanuel Macron non plus, même si les sondages dépeignent un tableau désastreux pour son camp qui se retrouve surclassé par le RN et rattrapé par le PS. Faisant fi de son impopularité, le président enchaîne les interviews - ce samedi matin encore, il répondait aux questions des internautes sur l'Europe dans une vidéo aux faux airs de clip de campagne -, met tout son poids dans la balance. « On fait la campagne. Il faut que ça dépote et arrêtons de pleurnicher ! » martèle-t-il à ses troupes. Au point que lors du dîner pour Pierre Charon, certains l'ont même invité à réfléchir à un débat avec Marine Le Pen d'ici au 9 juin ! Ce soir-là, le président n'a pas dit non. « Pour l'instant, ce n'est pas sur la table, ferme l'un de ses confidents. Mais je l'ai déjà vu dire Je ne ferai pas d'interview du 14 Juillet, et en faire une. »

Le locataire de l'Élysée est persuadé qu'au dernier moment, un vote utile et proeuropéen permettra à sa liste de grappiller des points. « De toute façon, on va vers les 22 % », jauge-t-il en privé. Cet objectif, nombreux en interne le jugent inatteignable alors que Valérie Hayer stagne entre 15 et 16 % des intentions de vote. Mais il n'est pas fixé au hasard. « La différence entre 17 % et 20 %, c'est la différence entre la mort et la survie, pose un cadre Renaissance. Quelques points peuvent faire toute la différence, donc le président veut qu'on se batte comme des chiens. »

En parallèle, il recense discrètement les différents scénarios pour l'après. Le premier, un grand classique, la jouer « circulez, y a rien à voir ». Mais y croit-il vraiment lui-même ? « On ne va pas pouvoir faire comme si le 9 juin n'existait pas », a récemment confié le chef de l'État. Deuxième « hypothèse », selon un ami : observer comment les rapports de force et fissures internes évoluent à gauche et à droite, pour tenter « une nouvelle main tendue » dans l'espoir d'élargir sa majorité ultra-relative. Chez les Républicains, redoutant la défaite, certains plaident déjà pour un accord. Mais, divisions obligent, cela n'offrirait pas la majorité absolue.

« Si on récupère 25 députés LR, ça ne suffit pas. Il faut aussi récupérer la frange sociale-démocrate », a ainsi planté le président, quand il a reçu la bande des ex du quinquennat Sarkozy à l'Élysée. « Parler avec les LR, pourquoi pas. Mais encore faut-il parler avec des gens qui acceptent de parler », relève en écho François Bayrou, s'empressant de souligner : « Quoi qu'il en soit, pour moi, l'essentiel est dans la fidélité au message de 2017, celui du rassemblement, celui de l'affirmation d'un grand courant central et pas la reconstitution des anciens blocs. »

« Envoie-moi des idées ! »

Encore faut-il, après s'être autant impliqué dans la campagne, ne pas être trop affaibli le 10 juin au matin... Car il y a un troisième scénario, « le scénario catastrophe », souligne un fidèle : « On prend une grosse taule, on est le troisième parti, le RN appelle à une dissolution, la pression monte pour un gouvernement d'union nationale autour de Gérard Larcher (avec lequel Macron a dîné le 7 mars). Là, il sera obligé de trouver une réponse. » Dans toutes les têtes, aussi, le spectre d'une motion de censure LR au cours de l'automne budgétaire. Le député MoDem Philippe Vigier en rit (jaune) auprès de ses collègues : « J'ai préparé le pot de colle pour les affiches de campagne. Mais pas pour le 9 juin, pour celle d'après ! »

Ambiance, alors que le président a une obsession : « Tuer la petite musique disant que le quinquennat est fini », résume l'un de ses intimes. Voilà pourquoi il phosphore aussi sur les sujets, les réformes, dont il pourrait s'emparer. « Envoie-moi des idées ! » lance-t-il à ses vieux amis. Avec l'espoir de retarder le début de la course à sa succession. Cette fois, le président n'est pas pressé de voir le crépuscule. Mais aura-t-il seulement le choix ?

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_24 Heures en Region, dimanche 12 mai 2024 268 mots, p. AUJM22
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11 mai 2024 - Le Parisien (site web)

Grand-Est Le général Bigeard sur la sellette

Grand-Est

Le général Bigeard sur la sellette

À Toul (Meurthe-et-Moselle), le général Bigeard a déjà une avenue à son nom. Il pourrait bientôt avoir

une statue à son effigie. L'oeuvre, de 2,50 m de haut, en bronze, est prête à être installée, mais le projet suscite tensions et crispations. « Ériger cette statue, c'est faire preuve de négationnisme », selon Luc Ferretti, membre d'un collectif d'opposants. Marcel Bigeard, qui fut ensuite secrétaire d'État à la Défense sous Giscard d'Estaing puis député UDF, est aussi un militaire à la carrière controversée. « C'est un général reconnu pour son oeuvre pendant la Seconde Guerre mondiale mais aussi pour avoir pratiqué la torture pendant

la guerre d'Algérie, en jetant des hommes à la mer, appelés les crevettes Bigeard. Ce n'est pas possible que l'on vénère ce genre d'homme », poursuit Luc Ferretti. Cette statue doit être installée à proximité du monument aux morts de Toul. « C'est une insulte pour toutes les victimes du colonialisme », s'insurge le collectif.

La ville fait savoir qu'elle n'est pas à l'initiative du projet. C'est la Fondation général Bigeard qui a financé l'opération. La municipalité a toutefois validé son implantation « car c'est un enfant de Toul », en justifiant son choix par le fait que le général Bigeard n'a jamais été condamné pour ce qui lui est reproché. La date d'installation de la statue est pour l'instant gardée secrète. Elle pourrait survenir le 18 juin, jour anniversaire de la mort de Marcel Bigeard. En attendant, le collectif d'opposants a prévu

de se rassembler le 25 mai « pour faire barrage à cette décision ».

Doris Henry

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 12 mai 2024 1412 mots, p. AUJM8,AUJM9,AUJM9,AUJM10
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12 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Les ex-électeurs de Mélenchon déboussolés

Rencontrés à Besançon, Aubervilliers et Paris, la plupart de ceux qui ont voté pour le candidat Insoumis en 2022 jugent sévèrement sa stratégie 100 % Palestine dans la campagne des européennes.

Julien Duffé et Pierre Maurerenvoyés Spéciaux À besançon (doubs)

Jeudi, en plein coeur du méga-pont de mai, la grosse horloge du centre-ville de Besançon semble figée. À un mois pile des élections européennes, la foule lézarde au soleil, à deux pas de l'université de Franche-Comté. Au début des années 1970, c'est ici que le jeune syndicaliste étudiant Jean-Luc Mélenchon, cheveu long et verbe haut, a connu ses premiers faits d'armes, retournant les amphis comme personne.

Cinquante ans plus tard, le triple candidat à la présidentielle encourage les facs du pays à se soulever contre « le génocide à Gaza », fidèle à sa stratégie de placer la question palestinienne au coeur de sa campagne. Au risque de déboussoler ses électeurs de 2022, que nous avons interrogés dans la préfecture du Doubs, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) et dans le XI e arrondissement de Paris.

« Le scandale permanent, ça me gave »

Croisé place de la Révolution, Bruno confie ne plus reconnaître le Mélenchon « rassembleur » qui l'avait fait vibrer il y a deux ans, recueillant la première place et 32 % des voix à Besançon. « Le scandale permanent, ça me gave. Je trouve qu'il délire », souffle, sous sa casquette délavée, cet aide-soignant de 59 ans qui a suivi de loin les polémiques soulevées par le tribun : la comparaison du président de l'université de Lille avec le nazi Adolf Eichmann ou encore ses attaques virulentes contre le député PS Jérôme Guedj, qualifié de « délateur ». Ce militant de la cause LGBT ne votera donc pas pour la tête de liste LFI, le 9 juin, lui préférant le candidat socialiste Raphaël Glucksmann. « J'aime beaucoup Manon Aubry, mais elle n'a aucune marge de manoeuvre, la pauvre ! poursuit Bruno. Mélenchon fait tout pour diviser. Sans doute pour flatter l'électorat jeune ou issu de l'immigration. Et vu les sondages, ça ne marche pas des masses... »

Cadre dans la formation, Jean, 58 ans, qui avait placé beaucoup d'espoir dans le tribun afin qu'il « fédère la gauche », s'avoue « désespéré » du ton employé ces dernières semaines. « Oui, Netanyahou est un tyran, oui Israël mène une politique d'extermination terrible à Gaza, mais la façon dont Mélenchon en parle dessert la cause », soupire le quinqua, qui ne comprend pas les attaques proférées contre ses ex-alliés de gauche. « Il est trop binaire et dans une logique d'exclusion. Il cherche à provoquer des réactions archaïques, des adhésions sans réflexion en s'adressant au cerveau limbique (siège des émotions) des gens. Mais on a trop reproché ces méthodes à l'extrême droite pour les reprendre à notre tour. On a besoin de paix, bordel, pas de mettre le feu ! De rassembler, pas de couper des têtes ! » s'époumone Jean.

« Les seuls à dénoncer aussi fort les massacres »

S'ils sont nettement moins nombreux, Jean-Luc Mélenchon ou Rima Hassan, nouvelle égérie des Insoumis, comptent néanmoins quelques fervents défenseurs, notamment chez les plus jeunes. « Ce sont les seuls à dénoncer aussi fort les massacres à Gaza, sans verser dans l'antisémitisme, comme je l'entends parfois dans le discours dominant des médias », défend Victor, 26 ans. Le prof bisontin comprend et partage la virulence des anathèmes contre les socialistes : « Eux ne dénoncent pas, assure-t-il. D'ailleurs je ne les considère pas comme étant de gauche. »

À 400 km de là, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), le sujet des européennes est loin de passionner. « Ici, tout le monde s'en fout », balaye Daniel, quarante ans de vie dans cette commune populaire de l'ex-ceinture rouge et autant à écouter Johnny Hallyday, qu'il arbore en pin's sur sa veste. Pas vraiment de bon augure pour le tribun qui, avec 60 % des voix, a réalisé ici un de ses meilleurs scores il y a deux ans. Le 25 mai, la tête de liste LFI Manon Aubry y tiendra l'un de ses derniers grands meetings, avec Mélenchon. Dans l'espoir de grappiller des voix chez les abstentionnistes, très nombreux ici.

Pour l'heure, beaucoup de sympathisants Insoumis sont en plein dilemme, tiraillés entre l'adhésion au programme de LFI et l'exaspération face aux paroles du chef. « Mélenchon me gonfle, ses positions internationales sur Gaza et l'Ukraine ne me plaisent pas. Et les Insoumis parlent beaucoup moins d'Europe et d'économie... », souffle Michel, la soixantaine, à l'ombre de la mairie. À l'ex-candidat à la présidentielle, devenu « outrancier », dit-il, le moustachu préfère les députés « frondeurs » de LFI, en désaccord avec la stratégie de la conflictualisation privilégiée par la direction des Insoumis depuis 2022. Le 9 juin, il tranchera entre Manon Aubry, Raphaël Glucksmann et l'écologiste Marie Toussaint.

« On les caricature »

Mêmes tourments chez Virginia, professeure depuis dix-sept ans. « J'ai envie de voter pour LFI dont les idées me conviennent mais pas de valider Mélenchon qui me tape sur le système », résume la quinqua. Au fait du soutien sans faille de LFI à la cause palestinienne, elle estime que le leader Insoumis va parfois trop loin et tient des « propos limite antisémites ». Elle aussi suit avec intérêt les démarches alternatives des députés LFI Clémentine Autain et François Ruffin. « Puisque Mélenchon défend la retraite à 60 ans, qu'il se l'applique à lui-même ! » lâche-t-elle.

A contrario, Hicham est déterminé à donner sa voix à la liste de LFI. « Ce qui se passe dans les universités, avec des étudiants mis en garde à vue, est gravissime », estime cet ouvrier qui entend voter pour « la jeunesse » et la préservation des « libertés publiques ». « Mélenchon en parle et il a une façon de le dire qui est pas mal. Il faut lui donner une chance », juge-t-il, plus intéressé néanmoins par le sujet de la « répartition des richesses » que par la Palestine.

De l'autre côté du périph, dans le XI e arrondissement de Paris qui avait lui aussi placé le candidat largement en tête au premier tour de la présidentielle (36 %), on trouve également des défenseurs de la ligne LFI mais ils sont rares. « On les caricature », soutient Victor, 30 ans, polaire blanche et chien caramel tenu en laisse. « Ce sont les plus constants dans la défense du cessez-le-feu, poursuit le pharmacien. Rima Hassan apporte un message de sincérité et de vérité : cela parle aux jeunes et c'est identitaire. Et en politique, l'identité prévaut sur le programme. Pourquoi ne pas aller sur ce terrain ? » Sauf que chez la majorité des électeurs de Mélenchon en 2022 qui pressent le pas devant la mairie du XI e, ce terrain est clairement miné. « C'est clivant, dangereux et racoleur », résume Catherine, 75 ans, ex-assistante sociale.

« Le problème, ce sont les mots utilisés »

« Certes, Israël frôle la limite avec le génocide mais le Hamas l'a fait aussi. Je ne comprends pas comment on peut demander un cessez-le-feu à Gaza sans exiger le retour des otages israéliens », poursuit la retraitée, reprenant les mots prononcés lundi, lors de la cérémonie des Molières, par l'humoriste Sophia Aram. Des députés LFI lui avaient alors reproché de faire « applaudir » le « génocide » à Gaza. Des « dingues », leur a répondu la chroniqueuse dans l'émission « C à vous », alertant sur les menaces dont elle fait l'objet.

« Le problème, ce sont les mots utilisés par LFI, estime Théo, 26 ans, cadre informatique. Depuis le début, ils s'arc-boutent sur la nomenclature : il y a des atrocités terribles qui ne sont pas pour autant des génocides. » D'ailleurs, beaucoup des électeurs croisés, qui s'étaient reportés sur Mélenchon en 2022 dans un réflexe de « vote utile », ne le suivent plus depuis le 7 octobre lorsque l'état-major Insoumis a rechigné à qualifier le Hamas d'organisation « terroriste ».

« Leur réaction a ruiné tous leurs efforts pour sensibiliser à la cause des Gazaouis », déplore Frédérique, 46 ans, fonctionnaire. Sur son vélo, Christopher, 27 ans, n'y voit qu'« une instrumentalisation pour profiter de la situation ». Anne, quadra juriste, ne comprend pas cette focalisation sur Gaza « alors que ces européennes soulèvent une foule de sujets essentiels pour notre avenir, que l'extrême droite est à 40 % dans les sondages et qu'il faut préparer 2027 ». Le 9 juin, elle votera Glucksmann. « Parce que désormais, c'est lui qui peut contribuer à dézinguer la macronie. »

Le Figaro, no. 24794
Le Figaro, samedi 11 mai 2024 850 mots, p. 2

Politique

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10 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Cyrielle Chatelain, le pari gagnant des Écologistes à l'Assemblée

Bordas, Wally

Cyrielle Chatelain n'est pas du genre à se laisser impressionner. Que ce soit pour attaquer le premier ministre, Gabriel Attal, en plein Hémicycle, pour tenir tête à Marine Le Pen en conférence des présidents de l'Assemblée, ou même pour hausser le ton face à Jean-Luc Mélenchon, cette femme de 36 ans n'hésite jamais à faire entendre sa voix. Inconnue du grand public, cette néodéputée, élue dans l'Isère en juin 2022, a été propulsée dans la foulée et à la surprise générale, présidente du groupe écologiste à la Chambre basse. Une fonction qui lui permet, depuis maintenant deux ans, d'être sous le feu des projecteurs. Et qui a fait d'elle, au fil des mois, l'une des figures montantes de la gauche à l'Assemblée nationale.

Offensive sans être agressive, écologiste et «profondément de gauche» sans être caricaturale, Cyrielle Chatelain est parvenue, depuis cette nomination, à se faire respecter des deux côtés de l'Hémicycle. «C'est une parlementaire de bonne qualité. Elle n'est pas désagréable, s'inscrit dans un travail rationnel et ne cherche pas à surjouer en permanence», loue par exemple le président du groupe LR, Olivier Marleix. «Elle ne tire pas de manière agressive sur ses collègues, même lorsqu'elle n'est pas d'accord», abonde l'Insoumis Hadrien Clouet. Même Sylvain Maillard, le patron des macronistes, n'en dit que du bien : «J'aime bien parler avec elle. Elle est franche, directe, constructive. Elle dit les choses clairement.»

Une image à rebours de celle dont pâtit sa collègue Sandrine Rousseau, dont les prises de position hérissent une grande partie de l'Hémicycle. Mais avec qui elle partage pourtant beaucoup «sur le fond». À droite, certains s'en amusent, d'ailleurs, la surnommant, comme ce député LR, «wokiste en chef». «Je suis écoféministe et convaincue que nous devons proposer un autre modèle de société plus centré sur la protection de la planète, des salariés, l'émancipation des femmes et des personnes racisées», rétorque Cyrielle Chatelain. Avant d'attaquer : «Les arguments contre le féminisme sont toujours de dire que cela vient de l'étranger et que ce n'est pas légitime. La droite essaie toujours de nous faire passer pour des hystériques afin de disqualifier notre combat pour l'émancipation.»

Ses convictions l'ont conduite à s'engager dès 18 ans chez les jeunes écologistes et à cheminer depuis près de vingt ans chez EELV en compagnie d'autres figures féminines du parti, ses «amies» Marine Tondelier, Marie Toussaint ou encore Sandra Regol. Avant de soutenir Éric Piolle pendant la primaire écologiste de 2022. Et d'être élue députée, sous la bannière Nupes, contre un élu macroniste sortant.

La voilà désormais dans la cour des grands, assise à la même table que Yaël Braun-Pivet, Marine Le Pen et Mathilde Panot. Et capitaine d'une jeune équipe sans expérience réunissant trois mouvements politiques. Avec des personnalités clivantes et des haines recuites. «Un groupe très difficile à gérer», admet sa collègue Sandrine Rousseau.

Une véritable gageure pour celle qui n'était encore il y a peu qu'une simple militante. «Je préférerais que l'on s'apprécie tous mais la question n'est pas de partir en vacances ensemble. Nous ne sommes pas là pour nous aimer, nous ne sommes pas une bande de copains. Nous sommes des députés élus sur un projet et réunis pour le mettre en oeuvre», défend-elle, sans nier les tensions.

Pour beaucoup, l'unité de cette petite équipe tient d'ailleurs à peu de chose. Il y a quelques semaines, Julien Bayou, ex-coprésident du groupe avec Cyrielle Chatelain, l'a finalement quitté, après avoir été accusé par son ancienne compagne de «harcèlement moral» et d' «abus de faiblesse». Depuis des mois, il n'adressait plus la parole à Sandrine Rousseau, également au coeur de cette affaire.

«C'est grâce à Cyrielle Chatelain si on arrive à faire groupe. Elle n'est pas dans les rancunes. C'est une vraie politique, unitaire et respectée par toute la gauche», se félicite son collègue Benjamin Lucas. «Elle a une capacité à créer une cohésion et à bien gérer les différentes personnalités», abonde un autre membre du groupe, la députée des Hauts-de-Seine Sabrina Sebaihi. Si tous ses camarades en disent du bien, aucun ne la voit cependant devenir une figure pouvant prétendre être candidate pour l'élection présidentielle.

L'élue ne semble d'ailleurs pas - pour l'instant - y penser. Elle qui, pour préparer chacun de ses discours dans l'Hémicycle, réécoute les prises de parole de Christiane Taubira, Simone Veil, Jean-Luc Mélenchon, Valérie Rabault, et relit même les allocutions de Léon Blum. Lui qui avait réussi à unir toute la gauche en 1936. Cyrielle Chatelain en rêve. Et porte un regard sévère sur le délitement de l'alliance Nupes ces derniers mois. «J'ai l'impression que nous avons déçu. Nous n'avons pas été au niveau et c'est une déception, avoue-t-elle, sans tergiverser. Les relations avec nos anciens alliés sont moins fortes... C'est comme ça. On continue quand même à faire des choses ensemble, nous devons à tout prix conserver un lien humain, à garder une capacité à se comprendre.» En 2027, cette fervente partisane de l'union des gauches le sait, il faudra absolument s'entendre. D'ici là, elle compte bien s'évertuer à «reconstruire» la Nupes, à l'Assemblée. W B

Le Monde
France, samedi 11 mai 2024 3831 mots, p. 8,9
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10 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Violences sexuelles Enquête

Metoo : les soldates parlent, l’armée esquive

Depuis trois mois, les dénonciations des violences sexuelles subies en service se multiplient. « Le Monde » a recueilli la parole de femmes et documenté des situations dans lesquelles elles ont été sanctionnées, alors que les auteurs présumés sont toujours en poste

Leila Minano, Julia Pascual et Yves Tréca-Durand (correspondant à Angers) et Yves Tréca-Durand (correspondant à Angers)

Quinze jours de cellule. J’ai beaucoup de mal à digérer que je vais être sanctionnée pour avoir osé prendre la parole. » La caporale Rose (les personnes citées par un prénom ont souhaité rester anonymes), 24 ans, a dénoncé un viol, commis en mai 2022 par un supérieur. Elle nous écrit cette phrase le 30 avril, à peine sortie du bureau de son chef de corps, qui vient de lui annoncer la sentence. « C’est aberrant, de victime je suis devenue coupable. »Coupable d’avoir bu de l’alcool la nuit de son agression, Rose sera donc envoyée en « cellule, avec un toilette, des barreaux et une petite cour pour fumer ».Quinze jours de « trou », comme on dit dans le jargon militaire, pour non-respect du règlement intérieur.

Deux semaines auparavant, le 12 avril, le ministre des armées, Sébastien Lecornu, a pourtant eu des mots fermes. Confronté au #metoo des armées, il s’est engagé à écouter les femmes victimes : « Cette parole doit libérer les victimes,a-t-il martelé dans une tribune au Monde. Elle ne doit pas les condamner. » Pour évaluer « l’ensemble des mesures de prévention, de protection des victimes et de sanction des agresseurs »,le ministre a missionné l’inspection générale des armées, qui doit rendre ses conclusions début juin.

Dans le régiment de Rose, le discours de M. Lecornu « est entré par une oreille et ressorti par l’autre », lâche Stéphane, un gradé. « L’injustice est toujours là, on ne la supporte plus »,confie celui qui a encouragé la jeune caporale à dénoncer son agression. Rose a été sanctionnée, tout comme sa camarade, la caporale-chef Hélène, qui dit avoir été droguée et violée par le même militaire, quelques mois auparavant, en 2021. Elle a déposé plainte, en octobre 2023.

« Aujourd’hui, c’est moi la fautive »

Comme Rose, Hélène, 34 ans, qui a été déployée au Mali et en Côte d’Ivoire, a été punie de sept jours de « cellule » pour avoir consommé de l’alcool et pénétré dans une chambre réservée aux hommes. Peu importe qu’elle ne se souvienne pas y être entrée – la caporale-chef n’a repris ses esprits qu’au matin. « Il y avait une autre militaire dans la chambre, c’est elle qui m’a raconté que, pendant la nuit, il avait sa tête entre mes jambes alors que j’étais inconsciente… Et aujourd’hui, c’est moi la fautive », raconte-t-elle.

Selon l’enquête disciplinaire consultée par Le Monde, l’agresseur présumé nie l’ensemble des faits. Le commandement, lui, considère que « tant que ces affaires ne seront pas traitées sur le plan judiciaire, il n’est pas possible de se prononcer sur d’éventuelles sanctions au sujet des crimes et délits évoqués ». Le militaire a été puni, mais uniquement pour la consommation d’alcool et le non-respect des règles de mixité en chambre : vingt jours d’arrêts, qu’il « effectuera dans sa chambre, comme il n’y a plus de places en cellule », explique Hélène. C’est à cet instant précis qu’elle « craque ». « Lui dans son lit tranquille et nous toutes au mitard ! »

Révoltée par l’injustice, Hélène, qui a fait un recours administratif contre sa sanction,se décide à venir grossir les rangs du #metoo des armées, passant outre le devoir de réserve des militaires. Une première pour elle, mais aussi pour toutes celles qui rejoignent le mouvement, lancé par la militaire Manon Dubois, victime d’agressions sexuelles, et qui avait témoigné la première dans la presse, le 12 février.

Dans la masse, une voix porte davantage que les autres : première députée-militaire de l’histoire, Laetitia Saint-Paul est déterminée à en finir avec une « mécanique systémique »qui autorise les violences sexuelles à se reproduire dans l’armée. Actionnant leviers politiques et militaires, multipliant les interviews, la capitaine et élue Renaissance de Maine-et-Loire a rebaptisé sa boîte mail « le #metoo des armées ».Plus d’une centaine de signalements lui sont parvenus, « pas seulement des victimes, mais aussi des gens à l’intérieur, qui veulent saisir le moment pour que les choses changent ».

Au sommet de l’institution, c’est le branle-bas de combat. Dans un document interne diffusé le 23 avril, à propos de l’écho médiatique du #metoo, la délégation à l’information et à la communication de la défense (Dicod) prévient que le sujet « reste hautement crisogène, et pourrait faire l’objet de nouvelles retombées, si d’autres victimes présumées prenaient la parole ». La matière abordée est « hautement inflammable », lisait-on déjà dans un e-mail envoyé le 10 avril au commandement par le service d’information et de relations publiques de l’armée de terre (Sirpat), dont Le Monde a également pris connaissance. La priorité est de reprendre le contrôle. Le #metoo des armées ? « Il est demandé de ne plus utiliser cette expression volontairement choisie par la députée Saint-Paul pour faire le buzz dans les médias », ajoute le Sirpat.

Le #metoo réduit au « buzz ». « Ils comptent sur le fait que ça se tasse », confirme un officier en poste au ministère des armées, à Balard, à Paris. Rien d’étonnant pour l’ancien lieutenant-colonel Guillaume Ancel, auteur de Saint-Cyr, à l’école de la Grande Muette (Flammarion, 368 pages, 22,90 euros) : « Le# metoo est vécu comme une agression, dans une institution où le silence est une règle biblique. Au lieu de s’inquiéter de ces violences indignes, ils s’inquiètent que les femmes puissent parler. »

Dans les régiments, les bases aériennes et navales françaises, dans l’Hexagone ou en opérations extérieures, de la base au sommet, le silence est rompu. La capitaine Flora, 36 ans, a décidé de passer « en mode combat », pour empêcher que ce qu’elle a souffert « n’arrive à d’autres femmes ».

Comme Rose et Hélène, Flora a été sanctionnée après avoir dénoncé un viol. Engagée en 2015 pour servir son pays après les attentats, cette boxeuse, titulaire d’un mastère en sciences cognitives, gravit chacune des marches de l’institution. La saint-cyrienne rêve de décrocher des étoiles, son chef decorps lui a même promis une période de commandement, quand sa vie « s’effondre ».

Pendant une formation parachutiste à Pau, en juillet 2022, un instructeur pénètre dans la chambrée des femmes, où elle s’est endormie, après une soirée arrosée. « Est-ce que j’ai été droguée ? J’avais bu, mais là j’étais inconsciente. Je me rappelle avoir senti un poids sur moi, raconte-t-elle, toujours bouleversée. Quand je me réveille, je n’ai plus de pantalon, ni de sous-vêtements, et mes camarades me racontent qu’elles l’ont vu sur moi »,confie-t-elle au Monde. Aucune d’entre elles n’acceptera de témoigner auprès de la gendarmerie, et sa plainte sera classée, faute de preuves.

Celui qu’elle accuse a été sanctionné de quinze jours d’arrêts, notamment pour « comportement inapproprié »avec une supérieure, « ivresse manifeste »et avoir « pénétré dans un endroit interdit », précise l’enquête disciplinaire consultée par Le Monde.Après son agression, Flora a continué de se rendre au travail. La capitaine a « tenu le choc », jusqu’à cette convocation dans le bureau de son chef de corps, qui lui annonce une sanction de dix jours d’arrêts pour non-respect des règles de mixité. « C’est à ce moment-là que j’ai perdu pied », confie l’officière, aujourd’hui en arrêt maladie.

Harcèlement à l’Hôtel de Brienne

Interrogé sur l’opportunité d’infliger des jours de « cellule » à des femmes dénonçant des violences sexuelles, le ministère des armées tient à souligner « qu’il ne s’agit pas de cellule mais de locaux d’arrêts, des chambres réservées à l’exécution des sanctions, soumis au contrôle du contrôleur général des lieux de privation de liberté ».Le service de communication du ministère ajoute que « dans l’un des cas récents (…) le commandement a décidé de ne pas sanctionner la militaire ayant dénoncé des violences sexuelles ». Il refuse néanmoins de préciser à quelle situation cette déclaration se rapporte. Aucune de celles qui témoignent auprès du Monde n’était informée, jeudi 9 mai, d’une quelconque levée de sanctions.

Quoi qu’il en soit, celui que Flora désigne comme son agresseur poursuit sa carrière, comme celui d’Hélène et de Rose. « C’est au harceleur ou à l’agresseur de sortir du rang, c’est sur eux que doit peser le fardeau », avait pourtant tonné Sébastien Lecornu le 12 avril, appelant à l’application d’un principe de « tolérance zéro à l’égard des agresseurs sexuels présumés ». « La saisine de la justice est systématique(…) ainsi que la mise en œuvre de la suspension si nécessaire », précise au Mondeson service presse.

Une sévérité qui détonne avec la mansuétude dont a aussi bénéficié un militaire au sein même de l’Hôtel de Brienne, la résidence du ministre, sise dans le 7e arrondissement de Paris. Ici, entre septembre et décembre 2021, au cœur du secrétariat du cabinet militaire de Florence Parly – titulaire du portefeuille à l’époque –, un sous-officier a harcelé sexuellement une engagée volontaire de la marine nationale. Le 16 mai, le militaire comparaîtra devant le tribunal judiciaire de Paris. Toujours dans les rangs – alors qu’il a « partiellement reconnu » les faits auprès de sa hiérarchie –, il assure que ses propos relevaient « du registre de la blague », selon l’enquête disciplinaire consultée par Le Monde.

« Il faut que je te baise », « Tu mouilles », « Tu rigoleras moins une fois que tu te seras fait sodomiser », disait-il à sa jeune subordonnée, qui a sombré peu à peu dans la dépression. « Ses chefs riaient, ne la soutenaient pas », rapporte son avocate, Me Elodie Maumont. Quand elle a déposé plainte, la matelote a obtenu, pour seul soutien du ministère, quatre pages de « conseils juridiques »pour lui permettre d’assurer sa défense.

Le sous-officier a reçu, lui, quinze jours aux arrêts, avant d’être placé en télétravail, puis muté au sein du prestigieux Centre des hautes études militaires (CHEM). Là, à quelques encablures du ministère, ses résultats « dépassent les attentes de ses chefs », souligne le général de corps d’armée Christophe Abad, gouverneur militaire de Paris, dans un avis de novembre 2023 joint à l’enquête pénale. Sollicité par Le Monde, il n’a pas donné suite. Même le directeur du CHEM, le contre-amiral Thibault Haudos de Possesse, a joint à la procédure pénale un état de service dithyrambique sur ce sous-officier « excellent camarade » et « pédagogue averti ».Lui non plus n’a pas donné suite aux sollicitations du Monde.

Ce militaire n’a pas encore été jugé. Mais ailleurs, un officier supérieur a poursuivi sa carrière jusqu’aux plus hautes strates de l’armée de terre,bien que reconnu coupable de trois agressions sexuelles.

Le parcours délinquant de ce militaire débute dans les années 2000, au sein de l’école de cavalerie de Saumur (Maine-et-Loire). A l’époque, il était capitaine, et ses victimes, lieutenante et militaire du rang. Averti de ces deux agressions sexuelles, le commandement lui inflige dix jours d’arrêts et saisit la justice, tout en préconisant une mesure alternative aux poursuites à l’encontre de cet homme « très compétent et rigoureux »,donnant « entière satisfaction », selon le dossier pénal consulté par Le Monde. Par mesure « d’exceptionnelle bienveillance », d’après les termes du parquet du Mans, il s’en était sorti avec un simple « rappel à la loi ».

« Ces gens sont dangereux »

L’officier qui avait diligenté l’enquête disciplinaire redoutait pourtant un risque de « récidive », compte tenu des « dénégations »du mis en cause. Malgré cela, l’homme est promu lieutenant-colonel en 2011 et fait chevalier de l’Ordre national du mérite en 2012. Deux ans après avoir accroché la « bleue », alors qu’il prend le train pour rejoindre son bureau à l’école de l’état-major de Saumur, le gradé récidive. Il agresse une étudiante de 19 ans lui touchant la poitrine et l’entrejambe tandis qu’elle s’effondre en larmes, tétanisée. Condamné définitivement à quatre mois de prison avec sursis en 2017, il poursuit sa carrière sans encombre jusqu’à un état-major de l’armée de terre.

Ailleurs, sur la base aérienne d’Evreux, Naomie croise « tous les jours » le militaire condamné le 19 mars à dix mois de prison avec sursis par le tribunal judiciaire de Lille pour l’avoir agressée sexuellement alors qu’elle rentrait d’une séance de sport (il a fait appel de l’inscription de sa peine dans son casier judiciaire). « On mange dans la même cantine. C’est très stressant de se retrouver en face de lui,reconnaît-elle. Mon commandant de base m’a dit que, si je me sentais en insécurité, il pouvait organiser des créneaux pour ne pas que l’on se croise. Mais j’ai déjà l’impression d’avoir déclenché un problème, donc je ne veux pas le leur demander. »

« L’armée ne comprend pas que ces gens sont dangereux », déplore Solène, une caporale-chef de l’armée de l’air qui ne s’explique pas non plus pourquoi celui qui l’a harcelée sexuellement est toujours dans les rangs. Le capitaine de corvette de 49 ans, qu’elle décrit comme un « prédateur », a été sanctionné en 2018 d’un blâme ministériel après lui avoir fait vivre un « enfer ». Muté à un poste de responsable régional du « rayonnement » de la défense auprès des jeunes, il se fait connaître ensuite de la justice. En 2019, l’officier se voit infliger un rappel à la loi pour violences conjugales, avant d’être mis en cause, en 2022, par sa nouvelle compagne, qui dénonce un viol. Sa plainte a été classée sans suite pour « infraction insuffisamment caractérisée ».

Solène saisit à son tour la justice en août 2022, mais sa plainte vient d’être classée, au motif que la sanction prise par l’armée « paraît suffisante »aux yeux du tribunal judiciaire de Rennes. Un temps en poste à la direction de l’enseignement supérieur de l’école militaire de Paris, le capitaine de corvette est aujourd’hui de nouveau « en mutation ». « Ils déplacent le problème », constate Solène.

Interrogé sur le maintien de plusieurs militaires condamnés ou sanctionnés, le ministère des armées a apporté au Monde des précisions sur des évolutions de procédures, tout en refusant d’indiquer à quel cas celles-ci se rapportaient. Il signale ainsi que « dans l’un des cas,(…) une procédure de suspension a été initiée »,ou encore que « dans l’une des situations,(…) le militaire sanctionné à titre disciplinaire a obtenu l’annulation de la sanction par le tribunal administratif ; le ministère reste dans l’attente des décisions de justice ».

Les services de M. Lecornu déclarent aussi que l’inspection générale qui doit aboutir début juin a, « entre autres missions », celle d’examiner la « cohérence des sanctions disciplinaires prononcées ces dernières années ». « Dans l’une des situations anciennes que vous mentionnez (…), une nouvelle procédure disciplinaire(…) a été initiée », ajoutent-ils.

Des dossiers de violences sexuelles, Elodie Maumont en a traité plusieurs dizaines, dans son cabinet MVMH, à Paris. L’avocate pénaliste, devenue la bête noire de la chancellerie militaire, est l’une des seules à connaître les arcanes du code de la défense, qui n’a intégré le harcèlement sexuel qu’en 2014. Elle est convaincue que « les contre-pouvoirs ne fonctionnent pas dans l’armée ».La cellule Thémis, mise en place il y a dix ans pour accueillir des signalements directs de violences en dehors de la chaîne hiérarchique, peine à faire la preuve de son efficacité.

Défaut d’indépendance de l’enquête

A sa création par Jean-Yves Le Drian – alors ministre de la défense –, elle avait notamment été chargée d’évaluer les mesures de protection des victimes. Une des clientes de Me Maumont, Marie, a essayé d’y recourir, sans succès, quand elle devait partir en formation avec celui qui avait fait le guet devant une chambre de la base aérienne de Bourges, l’empêchant de sortir pendant qu’un autre militaire l’agressait sexuellement. Définitivement condamné en 2021 pour « complicité d’agression sexuelle » à dix mois de prison avec sursis, ce caporal est toujours en poste, et Marie a dû renoncer à partir en formation. En désespoir de cause, « Thémis a conseillé à ma cliente d’écrire à la ministre de la défense », se souvient son avocate, désabusée. Le mail, adressé à Florence Parly le 15 avril 2021, dans lequel la militaire s’interroge sur la « reconnaissance des victimes dans l’institution », est resté sans réponse.

La cellule Thémis est aussi chargée d’orienter le commandement sur les procédures disciplinaires. Là encore, Me Maumont constate que « les enquêtes de commandement ne sont pas menées de façon contradictoire ». Ces procédures disciplinaires éclairent pourtant souvent la justice, lorsqu’elle doit décider d’engager ou non des poursuites pénales contre un militaire. Sollicité à ce sujet, le ministère des armées affirme que « la conduite des enquêtes de commandement requiert une juste appréciation individuelle des situations et une forte capacité de discernement. »

Sous le couvert de l’anonymat, un membre du cabinet du ministre dit « comprendre que des chefs de corps soient démunis ». « Dans beaucoup de cas, justifie-t-il, les Flash Event[fichier remontant les incidents graves au ministre et aux états-majors] , c’est des trucs merdiques du genre : “ils sont partis faire la bringue et le lendemain t’as mademoiselle qui croit avoir eu une relation sexuelle. Faut expliquer aux filles et aux garçons que, quand on est bourré, on n’a pas tous ses esprits.” »

Dans le cas de Chiara, une soldate de l’armée de terre, l’enquête de commandement n’a pas permis d’établir « avec certitude » la culpabilité de celui qu’elle mettait en cause. De 2016 à 2018, Chiara dit pourtant avoir subi le pire de la part de son chef, au sein d’un centre équestre militaire. Harcèlement sexuel, gifles, crachats, insultes, privations de nourriture et de repos, séquestrations… « Il m’obligeait à aller dans le vestiaire des soldats, coupait la lumière et m’enfermait à clé dans le noir, témoigne-t-elle. Il m’interdisait de faire le moindre bruit sous menace de représailles plus conséquentes. Il avait un contrôle absolu de moi. »

Elle attend toujours l’issue de sa plainte, déposée en 2019. Lui a pris dix jours d’arrêts pour des « propos inappropriés » et a été promu adjudant. En février 2023, une décision au vitriol de la Défenseure des droits a pourtant étrillé sur douze pages la façon dont les investigations ont été menées en interne : entretiens oraux non retranscrits ; manque d’impartialité de l’enquêteur ; témoignages occultés… La Défenseure dénonce aussi « un système de domination par la peur dont le personnel féminin a été victime sans qu’à aucun moment l’enquête de commandement ne s’interroge sur le nombre d’agentes victimes et la similitude des comportements dénoncés ».

Chiara est arrêtée depuis plus de six ans, handicapée par des crises de tétanie récurrentes, incapable de supporter le contact des hommes, « pas même la main de mon père sur mon épaule ». Celui qu’elle a dénoncé est en poste dans un centre équestre rattaché à un lycée militaire. Il s’exprime régulièrement dans des articles consacrés à son unité. « Pour bien monter à cheval, c’est comme pour avoir des bonnes notes au lycée, il faut avoir de la rigueur, être exemplaire, être droit », prêche le militaire dans un de ces reportages.

« C’est comme si l’armée donnait son accord à ce qu’il m’a fait vivre », confie Chiara. Les recommandations de la Défenseure n’ont, elles, pas reçu de réponse du ministère des armées. Elle préconisait en particulier de faire appel à une personne « indépendante de la ligne hiérarchique »pour diligenter des enquêtes.

Ce défaut d’indépendance, Olympe l’a ressenti à la lecture de l’enquête disciplinaire concernant le crime qu’elle a dénoncé en 2023. Attirée dans la chambre d’un supérieur qui disait vouloir lui offrir des cordons-bleus pour « améliorer l’ordinaire », l’engagée de presque 20 ans raconte avoir été violée, quelques mois à peine après avoir intégré son régiment. Soutenue par sa capitaine, qui l’encourage à porter plainte auprès de la gendarmerie, Olympe est également entendue par l’officier-enquêteur de l’armée, qui relève l’attitude problématique du supérieur auprès de plusieurs autres jeunes recrues.

Pourtant, ce n’est pas ce qui ressort du compte rendu d’un des officiers supérieurs qui dirige sa compagnie. Dans un mail que Le Monde a consulté, ce dernier assure que « cette affaire n’est pas aussi grave qu’on le soupçonnait ».Olympe, désignée comme la « fille accusatrice », n’est « pas claire et de surcroît a eu une relation “officielle” avec le caporal »,cingle encore le lieutenant-colonel. Avant de reconnaître que ce dernier « a déjà eu des comportements limites, mais qui ne méritent pas de dramatiser la situation ». Affaire réglée : « La louche [la remontrance] qu’il a prise dans mon bureau l’a apparemment marqué », conclut l’officier.

« Des trucs de bonnes femmes »

Pour l’armée, « ce ne sont pas des vrais sujets, c’est des trucs de bonnes femmes hystériques, déplore une gradée du service de santé des armées. Le ministère ne veut pas entendre parler des violences sexuelles. Surtout, il ne faut pas qu’il soit dit que les hommes militaires sont violents. » Au sein de cette branche, la plus féminisée de l’institution, le seul projet qui visait à offrir une prise en charge aux soldates victimes de violences sexuelles a d’ailleurs été tué dans l’œuf.

Une consultation spécialisée avait été expérimentée à l’hôpital militaire Bégin, à Saint-Mandé (Val-de-Marne), à partir de septembre 2021, mais « l’institution était mitigée, se souvient Ghada Hatem, médecin réserviste à Bégin. On nous a autorisés à ouvrir Bégin Santé Femmes avec pour seule communication une affichette dans le couloir de l’hôpital ». Le projet a été abandonné au début du printemps, alors que le #metoo grondait de plus en plus fort au sein des armées. Sollicité sur ce point, l’hôpital militaire n’a pas donné suite.

Au moment où l’affichette présentant « Bégin Santé Femmes » était retirée, la direction de la communication de la défense, la Dicod, s’inquiétait, dans un document interne vu par Le Monde, de l’emploi du terme « systémique » dans la presse pour désigner les violences sexuelles dans les armées. Une « menace » est identifiée en particulier, selon la Dicod : « Certains dressent une image des armées qui instaurerait un régime institutionnalisé de violences systémiques sexistes et sexuelles. »

Loin des spin doctors de l’Hôtel de Brienne, la caporale Rose a repris le chemin de son régiment il y a une semaine. Très soutenue par un capitaine, la jeune femme s’est convaincue qu’elle ne laisserait pas son agresseur piétiner son rêve en treillis. Emue, elle nous lit un message que lui a envoyé ce supérieur : « Soyez courageuse, ayez confiance en vous et en l’avenir, ne perdez pas espoir. Je vous soutiens. »

Le Monde
Idées, samedi 11 mai 2024 3712 mots, p. 26,27
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10 mai 2024 - Le Monde (site web)
11 mai 2024 - La Matinale du Monde

Grammaire architecturale du Parlement, des Lumières à nos jours

La géographie des lieux où les représentants du peuple fabriquent la loi reflète, depuis la Révolution, l’histoire du pouvoir législatif. Espace circulaire, hémicycle, ellipse, les formes mouvantes des édifices racontent comment philosophes et architectes ont tenté, au fil des siècles, d’inscrire dans la pierre les idéaux républicains

Anne Chemin

Ce sont deux gravures qui racontent à leur manière qu’en politique la transformation des lieux reflète bien souvent le bouleversement des valeurs. Sur la première, le roi Louis XVI trône sous un immense baldaquin rouge et or, tandis que mille députés sont répartis en trois groupes soigneusement séparés – en face du roi, le tiers état en veste de drap noir ; à sa gauche, la noblesse dans des habits chamarrés ; à sa droite, le clergé dans des tenues rouges ou violettes. Sur la seconde, le somptueux trône a disparu, les gradins sont peuplés de députés qui peuvent désormais s’asseoir où bon leur semble et un homme, le bras levé, s’exprime librement au pied des tribunes.

Réalisée par Isidore-Stanislas Helman (1743-1809), la première image représente l’ultime cérémonie solennelle de l’Ancien Régime : lors de l’ouverture des Etats généraux, le 5 mai 1789, dans la salle des Menus-Plaisirs, à Versailles, la prééminence royale et la société d’ordres sont clairement inscrites dans la géographie des lieux. Signée par Louis-Joseph Masquelier (1741-1811), la seconde représente, trois ans plus tard, la salle du Manège, où siégèrent les députés de 1789 à 1793 : le tumulte des gradins et l’ardeur des prises de parole ressuscitent la verve et la liberté révolutionnaires. Entre ces deux moments, entre ces deux salles, les privilèges ont été abolis et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen a été adoptée.

En France comme dans la plupart des pays européens, les lieux où les représentants du peuple fabriquent la loi sont, depuis la fin du XVIIIe siècle, emplis de symboles. Quand les architectes dessinent les salles de délibération parlementaire, ils ne se contentent pas de rechercher la beauté ou la fonctionnalité : ils tiennent à ce que les lieux expriment des « valeurs morales », selon le mot de JeanPhilippe Heurtin, professeur de science politique à l’Institut d’études politiques de Strasbourg. « A l’Assemblée nationale, le fauteuil du président est ainsi placé exactement à la même hauteur que le gradin le plus haut de l’hémicycle afin de signifier le principe fondamental de l’égalité entre les élus », constate le politiste Olivier Rozenberg.

Cette aspiration « morale » continue, aujourd’hui encore, à imprégner le travail des bâtisseurs : dans l’immeuble strasbourgeois du Parlement européen, l’immense façade vitrée de 13 000 mètres carrés symbolise la transparence, tandis que l’aspect inachevé de la tour de verre et de grès évoque l’idée d’un projet européen en perpétuelle construction. Quant à la présence d’un arc, d’un dôme et d’une tour, elle est censée, selon ses concepteurs, évoquer les systèmes de relations « ouverts »et « vivants » des démocraties. « A toute idée, il faut une enveloppe visible, à tout principe, il faut une habitation », écrit Victor Hugo, en 1874, dans Quatrevingt-treize.

Les « vertus morales » du cercle

Cette conviction accompagne toute l’histoire de l’architecture, mais elle s’affirme avec une vigueur toute particulière pendant les Lumières. Parce que les bâtisseurs du XVIIIe siècle croient au progrès et à la raison, ils aspirent à ce que les monuments expriment des vertus : Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) estime ainsi que les bâtiments doivent concourir à la « propagation et à l’épuration des mœurs ». « Je crois que nos édifices, surtout les édifices publics, devraient être, en quelque façon, des poèmes, renchérit Etienne-Louis Boullée (1728-1799) . Les images qu’ils offrent à nos sens devraient exciter en nous des sentiments analogues à l’usage auquel ces édifices sont consacrés. »

Bercés par les idéaux des Lumières, ces « architectes de la liberté » sont invités, après la Révolution française, à bâtir les temples du nouveau monde, racontent la conservatrice Annie Jacques et l’historien de l’art Jean-Pierre Mouilleseaux dans un ouvrage du même nom publié en 1989 (« Découvertes Gallimard »). Parce que la délibération parle mentaire est, à partir de 1789, fondée sur le principe de la souveraineté du peuple, il leur faut imaginer un espace qui se distingue de ceux que les révolutionnaires associent à la tyrannie et au despotisme : un lieu aussi symbolique que l’assemblée doit célébrer, dans son architecture, l’avènement de la liberté et de l’égalité.

De la réunion des Etats généraux, en 1789, à l’installation du Conseil des Cinq-Cents au Palais-Bourbon, en 1798, les assemblées politiques révolutionnaires siègent essentiellement dans trois endroits – la salle des Menus-Plaisirs, à Versailles, où Louis XVI trône sous un immense dais ; la salle du Manège, où le roi est condamné à mort, en 1792 ; et la salle des Machines, un lieu de spectacle édifié en 1660 sur ordre de Louis XIV. A chaque déménagement, la fine fleur des architectes de l’époque est sollicitée pour dessiner les lieux : dans L’Espace public parlementaire (PUF, 1999), Jean-Philippe Heurtin recense dix-sept projets de salle d’assemblée entre 1789 et 1795.

Certains imaginent un espace circulaire, d’autres une ellipse, d’autres encore un fer à cheval ou un hémicycle, mais tous ces bâtisseurs ont en commun de vouloir inscrire les idéaux révolutionnaires « dans la pierre, les murs et le décor », résume l’historienne Delphine Gardey. « Ils rêvent d’inventer une nouvelle grammaire architecturale, souligne l’autrice du Linge du Palais-Bourbon. Corps, matérialité et genre du politique à l’ère démocratique(Le Bord de l’eau, 2015). A leurs yeux, les monuments doivent véhiculer des vertus civiques et morales telles que le commun, le public, la transparence, la prise de parole ou la délibération. »

Nul, à l’époque, ne plaisante avec les symboles : puisque les représentants du peuple sont censés rédiger l’ « Evangile humain », selon le mot du député Armand de Kersaint (1742-1793), l’aménagement de la salle de délibération est débattu avec le plus grand sérieux. En 1791, le Comité des inspecteurs estime ainsi qu’une « bonne disposition produit l’accord et l’ordre » et « influe essentiellement sur les délibérations ». « Les révolutionnaires doivent inventer, sur pièce et sur place, une assemblée fondée sur des principes politiques nouveaux, analyse Jean-Philippe Heurtin . Ils savent que certaines formes architecturales conviennent mieux que d’autres aux mœurs parlementaires qu’ils veulent instaurer. »

Hémicycle, cercle, ellipse ou fer à cheval ? Le débat est esthétique, certes, mais surtout politique et philosophique, notamment chez les partisans du cercle, qui invoquent les vertus morales de cette forme géométrique. S’il faut opter pour une salle circulaire, peut-on lire dans le journal parisien La Bouche de fer, le 28 juin 1791, c’est pour « peindre l’éternelle égalité ». Chaque élu, ajoute le député Quatremère de Quincy (1755-1849), sera ainsi placé sous le regard de tous les autres : l’assemblée, « développée tranquillement et tout entière devant elle-même, sentira mieux sa dignité, la respectera et la fera respecter d’avantage ».

Dans l’esprit de ces révolutionnaires, le cercle est en effet associé à l’union, à l’égalité et à la concorde. « Dès 1789, l’abbé Sieyès[1748-1836] dessine, dans l’un de ses opuscules, une salle d’assemblée ronde, observe le politiste Jean-Philippe Heurtin. Selon lui, ce tracé qui n’a pas de “haut bout” évoque naturellement la notion d’égalité. A travers ce choix architectural, Sieyès formule une critique de l’aristocratie et des inégalités sociales : ce qui est dit, c’est que tous les représentants élus par le peuple souverain sont égaux. »

Ces projets circulaires ne comportent pas de tribune pour les orateurs – et cette absence ne doit rien au hasard ou à l’esthétique : elle renvoie à une conception libérale de la délibération. « Les partisans du cercle souhaitent que les députés parlent de leur place, sans monter sur une tribune, car ils estiment que l’intérêt général et la volonté commune se construisent à partir de la confrontation égalitaire, rationnelle et dépersonnalisée des points de vue, poursuit le politiste. Cette grammaire de la discussion aspire à faire taire les passions, à mettre à distance les émotions, à privilégier la raison. »

« Grand théâtre politique »

Trois ans après la chute de la Bastille, les partisans du cercle subissent cependant une défaite : en 1792, c’est l’hémicycle et son incontournable tribune qui l’emportent. Pendant la Convention (1792-1795), cette estrade réservée aux orateurs devient le lieu exclusif de la parole parlementaire. « Si ce modèle s’impose, c’est parce qu’il évoque l’architecture antique, très prisée à l’époque, mais c’est aussi parce qu’il permet de mettre en scène de manière solennelle les discours prononcés depuis le proscenium par les députés, analyse l’historienne Delphine Gardey. La tribune instaure une centralité et une verticalité de la prise de parole des élus. »

A partir de 1792, c’est sur cette estrade, et non plus de leur place, que les députés proclament leurs discours. Les orateurs sont désormais au centre de toutes les attentions : l’architecture de l’hémicycle oriente mécaniquement les regards vers la tribune. « Cette disposition favorise l’expression individuelle du parlementaire au détriment de l’échange égalitaire des points de vue, souligne l’historien Jean Garrigues . Monter à la tribune devient d’ailleurs, pendant la Révolution, le signe d’une prééminence politique : pour contester, le 9 thermidor, le pouvoir de Robespierre, les députés de la Convention l’empêchent d’accéder à ce lieu symbolique. »

En optant pour cette forme architecturale, les révolutionnaires transforment l’assemblée en un « grand théâtre politique », analyse Giovanni Rizzoni, qui dirige le service de recherches de la chambre des députés italienne. « Dans un hémicycle doté d’une tribune, l’organisation du débat est hiérarchique et formelle : chaque élu doit endosser son rôle et respecter son tour de parole, observe-t-il. Ce n’est pas le cas, par exemple, à Westminster, où les députés britanniques sont, depuis des siècles, serrés sur des bancs installés face à face − une architecture qui façonne, au contraire, une délibération informelle et dynamique proche d’une conversation animée et conflictuelle. »

Avec l’installation, en 1799, du Conseil des Cinq-Cents au Palais-Bourbon, cette culture théâtrale de la délibération parlementaire s’implante de manière durable dans la vie politique française. Sous le Directoire (1795-1799), les architectes Jacques-Pierre Gisors (1755-1818) et Emmanuel-Chérubin Leconte (1761-1818) aménagent dans cette demeure confisquée au prince de Condé, puis déclarée « bien de la nation », un hémicycle dont la tribune est parvenue jusqu’à nous : elle surmonte un bas-relief de François-Frédéric Lemot (1771-1827) représentant deux femmes – la Renommée souffle les lois dans une trompette avant que l’Histoire les transmette à la postérité en les gravant sur une tablette.

Dans Le Linge du Palais-Bourbon, l’historienne Delphine Gardey se fait l’entomologiste des deux cérémonies organisées lors de l’installation de la représentation nationale dans ce bâtiment où elle siège encore aujourd’hui. La première pierre est posée le 16 novembre 1797, l’hémicycle est inauguré le jour anniversaire de l’exécution de Louis XVI, le 21 janvier 1799 : tout, dans les rituels qui accompagnent l’émergence de ce « lieu de culte des idéaux républicains », célèbre la communion entre les principes et les lieux, l’architecture et les valeurs, l’espace géographique et les vertus morales.

Le 16 novembre 1797, le président du Conseil des Cinq-Cents scelle ainsi dans la première pierre de la tribune une boîte de plomb contenant les médailles des représentants ainsi qu’une plaque de bronze sur laquelle sont gravés le décret de la Convention, fixant le siège de la représentation nationale au Palais-Bourbon, ainsi que le « plan et la vue géométrale » du bâtiment. « L’acte est fondateur au sens triple de l’énonciation (le discours), du droit (le texte) et du bâtiment (la première pierre), analyse Delphine Gardey . Le texte est fait matière (bronze) et le bronze du texte et du plan sont faits bâtiment (la première pierre). »

Un an plus tard, une salve d’artillerie marque l’entrée des représentants dans la salle des séances : précédé par des huissiers, des messagers d’Etat et des secrétaires rédacteurs, le président du Conseil des Cinq-Cents en grand costume ouvre la marche. « Partout, le ciseau et le pinceau ont répandu les emblèmes de la liberté, de l’égalité, et de toutes les vertus qui caractérisent le législateur », note le procès-verbal. « Les vertus allégoriques des œuvres d’art[du Palais-Bourbon] sont censées inspirer et contraindre les comportements du législateur, relève Delphine Gardey . La foi dans l’immeuble et le meuble est véritable : de même que l’habit fait le moine, l’espace fera l’institution. »

Si la boîte symbolique contenant le texte du décret de la Convention, le plan du bâtiment et les insignes des élus est scellée dans la première pierre de la tribune, ce n’est évidemment pas par hasard : il s’agit ici de « magnifier » la figure de l’orateur, fait remarquer Delphine Gardey. « L’art oratoire n’a jamais trouvé pareil accomplissement[à cette époque] qu’avec des tribuns d’exception dont la voix porte bien au-delà de l’hémicycle, écrit le chercheur Marc Abélès dans Un ethnologue à l’Assemblée(Odile Jacob, 2000) . Benjamin Constant, Manuel, de Serre, Royer-Collard, et bientôt Guizot, vont donner au parlementarisme français ses lettres de noblesse. »

En ce début du XIXe siècle, l’éloquence parlementaire est reine – au point qu’un député, Louis Marie de Lahaye de Cormenin (1788-1868), consacre un ouvrage entier aux vertus de cet « art d’émouvoir et de convaincre ». « Des recueils commencent à rassembler les grands discours prononcés à la tribune du Palais-Bourbon, précise l’historien Jean Garrigues. La conservation, jusqu’à nos jours, du siège du président du Conseil des Cinq-Cents et de la tribune qui est à ses pieds montre l’importance que l’on accorde, en France, à l’art oratoire ainsi que le respect, voire l’admiration, que l’on porte aux tribuns. »

Pour certains élus, cette culture politique ne va cependant pas de soi. « Ils estiment que la France n’entrera dans un régime véritablement parlementaire que quand la tribune sera supprimée, observe Jean-Philippe Heurtin. Parce qu’elle est située au point focal de la salle – au Palais-Bourbon, même le pavement en étoile est organisé autour d’elle ! –, la tribune “détache” la parole de l’orateur de celle de ses collègues et inscrit le discours parlementaire dans un registre très théâtral. Cette grammaire qui favorise la succession des prises de parole au détriment de la confrontation des points de vue suscite de vives controverses. »

La tribune, « appareil dramatique »

En 1815, dans un chapitre de Principes de politiqueconsacré à la discussion dans les assemblées représentatives, le philosophe Benjamin Constant s’élève ainsi contre les périls de l’art oratoire . « Ce qui, parmi nous, menace le plus, et le bon ordre, et la liberté, ce n’est pas l’exagération, ce n’est pas l’erreur, ce n’est pas l’ignorance, bien que toutes ces choses ne nous manquent pas : c’est le besoin de faire effet, écrit-il . Ce besoin qui dégénère en une sorte de fureur est d’autant plus dangereux qu’il n’a pas sa source dans la nature de l’homme mais est une création sociale, fruit tardif et factice d’une vieille civilisation et d’une capitale immense. »

Quelques années plus tard, alors qu’un débat parlementaire émerge sur la forme architecturale la plus favorable à la délibération politique, le marquis de Grammont, le comte de Sade ou Bernard Desmousseaux de Givré dénoncent, eux aussi, l’influence néfaste de cet «appareil dramatique » sur le climat politique. « On ne conçoit pas par quelle aberration de goût, par quelle absence de convenance, on a été prendre pour modèle du lieu des discussions graves et solennelles d’une assemblée délibérante une salle de spectacle, s’étonne le comte de Sade en 1830 . Car si vous y avez pris garde, la ressemblance est frappante : parterre, première et seconde, rien n’y manque. »

Ces députés qui rêvent d’une grammaire de la discussion plus égalitaire essuient cependant un échec. Supprimée en 1852 par le Second Empire, la tribune réapparaît en 1867 avant de façonner, sous la IIIe République, une culture parlementaire plus théâtrale que jamais. « Les historiens considèrent que l’âge d’or de l’éloquence parlementaire commence au début de la IIIe République, analyse le politiste Olivier Rozenberg. Les grands orateurs comme Georges Clemenceau ou Jean Jaurès parviennent parfois à renverser une majorité en prononçant un discours à la tribune de l’Assemblée. »

Ce triomphe du tribun atteint son apogée pendant une période que l’historien Gilles Le Béguec baptise la « République des avocats » dans un ouvrage du même nom publié en 2003. « Des années 1880 à 1914, un bon tiers des députés sont des avocats de métier – c’est notamment le cas de Léon Gambetta, d’Aristide Briand, de Jules Ferry ou de Pierre Waldeck-Rousseau, constate l’historien Jean Garrigues . Parce que la délibération parlementaire repose sur la controverse, l’orateur y joue un rôle essentiel. Les tableaux qui représentent des élus les mettent d’ailleurs en scène proclamant leurs discours à la tribune de l’Assemblée nationale. »

Cette tradition se poursuit au XXe siècle, même si les grands orateurs se font de plus en plus rares. « Dans l’entre-deux-guerres, Léon Blum et Edouard Herriot prononcent des discours mémorables, poursuit Jean Garrigues . Quant à François Mitterrand et Georges Pompidou, ils ont, en 1964, un échange sur les institutions de la Ve République marqué par une grande élégance littéraire et une forte culture philosophique. Dans les décennies qui suivent, la tribune reste, certes, un lieu emblématique du pouvoir – c’est là que le premier ministre prononce sa déclaration de politique générale –, mais l’art oratoire finit par s’estomper. »

« Perméabilité de l’hémicycle »

Malgré ce déclin de la rhétorique classique et de l’éloquence parlementaire, l’attachement des députés à l’hémicycle et à sa tribune est, aujourd’hui encore, extrêmement puissant : en 2008, la révision constitutionnelle a autorisé la tenue des séances parlementaires dans une salle moderne de la rue de l’Université, mais elle est très peu utilisée. « Cet espace construit en 1992 comporte, en son centre, une immense table en forme d’anneau où les députés s’assoient les uns à côté des autres, observe Olivier Rozenberg. Il accueille beaucoup de réunions mais très peu de séances, comme si sa simplicité ne se prêtait pas à l’exercice solennel du débat parlementaire. »

Si l’hémicycle est, aujourd’hui encore, le lieu privilégié des débats, si la tribune continue à accueillir de grands discours, la symbolique architecturale de l’« aquarium » parlementaire fonctionne de moins en moins bien. « Cette métaphore de l’aquarium renvoie à deux idées importantes, précise le chercheur Giovanni Rizzoni, auteur de Parliamentarism and Encyclopaedism(« parlementarisme et encyclopédisme », Bloomsbury, 2024, non traduit). La première, c’est que l’hémicycle doit être transparent pour l’extérieur : c’est le principe de la publicité des débats. La seconde, c’est qu’il doit constituer un espace clos : le public n’a pas le droit d’exercer des pressions sur les élus en les interpellant. »

Après deux cents ans de bons et loyaux services, ce modèle parlementaire a cependant été fragilisé, dans les années 2000, par la diffusion massive et immédiate des images. « Les médiations techniques et informationnelles que sont les réseaux sociaux ont remis en cause la clôture symbolique de l’assemblée, constate l’historienne DelphineGardey. Il est de plus en plus compliqué de protéger l’espace de délibération, car la distinction entre l’intérieur et l’extérieur est difficile à établir. La question de la perméabilité de l’hémicycle se pose d’une façon inédite : elle questionne l’espace tel qu’il a été conçu il y a plus de deux siècles. »

Si la Révolution française avait instauré une séparation étanche entre le public et les élus, si elle avait interdit aux citoyens de manifester bruyamment leurs humeurs dans les tribunes, si, aujourd’hui encore, des appariteurs veillent à ce que les visiteurs s’abstiennent d’applaudir les discours ou de sortir des banderoles, c’est pour protéger le principe de la représentativité des députés : une fois élus, ils doivent travailler à l’abri des pressions du peuple. « Cette règle est le fruit du traumatisme qu’a représenté le tumulte organisé, pendant la Révolution, par les sans-culottes », précise le politiste Olivier Rozenberg.

Aujourd’hui, les sans-culottes ont disparu, mais le tumulte, lui, est encore bien vivant : parce que les députés prennent des décisions au nom du peuple, parce qu’ils ont du pouvoir et de la notoriété, parce que la défiance envers les politiques est très forte, ils sont souvent victimes de puissantes vagues d’hostilité sur les réseaux sociaux. « Ces pressions, quand elles sont violentes et insistantes, sont contraires à la philosophie du gouvernement représentatif telle qu’elle a été analysée par le Bernard Manin[ Principes du gouvernement représentatif, Calmann-Levy, 1995], ajoute Olivier Rozenberg. Le représentant n’a pas de mandat impératif : les pressions du peuple doivent donc s’arrêter à la porte de l’Assemblée nationale. »

Peut-on imaginer un Parlement qui parvienne à concilier le principe de la transparence démocratique et celui de la sérénité des débats ? Comment, à l’heure des réseaux sociaux, mettre les élus à l’abri des tornades numériques ? Le modèle de l’aquarium est-il condamné par la modernité ? « Ce système clos et autoréférentiel a certes du mal à survivre, mais je crois qu’il faut préserver l’idée que, face à un débat public fragmenté, l’Assemblée doit rester le lieu de la délibération politique, répond Giovanni Rizzoni . La segmentation extrême des médias numériques rend plus que jamais nécessaire la synthèse parlementaire. »

Pour Giovanni Rizzoni, le rôle de l’Hémicycle est de faire dialoguer les « sphères de la société qui ne se parlent plus ». « C’est la seule institution où les citoyens peuvent mettre en commun leurs opinions pour penser ensemble la politique, poursuit-il . On a beau parler, de manière métaphorique, d’une “agora numérique”, cet espace n’a pas la même fonction que la salle des délibérations : sa désincarnation physique menace les équilibres démocratiques. » Il reste à concevoir, deux siècles après la Révolution française, un espace parlementaire qui soit à la fois ouvert sur le monde et préservé des passions numériques – un « aquarium » du XXIe siècle, en quelque sorte.

Libération
samedi 11 mai 2024 1991 mots, p. 8,9

France

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12 mai 2024 - Libération (site web)

AIDE À MOURIR «Il faut faire de la dentelle législative»

Recueilli par Laure Equy et Nathalie Raulin

Consentement des patients, réactions des soignants Le rapporteur du texte étudié en commission à l'Assemblée dès lundi, Olivier Falorni, et le médecin Michel Denis, responsable d'une unité de soins palliatifs, échangent sur les dispositions les plus sensibles du projet de loi sur la fin de vie.

D'

un côté, un législateur, partisan de longue date d'un droit à l'aide à mourir. De l'autre, un praticien de terrain, qui accompagne au quotidien

des patients jusqu'à leur dernier souffle. Avant que la commission spéciale de l'Assemblée nationale commence, lundi, à examiner le projet de loi sur la fin de vie, socle

de la grande réforme sociétale du deuxième quinquennat Macron, Libération confronte son rapporteur général, le député (Modem) Olivier Falorni, au docteur Michel Denis, responsable de l'unité des douleurs chroniques et de soins palliatifs de l'hôpital d'Argenteuil (Val-d'Oise).

C'est son service qu'Emmanuel Macron a visité, en février, peu avant de dévoiler ses arbitrages. Un échange propre à éclairer les sujets d'inquiétude que soulève ce texte, déjà visé par près de 2 000 amendements, qui sera débattu en séance publique à compter du 27 mai. Qu'est-ce qu'un pronostic vital engagé à moyen terme ? La responsabilité d'accorder le droit à l'aide à mourir doit-elle incomber à un seul médecin ? Faut-il laisser une personne non soignante accomplir un geste létal ? Autant de questions lourdes auxquelles les députés

devront apporter une réponse d'ici au 11 juin, date fixée pour le vote solennel.

Comme rapporteur ou praticien, quel regard portez-vous sur ce projet de loi qui instaure une aide à mourir ? Olivier Falorni : En tant que député de La Rochelle et l'île de Ré,

permettez-moi une métaphore maritime : ce projet de loi, qui arrive enfin à quai, est arrimé à deux piliers, les soins palliatifs et l'aide à mourir. La traversée parlementaire va commencer. Il faut prendre le temps, mais pas un temps inconsidéré. Des malades en fin de vie souhaitent avoir cette sécurité. Il y a eu quatre lois sur la fin de vie, en 1999, 2002, 2005 et 2016, qui ont permis de conquérir des droits pour les malades : celui de ne pas souffrir et le droit de ne pas subir, de refuser l'acharnement thérapeutique. Depuis longtemps, je pense qu'il est nécessaire d'ouvrir le champ des possibles en considérant que les soins palliatifs sont une réponse primordiale et que l'aide à mourir est aussi un recours, un recours ultime.

Je suis un militant des soins palliatifs et un partisan de l'aide à mourir : les deux sont complémentaires.

Michel Denis : Je me réjouis que le premier article du texte soit consacré au développement des soins palliatifs. Et j'adhère à la proposition de les renommer «soins d'accompagnement

» : se présenter en tant que soins palliatifs peut être très dur pour un patient atteint d'une maladie incurable sans qu'il soit encore confronté à une fin de vie proche. Sur l'aide à mourir, je n'ai jamais eu une posture dogmatique. Je ne suis pas opposé au fait que, sous certaines conditions, une aide à mourir soit proposée au patient. Mais je m'interroge sur sa mise en oeuvre sur le terrain. Quel point en particulier vous pose question ? M.

D. : Le pronostic vital engagé à moyen terme [un des critères auquel doit répondre un patient demandant l'aide à mourir, ndlr] va être difficile à évaluer. On ne peut pas limiter,

je le comprends, l'aide à mourir au pronostic engagé à court terme, soit quelques jours au maximum. On peut imaginer qu'un patient atteint de la maladie de Charcot éprouve le besoin de demander une aide à mourir avant la phase ultime. Mais comment juger d'un pronostic vital à moyen terme ? Le Conseil d'Etat préconise de clarifier. C'est indispensable. Comprenez-vous la difficulté des médecins qui vont devoir déterminer ce pronostic vital ? O.

F. : Le législateur a pour mission d'encadrer cette ultime liberté par des conditions d'accès : une pathologie incurable, des souffrances réfractaires et insupportables et le

pronostic vital. Dans toutes les auditions que nous avons menées, la question du moyen terme a été présentée comme excessivement problématique à évaluer. De très nom-

breux médecins, favorables ou opposés au projet de loi, nous ont dit qu'il était impossible d'avoir un diagnostic précis au-delà du court terme, c'est-à-dire quelques jours. Et ce, quelle que soit la durée retenue, six ou douze mois.

M.

D. : Le Conseil d'Etat suggère d'aller jusqu'à un an. Dans mon unité, un monsieur est hospitalisé : on croyait qu'il allait mourir l'été dernier et il est toujours vivant. C'est une notion extrêmement difficile mais il faut bien s'y confronter. Le texte prévoit que la décision d'accéder à la demande d'aide à mourir repose sur un médecin, après consultation d'un spécialiste de la pathologie et d'un paramédical. Cette responsabilité, portée par un seul praticien, estelle trop lourde à porter ? O.

F. : Ce sera une réflexion collégiale. La décision finale appartient au médecin sollicité mais il doit recueillir l'avis d'un autre médecin qui ne connaît pas le malade et d'un infirmier ou aide-soignant en relation avec le malade. Je pense que c'est une procédure adaptée. En Espagne, il faut parfois cinquante jours pour obtenir une dé- cision. Je militais pour un délai plafond : une réponse sous quinze jours maximum. Il n'y aurait rien de pire que de voter un texte qui s'avérerait inapplicable. M.

D. : Je suis d'accord avec vous, il faut bien que quelqu'un soit responsable de la décision et le médecin la nourrit en consultant. Mais je connais l'emploi du temps des médecins. On parle d'une décision extrêmement engageante. Sans retour possible. Je pense à mes collègues oncologues, cardiologues, pneumologues, médecins généralistes qui sont submergés par leur activité quotidienne. Quand ils seront confrontés à une demande, je crains qu'ils se disent : «Non, je ne me lance pas là-dedans vu la responsabilité.

Je n'ai pas le temps de me poser pour juger de l'aspect réfractaire de la souffrance, du pronostic de vie.» Décider que oui, une personne relève d'un suicide assisté, c'est irréversible. O.

F. : Mais comme la maladie. M.

D. : Oui mais là, il y aura un acte qui terminera une vie et entraînera la mort.

O.

F. : Sachant que le malade, lui, peut revenir en permanence sur sa demande.

M.

D. : Tout à fait. Mais on est face à quelque chose que le monde médi- cal, en France, n'a jamais usité, ou l'a fait il y a plus d'une vingtaine d'années, quand des cocktails lytiques étaient prescrits sous le manteau. Les soignants en gardent un souvenir extrêmement douloureux. Ne serait-il pas moins difficile pour un médecin de traiter les dossiers de patients qu'il ne connaît pas ? M.

D. : Je m'interroge. Une relation affective très forte lie le praticien aux patients qu'il suit pour une affection chronique incurable. Cela pèsera dans sa décision. Peut-être faut-il imaginer des équipes dédiées qui seraient sollicitées pour analyser ces demandes en respectant la collégialité.

O.

F. : Pour moi, il n'est pas envisageable d'interdire à un malade de solliciter son médecin traitant. M.

D. : Ce n'est pas ce que je dis et je pense que ces équipes faciliteraient l'application de la loi au domicile. O.

F. : La relation de confiance et la connaissance du malade revêtent un aspect émotionnel très fort. C'est pourquoi le deuxième médecin consulté ne doit pas connaître le patient. La loi le précise. Je crois que l'équilibre trouvé est à peu près satisfaisant. Et il y aura un registre de médecins volontaires pour permettre à un malade qui rencontre des difficultés sur un territoire de contacter un praticien prêt à l'aider dans sa démarche.

Le texte fait du consentement du

malade une condition essentielle, qu'il doit réitérer à chaque étape et jusqu'à l'acte final. S'il n'est plus en capacité de le faire, le processus s'interrompt O.

F. : La réitération du consentement est évidemment essentielle. Quand le discernement d'un malade est aboli, sa volonté n'est plus libre et éclairée. Mais il va falloir prêter attention à certaines situations, comme les cas où le malade perdrait son discernement, sa conscience, après avoir obtenu l'acceptation médicale. Comment refuser l'aide à mourir alors que son état se serait encore aggravé ? Ce serait une double peine.

Selon vous, les directives anticipées pourraient-elles remplacer l'expression du consentement si le malade n'était plus en état de le réitérer ? O.

F. : L'article 4 du projet de loi prévoit de développer les directives anticipées et la personne de confiance. Il faut donner un sens à ces dispositions. Il faut faire de la dentelle législative.

M.

D. : La réitération du consentement au bout de quarante-huit heures et avant l'administration du produit létal est, à mon sens, indispensable. Mais certains cas interrogent. Avec mon équipe de soins palliatifs, on a ressorti les dossiers des patients qui avaient verbalisé une demande d'aide à mourir, qu'on ne pouvait pas alors satisfaire. Parmi eux, il y avait un patient porteur d'une maladie de Charcot qui jugeait que sa vie deviendrait insupportable quand il ne pourrait plus communiquer. Son cas montre à quel point le sujet est délicat : s'il avait attendu que sa pathologie le prive de parole, ce malade n'aurait peut-être plus été éligible à l'aide à mourir La question d'une instruction anticipée valant, dans certains cas, réitération du consentement, mérite d'être posée. A l'inverse, il faudrait aller plus loin dans l'encadrement du processus.

Que voulez-vous dire ? M.

D. : En l'état si un patient éligible à l'aide à mourir demande à ce qu'elle soit effectuée au bout de trois mois, la seule corde de rappel est de vérifier que son discernement est intact. A mon avis, l'ensemble des critères devraient être réévalués. Rappelons-nous, avant 1995, on voyait des patients atteints du VIH mourir chaque jour. Puis les trithérapies sont arrivées et le pronostic

vital des malades a changé du tout au tout ! Les progrès médicaux, en oncologie notamment, sont incessants : l'arrivée de l'immunothérapie a beaucoup changé le pronostic vital et la qualité de vie des malades atteints de cancers du poumon. Vos soignants sont-ils prêts à accompagner les demandes d'aide à mourir ? M.

D. : Mes collègues paramédicaux s'expriment avec deux casquettes. Quand Emmanuel Macron est venu, le 8 février, une aide-soignante lui a dit qu'elle serait peutêtre la première à demander une aide à mourir si elle était atteinte d'une maladie de Charcot mais qu'en tant que soignante, elle ne se voyait absolument pas la pratiquer. J'entends cela tout le temps et je le respecte.

O.

F. : Il est évident que des soignants refuseront de faire ce geste.

Mais il faut aussi se souvenir des débats sur l'IVG en 1974. Que disaient alors les opposants ? Qu'il y aurait des refus massifs de pratiquer des avortements ou des vagues de démissions. On n'a rien observé de tel. Je sais qu'il y aura des médecins, des infirmiers qui accepteront d'accompagner les demandes d'aide à mourir, certains considèrent même que c'est un ultime soin.

Etes-vous favorable à l'intervention d'un proche ? M.

D. : Non. Pour moi, l'administration d'un produit létal doit rester un acte professionnel qui relève du monde médico-soignant. Quelles seraient les conséquences pour

un néophyte dans la durée ? Cela peut paraître facile dans un moment aigu d'émotion mais comment vit-on avec cela après ? Je n'en sais rien. A mon sens, les médecins et les soignants qui accepteront

de prêter leur concours à cette aide devront aussi bénéficier d'une formation, juridique et psychologique. O.

F. : Il y aurait, à mes yeux, deux conditions. La demande devrait être préparée suffisamment en amont. Rien ne serait pire que d'avoir à agir au dernier instant. Et il faudrait que le proche puisse éventuellement bénéficier d'une aide psychologique. Mais je pense qu'il faut vraiment privilégier l'accompagnement par un médecin ou un infirmier.

Craignez-vous que l'approche des élections européennes polarise le débat ? O.

F. : Je ne crois pas. Ce sujet sociétal transcende les appartenances politiques. Ceux qui voudraient privilégier l'outrance aux arguments, le pugilat au débat, seraient très sévèrement jugés par les Français.?

Le Monde
Economie & Entreprise, samedi 11 mai 2024 1715 mots, p. 17
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10 mai 2024 - Le Monde (site web)

Fos-sur-Mer face au vent de la décarbonation

La zone industrialo-portuaire des Bouches-du-Rhône est sousle choc, depuis qu’ExxonMobil a annoncé la vente de sa raffinerie Esso. Un signe de plus de la mutation de ce complexe industriel

Gilles Rof

Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) - envoyé spécial - L’annonce a pris de court toute la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer, dans les Bouches-du-Rhône. En révélant, le 11 avril, qu’il entrait en négociation exclusive pour vendre sa raffinerie Esso, basée sur la commune provençale, au consortium international Rhône Energies, le géant des hydrocarbures ExxonMobil a surpris salariés, acteurs économiques et politiques locaux.

« Quatre mois plus tôt, je recevais les dirigeants du site pour leur demander comment ils comptaient s’inscrire dans la dynamique de décarbonation et de baisse de la consommation de pétrole qui touche notre territoire. Ils m’ont répondu qu’ils n’avaient aucune inquiétude sur la pérennité de l’usine, qu’elle avait une bonne rentabilité et que le pétrole était encore appelé à durer de nombreuses années… En fait, ils étaient en train de vendre » , raconte René Raimondi, le maire (sans étiquette) de Fos.

Située au plus près de cette ville de 17 000 habitants, ses cuves de stockage dominant la plage du Cavaou, la raffinerie Esso est un des plus anciens sites du complexe pétrochimique et industriel né dans les années 1960 entre l’étang de Berre et la mer Méditerranée. Capable de traiter 140 000 barils de pétrole brut par jour, elle représente près de 10 % des capacités de raffinage en France. Avec ses 310 salariés, elle n’est pas un employeur aussi imposant qu’ArcelorMittal, son voisin et géant de la sidérurgie, qui fait travailler plus de trois mille personnes. Mais son destin reste intimement lié à celui des habitants de la zone de Fos-sur-Mer. « Un emploi à la raffinerie, ce sont cinq emplois indirects », rappelle Lionel Arbiol, représentant CGT au comité social et économique (CSE) d’ExxonMobil France.

Comme M. Raimondi, qui dit « surveiller la situation avec attention », le responsable syndical n’a pas vu le changement de propriétaire arriver. « Rien n’avait filtré », reconnaît-il. Le 11 avril, il a découvert que, malgré ses 92 milliards de dollars (plus de 85 milliards d’euros) de bénéfice net entre le début de 2022 et la fin de 2023 au niveau mondial, son groupe allait restructurer ses branches françaises. Fermeture des activités pétrochimiques à Gravenchon, sur la commune de Port-Jérôme-sur-Seine (Seine-Maritime), avec, à la clé, la suppression de 647 postes. Et vente de la raffinerie de Fos et des dépôts de Toulouse et de Villette-de-Vienne (Isère) à Rhône Energies, une nouvelle entité formée par deux spécialistes du secteur pétrolier : le tradeur suisse Trafigura et l’opérateur américain de raffineries Entara.

Objectifs fixés par l’État

Le 22 avril, les futurs repreneurs étaient dans les Bouches-du-Rhône pour une première prise de contact avec les salariés. Deux jours plus tard, un CSE extraordinaire d’ExxonMobil France se tenait à Paris. « Mais beaucoup de nos questions sont restées sans réponse : on ne connaît ni le prix ni les raisons de la vente, on ne sait pas si des études sur la solvabilité du repreneur ont été faites ou s’il y avait d’autres offres sur la table », énumère M. Arbiol, qui pointe aussi ses inquiétudes sur le respect des engagements pris par ExxonMobil en matière de retraites et de protection sociale. Autant d’interrogations qu’il espère voir levées par la procédure d’information des salariés prévue jusqu’à septembre. Pour une vente que les parties prenantes espèrent boucler avant la fin de l’année.

Si, en ce premier semestre 2024, la zone industrielle s’inquiétait plutôt du sort d’Ascométal, sidérurgiste placé en redressement judiciaire, la vente de la raffinerie Esso a rappelé une autre réalité. Historiquement voués au pétrole, à l’acier et à la chimie, Fos-sur-Mer et son territoire vivent désormais une ère de mutation profonde, dictée par la nécessité de décarboner et par les objectifs fixés par l’Etat de réduire de 35 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030.

Les grands projets d’avenir ont pour nom H2V, pour la production d’hydrogène, GravitHy, pour celle de fer bas carbone, ou Carbon, giga-usine de panneaux solaires qui vient de déposer sa demande de permis de construire. Les investissements prévus se chiffrent à plus de 10 milliards d’euros… Mais beaucoup s’interrogent sur les crises que pourrait, parallèlement, engendrer une décarbonation à marche forcée.

Sur le site de la raffinerie Petroineos de Lavéra, à Martigues (Bouches-du-Rhône), les 1 200 salariés surveillent la situation de leur voisin Esso. «Cela fait forcément peur à tout le monde. Même si nous sommes plus gros, adossés à des actionnaires puissants et dans une spirale plutôt positive d’investissements, on peut se dire que ça peut finir par nous tomber dessus», concède le délégué CGT Sébastien Varagnol. «L’activité classique de raffinage ne cesse de se réduire sur la zone. Quel est son avenir ici ? Nous sommes à la croisée des chemins », poursuit-il. Des vingt-quatre raffineries que comptait la France en 1975, six aujourd’hui restent en activité et produisent du carburant classique.

Dans les Bouches-du-Rhône, l’ancienne raffinerie Shell de Berre-l’Etang, passée en 2008 chez LyondellBasell, a laissé place dès 2012 à un site pétrochimique. TotalEnergies a fait muter son site de La Mède en bioraffinerie depuis 2015. Alors que la France importe plus de la moitié de ses besoins en gazole, selon le président de l’Union française des industries pétrolières, Olivier Gantois, la CGT s’interroge sur la cohérence stratégique. « Il y a une demande importante de raffinage ici. Le gouvernement ne cesse de parler de souveraineté industrielle, mais si on ne maîtrise pas cette filière, on ne peut pas dire qu’on va avoir la main sur l’industrie», constate le secrétaire général de l’union départementale des Bouches-du-Rhône, Olivier Mateu.

Dans l’attente des détails du projet de Rhône Energies, le député communiste de la circonscription, Pierre Dharréville, constate déjà que le retrait d’ExxonMobil «témoigne d’une recomposition capitalistique dans le secteur pétrolier qui fait peu de cas des stratégies des Etats européens ». Mais, pour le parlementaire, le combat essentiel est ailleurs. Depuis que le vent de la décarbonation souffle sur Fos, il s’est lancé, soutenu par des élus locaux, dans « une grande offensive pour pousser le gouvernement à lancer un plan d’investissement territorial exceptionnel pour mettre les infrastructures de santé, d’éducation et de transports à la hauteur des enjeux ». De ministère en ministère, le député milite ainsi pour que l’hôpital de Martigues soit rénové ou la zone portuaire mieux desservie. « Une voie de chemin de fer unique et une route départementale ne peuvent pas être les seuls accès au deuxième port de France », souligne-t-il.

Hydrogène vert

Depuis son bureau à proximité du quai minéralier de Fos-sur-Mer, Nicolas Mat a une vue privilégiée sur les évolutions de la zone industrialo-portuaire. Secrétaire général de l’association Piicto, qui fédère depuis 2014 entreprises et pouvoirs publics pour porter des projets d’écologie industrielle, il coordonne également le programme Syrius (pour « Synergies régénératives industrielles sud »). Un outil collaboratif qui, lauréat d’un appel à projets France 2030, doit aider à transformer le territoire en zone industrielle bas carbone. Pour lui, le cas Esso « illustre bien les enjeux de transformation auxquels sont confrontés les grands territoires industrialo-portuaires français ».

«La nécessité de décarboner ou de limiter les consommations d’eau ou d’énergie va entraîner des mutations importantes de certains sites industriels. Dans ce contexte, des raffineries qui se transforment, cela peut paraître logique», analyse-t-il. « Mais l’industrie sait aussi se reconstruire sur elle-même. Et ce que nous vivons aujourd’hui n’est ni plus ni moins qu’une évolution pour des sites qui en ont déjà vécu beaucoup », relativise-t-il. Ainsi donne-t-il en exemple l’adaptation de la raffinerie TotalEnergies de La Mède, qui, en quelques années, est passée du brut fossile à l’huile de palme puis, aujourd’hui, aux huiles de récupération et à la graisse animale.

«A La Mède, l’industriel a su conserver l’outil et le savoir-faire de salariés qui sont les premiers à dire qu’ils veulent s’inscrire dans les enjeux du XXIe siècle. On peut imaginer qu’à Fos, Entara et Trafigura, qui ne découvrent pas ce secteur, sauront tirer parti d’un outil performant et flexible et peut-être se positionneront sur d’autres types de production », poursuit-il.

Les ambitions de sa société, le président de Rhône Energies, Nicholas Myerson, ne souhaite pas les détailler tant que le processus légal d’information et de consultation des instances représentatives du personnel est en cours. Pas plus qu’il ne veut préciser la chronologie des discussions avec ExxonMobil, reconnaissant seulement que l’intérêt de son groupe pour le site fosséen est «assez récent ». Ce professionnel du secteur, qui a notamment piloté la raffinerie Crossbridge Energy de Fredericia, au Danemark, dit être ressorti « impressionné »de sa visite à Fos-sur-mer, le 22 avril.

« C’est une implantation historique, très compétitive, avec une force de travail et des capacités logistiques fantastiques, notamment grâce à ses connexions au port et au système de pipelines. Elle peut à la fois produire de l’énergie pour le marché local et s’inscrire dans la transition énergétique de la région », explique-t-il. Une transition qui, pour lui, prendra un certain temps : « Le monde de l’énergie n’est pas nécessairement binaire. Et je pense que le marché français a encore besoin de molécules hydrocarbures. Ceci dit, nous sommes aussi excités par l’idée d’explorer les opportunités énergétiques à Fos.»

Pour appuyer ses propos, M. Myerson cite les projets développés au Danemark en tant que directeur exécutif de la société Crossbridge Energy, dans le domaine de l’hydrogène vert ou du cotraitement de matières premières biogéniques pour produire des carburants renouvelables.

Lors de sa visite, le directeur exécutif d’Entara a confirmé que Rhône Energies souhaitait maintenir les effectifs de 310 salariés et a précisé le partage des tâches entre les deux partenaires du consortium. A Entara la gestion des installations ; à Trafigura l’approvisionnement et la distribution des produits. Un deal qui, assure M. Myerson, est passé pour un minimum de dix ans. «Notre engagement n’a rien de court terme et il pourrait durer beaucoup d’autres années », promet-il.

PLEIN CADRE

Le Monde
Idées, samedi 11 mai 2024 1121 mots, p. 25
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11 mai 2024 - La Matinale du Monde

Grégory Blanc Face aux violences sexuelles dans l’armée, les réponses doivent être structurelles

Le sénateur de Maine-et-Loire estime que les solutions apportées par le ministre Sébastien Lecornupour les cas d’agressions sexuelles au sein de l’institution militaire sont insuffisantes

Face au #metoo des armées, Sébastien Lecornu a décidé de convoquer l’outil administratif le plus puissant à sa main en commandant à l’inspection générale des armées un rapport, qui sera dévoilé fin mai. La réaction du ministre démontre une prise de conscience : face aux conflits internationaux, en Europe, en Afrique et ailleurs, nous avons besoin d’une armée forte, exemplaire, à l’avant-garde de la République. Or les affaires de violences sexuelles, sexistes et racistes relatées font apparaître de profondes faiblesses : le caractère dérisoire des peines judiciaires et des sanctions administratives au regard du droit commun révèle des problèmes évidemment structurels. Rien ne justifie que les victimes, aux profils diversifiés, soient conduites à la démission, alors que les agresseurs reconnus pénalement demeurent sous les drapeaux.

Les témoignages recueillis notamment par la députée [Renaissance] Laetitia Saint-Paul laissent transparaître une singularité glaçante : trop souvent, une autorité supérieure devient un élément du processus, généralement pour avoir « couvert » des actes sous une forme ou une autre, en atténuant leur portée, voire en donnant des promotions à leurs auteurs. Dès lors, ces interférences hiérarchiques confèrent une dimension systémique au problème, et toute solution centrée sur le seul binôme victime-agresseur demeurera de facto insuffisante.

Les réponses doivent être structurelles, donc ici s’attacher au cœur même de l’institution et de ses rapports à la justice, à la loi, et avec tout ce qui fonde les relations sociales en son sein. Comment ne pas voir que l’absence de diversité au plus haut niveau des commandements a des impacts réels ?

Selon le Haut Comité d’évaluation de la condition militaire, les femmes représentent 20 % des officiers jusqu’au grade de commandant. Puis cette proportion s’écroule à 10 % pour les colonels et les généraux (en intégrant les chiffres des services de santé et du commissariat à l’armement, où les femmes sont proportionnellement surreprésentées). La justification par la « maternité » paraît dépassée. Aussi, la réponse administrative ne peut qu’être une première marche.

Questions sans réponse

Le rapport de l’inspection générale des armées doit d’abord permettre d’objectiver les faits. Construire des réponses appropriées commande d’y voir clair.J’ai adressé, en mars et en avril, une série de questions précises dans le cadre du contrôle parlementaire : chiffrage des violences sexuelles, sexistes et racistes, comparaison avec l’activité de la cellule Thémis [créée en 2014 pour le signalement des faits de violences sexuelles, sexistes et de discrimination], nombre et typologie des sanctions administratives, par corps, déclenchement par des supérieurs de l’article 40 du code de procédure pénale, nombre de victimes ayant quitté l’institution avant la fin de leur contrat… J’ai également questionné le ministre de la justice, Eric Dupond-Moretti, sur le nombre de compositions pénales (évitant le contradictoire) ou encore sur les sanctions pénales prononcées. Ces questions demeurent, à ce jour, sans réponse.

La création de la cellule Thémis constitue une évolution importante. Toutefois, avec quatre personnes pour plus de 270 000 agents, elle est clairement sous-dotée. Surtout, sa forme actuelle entretient la confusion, intervenant à la fois sur le processus judiciaire et sur la prise en charge psychologique. Il est indispensable d’externaliser hors des armées le recueil de la parole dans un moment où mettre en mots est une souffrance en soi. Chaque victime doit avoir la certitude d’absence de tout lien avec l’armée. Il s’agit là du premier niveau de réforme, comme cela s’est fait partout ailleurs.

Plus fondamentalement, le rapport de l’inspection générale des armées doit répondre à deux questions : en quoi des supérieurs ont-ils considéré qu’ils protégeaient l’institution en couvrant la portée des faits de violence ? Et quelles sont les conséquences de ce type d’agissements pour nos armées : atteinte à l’exemplarité, perte de compétences (démissions et non-renouvellements de contrat de victimes et de témoins)… ?

Nos armées sont parmi les plus féminisées du monde et les plus ouvertes aux diversités. Pour autant, il est stupéfiant de constater dès le premier regard l’endogamie manifeste des états-majors. N’y aurait-il de compétences au plus haut niveau que chez les hommes blancs ? Ailleurs, le mouvement est amorcé de longue date, dans les administrations, les grandes entreprises, les plus hautes fonctions politiques, les postes opérationnels de direction démontrent la diversité des visages du pays. Une armée forte est une armée liée intimement à la nation. L’endogamie affichée à l’échelle du commandement fait, au contraire, ressortir une cassure.

Une armée aux profils et compétences diversifiés est-elle une faiblesse dans un moment où nous devons savoir articuler les ruptures technologiques avec la diversité des théâtres d’opérations ? Il ne nous appartient pas ici de redéfinir la doctrine militaire. Cependant, le modèle de l’« homme viril » et des violences légitimes à supporter, pour trier progressivement les « forts » des « faibles » afin de souder le groupe, apparaît bien comme un élément manifeste du problème des violences sexuelles, sexistes et racistes dans l’armée. Ne pas l’aborder clairement revient à fermer les yeux sur l’essentiel : il convient d’agir à la racine, dès les lycées militaires, pour casser les reproductions déviantes et diversifier massivement les recrutements.

Enfin, le code militaire doit être questionné. Une jeune victime contractuelle mise en arrêt de travail à la suite d’une agression perd tout revenu au bout de quelques mois, ses droits étant proportionnels à son ancienneté. Ainsi, la démission s’impose avant que la justice se soit prononcée. En définitive, où s’arrête le droit commun ? Où commence le droit d’exception ? S’il convient de distinguer droit applicable en situation de combat et droit de caserne, encore convient-il de clarifier en quoi ces différences s’appliquent, comme le requièrent les directives européennes. Sur ces sujets, un travail commun avec le législateur et le ministère de la justice semble indispensable. Ces violences, dès la qualification de harcèlement, ne sont plus acceptables, et cela doit se traduire en droit, mais aussi en matière d’instruction judiciaire.

L’armée forte dont a besoin la nation doit être exemplaire. Le problème soulevé par les militaires victimes de violences est au croisement de plusieurs univers touchant le cœur même de l’institution : militaire, mais aussi judiciaire, législatif, social, et même sociétal. La réponse administrative de Sébastien Lecornu est utile, mais, parce que la feuille de mission de l’inspection générale des armées n’intègre pas tous les paramètres, il convient parallèlement de poser l’acte II, politique, du processus.

Le Figaro, no. 24794
Le Figaro Économie, samedi 11 mai 2024 880 mots, p. 20

Économie

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10 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Le Royaume-Uni émerge de la récession

La croissance rebondit après un semestre de contraction. La crise de l'inflation pèse encore sur les ménages.

Alexandre, Amandine

Une semaine après une cinglante défaite électorale lors de scrutins locaux, le premier ministre Rishi Sunak a pu pousser vendredi un ouf de soulagement : après une légère contraction au second semestre 2023, l'économie britannique a repris des couleurs en début d'année. Les chiffres publiés vendredi montrent que le PIB a crû de 0,6 %, grâce à un regain d'activité du commerce de détail, des transports et du secteur des soins de santé privés.

Cette croissance dépasse les prévisions des économistes. Elle s'explique par le ralentissement de l'inflation (+3,2 % en mars, sur un an) et la poursuite de la hausse des salaires. Ces deux tendances ont conduit à une très légère augmentation du pouvoir d'achat des Britanniques qui a surtout dopé le secteur des services (+0,7 %). La production industrielle britannique a elle aussi progressé (+0,8 %) alors que le secteur de la construction a chuté de 0,9 %.

À y regarder de plus près, ces chiffres ne sont toutefois pas très reluisants : ils reflètent en grande partie une dégradation des conditions de vie des Britanniques qui tentent de trouver des solutions aux défis du quotidien. Lassés de ne pas pouvoir obtenir un rendez-vous de visu avec leur généraliste et de devoir patienter des mois - voire des années - pour une intervention chirurgicale, ils sont de plus en plus nombreux à faire jouer leur couverture médicale privée, pour ceux qui en possèdent une, ou à puiser dans leur bas de laine pour se faire soigner. Certains sont même envoyés directement dans le privé par le NHS (le système public de santé) qui tente coûte que coûte de faire baisser le nombre de patients sur liste d'attente (10 millions de personnes). Ce recours accru aux services a contribué à la croissance enregistrée au premier trimestre outre-Manche.

L'embellie s'explique aussi par la hausse de l'activité du secteur des transports et l'engouement grandissant des ménages pour le stockage de meubles (+3,7 % au total au 1er trimestre). L'an dernier, la hausse des loyers provoquée par celle du coût des emprunts immobiliers a conduit à une augmentation de 8,4 % de l'utilisation de ces garde-meubles dont l'activité continue de prospérer en ce début d'année. La tendance à la réduction du nombre de mètres carrés habitables par habitant en Angleterre - désormais inférieur à la surface moyenne dont jouit un Japonais, d'après une étude récente de la Resolution Foundation - est évidemment très porteuse pour les loueurs de boxes et de hangars. Leurs revenus ont d'ailleurs dépassé la barre du milliard de livres sterling en 2023 et ils envisagent l'avenir avec optimisme étant donné les tendances de fond affectant le coût et la taille des logements outre-Manche.

Les comparaisons internationales contribuent aussi à tempérer l'enthousiasme sur les derniers chiffres. Depuis 2019, la croissance britannique est à la traîne de celle des États-Unis et de la zone euro. Et, à en croire l'OCDE, la progression du PIB britannique en 2025 sera la plus faible des pays du G7.

En visite dans une usine de Siemens dans la région d'Oxford vendredi après-midi, Rishi Sunak a joué l'optimisme, insistant que « les choses commencent à aller mieux» et que « la confiance est de retour dans le pays et dans l'économie». Le chef du gouvernement conservateur, aux manettes depuis octobre 2022, a tout de même modéré son enthousiasme, conscient des difficultés auxquelles sont confrontés ses concitoyens.

La récente baisse des prix de l'énergie est assurément une bonne nouvelle pour les ménages, écrasés par l'augmentation exponentielle des prix du gaz et de l'électricité depuis deux ans. Toutefois, propriétaires et locataires de logements continuent de subir les répercussions de l'inflation record de 2022 et des décisions désastreuses prises par l'éphémère prédécesseur de Rishi Sunak, Liz Truss.

Pour rappel, entre janvier 2022 et juillet 2023, le taux directeur de la Banque d'Angleterre est passé graduellement de 0,25 % à 5,25 %, avec pour conséquence une augmentation très forte du coût des emprunts immobiliers négociés, la plupart du temps, sur 2 ou 5 ans. « Mes clients continuent à payer le prix de la catastrophe Truss. L'inflation est toujours là et continue de peser sur les dépenses du quotidien», s'est indigné vendredi Richard Walker, le président du groupe alimentaire Iceland Foods, en réaction aux propos optimistes de Rishi Sunak. D'après une étude réalisée par la chaîne de supermarchés discount, 94 % des clients d'Iceland Foods disent ne voir aucune amélioration dans leurs conditions de vie du fait de la dégradation des services publics et du coût dispendieux des frais de garde d'enfants.

Paul Nowack, le secrétaire général du TUC, la principale centrale syndicale, a déclaré pour sa part qu' « un trimestre de croissance ne peut pas compenser quatorze années d'érosion des conditions de vie»des Britanniques, faisant écho à la députée travailliste Rachel Reeves, ministre de l'Économie du cabinet fantôme travailliste. Celle-ci accuse le gouvernement de « vendre un mirage aux Britanniques».

Seule la tenue d'élections législatives permettra de connaître l'état de l'opinion même si, dans les sondages, Rishi Sunak est distancé de 20 points par le leader de l'opposition travailliste, Keir Starmer. Le premier ministre a jusqu'à la mi-décembre pour annoncer la tenue d'un scrutin très attendu par les électeurs. A. A.

Libération
samedi 11 mai 2024 826 mots, p. 6,7

Monde

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12 mai 2024 - Libération (site web)

En Catalogne, Carles Puigdemont attend sa revanche

Par François-Xavier Gomez

Déchu de ses fonctions en 2017 et toujours pas rentré en Espagne où la justice le recherche, l'ex-président de la région est tête de liste aux législatives anticipées de dimanche. Pour retrouver son fauteuil, il devra s'entendre avec le reste des forces indépendantistes, et résister à la poussée des socialistes.

L'

ancien président de la région Catalogne, déchu de son mandat en 2017, s'apprête à mettre fin à un exil de près de sept ans. Carles Puigdemont l'a affirmé en fixant l'échéance «avant l'été». Entretemps, il saura s'il retrouve son fauteuil, à l'issue des législatives anticipées qui se tiennent dimanche dans les quatre provinces de la région: Barcelone, Tarragone, Gérone et Lérida.

L'ancien journaliste, 61 ans, est tête de liste de Junts per Catalunya (Ensemble pour la Catalogne), une formation de centre droit soutenue par le patronat local. A son programme: encore et toujours l'indépendance de la région, que Puigdemont avait tenté d'imposer avec un référendum et une proclamation de sécession, en octobre 2017. Les juges madrilènes avaient alors lancé des poursuites contre lui, parmi d'autres responsables politiques, auxquelles il s'était soustrait en gagnant la frontière française dans le coffre d'une voiture. Ces poursuites sont toujours en vigueur (elles ont même été renforcées), mais une loi d'amnistie votée par les députés et applicable dans les prochaines semaines les invalidera. Puigdemont pourrait, au moins en partie, les invalider. Sans que l'on sache avec certitude si, en cas de retour sur le sol espagnol, il risquerait encore d'être arrêté. Science complexe Une image obsède probablement l'ancien maire de Gérone: celle du retour en 1977 de Josep Tarradellas, ministre régional de gauche avant la longue nuit de la dictature du général Franco. Président de la Generalitat (l'exécutif catalan) en exil, il avait passé trente-huit ans comme réfugié au Mexique et en France. Le vieux dignitaire avait prononcé à son arrivée un discours dont les premiers mots appartiennent à l'histoire: «Ciutadans de Catalunya, ja sóc aqui» («Citoyens de Catalogne, me revoilà»). Pour la foule qui remplissait la place Sant-Jaume à Barcelone, cette expression symbolisait la fin de la dictature. Le «Ja sóc aqui» de Puigdemont est attendu avec impatience par ses partisans. Mais pour gagner le balcon du palais de la Généralité, il devra trouver une majorité pour l'élire. Et l'arithmétique électorale, en Espagne, est une science complexe. On l'a vu en juillet 2023 avec les législatives au plan national. Pedro Sánchez, le Premier ministre socialiste, n'a pu conserver sa fonction qu'au prix d'un pacte risqué avec les députés régionaux, basques et catalans. La monnaie d'échange avait été la loi d'amnistie, provoquant la fureur de la droite et de l'extrême droite, alliés dans la gestion de plusieurs régions.

Les sondages prévoient une victoire du Parti socialiste catalan (PSC), dont le chef de file est Salvador Illa, ancien ministre de la Santé à Madrid, auréolé de sa gestion efficace de la pandémie. Le PSC obtiendrait 28,5% des voix, contre 21,2 % pour Junts. ERC, le parti de gauche de l'actuel président de la région, Pere Aragonès, s'effondrerait avec 16,7 %. Une alliance entre indépendantistes de droite et gauche, avec le soutien de la CUP, petite formation anticapitaliste créditée de 4,4% des intentions de vote, est possible mais se heurtera à la mauvaise relation entre les partis. Depuis deux ans, Junts accable de reproches ERC, pour son attitude conciliante envers les socialistes de Pedro Sánchez.

Refuge en France Une coalition naturelle unirait ERC avec les socialistes, malgré le point d'achoppement que représente l'indépendance, catégoriquement exclue parle PSC (qui est cependant favorable à une consultation des citoyens). Mais Aragonès n'a pas épargné les amis de Sánchez pendant la campagne. Une alliance entre non-indépendantistes,

PSC et conservateurs du PP, est quant à elle totalement exclue, tant le PP a envenimé le conflit avec Sánchez. C'est d'ailleurs la raison principale du coup de gueule du Premier ministre, qui a menacé de démissionner avant de se raviser après quatre jours de réflexion. Carles Puigdemont, qui a quitté son refuge de Waterloo, près de Bruxelles, pour s'installer dans les Pyrénées-Orientales, près de la frontière espagnole, a affirmé qu'il n'occuperait pas son poste de député s'il n'était pas choisi comme président de la Generalitat. Il abandonnerait donc la politique. Il pourra alors s'asseoir dans la tribune d'honneur du stade Montilivi de Gérone, dont il a été maire de 2011 à 2016, et où joue le club de la ville, surprenant deuxième du championnat de football espagnol, derrière l'intouchable Real Madrid. Alors qu'il reste quatre journées de Liga à disputer, le Girona Futbol Club, dont le parcours ressemble à celui du Stade Brestois en France, est quasiment assuré de disputer, pour la première fois, la prochaine Ligue des champions. ?

Puigdemont a quitté son refuge de Waterloo pour s'installer dans les Pyrénées-Orientales, près de la frontière.

Le Monde
Idées, samedi 11 mai 2024 1023 mots, p. 25
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10 mai 2024 - Le Monde (site web)

Benjamin Morel Proportionnelle, le temps est venu

En dépit des doutes que suscite parfois ce mode de scrutin, le constitutionnaliste remarque qu’il offre plus de stabilité aux démocraties qui l’ont adopté

Le débat public connaît parfois des évolutions intrigantes. Diabolisée en France, la proportionnelle semble aujourd’hui ne plus rencontrer beaucoup d’opposants parmi les grands partis politiques. Il faut dire que les arguments contre elle relèvent souvent davantage du fantasme ou du lieu commun, alors qu’en Europe seuls la France et le Royaume-Uni utilisent encore le scrutin majoritaire.

Contrairement à une idée reçue, elle ne rend pas plus difficile la composition de majorités. Le politiste néerlandaisArend Lijphart montre qu’elle conduit à une très faible augmentation du nombre de partis au Parlement. Assortie d’un seuil de représentation en deçà duquel les partis n’ont pas d’élus, elle peut même en réduire le nombre. Il y a actuellement dix groupes à l’Assemblée, tandis qu’ils ne sont que six au Bundestag, élus à la proportionnelle.

Le scrutin majoritaire à deux tours n’est par ailleurs pas garant de stabilité. Il fut en vigueur sous la IIIe République, mais ne produisit ni discipline majoritaire ni majorité structurée. Certes, la IVe République pratiqua la proportionnelle, mais les forces politiques qui la dominaient s’ingénièrent à en limiter ses effets. Ce n’est donc pas seulement le mode de scrutin majoritaire, mais aussi une bipolarisation gauche-droite et une forte discipline de parti qui ont produit le fait majoritaire à partir de 1962.

Ce monde-là semble aujourd’hui révolu. Au regard de l’évolution de l’électorat, des majorités stables sont bien moins probables avec le présent mode de scrutin. Notre actuelle Assemblée en témoigne. Une proportionnelle, peut-être assortie d’une prime majoritaire accordant un bonus de députés au parti arrivé en tête, y contribuerait sans doute bien plus sûrement.

Obstacles politiques

Face à la crise politique, il faut également noter qu’elle favorise l’adhésion aux institutions et la participation. L’abstention est ainsi en moyenne inférieure de 7,5 points, selon Lijphart, et même de 12 points chez les jeunes, selon un rapport de 2016 de l’Union interparlementaire, dans les pays la pratiquant.

Lors d’élections législatives, il est par ailleurs bien plus difficile d’appliquer la parité avec le scrutin majoritaire. A l’inverse, les élections régionales, municipales ou européennes, toutes à la proportionnelle, y obéissent strictement. Elle rapproche en outre les choix parlementaires de la position de l’électeur médian sur les grandes questions de politiques publiques. D’autres études, comme celles des politistesAndré Blais et Peter Loewen, corroborent l’idée que les citoyens sont plus satisfaits de leur démocratie et que les élus sont plus réceptifs aux choix de l’électorat.

Si ces arguments semblent aujourd’hui avoir percé le mur des préjugés, les obstacles politiques demeurent. Ils sont toutefois loin d’être insurmontables. Contrairement à d’autres réformes institutionnelles, la proportionnelle n’exige pas une révision constitutionnelle. Une loi ordinaire suffit. La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, propose à cet effet un mode de scrutin mixte, inspiré de celui des sénatoriales. Les départements les plus urbains éliraient leurs députés à la proportionnelle, les moins peuplés au scrutin majoritaire. L’idée est plutôt intelligente, ce pour trois raisons.

D’abord parce qu’on évite là les paradoxes liés à la dose de proportionnelle, soit l’élection d’une partie seulement de la Chambre à ce mode de scrutin. Dans la plupart des projets similaires, il est proposé de réduire le nombre de députés élus au scrutin majoritaire pour permettre d’en désigner une partie à la proportionnelle sur des listes nationales. Or, au scrutin majoritaire, plus les circonscriptions sont grandes, plus leurs singularités sociopolitiques s’estompent et leurs résultats s’homogénéisent.

En réduisant le nombre de députés élus à ce scrutin, on fusionne donc des circonscriptions, et l’on accroît ainsi les vagues majoritaires, rendant plus difficile la représentation des oppositions. On perd donc la représentativité recherchée avec la dose de proportionnelle, comme le montrent les simulations faites sur le texte proposé en 2018 par Emmanuel Macron.

Ensuite parce que la proportionnelle par département, pratiquée en France sous la IVe République ou lors des législatives de 1986, comporte au moins d’aussi forts paradoxes que le projet de Yaël Braun-Pivet. En effet, dans des départements comme la Lozère, élisant un seul député, ce mode de scrutin n’a pas de sens et revient en fait à une majoritaire à un tour.

Dépasser les préjugés

Dans des départements élisant deux ou trois députés, le seuil pour en obtenir un devrait dépasser 20 %. Un scrutin proportionnel intégral, qui se voudrait réellement plus représentative que celle qui est proposée par le projet de la présidente de l’Assemblée, devrait reposer sur des listes nationales et non départementales.

Enfin parce qu’il faut peut-être ne pas sous-estimer la capacité des Français à comprendre cette réforme. Certes, le mode de scrutin proposé oblige l’électeur à savoir s’il se trouve dans un département élisant ses députés au scrutin majoritaire ou à la proportionnelle. Il reste cependant infiniment plus simple que la proportionnelle à deux tours, avec seuil de maintien et listes départementales en vigueur pour les élections régionales, ou même que celui qui est en place pour les élections municipales.

Le vrai débat ne porte donc pas sur la qualité du présent projet, probablement le mieux pensé depuis longtemps, mais sur sa finalité. Est-il une fin en soi ? Un modus vivendi qui mettrait un terme aux débats sur le mode de scrutin ? Si ce n’est pas le cas, est-ce un premier pas qui permettrait de dépasser les préjugés sur une proportionnelle populaire parmi les Français, mais qui éveille les craintes des politiques ? Cependant, si une majorité parlementaire se dégage en faveur d’une proportionnelle intégrale, est-il vraiment nécessaire d’en passer par cette étape ? Quoi qu’il en soit, il serait dommage qu’un manque d’unanimité sur les modalités d’un progrès reconnu par tous comme souhaitable nous condamne encore au conservatisme.

La Croix, no. 232
Cas de conscience, samedi 11 mai 2024 728 mots, p. 20,21
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12 mai 2024 - La Croix (site web)

Soutenirl’Ukrainejusqu’où ?

Olivier Tallès

quelques semaines des élections européennes, l’aide à l’Ukraine est devenue l’un des thèmes importants de la campagne, particulièrement depuis qu’Emmanuel Macron a affirmé ne se fixer « aucune limite » et se « poser la question de l’envoi de troupes » selon les circonstances. Mais passé l’effet de surprise, que reste-t-il concrètement des propos du président ? Essentiellement un accord bilatéral de sécurité signé entre Paris et Kiev. Ce texte ne parle pas d’un engagement de combattants français sur le front, une hypothèse qui paraît peu crédible aujourd’hui. Il s’agit avant tout de prolonger l’effort réalisé depuis le déclenchement de l’invasion et de fixer un montant pour 2024 : « Jusqu’à 3 milliards d’euros de soutien supplémentaire. »

Une annonce chiffrée qui tombe mal, au moment où Bercy a réclamé aux ministères de réduire leurs dépenses de 10 milliards d’euros dès cette année et de 20 milliards en 2025. « Ce n’est pas un chèque en blanc à l’Ukraine », insiste-t-on du côté du ministère des finances. En clair : il n’y aura ni augmentation d’impôts, ni rallonge budgétaire pour les Ukrainiens. Cette somme sera répartie entre des prêts, des garanties de prêts et une aide directe. Cette dernière passera notamment par des formations de soldats ukrainiens et le transfert de matériels militaires anciens, dont la valorisation demeure assez opaque.

Le ministère des armées cite la cession gratuite de vieux véhicules blindés et de chars AMX10-RC de l’époque de la guerre froide. « Il s’agit de matériels déjà achetés et amortis, donc cela n’aura pas de conséquence sur le budget de l’État », assure le député Christophe Plassard (Horizons), membre de la commission des finances. Le ministère des armées s’engage aussi à livrer du matériel neuf : 150 drones, 100 munitions téléopérées, 6 canons Caesar, 3 000 obus et 50 bombes guidées air-sol AASM par mois, ainsi qu’une quarantaine de missiles Scalp. « Cela permettra à nos usines de tourner, d’augmenter les cadences de production et in fine de réduire le coût unitaire sur des matériels qui équipent nos armées », poursuit Christophe Plassard.

Reste à financer ces fournitures d’armes neuves à l’Ukraine. Au cabinet du ministre de la défense, Sébastien Lecornu, on espère dégager des crédits grâce à une inflation moins forte que prévu, qui libérerait quelques marges sur le budget de la loi de programmation militaire. Des dépenses scrutées de près par les députés RN, communistes et LFI qui se sont opposés à l’accord bilatéral de sécurité entre Kiev et Paris. « On vante l’importance de notre aide sur la scène européenne et on nous explique en interne que cela ne coûtera pas grand-chose », s’étonne Aurélien Saintoul, membre (LFI) de la commission défense de l’Assemblée. Son parti, « faute de données suffisantes », ne veut pas s’avancer à chiffrer le juste soutien à l’Ukraine. « Il est illusoire de penser que la puissance financière française ou même européenne suffise à produire un effet militaire décisif pour les Ukrainiens », estime-t-il.

Pour la plupart des spécialistes, les crédits déjà débloqués par la France risquent fort de devoir être revus à la hausse. « Toute l’aide que nous donnerons aujourd’hui nous coûtera moins cher qu’une éventuelle percée russe sur le Dniepr, insiste pour sa part Jean-Louis Thiériot, vice-président (LR) de la commission de la défense. Défendre l’Ukraine relève de l’intérêt national bien compris. Trois milliards d’euros d’aide, c’est pas mal, mais cela sera insuffisant si les États-Unis cessent leur soutien à Kiev. »

Comment finalement calibrer le juste effort à fournir ? La réponse ne se limite pas à l’état de nos finances publiques. Elle dépend aussi de la perception du danger que fait peser la Russie sur le reste de l’Europe. « La Russie représente une menace bien plus directe et existentielle que le terrorisme ou la Chine, avertit Léo Péria-Peigné, chercheur au Centre des études de sécurité de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Il s’agit d’une puissance impérialiste et expansionniste. Aider l’Ukraine, c’est un moyen de nous faire gagner du temps et de préparer nos armées. Or, notre soutien actuel n’est pas à la hauteur de notre discours. » La France reste en effet à la traîne derrière ses voisins européens, selon le classement réalisé par le Kiel Institute.

Le Figaro, no. 24794
Le Figaro Économie, samedi 11 mai 2024 921 mots, p. 20

Économie

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10 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Le CPF payant inquiète les organismes de formation

Le reste à charge de 100 euros, depuis le 2 mai, sur le compte de formation est accueilli avec scepticisme par le secteur.

Darbon, Louise

Après de longs mois de tergiversations, la décision est tombée et la date a été officialisée : depuis le 2 mai, l'utilisation du compte personnel de formation (CPF) n'est plus gratuite. Un décret publié le mardi 30 avril prévoit en effet une «participation obligatoire au financement des formations éligibles» au CPF s'élevant à 100 euros, quelle que soit la formation choisie.

Une somme fixe, dont seront dispensés les demandeurs d'emploi, les salariés en reconversion mais aussi ceux dont la formation est abondée par l'employeur. Cette nouveauté devrait représenter quelque 200 millions d'euros d'économie pour l'État, selon les chiffres de Bercy, alors que CPF a coûté pas moins de 2,6 milliards d'euros à la France en 2021. Un argument qui ne convainc pas les organismes de formation du bien-fondé de la mesure, eux qui subiront de plein fouet l'impact de cette nouveauté.

«Nous anticipons surtout un impact sur les formations courtes, qui représentent plus de la montée en compétences, que sur celles associées à de gros changements, comme les reconversions», anticipe Johann Vidalenc, directeur pédagogique de l'organisme de formation Garance&Moi. «L'enjeu sera désormais d'arriver à justifier la qualité de nos formations, et leur impact, pour que les gens soient prêts à payer ces 100euros», prévoit-il. S'il reconnaît ne pas être «vraiment capable de dire l'effet qu'aura la réforme», il ne cache pas son inquiétude et sa vigilance.

«Tous les acteurs du secteur sont nerveux», reconnaît quant à lui Arnaud Portanelli, cofondateur de Lingueo, organisme spécialisé dans les formations en langues. «Les personnes informées ont massivement demandé des formations les dernières semaines précédant la publication du décret,constate-t-il . Et en quelques jours, on a connu une baisse très importante des demandes.» Un tassement d'activité qui pourrait être davantage associé à la période des ponts de mai qu'à l'arrivée de ce ticket modérateur, l'entrepreneur reconnaissant qu' «il faudra encore quelques jours, voire quelques semaines pour évaluer l'impact réel de la mesure» sur l'activité.

Pour lui, c'est sur les petites formations, les moins chères, que l'impact risque de se ressentir. «Les paniers moyens pourraient augmenter, les gens, DRH comme individus, se dirigeant vers des formations de plus grande qualité», anticipent ainsi ceux qui voient dans cette réforme le signe de l'entrée dans une «ère de la comparaison» ,qui aura le mérite de favoriser les meilleurs du secteur.

«Nous pensons qu'il y aura une reprise en main de la part des entreprises et des DRH, qui pourront accompagner les salariés qui ont de plus faibles salaires», croit Guillaume Le Dieu de Ville, cofondateur de Lingueo. Selon lui, «il faut assumer de dire que le CPF est devenu payant, qu'il faut désormais payer pour débloquer ses droits. Et que si des gens n'ont pas cet argent, ils ne peuvent pas se former.» Et ce, alors que la fédération Les Acteurs de la compétence, rappelle que 82 % des personnes ayant eu recours au CPF en 2023 n'étaient pas des cadres, et que 62 % des utilisateurs avaient un niveau bac ou en deçà (CAP, BEP, brevet). Habitués aux évolutions régulières de la réglementation sur leur secteur d'activité, les patrons de Lingueo associent cette réforme à un «véritable changement de paradigme», dans lequel «l'entreprise sera désormais le gardien des choix des salariés en matière de formation, alors que jusqu'à maintenant chacun avait la liberté de choisir».

«La liberté est devenue payante», renchérit Claire Khecha, déléguée générale des Acteurs de la compétence, première fédération professionnelle rassemblant 1 400 organismes de formation, qui souligne que «le reste à charge risque d'inciter les bénéficiaires à informer leur entreprise pour obtenir un abondement». «Demain, il faudra réfléchir avant de sortir les 100euros de sa poche», pointe du doigt celle qui regrette également la complexité accrue qu'apporte cette réforme, «la simplicité passée commençant à être grignotée au profit de l'empilage des exceptions, des cofinanceurs multiples,etc.»À cette réalité nouvelle s'ajoute une instabilité liée à l'indexation des 100 euros à l'inflation, qui implique une réévaluation chaque année du montant du ticket modérateur.

Autant de nouveautés et d'incertitudes qui agacent le secteur de la formation professionnelle. «Nous sommes presque mi-mai, et l'on se demande encore si c'est opérationnel, notamment au niveau de l'articulation avec la Caisse des dépôts, ou en cas d'annulation et donc de remboursement... On sent que les entreprises ne sont pas bien préparées. Ainsi, même si la possibilité d'un reste à charge nous a été notifiée depuis plus d'un an, ce changement paraît avoir été acté dans la précipitation», s'agace Claire Khecha. Elle ne peut s'empêcher de souligner que dans le même temps où le gouvernement réfléchissait à introduire des freins au CPF, il l'ouvrait aux permis moto sous l'impulsion du président de la commission des lois, le député de la Vienne Sacha Houlié, lui-même notoirement motard.

«Le pire dans les réformes, c'est surtout l'instabilité», abonde Nicolas Bergerault, cofondateur de L'Atelier des chefs, qui juge les atermoiements gouvernementaux «très pénibles». Mais qui, par ailleurs, relativise l'arrivée de ce reste à charge, estimant que la somme ne devrait pas rebuter les plus motivés à se former, surtout quand ils abordent des changements de vie. «Nous allons faire de la pédagogie pour dire à nos clients de prendre le temps de la réflexion, mais aussi pour leur expliquer que ces 100euros représentent un effort collectif de la nation en ces temps d'économie» , prévoit l'entrepreneur avec philosophie.

Le Monde
France, vendredi 10 mai 2024 1431 mots, p. 9
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9 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Manon Aubry, une campagne dans l’ombre de Mélenchon

La tête de liste de LFI aux élections européennes doit composer avec les outrances du leader de son parti

Julie Carriat et Sandrine Cassini

Manon Aubry est en terrain ami, ce lundi 29 avril, à Paris, dans une salle du MK2 Beaubourg, où est projeté le documentaire Le Compromis, diffusé sur Arte. La réalisatrice Fanny Tondre l’a suivie, elle et deux eurodéputées de gauche, entre mi-2022 et fin 2023, dans leur bataille législative pour ancrer dans le droit européen un « devoir de vigilance » des multinationales.

La salle est pleine de journalistes autour de celle qui est la tête de liste de La France insoumise (LFI) aux élections européennes du 9 juin. Et, pour une fois, c’est elle la star de la soirée, et non Rima Hassan, numéro sept de sa liste, qui semble l’éclipser depuis le début de la campagne.

Sur l’écran, on voit Manon Aubry, en sa qualité de coprésidente du groupe de la gauche au Parlement européen, ferrailler pour responsabiliser les multinationales, elle qui a documenté pendant deux ans, lors de ses débuts dans l’humanitaire, entre 2012 et 2014, les violations des droits de l’homme commises par de grands groupes miniers en République démocratique du Congo.

Le 24 avril, la directive en question a été adoptée au Parlement européen, dans une version certes allégée. Tout en assumant de construire des majorités, la jeune femme de 34 ans appelle régulièrement ses collègues bruxellois à distinguer compromis et « compromission ». Mais, à Paris, c’est avec les polémiques nationales et les luttes internes de LFI, la formation qui l’a fait entrer en politique en 2018, qu’elle doit composer.

A l’heure de mener une nouvelle campagne, la vie du parti l’a rattrapée. Depuis cette journée d’août 2023 où elle a découvert le coup monté par Ségolène Royal et Jean-Luc Mélenchon pour relancer l’idée d’une liste d’union de la gauche aux européennes, jusqu’aux jours qui ont précédé l’annonce officielle de sa liste, à la mi-mars. Aujourd’hui, elle assure que l’arrivée de la juriste franco-palestinienne Rima Hassan était un choix « collectif »auquel elle aurait participé .Même si cette dernière ne l’évoque pas dans les discussions qu’elle a menées avec les dirigeants de LFI.

Faire bonne figure

Depuis mars, les combats de Manon Aubry contre les traités de libre-échange ou la vie chère passent au second plan, masqués par le conflit israélo-palestinien, que le leader « insoumis » a choisi de mettre sur le devant de la scène, lors des meetings ou dans les facultés qu’il arpente au côté de Rima Hassan. Attablée dans un café des quais de Seine, à Paris, la députée européenne préfère faire bonne figure, se félicitant de la multiplicité des profils de la liste LFI, qui permettent de jouer une « symphonie ». Et elle vante une campagne « équilibrée » autour de « la question sociale », de « la concurrence déloyale » et de « la paix ».

Mais l’ex-porte-parole d’Oxfam devient, malgré elle, comptable des dernières polémiques orchestrées par le fondateur de LFI. « J’essaie de faire campagne sur mes sujets. Je n’ai ni la maîtrise ni le contrôle des propos de Jean-Luc Mélenchon », balaie-t-elle. Elle fait mine de ne pas avoir lu sa dernière tribune, ramenant le député (Parti socialiste, PS) de l’Essonne Jérôme Guedj à la « laisse de ses adhésions », une expression réactivant le procès en antisémitisme contre M. Mélenchon. Et répète les éléments de langage de son mouvement, martelant que le septuagénaire « n’a pas fait de comparaison » entre le président de l’université de Lille et Eichmann, ce haut dignitaire nazi.

« Si je suis en désaccord, soit je me tais, soit je le dis », affirme Manon Aubry. Campagne oblige, c’est le silence qui prévaut. L’époque où elle exprimait publiquement son différend avec un Jean-Luc Mélenchon défendant le député du Nord Adrien Quatennens, condamné pour violences conjugales, paraît bien loin.

Il faut dire que Manon Aubry n’est pas toujours aidée par son propre mouvement. Parfois, M. Mélenchon la porte aux nues, comme il l’a fait le 17 avril, lors d’un meeting à Roubaix (Nord), quand il vantait « la plus jeune présidente d’un groupe au Parlement européen ». Par le passé, il lui est arrivé d’être moins disert à son sujet, feignant même d’avoir oublié son nom. Aux journées d’été de LFI à Valence, dans la Drôme, après les législatives de 2022, devant des responsables des Verts, il s’interrogeait : « Comment elle s’appelle, déjà ? »

Pour se réconforter, l’eurodéputée préfère se souvenir de sa rencontre avec l’ex-sénateur socialiste, quand, quatre ans plus tôt, aux mêmes universités d’été, il lui proposait tout à trac de devenir la tête de liste du mouvement pour les européennes de 2019.

« Jamais de la vie », pense-t-elle au départ. A même pas 30 ans, cette fille de journalistes native de Fréjus (Var), où elle a vu le Front national émerger à grande vitesse, hésite à se jeter dans le grand bain de la politique. Ses amis de la vie associative la convainquent : « Tu seras notre relais. » Avant de dire oui à M. Mélenchon, elle « débarque avec onze pages de questions ». « Je voulais savoir où je mettais les pieds », se remémore-t-elle.

Ce parcours lui confère un statut « à part » à gauche. « Beaucoup de socialistes l’apprécient, elle a un contact facile, ce n’est pas quelqu’un d’endoctriné », salue le député (PS) de l’Eure Philippe Brun, qui a tenu avec elle plusieurs meetings contre la réforme des retraites. Mais, en cinq ans, Manon Aubry est aussi devenue une « insoumise » pur jus. Avec les postures et le style qui vont avec la fonction. « Scandale, indignation, victoire », le triptyque du langage LFI, s’amuse un de ses collègues au Parlement.

Liberté de ton revendiquée

Les mêmes socialistes se sont étranglés quand ils ont découvert son montage, publié le 3 mai sur X, accusant la tête de liste Place publique-PS, Raphaël Glucksmann, et d’autres de s’en mettre « plein les poches en plus de leur indemnité d’élus », sous-entendant que son rival, en avance sur elle dans les sondages, touche de l’argent des lobbys. « Au Parlement[européen] comme en campagne, il y a des jours où Manon Aubry défend des causes, des jours où elle défend la ligne », observe, avec diplomatie, l’eurodéputé (PS) Christophe Clergeau. Au sein de LFI, certains ont lu dans le visuel la volonté de la jeune femme d’exister davantage dans l’appareil « insoumis ».

Au moment de la crise interne, fin 2022, quand des historiques du parti (désormais considérés comme des « frondeurs ») – François Ruffin, Clémentine Autain, Alexis Corbière ou Raquel Garrido – contestent la gestion en solitaire du mouvement par M. Mélenchon, Manon Aubry espère être un liant entre les deux camps. Elle juge alors possible de rester dans la direction et d’assister aux réunions de M. Ruffin, sans craindre que ce soit mal perçu.

Les textos incendiaires de Jean-Luc Mélenchon, reçus notamment au moment de l’affaire Quatennens ? « Ça ne me fait rien », disait-elle il y a deux ans, assurant être immunisée contre les colères du fondateur de LFI. Cette liberté de ton revendiquée lui a peut-être valu de ne pas tout à fait appartenir au premier cercle de ce dernier. Aujourd’hui encore, elle assume de n’ « être dans aucune case »et d’« essayer de réunir son mouvement ».

Alors que la campagne bat son plein, elle cite délibérément Alexis Corbière, désormais honni par la garde rapprochée de Jean-Luc Mélenchon. Lundi 13 mai, elle tiendra un meeting avec François Ruffin, à Amiens. « Elle est consciente qu’on a besoin de tout le monde à l’intérieur de la campagne, elle ne va pas entrer dans les logiques de clan. François Ruffin fait partie de nos atouts », résume l’eurodéputée LFI Leïla Chaibi.

L’aventure semble toutefois avoir un goût amer pour Manon Aubry, qui s’épanche sans peine sur la férocité de la vie politique, ce microcosme « mille fois plus violent »que son ancienne vie associative, aux « rapports de force permanents » et aux « codes extrêmement virilistes ». « Ça ne me faisait pas envie il y a cinq ans, ça ne me fait pas plus envie maintenant, mais on n’a rien trouvé d’autre pour changer les choses », constate-t-elle, sans jamais citer LFI.

Quand elle doute, Manon Aubry relit une lettre qu’elle s’est écrite à elle-même il y a cinq ans. « Chère moi » , s’intitule la missive. Elle y rappelle les raisons de son engagement, et émet quelques lignes rouges qu’elle assure ne pas avoir franchies.

Le Monde
Economie & Entreprise, vendredi 10 mai 2024 1748 mots, p. 17
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9 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Reportage

Au Royaume-Uni, le scandale du traitement des eaux

Sur les rives de la Tamise et de ses affluents, des rejets d’égouts rendent inhabitables des quartiers entiers. En cause : l’urbanisation galopante et le manque d’investissements des compagnies privées

Cécile Ducourtieux

Berkshire (Royaume-Uni) - envoyée spéciale - Le long du sinueux cours de la Tamise, ce coin du Berkshire a tout de la carte postale anglaise. En cette journée d’avril encore fraîche et humide, le jaune des champs de colza le dispute au vert anis des saules ou au mauve des jacinthes sauvages. Sillonnée de chalk streams, des ruisseaux apparaissant quand le trop-plein des nappes phréatiques remonte à travers les failles du sol crayeux (une rareté géologique), la campagne est radieuse. Mais les apparences sont trompeuses : « Qui pourrait croire qu’on vit ainsi depuis quatre mois ? », dit en soupirant Moz Bulbeck Reynolds, une résidente du village d’Eastbury, en désignant la route séparant trois charmants cottages (dont le sien, au milieu) de la Lambourn, un chalk stream au débit anormalement rapide pour la saison.

La chaussée est couverte d’une eau sale dans laquelle flottent des rubans de papier toilette, une bouche d’égout déborde sporadiquement à gros bouillons sur le bitume. « On voit régulièrement des matières fécales apparaître, venant directement des chasses d’eau. C’est immonde. Il faut désinfecter les pattes de mon chien à chaque fois qu’on part en promenade », explique Mme Bulbeck Reynolds.

« Ralentissez ! ralentissez ! », hurlent à l’attention des voitures Carolyne Culver et Steve Masters, deux élus locaux Verts venus prendre de ses nouvelles. Malgré les panneaux bricolés par Moz, les véhicules souillent régulièrement les façades des cottages. « Bienvenue dans l’Angleterre du XXIe siècle ! On se croirait dans un roman de Dickens. Tout ça parce que les réseaux d’égouts, dont certains datent de l’ère victorienne, n’ont pas été redimensionnés ces trente dernières années. Ils sont encore conçus pour recevoir les eaux de pluie, en plus des eaux sales. Ils saturent dès qu’il pleut », raconte Steve Masters, membre du conseil municipal de Newbury, chef-lieu du West Berkshire.

« Capitalisme vautour »

Le camion-citerne de Thames Water, la plus grosse compagnie des eaux britannique, chargée de l’approvisionnement en eau potable et du retraitement des eaux usées dans la vallée de la Tamise et à Londres, vient juste de partir. Moz Bulbeck Reynolds a pris l’habitude de l’appeler quand les égouts débordent. « Il aspire le trop-plein et va le rejeter un peu plus loin. Mais les eaux sales reviennent très vite », déplore la jeune femme, originaire d’Australie, qui rêverait d’habiter sur les collines alentour, car, « dans la vallée, les terres sont saturées d’eau ». « Thames Water n’a pas pris en compte l’augmentation de la population, et le changement climatique aggrave la situation. La pluviométrie a été considérable depuis l’automne dernier, et leschalk streams ne désemplissent pas », ajoute M. Masters, vétéran de la Royal Air Force reconverti dans le militantisme environnemental.

Mais l’espoir d’une amélioration rapide est mince, Thames Water étant dans une situation financière critique. La société privée aux seize millions de clients fait face une dette d’environ 15 milliards de livres sterling (17,5 milliards d’euros), et les doutes grandissent sur sa capacité à y faire face.

Privatisée par Margaret Thatcher à la fin des années 1980, comme les dix autres compagnies des eaux anglaises et galloises (en Ecosse et en Irlande du Nord, la gestion des eaux est restée publique), celle qui détient ce monopole géographique a été acquise par des fonds d’investissement qui, au moyen de complexes montages financiers, l’ont endettée en tablant sur des revenus récurrents, moins pour investir que pour se verser de confortables dividendes.Ces endettements sont devenus intenables pour Thames Water à mesure que grimpaient ses taux d’emprunt indexés sur l’inflation.

En mars,ses actionnaires ont refusé d’injecter 500 millions de livres sterling dans la société, car Ofwat, le régulateur du marché des eaux, s’est opposé à une augmentation de 40 % des factures pour aider à éponger les dettes de la société. Depuis, le gouvernement conservateur de Rishi Sunak est aux abois et plancherait sur un scénario de sauvetage consistant à renationaliser la société. L’opération nécessiterait de trouver un accord avec les actionnaires de Thames Water (des fonds de pension, dont le canadien Omers et le britannique USS) et les créanciers (Bank of China et Industrial and Commercial Bank of China). Selon le Daily Telegraph, Ofwat étudierait un plan de vente de Thames Water par morceaux à ses différents concurrents.

Le cas de Thames Water n’est pas isolé : toutes les compagnies des eaux anglaises et galloises ont été gérées surtout pour maximiser les profits de leurs actionnaires. Selon le Financial Times, entre 2021 et 2023, elles ont versé 2,5 milliards de livres de dividendes et se sont endettées de 8,2 milliards de livres supplémentaires − alors que lorsqu’elles ont été privatisées, elles n’étaient quasi pas endettées. « Voilà ce qui arrive quand on privatise un secteur sans régulation suffisante, en laissant un capitalisme vautour se développer sur le dos des clients », peste M. Masters, qui pointe l’inaction des politiques. « La députée locale [conservatrice] Laura Farris n’est toujours pas venue constater nos dégâts », regrette Mme Bulbeck Reynolds.

Papier toilette, tampons…

Dans le village de Hampstead Norreys, proche d’Eastbury, la situation est tout aussi déplorable. Kate Howlett fait visiter les abords du cottage qu’elle loue, dans une rue longeant un autre chalk stream, la Pang, rebaptisée sewage road(« rue des égouts ») par des habitants qui n’ont pas perdu leur sens de l’humour malgré leur exaspération. Dans le jardin, sous le trampoline, de la boue noire entoure une plaque d’égout : « Ce sont des eaux sales séchées », explique la jeune femme.

« Des maisons ont été construites plus haut dans le village, mais Thames Water n’a pas augmenté ses capacités de traitement et dit ne rien pouvoir pour nous, car nous sommes au-dessus d’un égout accueillant les trop-pleins. Depuis janvier, les eaux sales remontent dans l’évier, les toilettes, et nous ne pouvons plus utiliser la douche », témoigne Mme Howlett. Elle va déménager, d’autant que tous les membres de sa famille ont fait des séjours récents à l’hôpital. « J’ai peur que ça ait un lien avec les égouts », dit la jeune femme, qui n’ose plus consommer l’eau du robinet.

Stephen Miller vit de l’autre côté de la rue. « D’ici, on comprend l’étendue du problème », dit le conseiller paroissial. De son jardin, un conduit secondaire déverse les eaux usées de sa maison et du voisinage, directement dans la Pang. Il a placé un grillage à la sortie du drain pour retenir les matières les plus solides : papier toilette, tampons. L’odeur est repoussante. « L’écosystème deschalk streams est très fragile. Les quantités de phosphates sont si élevées dans certaines rivières qu’elles raréfient l’oxygène dans l’eau et tuent les crustacés à la base de la chaîne alimentaire. Nous essayons de créer des corridors propres pour la faune, mais nos efforts pèsent peu par rapport aux quantités d’eaux sales déversées », témoigne Anna Forbes, membre de l’association de préservation de la rivière Kennet, un autre chalk stream, affluent de la Tamise.

Le scandale est national. Outre Thames Water, Southern Water, dans le sud-est du pays, et Yorkshire Water, dans le nord-est, gèrent des réseaux d’égouts tout aussi dépassés. Les rivières du Yorkshire, les plages du Kent ou du Hampshire sont souvent souillées. « Nous n’avons que trois zones propres à la baignade dans nos rivières anglaises contre 573 en France ! », affirme James Wallace, le patron de l’ONG River Action UK, faisant campagne pour sauver les cours d’eau britanniques. L’environnementaliste vit à Lambourn, près d’Eastbury, un village lui aussi envahi par les eaux sales.

Selon l’agence britannique de l’environnement, les compagnies ont déversé des eaux sales dans les rivières et la mer pendant 3,6 millions d’heures cumulées en 2023, deux fois plus qu’en 2022. « Elles sont autorisées à rejeter leurs trop-pleins en cas de très fortes précipitations, mais ces rejets se systématisent, et elles préfèrent payer les amendes de l’Ofwat plutôt que d’investir », dénonce M. Wallace.

Les eaux de la Tamise sont si polluées, que River Action UK a mis en garde les participants à la fameuse course d’aviron entre les universités de Cambridge et d’Oxford, disputée sur le fleuve depuis cent cinquante ans. Cette année, à la hauteur de Hammersmith Bridge, au cœur de Londres, sur le parcours de la course, qui se déroulait fin mars, les concentrations de la bactérie Escherichia coliétaient alarmantes. Rameurs et rameuses étaient invités à éviter le bain traditionnel en fin de course. Quelques-uns sont quand même tombés malades.

A quelques mois des élections générales britanniques, les travaillistes et les libéraux-démocrates se sont emparés du scandale, le présentant comme un symbole de l’échec des gouvernements conservateurs. « En mars, l’eau de Roundmoor Ditch [un chalk stream, proche du fameux collège privé d’Eton, à côté de Windsor] est devenue bleu acier, des poissons morts sont apparus », constate Mark Wilson, conseiller libéral-démocrate pour Eton Wick. « L’usine de retraitement de Thames Water, à Slough, en amont, n’a plus la capacité d’absorber les volumes quand il pleut »,peste son collègue Julian Tisi, candidat député pour la circonscription de Windsor.

Ces dernières années, sous les pressions publique et politique, la compagnie s’est remise à investir : à Londres, elle construit pour près de 5 milliards de livres sterling un « superégout » de 25 kilomètres de long sous la Tamise, Tideway Tunnel. Sur les hauteurs d’Eastbury, les employés de Thames Water ont aussi élargi une partie du réseau, « mais c’est tout le système d’égout dans ce pays qu’il faut reconstruire. Aucune société privée n’en a les moyens », selon Mme Bulbeck Reynolds.

« La renationalisation est la seule solution satisfaisante, qui donnera au gouvernement le contrôle sur la société et mettra un terme à l’hémorragie d’argent aux actionnaires », estime Carolyne Culver, conseillère Verte au canton de West Berkshire. Quel que soit le scénario de sauvetage retenu, et même si les créanciers acceptent de fortes dévalorisations de leurs dettes, l’augmentation des factures paraît inévitable. « Les contribuables ne devraient payer que les investissements pour l’avenir, certainement pas aider à réparer les erreurs passées », prévient M. Wallace.

PLEIN CADRE

Le Figaro, no. 24793
Le Figaro, vendredi 10 mai 2024 1206 mots, p. 11

Société

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8 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Un « devoir » de visite pour les pères absents : pourquoi la proposition de Macron irrite

« Fausse bonne idée » , proposition « dangereuse » ... Le débat amorcé par le chef de l'État sur la responsabilité des pères agace. Il correspond à une proposition de loi LR déposée le 2 mai.

Leclair, Agnès

C'est une annonce surprise du chef de l'État. Le 7 mai, Emmanuel Macron a confié au magazine Elle vouloir ouvrir le débat sur un « devoir de visite » du père après la séparation des parents ou d'un «devoir d'accompagnement jusqu'à l'âge adulte des enfants». «Quand il y a un père, il faut qu'il exerce tous ses devoirs et que la maman, quand elle est dans cette situation-là, puisse exiger des visites régulières » , a-t-il estimé. À la question de savoir si un père présent par obligation vaudrait mieux qu'un père absent, le président de la République n'a pas hésité : «Y compris pour l'enfant, c'est mieux. Parce qu'un enfant qui ne voit jamais son père, c'est un enfant qui se sent abandonné» et « dont le développement affectif et éducatif n'est pas le même». Et d'affirmer : «Je suis sûr qu'il faut un père, une mère, une famille aimante. Il faut que les parents exercent leurs responsabilités, les deux.»Pour le président de la République, cette proposition s'inscrit à la fois sur le terrain de la parentalité et de l'égalité entre les femmes et les hommes. Il a rappelé que « 85% des familles monoparentales, qui sont 1,7million en France, sont des femmes». Un sujet dont le gouvernement s'est emparé en 2019 alors que l'on estime que 30 % à 40 % des pensions alimentaires sont impayées ou payées de façon irrégulière en France.

On peut aussi noter que ces déclarations inattendues font suite au discours de fermeté de Gabriel Attal , le 18 avril dernier à Viry-Châtillon (Essonne) sur les «parents démissionnaires», ces adultes qui «se dérobent à leur devoir». «C'est un devoir d'être parents et c'est un devoir qui ne s'arrête pas au moment du divorce ou de la séparation», a insisté le chef de l'État dans les colonnes du magazine Elle. Un « devoir » de visite pour les pères ? La proposition n'a pas manqué de faire réagir les associations de tous bords. Défenseurs de la famille comme féministes ont été nombreux à pointer une «fausse bonne idée». Voire une idée «dangereuse» , pour Osez le féminisme, qui alerte : «Un homme violent, abusif, défaillant n'est pas un bon père» et appelle à prendre l'intérêt supérieur de l'enfant «avec ou sans père ».

«Les pères qui n'ont rien à se reprocher n'ont pas besoin qu'une loi soit votée pour leur imposer une obligation de visite», relève Stéphanie Lamy, du collectif Abandon de famille-Tolérance zéro. Il faut aussi rappeler que, ces derniers mois, l'autorité parentale a été au coeur des débats sur les violences conjugales et l'inceste. « Un devoir de thérapie serait plus efficace. On ne force pas un homme à aimer ses enfants, et un lien défaillant ou violent est plus dangereux que l'absence de devoir de visite», estime le Collectif enfantiste, qui milite contre les violences faites aux enfants et la pédocriminalité. Michèle Créoff, ancienne vice-présidente du Conseil national de la protection de l'enfance, a partagé son «extrême perplexité»devant cette «invraisemblable proposition»... « Comment un État impose à une personne d'aller rendre visite à son enfant?» , interroge-t-elle. La députée écologiste Sandrine Rousseau a pour sa part répondu de manière cinglante : «Le « devoir de visite » de Macron, c'est non».

Le Syndicat de la famille, de son côté, n'a pas manqué de railler cette soudaine prise de conscience du chef de l'État sur le rôle des pères. «Emmanuel Macron, lors des débats sur la#PMASansPère, vos ministres, qui niaient toute conséquence de l'absence du père sur le développement de l'enfant, mentaient-ils? Ou bien votre cynisme politique a-t-il tous les droits, y compris celui d'impliquer des enfants?», fustige le mouvement né de la Manif pour tous. L'absence du père, une difficulté à surmonter pour les enfants ? «Tous ceux qui osaient prononcer ou questionner ce fait, depuis les plus éminents psys et pédopsychiatres jusqu'aux personnes concernées, en amont de l'idéologique PMA sans père, se voyaient insultés, réduits à des étiquettes infamantes», rappelle l'essayiste Blanche Streb, directrice de la formation de l'association pro-vie Alliance Vita.

« Ne pas simplifier les choses »

Les déclarations d'Emmanuel Macron ont cependant reçu le soutien d'Isabelle Rome, ancienne ministre française déléguée, chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes. «L'autorité parentale conjointe, ce n'est en effet pas seulement un ensemble de droits qu'on revendique, mais des obligations et un engagement dans l'éducation de l'enfant. Pour son intérêt supérieur et son épanouissement», a-t-elle écrit sur les réseaux sociaux.

Les militants des droits des pères, eux, sont piqués au vif. « Peut-on éduquer un enfant, lui transmettre des valeurs, lui poser des limites en ne partageant que 4 jours par mois avec lui? » , pointe Paul Gaudin, président de Jamais Sans Papa. Ex-compagne « partie avec les enfants sans laisser d'adresse » , éloignement géographique à « des centaines de kilomètres »... Selon ces associations, « beaucoup trop de pères » sont « totalement empêchés dans l'exercice de leurs devoirs ».

Dans les faits, un certain nombre d'enfants dont les parents sont séparés perdent le contact avec leur père. Près d'un mineur sur dix ne le voit jamais après une rupture, selon une étude de l'Institut national des études démographiques (Ined) de 2013. Et, avec le temps, la relation a tendance à s'effriter davantage. La proportion de jeunes sans lien avec leur père atteint «19% si l'enfant a entre 18 et 21ans» et «32% s'il a entre 30 et 34ans». L'Ined rappelle également que nombre d'études «se sont attachées à démontrer l'effet positif sur le développement social, cognitif et émotif de l'enfant du maintien de l'engagement du père après la séparation».

L'arsenal législatif doit-il évoluer pour éviter cette perte de lien ? Le principe de l'égalité entre les parents séparés date de la loi de 1970. L'exercice commun de l'autorité parentale, lui, est fixé par la loi du 4 mars 2002. Début mai, le député Thibault Bazin (LR) a déposé une proposition de loi pour compléter ces textes. Son article premier vise à transformer le « droit de visite et d'hébergement » en un «devoir de visite et d'hébergement» de l'enfant par le parent au domicile duquel la résidence de l'enfant n'est pas fixée. Il prévoit que le juge aux affaires familiales détermine les modalités pratiques d'exercice de ce devoir. Le non-respect répété de ce devoir est assorti d'une peine d'emprisonnement d'un an et d'une amende de 15 000 euros dans son article 2.

« L'idée n'est pas de créer une peine automatique, mais de donner des outils au juge pour pouvoir éventuellement sanctionner les parents défaillants , explique Thibault Bazin au Figaro. Il reconnaît que la sanction d'éventuels manquements ne devrait jamais devenir la règle. «Parfois, la distance géographique fait que les visites régulières ne sont pas possibles. Un parent peut également être en prison. Les cas de figure sont aussi nombreux que les familles. Il faut faire très attention à ne pas généraliser et simplifier les choses, explique-t-il. Mais la question est de savoir comment rendre ce devoir plus effectif. A. L.

l'Humanité
vendredi 10 mai 2024 546 mots, p. 13

L'inquiétante montée des violences contre les élus

Lina Sankari

Allemagne L'agression du candidat socialiste aux européennes Matthias Ecke a suscité un vif émoi outre-Rhin. À Bruxelles, à l'heure des calculs électoraux, la droite refuse de pointer la responsabilité des nationalistes dans ces attaques contre la démocratie.

La France n'est pas la seule à voir une violence décomplexée émerger en lieu et place du débat démocratique. L'Allemagne, particulièrement exposée, cherche une réponse politique après le nouveau choc constitué par l'agression du député socialiste Matthias Ecke, tête de liste du SPD pour le Land de Saxe aux européennes, le 3 mai, alors qu'il collait des affiches à Dresde. Après l'arrestation de quatre suspects qui tous fréquenteraient le groupuscule d'extrême droite Elblandrevolte et deux manifestations à Berlin et à Dresde, le 5 mai, la ministre de l'Intérieur, Nancy Faeser, et ses homologues des 16 Länder se sont réunis deux jours plus tard, en visioconférence, afin de renforcer la législation contre les violences à caractère politique et protéger responsables et candidats. « Nous avons besoin d'un signal d'arrêt clair », a signifié Nancy Faeser, expliquant que « les criminels violents qui s'en prennent aux démocrates doivent subir toute la rigueur de la loi et recevoir des sanctions rapides et significatives ».

L'agression de Matthias Ecke est loin d'être un cas isolé. Dans le Land de Saxe, 112 actes de violences à motivation politique ont été recensés depuis janvier. Au niveau national, les chiffres sont édifiants. En 2023, 2 790 délits ont été commis contre des personnalités politiques. Si l'extrême droite est régulièrement en cause, tout le spectre politique semble concerné.

« nous ne céderons pas »

L'an dernier, on relevait ainsi 224 agressions contre des membres des Verts, 115 contre l'Alternative pour l'Allemagne (Afd, extrême droite) et le SPD, 50 contre Die Linke (gauche) et 44 contre les conservateurs de la CDU-CSU. La députée Ricarda Lang (Alliance 90-Les Verts) fait le lien avec la montée de la violence politique dans les années qui précédèrent l'avènement du Troisième Reich. « Nous savons du fait de l'histoire que les nazis n'obtiennent pas le pouvoir là où ils ont la majorité. Les nazis gagnent le pouvoir lorsque les démocrates deviennent passifs. C'est le moment pour tous les démocrates de se rassembler et de dire haut et fort : nous ne céderons pas. »

Au niveau européen, la droite (PPE) a toutefois refusé de signer la déclaration intergroupes « Pour la défense de la démocratie », initiée par la présidente des socialistes, Iratxe García Pérez (S&D), ce 8 mai, au prétexte qu'elle servait la campagne du groupe S&D et que les amendements du PPE avaient été rejetés. Selon le groupe S&D, ces modifications visaient à amoindrir le rôle de l'extrême droite dans ces violences.

Si elle a condamné l'agression de Matthias Ecke et ne mâche pas ses critiques contre le groupe Identité et Démocratie, dont fait partie l'AfD, Ursula von der Leyen est moins diserte vis-à-vis des Conservateurs et réformistes européens qui accueillent les Frères d'Italie de Giorgia Meloni. Au cours du premier débat paneuropéen de la campagne, le 29 avril à Maastricht, Ursula von der Leyen, tête de liste du PPE, n'a pas exclu une alliance pour s'assurer un second mandat : « Cela dépend de la composition du Parlement européen. Cela dépend de quel parti siège dans quel groupe », a-t-elle conclu. 

Le Figaro, no. 24793
Le Figaro, vendredi 10 mai 2024 1321 mots, p. 10

International

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9 mai 2024 - Le Figaro (site web)
15 mai 2024 - La Libre Belgique La Libre (site web)

Un député musulman tente de résister à la vague hindoue

En campagne pour les législatives en Inde, Asaduddin Owaisi se pose en rempart face à la droite hindoue au pouvoir.

Derville, Emmanuel

Le meeting aurait dû commencer depuis une heure et demie. Asaduddin Owaisi se fait attendre. Ce député musulman de 54 ans brigue un cinquième mandat aux législatives dans la circonscription de la vieille ville d'Hyderabad, dans le sud de l'Inde. Un cadre de son parti, l'Assemblée unie des musulmans d'Inde (AIMIM), essaie d'attirer du monde. Il lance quelques tirades d'une voix puissante. En vain. La trentaine de quidams assis aux abords d'un carrefour sale et bruyant s'ennuie.

Une rumeur parcourt la petite assemblée. Il arrive ! L'information se répand. La marée humaine monte. Asaduddin Owaisi débarque tel un ouragan, flanqué de ses fidèles et de ses gardes du corps. Sa silhouette d'un mètre quatre-vingts fend la masse de supporteurs qui l'enserre et s'élance sur l'estrade. Il attaque son discours sur le caractère décisif des législatives dont le vote s'étale du 19 avril au 1er juin. « Cette élection est capitale, car elle va décider du chemin que le pays va prendre. Après l'indépendance, nous avons choisi la voie de la laïcité pour aller de l'avant tous ensemble. Mais aujourd'hui, le feu de la haine se répand. »

Pour les musulmans, l'Inde a beaucoup changé depuis l'arrivée au pouvoir des nationalistes hindous du premier ministre Narendra Modi en 2014. Cette communauté, la troisième au monde avec 200 millions d'âmes, soit 15 % d'une population à majorité hindoue, demeure marginalisée. Elle représente 5 % des députés de la Chambre basse. À peine 3 % des officiers de police sont musulmans.

La répression s'est intensifiée. Les milices hindoues traquent les transporteurs de vaches envoyées aux abattoirs, parfois avec l'appui des forces de l'ordre, pour protéger l'animal sacré. Elles étranglent ainsi une filière plutôt entre les mains des musulmans. Un centre de recherche de New Delhi, le Documentation of the Oppressed, a recensé 206 attaques entre 2014 et 2022. D'après l'ONG Human Rights Watch, les milices ont passé à tabac 44 personnes entre 2015 et 2018. Ces lynchages continuent encore aujourd'hui. Dans plusieurs régions du Nord et de l'Est, dont New Delhi, les autorités rasent au bulldozer des habitations, des entreprises et des lieux de culte appartenant à des musulmans en représailles à des violences intercommunautaires. Amnesty International a recensé 128 destructions entre août 2022 et août 2023.

La puissance publique a pris des mesures discriminatoires. Une loi votée au Parlement en 2019 accorde la nationalité indienne aux réfugiés afghans, pakistanais et bangladais à condition qu'ils ne soient pas musulmans. Au moins sept États ont durci la légalisation des mariages interreligieux pour endiguer ce type d'union. Le premier ministre Modi nie toute persécution : « Nous n'avons rien contre l'islam. Nous n'avons rien contre les musulmans » , a-t-il déclaré le 6 mai.

Un climat répressif

L'opposition n'évoque guère ce climat répressif depuis le début de la campagne électorale. Le parti du Congrès, dirigé par la famille Nehru-Gandhi qui a oeuvré pour une Constitution laïque en 1949, reste muet. Combiné à l'influence croissante de l'idéologie nationaliste hindoue dans le débat public, ce silence ouvre un espace à Asaduddin Owaisi sur l'échiquier politique.

L'homme se rêve en leader d'une minorité qui n'a jamais pu s'unir pour créer un parti capable de défendre ses intérêts. « Notre communauté a fait confiance au Parti du Congrès pendant trop longtemps. Les formations soi-disant laïques ont récupéré nos votes, mais n'ont jamais désigné beaucoup de candidats musulmans » , nous dit-il. « Il y a une réalité crasse dans la démocratie indienne. Dès qu'une caste ou une communauté est représentée en politique, elle se fait entendre et progresse dans l'échelle sociale. Nous, les musulmans avons tardé à le comprendre. C'est en train de changer. La jeunesse ne veut pas rester les bras croisés et se faire exploiter. »

Asaduddin Owaisi martèle que les choses vont empirer si l'AIMIM stagne : elle n'a que deux députés à la Chambre basse du Parlement. « Réfléchissez bien avant de voter. Sinon, nous atteindrons un point de non-retour » , lance-t-il à son auditoire qui s'étale à travers le carrefour et l'écoute d'un regard hypnotisé. « Si vous ne vous réveillez pas maintenant, quand est-ce que vous vous réveillerez ? Sauvez cette ville ! Sauvez le pays » , exhorte-t-il dans un torrent d'acclamations et d'applaudissements.

Quand nous lui demandons comment il voit l'avenir des musulmans indiens, Asaduddin Owaisi se montre pessimiste : « Le premier ministre nous traite de clandestins, nous accuse de faire le djihad en Inde, de faire trop d'enfants... Comment peut-il parler ainsi? »

Narendra Modi s'abstenait d'attaquer la communauté musulmane publiquement dans les années suivant son élection. Il a durci le ton depuis un mois, comme lors d'un meeting le 21 avril : « Quand il était au pouvoir, le parti du Congrès a dit que les musulmans devaient être les premiers à recevoir les richesses nationales. Ils vont distribuer les fruits de la croissance à ceux qui font plus d'enfants et qui sont des immigrés clandestins. » Deux jours plus tard, il a affirmé : « Le Congrès détournera les mesures de discrimination positive pour les basses castes et les intouchables au profit des musulmans. »

Il n'est pas le seul à manier cette rhétorique. Yogi Adityanath, une figure de la droite hindoue et chef de l'État de l'Uttar Pradesh, a menti pour effrayer son électorat dans un discours le 23 avril : le Congrès « veut imposer un régime taliban dans notre pays (...) Si les musulmans sont prioritaires dans l'attribution des ressources nationales, que restera-t-il aux hindous ? » Le programme électoral du Congrès promet des aides sociales pour les basses castes et les classes pauvres sans distinction de religion.

Des talents d'orateur

Ses talents d'orateur ont permis à Asaduddin Owaisi de capter l'attention de la presse et des réseaux sociaux. Cette influence ne s'est pas concrétisée dans les urnes. Sa popularité paraît solide dans la vieille ville d'Hyderabad, à majorité musulmane, où il agit en parrain. « Il est tout pour nous, confie Anees Begum, une mère de famille. Il paye les frais d'hospitalisation, donne des livres pour les écoles, de l'argent aux femmes qui vont se marier » , énumère-t-elle. Sa fille d'une vingtaine d'années précise qu'il accorde « des bourses étudiantes. Et il a mis en place des programmes d'apprentissage. » Aziz Khan, un chauffeur d'une trentaine d'années, ajoute qu'il vient en aide à ceux qui sont arrêtés par la police : « Des musulmans sont mis en cause dans des affaires alors qu'ils sont innocents » , déplore-t-il.

Hors d'Hyderabad, l'AIMIM peine à s'étendre. Le mouvement a des élus dans des conseils municipaux et des assemblées législatives du Maharashtra, du Telangana, de l'Uttar Pradesh, du Bihar. Et c'est tout. La communauté musulmane est minoritaire dans 97 % des circonscriptions et le scrutin se joue sur un tour. Du coup, Asaduddin Owaisi tente d'élargir sa base. Il cible les intouchables, veut les convaincre qu'Hyderabad, dont il est le député depuis 2004, est une agglomération modèle et que son parti leur est ouvert. « Nous avons présenté des candidats non-musulmans à plusieurs élections. Ici, nous avons oeuvré sans discrimination de caste ni de religion » , nous explique-t-il.

Pour avoir une chance de gagner dans ces législatives fédérales où les partis devraient dépenser jusqu'à 15 milliards d'euros, il faut de l'argent. « L'AIMIM n'en a pas, et ses candidats non plus. En Inde, les partis choisissent des candidats riches qui financent leur campagne. Et ces derniers préfèrent rejoindre un mouvement qui leur offre une chance de gagner ou au moins de se battre à armes égales » , décrypte Adnan Farooqui, professeur de sciences politiques à l'université Jamia Millia Islamia qui ajoute : « L'AIMIM est dirigée par une élite musulmane fortunée d'Hyderabad. Mais sa base sociale se compose de gens pauvres. » Asaduddin Owaisi sait que le chemin sera long. L'AIMIM se présente dans une dizaine de circonscriptions, avec l'espoir d'arracher trois sièges à l'issue des résultats le 4 juin.

Le Monde
France, vendredi 10 mai 2024 1043 mots, p. 10
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8 mai 2024 - Le Monde (site web)

La mobilisation des étudiants pour Gaza se poursuit

A Paris, mercredi, certains jeunes ont dénoncé une « réponse policière » après l’arrestation de 88 personnes

Soazig Le Nevé

La police est une nouvelle fois entrée dans la Sorbonne, mardi 7 mai au soir, pour évacuer d’un amphithéâtre 86 étudiants rassemblés en solidarité avec Gaza. Moins de vingt-quatre heures après les déclarations du premier ministre, Gabriel Attal, selon lequel il n’y aura « jamais de droit au blocage » dans les universités françaises, ces interpellations font suite à deux autres, le même jour, de deux étudiants de Sciences Po, alors qu’une centaine de militants du comité Palestine cherchaient à bloquer l’accès à l’école.

Les étudiants de la Sorbonne ont été placés en garde à vue pour « dégradations volontaires, participation à un groupement en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destruction-dégradation de biens, rébellion, violence sur personne dépositaire de l’autorité publique ou intrusion dans l’enceinte d’un établissement d’enseignement scolaire en réunion dans le but de troubler la tranquillité ou le bon ordre de l’établissement » , détaille le parquet de Paris. Quatre-vingt-cinq des 86 gardes à vue avaient été levées, mercredi soir.

Dans un message, posté sur X mardi soir, la ministre de l’enseignement supérieur, Sylvie Retailleau, a affirmé que « plusieurs agents publics ont été violemment bousculés et pris à partie par un groupe d’individus qui espéraient occuper la Sorbonne ». « Le rectorat va porter plainte sans délai », a-t-elle ajouté.

A la mi-journée, mercredi, quelque 150 personnes se sont retrouvées place de l’Hôtel-de-Ville, à Paris, pour dénoncer une « réponse toujours plus policière » au mouvement propalestinien et exiger la remise en liberté des militants interpellés. Libérée à 11 heures, après une nuit passée au commissariat du 3e arrondissement, Jéhanne (elle n’a pas souhaité donner son nom, comme tous les étudiants cités par leur prénom), étudiante en philosophie à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, a rapporté au Mondeavoir été témoin de « violences exercées par les vigiles de la Sorbonne », avant l’arrivée de la police. « Une étudiante a eu la lèvre fendue, une autre une dent cassée », précise-t-elle. « On savait que le blocage de la Sorbonne était une entreprise risquée, mais on avait imaginé un élan démocratique de la part de la direction de l’université. Il n’en a rien été », poursuit-elle, affirmant que les étudiants interpellés avaient été « éparpillés dans plusieurs commissariats ». La jeune femme, ainsi que neuf autres militants, se sont retrouvés « à côté d’interpellés pour violences aggravées avec arme. C’est absolument disproportionné de nous avoir mis là », s’alarme-t-elle.

Carlos (il n’a pas souhaité donner son vrai prénom) était, pour sa part, en garde à vue dans le 17e arrondissement. « On sentait que l’on était là pour rien. Les policiers se sont même montrés amicaux, malgré des irrégularités, relate-t-il. Nous n’avons pas eu le droit d’avoir un avocat et l’on nous a pris nos empreintes digitales. »L’étudiant ajoute : « Ça ne nous démotive en rien, il en faut bien plus pour nous faire taire. »

« On nous interdit de parler de la Palestine dans nos facs !, crie dans le micro une étudiante d’un des nombreux comités universitaires de soutien à la Palestine. Plus la répression est forte, plus on parlera fort. Ils ne nous écoutent pas, c’est pour ça que nous nous radicalisons. »

Pour Eléonore Schmitt, la porte-parole du syndicat majoritaire Union étudiante, le gouvernement d’Emmanuel Macron n’a que deux visions de la jeunesse : « soit en garde à vue, soit au garde-à-vous ».

« Comme dans un moulin »

Directeur de recherche au CNRS et à Sciences Po, Laurent Gayer réaffirme son soutien aux étudiants mobilisés et son « refus de s’habituer aux interventions policières ». La grève de la faim menée par 13 étudiants, pour la plupart depuis le 2 mai, démontre « leur détermination autant que leur désespoir », ajoute celui qui tente de les dissuader d’y recourir, à l’instar de la chercheuse franco-iranienne Fariba Adelkhah, qui s’est adressée à eux dans une tribune publiée dans Le Monde, le 4 mai.

Présent également lors de ce rassemblement, l’ancien leader de l’UNEF, aujourd’hui député (La France insoumise) des Yvelines, William Martinet, a, lui aussi, affiché son soutien. « Grâce à la mobilisation, Emmanuel Macron sait qu’il est minoritaire sur cette ligne qui consiste à être silencieux un jour et le lendemain complice d’un génocide, a-t-il déclaré. Il est en train de perdre sur le terrain de l’opinion et c’est pour cela que la répression augmente. »

A l’époque de la guerre d’Algérie, « les manifestations étaient aussi interdites et ce sont des étudiants qui ont permis une prise de conscience en se mobilisant », a aussi rappelé le député, pour qui tout étudiant doit « se préoccuper de la marche du monde ».

« Qu’a-t-on fait ?, interroge Mathis. Une occupation et un campement pacifiques dans la veine du mouvement mondial qui dénonce l’invasion imminente de Rafah. » « Il n’y a eu aucune dégradation de la Sorbonne, nous étions juste assis par terre à demander, enfin, qu’une table ronde se tienne au sujet des partenariats de Paris-I avec des entreprises d’armement et des universités israéliennes qui envoient des jeunes se battre, narre-t-il. Les policiers sont rentrés dans la fac comme dans un moulin. »

Après avoir assisté à l’évacuation des étudiants de Sciences Po, mardi en début d’après-midi, le chef de file de la liste Les Républicains aux élections européennes, François-Xavier Bellamy, en a tiré un clip de campagne diffusé sur son compte X. « La rue n’appartient pas à ceux qui trahissent les valeurs du peuple français », y affirme-t-il en introduction, sur fond d’images des étudiants mobilisés, keffieh autour du cou.

A ses yeux, « il faut que les étudiants qui bloquent les examens soient privés d’examens, il faut que les étudiants étrangers qui contribuent à ces troubles soient reconduits dans leur pays », avait-il lancé. Venu à sa rencontre, avant d’être pris dans la nasse engagée par les gendarmes et les policiers, Louis Boyard, député (La France insoumise) du Val-de-Marne, lui avait rétorqué : « Vous passez à chaque fois de prétexte en prétexte pour ne jamais parler du fait qu’il y a un génocide à Gaza. »

Le Monde
Carnet, vendredi 10 mai 2024 1144 mots, p. 19
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8 mai 2024 - Le Monde (site web)

Léo Scheer

Homme de télévision, éditeur

Nicole Vulser

Infatigable agitateur d’idées, Léo Scheer donnait l’impression d’avoir tout vécu à une allure prodigieuse. Sociologue, publicitaire, avant de devenir l’inventeur méconnu de Canal+, puis directeur de la chaîne musicale TV6, il a ensuite bifurqué au tournant des années 2000 pour lancer une maison d’édition à son nom. Lui-même a publié une dizaine d’ouvrages de référence, dont La Démocratie virtuelle(Flammarion, 1994), Pour en finir avec la société de l’information (Sens et Tonka, 1999) et un Manifeste du Parti anarchiste (Ed. Léo Scheer, 2023). Léo Scheer est mort à l’âge de 76 ans, samedi 4 mai, à Paris, a annoncé son épouse, l’écrivaine Nathalie Rheims, dans un faire-part publié dans la presse mardi 7 mai.

Une haute stature, une voix douce, posée, un enthousiasme sans faille pour les nouvelles idées, et surtout une intelligence aiguisée qui lui permettait de jouer en ayant toujours trois coups d’avance : telle était l’impression que dégageait Léo Scheer. Il pouvait glisser sur le ton de la confidence, l’œil rieur : « A 8 ans, je faisais déjà de la politique, à 13, j’étais revenu du trotskisme. » Ces phrases faisaient bien évidemment sourire, mais il ne s’agissait pas là d’inventions : le plus inattendu, c’est que tout cela était vrai.

Ses parents juifs polonais, Aaron et Myriam – lui tailleur, elle corsetière –, avaient déjà survécu au ghetto de Cracovie (Pologne) et à un exil en Russie, en Sibérie, quand Léo Scheer a vu le jour le 29 mai 1947 en Allemagne, à Pöcking (Haute-Bavière), dans un camp de réfugiés. La famille part s’installer à Paris. Le jeune Léo est effectivement très vite plongé dans la marmite politique, puisque à 8 ans il est envoyé dans d’étranges colonies de vacances organisées par un mouvement des jeunesses trotskistes juives, dans un château de la Nièvre.

On lui apprend à chanter LInternationale, l’hymne de la Commune de Paris en 1871. Il écrira plus tard y avoir surtout appris à « renforcer ses défenses contre tout système d’autorité » et en fera une ligne de vie. Il quitte ce groupe militant à l’âge de 13 ans pour rejoindre la Fédération anarchiste, organisation qu’il abandonnera à 18 ans, en même temps que tout engagement politique.

Adolescent, cet excellent élève aide ses parents, qui parlent encore mal le français, dans l’atelier familial parisien. C’est à lui qu’échoient très tôt toutes les formalités administratives. Après le bac, Léo Scheer obtient sans peine une licence de droit et de sciences économiques, il sort diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et termine un doctorat en sociologie en 1972. Ces années seront marquées aussi par les événements de mai 1968, son amitié avec l’homme politique Daniel Cohn-Bendit et la découverte du mouvement artistique et politique situationniste, mené par Guy Debord et Raoul Vaneigem. Réfugié apatride, il n’est naturalisé français que le 29 mai 1968, à sa majorité.

Le projet Canal+

Léo Scheer commence sa carrière au Commissariat général du Plan, passe au ministère de l’équipement puis de l’industrie. En parallèle, de 1974 à 1981, il participe à l’effervescence de la gauche avec la création de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) de l’université Paris-Dauphine. Un groupe de réflexion des Cahiers de l’IRISréunit alors chaque mois, autour de l’ancien président de la République François Mitterrand, alors député socialiste, l’économiste Jean-Hervé Lorenzi, l’écrivain Erik Orsenna, le député socialiste Michel Rocard et l’homme politique Jacques Delors. Le jeune Léo Scheer enseigne également pendant cette période la sociologie à l’Ecole nationale d’administration (ENA) et à Polytechnique.

Il intègre ensuite l’agence de communication Havas, une maison encore extrêmement politisée au tournant des années 1980. Intronisé « caution de gauche », il obtient, à 32 ans, la double casquette de directeur du développement et de directeur de cabinet du président, Pierre Nicolaÿ. Dès novembre 1981, Léo Scheer propose à ce dernier de travailler à un projet de chaîne de télévision qui diffuserait des films récents. Quand André Rousselet, intime de François Mitterrand, est nommé à la tête d’Havas, l’ambiance devient si détestable que Léo Scheer lui écrit une lettre de démission au bout de huit jours. « Je ne peux travailler qu’avec des gens pour qui j’ai de l’estime », lui lance-t-il. « Moi non plus je ne vous estime pas », lui répond sobrement André Rousselet. L’épisode restera.

Léo Scheer conservera uniquement la direction du développement d’Havas. Il s’inspirera des exemples américains pour fignoler le projet baptisé « Canal 4 », qui deviendra Canal+ : une chaîne lancée dans des conditions homériques, mais qui bénéficiera, grâce à l’onction mitterrandienne, d’un cahier des charges sur mesure.

Profondément indépendant, Léo Scheer passe, juste après le lancement de Canal+, en 1984, à la concurrence, à l’agence Publicis, pour commencer un nouveau projet de chaîne, musicale cette fois-ci. Il s’agit de TV6 – l’ancêtre de M6 –, dont il prendra les rênes. Toujours impliqué dans l’innovation et fasciné par les promesses technologiques, après avoir dessiné les contours de la révolution dans la télévision, il devient consultant pour le système de satellites luxembourgeois SES, puis pour l’aérospatial. En 1994, il est nommé membre de la mission des autoroutes de l’information, un immense chantier destiné à installer la fibre dans tout l’Hexagone. Dossier qui, trente ans après, n’est toujours pas bouclé.

En février 2000, Léo Scheer crée sa maison d’édition, qui porte son nom, située comme son appartement rue de l’Arcade, à deux pas de l’église de la Madeleine à Paris (8e arrondissement). Il y a publié aussi bien des romans que des ouvrages de photographie et de sciences humaines. Un catalogue éclectique, puisqu’il compte aussi bien l’écrivain Eric Vuillard – avant que ce dernier remporte le prix Goncourt, en 2017 –, le sociologue Didier Eribon, les romancières Chloé Delaume et Camille Laurens, le poète Yves Bonnefoy, les universitaires Pierre Jourde et Frédéric Sojcher, et même des écrivains très polémiques, comme Richard Millet et Gabriel Matzneff.

La réédition d’un essai de ce dernier, Les Moins de seize ans(1977), qui faisait l’apologie des relations sexuelles avec des enfants et des adolescents, a été retirée de la vente en 2020, peu après la publication du Consentement (Grasset), de Vanessa Springora, un ouvrage dans lequel l’autrice raconte comment elle s’est trouvée sous l’emprise psychologique et sexuelle de l’homme de lettres, alors qu’elle n’était âgée que de 14 ans.

« Léo était à part, avec son intelligence hors normes, a déclaré à l’Agence France-Presse la directrice générale des éditions Léo Scheer, Angie David. Nous le considérons comme un génie inventif, créatif, en plus d’un homme extrêmement généreux, très juste. »

Le Figaro, no. 24793
Le Figaro, vendredi 10 mai 2024 826 mots, p. 6

Politique

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9 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Bellamy à Sciences Po : les coulisses d'un coup politique

Après son intervention contre les blocages de l'institut à Paris, le candidat des Républicains aux européennes a reçu de nombreux messages d'encouragement.

Galiero, Emmanuel

Incontestablement, la séquence aura marqué la campagne de la droite aux européennes. François-Xavier Bellamy s'engouffrant dans la rue Saint-Guillaume pour aller au contact des bloqueurs de Sciences Po Paris et du député de La France insoumise Louis Boyard pour leur dire à quel point il juge leurs blocages inacceptables... La scène a mis du baume au coeur des Républicains. Le ton du parlementaire, posé mais clair, offensif sans être agressif, argumenté et convaincu, a récolté un large soutien.

«J'en peux plus que nos instituts, que nos universités, que nos amphis soient pris en otages par ceux qui les utilisent pour faire avancer leur agenda politique, surtout quand cet agenda politique est construit autour de la négation du terrorisme islamiste du Hamas» ,lâche Bellamy dans la cohue . La rencontre choc s'est organisée à la dernière minute, mais l'élu avance décidé. Il vient clamer son indignation et défendre des principes : la liberté du débat, le respect du travail des étudiants, le refus de l'antisémitisme, le rejet de toute instrumentalisation politique et l'urgence de renvoyer chez eux les étudiants étrangers impliqués dans ces troubles à l'ordre public.

« Tu as tout à gagner ! »

« Cela s'est fait sur un coup de tête,raconte François-Xavier Bellamy , j'ai vu les choses se dessiner sur les réseaux et j'ai dit à l'équipe: « On y va! ». D'ailleurs, ce n'était pas une évidence absolue, et la moitié de ceux qui étaient avec moi m'a dit: « Jamais! ». C'est sûr qu'il faut y aller quand toute la rue Saint-Guillaume gueule: « Bellamy, casse-toi! ». J'ai avancé, filmé sans le savoir, et je voulais montrer qu'il fallait arrêter de leur céder du terrain et les laisser impunément déployer leur propagande.» Cette idée d'aller à Sciences Po avait été défendue auprès du candidat par un proche de Gérard Larcher au Sénat, mais aussi dimanche au sein des Jeunes Rep embarqués dans la campagne. Certains craignaient une image de récupération politique, mais l'actualité s'est imposée comme une évidence. La veille au soir, à proximité du Centre Pompidou, Bellamy sonde David Lisnard, qui vient d'annoncer officiellement son soutien. Le maire de Cannes l'encourage : « Vas-y, fonce, tu as tout à gagner! »

L'occasion se présente dès le lendemain. Un témoin raconte au Figaro : « Quand on apprend que Boyard est sur place, Bellamy dit ok sans hésiter. Il est très bon. Plusieurs d'entre nous lancent des stories sur Instagram. Puis, quand François-Xavier rentre au siège LR, tout le monde réalise qu'il a fait un gros coup. Même des gens qui rechignaient à faire campagne se mobilisent sur les réseaux. Et là, on comprend qu'il se passe quelque chose.» Les équipes revigorées ont le sentiment que leur candidat vient de se libérer. «Ça fait du bien», confie un militant. Aussitôt, le projet de préparer d'autres surprises d'ici à la fin de la campagne émerge et les réactions pleuvent.

«Total soutien à François-Xavier Bellamy. Nos universités n'appartiennent pas aux islamo-gauchistes... Ne leur cédons rien!» ,applaudit Laurent Wauquiez . «La force des convictions. Le bon sens. La République» ,salue Michel Barnier . «L'avenir commence maintenant» ,félicite à son tour David Lisnard, quand Xavier Bertrand reposte les images de l'événement sur les réseaux. De son côté, le président des Républicains, Éric Ciotti, félicite le candidat directement par téléphone, en louant aussi sa dénonciation de la cyberattaque chinoise au moment où le président chinois, Xi Jinping, est reçu à l'Élysée. Mais ce sont surtout les images de Sciences Po qui sont vécues comme un tournant. «On a l'impression que cela a réveillé nos élus» , noteun cadre LR, surpris par l'avalanche de réactions lancées sur la boucle interne réservée aux élus : «C'est couillu!» , «Excellent, vraiment du cran!» , «Chapeau FX!» , «Respect!» , «Bravo! Clair et impactant» , «Courageux et pertinent» , «Énorme!» , «Excellentissime».Les adhérents de la fédération 31 pressent LR de s'emparer de la séquence : «Il faut relayer ce moment de FXB au maximum.»

Les proches de la tête de liste LR savourent eux aussi l'instant. «On n'a jamais reçu autant de félicitations», fait-on observer, quand François-Xavier Bellamy se dit surpris par le nombre «impressionnant» de messages. «Ce qui m'a frappé, c'est qu'ils sont venus d'un peu partout dans le paysage politique, y compris de la gauche.» Mais le candidat de la droite révèle que les mots les plus marquants viennent d'une étudiante de Sciences Po. «Elle m'a dit qu'elle se sentait dans un mal-être profond. Elle se demandait si elle avait encore sa place dans sa propre école et elle voulait simplement me remercier d'avoir été un peu sa voix et la voix de ceux qui refusent de laisser trop de place à des gens qui jouent un jeu plus qu'ambigu.» E.G.

Le Monde
vendredi 10 mai 2024 35 mots, p. 1

Européennes

Manon Aubry, une tête de liste éclipsée par Mélenchon

La députée peine à se faire entendre, alors que le leader de LFI et Rima Hassan occupent le terrain avec la question gazaouie

l'Humanité
vendredi 10 mai 2024 136 mots, p. 5

Argentine : Milei hors sol

Mais dans quel univers vit le président argentin ? Alors que le Sénat a commencé à débattre autour de son méga-projet de loi qui comprend des privatisations d'entreprises publiques, une attaque en règle des droits des travailleurs ainsi que du système de retraite, Javier Milei a écopé ce jeudi de sa deuxième grève générale. Bien qu'elle soit portée au niveau national par les principaux syndicats sur fond de forte baisse de la production industrielle (- 21,2 % interannuel), Milei refuse pourtant de prêter l'oreille au camp des travailleurs. Au même moment, son parti catapulte la députée Lilia Lemoine à la tête de la Commission de la science et de l'innovation productive, une élue-influenceuse connue pour ses positions conspirationnistes. Elle adhère notamment à la théorie platiste, selon laquelle notre planète ne serait pas ronde...

l'Humanité
vendredi 10 mai 2024 148 mots, p. 5

La commission de la TNT explose

Quatre mois d'auditions pour rien ? La commission d'enquête parlementaire sur les fréquences de la TNT, qui a vu les auditions de Pascal Praud, Cyril Hanouna ou Yann Barthès, se conclut par un cafouillage politique. Alors que les parlementaires du RN ont d'abord refusé de voter le rapport de la commission, le considérant comme hostile à Vincent Bolloré, les 16 députés Renaissance de la commission sont allés jusqu'à menacer le rapporteur de cette dernière, le député FI Aurélien Saintoul, de faire de même si 19 de ses 43 propositions n'étaient pas retirées... Si le rapport a finalement été adopté dans son entièreté, ses conclusions seront présentées la semaine prochaine lors de deux conférences de presse. L'une par le président Renaissance de la commission, Quentin Bataillon ; l'autre, par le rapporteur de la FI. Une discorde au grand jour qui risque d'enterrer les travaux menés.

La Croix, no. 42915
Monde, vendredi 10 mai 2024 741 mots, p. 9
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8 mai 2024 - La Croix (site web)

La gauche mise sur sa politique sociale aux élections mexicaines

Diego Calmard

La candidate Claudia Sheinbaum, qui marche dans les pas du président de gauche Andrés Manuel Lopez Obrador, est favorite de l’élection présidentielle du 2 juin prochain.

La clé de sa popularité : une politique sociale qui séduit les classes populaires.

Tenextepango (Mexique)

De notre correspondant

La campagne pour les élections fédérales du 2 juin au Mexique est bien lancée. Des millions d’affiches électorales fleurissent sur les murs, les poteaux et les ponts du pays. Le visage de Claudia Sheinbaum, la grande favorite, est partout. Sur la façade d’une épicerie, un poster de l’ancienne maire de Mexico enlaçant le président Andrés Manuel López Obrador (alias « Amlo ») a résisté au temps.

Candidate de gauche, Claudia Sheinbaum entend bien exploiter la popularité de son mentor. Après presque six années au pouvoir, Obrador flirte avec les 60 % de bonnes opinions. À Tenextepango, petit village situé à trois heures au sud de Mexico, les candidats aux postes de maire et député de tous bords font campagne. Mais le visage de Xochitl Galvez, la candidate de la droite, est absent des bourgades populaires. « Ici, tu ne la verras pas !, rit Kenie Luna, 40 ans. Amlo a été le meilleur des derniers présidents. Il a concentré ses efforts sur les plus nécessiteux. “Les pauvres d’abord”, dit-il… C’est naturel qu’il reçoive l’amour du peuple. »

La Commission nationale d’évaluation de la politique du développement social (Coneval) note que la proportion des Mexicains vivant sous le seuil de pauvreté est passée depuis 2018 de 41,9 % à 36,3 %. Soit cinq millions de pauvres en moins. Selon son secrétaire exécutif, le docteur José Nabor, « 2,7 points de cette baisse sont liés aux programmes sociaux »mis en œuvre par le gouvernement. Critiqué sur sa gestion de la pandémie de Covid-19, sur son bilan sécuritaire et sur ses résultats en matière de lutte contre la corruption, Amlo est en train de réussir son pari sur le plan social.

Kenie fait partie de ces millions de Mexicains qui bénéficient de ces nouvelles aides sociales. « Je me suis inscrit au programme d’aide au logement »,dit-il en montrant le mur poli de sa maison qu’il a pu faire rénover. Ce père de famille espère ajouter un étage l’an prochain.

À quelques maisons de là, Nohemi Rodriguez, 69 ans, ne tarit pas d’éloges sur le gouvernement. Elle touche la « pension du bien-être », qui l’aide « à finir les fins de mois ». Cette pension de vieillesse pour les plus de 65 ans est l’une des principales mesures mises en place par Amlo. Dans le salon, Timoteo, son mari, regarde les vidéos d’un youtubeur voué à la cause du président. Un ventilateur chasse la chaleur des hauts plateaux mexicains. « Maintenant, “C’est Claudia !”,comme le dit le slogan de sa campagne. Voter pour une femme, cela me dit bien ! »

Les remesas – l’argent envoyé par les Mexicains qui ont émigré aux États-Unis – ont également eu un impact non négligeable. « La mère de mon fils, qui travaille aux États-Unis, nous envoie souvent de l’argent »,reconnaît Kenie. Le docteur José Nabor note « une consolidation plus globale de l’économie mexicaine après la pandémie, surtout du secteur tourisme».

L’économiste souligne la hausse du salaire mensuel minimum, passée en six ans de 2 650 pesos (soit 115 € à l’époque) à 7 468 pesos (410 €). À la frontière nord avec les États-Unis, au coût de la vie plus élevé, il est de 11 250 pesos (615 €). Toutefois, la moitié des Mexicains travaillent de manière informelle. « Des défis énormes nous font face, tempère José Nabor. La moitié de la population connaît des carences d’accès à la sécurité sociale, et le système de santé s’est effondré. »

L’opposition dénonce, de son côté, le clientélisme à l’œuvre, selon elle, dans les programmes sociaux d’Amlo. L’ancien président de droite Vicente Fox (2000-2006) qualifiait, en juillet 2023, les bénéficiaires de ces aides sociales de « branleurs », assurant qu’il fallait « mettre fin aux programmes sociaux ». « Il faut se mettre à bosser ! », avait-il ajouté. Cette diatribe a été vite corrigée par la candidate de la droite, Xochitl Galvez. Elle jure aujourd’hui qu’elle maintiendra ces aides en cas de victoire. Au Mexique, la surenchère sociale est devenue obligatoire pour gagner l’élection.

Le Monde
International, vendredi 10 mai 2024 4422 mots, p. 2,3

Élections européennes

Européennes : la droite extrême, une galaxie composite

A un mois du scrutin prévu du 6 au 9 juin,les sondages annoncent une poussée des partis nationalistes et populistes à travers l’Europe.« Le Monde » donne un aperçu de cette mouvance à travers les profils de neuf têtes de liste

Cécile Chambraudavec nos correspondants en Europe Cécile Chambraudavec nos correspondants en Europe

Ils devraient être les gagnants des élections européennes qui se tiendront du 6 au 9 juin. Alors qu’en France la dernière enquête Ipsos donnait, fin avril, Jordan Bardella, tête de liste du Rassemblement national (RN), vainqueur (avec 32 %) à l’issue du scrutin, la tendance est observée partout en Europe. Les sondages anticipent une poussée des partis situés à la droite des formations conservatrices traditionnelles regroupées, à Strasbourg, dans le Parti populaire européen (PPE), le premier groupe du Parlement européen, avec 177 sièges sur 705.

Plus nombreux qu’avant, les nationalistes, populistes, extrémistes ou autres illibéraux pourraient aussi peser davantage dans la gouvernance de l’Union lors de la prochaine législature. A un mois du scrutin, Le Monde donne un aperçu du caractère composite de cette galaxie en dehors de la France à travers les profils de plusieurs têtes de liste qui brigueront les suffrages des Européens des vingt-sept Etats membres.

Jusqu’à présent, dans les équilibres politiques communautaires, cette mouvance parlementaire a eu un rôle marginal, exclue qu’elle est de la majorité centrale formée au Parlement par le PPE, les sociaux-démocrates (S&D, 140 sièges) et les libéraux de Renew (102). D’autant que ses élus sont dispersés. Certains (68) appartiennent au groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR), où les principales délégations sont les Polonais du parti Droit et justice (PiS, 24) et les Italiens de Fratelli d’Italia, de Giorgia Meloni (9). D’autres (58) siègent au groupe Identité et démocratie (ID), comme les 23 élus de la Ligue de l’Italien Matteo Salvini et les 18 représentants du Rassemblement national de la Française Marine Le Pen.

Enfin, d’autres encore ne relèvent d’aucun groupe, comme les douze membres hongrois du Fidesz, suspendus, puis expulsés (en 2021) du PPE en raison des atteintes à l’Etat de droit et aux libertés commises par le gouvernement de Viktor Orban.

A l’issue du scrutin, les élus de ces partis pourraient à eux seuls occuper un quart des sièges de l’Hémicycle, contre 18 % aujourd’hui. Symétriquement, la « grande coalition » qui structure l’équilibre de l’Assemblée parlementaire devrait reculer, surtout en raison de l’érosion des sociaux-démocrates et des libéraux, mais demeurer majoritaire. Cette évolution des équilibres pourrait inciter le PPE à se tourner davantage vers sa droite, au moins sur certains sujets.

Ursula von der Leyen, la présidente (PPE) de la Commission, qui souhaite être reconduite après le scrutin de juin, a ouvert la porte à une coopération, sinon à une alliance – ce qui serait un bouleversement –, avec ECR. Une collaboration avec ce dernier « dépend beaucoup de la composition du Parlement et de qui est dans quel groupe », a lancé Mme von der Leyen, le 29 avril, lors d’un débat avec sept autres candidats des principaux partis européens. Elle a en revanche exclu de travailler avec ID. Ce distinguo n’est pas récent. Au Parlement, ECR, qui détient une vice-présidence, a déjà travaillé avec les partis de la majorité sur certains textes, quand les eurodéputés d’ID sont davantage dans une posture de rupture et soumis à un « cordon sanitaire ».

En outre, depuis un an et demi, Mme von der Leyen et Giorgia Meloni affichent leur complicité en matière de politique migratoire, principal thème commun de tous les partis de la droite extrême. Les options défendues par la présidente du conseil italien sont vite devenues un terrain d’entente avec de larges segments de l’Hémicycle. La politique d’accords avec les pays de transit des migrants, imaginée initialement par l’UE, s’est intensifiée, une complicité matérialisée par les visites conjointes des deux dirigeantes en Tunisie, à l’été 2023, et en Egypte, en mars. L’externalisation du traitement des demandes d’asile, inspirée du Royaume-Uni et promue par Mme Meloni, fait désormais partie du programme du PPE. Symbole de l’importance que la cheffe de l’exécutif italien accorde à sa politique européenne, elle a annoncé, le 28 avril, qu’elle conduirait elle-même la campagne de son parti.

Les eurodéputés du groupe ECR seraient-ils plus « eurocompatibles », plus « modérés » ou plus disposés à coopérer, dans le cadre d’une majorité alternative, que ceux d’ID ? Sur la scène en pleine recomposition de la droite extrême dans l’UE, la réponse ne va pas de soi. ECR est certes structuré par des partis au gouvernement (Fratelli d’Italia) ou l’a récemment été (PiS polonais). Mais il accueille désormais le représentant à Strasbourg du parti d’Eric Zemmour, Reconquête !, et il donne toute sa place au virulent euroscepticisme du PiS. La diversité de positionnements sur de nombreux sujets des partis d’ECR, qui transparaît dans notre sélection de portraits (c’est aussi vrai pour les membres d’ID), pourrait compliquer un plus grand rapprochement avec le PPE. Sans attendre le verdict des urnes, ECR et ID veulent attirer à eux le plus grand nombre des futurs élus. Très courtisé, le Fidesz hongrois est tenté de rallier ECR, une perspective qui ne fait pas que des heureux, certains voyant d’un mauvais œil la proximité de Viktor Orban avec Moscou.

Dans le contexte de la guerre, le soutien à Kiev et la relation à la Russie de Poutine restent les questions qui divisent le plus la droite de la droite aujourd’hui. A Strasbourg et Bruxelles, après le 9 juin, un éventuel changement d’alliance restera à construire.

En Pologne, Beata Szydlo,une des vedettes du PiS

Le parti Droit et justice (PiS), qui a perdu le pouvoir après les législatives polonaises de l’automne 2023, a annoncé la couleur pour les européennes. Dans les treize circonscriptions du pays, il a investi une ribambelle de têtes d’affiche. Plusieurs ex-ministres, des eurodéputés sortants… autant de poids lourds de la politique nationale conservatrice des huit dernières années. A commencer par Beata Szydlo, première ministre de 2015 à 2017, qui se présente en tête de liste dans son fief : la circonscription autour de Cracovie, où elle avait déjà été élue eurodéputée en 2019. Comme les 26 autres élus polonais du PiS, elle avait rejoint le groupe ECR.

Lors du mandat de cette fille de mineur à la tête du gouvernement du PiS, de nombreuses réformes, notamment dans la justice, ont conduit à affaiblir les contre-pouvoirs. Ces lois jugées liberticides ont marqué le début d’une épreuve de force de plusieurs années avec Bruxelles sur l’Etat de droit. A Strasbourg, Beata Szydlo a continué de défendre la ligne du PiS. En 2020, lors d’un débat sur l’Etat de droit en Pologne, elle a soutenu que son parti, « doté d’un mandat démocratique,[s’était] donné pour mission de réformer les tribunaux » polonais.

Pour le scrutin du 9 juin, le PiS n’a pas non plus hésité à aligner ses figures les plus controversées, à l’instar de Mariusz Kaminski, ex-ministre de l’intérieur, et son adjoint Maciej Wasik, qui, condamnés en dernière instance pour abus de pouvoir à deux ans de prison, avaient passé quelques jours dans un établissement pénitentiaire de la capitale, à l’hiver 2023, avant de bénéficier d’une nouvelle grâce présidentielle. Jacek Kurski, ex-directeur de TVP, la télévision publique, devenue le relais de l’action gouvernementale sous sa gouverne, se présente, lui aussi, le 9 juin.

Pour le PiS, fort d’un score honorable inespéré aux élections locales d’avril, il s’agit de s’afficher comme vainqueur aux européennes. Qu’importe de perdre quelques sièges, l’essentiel est de battre, ne serait-ce que de quelques pourcents, son grand adversaire, la Coalition civique (KO), de Donald Tusk. Le PiS fait campagne sur ses thématiques eurosceptiques habituelles, en défenseur de la souveraineté polonaise, « menacée » par le Pacte vert européen, le Pacte sur la migration et l’asile ou la monnaie commune.

L’Allemand Maximilian Krah, un « vrai homme » pour l’AfD

Il y a quelques semaines, Maximilian Krah devait l’essentiel de sa notoriété à une vidéo postée sur TikTok le 19 juin 2023, un mois avant sa désignation comme tête de liste du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) aux élections européennes. Face caméra, cet eurodéputé père de huit enfants, nés de trois femmes différentes, y déclarait : « Un jeune homme sur trois n’a jamais eu de petite copine. C’est ton cas ? Ne regarde pas de porno, ne vote pas pour les Verts, va prendre l’air, aie confiance en toi, regarde droit devant et n’écoute pas ceux qui te disent d’être gentil, doux, faible et de gauche ! Les vrais hommes sont de droite, les vrais hommes ont des idéaux, les vrais hommes sont des patriotes. Ça marche comme ça avec les filles. » Une vidéo vue plus d’un million et demi de fois.

Mais le pedigree de cet avocat de 47 ans ne se limite pas à son activité frénétique sur les réseaux sociaux. Le 23 avril, un de ses assistants parlementaires a été arrêté pour espionnage présumé au profit de la Chine. Le lendemain, lui-même était visé par deux enquêtes préliminaires pour soupçons de financements venant de Chine et de Russie. Né près de Dresde, alors en République démocratique allemande, M. Krah a d’abord milité pendant vingt ans à l’Union chrétienne-démocrate (CDU). Opposé à la politique d’accueil des réfugiés d’Angela Merkel (CDU), il en claque la porte en 2016 et rejoint l’AfD. Trois ans plus tard, il est élu député européen.

A deux reprises, il fut suspendu de son groupe au Parlement européen, ID, notamment pour soupçons de détournement de fonds. Lors de la campagne présidentielle française de 2022, son soutien à Eric Zemmour a généré des tensions, l’AfD siégeant avec le RN de Marine Le Pen dans le groupe ID. Proche de Björn Höcke, le dirigeant de l’aile radicale de l’AfD, en procès pour avoir repris publiquement le slogan des Sections d’assauthitlériennes. M. Krah assume une vision ethniciste de l’Europe. Pour lui, l’Allemagne a vocation à exercer un leadership dans l’Union. Un rôle que l’UE, selon lui, ne lui permet pas d’exercer, ce qui lui inspira un jour cette réflexion : « Je fais volontiers la comparaison avec une femme battue chez elle. Généralement, elle ne part pas d’elle-même. Il faut lui montrer qu’il existe une alternative. »

Roberto Vannacci, le généralde la Ligue de Matteo Salvini

A 55 ans, ce général de l’armée italienne est candidat de la Ligue dans les cinq circonscriptions qui vont voter aux européennes et tête de liste dans les régions Centre et Sud. Inconnu du grand public avant l’été 2023, Roberto Vannacci a été propulsé sur le devant de la scène en août avec la publication à compte d’auteur d’un manifeste politique, Il mondo a contrario (« le monde à l’envers », non traduit), qui a rencontré un immense succès avec plus de 200 000 exemplaires vendus et a alimenté des polémiques nourries. Le militaire y développe des thèses xénophobes, homophobes, tutoyant le racisme et hostiles aux défenseurs de l’environnement. Ses prises de position lui ont valu des sanctions disciplinaires qui lui ont permis de se couler dans la posture d’un homme de bon sens persécuté par les tenants du politiquement correct, tandis que plusieurs affaires judiciaires le concernant ont éclaté.

Pour le général Vannacci, suspendu pour onze mois par les autorités militaires depuis fin février, Mussolini fut un « homme d’Etat » au même titre que Camillo Cavour, l’un des pères de l’unité italienne, et que Joseph Staline. Il s’est par ailleurs refusé, dans un entretien au quotidien turinois La Stampa, à porter un jugement sur le régime fasciste. L’antifascisme en revanche, socle de la République italienne fondée en 1946, cadre de référence de la gauche mis à mal par les partis de droite depuis les années 1990, n’a selon lui plus « aucun sens » en 2024.

Très tôt courtisé par le chef de file de la Ligue, Matteo Salvini, le militaire, participe avec sa candidature d’une stratégie mise en œuvre par le leader populiste pour occuper un espace à droite de l’électorat de la présidente du conseil, Giorgia Meloni, tête de liste de Fratelli d’Italia dans toutes les circonscriptions. Le général Vannacci participe aux élections en indépendant pour défendre les « valeurs de la patrie, des traditions, de la famille, de la souveraineté et de l’identité » que partage selon lui la Ligue. L’ascension de M. Vannacci est toutefois loin de faire l’unanimité au sein du parti, les plus modérés prenant leurs distances avec un militaire devenu le porte-drapeau de la droite la plus radicale.

Tamas Deutsch, l’homme lige du Hongrois Viktor Orban

Il qualifie le Parlement européen de « maison de fous » mais aimerait bien y être réélu pour un quatrième mandat d’affilée. Compagnon de route de Viktor Orban depuis ses débuts en politique dans la dissidence anticommuniste des années 1980, Tamas Deutsch, 57 ans, a été désigné pour prendre la tête de liste du Fidesz, le parti nationaliste du premier ministre hongrois, aux européennes. Ce vétéran du Parlement, où il siège depuis 2009, a remplacé au pied levé l’ex-ministre de la justice Judit Varga, qui a subitement annoncé son retrait de la vie politique en février, après qu’on lui a reproché d’avoir demandé, en 2023, la grâce d’une personne condamnée dans une affaire de pédophilie. Moins populaire que Mme Varga, M. Deutsch reste une valeur sûre pour le pouvoir.

Ce sportif au verbe haut et aux cheveux longs est, en effet, déjà le chef de la délégation du Fidesz à Strasbourg, où il est connu pour porter fidèlement la bonne parole de M. Orban. Lorsque le Fidesz était encore au PPE, il avait par exemple comparé le président du groupe, l’Allemand Manfred Weber, à la Gestapo. Dans l’Hémicycle, il passe son temps à fustiger « Bruxelles » et les innombrables procédures de la Commission contre les dérives autoritaires observées en Hongrie.

M. Deutsch a d’ailleurs lancé sa campagne le 19 avril en accusant « Bruxelles d’être devenu Moscou », faisant ainsi un parallèle osé entre l’UE et l’URSS, même si le Fidesz reste partisan du maintien dans l’UE. Ce compagnon de route de longue date de M. Orban partage aussi ses principales obsessions symbolisées par ce slogan de campagne : « Pas d’immigration, pas de genre, pas de guerre ». Sur la guerre en Ukraine, M. Deutsch accuse la Commission « de vouloir entraîner l’Europe dans la guerre » et défend le choix hongrois de ne fournir aucun soutien militaire à Kiev.

Malgré ses positions critiques contre l’Ukraine, M. Deutsch est à la manœuvre pour que les eurodéputés du Fidesz, poussés en dehors du PPE en 2021, rejoignent, après le scrutin du 9 juin, le groupe plus atlantiste des ECR, constitué autour des Polonais du PiS et des Italiens de Meloni. En dépit de divergences profondes entre ces partis sur les relations avec la Russie, les Italiens et les Polonais se sont montrés ouverts à cette éventualité.

Jorge Buxadé, l’ancien phalangiste espagnol

Ultracatholique proche de l’Opus Dei, ultranationaliste nostalgique d’une Espagne centralisée, Jorge Buxadé est considéré comme l’un des principaux idéologues du parti d’extrême droite espagnol Vox. Eurodéputé depuis 2019 (il est inscrit au groupe des Conservateurs et réformistes européens), il est entré à Vox en 2015, un an après sa création. Il est parvenu, peu à peu, à écarter de sa direction les représentants de l’aile ultralibérale, pour s’imposer comme le numéro deux du parti.

Auparavant, cet avocat d’Etat barcelonais de 48 ans, a milité au Parti populaire (PP, droite) de 2004 à 2014, seul engagement politique « qu’il regrette », a-t-il dit au quotidien El Mundo, l’ancien premier ministre conservateur Mariano Rajoy n’ayant pas été assez dur à ses yeux avec les indépendantistes catalans. Ce qu’il ne regrette pas, en revanche, ce sont ses « amours » de jeunesse : aux élections catalanes de 1995, à 20 ans, « jeune, enthousiaste et avec des convictions patriotes », il a été candidat pour le parti d’inspiration fasciste de la Phalange espagnole (FE-JONS), mouvement héritier du parti unique sous la dictature de Francisco Franco.

Marié et père de quatre enfants, M. Buxadé a présidé le Forum des familles catalan lors de la création, en 2007, de cette organisation opposée au droit à l’avortement et au mariage entre personnes de même sexe, mais aussi à l’enseignement obligatoire en langue catalane dans les écoles. En 2009, cet anticatalaniste est l’avocat d’Etat désigné par le gouvernement Rajoy pour rédiger le recours contre le premier référendum municipal indépendantiste, à Arenys de Munt.

Le mouvement nationaliste catalan reste sa bête noire, mais cet eurosceptique, opposé au multilatéralisme, en a d’autres, comme le Pacte vert européen et le « diabolique » Agenda 2030, et surtout l’immigration, qu’il associe sans cesse à l’insécurité. En Espagne, il se présente avec fierté comme l’eurodéputé à l’origine des nouvelles méthodes de filtrage des migrants instaurées dans le Pacte sur la migration et l’asile. Sur sa liste d’adversaires se trouvent aussi, en bonne position, le « féminisme radical », « l’identité de genre » et la mémoire historique, qui, en Espagne, entend réparer les crimes du franquisme et qu’il qualifie de « manque de mémoire historique ».

Jorge Buxadé se présente pour la deuxième fois comme tête de liste aux élections européennes. En 2019, Vox avait obtenu 6,3 % des voix. Il est crédité dans les sondages de 10 % des intentions de vote.

Sebastiaan Stöteler, le candidat de Geert Wilders aux Pays-Bas

« Reconquérir la place des Pays-Bas au détriment de Bruxelles » : c’est la mission que Geert Wilders, le dirigeant du Parti pour la liberté (PVV), a assignée à sa liste pour les européennes et à celui qui la dirige, Sebastiaan Stöteler. Cet huissier de justice de 40 ans a adhéré au parti d’extrême droite en 2016. Jusqu’ici conseiller municipal à Almelo et conseiller de la province d’Overijssel, dans l’est du pays, c’est une figure très peu connue de la politique néerlandaise. Mais il pourrait être porté par l’élan qui a fait du PVV le premier parti du pays aux législatives de novembre 2023.

Le PVV espère conquérir plusieurs sièges d’eurodéputés, lui qui n’en compte aucun à l’heure actuelle. Son seul élu de 2019, Marcel de Graaff, a migré vers le Forum pour la démocratie de Thierry Baudet, le rival de Geert Wilders à l’extrême droite de l’échiquier néerlandais. Le programme de la liste de M. Stöteler tient en quelques slogans : « Mettre fin aux rêves europhiles », « Chérir et protéger la souveraineté », « Replacer les Pays-Bas au premier rang » et « Changer l’Europe de l’intérieur ». Le parti entend aussi contester les règles du Pacte sur la migration et l’asile, approuvé le 20 avril par le Parlement de Strasbourg, et s’opposer au principe de décisions à la majorité qualifiée. Le tout « en collaboration avec ceux qui partagent nos idées », à savoir le groupe Identité et démocratie, dont fait partie le Rassemblement national.

A noter que le « Nexit », l’éventuel retrait des Pays-Bas de l’UE, ne figure plus dans le programme du PVV. Geert Wilders avait pourtant fait campagne sur ce thème aux législatives. Son parti estime désormais qu’une « coopération économique intensive » est dans l’intérêt du pays. Ce revirement spectaculaire découle des négociations toujours en cours pour la formation d’une coalition à La Haye.

La fin de l’aide à l’Ukraine ne fait plus partie non plus du programme de la formation populiste et xénophobe créée en 2006 par M. Wilders, qui fut avant cela membre du parti libéral du premier ministre démissionnaire Mark Rutte. Sympathisant des régimes autoritaires et soupçonné de connivence avec le Kremlin, le dirigeant populiste ne remet plus en question le soutien politique et militaire à Kiev. Même si une récente rallonge de 1 milliard d’euros décidée par M. Rutte a été critiquée par le chef du PVV : il trouve que trop d’argent va « vers l’étranger ».

Charlie Weimers, des Démocrates de Suède, contre « l’islamisation »

Il reste la plus belle prise des Démocrates de Suède (SD) et un exemple de la perméabilité entre la droite et l’extrême droite. En septembre 2018, Charlie Weimers (41 ans), directeur de cabinet de Lars Adaktusson, chef de file du parti Chrétiens-démocrates (KD) suédois au Parlement européen, annonçait qu’il rejoignait le parti d’extrême droite, trois jours seulement avant les législatives. A l’époque, la formation d’origine néonazie était encore jugée infréquentable par la droite, qui a depuis fait volte-face et passé un accord de coalition avec les SD en octobre 2022. « Je comprends que les gens soient déçus, mais je n’ai d’autre choix que de suivre ma conscience », se justifiait M. Weimers, estimant que les SD menaient « la politique migratoire la plus responsable » et étaient les seuls à « combattre le multiculturalisme qui a donné carte blanche à l’islamisme pour s’étendre ».

Si cette défection a contrarié les chrétiens-démocrates, elle n’a pas vraiment surpris : depuis longtemps, M. Weimers – qui a pris sa carte chez les Modérés à 16 ans, avant de rejoindre le parti Chrétiens-démocrates – était classé parmi les personnalités les plus conservatrices du parti. En 2008, il est élu à la tête du mouvement Jeunes chrétiens-démocrates (KDU), puis il devient conseiller de Göran Hägglund, le dirigeant du parti, nommé ministre des affaires sociales en 2010, avant d’intégrer l’équipe de Lars Adaktusson.

Troisième sur la liste des SD pour les européennes de 2019, il est élu et se retrouve, cinq ans plus tard, propulsé tête de liste du parti. Lors du congrès des SD, en novembre 2023, il dénonce la « bureaucratie bruxelloise » et le « transfert de pouvoirs » des Etats-nation vers l’UE. Sa campagne est axée sur la lutte contre l’immigration et « l’islamisation » de l’Europe, constamment dénoncée par son parti, tenant de la théorie du « grand remplacement ». Vice-président du groupe ECR, M. Weimers a fait savoir qu’il était contre une union avec ID, jugé trop ambigu dans son soutien à Kiev. Il menace aussi de quitter l’ECR si le Fidesz, parti d’Orban, y est intégré.

Cristian Terhes, le prêtre roumain hors normes

Le 9 avril, à Târgoviste, ville située à 100 kilomètres au nord-ouest de Bucarest, le parti ultranationaliste Alliance pour l’Unité des Roumains (AUR) lançait sa liste de candidats aux européennes. L’endroit fut le siège de Vlad l’Empaleur, ancêtre de Dracula. Il y a cinq siècles, ce petit roi avait réussi à mettre de l’ordre dans un pays gangrené par la corruption, et à vaincre les armées de l’Empire ottoman. AUR a le sens de l’histoire et utilise les symboles ancrés dans l’imaginaire collectif des Roumains pour s’opposer à tout : à l’emprise supposée des étrangers sur le pays, à la domination de l’UE, aux capitaux occidentaux, aux vaccins, à l’avortement, aux homosexuels et à la migration. Il a aussi le sens des mots : « AUR » signifie « or » en roumain. Chez AUR, tout est doré : les drapeaux, les voitures, les vêtements et l’avenir du pays.

Sur la scène couverte de drapeaux jaunes de Târgoviste, un acteur déguisé en Vlad l’Empaleur a ouvert le lancement de la liste d’AUR. Après ce spectacle, le chef du parti, George Simion, 37 ans, est sorti saluer la foule et lui annoncer la grande nouvelle. « Nous sommes là pour une Europe des nations qui s’oppose au fédéralisme », a-t-il lancé, en disant sa confiance en Cristian Terhes. Agé de 45 ans, il a fait des études de théologie pour devenir prêtre avant d’opérer un virage vers le journalisme qu’il a étudié aux Etats-Unis. De retour en Roumanie, il est entré en politique pour s’opposer au Parti social-démocrate (PSD), qu’il accusait de corruption. Pourtant, en 2019, il se retrouve sur la liste de l’ennemi en tant que candidat du PSD aux élections européennes et il remporte son premier mandat au Parlement européen.

Un an plus tard, il quitte le PSD et s’associe au Parti national paysan chrétien-démocrate. En 2022, il rejoint le jeune parti AUR, qui avait remporté 10 % des suffrages aux législatives en 2020. « Nous allons défendre les intérêts de la Roumanie dans les commissions du Parlement européen,a-t-il déclaré à Târgoviste. Nous ne sommes les vassaux de personne et nous allons faire entendre la voix de la nation roumaine à Bruxelles. »Une voix qui sera également entendue à Moscou.

Andrej Danko, le Slovaque qui prône la partition de l’Ukraine

A 49 ans, il fait partie de ces têtes de liste d’extrême droite qui se présentent aux européennes sans avoir l’intention d’aller siéger à Strasbourg. Andrej Danko, le chef du Parti national slovaque (SNS) est bien trop occupé à Bratislava, où il occupe, depuis octobre 2023, la vice-présidence du Parlement dans le cadre de l’accord de coalition que le SNS a conclu avec le parti populiste et souverainiste Smer-SD, du premier ministre Robert Fico.

Crée en 1990, le SNS est le plus établi des partis d’extrême droite slovaques. Il défend un programme fortement eurosceptique, même s’il ne veut pas d’une sortie de la Slovaquie de l’UE ni de l’OTAN. En plus de ses positions ultraconservatrices sur les questions LGBT, d’environnement ou d’immigration, M. Danko est surtout connu pour partager des convictions prorusses depuis des années. Depuis le début de la guerre en Ukraine, il accuse ainsi l’Occident d’être responsable des affrontements. « La Russie n’est pas l’agresseur, elle défend ses intérêts », a-t-il estimé, début mars, en plaidant pour une partition de l’Ukraine. Il s’est systématiquement opposé aux sanctions européennes contre Moscou et aux livraisons d’armes à Kiev. Il n’a jamais condamné M. Poutine.

Malgré ce positionnement prorusse, M. Danko a réussi, fin février, à faire intégrer le SNS dans ID. Alors que les Bulgares de Renaissance, qui avaient adhéré au même moment, ont été « désinscrits » sous la pression de Mme Le Pen, Andrej Danko a réussi à passer entre les gouttes des efforts entrepris par le RN pour se distancier de Moscou.

Le Figaro, no. 24793
Le Figaro, vendredi 10 mai 2024 431 mots, p. 6

Politique

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9 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Gabriel Attal entre en campagne

Lagrave, Martin

Présenté à sa nomination comme une «arme anti-Bardella», Gabriel Attal s'était jusqu'à présent tenu à l'écart de ce rôle. Mais, à 30 jours du scrutin européen, et alors que la liste du camp Macron demeure à la peine, le premier ministre s'est officiellement lancé dans la campagne ce jeudi à l'occasion de la Journée de l'Europe. Ça tombe bien, puisque dans le sondage quotidien Ifop-Fiducial pour Le Figaro, LCI et Sud Radio, c'est le jour où Valérie Hayer retrouve un peu d'oxygène (17 %) en progressant de 0,5 %.

Gabriel Attal fêtait aussi ses quatre mois passés à Matignon en Bretagne. Un choix qui n'a rien d'un hasard, puisque c'est dans cette région qu'Emmanuel Macron a réalisé son meilleur score au premier tour de la dernière présidentielle (32,8 % des voix). Alors que la liste conduite par Valérie Hayer peine à mobiliser, la région constitue l'un des plus gros réservoirs de voix dans une élection où l'enjeu principal reste la mobilisation de son socle électoral. La Bretagne est également l'une des rares régions de l'Hexagone a n'avoir élu aucun député du Rassemblement national.

Le premier ministre a débuté son déplacement en accordant deux interviews au Télégramme et à France 3 Bretagne, dans lesquelles il a renouvelé son attachement à cette «terre européenne et humaniste», avant de partager le déjeuner avec des habitants de Rohan (Morbihan). Ce n'est «pas un déplacement officiel en tant que premier ministre, mais de soutien à Valérie Hayer pour ces élections européennes», leur a-t-il dit d'emblée, avant d'écouter leurs réflexions et doléances sur des sujets divers (emploi, pêche, désertification médicale...).

Déambulation à Vannes

Gabriel Attal a ensuite visité l'usine de biotechnologies Olmix, un groupe breton spécialisé dans les solutions biosourcées pour l'élevage comme pour l'agriculture. «Cette entreprise incarne ce pour quoi l'Europe qui se bat, c'est-à-dire l'investissement dans l'innovation, dans des entreprises qui sont tournées vers la préservation de l'environnement» , a-t-il déclaré au Télégramme.Enfin, le second personnage de l'État a terminé son déplacement par une déambulation dans les rues de Vannes ainsi qu'une rencontre avec des militants locaux.

Une première étape européenne avant son très attendu débat face à Jordan Bardella le 23 mai sur France 2. Si le premier ministre avait un temps refusé la confrontation se disant prêt à affronter Marine Le Pen, le chef du gouvernement a accepté le duel sur demande directe d'Emmanuel Macron. D'ici le 9 juin, Gabriel Attal devrait réaliser un déplacement par semaine pour soutenir le projet européen de la majorité présidentielle et tenter de réduire l'écart avec le Rassemblement national. ML

Le Figaro, no. 24793
Le Figaro, vendredi 10 mai 2024 917 mots, p. 6

Politique

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10 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Dans le Calvados, Willy Schraen et Jean Lassalle à la conquête du vote rural

Gentilhomme, Célestine

Dans un recoin de lumière, au fond du petit gymnase, une bande de chasseurs se dresse au son des trompettes. L'un d'eux fait défiler sur son téléphone les photos des dernières battues de la saison : des chevreuils, quelques sangliers et son lot de perdrix. «Bientôt, je pourrai même plus emmener mon petit-fils!» , lance-t-il à son voisin. À l'autre bout de la salle, Willy Schraen et Jean Lassalle enchaînent les poignées de main, avant de grimper sur l'estrade. À moins d'un mois des élections européennes, le patron de la puissante Fédération française de chasse (FNC) et sa tête de liste font étape ce mardi 30 avril à Fontaine-Étoupefour (Calvados), à quelques kilomètres de Caen. Le temps presse, alors que leur liste « Alliance rurale » reste désespérément clouée à 1,5 % dans les sondages. Trop loin pour espérer franchir le seuil fatidique des 5 %, qui permet d'envoyer des élus au Parlement européen.

Muguet accroché à la veste, Willy Schraen le répète pourtant à qui veut l'entendre : «Si on ne fait pas 5%, je renoncerai à titre personnel dès le 10juin à mes mandats dans la chasse française.»Au milieu de la centaine de têtes grises, quelques fidèles compagnons scandent le prénom de celui que tout le monde tutoie. «Entrons en résistance contre ce monde européen qui ne respecte plus grand-chose à nos traditions!», tonne le Nordiste, qui a passé la journée aux côtés des agriculteurs normands.

Un panier de basket au-dessus de la tête, Jean Lassalle gribouille quelques notes. C'est à lui que Willy Schraen a confié en mars dernier la tâche de conduire la petite aventure. «On était faits pour se rencontrer... Il y avait trop de points communs entre nous pour faire deux listes différentes», raconte le président des chasseurs, désormais numéro trois de sa liste. «Nous allons à Bruxelles pour rappeler que nous existons, nous les petits gars de la ruralité, nous les territoires de France!», lui répond au pupitre l'ex-candidat à la présidentielle (3,13 %), qui avait devancé en 2022 la socialiste Anne Hidalgo dans les urnes. «Vous avez plus de chance de voir ici un ours blanc polaire qu'un député européen!»À peine son discours achevé, voilà le géant des Pyrénées rattrapé par une dizaine de jeunes qui jouent des coudes pour décrocher leur photo.

Promotion surprise

«Jean Lassalle a une signature rurale. Il a une aura et surtout un électorat, ce qui n'est pas négligeable» , remarque auprès du Figaro le lobbyiste Thierry Coste, qui avait conseillé les premiers pas d' « Alliance rurale » , avant d'en claquer la porte, fin janvier. Un soutien de la première heure raille pourtant : « C'est le vieux lion qui fait le tour de piste et dit au revoir à son public, pendant que Willy Schraen se planque à la troisième position!»

Il faut dire que la promotion surprise du Béarnais a provoqué des départs en cascade. L'international français de rugby Louis Picamoles, la présidente des bouchers de Paris, Véronique Langlais, et le maire de Saint-Brès (Hérault), Laurent Jaoul, ont tous jeté l'éponge dans la foulée. «Tout s'est fait dans notre dos. J'ai découvert l'accord dans la presse, sans avoir assisté à aucune discussion avec Jean Lassalle», déplore ce dernier. Qu'importe, Willy Schraen ne veut pas s'attarder sur les accidents de parcours. Lui n'a pas fait de la politique son métier et tient à le rappeler. «Certains se sont rendu compte qu'ils n'avaient pas le temps. Puis, quand on rassemble deux groupes, on doit équilibrer la liste», balaie-t-il.

Le drôle de tandem s'est d'ailleurs fait remarquer dans une vidéo publiée début avril sur les réseaux sociaux. À bord d'une vieille voiture, les deux hommes déboulent à toute allure dans un enclos de vaches. «Ce n'est pas sérieux du tout. Ça nous caricature, alors qu'on essaie depuis des années de se départir de l'image des chasseurs qui boivent du rouge», souffle une figure de la ruralité. L'ex-prétendant à la présidentielle de Chasse, pêche, nature et traditions (CPNT) et aujourd'hui candidat sur la liste LR, Frédéric Nihous, ironise : «À ce rythme-là, Lassalle va monter sur une table et pousser la chansonnette au Parlement européen s'il est élu!»

Mais c'est un autre soupçon qui pèse depuis le début sur Willy Schraen et les siens. Dans le gymnase normand ce soir-là, un homme interpelle directement le Nordiste : «Une partie des chasseurs hésite à voter pour vous, car ils pensent que vous roulez pour Macron.» L'intéressé roule des yeux, lui qui avait appelé Tà voter Emmanuel Macron dès le premier tour de l'élection présidentielle. «J'ai essayé de faire le meilleur choix pour le monde de la chasse, je l'assume. On m'a tout proposé pour ces élections, j'ai dit non à tout», réplique-t-il. En coulisses, l'on murmure que la liste serait une opération du camp présidentiel pour tenter d'affaiblir le Rassemblement national (RN). «Bien sûr, j'ai senti une complaisance de l'Élysée sur la liste» ,avance un proche d' « Alliance rurale » , désormais en retrait. Pas franchement réputé pour son macronisme, Jean Lassalle tente lui de déminer : «Est-ce que vous me croyez capable d'une chose pareille?»

Depuis peu, Willy Schraen assume en revanche l' « étiquette de chasseur » que ses équipes ont pourtant voulu gommer. Manière d'être mieux identifié aux yeux des Français, qui comptent plus de 1 million d'amateurs du fusil. «CPNT a fait 7% aux européennes en ne parlant que de chasse!» , se plaît-il à répéter, en référence au bon score réalisé par son leader Jean Saint-Josse en 1999. C.G.

Le Monde
International, vendredi 10 mai 2024 830 mots, p. 5
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9 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Le Parlement ukrainien adopte une loi pour mobiliser les détenus

Les prisonniers n’ayant plus que trois ans de réclusion à purger seront autorisés à rejoindre les forces armées contre une réduction de peine

Thomas d’Istria

Kiev - correspondant - Les députés de Kiev ont adopté, mercredi 8 mai, un projet de loi visant à permettre à certains détenus ukrainiens de réduire leurs peines de prison en rejoignant les forces armées. Le texte, qui doit encore être signé par le président Volodymyr Zelensky pour être appliqué dans les centres de détention du pays, a été voté à la majorité au Parlement, alors que l’armée peine à trouver de nouvelles recrues pour remplacer les pertes humaines et les soldats épuisés après plus de deux ans de guerre.

Cette pénurie de volontaires, couplée au manque de munitions, a des conséquences sur le front. L’état-major ukrainien ne cesse d’alerter ces dernières semaines sur une détérioration de la situation dans l’est du pays face à une armée russe à l’offensive s’emparant de petits morceaux de territoire. Mais la mobilisation de prisonniers ne répondrait qu’à une faible partie des besoins qui se comptent en centaines de milliers d’hommes de l’armée de Kiev. Si le texte devait être approuvé par le président, entre « 15 000 à 20 000 » personnes pourraient être potentiellement mobilisables, a ainsi précisé David Arakhamia, député membre de la commission pour la sécurité nationale, la défense et le renseignement, quelques heures après le vote de la Verkhovna Rada, le Parlement.

Les modalités entourant la mobilisation de nouveaux soldats se sont imposées comme l’un des sujets les plus débattus dans le pays depuis le début de l’année. Le calendrier des réformes s’est finalement accéléré en avril, après des mois de tergiversation au sommet de l’Etat en raison de l’impopularité des mesures.

Volodymyr Zelensky a validé plusieurs lois pour abaisser l’âge légal de la mobilisation de 27 ans à 25 ans, renforcer les pouvoirs des centres de recrutement et augmenter les pénalités pour les réfractaires. Une autre mesure signée en avril oblige les hommes précédemment considérés comme ayant une « aptitude limitée » pour servir à se représenter devant une commission médicale.

Se distinguer de la Russie

Le texte adopté mercredi permet à des détenus volontaires de rejoindre des unités spéciales de l’armée, à condition que leurs libérations conditionnelles soient approuvées par un tribunal. Ils passeront également devant deux commissions médicales afin de juger de leur santé physique et mentale. Seuls ceux n’ayant plus que trois années de prison à purger seront acceptés. En cas de récidive, la partie non purgée de la peine précédente sera ajoutée à la peine prononcée dans le cadre de la nouvelle condamnation. Les prisonniers ukrainiens qui choisiront de rejoindre l’armée serviront aussi longtemps que durera la guerre, ou jusqu’à ce qu’ils soient démobilisés. «La seule façon de survivre dans une guerre totale contre un ennemi disposant de plus de ressources est de consolider toutes les forces », a justifié la cheffe du parti présidentiel, Serviteur du peuple, Olena Chouliak, sur Facebook.

Le projet de loi de Kiev rappelle la mobilisation au sein de l’armée du Kremlin de dizaines de milliers de prisonniers russes déployés dans des unités d’assaut enregistrant un taux de mortalité particulièrement élevé.

Soucieux de se distinguer de la Russie qui mobilise largement des détenus condamnés pour toutes sortes de violences, les législateurs ukrainiens imposent des conditions plus strictes sur le type de prisonniers qui pourront prétendre à défendre le pays. Les personnes détenues pour des peines à perpétuité ainsi que pour des crimes « contre les fondements de la sécurité nationale », des meurtres prémédités « de deux personnes ou plus », ou des violences sexuelles, ne seront pas admises, détaille ainsi Olena Chouliak.

Les Ukrainiens ayant occupé des postes à « responsabilité particulière, quel que soit le type de crime », comme des ministres et des députés, ne seront pas non plus autorisés à prendre les armes, à l’instar de ceux condamnés pour des « délits de corruption particulièrement graves ». Une « victoire »pour le Centre contre la corruption, une organisation non gouvernementale, inquiète que le texte permette à des Ukrainiens corrompus d’éviter la case prison en rejoignant l’armée.

Mercredi, sur le réseau social X, l’ONG, créée en 2012, a toutefois déploré le fait que le texte ne mentionne pas les « fonctionnaires de la présidence, les chefs d’entreprises publiques, les enquêteurs, les procureurs et les juges » condamnés pour des actes de corruption. « Ainsi, une partie du travail des organismes anticorruption lors des années précédentes pourrait passer à la trappe », relève-t-elle.

Mardi, le site d’investigation NGL Media révélait que les affaires pénales de près de 11 000 personnes avaient été suspendues par des tribunaux ukrainiens entre 2022 et 2024 en raison de la mobilisation volontaire dans l’armée des accusés. Il s’agit, dans la majorité des cas, d’affaires de vols, de drogue, d’accidents de la route, mais aussi de délits de corruption.

Le Monde
Economie & Entreprise, jeudi 9 mai 2024 2353 mots, p. 14,15
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8 mai 2024 - Le Monde (site web)

Inégalités

Les mères solos dans le piège de la pauvreté

Un foyer sur quatre compte un seul parent, une femme en général, soit deux fois plus qu’il y a trente ans. Ces mères cumulent les difficultés et suscitent enfin une timide prise de conscience de l’Etat

Solène Cordier et Aline Leclerc Solène Cordier et Aline Leclerc

Quand elle a décidé de se séparer de son conjoint, Francine Lopes a dû réorganiser sa vie. Ses enfants avaient 4 et 8 ans. D’abord changer de logement, malgré elle. « Nous avions fait construire notre maison, mais pour la garder il me fallait rembourser 900 euros par mois. Ça, plus la taxe foncière et la taxe d’habitation, c’était impossible », explique-t-elle, entourée de ses deux chiens, sur le canapé de son logement social, dans une cité d’Egly (Essonne). « J’aurais voulu vivre ailleurs, dit-elle. Mais je n’avais pas le choix, et j’ai eu la chance que la mairie me le propose au bout de six mois. »

Pour cette vendeuse produits et services à l’accueil d’un hypermarché près de chez elle, « le plus compliqué »fut de trouver comment faire garder ses enfants, dont elle assume seule la charge, alors que son planning l’oblige aux horaires décalés : « Je finissais régulièrement à 22 heures, je travaillais le week-end et des jours fériés pour joindre les deux bouts et, malgré cela, payer une nounou me revenait trop cher. Ma sœur m’a aidée les premières années. Mais je les ai laissés très tôt, très seuls. C’est pour ça qu’ils m’ont demandé des chiens : avec eux, personne ne vous embête. »

Les obstacles, comme les sacrifices, furent nombreux. Avec un salaire mensuel de 1 600 euros, complété par seulement 210 euros d’une pension alimentaire versée souvent en retard, pour payer cantine, titres de transport, téléphones, assurances, paires de lunettes et semelles orthopédiques, et aucun effort de son employeur pour adapter son planning. Il n’y eut jamais de vacances en famille. Et il a fallu souscrire un crédit pour financer les études des enfants. Francine décrit ces péripéties avec un grand calme, presque comme une évidence. C’est que son frère, sa meilleure amie, plusieurs collègues et voisines sont, comme elle, séparés avec enfants. Et jonglent avec les plannings et les pensions. Leur situation n’a plus rien d’exceptionnel. Aujourd’hui, une famille sur quatre est monoparentale, souvent à la suite d’une séparation, alors qu’elles représentaient moins de 10 % des familles dans les années 1970.

Une évolution sociétale massive, dont médias et politiques ont mis du temps à prendre conscience, tout comme la statistique publique : de l’Insee au Trésor public, il n’existe pas de définition harmonisée de ce qu’est une « famille monoparentale ». Un flou qui se retrouve dans l’instabilité du champ lexical : on parle ici de « parent isolé », de « mère célibataire » ou de « maman solo » : dans 82 % des cas, les femmes élèvent seules les enfants.

Cette figure s’est peu à peu imposée dans l’actualité des dernières années. En novembre 2018, lors du mouvement des « gilets jaunes », les difficultés à joindre les deux bouts de ces « femmes de courage », comme les désigna le président de la République, Emmanuel Macron, ont occupé le devant de la scène médiatique. C’est de nouveau à la faveur d’une crise, celle des émeutes parties des quartiers populaires en juin 2023, après la mort de Nahel M., tué par un policier, qu’elles sont revenues au centre de l’attention, un grand nombre de jeunes impliqués dans les violences étant issus de familles monoparentales.

Est-ce le signe de la diffusion de ce modèle dans toutes les sphères, y compris chez les responsables politiques ? Ces derniers mois, plusieurs parlementaires se sont intéressés au sort de ces familles. Un rapport de la délégation aux droits des femmes au Sénat, publié le 28 mars, a ainsi proposé la mise en place d’une carte de famille monoparentale qui permettrait d’accéder à un certain nombre de prestations et de services à des tarifs préférentiels, pour la cantine scolaire ou les transports publics, par exemple.

« Épisode transitoire »

A l’Assemblée nationale, un travail transpartisan (à l’exception du Rassemblement national) est mené sous l’égide du député socialiste Philippe Brun. « Depuis septembre[2023] , nous avons organisé des heures d’auditions et des ateliers participatifs avec des familles concernées », explique l’élu de l’Eure. Les vingt-six articles du texte ont été soumis à une consultation publique, grâce aux réseaux sociaux : 100 000 votes ont été enregistrés, et plus de 1 000 amendements proposés. Le travail de compilation de ces contributions est en cours. Objectif : le dépôt d’une proposition de loi avant l’été. Elle pourrait prévoir la création d’un statut de parent isolé, ouvrant des droits en matière d’accès au logement ou aux modes de garde, ou la défiscalisation de la pension alimentaire pour le parent qui la perçoit.

L’article qui a suscité le plus de contributions est celui sur la définition du statut des familles monoparentales, « avec 235 suggestions », souligne le député. « La monoparentalité est souvent un épisode transitoire, qui dure en moyenne 4,1 ans pour les hommes, et 6,1 ans pour les femmes. Comment on y rentre ? Comment on en sort ? La question de la définition est centrale », souligne la sociologue Marie-Clémence Le Pape, maîtresse de conférences à Lyon-II et autrice, avec Clémence Helfter, de l’ouvrage Idées reçues sur les familles monoparentales (Le Cavalier bleu, 168 pages, 21 euros).

Le 6 mars, le premier ministre, Gabriel Attal, qui rappelle, lui aussi, qu’il a été élevé par une mère divorcée, a confié une mission au sénateur Xavier Iacovelli (Hauts-de-Seine, Renaissance) et à la députée Fanta Berete (Paris, Renaissance). « On se nourrit de toutes les initiatives parlementaires pour lui remettre des propositions fin juillet », explique M. Iacovelli, qui souligne combien l’hétérogénéité des situations complexifie la réponse à apporter. Leur ambition est de mieux accompagner ces familles face aux contraintes inhérentes à leur situation, en termes d’accès au logement, à l’emploi, aux allocations, aux problématiques de coparentalité et de pouvoir d’achat, décrites par Francine Lopeset les femmes que Le Mondea rencontrées.

Ainsi de Céline – elle a requis l’anonymat –, 40 ans, mère d’un garçon de 11 ans, divorcée quelques mois après sa naissance. Elle est retournée vivre chez ses parents, pendant dix ans. « J’ai mis beaucoup de temps à me reconstruire, donc c’était bien d’être entourée. Et cela a permis que mon fils ne soit privé de rien, en attendant que j’économise de quoi acheter un appartement. Pour cela, j’ai dû travailler énormément », explique cette cadre dans les ressources humaines.

La recherche constate un appauvrissement des familles dès l’année de la séparation, quelle que soit leur classe sociale. 40 % des enfants qui vivent en famille monoparentale sont en situation de pauvreté, c’est 2,5 fois plus que les enfants vivant dans une famille composée d’un couple. «L’appauvrissement est plus conséquent et plus persistant pour les mères que pour les pères. Avec la question lancinante de la pension alimentaire, impayée, ou versée de façon irrégulière », souligne Marie-Clémence Le Pape. Pour pallier ce problème, depuis le 1er janvier 2023, l’Agence de recouvrement et de l’intermédiation des pensions alimentaires (Aripa), un service de la Caisse d’allocations familiales (CAF), se charge automatiquement de prélever et de reverser les pensions. « Le taux d’impayés est passé de 30 % en 2017 à 24 % en 2023 », explique Maria Kitanova, directrice de l’Aripa.

Pour les séparations antérieures, la demande d’intermédiation peut être faite directement à la CAF. Celle de Melun a fait le choix d’affecter une équipe à ces questions. Ce jeudi d’avril, une conseillère est en ligne avec une jeune femme, très inquiète. Séparée de son conjoint, cette allocataire du revenu de solidarité active a la garde exclusive de leurs enfants. L’arrangement à l’amiable qu’ils ont conclu prévoit le versement d’une pension de 200 euros par mois. Problème : «Il me dit qu’il a perdu son emploi et qu’il n’a même plus de logement,explique la jeune femme. Ce mois-ci, il n’a rien pu me donner.Depuis qu’il me verse une pension, on m’a coupé l’ASF [l’allocation de soutien familial, de 195,85 euros par mois et par enfant] . Je me retrouve seule dans la galère ! Et lui ne fait aucune démarche ! »

Vérifications faites, la conseillère de l’Aripa constate que le montant de ses prestations a bien été amputé après qu’elle a déclaré les pensions alimentaires ces derniers mois. Le découragement pointe : «J’essaie de m’en sortir, je me suis inscrite dans une formation à la rentrée, quand ma grande ira à l’école, parce que je n’ai pas les moyens de les faire garder toutes les deux, mais là, sans la pension, ça devient très compliqué. »

La situation des familles monoparentales est à la croisée des sphères de l’intime, de l’emploi et des inégalités de genre. Quand Sarah (le prénom a été changé à sa demande) a décidé, en 2023, de divorcer, elle n’imaginait pas une réaction si agressive de son mari. Après trois mois de cohabitation houleuse, il a disparu, la laissant s’occuper seule de leurs garçons de 7 et 9 ans. Ayant signalé sa situation auprès de la CAF, elle s’est vue proposer un accompagnement dans le cadre du « parcours séparation ». « Au début, j’étais un peu perplexe, qu’est-ce que ça pouvait bien m’apporter ? »,se souvient l’élégante mère de famille. En réalité, ce fut « un soutien énorme », d’abord sur le plan « moral et psychologique ». La travailleuse sociale l’a ensuite aidée à élaborer un budget, le mari ayant laissé des dettes, et à déposer une demande de logement social quand celui-ci a exigé de mettre en vente leur appartement. Le déménagement a contraint les enfants à changer d’école et de club sportif. « Pour eux, ça a été très dur », dit Sarah, en contenant ses larmes.

La question de l’emploi passe « trop souvent sous les radars », selon Marie-Clémence Le Pape. « Pourtant, on constate une surexposition des mères seules aux emplois à temps partiel, ou en CDD, constate la sociologue. Elles sont surreprésentées dans les emplois peu qualifiés, socialement et financièrement dévalorisés, avec une perspective d’évolution et de formation limitées.» On les retrouve en nombre dans les secteurs du nettoyage, la grande distribution, les aides à domicile… «Près d’une mère seule sur cinq est pauvre alors qu’elle a un emploi. Ce ne sont que 5 % des mères en couple,insiste Mme Le Pape. C’est une pauvreté laborieuse. »

Charte de la parentalité

Elle-même concernée, Fabienne Dos Santos, coordinatrice CGT chez Sodexo, géant de la restauration collective, a vu le nombre de mères seules s’amplifier au fil des années. « D’abord dans les métiers les moins payés, hôtesse de buffet, caissière, plongeuse. Et souvent à temps partiel,observe-t-elle. Pourquoi ? Parce que quand il n’y a qu’un seul salaire, ou que vous arrivez en fin de droits au chômage, vous ne faites pas la fine bouche ! Vous allez où l’on embauche facilement ! »Pour elle, il faudrait contraindre « vraiment » les employeurs, par le biais d’une amende, à proposer en priorité les postes à temps plein à ces femmes embauchées à temps partiel. « Sinon elles y restent toute leur vie », ajoute-t-elle. Ces emplois en horaires décalés obligent aussi à trouver des solutions de garde. Une réalité à laquelle veut répondre le sénateur Xavier Iacovelli : « Comment l’employeur peut prendre en considération le passage à une situation de monoparentalité ? Comment faire pour que ce ne soit ni un frein à l’embauche ni un prétexte de mise au placard ? », interroge-t-il.

Des initiatives existent déjà dans des entreprises. A Disneyland Paris, par exemple, « cela fait une quinzaine d’années que l’on a compris que la monoparentalité était un sujet et qu’il fallait l’accompagner », explique Guillaume Da Cunha, vice-président des ressources humaines, en détaillant un éventail de mesures : un contrat avec un réseau de crèches d’entreprises pour obtenir des places rapidement, un partenariat « élaboré » avec Action logement pour accélérer la recherche d’un appartement, une aide aux frais de garde, au soutien scolaire, et des bourses d’étude.

Disneyland Paris est signataire, comme près de mille entreprises, de la charte de la parentalité. Celle-ci prévoit une sensibilisation des manageurs pour « lutter contre les stéréotypes qui font qu’on n’ose pas proposer de poste à responsabilité à une femme seule avec enfants », explique son promoteur, Jérôme Ballarin, président de l’Observatoire de la qualité de vie au travail. Consciente «qu’un grand nombre de salariés parents solos renoncent malheureusement à un déplacement professionnel »,L’Oréal, également signataire de la charte, prend notamment en charge, depuis 2023, des solutions de garde quand il leur faut passer une nuit loin du domicile.

« Il faut inscrire la réponse aux problématiques de ces salariées dans les politiques de ressources humaines et de responsabilité sociale des entreprises, au risque que ces femmes s’épuisent et décrochent de l’emploi à temps complet », estime Angélique Gasmi, présidente du fonds de dotation Femmes et Avenir qui promeut, elle, une « charte de la monoparentalité ».

A l’heure où l’on parle de charge mentale, un des enjeux est aussi de trouver comment libérer du temps pour ces mères actives. Contrairement à son ex-conjoint, Francine Lopes n’a pas « refait sa vie » comme « elle l’imaginait ». « J’ai eu un ami, mais ce n’était pas jouable. Soit je travaillais, soit je m’occupais des enfants », explique-t-elle. A 19 et 23 ans, ses derniers vivent toujours avec elle. Il faut financer frais médicaux, passe de transports, et désormais l’assurance de la voiture de l’aînée… Signe, comme le souligne Marie-Clémence Le Pape, « que les enjeux ne se résument pas à ceux de la petite enfance, mais concernent aussi les parents d’adolescents et de jeunes adultes ».D’où l’importance, selon elle, de penser la monoparentalité en matière de « parcours de vie ».

Le Monde
France, jeudi 9 mai 2024 1152 mots, p. 10
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7 mai 2024 - Le Monde (site web)

Législatives : Macron souhaite « une part de proportionnelle »

Poussé par la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, cet engagement de campagne du chef de l’Etat est contesté dans son camp

Mariama Darame et Claire Gatinois

Emmanuel Macron évoque le sujet avec des « si » et n’en fait guère une priorité. Mais, huit ans après avoir suggéré, dans son livre programmatique Révolution(XO éditions, 2016), « d’introduire davantage de proportionnelle » dans le mode de scrutin des députés à l’Assemblée nationale, pour mieux faire correspondre « le visage de la France et celui de ses représentants », le chef de l’Etat assure que cet « engagement » de campagne, pris en 2017 et réitéré en 2022, n’a pas été jeté aux oubliettes. « Si une majorité se dégage pour introduire une part de proportionnelle, oui[je le ferai] », affirme le locataire de l’Elysée dans un entretien à La Tribune Dimanche, paru le 5 mai. « Ce serait bon pour la démocratie », ajoute celui qui estime avoir encore « tellement de choses à faire » d’ici à la fin de son second mandat, en 2027.

Maintes fois mise sur la table, et autant de fois repoussée, l’idée d’introduire une dose de proportionnelle aux législatives est poussée par Mme Braun-Pivet. Impatiente, la présidente Renaissance de l’Assemblée nationale jugeait, dans Le Figaro du 23 mars, qu’il était « temps d’honorer » la promesse macroniste. Pour aboutir, la réforme doit intervenir au plus tard un an avant les prochaines élections législatives de 2027.

Le temps file, observe la locataire du perchoir, qui imagine un système permettant de faire élire 26 % des députés à la proportionnelle dans les départements les plus peuplés – ceux où il y a onze députés ou plus –, tout en conservant le mode de scrutin majoritaire pour les autres, notamment dans les territoires ruraux. La tactique n’oblige pas à un redécoupage électoral, précise-t-elle. Et permet, à ses yeux, de garantir une juste représentation, sans subir les effets déstabilisants que revêt la proportionnelle intégrale.

Depuis l’avion présidentiel qui le conduit au plateau des Glières (Haute-Savoie), le 7 avril, où Emmanuel Macron doit rendre hommage aux maquisards, Yaël Braun-Pivet déroule son plan devant le chef de l’Etat, imaginant un texte prêt pour le début de 2025. « Si tu trouves la voie de passage, tu y vas », lui lance le président de la République. L’élue des Yvelines rêve de faire naître, en France, une culture du compromis. « Je ne suis pas sûr que ça fasse florès, car tout le monde veut un truc différent », constate le vice-président Rassemblement national (RN) de l’Assemblée, Sébastien Chenu.

« Tu devrais être à fond pour ! »

Les partisans de la proportionnelle sont majoritaires au Palais-Bourbon. Mais la plupart plaident pour la proportionnelle intégrale, comme l’avait envisagé Emmanuel Macron, en avril 2022, et rejettent la version prônée par la présidente de l’Assemblée nationale. Du « trifouillage électoral », dénonce Jean-Philippe Tanguy, député RN de la Somme. « La dose de proportionnelle, c’est inacceptable », gronde, à son tour, la députée La France insoumise (LFI) de Seine-Saint-Denis Raquel Garrido, qui y voit « une inégalité entre les élus ». Son groupe a déposé une proposition de loi, le 11 avril, reprenant les grandes lignes de la loi de 1985, qui avait instauré la proportionnelle intégrale aux législatives l’année suivante.

Les formations historiques sous la Ve République, le Parti socialiste, et surtout, la droite, voient, eux, la proportionnelle comme une menace à la stabilité du système pensé par le général de Gaulle. « A titre personnel, j’ai des réticences fortes, car je suis attaché au scrutin majoritaire. Le retour à la IVe République, non merci », avance le président du groupe Les Républicains (LR) à l’Assemblée nationale, Olivier Marleix. « Tu devrais être à fond pour ! », s’étonne Yaël Braun-Pivet lors d’un entretien avec l’élu d’Eure-et-Loir, le 11 avril. Car une telle réforme du mode de scrutin serait a priori dans l’intérêt de la droite. Selon les projections de M. Marleix, l’introduction d’une dose de proportionnelle aurait été favorable à LR, lors des législatives de 2022, en leur octroyant huit députés de plus, tandis que le RN en aurait gagné six, et Reconquête !, le parti d’Eric Zemmour, quatre. Ce qui ne l’empêche pas de maintenir son opposition de principe.

Une partie des élus Renaissance sont également opposés à cette mesure, en mettant en avant leurs propres calculs. « Si le dispositif Yaël Braun-Pivet s’était appliqué en 2022, il nous aurait manqué dix-huit sièges », s’est ému Sylvain Maillard, le chef de file des députés macronistes, le 26 mars, devant les élus de son camp. Au-delà d’une déconvenue électorale, une partie du camp présidentiel redoute que la proportionnelle ne profite à l’extrême droite.

Et puis, à quoi bon une réforme ? L’Hémicycle est, depuis juin 2022, « très représentatif des tendances de la société », fait valoir la ministre des relations avec le Parlement, Marie Lebec. Pas simple, dès lors, de faire adopter ce changement de mode de scrutin… « Si le principal groupe de la majorité relative n’est lui-même pas uni, cette réforme éminemment politique est presque condamnée », juge Thomas Ehrhard, politiste à l’université Paris-Panthéon-Assas.

Lundi 6 mai, même le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, semblait prendre ses distances avec cette réforme aux allures de serpent de mer, appuyée jusqu’ici en vain par le patron du MoDem, François Bayrou. « Ça ne vient pas de chez nous, c’est le MoDem et la présidente de l’Assemblée nationale », a-t-il balayé devant un cadre de la Macronie.

Coup de tonnerre prévisible

Yaël Braun-Pivet navigue par vent de face. Mais elle croit en ses chances, soutenue par une poignée de députés macronistes historiques, à l’instar de l’ex-ministre des transports, Clément Beaune, de l’ancienne locataire de Matignon, Elisabeth Borne, et du président de la commission des lois, Sacha Houlié. Le coup de tonnerre prévisible, le soir des élections européennes, vaincra, pense-t-elle, les réticences des macronistes en démontrant que le paysage politique n’est plus le même.

D’après les sondages, le RN a toutes les chances, le 9 juin, de rafler plus de 30 % des suffrages. « Jamais, depuis 1984, un parti n’a fait plus de 30 % aux européennes ! », rappelle Pascal Perrineau, professeur à Sciences Po. Un tel score signifierait que le parti d’extrême droite, hier marginal, a désormais les allures d’un parti majoritaire à même de profiter du cadre institutionnel actuel et de la prime majoritaire. « Si le RN gagne la présidentielle de 2027, ils vont faire un tabac aux législatives », prévient le politologue. « Aujourd’hui, le scrutin majoritaire profite au RN », alerte Gilles Le Gendre, député (Renaissance) de Paris. Face à Yaël Braun-Pivet, Marine Le Pen l’a concédé, le 11 avril : « Mon intérêt serait de rester[au mode de scrutin] uninominal, mais, ayant toujours défendu la proportionnelle, je suis prête à accepter une dose que je souhaite plus importante, à défaut de l’intégrale. »

Le Monde
France, jeudi 9 mai 2024 1258 mots, p. 11
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6 mai 2024 - Le Monde (site web)

Le RN s’aligne sur les intérêts de l’industrie

Depuis 2019, au Parlement européen, l’extrême droite française vote contre les mesures en faveur de l’environnement

Clément Guillou

La « normalisation » du Rassemblement national (RN) passe aussi par là : au Parlement européen, le parti d’extrême droite s’est, depuis 2019, aligné sur la plupart des positions portées par les lobbys industriels. Le RN a notamment rejoint l’ensemble des droites dans son opposition à toute mesure permettant de protéger l’environnement et la santé des consommateurs.

Les groupes de pression des grandes industries – plastique, pêche industrielle, agriculture intensive, énergéticiens, restauration rapide, Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft)… – ont été particulièrement actifs à Bruxelles ces cinq dernières années et, bien souvent, ont pu compter sur les voix et les amendements de la formation lepéniste.

C’est le constat qu’a fait le cabinet de conseil Ecolobby, qui défend les intérêts d’associations ou d’entreprises œuvrant dans le secteur de l’environnement. Il raconte en dix histoires cet alignement de l’extrême droite française sur les intérêts économiques, sur un site Internet mis en ligne mardi 7 mai : Jevotelobby.fr. Ces votes confirment un constat fait par les acteurs du Parlement européen depuis le début de la mandature : l’ébauche d’une relation entre les lobbyistes et certains élus du RN, comme cela se fait, de manière plus franche, en France, à l’Assemblée nationale.

Cette acculturation est aussi le fruit de la cohabitation avec les élus italiens de la formation de Matteo Salvini (la Ligue), qui dirigent le groupe du RN au Parlement européen (Identité et démocratie, ID) et entretiennent des liens historiques avec le patronat italien et les intérêts économiques à Bruxelles.

Le parti de Jordan Bardella, tête de liste du Rassemblement national aux européennes de juin, s’éloigne-t-il des fondamentaux « antisystème » sur lesquels il a prospéré ? « L’extrême droite m’étonne par sa contradiction entre son discours de défense des petits et ses votes, dit le socialiste luxembourgeois Marc Angel, vice-président du Parlement européen. Lorsqu’on propose de renforcer les droits des salariés, des consommateurs, de la planète, ils se rangent toujours du côté du “big business”, avec les lobbyistes. »

Stratégie politique

« Les députés RN sont à l’écoute de toutes les parties prenantes et tout particulièrement des secteurs français concernés », répond par écrit Jean-Paul Garraud, président de la délégation RN au Parlement européen. Lequel fait valoir que, contrairement à d’autres groupes, le sien ne reçoit « pas un centime des multinationales ».

Si l’on en croit les déclarations de rencontres avec des groupes d’intérêts – celles-ci ne sont obligatoires que depuis novembre 2023 –, cet alignement est moins le fruit d’une influence que d’une stratégie politique. Le texte ayant fait l’objet de la plus forte mobilisation sur le mandat écoulé porte sur les déchets d’emballage, jusqu’en novembre 2023.

Ce règlement, l’un des textes majeurs du Pacte vert européen, fixe des objectifs de réduction en la matière et une interdiction de certains plastiques à usage unique. Inspiré de lois françaises, il a toutefois été largement affaibli, après le lobbying de plusieurs secteurs. Celui des géants de la restauration rapide et de l’emballage papier, pour empêcher l’interdiction des conditionnements à usage unique dans les McDonald’s et autres. Et le lobby des plasturgistes, contre la fin de l’emballage plastique des fruits et légumes.

Dans les deux cas, l’industrie l’a emporté avec les voix du RN – et, pour celui de la restauration rapide, avec celles des élus du parti Les Républicains. Les propositions permettaient pourtant d’harmoniser une norme antipollution qui est déjà appliquée dans l’Hexagone, soit de corriger ce que le RN déplore par ailleurs : un excès de réglementation en France par rapport à ses voisins européens.

Nommée « rapporteuse pour avis » de la commission du marché intérieur sur ce texte, la députée d’extrême droite Virginie Joron avait fait l’objet d’un lobbying assidu, au printemps 2023, des industries citées et d’entreprises comme Nestlé ou Amazon. Son avis rendu trois mois plus tard reprenait l’essentiel des éléments de langage du secteur des emballages, plaidant pour un assouplissement. M. Garraud présente ce texte comme «une énorme usine à gaz qui déstabilisera de nombreux secteurs économiques ».

La législation environnementale a été l’occasion pour le RN de nouer de premiers liens avec les syndicats agricoles dominants – et de semer les graines de sa tentative de récupération de la crise agricole, en France, en janvier. Le COPA-Cogeca, lobby très puissant de l’écosystème bruxellois, compte pour membre éminent la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Sa défense de l’agriculture intensive a été mise à l’épreuve durant la renégociation de la politique agricole commune, par le texte « restauration de la nature » ou par le règlement sur les pesticides. Mais à chaque fois, il a trouvé le RN à ses côtés, notamment par l’entremise de l’eurodéputé Gilles Lebreton, qui représentait son groupe au sein de la commission agriculture du Parlement européen et a fait cause commune avec la droite.

Contradictions

« Nous sommes évidemment à l’écoute des syndicats agricoles qui sont les plus au fait des contraintes imposées par Bruxelles », écrit M. Garraud. A tel point que M. Lebreton a déposé un amendement pour supprimer l’inscription de la protection de l’environnement parmi les « principales priorités pour l’avenir de l’agriculture de l’Union européenne ». Cet amendement supprimait aussi la mention d’un développement des zones rurales, en s’appuyant sur « l’énergie renouvelable » ou « l’écotourisme ». Il a été rejeté en commission, malgré le soutien d’une partie des conservateurs.

Aux premières loges du rapprochement avec l’agro-industrie, le député européen (ex-RN) Hervé Juvin y voit « la volonté de se normaliser et d’être en phase avec tout ce qui est majoritaire dans le pays, et un alignement sur les intérêts économiques dominants ».

Ce raisonnement a conduit le RN à reprendre les arguments du lobby COPA-Cogeca contre la directive sur les émissions industrielles. Sa révision étendait des normes antipollution à davantage d’élevages industriels de porcs et de volailles, et devait inclure les fermes-usines de bovins. En juillet 2023 puis en mars 2024, les députés RN ont tenté, par amendement, de maintenir le statu quo. Un compromis sur la taille des élevages concernés a finalement été trouvé au sein de la majorité du Parlement, qui a aussi épargné les fermes-usines de bovins. Un modèle que Marine Le Pen a toujours dit rejeter, loin de l’élevage familial que le RN prétend défendre – les 1 % des plus grosses exploitations européennes étaient ici concernées. « Nous sommes particulièrement fiers d’avoir permis d’exclure l’élevage bovin de cette réforme », affirme M. Garraud.

Un autre vote entre en contradiction avec le programme défendu par le RN. Huit mois après l’invasion de l’Ukraine, les géants de l’énergie se sont mobilisés massivement lorsque le Parlement européen a soumis l’hypothèse d’une « taxe sur les bénéfices exceptionnels à l’encontre des compagnies d’énergie » , en 2022 ou 2023. Contrairement à une partie de son groupe, favorable, le RN s’est abstenu sur cette mesure qui figure pourtant à son programme en France. Il a par ailleurs voté contre deux propositions portées par la gauche radicale : l’une voulait appliquer cette taxe sur les deux années, l’autre élargissait cette contribution aux bénéfices exceptionnels réalisés dans d’autres secteurs. Un discours aussi porté par Jordan Bardella. Ce qui n’a pas empêché sa formation, ensuite, de s’opposer à la même idée.

Le Figaro, no. 24792
Le Figaro, jeudi 9 mai 2024 575 mots, p. 6

Politique

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8 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Ce que Bellamy veut dire à Mayotte et à La Réunion

Galiero, Emmanuel

L'océan Indien est au menu de la campagne des européennes de François-Xavier Bellamy. Après une confrontation remarquée avec les bloqueurs de Sciences Po mardi, le candidat des Républicains devait s'envoler mercredi soir pour une immersion de trois jours à Mayotte et à La Réunion.

« Dans cette partie de France et d'Europe, on voit aujourd'hui toutes les vulnérabilités françaises et européennes. Mayotte est un condensé de ce que vivent les Français, de cette situation de déstabilisation complète de nos sociétés par une immigration dérégulée » , explique le candidat au Figaro,avant de rejoindre un territoire miné par l'insécurité et des flux de migrants issus de Madagascar, des Comores et de l'Afrique des Grands Lacs. Les politiques y viennent régulièrement pour dénoncer la situation, comme Marine Le Pen qui accusait récemment le pouvoir macroniste d'abandonner l'île au « chaos ». Un constat que partage François-Xavier Bellamy tout en restant très critique sur l'utilité du vote RN.

L'État déploie des moyens importants localement pour rétablir la « paix sociale et l'ordre républicain ». Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, est venu en février dernier pour annoncer la fin du droit du sol, qui ne peut exister sans révision constitutionnelle. Cette mesure correspond aux attentes de la droite locale. « C 'est le seul moyen de lutter avec efficacité contre l'immigration clandestine » , avait salué alors Mansour Kamardine, député LR de la 2e circonscription mahoraise, tout en se méfiant des « promesses non tenues ». François-Xavier Bellamy soutient « évidemment » la fin du droit du sol à Mayotte, mais il rappelle que la droite défend cette idée depuis longtemps et sous les critiques aujourd'hui d'une majorité hostile. Très critique face aux « contradictions » des opérations de l'État, il s'étonne que la justice complique le travail des forces de l'ordre à Mayotte. Mais le parlementaire fait aussi ce voyage pour écouter les gens et défendre des « priorités fondamentales ». L'une des premières choses qu'il fera au Parlement en cas de réélection sera de rendre possible l'intervention des gardes-frontières de Frontex (limités aujourd'hui à l'espace Schengen), en renfort des forces françaises.

Message d'espoir

Le député insistera aussi sur le poids politique de l'UE face aux Comores. « Le dictateur comorien Azali Assoumani exploite la situation et utilise Mayotte comme un moyen de faire baisser la pression dans son pays et d'importer des devises. Mais pour lutter contre l'immigration clandestine, il faut forcer les Comores à se plier à leur devoir de contrôler leurs propres frontières. » Bellamy reproche à la diplomatie française sa « faiblesse » sur le sujet et demande à Marine Le Pen d'expliquer pourquoi ses partenaires européens de l'AfD considèrent que «Mayotte appartient aux Comores et ne devraient pas être française ».

À La Réunion, samedi, le candidat insistera aussi sur le développement économique. Au fond, il veut encourager les « pépites au potentiel extraordinaire » de l'océan Indien à croire qu'il est possible d'imaginer un avenir meilleur. Dans son premier discours de campagne, il avait évoqué les récits nostalgiques de ces mamans mahoraises impatientes de retrouver le « paradis paisible et harmonieux » de leur enfance. Cette fois, il veut convaincre les Européens de l'océan Indien avec un message d'espoir. « Il n'y a pas de fatalité, mais pour faire avancer les choses, il faut des élus qui travaillent. Le RN parle beaucoup mais qu'est-ce que sa victoire en 2019 a apporté à nos compatriotes d'outre-mer? Il faut se donner les moyens d'agir en choisissant des élus qui, demain, feront bouger les lignes... » E.G.

Le Monde
Economie & Entreprise, jeudi 9 mai 2024 831 mots, p. 17
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7 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Des PME britanniques voient leurs comptes bancaires fermés

Les banques sont soumises au durcissement de la lutte contre le blanchiment d’argent

Éric Albert

Londres - correspondance - L’affaire a démarré en juin 2023. L’ancien leader britannique d’extrême droite Nigel Farage, aujourd’hui simple présentateur de talk-shows à la télévision, a annoncé publiquement que sa banque, Coutts, fermait son compte, sans explication. « Persécution politique », dénonçait-il. M. Farage estimait qu’il était exclu de cet établissement réservé aux clients fortunés à cause de ses opinions.

Après quelques semaines d’agitation, ce maître des campagnes médiatiques a obtenu des documents internes de Coutts qui semblaient lui donner raison. Un comité interne chargé d’évaluer les risques pour la réputation de l’établissement estimait, en effet, que M. Farage était considéré « au mieux comme xénophobe et faisant le jeu des racistes ». Il s’interrogeait aussi sur ses liens potentiels avec la Russie. Conclusion de la banque : l’homme est « en contradiction avec[leur] position en tant qu’organisation inclusive ».

L’ancien politicien a gagné sa bataille. Il a changé de banque, mais il a obtenu la démission d’Alison Rose, la directrice de NatWest, la banque qui possède Coutts. Il demande désormais compensation.

Ce qui aurait pu être un simple épiphénomène a ensuite délié les langues. Petites entreprises et associations caritatives ont commencé à se plaindre de voir régulièrement leurs comptes en banque fermés, souvent sans préavis. Un comité parlementaire a ouvert une enquête. En février, il a publié des premiers chiffres : chaque année, plus de 140 000 comptes de PME sont fermés à l’initiative de leur banque, soit 2,7 % du total. Le 22 avril, l’ ombudsman financier britannique a révélé que le nombre de plaintes pour fermeture intempestive de compte avait progressé de 44 % d’avril 2023 à mars 2024, par rapport à l’année précédente.

Importantes vérifications

Le point commun entre M. Farage et les milliers de petites entreprises concernées est le durcissement des règles de lutte contre le blanchiment. Les banques doivent désormais surveiller les « personnalités politiquement exposées », considérées comme plus à risque de corruption. Elles doivent prouver qu’elles ont mis en œuvre toutes les procédures pour « connaître leur client », nécessitant d’importantes vérifications. Et en même temps, la régulation qui impose plus de fonds propres et de liquidités a rendu les établissements moins rentables qu’autrefois.

La conséquence est que de nombreux établissements n’ont ni le temps ni l’argent ni l’appétit pour réaliser les vérifications nécessaires pour de toutes petites entreprises ou associations caritatives. Avec parfois des cas ubuesques, comme celui de l’association des Amis du clocher de Hornsey, une vieille église médiévale du nord de Londres. Celle-ci s’occupe normalement d’y louer une salle, de répertorier les tombes du cimetière et organise deux fois par mois une journée d’entretien des jardins. En novembre 2023, raconte le Financial Times, Barclays a soudainement fermé son compte. Nick Allaway, un ancien comptable et membre de son conseil d’administration, a dû payer de sa poche les fournisseurs, et refuser les donations. L’affaire s’est résolue après deux mois, quand il a pu rouvrir le compte de Barclays, après avoir activé des contacts dans l’industrie bancaire. « On reste perplexe devant l’action de Barclays », confiait-il au quotidien financier, ajoutant que la banque continuait à lui demander des explications interminables, exigeant des documents qu’il avait déjà fournis.

Automatisation de la gestion

Selon une étude de la Charity Commission, qui supervise le secteur des associations, 6 % ont eu leurs comptes fermés ou gelés en 2023. Mais les problèmes sont plus généralisés : 42 % des associations du Royaume-Uni affirment avoir des difficultés avec leur banque, que ce soit pour ouvrir un nouveau compte, prouver une identité, ou changer le nom de la personne autorisée à y accéder.

Si le débat est venu du très médiatique M. Farage, le principal problème vient plutôt de l’automatisation de la gestion des comptes en banque, selon le groupe de pression All Party Parliamentary Group for Fair Business Banking, qui a publié un rapport en février. Il prend l’exemple des petits bookmakers traditionnels, installés au bord des hippodromes, et travaillant presque entièrement en argent liquide. Pour eux, « il est devenu presque impossible d’avoir des services bancaires grand public ». Il cite de même « les entreprises de cryptomonnaies, les bijoutiers, les politiciens, les travailleurs du sexe, les courtiers en yacht » comme ayant des problèmes récurrents avec leur banque.

Harriett Baldwin, une députée qui préside le comité parlementaire qui a lancé cette enquête, sermonne désormais l’industrie bancaire : « N’importe quelle entreprise qui travaille dans une activité légale au Royaume-Uni devrait pouvoir trouver une banque qui lui propose un compte. »

Reste que ces problèmes ne viennent pas de nulle part. Au Royaume-Uni, les banques et la place financière ont longtemps été accusées de fermer les yeux face à l’ampleur du blanchiment d’argent. La pression politique, ainsi qu’internationale, a poussé à resserrer les contrôles. Au risque de faire quelques victimes collatérales.

Le Monde
France, jeudi 9 mai 2024 743 mots, p. 7
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6 mai 2024 - Le Monde (site web)

La conférence sur Gaza de Rima Hassan à Paris-Dauphine autorisée

Le Conseil d’Etat a confirmé la décision du tribunal administratif, qui permettait à la candidate « insoumise » de s’exprimer à l’université

Soazig Le Nevé

La conférence intitulée « Agir face à la menace de génocide à Gaza » pourra se tenir « dans les meilleurs délais » à l’université Paris-Dauphine, avec pour invités Rima Hassan, juriste franco-palestienne et candidate aux élections européennes sur la liste La France insoumise, et Ivar Ekeland, président de l’association des universitaires pour le respect du droit international en Palestine. Le Conseil d’Etat a confirmé, lundi, la décision du juge des référés du tribunal administratif de Paris prise le 4 mai, dont le président de l’université, El-Mouhoub Mouhoud, avait fait appel.

Pour les juges des référés du Conseil d’Etat, il n’existe pas d’ « éléments suffisamment circonstanciés de nature à établir au sein de l’université Paris-Dauphine la réalité des menaces alléguées à l’ordre public et l’impossibilité d’y faire face ». A leurs yeux, « la réalisation de travaux dans la cour d’honneur de l’établissement rendant plus difficile la sécurisation des locaux[n’est] pas à elle seule suffisante pour fonder l’interdiction de la réunion en cause ».

Cette conférence initialement prévue le 6 mai avait été interdite par la direction de l’établissement le 22 avril pour cause de « risque de troubles à l’ordre public » et par la nécessité de « garantir la sécurité » des participants. Devant le juge administratif, la direction de l’université avait en outre invoqué que le thème de la réunion excéderait « les missions de l’établissement ou serait de nature à remettre en cause sa neutralité ». Lors de l’audience, El-Mouhoub Mouhoud a affirmé qu’il n’avait aucune « opposition sur le fond », mais que « l’éthique de la responsabilité »avait guidé cette décision, prise après consultation des dix membres de son comité de direction.

« On ne peut pas tout contrôler »

« Je n’ai rien à dire sur la personnalité des intervenants, je ne traite ni du fond ni de mes convictions, mais collectivement des risques de sécurité, a-t-il exposé. On ne peut pas tout contrôler à partir d’un service de sécurité d’une dizaine de personnes. »

Il a ajouté que lors de la venue de la députée « insoumise » Mathilde Panot, le 15 février, « les entrées n’ont pas été contrôlées et des étudiants extérieurs à Paris-Dauphine ont perturbé la réunion »et que « certains étudiants avaient eu très peur ». Des « risques de tension interne » sont apparus en octobre 2023 après l’attaque terroriste du Hamas en Israël et la riposte qui s’est ensuivie à l’encontre des Palestiniens de Gaza, a fait valoir Sébastien Damart, vice-président de l’université, évoquant notamment un « arrachage » d’affiches des otages israéliens. « Les relations cordiales, voire amicales qui préexistaient entre l’Union des étudiants juifs de France et l’Association des étudiants musulmans se sont très largement crispées », a-t-il souligné .

Katia Guermonprez, avocate du comité Palestine de Paris-Dauphine (constitué par les syndicats SUD-éducation et FERC-CGT et qui compte une centaine de membres), s’est étonnée d’une « gestion prédictive de l’ordre public par la direction selon laquelle la conférence devait mal se passer ». Or, a-t-elle relevé, « des conférences se sont bien passées et les travaux en cours depuis un an n’ont visiblement pas bloqué les autres conférences ». L’université n’est « pas un salon de thé »et elle doit « garantir l’expression du pluralisme des opinions dans le respect du maintien de l’ordre », a-t-elle complété.

Dans sa décision, le Conseil d’Etat rappelle que « les organisateurs se sont engagés à mettre en place un système d’inscription préalable pour assister à la conférence, à assurer un contrôle des entrées dans la salle et prévoir un dispositif de modération de la parole » et « à ne tolérer aucune expression antisémite ou aucun propos puni par la loi », précise la haute juridiction.

A la sortie de l’audience, Rima Hassan a déclaré que « de telles conférences font partie de la vie des universités dès lors que les étudiants se saisissent des sujets nationaux et internationaux, et c’est ce qui fait la richesse de cette institution ». La candidate aux élections européennes a ajouté qu’elle était conviée « en tant que juriste spécialiste en droit international » comme elle l’a également été sur le campus de Menton de Sciences Po Paris, le 28 mars, ou encore à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, le 24 avril.

Le Figaro, no. 24792
Le Figaro, jeudi 9 mai 2024 2047 mots, p. 11

Société

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8 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Délinquance : ces mineurs dont l'école et la justice ne savent que faire

Internats, centres fermés... Depuis vingt ans, les politiques peinent à trouver des dispositifs efficaces pour les prendre en charge.

Gonzalès, Paule, Beyer, Caroline

L'internat ou la solution miracle de tous les gouvernements en quête de solution pour l'enfance à la dérive. L'actuel premier ministre n'a pas manqué à l'appel. Pour les mineurs «sur la mauvaise pente», Gabriel Attal propose une solution clé en main : un nouvel internat, qui permettrait de «couper (ces jeunes) de leurs fréquentations» et leur éviterait de « plonger dans la délinquance ». Le 30 janvier, dans son discours de politique générale, il faisait état de «50000places» vacantes d'internat dans l'Éducation nationale. Encore faudrait-il savoir quelle place peut bénéficier à quel profil de mineurs puisque tant d'établissements et de politiques se superposent.

Il y avait déjà les internats dits « tremplins » , ces structures imaginées depuis la fin des années 1990 pour les élèves « hautement perturbateurs » , où interviennent conjointement des personnels de l'Éducation nationale et de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Mais aussi les internats « d'excellence » , développés depuis 2008 par la Rue de Grenelle pour offrir des conditions de scolarité favorable à des élèves méritants de milieux défavorisés. Et désormais ceux de Gabriel Attal, dont le pilote a été lancé à Nice il y a quinze jours.

Le 22 avril, quelques jours après son discours sur l'autorité à Viry-Châtillon - où Shemseddine, 15 ans, a été battu à mort aux abords de son collège -, le premier ministre l'a inauguré aux côtés du ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, dans la circonscription du député (LR) Éric Ciotti. Un séjour « de rupture » de quinze jours, pendant les vacances scolaires, pour des jeunes de 13 à 16 ans volontaires, encadrés par des éducateurs, des professeurs, des réservistes de la gendarmerie, des psychologues, dans un genre de SNU revisité. «Ma mère, elle m'a forcé. Elle m'a dit que c'était bien. Je vois que c'est pas bien», a répondu l'un des collégiens « volontaires » au premier ministre, lors d'un échange filmé montrant des jeunes peu motivés par le dispositif. Pour Gabriel Attal, «le placement en internat» doit être «systématiquement proposé», dès lors que «l'on identifie qu'un jeune part à la dérive». Les parents pourront refuser, mais si «le jeune se livre ensuite à des actes de délinquance», leur «responsabilité» pourra être mise en cause, promet-il.

«On ne peut imposer l'internat légalement, sauf en cas de décision de justice», balaye Jean-Rémi Girard, au syndicat d'enseignant Snalc, fatigué par ces «discours pleins de symboles mais construits sur du vent».Conseillère pédagogique d'éducation (CPE) et référente nationale vie scolaire au SE-Unsa, Laurence Hopp témoigne de son côté du peu de pouvoir de conviction des personnels de l'éducation sur les jeunes en rupture. «Éloigner un jeune de sa famille, son quartier, sa cité, c'est compliqué. Les élèves ne veulent pas», résume-t-elle. «On ne sait plus quoi faire de certains gamins, ni nous, ni les éducateurs,ajoute-t-elle . On essaye de leur trouver des activités, des stages, pour qu'ils ne soient pas dehors.»

«Ce dispositif ne nous concerne que de manière extrêmement marginale puisqu'il exclut les mineurs sous main de justice. Ils sont du seul ressort des collectivités territoriales et des associations. Ces structures sont orientées vers la prévention de la délinquance quand nous, protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), nous sommes en charge de délinquants et de prévention de la récidive » , indique Abdelrezeg Labed, secrétaire national FO-justice PJJ. «C'est intéressant, on ne peut pas dire que le gouvernement ne fait rien. Mais c'est totalement hors sujet, car ce qui est préoccupant, ce sontles mineurs ultraviolents très ancrés dans la délinquance», souligne Béatrice Brugère, secrétaire nationale d'Unité Magistrats.

Si l'expérimentation niçoise fonctionne, elle pourrait pourtant être généralisée «d'ici à la fin de l'année», a indiqué Matignon. Mais l'historien de l'éducation Claude Lelièvre y croit peu, au vu des expériences passées. Il a en tête les «établissements de réinsertion scolaire», des internats pour élèves perturbateurs lancés en 2010 sous la présidence Sarkozy. «Les départements de la Somme et de Seine-Saint-Denis, directement concernés, n'en ont pas voulu, car marqués à gauche, explique-t-il. Mais les conseillers départementaux de droite ne s'en sont pas saisis non plus, en dehors d'Éric Ciotti. On préfère toujours voir son voisin ouvrir ce type de structure difficile à valoriser sur le plan de la communication.»

Cette nouvelle strate enfonce un peu plus dans l'oubli les structures déjà existantes, comme les « internats tremplin ». Ces petites structures (10 à 12 élèves) accueillent des élèves hautement perturbateurs et « poly-exclus » , encadrés par l'Éducation nationale, avec la présence d'un éducateur de la PJJ. En 2019, une circulaire de l'Éducation nationale prévoyait l'ouverture d' «au moins un internat tremplin» par académie jusqu'en 2022, soit une trentaine. Dans les faits, seules 7 structures sont recensées dans des coins fort reculés de la France. En 2021-2022, 60 élèves au total y étaient inscrits. Et en septembre 2022, un rapport sénatorial sur la prévention de la délinquance des mineurs constatait leur diminution progressive.

Le placement dans ces « internats tremplins » peut être volontaire, à la demande des familles, ou prononcé par le juge dans le cadre d'une procédure pénale. Dans les faits, un interne sur trois fait l'objet d'une décision de justice. Les personnels de l'éducation comme de la justice en ignorent souvent l'existence, ou font état de dispositifs qui périclitent.

« C es internats tremplins sont loin de mailler le territoire. La PJJ demande un Copil - comité de pilotage en langage administratif - avec l'Éducation nationale, mais cela traîne et nous ne disposons d'aucun bilan » ,explique un cacique de la PJJ. Il mise davantage sur les 400 « classes relais » (des classes à petits effectifs pour des élèves en marginalisation sociale et scolaire), qui existent depuis longtemps et qui ont fait quelques preuves. «Là, la connexion a été difficile, mais elle existe désormais avec l'Éducation nationale. Les internats tremplin ne sont pas connus des professionnels de la PJJ, peu usités par nos directions interrégionales, et il ne semble pas qu'ils soient opérationnels», reconnaît de son côté Abdelrezeg Labed. «Il faut oublier ce doux rêve», balaye-t-il d'un revers de main.

«Jamais entendu parler d'internat tremplins» ,témoigne un éducateur du sud de la France . «Cela nous aurait intéressés car nous passons notre temps à bricoler des solutions avec des gamins souvent hébergés dans des hôtels», insiste-t-il en se plaignant de trouver si souvent porte close auprès des académies et des rectorats quand il s'agit de prendre dans les collèges et lycées des mineurs délinquants. «La seule chose qui marche ce sont les structures d'initiative privée ou associative comme les Apprentis d'Auteuil ou l'OSE, que ne prend pas en charge l'État.»

La PJJ prend en charge, bon an mal an, 135 000 mineurs délinquants dans des structures fermées allant du centre éducatif fermé (CEF) aux quartiers de détention et établissements pour mineurs, sans oublier les centres éducatifs renforcés. Une partie d'entre eux sont aussi accueillis dans des unités de milieu ouvert prodiguant un accueil de nuit. Le jour, ces derniers sont censés être pris en charge par l'Éducation nationale classique. Sur le papier, les internats compléteraient utilement ces lieux de placement dont le taux de remplissage n'excéderait néanmoins pas 60 %, aux dires de certaines organisations syndicales.

Aussi Abdelrezeg Labed a-t-il les yeux braqués sur la diversité des dispositifs dans leur ensemble et ne dédaigne pas le millier de places que vient de leur faire miroiter le ministre de la Justice, lundi dernier, au titre de la concertation sur le devenir de cette justice des mineurs en réfection permanente, à mesure que la jeune délinquance s'aggrave et que sa violence s'intensifie.

En ligne de mire du syndicaliste, l'accueil de nuit de ces mineurs souvent hébergés en unité éducative d'hébergement collectif (UEHC) mais beaucoup moins en internat. Et pour cause. Les conditions d'accès étant extrêmement restrictives, le dispositif est aujourd'hui inopérant : «Il concerne les mineurs de seize ans sous le coup d'un contrôle judiciaire ou d'un sursis avec mise à l'épreuve (SME) et étant toujours scolarisés. Or si un mineur est sous le coup d'un contrôle judiciaire ou d'un SME, c'est qu'il a commis beaucoup de délits et qu'il est déscolarisé depuis fort longtemps, rappelle Abdelrezeg Labed. C'est pourquoi j'ai insisté auprès du ministre pour que ces dispositifs puissent bénéficier aux primo-délinquants toujours scolarisés. Ce serait complémentaire.» «Mais cela ne résoudra jamais le problème de la fugue», insiste, fort réaliste, une juge pour enfant.

Quant aux moins de 15 ans toujours sous le coup d'une obligation de scolarité, le code de la justice pénale des mineurs prévoit, en son article 112-5, que le juge peut ordonner un «module d'insertion» qui consiste notamment, en «un placement dans un internat scolaire» ou «un placement dans une institution ou un établissement public ou privé d'enseignement ou de formation professionnelle habilité». Un dispositif tombé totalement en désuétude, comme en témoigne une juge pour enfants de Seine-Saint-Denis et une autre de la grande couronne parisienne : «Cela est prévu dans les textes, mais c'est totalement inusité faute de partenariat entre la PJJ et l'Éducation nationale et de moyens de la part des deux ministères. Pourquoi ordonner quelque chose qui n'existe pas?»

Solidaires, les agents de la PJJ et de l'Éducation nationale ont bien conscience de leur manque de moyens mutuel : «L'Éducation nationale n'a pas assez d'enseignants. Nous devons, nous, respecter une obligation de scolarité à raison de 20heures par semaine. Mais la plupart de nos mineurs délinquants en détention ou en CEF ne bénéficient souvent que de six heures. De plus, ces enseignants spécialisés sont alignés sur les vacances scolaires classiques et sont donc absents plusieurs mois par an tandis que nous, éducateurs, qui sommes chargés de nos mineurs 24heures sur 24, devons bricoler comme on peut», souligne un éducateur du sud de la France. «En détention, les jeunes sont contraints mais il est impossible de faire des classes de niveau et en CEF tout est basé sur le volontariat, donc peu viennent», relève-t-on au sein de la PJJ.

D'autant que ces structures fermées, dernière étape avant la détention, sont en crise. Selon les organisations syndicales de la PJJ, 50 % des CEF dysfonctionnent, assurent des accueils restreints, connaissent de graves problèmes de management, de réfection, voire de fermeture. Quoique dotée de budgets confortables, la PJJ peine à recruter. En 2021, sur 3 751 candidats au concours, 1 687 seulement se sont présentés. «De plus, beaucoup d'élèves éducateurs viennent de l'université. À l'école de la PJJ, on leur apprend que les CEF et la prison, c'est mauvais pour les jeunes, alors ils ne postulent pas pour ces structures fermées où sont accueillis les plus durs de nos mineurs. Ou alors ils tombent rapidement en congés maladie quand ils sont en poste. »

À l'Éducation nationale, on préfère mettre en avant les internats dits « d'excellence ». Politiquement plus porteur. Développés à partir de 2008, ils visent des élèves méritants issus de milieu défavorisé. Loin de ces jeunes «sur la pente glissante», dont parle Gabriel Attal. «Ces internats classiques fonctionnent avec des équipes Éducation nationale ordinaires, sans personnel spécifiquement formé aux publics difficiles, sans éducateur » , pointe Julien Giovacchini du syndicat ID-FO, chef d'établissement dans l'académie de Lille. «L'internat, ça marche, mais au prix de beaucoup d'engagement et de dévouement», raconte Christian, qui a piloté l'ouverture de l'un des quatre « internats de la réussite » ouverts entre 2012 et 2018 en Seine-Saint-Denis.

Lancées sous la présidence de François Hollande, en parallèle des internats d'excellence, ces structures accueillent des jeunes sur critères sociaux, venus de quartiers prioritaires de la ville (QPV), issus de familles monoparentales, dont les parents travaillent en horaires décalés. «Le but est de les sortir de l'enfermement de la cité,explique Christian . Le portable n'est autorisé qu'une heure par jour. Il faut structurer le temps, les occuper en dehors des cours, alors qu'ils aspirent au désoeuvrement, comme tous les ados», ajoute-t-il, décrivant un lieu où se créent de «forts liens affectifs» mais «sans intimité», propices, «comme dans toute situation d'enfermement, au développement de violences». «C'est la raison pour laquelle il faut des personnels formés, de différents corps de métiers, en nombre suffisant», ajoute Christian, qui, pendant quatre ans, n'a pas eu d'assistante sociale, alors que «beaucoup de situations relevaient de la protection de l'enfance». P. G. ET C. B.

Le Monde
France, jeudi 9 mai 2024 4015 mots, p. 8,9
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7 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Récit

Sciences Po, plongée au cœur des tensions

Depuis deux mois, la prestigieuse école se déchire à propos du soutien d’étudiants à la cause palestinienne

Ivanne Trippenbach

Dans la nuit du jeudi 2 au vendredi 3 mai, Hicham (les personnes citées par leurs prénoms ne souhaitent pas donner leurs noms) se penche par l’une des fenêtres du premier étage de Sciences Po, rue Saint-Guillaume, à Paris. En bas, un groupe colle des affiches entre les hautes grilles noires, où l’on lit : « L’antisémitisme n’aide pas la cause palestinienne ». « Est-ce que vous condamnez le Hamas ? », lui lance Samuel Lejoyeux, président de l’association l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), depuis le trottoir. De là-haut, le jeune homme, du comité Palestine, approuve. Puis renvoie : « Condamnez-vous les bombardements israéliens à Gaza ? » Le dialogue tourne court.

Une petite centaine d’étudiants passe la nuit dans l’école pour attirer l’attention sur ce qu’ils nomment un « génocide » à Gaza, avec l’intervention de l’armée israélienne en réponse à l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023. Parmi eux, Hicham, Aïcha, Zineb, James, Louise (ces trois derniers prénoms ont été modifiés) se disent athées, musulmans, juifs, « racisés » ou non, sans leader. Le jour, ils portent des masques, redoutant d’être ciblés dans les médias comme « des “islamo-gauchistes” du Hamas », rapporte Aïcha, 22 ans, étudiante à l’école de droit. Ces jeunes nés entre 2002 et 2005, l’œil fixé sur les « stories » de Gaza sur les réseaux sociaux, instantanés de guerre qui les hantent, en ont les larmes aux yeux : « On ne peut pas rester comme ça. »

« Dernière sommation, veuillez quitter les lieux »: le lendemain, les CRS entrent dans la Péniche, le hall historique de Sciences Po, où subsistent une cinquantaine d’étudiants en sit-in, affiche à la main « Les enfants de Gaza nous remercient ». « J’ai vu vos affiches, je marche dessus », lâche un policier, en poussant une étudiante vers la sortie. Dans la rue, d’autres élèves sont dispersés le long du boulevard Saint-Germain. « On vient de se faire virer par la police, alors qu’on ne bloquait pas l’entrée ni la vie académique,réagit James, keffieh noir et blanc sur la tête, en deuxième année . On comprend que Bassères[l’administrateur provisoire de l’école] n’est pas de Sciences Po, il est du gouvernement ! »

Voilà la prestigieuse école de la rue Saint-Guillaume, lieu bouillonnant d’engagements militants, de production des sciences sociales et de formation d’une partie des élites, devenue depuis soixante jours un théâtre politique où se donnent à voir blocages et flambée d’émotions. A l’intérieur, où Le Monde s’est rendu, parmi les grappes d’étudiants passionnés par leur cause, ou à l’étage du bureau du directeur, ce petit monde s’efforce pourtant de débattre, dans un mélange d’incompréhensions de langage, d’accusations croisées d’antisémitisme et de sionisme, de désaccords sur le rôle de l’université face aux fracas du monde. Cannibalisé, surtout, par les jeux d’acteurs, les médias d’opinion, les militants professionnels et les politiques en campagne, qui raidissent les positions dans une école endeuillée par la mort d’Omri Ram, ancien étudiant israélien du campus de Menton (Alpes-Maritimes), assassiné le 7 octobre par le Hamas.

Cette mobilisation désordonnée n’avait-elle pas mal débuté ? Tout a commencé avec ce que la direction nomme « les événements du 12 mars », qui ont donné lieu à deux saisines de la justice. A 8 h 30, dans une institution sans tête, où le directeur Mathias Vicherat s’apprête à démissionner, englué dans des accusations de violences conjugales,une cinquantaine d’étudiants, noyau engagé du comité Palestine Sciences Po, s’installent dans l’amphithéâtre Boutmy qu’ils rebaptisent « amphi Gaza ». Il est temps, à leurs yeux, de débattre du conflit israélo-palestinien.

C’est alors que l’entrée est refusée à une étudiante, Rachel (son prénom a été modifié), responsable à l’UEJF, dont le comité se méfie depuis qu’elle aurait, selon eux, diffusé les photos de leurs membres. Après avoir rassuré sur son intention, elle entre. Un étudiant entend « Ne la laissez pas entrer, c’est une sioniste », ce que dénonce sur X l’UEJF, déclenchant l’indignation du monde politique, jusqu’à Emmanuel Macron. « Tout ça m’a dépassée », confie l’étudiante, meurtrie, alors que l’enquête administrative est en cours.

« Vous faire discrets »

Mais la tension est bel et bien là, cristallisée dans un mot, « sioniste ». Ce même 12 mars, dans la boucle WhatsApp de promotion de deuxième année du bachelor, qui compte environ 500 étudiants, un élève réagit : « Et donc c’est un critère de filtrage maintenant ? On ne peut pas être sioniste et regretter ce qui se passe à Gaza ? » Réponse d’un autre, à 13 h 49 : « Pour moi, en tout cas, ce qui se passe à Gaza est le résultat d’une certaine application du sionisme. Au vu de la situation, la moindre des choses c’est de vous faire discrets. » Un autre questionne : « C’est qui vous ? » 13 h 52. « Les sionistes. » D’autres réactions tombent, outrées : « Sciences Po appartient aux antisionistes ? Non, alors vous serez gentils de laisser les gens circuler. »Ou cette ironie cinglante : « Non vous n’allez pas mourir parce qu’aujourd’hui vous vous êtes sentis mal les sionistes. »

Des échanges signalés à la direction de Sciences Po, que les étudiants du comité Palestine disent condamner. « Nous, quand on critique le sionisme, ce n’est pas contre l’existence d’un foyer national juif ni de l’Etat d’Israël, c’est une critique du colonialisme », argue James, 20 ans. « A mes yeux, le débat est : empêche-t-on quelqu’un d’entrer pour une opinion politique ? C’est très discutable, mais ce n’est pas un acte antisémite », soutient Natanaël, en master d’urbanisme.

Trop tard. Hors les murs, le spectacle s’est imprégné d’une odeur de soufre. Sciences Po, foyer d’antisémitisme ? Les médias réagissent, les politiques dénoncent. « Le poisson pourrit toujours par la tête », lâche Gabriel Attal, débarqué en plein conseil d’administration rue de l’Université, reprenant la formule prisée de Poujade. Sous les yeux de la Fondation nationale des sciences politiques, créée en 1945 pour garantir l’autonomie vis-à-vis du pouvoir, le premier ministre réclame à l’administrateur provisoire d’assurer le respect des « principes de la République », sous peine de réduire le financement de l’Etat, 75 millions d’euros sur lesquels compte l’école aux 15 000 élèves, 300 chercheurs et 400 partenariats.

Il y aura « un lien immédiat »entre les deux, dit-il, avant de quitter la pièce aussitôt. Une brèche ouverte pour Valérie Pécresse, président LR de l’Ile-de-France, qui décidera le 22 avril de suspendre l’aide régionale de 1 million d’euros, en rétorsion contre « une minorité de radicalisés ». « Quelle hystérie », soupire-t-on dans les couloirs de la direction.

Quand, peu après, Jérôme Guedj, qui enseigne à Sciences Po depuis 1998, croise Gabriel Attal à l’Assemblée nationale, il le prend à part. « Tu crées un précédent dangereux,lui dit le député socialiste . C’est un caillou posé vers un Etat illibéral ! Si un jour Marine Le Pen arrive au pouvoir, Bardella va débarquer au conseil d’administration des universités et pourra dire : Attal l’a fait. »Le chef du gouvernement maintient qu’il fallait un signal, ignorant la motion votée le 26 mars au conseil de l’institut de Sciences Po pour défendre une école libre « de toute pression et ingérence politiques ».

Cette irruption crispe la communauté académique. « La véritable occupation des universités, c’est par la classe politique, au mépris de l’autonomie et de la liberté scientifique, s’étrangle Jean-François Bayart, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences Po. On ne peut exclure des actes antisémites dans un établissement de 15 000 élèves, mais on ne peut pas dire que la mobilisation pour Gaza soit antisémite. Il y a une captation politique et une déconnexion des faits. »

A tel point que Jean Bassères se demande, un temps, s’il faut laisser les « insoumis » venir faire leur show. « Ne reculez jamais, ça ne sert à rien », intime Jean-Luc Mélenchon devant les Jeunes insoumis de Sciences Po, le 22 avril, quelques jours après avoir comparé le président de la faculté de Lille au nazi Adolf Eichmann. Le 26, les étudiants accueillent cette fois l’activiste franco-palestinienne Rima Hassan aux cris de « Rima, Sciences Po est avec toi »et « From the river to the sea, Palestine will be free », slogan perçu par les défenseurs d’Israël comme un appel à la disparition de cet Etat, du Jourdain à la Méditerranée. Une formule non pénalisée en France, étudie la direction de Sciences Po, où l’on se sent démuni face à ces étudiants qui parlent de cessez-le-feu et de libération des otages.

Cet appel au cessez-le-feu, ces mêmes élèves le réclament de Sciences Po comme ils l’attendraient du gouvernement, les mains peintes en rouge, comme les familles d’otages à Tel-Aviv. Dehors, les connaisseurs du Proche-Orient y voient une référence au massacre de Ramallah, en 2000, lors duquel deux soldats israéliens ont été lynchés à mort.

« C’est pour détourner l’attention, assène Louise, étudiante de 22 ans en sociologie des religions et des conflits armés. On a choisi ce symbole pour dire qu’on reste silencieux face à un génocide, on n’a pas du tout pensé au lynchage. C’est insultant, on est des gamins de 18 à 22 ans qui veulent faire passer un message de paix, on veut que le droit international soit respecté, et on se fait taxer d’antisémites. En tant que personne juive, je comprends que mes camarades ne se sentent pas à l’aise lorsqu’ils ont construit leur judéité sur le soutien à Israël, mais il faut voir les faits. »« C’était con, mais traitez-nous d’incultes, pas d’antisémites », ajoutent deux autres, en se disant « autogérés », loin du syndicalisme de leurs aînés, que cadrait l’UNEF avec le PS en corde de rappel.

Deux jours plus tôt, Jean Bassères se torturait : sera-t-il le premier directeur de toute l’histoire de Sciences Po à envoyer les CRS déloger des étudiants ? Les élèves ont introduit en cachette une dizaine de tentes dans le campus Saint-Thomas. Quand l’administrateur voit les dômes plantés, le 24 avril, offrant à Paris un semblant d’air de l’université Columbia, le campus de New York sous tension, il constate qu’il n’y a pas de « danger imminent ». Mais Gabriel Attal a « calé la ligne » avec Sylvie Retailleau, ministre de l’enseignement supérieur : Sciences Po ne sera pas une ZAD. Décision est prise d’empêcher cette « Nuit debout » de s’enliser.

Coup de massue

Vers 23 h 30, l’évacuation se déroule sans heurt. Vendredi 26 avril, les étudiants ont racheté des tentes, plantées cette fois dans le jardin du 27 rue Saint-Guillaume. Happening resté discret pour ne pas compromettre les négociations avec l’administration, tandis que, dans la rue, le face-à-face militant fait rage. La direction décroche un accord censé favoriser la désescalade : pas de sanctions pour l’occupation du grand escalier, et possibilité de poser des questions, lors d’un débat, sur les partenariats avec les universités israéliennes.

Le lundi suivant, Jean Bassères découvre avec stupeur la une du Figaro, « Sciences Po s’incline face à la pression islamo-gauchiste ». Un coup de massue. Sa responsabilité, songe-t-il, est de faire en sorte que les cours et les examens aient lieu. Pas de multiplier les gestes d’autorité, au risque de mettre le feu aux poudres. Il a déjà fermé le campus de Menton, où un drapeau palestinien a flotté. Tiraillé, l’administrateur pense aux étudiants qui se sentent ciblés parce que juifs, ému par sa lecture de Comment ça va pas ? Conversation après le 7 octobre (Grasset, 160 p., 16 euros), de Delphine Horvilleur. Tout comme il est frappé par la sincérité de ces jeunes désespérés par le drame humanitaire à Gaza, dont Khaled, étudiant palestinien qui a de la famille là-bas.

Dire qu’il avait accepté cette mission, il y a cinq semaines, « pour rendre service » ! Trois ou quatre personnes avaient refusé le job, dont l’ex-directeur de l’ENA Patrick Gérard, malgré des coups de téléphone de Gabriel Attal. A son arrivée, l’ex-directeur de Pôle emploi, 64 ans, s’imaginait plutôt affronter une « folie wokiste ». Il découvre que le Sciences Po de 2024 ne pratique pas l’écriture inclusive, que les danseurs de tango non genrés sont anecdotiques et que les études de genre ne représentent que 2 % de l’enseignement… Avec la mobilisation propalestinienne, c’est un autre choc des cultures qu’il vit de plein fouet, né dans le flottement laissé par le retrait de Mathias Vicherat.

Au sommet de l’institution au millier de salariés, on se demande si l’image de désordre pénètre la société. « Je ne reconnais plus mon Sciences Po », s’affolent quelques mécènes, que Jean Bassères tente de rassurer. Sans attendre, le fils Fitoussi suspend la bourse Jean-Paul Fitoussi, en citant Princeton ou l’université de Floride : là-bas, on renvoie les perturbateurs, on ne négocie pas avec ceux qui « soutiennent des idéologies appelant à la disparition d’Israël ». D’autres financeurs privés ont « les nerfs bien accrochés », se rassure l’école.

Mais, embarquée dans la gestion de crise, l’équipe de communication de Sciences Po scrute avec fébrilité une cartographie élaborée par l’agence Backbone. La polémique du 12 mars a déclenché 150 000 conversations sur les réseaux sociaux. Fin avril, il y en a 550 000, le plus haut niveau jamais atteint. Bien davantage que lors du mouvement féministe #sciencesporcs, contre les violences sexistes et sexuelles (25 000), en 2021.

Plus frappant, trois bulles hermétiques se sont formées : celle de l’extrême gauche menée par La France insoumise ; celle de l’extrême droite, dominée par la critique du wokisme et des élites ; celle qui débat du conflit israélo-palestinien, où interviennent chercheurs, journalistes, diplomates, militants pro-Palestine. Comme une anguille, le sujet se déplace, du tweet de l’UEJF repris par Renaissance, avant d’évoluer vers la droite radicale et de gonfler sous l’action des « insoumis ».

« Ce n’est pas juste parisien, c’est entré dans la conversation des Français, hume-t-on à l’Elysée. Sciences Po est un concentré de symboles qui marquent les gens : les élites, le wokisme, l’antisémitisme, Israël-Gaza… »« Attention à ne pas importer en France les combats et les passions qui déchirent les campus américains », redit Emmanuel Macron devant son cabinet, fin avril, où l’on se dit « pas fan » du langage anglo-saxon adopté à Sciences Po. Quand Gabriel Attal martèle qu’il n’y a pas de « droit au blocage » des universités, le chef de l’Etat fait savoir, encore et encore, que « l’autorité républicaine »doit prévaloir.

« Un Pari collectif risqué »

D’autres politiques se souviennent de leur propre Sciences Po bloqué. Le jeune François Hollande, président de l’UNEF-Renouveau dans les années 1970, avait envahi avec ses camarades le bureau du directeur pour protester contre la venue du fasciste Maurice Bardèche, beau-frère de Brasillach. Conférence annulée. Au 13 rue de l’Université, des étudiants d’aujourd’hui moquent Valérie Pécresse, qui, en 1991, avait dormi là, dans l’auditorium décrépi, pour protester contre le déménagement de l’Ecole nationale d’administration à Strasbourg.

En 1995, les élèves remontés contre la réforme des bourses d’études avaient rebaptisé, de nuit, leur amphi « Farinelli », un castrat napolitain, pour dire qu’ « on nous coupe les bourses ». Des slogans avaient résonné comme au temps de Mai-68, ses sept semaines d’occupation et son amphi « Che Guevara ». En 2018, les étudiants, masqués et siglés du A anarchiste, opposés à la réforme des universités, avaient même séquestré Frédéric Mion dans son bureau.

Le 2 mai, place au « town hall meeting », dans la tradition des grands débats aux Etats-Unis où l’on interpelle les élus. Dans l’amphithéâtre Boutmy, quelque 2 000 participants prennent place. Tous les syndicats jouent le jeu, de même que plusieurs doyens et professeurs. « Un pari collectif risqué», insiste en introduction Jean Bassères, soucieux de signaler, même si la réunion n’est retransmise nulle part, que « tout le monde nous regarde ».

D’emblée, l’UNEF dénonce la « répression excessive qui criminalise la jeunesse engagée »et réclame de « ne pas céder aux appels sécuritaires ». Les représentants de Nova, un syndicat transpartisan, s’inquiètent de « propos antisémites avérés »et de mobilisations qui « entachent l’image de Sciences Po ». « Nous demandons la libération des otages, nous condamnons toutes les violences contre les civils », clame le représentant de l’Union étudiante, en anglais, rappelant que la mobilisation est pacifique.

A l’UEJF, une représentante explique qu’ils se revendiquent « sionistes dans son sens premier et fondamental : soutenir le droit du peuple juif à un territoire, pas dans son sens politisé actuel ». Ils ne sont donc pas « contre le mouvement pour la Palestine mais contre ses dérives ». Selon eux, une majorité d’étudiants de confession juive s’estimaient exposés à l’antisémitisme avant le 7 octobre, et « le climat s’est aggravé depuis, avec près de quatre-vingts actes ou paroles »antisémites signalés depuis début 2024.

« Tout malaise d’étudiant à Sciences Po est insupportable, l’ostracisation m’inquiète », répond Jean Bassères, en promettant d’examiner tous les cas signalés – onze enquêtes, contre deux en 2023, sont en cours. « C’est un “town hall” fantoche », dénonce Solidaires, qui se joint à la demande de « boycott des universités de Tel-Aviv, Ben Gurion, Reichman et la fin des partenariats avec Carrefour et Axa ». « Les Français qui regardent la télévision n’ont rien vu de la Palestine,déplore l’UNI, mais des cours annulés, des bibliothèques fermées et du désordre. »

Au tour des doyens et des professeurs. Presque tous témoignent d’un immense malaise face aux interventions de la police, mais ils s’élèvent contre la suspension des partenariats, « derniers ponts »à couper quand les autres ont disparu. Faut-il prendre position, comme Sciences Po l’a fait, contre la Russie dans la guerre en Ukraine ? Des étudiants pro-Palestine invoquent la motion de mai 2022 contre Marine Le Pen, votée au conseil de l’institut de Sciences Po, créant l’embarras. Une université n’est ni une ONG ni le Quai d’Orsay, affirme un professeur, en rapportant une confidence d’Albie Sachs, juge constitutionnel d’Afrique du Sud : Ia grande erreur de la lutte contre l’apartheid a été de suspendre les partenariats.

« Couper le travail avec les universitaires, c’est se tirer une balle dans le pied », abonde, avec la bienveillance d’une professeure qui avait 20 ans en mai 1968, Nonna Mayer, en lien avec l’université hébraïque de Jérusalem. « Il faut avoir le courage de la nuance », insiste enfin Jérôme Guedj, représentant des enseignants au conseil de l’institut de Sciences Po, inquiet que la mobilisation pour la cause gazaouie devienne le cheval de Troie d’un boycott systématique d’Israël..

Des étudiants des campus de région se font porte-parole de leurs camarades de Menton, absents du débat. « Ces demandes ne sont pas le fait d’une minorité de radicaux », insiste une élève de Dijon. Une autre du Havre, qui dit avoir recueilli 200 signatures sur les 320 étudiants du campus, relaie « le soutien pour la Palestine, ce n’est pas le soutien d’une minorité ». Professeur à Sciences Po et vice-président du Mémorial de la Shoah, François Heilbronn, s’est assis à la place de David Gritz, étudiant franco-américain tué en 2002 par une bombe du Hamas, et se souvient d’un débat organisé ici, il y a bien longtemps, où tous les négociateurs des accords de Camp David, en 1978, étaient présents.

Après un débat riche de deux heures, le « town hall » touche à sa fin. C’est alors qu’un incident électrise l’atmosphère. Raphaël, étudiant en master, sans affiliation, témoigne : « Je célébrais Pessah la semaine dernière et j’ai participé à toutes les actions du mouvement. Je me sens accueilli dans ce mouvement. Nos identités juives n’ont pas à être instrumentalisées pour la politique d’Israël. Etre antisioniste, ce n’est pas être antisémite. »Jean Bassères le reprend : « Ce que vous venez de dire est choquant, ça a dû heurter beaucoup de monde, je regrette qu’on termine sur ça. » L’étudiant lève les mains en signe d’incompréhension. Des voix et des huées retentissent. Dans la salle, un cri : « On n’est pas choqués ! On est pour la paix. Je suis juif. On est pour la paix ! » L’administrateur, épuisé, conclut en se disant défavorable à la création d’une commission sur les partenariats et appelle à « s’appuyer sur l’existant ».

Les étudiants se rendent dans le hall pour scander « Bassères, casse-toi, Sciences Po n’est pas à toi », « Israël assassin », « Sciences Po complice », et toujours le slogan « From the river to the sea ». Debout sur la Péniche, ils promettent d’étendre aux universités et aux lycées de France le mouvement qui a gagné les IEP de Strasbourg, Rennes, Grenoble, Lyon ou la Sorbonne. Puis, préparent des déclarations à livrer aux caméras de télévision qui attendent à la sortie.

Membre de l’association Printemps républicain, Maxime Loth a apprécié que la direction ait dénoncé une « ostracisation » des voix minoritaires. Dans un coin, Sarah distribue des tracts découpés à la va-vite. « Critiquer les actes de l’Etat d’Israël n’est pas antisémite, cela nous heurte, nous les juifs, qui ne cautionnons pas la mort de 35 000 Palestiniens », argumente-t-elle, au nom des alumni pour la Palestine. A la lisière du hall, deux jeunes débattent vivement. « Pourquoi dire “intifada” dans vos slogans ? C’est un appel au massacre », déplore l’une d’elles, engagée à l’UEJF.

« L’intifada, c’est aussi un symbole de révolte et de libération », répond son camarade, keffieh sur les épaules. « Aux dépens de milliers de morts ! »« La première intifada a mené aux accords d’Oslo, donc à un processus de paix », affirme le jeune homme. « Mais la seconde intifada a fait échouer Oslo », maintient l’étudiante, qui demande aux propalestiniens de bannir les mots qui « choquent ». Il acquiesce, puis s’en va. Dans les jours qui suivent, les étudiants réclament toujours le boycott des organisations israéliennes jugées « complices de génocide ». « On n’a jamais demandé à couper les liens avec tous les Israéliens,soutient James . On veut protéger les partenariats avec les universités où il y a des opinions dissidentes à Nétanyahou, pour qu’elles se sentent soutenues à l’international. »

Grève de la faim

« C’est ça le pouvoir des étudiants, comme pour l’Algérie ou le Vietnam,plaide Aïcha . Quand on parle de la Palestine en France, c’est pour entendre qu’il y a un problème avec les musulmans ou une importation des idées américaines dans les facs. Mais eux, ils importent les méthodes américaines en envoyant la police dans les universités. On continue, on a une plate-forme. »

Jusqu’où ? Une dizaine d’étudiants ont entamé une grève de la faim, comme à « La Sapienza », à Rome, ou à Princeton. « Votre combat est le mien », leur a écrit dans une lettre Fariba Adelkhah, chercheuse à Sciences Po et ancienne prisonnière en Iran, en les priant d’arrêter. Une poignée continuait ce lundi. Au « town hall », Jean Bassères avait pourtant averti qu’il ne céderait pas, en rappelant si besoin les forces de l’ordre. « De toute façon, je n’ai pas vocation à rester parmi vous très longtemps… », avait achevé le haut fonctionnaire, alors que le parcours d’obstacles pour nommer le futur directeur s’ouvrait le jour même.

De loin, l’Italien Enrico Letta, qui a dirigé l’école des affaires internationales, ne se décourage pas : « J’ai toujours perçu dans cette école un grand sens de liberté, de respect et de rigueur intellectuelle, confie-t-il. C’est un lieu vraiment unique. Sciences Po est un énorme atout pour Paris et la France. » Mais, plus proche, Aurélien Rousseau, ex-ministre de la santé passé par l’enfer de Matignon, réfrène sa candidature à la tête de l’établissement : « Comment diriger une telle boutique, quand le sol, le plafond et les murs sont simultanément instables ? »

Le Figaro, no. 24792
Le Figaro, jeudi 9 mai 2024 793 mots, p. 10

International

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8 mai 2024 - Le Figaro (site web)

En Argentine, les universités publiques éteignent la lumière

Touchées par l'ajustement budgétaire du président Milei, les facultés du pays avertissent qu'elles ne seront pas en mesure de finir l'année.

Palem, Fabien

L'horloge affiche midi, et pourtant l'obscurité est quasi totale dans les couloirs de la faculté de médecine de l'Université de Buenos Aires (UBA). Derrière les murs épais et froids de l'imposant bâtiment, situé dans le quartier de Recoleta, en plein centre de la capitale argentine, étudiants et professeurs semblent s'être faits à cette situation invraisemblable. En conséquence de l'ajustement imposé par le président Javier Milei, l'université publique a déclaré l'urgence budgétaire, le 10 avril.

Dans le hall de la Faculté de médecine, deux des trois ascenseurs ont été mis hors service. Le troisième est réservé aux personnes à mobilité réduite. Sur les portes automatiques, une poignée de panneaux listent les dispositions prises par la direction pour faire face à cette crise. Pas de gaz, pas de chauffage, restrictions extrêmes de l'utilisation des lumières...

Le budget alloué aux universités publiques a été gelé sur la base de l'année 2023, ce qui équivaut à une baisse de 80 % du budget effectif, une fois prise en compte l'inflation interannuelle, évaluée à 254,2 % en janvier. Certains services, comme le gaz et l'électricité, ont été multipliés par trois depuis début 2024.

Pour l'UBA, institution vieille de plus de 200 ans, systématiquement citée parmi les meilleures universités d'Amérique latine, il s'agit aujourd'hui d'éteindre la lumière pour ne pas baisser le rideau. « C'est du jamais vu, déclare au Figaroson vice-recteur, Emiliano Yacobitti. Les professeurs accusent une baisse de 40 % de leur pouvoir d'achat en quatre mois, soit deux fois plus que le reste des fonctionnaires. Dans les conditions actuelles, si le gouvernement reste intransigeant, l'université ne pourra plus fonctionner à partir du deuxième quadrimestre (qui débute en août, NDLR). »

Entretemps, étudiants, professeurs et diplômés se serrent les coudes. Dans une salle de réunion proche du principal amphithéâtre, on a exceptionnellement allumé la lumière, pour évoquer cette situation. Le ton est grave. Le chauffage reste éteint, en dépit du début de l'hiver austral. Pas question de quitter sa veste pour Axel Sasha Santos, 30 ans, étudiant en cinquième année de médecine et membre du Centre des étudiants, l'organe représentatif des élèves. Il résume ainsi le conflit actuel : « Il y a toujours eu des revendications autour des budgets, mais cette fois-ci, c'est une question de vie ou de mort pour l'université publique. Nous espérons qu'un dialogue va s'établir avec le gouvernement, mais nous ressentons une absence totale de flexibilité. »

Diplômé en Économie d'une université privée, celle de Belgrano, le président Javier Milei n'a jamais caché son sentiment de rejet envers les établissements publics, accusés d'endoctriner les étudiants. Force est de constater que des membres de son gouvernement en sont sortis. C'est le cas du porte-parole de la présidence, Manuel Adorni, du ministre de l'Économie, Luis Caputo, de la ministre des Affaires extérieures, Diana Mondino, et même de la vice-présidente, Victoria Villarruel.

« L'université publique est un bien commun que la société argentine défend, au-delà des sensibilités idéologiques, rétorque Pablo Buchbinder, historien et chercheur du Conicet (le « CNRS » argentin). Cette institution fait consensus car elle a joué un rôle majeur dans la formation d'une grande classe moyenne, composée par les enfants de l'immigration, qui ont été les premières générations à accéder à l'éducation supérieure. La grande manifestation contre les coupes budgétaires(le 23 avril) a été la preuve que l'université publique n'est pas une question de partis politiques. »

L'Argentine, pays de 47 millions d'habitants, compte pas moins de 2,7 millions d'étudiants, dont 80 % évoluent dans le secteur public. Complètement gratuites depuis 1949, ces universités n'ont cessé d'augmenter leur nombre d'inscrits. Selon des estimations internes, l'UBA coûterait aujourd'hui quinze fois moins cher que l'université de São Paulo, au Brésil, et huit fois moins que l'université nationale autonome de Mexico (Unam). «Malgré ces budgets limités, consacrés à 88 % aux salaires, l'université publique est le seul service de qualité offert par l'État argentin à la société, en compensation d'un régime fiscal lourd », ajoute Yacobitti, qui fut député du parti Union civique radicale (UCR) de 2019 à 2023.

Pointées du doigt par l'exécutif, décidé à en finir avec la gabegie administrative, les universités publiques ont bien fait l'objet d'un audit, il y a dix ans, par l'agence nationale d'audit de la nation (AGN). L'ajustement budgétaire des universités actuel influe sur d'autres pans de la société argentine. Il accélère notamment l'appauvrissement des hôpitaux universitaires, maillon essentiel de la santé publique. « Ces hôpitaux dépendent directement des budgets de l'UBA, reprend Sasha Santos. Avec le gel des budgets, de nombreux produits de base commencent à manquer » . De même, le Conicet et l'ensemble des laboratoires de recherches voient leurs projets menacés par cette période de vaches maigres.

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_Politique, jeudi 9 mai 2024 767 mots, p. AUJM5
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9 mai 2024 - Le Parisien

Bellamy cherche à percer le mur du son

Européennes|La tête de liste LR, qui stagne dans les sondages autour de 7 %, multiplie les initiatives pour exister, alors que le RN tente d'imposer un duel avec les macronistes.

Quentin Laurent

De l'avis de tous,François-Xavier Bellamy est un garçon très poli. Mais depuis quelques jours, il a décidé de l'être un poil moins, et s'invite désormais sans demander chez les autres. Il a commencé lundi, en tentant de squatter à sa manière la visite en France du président chinois Xi Jinping. Occasion parfaite pour révéler (à grands coups de visuels mettant en scène Xi et Bellamy sur un inquiétant fond rouge) une information qu'il détenait depuis plusieurs jours : il a été victime d'une tentative de piratage informatique par des agents proches de Pékin.

Rebelote le lendemain, mardi. Le blocage de Sciences-po Paris sur fond de conflit Israël-Hamas occupe l'actualité depuis des jours ? Le chef de file des Républicains aux européennes s'invite Rue Saint-Guillaume, au milieu des manifestants. Le médiatique député (LFI) Louis Boyard est sur place - ainsi que des caméras -, assurant les images d'une confrontation entre les deux politiques. « Sciences-po : Face-à-face Bellamy-Boyard », se régale CNews.

Une liste qui fait jaser en interne

Côté LR, on se frotte les mains et on renvoie les journalistes vers ces précieuses images, ravi de voir le candidat maison prendre les lumières offertes par l'actualité, à défaut que celle-ci ne daigne se pencher d'elle-même sur ses affaires. À un mois du scrutin, force est de constater que rien jusque-là n'a fait frétiller la courbe sondagière de Bellamy, toujours donné stagnant entre 6,5 et 8 % d'intentions de vote, selon les enquêtes. Et par ailleurs très peu satisfait des contours de la liste qu'il doit tirer, sa composition ayant largement fait jaser en interne. Les deux initiatives plus offensives de l'élu versaillais ces derniers jours ont justement été pensées pour donner un coup de fouet à une campagne atone.

Depuis le début du quinquennat, LR s'est installé dans une inconfortable position d'« opposant pragmatique » à Emmanuel Macron, qui empêche parfois les Français d'avoir une image claire du positionnement de la droite traditionnelle, enserrée entre des macronistes et le RN qui tentent d'imposer le récit d'une élection en forme de duel. Alors comment les Républicains pourraient-ils mieux se singulariser dans une campagne européenne qui n'intéresse de loin qu'un électeur sur deux, et dont le vote est si souvent guidé par une logique nationale ?

« La liste de la majorité est trop faible pour faire croire à un match (avec le RN) », voulait se persuader, lundi après-midi, François-Xavier Bellamy, en goguette parisienne avec le maire (LR) de Cannes, David Lisnard, venu lui apporter le logique soutien d'un ami proche. « Les électeurs de gauche ont compris que le en même temps était fini », observe-t-il, alors que la tête de pont des socialistes Raphaël Glucksmann grappille son retard sur la macroniste Valérie Hayer. Et d'appeler de ses voeux les électeurs de droite à venir « reconstruire leur famille politique ».

« Le message que l'on porte n'est porté par personne d'autre », jure encore Bellamy. Ce message : celui de la « liberté », à en croire l'eurodéputé, celle-là même qu'il promet de reconquérir si les urnes lui octroient un billet retour vers Bruxelles. Le slogan officiel de LR propose, lui, de « maîtriser notre destin ».

« La campagne de 2019, l'enthousiasme en moins »

« Il n'y a rien de neuf. On assiste à la campagne de 2019, l'enthousiasme en moins », persifle un haut cadre LR en coulisses. « Reconquête a un goût de la mise en scène, ils essaient de raconter une histoire. Bardella propose de venir se payer Macron. Nous, on vend le sérieux, mais ça ne fait rêver personne... », poursuit le même. Ce sérieux, les Républicains le mettront à nouveau en avant mardi prochain, lors de la présentation d'un programme « complet » dont ils sont fiers. Même si, alors que ce dernier est tout juste parti à l'impression, on s'inquiète encore en haut lieu qu'il contienne des mesures assez fortes pour attirer l'oeil des électeurs, des médias ou des adversaires.

François-Xavier Bellamy a beau avoir gagné quelques chevrons d'homme politique depuis 2019, il doit encore trouver la martingale qui lui permettra de passer le mur du son et d'effectuer le grand bond en avant qu'il recherche dans les sondages. Au risque de voir la droite subir un grand saut en arrière dans les urnes, comme cela avait été le cas en 2019 comme en 2022.

Le Figaro, no. 24792
Le Figaro et vous, jeudi 9 mai 2024 567 mots, p. 25

Une-FEV

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« C'EST PAS FACILE D'ÊTRE HEUREUX QUAND ON VA MAL » : CURIOSITÉ !

RUDY MILSTEIN A REÇU DEUX MOLIÈRES, DONT CELUI DU MEILLEUR AUTEUR FRANCOPHONE VIVANT, POUR SA COMÉDIE ACTUELLEMENT AU THÉÂTRE LEPIC.

Simon, Nathalie

Rudy Milstein a le don de faire rire avec des sujets graves. Il vient de recevoir deux Molières (meilleure comédie et auteur francophone vivant). « Bon, on y va ! », commande Nora (Baya Rehaz). « Où ? », demande Jonathan, son compagnon (Nicolas Lumbreras). « Faire l'amour, on est jeudi... Comme ça, c'est fait, on est tranquille », rétorque-t-elle, revêche. Puis, tout à trac, elle décide de le quitter. « Oh, ça fait du bien ! » ,se félicite-t-elle. Nora est libraire et amère, un « raisin sec ». L'homme dont elle partage la vie depuis huit ans est un psychanalyste obsédé par la Shoah. Il y a aussi leurs amis. Dont Jeanne, qui ne comprend pas pourquoi elle a un cancer alors qu'elle est écolo et végane (Zoé Bruneau, la fille de Claire Nadeau et Philippe Bruneau, qui se fait un nom).

Un texte féroce

Maxime (Rudy Milstein lui-même) vend des billets dans un grand musée. Homosexuel - « Ah, ça se voit ! » -, il enchaîne les aventures en attendant de rencontrer sa moitié. Il pense la trouver en la personne de Timothée le cynique, égocentrique et manipulateur (Erwan Téréné, hâbleur). Celui-ci écrit les discours d'un député et prépare une improbable thèse linguistique depuis dix ans. « Être en couple, c'est s'intéresser à des gens qui sont moins intéressants que soi », estime Timothée. « Tu es amoureuse de mon ex, c'est comme si tu étais amoureuse de mon caca », s'horrifie Nora à l'adresse de Jeanne, qui retrouve le goût de vivre.

C'est pas facile d'être heureux quand on va malest une curiosité dans le paysage théâtral. À plus d'un titre. Montesquieu d'aujourd'hui, Rudy Milstein pointe du doigt les inquiétudes d'une génération en mal d'amour, le malaise de ses contemporains dans une société qui ne tourne pas rond. Fin connaisseur de la nature humaine, il épingle les travers de ses congénères à travers un texte féroce, mais sait les rendre attachants. Écrite au scalpel, émaillée de répliques vachardes à souhait, cette comédie sans concessions bouscule les bonnes moeurs, comme un chien dans un jeu de quilles. « Qu'est-ce que ça fait du bien de dire ce qu'on pense ! », réalise Jeanne.

La distribution est renversante de naturel, on a l'impression de voir des visages familiers, d'être les copains de ces copains, comme dans la série Friends. Il n'en est pas à son premier méfait. On l'avait repéré dans des sketchs de La Troupe à Palmade en 2011 et lui avait prédit un bel avenir. Le dramaturge s'est par ailleurs essayé avec succès au cinéma. Il avait parlé du cancer dans son premier film, Je ne suis pas un héros,avec Vincent Dedienne et Géraldine Nakache (2023). Il revient sur le sujet au théâtre avec une acuité sensible.

Passé par le Cours Florent, Rudy Milstein signe en outre une mise en scène virevoltante avec son complice Nicolas Lumbreras (vu dans Le Tour du monde en 80 jours). Un banc mobile et amovible sert de banquettes de café, de sièges de théâtre ou encore immerge ces drôles de zigs dans une rame de métro parisien. Car pour une fois, la RATP n'est pas en grève. Un spectacle qui roule.

C'est pas facile d'être heureux quand on va mal, au Théâtre Lepic (Paris 18e), jusqu'au 14 juillet. Loc. : 01 42 54 15 12.

Le Figaro, no. 24792
Le Figaro, jeudi 9 mai 2024 712 mots, p. 8

International

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8 mai 2024 - Le Figaro (site web)

À Berlin, « VDL » se met au diapason de son parti, la CDU

Avril, Pierre

En campagne pour les élections du 7 juin et le renouvellement de son poste à la Commission européenne, sous les couleurs de la CDU allemande, Ursula von der Leyen, a désigné, mercredi à Berlin, un seul véritable adversaire politique : « les extrémistes » de l'AfD. « Vous n'avez jamais caché l'ampleur de votre admiration pour le pourfendeur de la démocratie au Kremlin. Depuis, que vous ayez ou non pris des pots-de-vin à la Russie, vous faites de la propagande contre nos sociétés. Votre comportement est destructeur, mensonger et oublieux de l'histoire » ,a lancé la numéro 1 de l'exécutif communautaire.

Celle-ci s'exprimait en clôture du congrès du parti conservateur chrétien-démocrate, un moyen pour elle de germaniser sa campagne électorale. Encouragée par de discrets posters « Ursula 2024 » , « VDL » s'est efforcée, au milieu de son tour des capitales européennes, d'honorer son rôle de favorite pour l'étape maison.

Pour la deuxième fois depuis son investiture par son parti d'origine, le 29 février, l'ancienne ministre d'Angela Merkel a fait discrètement allégeance à son camp. Elle avait été désignée à son poste bruxellois en 2019, sur la suggestion d'Emmanuel Macron. À l'époque, la CDU lui préférait le Bavarois Manfred Weber. Mercredi, ce dernier était au premier rang, aux côtés de son président, Friedrich Merz, pour adouber son ancienne rivale.

« Chère Ursula, je te suis très reconnaissant de la manière si offensive et si claire dont tu t'es adressée à ces gens de l'AfD et expliqué ce qu'ils comptent faire avec l'Europe » , a remercié l'actuel favori à la succession d'Olaf Scholz, résumant en trois valeurs la campagne de la CDU : « liberté, sécurité et prospérité ». « VDL » a décliné ces trois thèmes en les adaptant à son auditoire national et les liant au parti d'extrême droite. Ce dernier occupe une fragile deuxième place dans les sondages à 15 points derrière la CDU (environ 30 %).

Dans une longue séquence économique, la présidente de la Commission a mis en garde contre un possible « Dexit » - l'hypothèse d'une sortie allemande de l'Union européenne évoquée par l'AfD. « Ceux qui mettent le feu à notre maison européenne frappent aussi à la hache dans le marché intérieur, qui a assuré notre prospérité » en Allemagne, a mis en garde Ursula von der Leyen pour qui un Dexit entraînerait la disparition « immédiate » de 2,2 millions d'emplois nationaux.

Pour mieux vendre son message l'artisane du « Green Deal » a cherché à rassurer l'influente branche économique de la CDU. « Le « Green Deal » est bon pour notre économie et notre indépendance énergétique» , a-t-elle répété, en prenant en exemple cinq Länder vantés pour leurs performances écologiques et industrielles, et dirigées par des chrétiens-démocrates. Souvent accusée d'alourdir le fardeau administratif, elle a plaidé pour «moins de bureaucratie».

« J'ai défendu nos intérêts européens communs »

« Elle a souligné plus clairement qu'auparavant la nécessité d'un équilibre entre les enjeux climatiques et la compétitivité de l'industrie qui, dans ma circonscription, joue un rôle très important » , se félicite Gunther Krichbaum, député porte-parole des questions européennes du groupe CDU et élu du Bade Wurtemberg, berceau de Porsche. Dans son nouveau programme, le parti soutient pour sa part le lobby automobile face à la fin programmée du recours aux énergies fossiles.

Dans le domaine sécuritaire, les vues de la présidente de la Commission épousent naturellement celles de la CDU qui fait de la Russie, et dans une moindre mesure de la Chine, le principal adversaire de l'UE, plus clairement que la coalition au pouvoir. «J'ai rencontré le président Macron à Paris et dans nos échanges avec le président chinois, j'ai défendu nos intérêts européens communs » face à Pékin, s'est-elle félicitée, en promouvant à nouveau son idée de création d'un poste de commissaire pour l'Industrie de la défense. Pour leur part, les chrétiens-démocrates appellent au rétablissement du service civique obligatoire.

Au passage, la candidate CDU s'est une nouvelle fois démarquée de l'AfD, accusée de servir les espions russes et chinois. Également critiquée pour ses projets radicaux sur l'immigration, l'AfD a accentué sa bascule à l'extrême de l'échiquier politique. A contrario, ce mouvement donne de l'air aux conservateurs allemands en leur offrant plus de place à la droite du centre. C'est ce large éventail idéologique que Friedrich Merz cherche désormais à occuper. À Berlin, Ursula von der Leyen l'a largement aidé.

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_Politique, jeudi 9 mai 2024 814 mots, p. AUJM4
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9 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Les ministres appelés à la mobilisation générale

Européennes|Alors que la liste Renaissance est à la peine, Gabriel Attal a demandé à son gouvernement de se déployer sur le terrain en ce 9 mai, Journée de l'Europe.

Ludwig Gallet

Le message a été clairement passé par Gabriel Attal : « Pas de jour férié quand on est en campagne ! » Le Premier ministre souhaite voir ses ministres s'impliquer davantage dans la campagne. La consigne avait été passée en amont par Emmanuel Macron. « Il faut se démultiplier là où c'est utile, a continué le chef du gouvernement. Le 9 mai sera une très grosse mobilisation : chaque ministre devra faire un déplacement dans son périmètre ministériel pour valoriser le bilan européen. »

Maxime Cordier et Louis Jublin, deux des plus proches conseillers du Premier ministre, se sont chargés ces derniers jours d'écrire à tous les chefs de cabinet pour les rappeler à leur devoir. « On a tous été relancés trois ou quatre fois ! » indique un conseiller ministériel. « Je ne sais pas si on sera comptés jeudi, mais c'est fort possible », plaisante un membre du gouvernement, qui évoque dans l'organisation des requêtes quelque peu contradictoires entre les équipes de Matignon et de la campagne, les premiers ayant une préférence pour des moments de « bilan et de réalisation », les seconds préférant les opérations militantes.

« Tous sur le pont ! »

« On a décidé de ratisser largement l'ouest du pays, d'aller là où les Français sont en vacances ou en week-end », complète l'entourage du Premier ministre. L'opération a été baptisée Tous sur le pont ! Gabriel Attal, bien évidemment, va tâcher de donner l'exemple. Le Premier ministre se rendra en Bretagne, visitant notamment l'entreprise Olmix, avant d'échanger avec des militants du Morbihan. Huit ministres ont, quant à eux, été « déployés » dans l'Ouest.

Christophe Béchu se rendra dans la Loire, à Ancenis, pour rencontrer des pêcheurs puis des militants. Stanislas Guerini, qui avait prévu de profiter de l'île d'Yeu, « devrait » participer à une opération de tractage, nous fait-on savoir. Thomas Cazenave retrouvera sa ville de Bordeaux, tandis que Bruno Le Maire a choisi d'innover. Demain, le ministre de l'Économie et des Finances publiera une vidéo afin de présenter « sa vision personnelle de l'Europe », nous indique-t-on. Ce qui ne manque pas d'amuser en macronie, certains y voyant une volonté de parler avant tout de lui. Le patron de Bercy se rendra toutefois vendredi dans une banque alimentaire, afin de valoriser l'aide alimentaire européenne.

Huit ministres seront dans l'est du pays. Amélie Oudéa-Castéra et Sabrina Agresti-Roubache, qui devaient assister ce mercredi soir à l'arrivée de la flamme olympique à Marseille, resteront sur place. Les autres seront répartis dans le nord et le centre du pays. Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, n'est pas mentionné parmi les ministres mobilisés. « Il est pris par les Jeux olympiques avec le parcours de la flamme, rétorque son cabinet. Il n'y a aucun sujet sur sa mobilisation pour les élections, il est l'un de ceux qui ont participé au plus grand nombre d'opérations. »

L'enjeu de cette journée du 9 mai, au-delà des opérations de tractage, sera aussi, ou surtout, médiatique. Les ministres les plus populaires sur les réseaux sociaux (Bruno Le Maire, Stéphane Séjourné, Gérald Darmanin et Rachida Dati) relaieront des appels vidéo à la mobilisation. À 10 heures, tous les membres du gouvernement publieront un visuel de campagne « Grâce à l'Europe », afin de communiquer sur le bilan concret de l'Union européenne dans la vie des Français, notamment sur les vaccins ou encore le nucléaire.

Gare à ceux qui se planqueraient

Pas moins de 22 passages média ont été prévus en presse régionale, tous supports confondus. « C'est clair que la présence de ministres avec des colistiers pas forcément connus peut apporter une couverture que l'on avait plus de mal à atteindre auparavant », glisse un membre de l'équipe de campagne. Une légère crispation se fait sentir lorsqu'on évoque le sujet de l'implication des ministres. Elle ne vient pas de nulle part. Dès le début de la campagne, un certain agacement s'est fait ressentir au sein de l'équipe de campagne de la candidate, certains estimant que les ministres et les députés avaient tendance à un peu trop se « planquer ». Au point que la promesse d'un audit sur l'engagement des uns et des autres avait fini par être mise sur la table. « Le 10 juin prochain, moi, je serai toujours député, même si la liste de Valérie Hayer est sous les 20 %. Par contre, certains au gouvernement qui se planquent aujourd'hui ne seront plus ministres ! » renchérissait, le 28 avril auprès du « JDD », le directeur de campagne Pieyre-Alexandre Anglade.

Des ministres sur la sellette ? « Le président nous a clairement dit que les planqués ne sauveraient pas leur peau, concède un ministre de premier plan. On sait tous qu'on est sur un contrat à durée déterminée, mais on ne connaît pas le terme. » Jeudi, c'est « tous sur le pont ». Gare à ne pas tomber à l'eau.

Le Monde
Idées, jeudi 9 mai 2024 1627 mots, p. 32
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6 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Raphaël Glucksmann Monsieur Macron, il n’y a rien de « réaliste » dans votre attitude obséquieuse vis-à-vis du président chinois

La tête de liste du Parti socialiste et de Place publique aux élections européennes dénonce, dans une lettre ouverte au président de la République, la « stratégie d’accommodement » dont le chef de l’Etat ferait preuve à l’égard du dirigeant chinois, Xi Jinping, qui était reçu les 6 et 7 mai pour une visite d’Etat en France

Raphaël Glucksmann

Monsieur le Président,je n’invoquerai pas dans cette lettre la morale ou les grands principes, mais la sécurité et la souveraineté. Je ne vous appellerai pas à l’idéalisme, mais au réalisme. Oui, au réalisme. Pas au sens, évidemment, que donnent à ce terme les cyniques qui le confondent avec le renoncement et l’indifférence. Non, le réalisme dont je vous parle connaît la puissance des idéologies et prépare aux grandes ruptures.

Vous receviez, lundi 6 mai, le président chinois, Xi Jinping, pour sa première visite en Europe depuis la pandémie. Vous avez déroulé le tapis rouge et vous l’avez même invité [le 7 mai] sur un lieu cher à votre enfance dans les Pyrénées, un lieu intime censé donner à cette relation que vous rêvez si particulière les habits de l’amitié. Et vous allez comme d’habitude justifier une telle obséquiosité face à un dictateur par la nécessité d’être réaliste.

Mais il n’y a rien de « réaliste » dans votre attitude obséquieuse. Le premier commandement du réalisme est de fonder sa politique sur la réalité. Or, la réalité fondamentale de l’Europe en 2024, c’est la guerre de Vladimir Poutine en Ukraine. Et cette guerre, Monsieur le président, est appuyée financièrement et diplomatiquement par le président chinois, Xi Jinping. Sans l’aide de la Chine, la Russie n’aurait pas pu faire face aux sanctions occidentales et fournir un tel effort de guerre.

Et l’alliance russo-chinoise n’a rien de conjoncturel. Quand les dirigeants des deux dictatures les plus puissantes du monde célèbrent à Moscou leur « amitié sans limites » au lendemain de l’invasion de l’Ukraine, il ne s’agit pas d’un bluff, mais d’une donnée géopolitique essentielle, fondée sur une hostilité partagée à notre égard, une hostilité bien plus ancrée que vous ne semblez le croire.

Cette alliance n’a qu’un but : réviser l’ordre international et affaiblir nos démocraties. En externe et en interne. A la tête de la commission spéciale sur les ingérences étrangères du Parlement européen, j’ai disséqué les entreprises de déstabilisation de nos systèmes politiques et économiques par la Russie et la Chine. J’ai analysé la coopération entre ces deux dictatures dans les attaques menées contre nos nations, notre espace informationnel ou nos entreprises.

Nous en venons à la deuxième réalité fondamentale de l’Europe en 2024 sur laquelle nous devons fonder notre politique intérieure et extérieure. Nous sommes devenus un continent de consommateurs : consommateurs de sécurité produite aux Etats-Unis, consommateurs d’énergie produite dans le Golfe et consommateurs de biens produits en Chine, en particulier dans les secteurs stratégiques de la transition écologique.

La Chine détient aujourd’hui 60 % des industries zéro carbone, explique le groupe de réflexion Strategic Perspectives. Elle contrôle plus de 80 % du polysilicium, élément-clé de l’industrie du photovoltaïque, et 70 % de la fabrication de cellules au lithium pour véhicules électriques, selon le think tank allemand Merics.Notre dépendance est immense. Et cette mainmise de la Chine n’est pas le produit de simples logiques de marché.

Elle répond à un plan géopolitique clair que Xi Jinping a annoncé en 2020 sans fausse pudeur : « La Chine doit renforcer la dépendance des chaînes de production internationales vis-à-vis de la Chine pour constituer une capacité puissante de réaction et de dissuasion. »

Rouleau compresseur

Le plan Made in China 2025, lancé en 2015, la politique de « double circulation » présentée lors du 14e plan quinquennal, en 2021, ou encore les subventions massives et les ventes à perte sont les composantes essentielles de la stratégie géopolitique et industrielle de Pékin, qui visent à éradiquer nos capacités de production en Europe.

Et, face à ce rouleau compresseur géopolitique et industriel, qu’avez-vous fait, Monsieur le président, ces sept dernières années pour protéger nos producteurs et notre souveraineté ? Rien. Ou si peu, comme le montre la liquidation de l’entreprise française de photovoltaïque Systovi en avril.

Cette entreprise avait misé sur un secteur d’avenir, elle a malgré tout été écrasée en quelques semaines par une concurrence chinoise reposant sur la réduction en esclavage des Ouïgours dans la production de polysilicium et une stratégie de vente à perte des panneaux solaires en Europe.Les dirigeants de Systovi m’ont dit à quel point la capitulation de la puissance publique devant une concurrence aussi déloyale empêchait tout développement d’une industrie européenne dans les domaines les plus prometteurs et les plus stratégiques. J’ai reçu le même message dans toutes les usines où je suis allé ces derniers mois, de Wallglass, en Belgique, au site des Clavaux, dans les Alpes françaises.

Alors, Monsieur le président, soyons réalistes, jugeons une politique à ses résultats concrets et non à ses intentions morales. Jusqu’ici, qu’avez-vous donc obtenu avec votre stratégie d’accommodement vis-à-vis du Parti communiste chinois ? Qu’avez-vous obtenu avec vos signaux d’amitié perçus à Pékin comme autant de signaux de faiblesse ? Qu’avez-vous obtenu en faisant comme si la Chine ne soutenait pas la Russie, en faisant comme si les ingérences chinoises sur notre sol n’existaient pas ou comme si la Chine ne se livrait pas à des pratiques commerciales hostiles en permanence ?

Faillite stratégique

Qu’avez-vous obtenu en passant sous silence la déportation du peuple ouïgour, en faisant comme si des millions d’êtres humains n’étaient pas parqués dans des camps, stérilisés, torturés, réduits en esclavage ? Qu’avez-vous obtenu en passant sous silence la répression des Tibétains ou des Hongkongais et les menaces militaires sur Taïwan ? Rien. Vous n’avez rien obtenu d’autre que des hommages symboliques flattant votre orgueil. Or, on ne fonde pas une politique réaliste sur des sentiments, bons ou mauvais.

Les leçons de l’échec total de vos cinq années d’offensives de charme envers Vladimir Poutine n’ont apparemment pas été tirées. De Versailles, en 2017, au Musée de l’Ermitage, en 2018, vous avez voulu nouer une relation personnelle avec le tyran russe et vous avez justifié toutes ces flagorneries par l’évocation, désormais lassante, de cette fameuse « realpolitik » : nous avons tous vu le résultat calamiteux de cette faillite stratégique.

Flatter un empire autoritaire fondamentalement hostile aux intérêts et aux principes de nos nations ne nous rapporte rien et nous coûte beaucoup. Il n’y a pas de réalisme dans cette position, mais du narcissisme et du court-termisme.

Etre réaliste suppose de reconnaître qu’il y a des conflits trop profonds pour être apaisés par le charme. Il ne s’agit pas de ne plus parler à la Chine ou de ne pas recevoir de dirigeants chinois, mais il s’agit d’être ferme, de ne pas se taire face aux crimes commis là-bas ou aux attaques menées ici, d’assumer les rapports de force. C’est la seule manière de se faire respecter par des adversaires géopolitiques et idéologiques. Et la seule manière, aussi, de construire cette autonomie stratégique européenne dont vous parlez souvent à juste titre. C’est enfin la seule manière de transformer l’Union européenne en puissance écologique et politique globale ayant son mot à dire sur les affaires du monde.

Soyons sérieux : comment voulez-vous que les Lituaniens, par exemple, fassent confiance à la France quand vous décidez seul de flatter le tyran qui leur a déclenché une véritable guerre commerciale et politique ? [Depuis 2022, la Chine impose des sanctions économiques à la Lituanie, en représailles à l’ouverture d’une mission diplomatique taïwanaise dans sa capitale, Vilnius.]Comment voulez-vous bâtir une puissance industrielle européenne sans rompre avec les dépendances méthodiquement construites par le régime chinois et sans passer, donc, par un moment de tension avec le régime qui éradique patiemment nos capacités productives ?

Au fond, Monsieur le président, la question qui nous est posée en cette année 2024, c’est la vieille, la brûlante question de Hamlet : être ou ne pas être ? Etre ou ne pas être réellement européen ? Si nous décidons d’être réellement européens, alors nous devons défendre l’intérêt général européen et mettre fin au narcissisme présidentiel français qui pousse la plupart des locataires de l’Elysée à embrasser les dictateurs dès lors qu’ils sont puissants. Cette politique isole la France en Europe.

Si nous décidons d’être réellement européens, alors nous devons assumer de défendre nos principes et nos intérêts, notamment à travers un rapport de force avec ce régime communiste chinois qui a les faveurs de nos multinationales avides de marges et de dividendes.

Nous sommes le premier marché du monde. Nous sommes la première puissance commerciale du monde. Arrêtons de nous croire faibles, perdus, déclinants. Il y a plus de force dans nos nations que le souvenir vague d’une grandeur perdue dont on ravive l’illusion par les tapis rouges aussi vains que dégradants que nous déroulons sous les pieds des tyrans. Il y a plus de puissance dans l’Europe que vous ne semblez le penser.

Nous serons véritablement puissants lorsque nous voudrons vraiment l’être. Il ne nous manque aujourd’hui que le courage politique de le vouloir et d’agir en conséquence. Mettons notre marché au service de nos principes et de nos intérêts stratégiques. En bref, soyons des politiques, et pas simplement des marchands ou des esthètes. Et alors, alors seulement, nous serons puissants.

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_Politique, jeudi 9 mai 2024 535 mots, p. AUJM5
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Glucksmann à la chasse aux électeurs macronistes

La tête de liste du PS va prendre un virage social dans les prochains jours pour capter le centre gauche.

Pierre Maurer et Pauline Théveniaud

À un mois du scrutindes élections européennes, Raphaël Glucksmann veut enclencher la deuxième vitesse. Jaugée entre 13 et 14 % dans les sondages, la tête de liste du Parti socialiste et de Place publique fait la course en tête à gauche, les yeux rivés sur Valérie Hayer.

La candidate du camp présidentiel, dans un sondage Harris Interactive dévoilé mardi, n'était plus qu'à 1 point d'écart (15 %) du socialiste. Le moment idoine pour tenter de la dépasser ? « Jusqu'à lundi prochain, la France va être vitrifiée, observe Pierre Jouvet, le numéro 3 de la liste PS. Une fois les ponts passés, on va entrer dans une phase d'accélération de la campagne, avec un déplacement par jour. »

Après avoir développé son engagement proeuropéen en première partie de campagne, une façon de se poser en alternative à Emmanuel Macron pour une partie de ses électeurs, Raphaël Glucksmann compte désormais prendre le virage du « social ». Il se rendra ainsi à Limoges, le 13 mai, dans une coopérative laitière, puis le 14 mai à Amiens, avec un passage par l'usine Metex. Le 15 mai, il présentera son programme européen. Objectif : convaincre les macronistes de gauche déçus par le président et mobiliser des abstentionnistes. « On veut être le refuge de ces millions de Français qui étaient contre la réforme des retraites, explique un proche de Raphaël Glucksmann. Notre bulletin doit être celui qui permet de sanctionner de façon claire et nette Emmanuel Macron, en incarnant un vote utile. »

« Un vote de bonne conscience »

De quoi inquiéter les troupes du chef de l'État ? « Les gens votent Glucksmann car ils croient qu'il est européen et ça permet de voter contre nous », a analysé le président du MoDem, François Bayrou, lors du comité politique de campagne de Valérie Hayer, mardi dernier. L'ex-ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, l'a rejoint : « Le vote Glucksmann est un vote de bonne conscience. » Un député macroniste tire la sonnette d'alarme : « Pourquoi Glucksmann est aussi haut ? Parce qu'il y a une partie des électeurs auxquels on ne parle plus du tout ! On a l'impression que le gouvernement s'évertue à mettre des bidons d'essence sur le chemin des européennes ! », estime-t-il en référence à la réforme de la fonction publique ou de l'assurance chômage.

D'autant que le chef de file des socialistes ne compte pas abandonner son bâton de pèlerin européen. Le 30 mai, il tiendra un grand meeting au Zénith de Paris, où des figures européennes devraient être présentes. Ses équipes ont notamment contacté Pedro Sanchez, le Premier ministre espagnol, qui, « aux dernières nouvelles », ne pourra être sur scène. Glucksmann, qui revendique la filiation avec Jacques Delors, conclura ensuite sa campagne le 7 juin à Lille, aux côtés de la fille de l'ancien président de la Commission européenne, Martine Aubry. « On tentera d'y envoyer un message d'ouverture », prévoit un stratège de sa campagne. Entre-temps, pour les commémorations du 6 juin, Raphaël Glucksmann devrait convoquer la figure du fondateur de la V e République, le général de Gaulle. Encore une façon de marcher sur les plates-bandes d'Emmanuel Macron.

Le Monde
Idées, jeudi 9 mai 2024 1282 mots, p. 33

Le gouvernement approfondit la crise du logement

Un collectif de 132 universitaires spécialistes du secteur déplore que l’exécutif ait tourné le dos à la concertation associée au CNR logement pour un projet de loi qui assouplit les contraintes des communes pour la création d’habitats sociaux

Le mal-logement, qui touche près de quatre millions de personnes, et l’explosion du nombre de sans-domicile (330 000 aujourd’hui, 2,3 fois plus qu’il y a dix ans) constituent les manifestations les plus visibles d’une crise du logement qui n’affecte pas seulement les plus pauvres. L’explosion des prix de l’immobilier (le prix des logements anciens a été multiplié par trois depuis 1998, selon le rapport annuel de la Fondation Abbé Pierre) renforce les inégalités patrimoniales en même temps qu’elle pèse sur le pouvoir d’achat des ménages, qui consacrent désormais plus du quart de leur budget à cette dépense contrainte.

La crise rejaillit sur les entreprises, qui peinent à recruter dans les territoires où les prix des logements ont atteint des niveaux qui les rendent inaccessibles aux classes moyennes. Elle contribue à la crise écologique en repoussant ces dernières vers des espaces périurbains toujours plus lointains, au prix d’une artificialisation des sols et d’une automobilité contrainte. Elle renforce enfin la ségrégation sociospatiale, dont on mesure chaque jour les effets délétères sur la cohésion sociale et les inégalités.

Le « choc d’offre » annoncé par Gabriel Attal dans son discours de politique générale pour résoudre cette crise, décliné dans un projet de loi relatif au développement de l’offre de logements abordables bientôt soumis au Parlement, laisse pour le moins circonspect. La promesse avait déjà été faite par le candidat Macron en 2017, mais les mesures adoptées depuis ont produit l’effet inverse.

La ponction étatique sur les recettes des bailleurs sociaux, à hauteur de 1,3 milliard d’euros par an, a abouti à un effondrement de la construction HLM, passée sous le seuil des cent mille unités par an depuis 2020 (contre 126 000 en 2016). Combinée avec la hausse des taux d’intérêt, cette mesure a fait plonger la production neuve, qui a diminué de 35 % entre 2017 et 2023. Le gouvernement s’enferre ainsi dans une politique inefficace, restant sourd aux interpellations et aux propositions des acteurs du secteur comme aux analyses des chercheurs.

Le Conseil national de la refondation (CNR) logement, mis en place en septembre 2022, avait pourtant permis de rapprocher des acteurs aux intérêts éloignés, des promoteurs privés aux bailleurs sociaux en passant par les associations de défense des personnes mal logées. La concertation avait abouti à l’élaboration de nombreuses propositions visant à renforcer l’accès de toutes et tous à un logement digne, abordable et durable.

La suite est connue : le ministre qui avait porté le CNR [Olivier Klein] a été exfiltré du gouvernement un mois après la fin de ses travaux, et son successeur [Patrice Vergriete] est resté en poste moins de six mois. Il a été remplacé en février dernier par Guillaume Kasbarian, dont les initiatives et les prises de position lorsqu’il était député laissaient peu de doute quant aux suites qui seraient données aux propositions du CNR.

« Préférence communale »

Le projet gouvernemental va aussi à rebours des connaissances établies par les chercheuses et les chercheurs, y compris lorsque celles-ci ont été réalisées à l’occasion de démarches évaluatives lancées par les administrations compétentes. C’est notamment le cas pour la loi SRU [loi solidarité renouvellement urbain] et son article 55 [qui vise à rééquilibrer l’offre de logement social sur l’ensemble du territoire], dont les effets et les limites ont été précisément mesurés à l’occasion de son 20e anniversaire.

Le bilan aurait dû conduire à un durcissement des contraintes pesant sur les communes réfractaires au logement social. Au contraire, le gouvernement prévoit leur assouplissement, avec l’intégration des logements dits intermédiaires (s’adressant à des ménages dont les revenus dépassent les plafonds) dans les quotas de logements sociaux.

Cet allégement de la loi SRU n’était demandé par personne, si ce n’est une poignée de maires de communes très favorisées qui transgressent délibérément la loi depuis de longues années, préférant payer des amendes plutôt que d’accueillir sur leur territoire du logement social. Le blanc-seing donné à ces élus délinquants, qui bénéficient d’une indulgence coupable de certains préfets, marque l’abandon de la principale mesure de l’arsenal législatif de la lutte contre la ségrégation résidentielle.

La deuxième mesure annoncée par le premier ministre et reprise dans le projet de loi a été moins commentée, alors même que sa combinaison avec la première ne pourrait qu’amplifier la ségrégation et réduire à néant les perspectives de mobilité résidentielle et d’accès à un logement digne pour des centaines de milliers de ménages. La promesse de « donner la main aux maires pour la première attribution des nouveaux logements sociaux construits sur leur commune »revient en effet à inscrire dans la loi une « préférence communale » qui est déjà une réalité dans de nombreux territoires, du fait d’arrangements informels entre élus, bailleurs sociaux et préfectures.

Dans un contexte d’explosion des files d’attente à l’entrée du parc HLM (plus de 2,6 millions de personnes sont en attente d’un logement social en 2023), donner aux seuls maires la possibilité de choisir les locataires en limitera l’accès aux ménages déjà présents dans la commune et bloquera de façon corollaire les possibilités de mobilité de tous les autres.

Ouvrir aux marchés financiers

Au-delà de ces mesures affectant le logement social, c’est l’orientation austéritaire sous-tendant l’ensemble de la politique du logement menée depuis 2017 qui mérite d’être interrogée. L’effort public pour le logement a atteint un point historiquement bas : 1,6 % du produit intérieur brut en 2023, alors qu’il s’élevait à 2,2 % en 2010.

Ce désengagement étatique s’accompagne d’incitations pressantes pour que les bailleurs sociaux vendent leur patrimoine. Depuis 2018, les tentatives se multiplient pour ouvrir le secteur aux marchés financiers, sans véritable succès jusqu’à présent – mais jusqu’à quand, compte tenu des pressions structurelles qui pèsent sur les bailleurs ? Comme le montrent, là encore, moult travaux scientifiques, les effets à moyen et long terme de ces politiques ne peuvent être que ravageurs.

En enterrant les propositions du CNR et en restant sourde aux connaissances scientifiques solidement établies par les politistes, sociologues, géographes, économistes, etc., la politique du logement apparaît pour ce qu’elle est réellement : à l’antipode des principes de rationalité et de concertation sur lesquels le président comme le gouvernement prétendent fonder leur action, une politique guidée par une idéologie néolibérale et austéritaire. Ce splendide isolement ne peut que conduire à renforcer la ségrégation et à approfondir une crise du logement qui a déjà franchi plusieurs points de rupture, contribuant à dégrader durablement les vies de millions de nos concitoyens et la cohésion, y compris politique, du pays. Au moins les incendiaires sont-ils prévenus des conséquences de leurs décisions.

Le Monde
Planète, jeudi 9 mai 2024 1161 mots, p. 6
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8 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

L’artificialisation des sols reste à un niveau élevé

La loi prévoit pourtant une diminution de moitié de la consommation d’espaces à l’horizon 2030

Matthieu Goar

Un léger fléchissement mais toujours pas de baisse franche. Le 25 avril, le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema), un établissement public qui relève du ministère de la transition écologique, a publié un bilan de la consommation foncière entre 2009 et 2023 en France. Pendant l’année 2022, 20 276 hectares d’espaces naturels, agricoles ou forestiers ont été consacrés à la construction.

Même si la consommation d’espaces a un peu diminué par rapport à 2021 (21 011 hectares), l’organisme préfère rester prudent. « La consommation d’espaces en 2022 reste du même ordre de grandeur que les années précédentes. De plus, cette baisse reste modeste et intervient après une augmentation lors des années précédentes, écrivent les experts dans une analyse détaillée. Ainsi, l’on retiendra davantage l’absence de reprise de la consommation d’espaces, l’année 2021 restant sur un niveau inférieur à la période 2016-2018. »

Dans le détail, 63 % de l’artificialisation de la période 2011-2023 a été destinée à l’habitat, 23 % à l’activité économique et le reste à des infrastructures. Les communes rurales au sens de l’Insee (très peu denses ou peu denses), qui accueillent 32,7 % de la population, ont consommé 68 % de ces espaces. A l’inverse, les communes denses (38 % de la population nationale et 48,3 % des emplois) représentent 7 % de la consommation d’espaces.

Le Cerema se félicite également d’une tendance de fond : l’amélioration de l’efficacité de la construction avec des efforts croissants de recyclage et de densification urbaine. Après une légère baisse en 2020, l’efficacité est à nouveau à la hausse en 2021, dernière année disponible pour les données de construction). Ainsi, 1 hectare de terrain permet de construire 2 538 mètres carrés de bâti en 2021, contre 1 950 mètres carrés en 2011, soit + 30 % en dix ans.

Si la diminution a été nette entre 2011 (31 002 hectares) et 2015 (21 046 hectares), la relative stabilité de ces dernières années illustrela hauteur de la marche pour tenir les objectifsdu zéro artificialisation nette (ZAN). Dans la loi Climat et résilience du 22 août 2021, la France s’est engagée à diminuer de moitié sa consommation d’espaces à l’horizon 2030 pour passer de 250 000 à 125 000 hectares sur une décennie, avant d’atteindre la neutralité en matière d’artificialisation en 2050. « On est en train d’accumuler de la consommation d’espaces en ce moment, ce qui veut dire que les efforts à faire dans les années à venir seront encore plus importants », résume Michel Jacob, spécialiste de cette question au sein du réseau France Nature Environnement (FNE).

Défi colossal

A la lecture de ces chiffres, le défi s’annonce colossal, sachant que, depuis 1981, les terres artificialisées sont passées de 3 millions à 5 millions d’hectares (+ 70 %), soit une croissance nettement supérieure à celle de la population (+ 19 %), selon une note de France Stratégie publiée en juillet 2019.

Politiquement, l’ambiance n’est pas du tout sereine autour de cet enjeu crucial de la préservation de la nature. Le ZAN est, depuis le début, source de tensions entre les élus locaux et l’exécutif. « On est face à ce que les maires dénoncent souvent, c’est-à-dire des injonctions contradictoires : on leur demande de construire plus de logements sociaux tout en diminuant l’artificialisation. Et, parfois, ils ne trouvent pas des réponses rapides et appropriées dans les préfectures », admet Jean-Marc Zulesi, député Renaissance des Bouches-du-Rhône et président de la commission du développement durable et de l’aménagement du territoire.

Pour apaiser les choses, le ministère de la transition écologique a révélé, mercredi 10 avril, une liste de 167 projets d’ « envergure nationale et européenne » (A69, canal Seine-Nord Europe, grand projet ferroviaire du Sud-Ouest…) qui ne seront pas comptabilisés dans l’enveloppe des régions. Elle totalise déjà près de 11 900 hectares sur une enveloppe de 12 500 hectares « réservés » à l’Etat. Ce n’est peut-être qu’un début.

« Je l’ai toujours dit, le forfait de 12 500 hectares pourra être dépassé. Il est évolutif et sera remis à jour chaque année pour intégrer les nouveaux projets. Je partage la vision de Bruno Le Maire[le ministre de l’économie] sur la réindustrialisation de la France, qui est bonne pour l’économie, mais aussi pour l’écologie : elle évite de délocaliser des émissions de gaz à effet de serre et crée la richesse qui permettra de financer la transition écologique », avait alors assumé dans Les Echos Christophe Béchu, le ministre de la transition écologique, tout en s’alarmant contre l’artificialisation, « première cause de perte de biodiversité ».

En juillet 2023, face aux attaques des opposants, le gouvernement avait fait voter une loi « ZAN » pour « renforcer l’accompagnement des élus locaux dans la mise en œuvre de la lutte contre l’artificialisation des sols ». A l’automne, Laurent Wauquiez, président (Les Républicains) de la région Auvergne-Rhône-Alpes, annonçait qu’il se retirait du dispositif en dénonçant un ZAN « ruralicide », avant de le réintégrer en février.

Un casse-tête supplémentaire

Le nouveau texte voulu par le gouvernement assouplit les choses en garantissant à chaque commune « une surface minimale d’un hectare de consommation » sur la période 2021-2031, à condition qu’elles soient couvertes par un document d’urbanisme prescrit, arrêté ou approuvé avant le 22 août 2026. Un casse-tête supplémentaire alors que les schémas régionaux doivent intégrer et territorialiser l’objectif de baisse de la consommation d’espaces avant le 22 novembre 2024.

« Cela complique le travail des régions en ce moment avec les hectares de la garantie communalequ’il faut réserver alors que beaucoup de communes rurales n’en auront même pas besoin. Cela rend la loi inapplicable dans les faits », conclut M. Jacob, de FNE. Au moment du vote de cette loi, FNE avait produit une étude d’impact expliquant que la construction ne dépendait pas forcément du nombre d’hectares consommés. Selon ce document, 9 000 communes qui avaient consommé moins d’un hectare avaient réussi à réaliser au moins la moitié de leurs nouvelles constructions « dans l’enveloppe urbaine, souvent peu dense, sans nécessiter de foncier supplémentaire ».

Pour éviter l’artificialisation, le gouvernement devra faire face à ses propres ambiguïtés. Le ministre du logement, Guillaume Kasbarian, a présenté, vendredi 3 mai, en conseil des ministres, son projet de loi destiné à « développer l’offre de logements abordables ». Dans une interview au Parisien, le même jour, il ne disait pas un mot sur le ZAN, mais promettait, au contraire, des facilités. « Notre fil rouge, c’est de faciliter l’acte de construire, aucun des articles n’est contraignant pour les maires, tout est entre leurs mains. » Un objectif qui apparaît contradictoire avec les ambitions affichées par le zéro artificialisation nette.p

Aujourd'hui en France
Edition Principale
Notre Époque, jeudi 9 mai 2024 557 mots, p. AUJM9
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9 mai 2024 - Le Parisien

Devoir de visitei « Un père qui ne se présente pas, ça peut avoir un effet dévastateur »

La proposition d'Emmanuel Macron de réfléchir à l'instauration d'un « devoir de visite » des pères dans les familles monoparentales, reposant le plus souvent sur des mères seules, a soulevé des interrogations mercredi chez des associations et des élus. Entre la crainte qu'il puisse être un moyen de pression et une piste pour responsabiliser les pères défaillants, le devoir de visite proposé par Emmanuel Macron est jugé avec prudence par les mères à la tête de familles monoparentales.

Christine Mateus et Juliette Pousson

Dans une interview, publiée ce mercredi dans le magazine « Elle », le président de la République appelle à un « débat » sur l'instauration d'un « devoir de visite » des pères dans les familles monoparentales. Un devoir et non un « droit », comme c'est le cas aujourd'hui. La monoparentalité concerne aujourd'hui une famille sur quatre. Or, ce parent-là a, majoritairement, les traits d'une maman (la résidence alternée ne concernant que 5 % des mères isolées). Comment réagissent les principales concernées à cette annonce ?

Du côté de la Collective des mères isolées, le système actuel régissant les séparations doit d'abord être changé avant de créer « ce devoir de visite qui pourrait être intéressant », prévient Sarah Margairaz, cofondatrice de l'association. Elle explique : « Il ne doit, en aucun cas, être un outil permettant à des pères violents d'exercer un contrôle sur les mères et les enfants. Dans ce cas de figure, il ne doit pas leur être accordé de droit de visite et d'hébergement, encore moins un devoir. »

En revanche, pour les pères dilettantes qui annulent leur visite à la dernière minute, etc., la piste mérite d'être explorée. « Lorsqu'un père ne se présente pas, cela peut avoir un effet dévastateur sur l'enfant », concède Sarah Margairaz, qui n'oublie pas non plus les conséquences sur la vie de la mère. « Or, aujourd'hui, ce n'est pas un délit. Il est libre d'exercer ce droit ou non, rien ne l'y oblige. Nous ne pouvons pas porter plainte contre ça », précise-t-elle.

Sanctions civiles plutôt que pénales

L'association n'appelle pas pour autant à des sanctions pénales, mais civiles. « Ce comportement devrait amener à une perte d'une partie de son autorité parentale, ce qui libérerait les mères de devoir demander son accord pour que l'enfant effectue un examen médical ou puisse partir en colonie de vacances », plaide Sarah Margairaz. Ces précisions s'opposent ainsi au texte du député, Thibault Bazin (les Républicains), qui a déposé un texte visant à transformer le « droit de visite et d'hébergement » en un « devoir » pour le parent ne vivant pas avec l'enfant. Il prévoit ainsi une peine d'un an de prison et une amende de 15 000 € si ce dernier n'est pas respecté. « L'idée est de créer un équivalent au délit de non-représentation d'enfant (le fait de refuser de présenter un enfant mineur à l'autre parent) afin que le juge puisse sanctionner, si nécessaire, un parent qui n'assumerait pas ses responsabilités », explique l'élu.

« C'est une nécessité que les pères assument leurs responsabilités parentales. C'est un enjeu d'éducation », reprend Clémence Pajot, directrice générale de la Fédération nationale des centres d'information sur les droits des femmes et des familles. « Toutefois, nous sommes opposés à ce que ce devoir de visite soit obligatoire », insiste la responsable qui pointe le cas « des familles dysfonctionnelles où il serait inenvisageable de maintenir le lien en cas de violences ».

Le Figaro, no. 24791
Le Figaro, mercredi 8 mai 2024 1099 mots, p. 4

Politique

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7 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Budget : le gouvernement bientôt confronté à deux motions de censure

Les oppositions veulent sanctionner l'exécutif, qui a choisi de ne pas déposer de projet de loi de finances rectificative. Selon nos informations, entre 6 et 10 députés LR pourraient voter la motion du groupe de Marine Le Pen.

Bordas, Wally

Le gouvernement Attal peut-il tomber à cause d'une motion de censure ? Depuis plusieurs semaines, la question agite les coulisses du Palais Bourbon. Ce mois de mai pourrait offrir un début de réponse aux troupes macronistes. Car avant le scrutin des européennes du 9 juin, le premier ministre devrait se retrouver au moins deux fois à la tribune de l'Assemblée nationale pour défendre son exécutif face à une motion déposée par les oppositions. La première promise par les Insoumis de Jean-Luc Mélenchon. Et la seconde par les députés de Marine Le Pen.

Si les termes des deux motions ne seront certainement pas les mêmes, les raisons qui les poussent à vouloir censurer le gouvernement sont très similaires : le refus manifesté par le président de la République, Emmanuel Macron, de présenter devant le Parlement un projet de loi de finances rectificative (PLFR) après l'annonce de la dégradation du déficit public de l'État, fin mars.

«Si vous avez le courage de la démocratie, si vous avez le courage de confronter votre bilan du désastre au débat public et parlementaire, nous exigeons au moins une chose: un projet de loi de finances rectificative», a par exemple lancé la députée LFI Aurélie Trouvé dans l'Hémicycle lors d'un débat sans vote sur les finances publiques, avant d'annoncer que, dans le cas contraire, son groupe déposerait une motion de censure spontanée.

Même demande pour les députés du Rassemblement national, qui veulent mettre le gouvernement face aux chiffres de la dette. «Ce sujet doit rester dans le débat public. La campagne européenne doit aussi être l'occasion pour les Français de s'emparer de ce thème. Voilà pourquoi nous souhaitons appuyer là-dessus», affirme le député RN Jean-Philippe Tanguy au Figaro. Avant d'avouer : «Est-ce que j'ai espoir que le gouvernement se mette à considérer et à respecter le Parlement? Non.»

Une chose semble donc désormais certaine : sauf grande surprise, il n'y aura pas de projet de loi de finances rectificative et il y aura donc bien deux motions de censure contre le gouvernement avant le scrutin européen. Mais le danger semble pour l'instant très relatif pour l'exécutif : jusqu'à présent, aucune des motions de censure du RN ou de LFI n'a inquiété les gouvernements depuis le début de cette législature, en juin 2022. Celles-ci ne feront pas exception : les Insoumis comme le RN ne parviendront pas à recueillir les 289 voix nécessaires à l'adoption de leur texte. Car Les Républicains comme le petit groupe Liot préfèrent pour l'instant temporiser en vue du projet de loi de finances pour 2025, qui sera étudié à partir d'octobre prochain.

Mais pour les deux camps, l'enjeu n'est pas là. «LR va devoir justifier son choix, qui n'est pas cohérent avec leur discours de sérieux budgétaire. Le sujet des finances publiques s'installe et nous comptons nous en emparer dans la durée», plaide Jean-Philippe Tanguy. Un avis partagé par les Insoumis : «Le Parlement a été créé notamment pour voter le budget de la nation. Depuis juin2022, l'État nous confisque ce débat à coups de 49.3. L'idée de cette motion est de refuser par principe l'exercice autoritaire du gouvernement, d'alerter l'opinion publique sur ce qu'il se passe», justifie le député LFI Hadrien Clouet.

Si elles ne se révéleront a priori pas décisives, ces nouvelles motions de censure pourraient en tout cas faire bouger les lignes. Selon nos informations, entre 6 et 10 députés du groupe LR pourraient être tentés par le vote de la motion de censure du Rassemblement national. Une grande première. C'est par exemple le cas du député LR du Lot, Aurélien Pradié. «La question se pose car, intellectuellement, les raisons de ne pas la voter sont difficiles», lâche-t-il sans ambages. « Le gouvernement a fait passer un budget insincère par 49.3 et l'a modifié sans projet de loi rectificatif. C'est une fracture majeure, une ligne rouge», ajoute le parlementaire de droite. Un avis partagé par plusieurs de ses camarades. «On ne peut pas avoir des pudeurs de gazelle. Si on estime, comme on le dit depuis longtemps, que la question des finances publique mérite une motion de censure et qu'un groupe en dépose une sur ce sujet, on ne peut pas rejeter l'éventualité de la voter. C'est une question de cohérence», estime Pierre- Henri Dumont (LR). Avant de rejeter, en revanche, le vote de la motion de censure insoumise : «C'est plus compliqué car ils ne la déposeront pas sur la question de la dette.»

Quoi qu'il en soit, ces hypothétiques votes ne permettront certainement pas de renverser le gouvernement avant les Jeux olympiques. Et le danger pour le gouvernement pourrait plutôt venir d'une motion de censure déposée après les vacances d'été. Si tout le monde s'attend, depuis plusieurs semaines, à ce que le groupe LR puisse agréger tous les votes des oppositions lors du dépôt de leur propre motion, certains ironisent quant à leur capacité à recueillir les 58 signatures nécessaires. «Ils sont 61 et quand vous retirez les Macron-compatibles, ils ne sont plus que 45-50. Il va leur manquer du monde», croit savoir un stratège macroniste. «Nous aurons l'aide du groupe Liot et des non-inscrits», plaide-t-on au sein du groupe LR.

«S'ils me demandent de signer, je le ferai probablement comme je suis souvent sur les mêmes positions qu'eux», soutient d'ailleurs la députée non-inscrite de l'Hérault, Emmanuelle Ménard. Sauf que du côté du groupe Liot, l'équation s'avère plus compliquée. «Une bonne moitié d'entre nous ont plutôt envie de faire tomber le gouvernement. Sauf que nous sommes beaucoup à ne pas avoir envie de donner le point aux LR», admet un cadre. Avant d'anticiper : «Une motion transpartisane portée par notre groupe, comme à l'époque de la réforme des retraites, aurait plus d'impact que la leur, qui pourrait rebuter une partie de la gauche avec leur discours sur la rigueur budgétaire.» Une autre députée du groupe Liot abonde : «Tout le monde est extrêmement remonté sur la manière dont le gouvernement traite le Parlement sur le sujet des finances publiques.»Et de conclure : «À la rentrée, nous en serons à neuf mois de quasi-inactivité parlementaire. On sera tous remontés comme des horloges suisses. Ils nous ont laissés végéter tout l'hiver, ils vont payer la facture.» W B

Le Figaro, no. 24791
Le Figaro, mercredi 8 mai 2024 741 mots, p. 8

Société

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6 mai 2024 - Le Figaro (site web)

« Si c'est ça le progressisme... » : ces députés de gauche hostiles au texte

Lepelletier, Pierre

C'est une mesure autant attendue que réclamée par les partis de gauche depuis des années. Le projet de loi sur la fin de vie, promettant une « aide à mourir » à une certaine catégorie de patients en mesure d'exprimer clairement leur volonté, devrait donc être approuvé par une grande majorité des députés socialistes, écologistes, Insoumis et communistes début juin. Dans ce consensus général, une poignée d'élus de gauche tient pourtant à mettre le holà. En première ligne : Pierre Dharréville, député PCF des Bouches-du-Rhône. «On nous dit que le suicide assisté est une idée de gauche. Je considère que cela est tout à fait discutable. Il faut ouvrir le débat», explique-t-il au Figaro.

Ces dernières semaines, le communiste a agrégé autour de lui un petit groupe de députés, qui assument d'être soit opposés, soit encore «en réflexion»sur le sujet. On y retrouve deux autres élus du PCF, Soumya Bourouaha et le président du groupe André Chassaigne, deux socialistes, Dominique Potier et Cécile Untermaier, et une écologiste, Lisa Belluco. Tous soulignent notamment un risque : que les patients les plus précaires décident de précipiter leur mort pour limiter le coût des soins pour leur entourage et pour la société. «Il ne faudrait pas qu'au regard du coût pour la famille que peut représenter une place en Ehpad, une personne soit privée de son envie légitime d'aller jusqu'au bout de sa vie», prévient Cécile Untermaier. «Comment peut-on être de gauche et défendre une loi aussi libérale? Si c'est ça le progressisme, je veux bien être conservateur», raille Dominique Potier.

Pour convaincre leurs collègues, ce petit collectif a organisé - selon nos informations - une «discussion» à l'Assemblée nationale le mardi 9 avril dernier, ouverte à tous les députés de gauche. « La fin de vie et la gauche, entre certitudes et malentendus. Députés de gauche, prenons le temps d'en parler » , précise l'intitulé. Quatre spécialistes opposés au texte y ont été auditionnés : Isabelle Lorand, chirurgienne, Sara Piazza, psychologue, Julien Auriach, professeur de philosophie, et Pierre Jova, journaliste à La Vie. Ce dernier dénonce une loi « inutile et dangereuse. Si la gauche était cohérente, elle serait la première à dénoncer ce projet de loi qui menace les plus précaires et les plus fragiles » , assure-t-il.

Ce soir-là, une petite vingtaine de députés ont passé une tête. «Beaucoup sont venus par amitié mais aussi par curiosité pour entendre ces personnes de gauche qui ne pensent pas comme il faut», sourit Dominique Potier. Aperçus, parmi d'autres dans la salle Lamartine : Boris Vallaud, le président du groupe socialiste, Sandrine Rousseau, députée écologiste, François Ruffin, député Insoumis...

Mais au fil des interventions, le ton est rapidement monté. « Les arguments des intervenants étaient très caricaturaux » , rapporte un des participants. « C'était dans l'excès , soupire une autre. Certains députés ont été heurtés, mais le débat était intéressant. L'idée était de faire réfléchir» ,défend l'écologiste Lisa Belluco.

« C'est clairement la voix des cathos de gauche! »

Membre de la commission spéciale chargée d'examiner le projet de loi, le député LFI Hadrien Clouet ironise : «Des députés de gauche viennent à des réunions de catholiques et s'étonnent ensuite de se faire évangéliser.» Pour l'Insoumis, la foi de trois des six députés organisateurs - le communiste Pierre Dharréville, le socialiste Dominique Potier et l'écologiste Lisa Belluco - est à prendre «en considération» dans leur positionnement. «C'est clairement la voix des cathos de gauche!», estime Hadrien Clouet. «Ils ne peuvent pas utiliser des arguments religieux pour s'opposer à une loi laïque à l'Assemblée, donc ils sont contraints d'en évoquer d'autres un peu caricaturaux», observe également Sébastien Peytavie, député écologiste présent lors de la réunion.

Pierre Dharréville, dont nombreux à gauche rappellent son engagement au sein de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), fulmine. «Je trouve ça scandaleux. Je suis choqué par cette manière de débattre», lâche-t-il, en assurant défendre «des positions politiques» et non «religieuses».

Le député socialiste de Meurthe-et-Moselle, et catholique, Dominique Potier, embraye : « Il y a une forme de condescendance. C'est comme s'ils disaient « Ce n'est pas de leur faute, c'est leur spiritualité ». Cela signifierait aussi pour nous que nous avons échoué à démontrer qu'il existe une argumentation de gauche contre cette loi. » Sa collègue socialiste, Cécile Untermaier qui, elle, se revendique « athée », abonde : « Il est trop facile de caricaturer en disant que ce sont les arguments des catholiques de gauche. Cela va bien au-delà. Nous parlons de la vie, pas du bon Dieu. » P.L.

Le Figaro, no. 24791
Le Figaro, mercredi 8 mai 2024 583 mots, p. 5

Politique

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7 mai 2024 - Le Figaro (site web)

À Sciences Po, le coup d'éclat de Bellamy contre les blocages des universités

Galiero, Emmanuel

La séquence n'était pas programmée mais le coup d'éclat de François-Xavier Bellamy devant Sciences Po mardi à Paris a bousculé la campagne des européennes. Ulcéré par les blocages, le candidat des Républicains est monté directement au créneau pour les dénoncer face au député de la France insoumise Louis Boyard. «Le débat politique, il est libre et ouvert, à condition de ne pas bloquer, de ne pas empêcher ceux qui travaillent, de ne pas empêcher ceux qui aujourd'hui sont en train de passer leurs examens... À condition surtout que l'on n'organise jamais un débat sur ce qui ne devrait être discutable: c'est-à-dire la question de l'antisémitisme. Et pour moi, nier le droit d'Israël à exister, à se défendre, c'est de l'antisémitisme.»

Au fil de cet échange rugueux, durant lequel il est interpellé sur l'islamophobie, Bellamy réplique : «Les Palestiniens, si vous voulez les défendre, il faut d'abord les défendre du Hamas parce que c'est le Hamas aujourd'hui qui les met en enfer.» Répondant ensuite à un journaliste lui demandant pourquoi il a voulu venir rue Saint-Guillaume, le parlementaire européen lâche un véritable coup de gueule : «Parce que j'en peux plus! J'en peux plus que nos instituts, que nos universités, que nos amphis soient pris en otages par ceux qui les utilisent pour faire avancer leur agenda politique, surtout quand cet agenda politique est construit autour de la négation du terrorisme islamiste du Hamas. Nous, nous sommes venus dire que non, Science Po n'appartient pas à l'extrême gauche... Ils ont beau hurler, ils ont beau nous insulter, nous resterons là pour défendre ce que la France doit défendre et continuer de dire. Et nous tiendrons bon.»

Reconnaissant que des étudiants avaient sollicité le soutien des Républicains, François-Xavier Bellamy s'est affirmé comme la «voix» de ceux qui ne veulent pas «voir Sciences Po réduit à cette officine de la France insoumise qu'est devenue la rue Saint-Guillaume » . «C'est insupportable!», a déclaré la tête de liste LR. Pour finir, il a appelé le gouvernement à réagir sans attendre contre les blocages en demandant que les bloqueurs soient privés d'examens. «Il faut que les étudiants étrangers qui contribuent à ces troubles soient reconduits dans leur pays parce que, quand on a le privilège d'être accueilli en France pour étudier à Science Po, il n'y a aucune raison qu'on y soit pour troubler l'ordre public!»

La veille de cette irruption surprise, François-Xavier Bellamy avait reçu le soutien affirmé de David Lisnard dans une brasserie parisienne, à proximité du symbolique Centre Pompidou. Un soutien «essentiel et vital» a déclaré le maire de Cannes et président de l'Association des maires de France. Il souhaite au candidat de la droite « le meilleur score possible, à la fois pour que la France soit entendue au Parlement européen et pour l'avenir de la France ». Ce soutien public n'est pas une réelle surprise tant les hommes ont l'habitude de travailler régulièrement ensemble avec Hervé Morin, président des Centristes. «Je suis François-Xavier depuis des années et, dès le début, j'ai été admiratif de son talent et de sa compétence», confie le président de Nouvelle Énergie, qui a poursuivi ses éloges mardi matin, sur le plateau de Sonia Mabrouk, en saluant un élu du Parlement européen «brillant» et «remarquable». «J'espère qu'il fera la différence» , a insisté David Lisnard. E.G.

Le Figaro, no. 24791
Le Figaro, mercredi 8 mai 2024 550 mots, p. 5

Politique

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7 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Quand Bellamy se révèle en puncheur

Tabard, Guillaume

On le savait professeur de philosophie et on le caricaturait en enfant de choeur. Dans cette campagne, il révèle ses talents de puncheur. On savait François-Xavier Bellamy à droite ; on découvre qu'il a aussi une bonne droite. Son coup de gueule à Sciences Po contre le phagocytage de l'école par les Insoumis est tout aussi salutaire sur le fond qu'il était nécessaire pour relancer sa campagne.

Voilà des semaines que le spectacle donné par des étudiants sectaires, empêchant les cours, sommant la direction de l'établissement d'obéir à leurs injonctions sur fond de conflit israélo-palestinien, effare une majorité de l'opinion. Mais être sidéré par l'agitation gauchiste est une chose ; aller le leur dire en face en est une autre. Frayer son chemin au milieu des «Bellamy casse-toi» demande du courage. Mental et physique. Rien à voir avec le torse bombé façon « la République, c'est moi » ; la force de la venue surprise de la tête de liste des Républicains et de son échange sans concession avec le député LFI Louis Boyard a tenu à la calme autorité que donne la justesse d'une prise de position.

Dans une compétition à sept, il n'est pas toujours facile de se faire remarquer. Surtout quand certains s'efforcent de la transformer en simple duel. En sachant que la perspective du débat Bardella-Attal, le 23 mai, va renforcer cette tentation de la bipolarisation. Les dissertations de fond ayant malheureusement du mal à structurer le débat politique - Emmanuel Macron le vérifie aussi à ses dépens avec son trop dense discours de la Sorbonne -, c'est aussi en créant des événements que l'on passe le mur du son.

Ayant de son côté du mal à exister à l'ombre de son puissant rival du RN, Marion Maréchal a réussi, elle aussi, à se faire entendre, en mettant le débat sur la GPA sur la table. La marchandisation des corps, le refus du détournement militant de l'enseignement supérieur : les deux têtes de liste prouvent qu'on peut à la fois faire du buzz et soulever des questions de fond.

Faut-il parler d'un nouveau Bellamy ? Par rapport au portrait souvent fait de lui, élogieux mais lisse, peut-être. Et c'est un fait qu'en dépit d'une deuxième campagne nationale, le député européen sortant souffre encore d'un fort retard de notoriété. Mais ceux qui ont suivi son parcours, notamment à Strasbourg, ont vérifié que la courtoisie n'empêchait pas l'audace et le sens de l'estocade. Il y a un an, dans l'hémicycle du Parlement européen, il avait dit son fait au chancelier Olaf Scholz. Il y a quelques jours, il a accepté de plancher à la Sorbonne lors d'une soirée organisée par Libération, faisant l'éloge du débat démocratique en dépit des sifflets initiaux, alors que les têtes de liste de gauche et de la majorité avaient refusé de leur côté un exercice analogue organisé par les Éveilleurs, un think-tank de droite.

Bellamy n'aura sans doute pas convaincu les Insoumis de Sciences Po. Mais il aura réussi d'une part à se poser en porte-parole de la majorité silencieuse, et, d'autre part, à ce que les figures de LR expriment leur fierté de leur tête de liste ; ce qu'ils faisaient jusqu'ici avec une certaine retenue. Deux succès précieux pour redonner de l'élan à la campagne de la droite. G. T.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 8 mai 2024 892 mots, p. AUJM6
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8 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Dupond-Moretti sur le ring

Relaxé par la justice en novembre 2023, le garde des Sceaux entend désormais jouer un rôle central dans le camp Macron.

Olivier Beaumont

L'homme a ses blessures et son orgueil. Depuis son grand bureau de l'hôtel de Bourvallais, place Vendôme à Paris (I er), Éric Dupond-Moretti jette un oeil sur l'étagère où deux cadres photo ont récemment été placés par ses soins. Ils reprennent des unes de journaux pas si lointaines, juste avant son procès pour prise illégale d'intérêts devant la Cour de justice de la République... et pour lequel il a été relaxé en novembre dernier.

Son commentaire fuse aussitôt : « Des unes, où je suis à chaque fois coupable avant même d'avoir été jugé. Ça veut dire comment on traite la présomption d'innocence dans ce pays... », grommelle le garde des Sceaux, en tirant compulsivement sur sa cigarette. Comme si l'épisode avait encore laissé des traces. « J'ai tourné la page, mais je ne suis pas amnésique », nous reprend-il.

Le 6 juillet, sauf remaniement ou dissolution, Dupond-Moretti aura franchi le cap des quatre ans à la tête de son ministère. Une éternité en politique, encore plus en macronie où les ministres issus de la société civile se comptent désormais sur les doigts de la main. Le voilà désormais à deux marches du record de longévité, juste derrière un certain Robert Badinter, son modèle, resté quatre ans et sept mois à la Chancellerie, puis Jean Foyer (quatre ans et onze mois sous Charles de Gaulle). Clin d'oeil à l'histoire, quand lui-même quittera ces murs où d'illustres prédécesseurs sont passés avant lui, il rejoindra dans le grand salon d'attente la galerie de portraits où sa photo se trouvera... juste en dessous de Badinter.

Le « souci d'humilité » de Bardella

« Quand je suis arrivé, on me donnait une semaine. Depuis, on a fait un certain nombre de choses », glisse, avec son éternelle voix rocailleuse, Dupond-Moretti. Il revient de loin, il le sait. Ses débuts en politique l'ont émoussé, abîmé par des passes d'armes à n'en plus finir avec le RN, son bras de fer avec certains magistrats, et même un échec aux régionales de 2021, dans les Hauts-de-France. « Mais il est encore là. Et le président compte sur lui. C'est un pilier dans cette majorité, un élément de stabilité », insiste l'Élysée, citant volontiers quelques grandes avancées à son crédit, comme le budget de la Justice, « qui n'a jamais autant été doté depuis quatre ans ».

Il s'est dernièrement attelé à d'autres sujets épineux : un projet de loi sur la justice des mineurs et la responsabilité parentale en cours de préparation, puis la création d'un Parquet national contre la criminalité organisée. Comme il a assuré le service après-vente des récentes propositions de Gabriel Attal en signant coup sur coup deux circulaires, une sur les travaux d'intérêt éducatifs pour les mineurs, une autre sur la laïcité. Des questions ô combien d'actualité, surtout au moment où de nombreux faits divers s'invitent comme thème de campagne dans les européennes.

Alors, forcément, le RN, grand favori des sondages, en prend principalement pour son grade. « Ma ligne, c'est la fermeté sans démagogie. Je vois bien que l'insécurité est exploitée. Mais on ne peut pas se servir du cercueil d'un enfant comme on peut se servir d'un marchepied », attaque-t-il, en référence à la manière dont Jordan Bardella s'est emparé de la mort du jeune Matisse, tué à Châteauroux (Indre) par un mineur afghan en situation irrégulière. « Ce monsieur a toutes les audaces, enchaîne le ministre. Et puis je constate un vrai souci d'humilité chez lui : moi, je ne sais pas comment j'aurais pu avoir l'idée d'écrire mon autobiographie à 28 ans. »

Au risque d'en faire parfois trop contre le parti de Marine Le Pen ? « On a bien vu que la diabolisation était une vieille recette éculée. Parfois, je me demande à quel point ses arguments ne sont pas contre-productifs », s'interroge une députée Renaissance. Lui assume et va plus loin en s'en prenant désormais, et de plus en plus, aux Insoumis, qualifiés d'« amis des mollahs » récemment dans l'hémicycle. Comme il a raillé le « pauvre monsieur Mélenchon » sur le réseau social X. « Vous êtes pathétique », lâche-t-il...

Quelques effets de manches

C'est que l'ancien avocat garde le verbe haut et conserve quelques effets de manches qu'il compte aussi déployer dans cette campagne. Vingt déplacements, y compris dans les petits territoires, d'ici au 9 juin, jour de l'élection. Comme, ce lundi soir, à Pithiviers (Loiret), ou vendredi dernier à Pontcarré (Seine-et-Marne) devant 350 curieux. La politique, il y a pris goût. Comme un lien avec son passé, Éric Dupond-Moretti a d'ailleurs récemment fait changer les fauteuils de son bureau. Les anciens s'effilochaient et sont partis en restauration au Mobilier national. À la place, il a récupéré ceux sur lesquels il était lui-même assis il y a vingt ans, dans cette même maison, quand il avait été reçu par Dominique Perben avec les acquittés d'Outreau...

Pense-t-il un jour reprendre sa vie d'avant ? « En ce moment, on l'entend beaucoup. Il doit se dire qu'il a intérêt d'exister, y compris sur ses dossiers ministériels, au cas où le président remanierait après les européennes », relève, perfide, un autre ministre. « L'avenir, j'y pense. Mais j'abandonne très vite. J'ai encore beaucoup à faire là où je suis », nous répond-il, un peu langue de bois, pour ne pas se dévoiler plus. La preuve, aussi, que le métier rentre.

Le Figaro, no. 24791
Le Figaro, mercredi 8 mai 2024 1444 mots, p. 3

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7 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Nir Barkat : « Nous privilégions notre survie à nos relations publiques ! »

Girard, Renaud

Nir Barkat, 64 ans, est député du Likoud à la Knesset et ministre de l'Économie depuis décembre 2022. Il a d'abord eu une carrière militaire (dans les parachutistes, jusqu'au grade de capitaine), puis il a fait fortune dans l'informatique, avant de se lancer en politique, devenant maire de Jérusalem de 2008 à 2018.

LE FIGARO. - Quelles sont les conséquences économiques pour Israël de sa guerre avec le Hamas ?

Nir Barkat. - Chaque vague de violence s'accompagne généralement d'un ralentissement de l'économie. Il y a près de 300 000 réservistes qui, au lieu d'aller travailler, doivent défendre leur pays. Il existe une forte corrélation entre l'industrie technologique en Israël et les personnes qui servent en tant qu'officiers ou soldats dans les unités combattantes. Il y a donc un ralentissement de notre économie. Nous sommes entrés en guerre avec un ratio dette/PIB de 60 %. Nous en sommes probablement aujourd'hui à environ 70 %, ce qui maintient l'économie israélienne dans le haut du classement des pays occidentaux (la France en est à 110 %, NDLR). Après une guerre, il y a toujours un pic d'innovation et les gens qui ont évité d'investir reviennent. Ça arrivera lorsque nous aurons éradiqué le risque associé au Hamas. Nous en sommes probablement aux trois quarts.

Vous voulez dire qu'Israël a atteint son objectif de détruire le Hamas ?

L'infrastructure, sans aucun doute. Lorsque Israël a quitté Gaza il y a environ dix-neuf ans, tout le monde pensait que les Palestiniens avaient l'occasion de devenir le Singapour du Moyen-Orient. Au lieu d'investir dans leur économie et de créer des emplois et des opportunités, ils ont consacré tout leur capital à créer une machine de guerre pour anéantir Israël. C'est ainsi que, sur le plan conceptuel, ils ont intégré la terreur.

Quel est le plan d'Israël pour Gaza ?

Permettez-moi de faire une distinction entre deux exemples qui sont à l'opposé dans le monde arabo-musulman. L'un est le Hamas avec l'Iran et le Qatar, l'alliance djihadiste des Frères musulmans. Ils apprennent à leurs enfants à tuer les Juifs. Leur objectif est de combattre tous les non-musulmans et de répandre la charia. Telle est leur charte. L'autre exemple est celui des Émiriens. Les Émirats, comme probablement les Saoudiens, sont des gens qui recherchent vraiment la paix. Les Émirats ont modifié leur système éducatif dans le cadre des accords d'Abraham, et les Saoudiens ont fait la même chose il y a deux mois. Nous admirons Dubaï. Nous nous demandons à quoi nous voulons que Gaza ressemble. Nous méritons et les Palestiniens méritent d'être comme Dubaï. Nous ne voulons pas que ces investissements soient faits pour essayer de nous tuer. Ce que nous voulons, c'est l'influence des bons éléments contre l'influence de ceux qui constituent une menace existentielle pour Israël.

On se souvient d'une époque où vous aviez de très bonnes relations avec les Qatariens. En 1995, vous aviez même ouvert un bureau commercial à Doha...

De nombreuses personnes dans le monde, y compris nos gouvernements - pas seulement le gouvernement actuel, mais aussi dans les gouvernements précédents - sont tombées dans le panneau. Et maintenant, après le 7 octobre, je pense que nous devrions être assez intelligents pour comprendre que c'était une énorme erreur.

Gaza est presque entièrement détruite. Vos bombardements intensifs n'ont-ils pas été contreproductifs ?

Si nous devons choisir entre les relations publiques et rester en vie, alors il faut rester en vie. Les terroristes du Hamas sont préparés à l'arrivée de l'armée israélienne. Par précaution, il faut donc s'assurer de dire aux habitants de Gaza de s'éloigner, d'éloigner tous les civils. Et c'est ce que nous avons fait. Aucune autre armée n'est aussi sensible que la nôtre aux vies humaines. Je vous le dis parce que j'ai moi-même été commandant de compagnie dans les parachutistes. J'ai moi-même été blessé par balle au Liban en 1980. C'est dans notre ADN de ne pas tuer d'innocents. Mais encore une fois, si vous devez investir un quartier, vous savez que tout y est piégé. Nous sommes concentrés sur notre propre guerre et je ne pense pas que nous ayons fait du bon travail pour faire connaître notre position. Nous devrions faire beaucoup, beaucoup mieux dans ce domaine.

Êtes-vous proche d'un accord diplomatique avec l'Arabie saoudite qui permettrait l'ouverture d'une ambassade dans ce pays ?

Je l'espère. La raison est que les Saoudiens, et leur leader MBS (Mohammed Ben Salman, NDLR), ont décidé d'être comme les Émirats, de s'ouvrir à l'Occident. MBS comprend qu'il doit assurer la sécurité des Saoudiens et il réfléchit à ce qu'il doit faire pour s'ouvrir au monde. Et pour ce faire, son plus grand ennemi n'est certainement pas Israël, c'est l'Iran. Qui est leur ennemi ? C'est l'alliance de l'Iran et du Qatar. Le fait que MBS ait modifié le système éducatif il y a quelques mois est un excellent témoignage de la direction prise par les Saoudiens. J'aimerais que les Émiriens et les Saoudiens s'engagent et s'impliquent davantage auprès des Palestiniens, qu'ils les influencent. Lorsque le Qatar investit de l'argent à Gaza, il le donne aux Frères musulmans. Lorsque les Saoudiens investiront auprès des Palestiniens, ce sera avec des gens qui recherchent la paix.

Vous avez deux collègues dans votre gouvernement qui disent que la bonne solution serait que tous les Palestiniens quittent Gaza et aillent en Égypte, qu'en pensez-vous ?

Je ne suis pas d'accord avec eux. Je pense que la majorité des Israéliens, aussi, pense différemment. Mais objectivement, permettez-moi de répondre à votre question sous un angle un peu différent. L'UNRWA (agence onusienne d'aide aux réfugiés palestiniens, NDLR) est une énorme erreur mondiale. Lorsque j'étais maire de Jérusalem, l'UNRWA était engagée et impliquée à Jérusalem-Est. L'agence prétend aider les réfugiés, mais il n'y a pas de réfugiés à Jérusalem. Ce sont des citoyens de Jérusalem. Au fil des ans, les services de l'UNRWA ont diminué parce que la municipalité offrait de meilleurs services. Disons que Jérusalem compte aujourd'hui environ un million d'habitants, dont près de 400 000 Arabes. Moins de 2 % des Arabes qui vivent à Jérusalem fréquentent les écoles de l'UNRWA. L'idée qu'il s'agit de réfugiés vivant dans la ville de Jérusalem est insensée. Combien de réfugiés juifs connaissez-vous ? Zéro. Parce qu'une fois qu'ils entrent dans un pays, ils deviennent des citoyens ou des résidents, ils s'intègrent. Tous les résidents palestiniens de Judée-Samarie (le nom biblique de la Cisjordanie, NDLR)ne sont pas des réfugiés. Ce sont des résidents de l'Autorité palestinienne. Pourquoi avez-vous besoin de l'UNRWA ? Lorsqu'ils vivent à Gaza, pourquoi les appelle-t-on des réfugiés ? Ce sont des résidents de Gaza. Dans l'urbanisme contemporain, il y a le concept de « rezoning ». Vous prenez une zone qui est pauvre ou mal en point. Vous la reconstruisez. Vous la redécoupez. Et vous créez un nouveau quartier magnifique où tout le monde est gagnant. Pourquoi ne pas faire cela à Gaza ? Pourquoi pas en Judée-Samarie ? Parce que les gens sont plus attachés à l'UNRWA et au maintien du statut de réfugié qu'à toute autre chose ?

Aujourd'hui, les gouvernements français et américain, entre autres, disent qu'ils en ont assez de cette violence au Proche-Orient qui n'en finit pas. Après soixante-quinze ans, pouvons-nous résoudre le problème israélo-palestinien une fois pour toutes ?

C'est une excellente question et je pense qu'il existe un chemin vers la paix.

Lequel ?

La voie de la paix passe par le renforcement de l'influence des Émirats et des Saoudiens qui veulent la paix, qui ont changé le système éducatif, qui veulent reconstruire et créer plus de Dubaï dans le monde. Ils se concentrent sur leurs compétences. Il s'agit de savoir comment ils peuvent créer Dubaï et Abu Dhabi à partir de rien. Il ne s'agit pas d'Israël, mais des Palestiniens ; ils apprennent toujours à leurs enfants à tuer des Juifs ; 7 % de leur budget est consacré à l'assassinat. Ce que nous devons faire, c'est remplacer le concept selon lequel ils veulent la place d'Israël par un concept selon lequel ils sont prêts à vivre aux côtés d'Israël. Une fois qu'ils auront fait cela, il y aura un chemin vers la paix. Parce qu'à chaque fois qu'un pays arabe autour de nous est venu honnêtement faire la paix avec nous, l'Égypte, la Jordanie, les Émirats, etc. nous avons trouvé un chemin.

La Turquie vient d'annoncer qu'elle ne ferait plus de commerce avec Israël. Que pensez-vous de cette décision ?

Le jeudi 2 mai, lors d'une réunion de l'OCDE à Paris à laquelle j'ai assisté, les Turcs ont déclaré qu'ils croyaient en l'ouverture des marchés et des chaînes d'approvisionnement, et qu'ils partageaient le libre-échangisme de l'OCDE. Le lendemain, ils ont fait exactement le contraire en voulant arrêter les échanges commerciaux entre nos deux pays.

Le Figaro, no. 24791
Le Figaro, mercredi 8 mai 2024 804 mots, p. 7

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7 mai 2024 - Le Figaro (site web)

John Swinney, un vétéran pour raviver l'indépendantisme écossais

Après avoir été nommé lundi à la tête du Scottish National Party après la chute spectaculaire de Humza Yousaf, ce politicien chevronné a été élu mardi premier ministre d'Écosse.

de La Grange, Arnaud

C'est un vétéran qui reprend le flambeau de la lutte pour l'indépendantisme écossais. John Swinney a été élu premier ministre d'Écosse mardi, après avoir été nommé la veille à la tête du Scottish National Party (SNP) à la suite de la chute spectaculaire de Humza Yousaf la semaine dernière. Ce politicien chevronné aura pour lourde tâche de donner un nouveau souffle à une cause à la peine depuis l'an dernier.

Ancien patron du parti dans les années 2000, John Swinney était l'unique prétendant à la direction du SNP, Kate Forbes ayant finalement renoncé à se présenter contre lui, après que Swinney lui a proposé une place «significative » dans son équipe. «Le fait que je sois le seul candidat démontre que le Scottish National Party se rassemble de nouveau », a-t-il déclaré lundi, après avoir rendu hommage à son prédécesseur. En prenant les rênes d'un parti divisé et essoufflé, Swinney a promis « un dialogue ouvert et respectueux » au sein de sa formation. Et, plus largement, d'écouter toutes les tendances au Parlement écossais en s'attachant à trouver des «compromis». Humza Yousaf a dû renoncer à la direction du SNP après l'explosion de la coalition gouvernementale entre son parti et les écologistes. Il a envoyé sa lettre formelle de démission au roi Charles III mardi.

L'an dernier, John Swinney ne s'était pas présenté au scrutin interne qui avait débouché sur la victoire de Yousaf, plaidant alors pour l'arrivée aux affaires d'une «nouvelle génération». Mais l'heure est suffisamment grave pour que ce vieux routier de l'indépendantisme écossais remonte au front. Le SNP - qui gouverne à Holyrood depuis dix-sept ans - accumule les déboires depuis la chute de la « Reine d'Écosse » en février 2023. Après plus de huit ans au pouvoir, Nicola Sturgeon a jeté l'éponge avant d'être rattrapée - avec son époux, ancien cadre du parti - par une enquête sur les finances du SNP. Sérieux, loyal, Swinney rassure alors que le parti est dans les turbulences. Il devra toutefois se démarquer de l'héritage de Sturgeon, alors qu'il incarne plus encore que Yousaf la continuité avec la charismatique ancienne première ministre. Entre 2014 et 2023, cet homme de 60 ans avait été son vice-premier ministre.

Fils d'un garagiste d'Edimbourg, John Swinney a rejoint le SNP dès l'âge de 15 ans. Le jeune militant grimpe vite les échelons pour devenir secrétaire national du parti au milieu des années 1980. Il est d'abord élu député du Parlement britannique en 1997, puis au tout nouveau Parlement écossais en 1999. En 2000, il prend la tête du parti qui est alors dans l'opposition, avant d'en démissionner quatre ans plus tard en prenant acte de mauvais résultats électoraux. Sa carrière est relancée en 2007 quand le SNP devient la force politique d'Écosse. Il occupe plusieurs postes ministériels, notamment aux Finances.

Besoin des Verts

Cet homme au physique sec et au crâne chauve s'est engagé à suivre un programme politique «modéré, à gauche du centre». Pour gouverner, il aura sans doute besoin du soutien des Verts. Avec un groupe de sept députés, ces derniers occupent aujourd'hui un rôle central dans la politique écossaise, alors que le SNP n'a pas la majorité absolue, avec 63 sièges sur 129. Ce sont les Verts qui ont précipité la chute de Yousaf en lui retirant leur appui. Les écologistes ont prévenu que le nouveau patron du SNP ne pourrait s'assurer leur soutien que s'il s'engageait à mener des « politiques progressistes visant à lutter contre la crise climatique et à construire un avenir plus juste et plus équitable».

Le nouveau chef du camp indépendantiste a reconnu que la période était «rude ». Des sondages ont montré que le « oui » à l'indépendance était retombé en dessous des 50 %, après avoir franchi cette barre, comme si le « moment » de l'indépendance était passé. Les indépendantistes sont dans l'impasse, en raison du refus du gouvernement conservateur d'autoriser une nouvelle consultation, décision confortée par la Cour suprême en novembre 2022. En outre, la focalisation sur l'indépendance et sur des combats sociétaux - comme l'affrontement avec Londres sur le changement de genre - a donné l'impression que le SNP ne s'attaquait pas aux grandes préoccupations des gens comme la crise du coût de la vie.

Swinney n'entend pas être un simple premier ministre d'intérim. Il assure vouloir mener le SNP au combat électoral au-delà des législatives britanniques qui devraient se tenir à l'automne, en visant le renouvellement du Parlement écossais d'Holyrood en 2026. Mais il devra contenir l'offensive des travaillistes, très en forme dans les sondages et qui entendent bien reconquérir le terrain perdu en terre écossaise.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
Notre Époque, mercredi 8 mai 2024 281 mots, p. AUJM11
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8 mai 2024 - Le Parisien

Un nouveau patron à la SNCF après

Un nouveau patron à la SNCF après les JO

Le gouvernement a annoncé que Jean-Pierre Farandou ne sera pas reconduit à la tête de la SNCF lors de son assemblée générale, lundi, mais il assurera l'intérim jusqu'à la fin des Jeux olympiques et paralympiques. Il avait toujours fait part de son souhait de rempiler pour un second mandat, même si, en atteignant la limite d'âge (68 ans) l'an prochain, il aurait été contraint d'abandonner son poste. L'annonce est survenue quelques heures avant son audition devant le Sénat pour s'expliquer sur l'accord sur les fins de carrière dans l'entreprise publique signé avec les syndicats, vu par la droite et une partie du gouvernement comme

un contournement de la réforme des retraites.

Il avait même été convoqué par Bruno Le Maire à propos du financement de la mesure, évaluée à environ 35 millions.

Sciences-po : nouveaux rassemblements propalestiniens

Les forces de l'ordre sont de nouveau intervenues, mardi, devant les locaux historiques de Sciences-po, à Paris, pour débloquer les entrées principales. Lors de leur première intervention, deux personnes ont été arrêtées. Un second rassemblement d'une centaine de personnes, lui aussi dispersé par la police, a été organisé à midi en « soutien aux camarades interpellés ». Sur place, le député LFI Louis Boyard a eu un échange virulent avec le chef de file de la liste LR aux élections européennes, François-Xavier Bellamy. Sur le site de Sciences-po à Reims, une trentaine de manifestants ont également été évacués mardi matin par les forces de l'ordre après avoir tenté d'empêcher l'accès aux étudiants, tandis que des examens ont dû être annulés sur le site de Sciences-po au Havre en raison d'un blocage.

Le Figaro, no. 24791
Le Figaro et vous, mercredi 8 mai 2024 555 mots, p. 29

Culture

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7 mai 2024 - Le Figaro (site web)

« L'ESPRIT COUBERTIN » : LES JEUX SONT BIEN FAITS

QUELQUES SEMAINES AVANT LES OLYMPIADES, À PARIS, JÉRÉMIE SEIN LIVRE UNE COMÉDIE REVIGORANTE SUR CE THÈME SPORTIF. UN PREMIER LONG-MÉTRAGE D'UNE GRANDE INVENTIVITÉ.

Neuhoff, Eric

Cette fois, c'est la bonne. En 2016, il avait raté les Jeux pour cause de mononucléose. En 2020, les Olympiades lui étaient passées sous le nez en raison du Covid. En 2024, Paul (Benjamin Voisin) compte bien se rattraper. Ce natif de Tarbes est triple champion du monde dans sa discipline. Laquelle ? Le tir sportif, hélas. Personne ne connaît. Ça ne fait rien.

Gendarme et fils de gendarme, l'athlète est gonflé à bloc. À nous deux, Paris. Sa coach ne le lâche pas d'une semelle. Dans son survêtement aux bandes bleu-blanc-rouge, Emmanuelle Bercot, montée sur ressorts, coiffure à la dreadlocks, mâche toujours un chewing-gum et répète comme un mantra : « On vient, on gagne et on s'en va. » À Saint-Denis, dans les dortoirs réservés aux participants, le provincial est obligé de partager sa chambre avec un nageur du Vanuatu qui visiblement se fiche de la compétition et coule presque à pic dans la piscine. Il pense plutôt à coucher avec les filles de l'étage. Les boîtes de préservatifs qu'on distribue aux arrivants sont donc les bienvenues. Cela dérange notre nigaud avec son physique de fort en thème, lunettes Sécu et barbichette de député socialiste version 1981.

Ça ne sera pas son seul souci. La France n'a qu'à bien se tenir. Apparemment, cet été, les résultats seront désastreux. Les défaites se succèdent. Aucune médaille à l'horizon. Il faut donc se préparer au pire. On se classe même derrière l'Espagne et le Portugal, c'est dire. On compte sur lui pour rafler in extremis une récompense. Coincé et maladroit, notre Paul devient une vedette. Du coup, il se met les autres à dos. Le suspense rajoute à la cocasserie de la situation. Telle est la force de l'absurde. La ministre insiste pour le rencontrer. Elle ne connaît rien à son domaine. Le tordant Grégoire Ludig s'arrache les cheveux, en blazer officiel.

Ce premier film fait souffler un courant d'air salutaire sur une production à la sagesse somnolente. Visiblement, le manque de moyens a donné des ailes au réalisateur Jérémie Sein qui déborde d'invention et qui n'a pas attendu cent sept ans pour traiter l'événement. C'est une chose qui offre des abîmes de réflexion. Une sorte de poésie urbaine surgit des gymnases, flotte sur la cendrée, parfume l'eau chlorée. La loufoquerie fait le prix de cette comédie revigorante qui n'est pas sans rappeler par moments Les Fous du stade avec les regrettés Charlots (attention : compliment), en plus réaliste. Elle ne craint pas une légère anticipation, vaut par l'observation juste, un certain culot, des gags récurrents. La bande passante des chaînes d'information continue annonce des catastrophes à la pelle. On s'y croirait. Les commentateurs demandent à leurs invités : « Qu'est-ce que ça fait d'être un tennisman nul ? » La question mérite d'être posée. Le reproche ne risque pas d'être adressé au réalisateur qui grimpe allègrement sur les marches du podium, en véritable amateur dans tous les sens du terme. Or, argent ou bronze, il a le choix. Pour lui, les jeux sont faits. Tout va bien.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, mercredi 8 mai 2024 792 mots, p. AUJM7
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8 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Glucksmann, à la croisée des chemins

Européennes|En cas de bon résultat le 9 juin, la tête de liste PS - Place publique pourrait changer de statut et jouer un rôle important dans la recomposition de la gauche.

Julien Duffé et Pierre Maurer

Coqueluche des sondages à gauche depuis des semaines, cible préférée des Insoumis et épouvantail des macronistes à qui il donne des sueurs froides. À un mois des élections européennes, Raphaël Glucksmann a indéniablement redonné des couleurs à la famille socialiste qui avait frôlé la mort clinique après le score cataclysmique d'Anne Hidalgo en 2022.

Sur tous les tons, les cadres du PS racontent les meetings où l'on refuse des gens, la « fierté retrouvée » des militants, la perspective plus du tout irréaliste de dépasser la candidate Renaissance, Valérie Hayer. Et on s'accorde que cette remontada inespérée repose en grande partie sur leur tête de liste, dont la campagne a été entièrement conçue, des affiches aux thématiques, pour et autour de lui. « À gauche, c'est lui qu'on voit le plus, lui qui est le plus identifié », reconnaît un grand élu PS, qui s'embarrasse peu des habituelles formules de prudence : « La seule question, c'est si on est plutôt à 14 % ou plutôt autour de 16 %. »

« Il doit commencer à se poser des questions... »

Le statut de Glucksmann pourrait donc changer au soir du 9 juin alors que s'engagera une inévitable recomposition à gauche dans la perspective de 2027. Dans la dernière livraison du baromètre Varien-Epoka pour « le Figaro Magazine », l'essayiste voit sa côte d'avenir grimper : 51 % des électeurs de gauche souhaitent ainsi le voir jouer un rôle important au cours des mois et années à venir (+ 12 %), le plus fort taux chez les personnalités à gauche. « Forcément, les gens vont commencer à parler de Glucksmann comme potentiel candidat à la présidentielle », anticipe déjà un parlementaire socialiste. « En ce moment, il se promène partout en France, voit plein de monde dans les sections PS. Il doit commencer à se poser des questions... » glisse un cadre du PS.

Dans l'entourage de l'eurodéputé, on reconnaît qu'il va inévitablement changer de dimension au sortir de la campagne. « Raphaël va être le garant du résultat, de la ligne tranchée à gauche. Il ne va pas prendre le Thalys pour Bruxelles le 10 juin et dire aux Français : Rendez-vous dans cinq ans et bon courage avec le bordel », souligne un de ses proches. Qui tempère néanmoins son investissement à venir sur la scène hexagonale. « Il ne va pas être dans l'incarnation nationale française, il a peut-être un destin à la Jacques Delors (président de la Commission européenne de 1985 à 1995) ». Ce qui ne l'empêche pas de vouloir structurer son petit parti Place publique, qui revendique 200 000 sympathisants, pour lequel il prévoit de relancer une campagne d'adhésion après le scrutin. On n'est jamais trop prudent.

Au Parti socialiste, on le voit plutôt présider une commission au Parlement européen qu'enfiler le costume de présidentiable. « Il faut le prendre au sérieux lorsqu'il dit que l'Europe, c'est l'histoire de sa vie, fait valoir l'eurodéputé PS Christophe Clergeau. Je parie qu'il aura des fonctions plus importantes au Parlement européen. Certes, son impact dans le débat national à gauche sera plus important qu'après 2019, mais je n'ai pas détecté chez lui la maladie de l'homme providentiel. Après, j'ai envie que la gauche ait plus de leaders. Il faut refaire des dream teams. » Même discours prudent chez ce proche du patron du PS, Olivier Faure. « Il prend la lumière, et personne ne s'en plaint chez nous, confie-t-il. S'il veut participer, plus activement qu'il ne l'a fait dans le passé, à devenir un acteur structurant de la gauche qui demain doit s'unir, c'est parfait. »

« Il fera des fiches pour François Hollande »

D'autant que le positionnement de Raphaël Glucksmann, qui n'a jamais été fan de Jean-Luc Mélenchon, a participé de la clarification du Parti socialiste vis-à-vis du tribun. Ce mardi matin, sur Sud Radio, Olivier Faure a d'ailleurs clairement acté le divorce avec le triple candidat à la présidentielle qui, selon lui, « fait tout pour rendre impossible une alliance » des partis de gauche en vue de 2027. Chez les Insoumis, où le candidat PS-Place publique est perçu comme le tenant d'une « vieille gauche » honnie, on moque les possibles ambitions de l'eurodéputé. « Glucksmann ? Oui, il aura un rôle à jouer ! Il fera des fiches pour François Hollande. Il tiendra même le panneau d'entrée du cimetière des éléphants », tacle le député LFI Hadrien Clouet, pour qui les Insoumis sont « les seuls à avoir les clés de la présidentielle ». Avec Glucksmann ou pas dans les premiers rôles, les fractures à gauche resteront béantes au soir du 9 juin.

Libération
mercredi 8 mai 2024 799 mots, p. 8,9

MONDE

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7 mai 2024 - Libération (site web)

«Mettez fin à la guerre, rendeznous nos familles»

NICOLAS ROUGER Correspondant à Tel-Aviv

REPORTAGE

Après l'annonce du Hamas, lundi, les familles et proches d'otages israéliens ont connu un regain d'espoir, vite douché par l'opération militaire à Rafah. Elles étaient toutefois encore réunies mardi pour mettre la pression sur le gouvernement.

A

R viva et Yaakov viennent presque tous les jours sur la place des otages à Tel-Aviv, sous un gazebo estampillé du nom de Nahal Oz. Ils parlent aux visiteurs de leur kibboutz, où 60 soldats israéliens et 12 habitants ont été tués le 7 octobre, et 7 pris en otage. Mais les retraités ne veulent pas se perdre dans les débats politiques. «Le Hamas n'a pas tiré en choisissant qui est de gauche, qui est de droite», dit Aviva. «Je déteste ce gouvernement mais il ne faut pas se voiler la face, nous sommes d'abord les victimes des jeux psychologiques du Hamas», enchérit Yaakov. Autour d'eux, les visages des bénévoles et familles d'otages semblent plus graves que d'habitude.

La veille, beaucoup s'étaient retrouvés devant le QG de l'organisation, à deux pas, dès l'annonce du Hamas qu'il acceptait l'accord. Le rassemblement s'était vite propagé dans la rue, essaimant ensuite dans le pays, pour mettre la pression sur le gouvernement de Benyamin Nétanyahou. Mais leurs espoirs, faisant écho à des scènes de liesse dans Gaza, ont rapidement été douchés. Et les images des tanks dans Gaza n'ont fait que rajouter à l'angoisse. «On essaie de s'accrocher, mais on vit dans des montagnes russes de l'horreur», dit Gil Dickmann, dont la cousine Carmel Gat est retenue à Gaza. «Toutes les nouvelles opérations mettent un peu plus la vie de nos proches en danger», rappelle le jeune homme.

«Je n'ai plus d'air». Un passant s'assoit à côté d'Aviva avec une guitare. Il joue une chanson triste, qui parle de la Shoah, de la manière dont le 7 Octobre rejoue une partition déjà écrite. «Vous en voulez une autre ?» Elle refuse un peu brusquement de la main. C'est une semaine étrange en Israël. Lundi, le pays a commémoré l'Holocauste. La semaine prochaine, la journée du souvenir pour les victimes des guerres et du terrorisme s'enchaînera avec la fête nationale. Ce mélange de traumatisme et de patriotisme se ressent partout, dans les rues, dans les médias, dans les conversations. La crise existentielle que vit Israël depuis sept mois est arrivée à un paroxysme.

L'épuisement des familles se ressent. Le fils d'Esther Buchshtav, Yogev, est retenu dans Gaza. «Je n'ai plus rien à dire, je n'ai plus d'air», a lâché Esther à la radio publique Kan Reshet Bet mardi après-midi alors qu'on lui demandait ce qu'elle pensait de l'offensive à Rafah. L'animatrice, gênée, lui demande si elle veut dire quelque chose à son fils -on sait par des témoignages d'otages relâchés qu'on les laisse parfois écouter la radio. «Juste que je l'aime», dit la mère dans un souffle.

EPORTAGE

Mardi soir, devant le quartier général de l'armée, plusieurs familles d'otages ont lancé un appel: «Des officiels nous disent que tout ce qui se tient entre nous et nos proches, c'était et c'est la guerre. Nous disons à Nétanyahou et au gouvernement: mettez fin à la guerre, ramenez nos familles et sauvez des vies.» Selon les études d'opinion, une courte majorité d'Israéliens privilégie encore la conclusion d'une trêve à la poursuite de l'opération militaire, mais la confusion règne sur les intentions du gouvernement. «Arrêtez d'en parler comme si ce n'était que Nétanyahou, s'emporte Boaz Bismuth, député du Likoud proche du chef de son parti. La décision de continuer l'opération à Rafah a été prise à l'unanimité par le cabinet de guerre. Nous sommes unis dans ce choix, dans la coalition comme dans l'opposition.»

Bal. «Nous sommes prêts à des compromis pour ramener les otages, mais si nous n'avons pas le choix, nous intensifierons l'opération dans toute la bande -dans le sud, le centre, et le nord», a déclaré mardi le ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, depuis Rafah, sous contrôle de Tsahal. Journalistes et politiciens se demandent pourquoi les porte-parole de l'armée israélienne ressassent l'idée d'une «opération limitée» à Rafah, relayée par Washington, si l'idée est d'intensifier la pression sur le Hamas. La droite dure, elle, s'énerve de ce bal des déclarations. Les suprémacistes, alliés de Nétanyahou, exigent depuis le 7 octobre le jusqu'auboutisme militaire.

Une équipe israélienne s'est envolée pour Le Caire, mais sans pouvoir de négociations. Cela semble trop peu. «Même si le Hamas joue un jeu psychologique, il n'y a qu'un seul moyen de savoir s'il bluffe: il faut donner une réponse, dit le très diplomatique Daniel Shek, ex-ambassadeur en France actif dans le Forum des familles. Celle-ci peut être plus ou moins froide, mais il ne faut pas juste de non catégorique.» Au risque d'éteindre la flamme d'espoir qui vit encore dans le coeur des familles.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, mercredi 8 mai 2024 471 mots, p. AUJM4,AUJM5,AUJM5,AUJM6
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7 mai 2024 - Le Parisien (site web)
8 mai 2024 - Le Parisien

SymboleiMacron espère capitaliser sur l'événement

Le président de la République, accompagné de deux membres du gouvernement, assistera mercredi à l'arrivée de la flamme olympique sur le Vieux-Port.

Ludwig Gallet

Le président, bien évidemment, ne pouvait pas rater l'arrivée de la flamme à Marseille (Bouches-du-Rhône). C'est sa ville de coeur, au centre de son récit politique. Il aime s'afficher en supporter de l'OM, a participé naguère à un entraînement, y a passé ses premières vacances d'été comme président et, surtout, a enclenché le vaste chantier de Marseille en grand, avec sa pluie de milliards d'aides publiques. Au point que certains lui ont prêté le projet de s'y présenter aux municipales de 2026. Mais il a précisé, dimanche, qu'il « ne sera pas candidat à quoi que ce soit » auprès de « la Provence » et de « la Tribune du dimanche ».

En tout cas, il suivra ce mercredi avec grande attention les festivités, qui se poursuivront dans la soirée. « L'arrivée de la flamme en bateau va être magnifique, promettait-il aussi à nos confrères. L'olympisme représente un formidable trait d'union historique. L'épicentre des Jeux se situe en Méditerranée, et Marseille en est l'une de ses capitales. »

Un moment susceptible de marquer un quinquennat

Il sera notamment accompagné des ministres Amélie Oudéa-Castera (Sports), Jean-Noël Barrot (Europe), de Sabrina Agresti-Roubache, secrétaire d'État chargée de la Citoyenneté et de la Ville, et régionale de l'étape, ainsi que d'Hervé Berville, son collègue chargé de la Mer et de la Biodiversité. D'autres ministres auraient visiblement souhaité être de la partie, mais ils devront encore patienter un peu pour profiter de l'événement. « Tout le monde a envie d'être de la fête ! », se réjouit un membre du gouvernement.

Emmanuel Macron veut aussi capitaliser sur ce moment. « Le premier registre de lecture de son rapport aux Jeux est personnel, c'est celui du fan de sport et du praticien, confessait dernièrement son entourage. Le second, c'est celui du président qui veut mener ses projets au bout. Sept ans après, on entre dans le réel, ça doit être une illustration du mandat. »

Ce levier politique tarde pour le moment à s'activer dans l'opinion. Les Français, à en croire les enquêtes, n'ont pas encore la tête aux JO, et le chef de l'État espère que des événements concrets, comme celui de ce mercredi, pourront ancrer les Jeux dans les esprits. « C'est une manière aussi de toucher du doigt les JO, de montrer que c'est du concret, que le monde entier regarde notre nation avec fierté, appuie le député marseillais Jean-Marc Zulesi (Renaissance). Que la flamme entre sur le territoire à Marseille, je vois ça comme un motif de fierté qui participera à l'engouement. »

Le président a fait de la réussite des JO une affaire personnelle. Un moment susceptible de marquer un quinquennat, de laisser une trace. Voire un héritage. Il lui reste moins de 80 jours pour convaincre.

Le Monde
France, mardi 7 mai 2024 1196 mots, p. 9
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5 mai 2024 - Le Monde (site web)

Guedj répond à Mélenchon : « Je ne suis pas un juif de gauche, je suis un universaliste »

Le député de l’Essonne répond aux propos du leader « insoumis » le ramenant à sa confession religieuse

Sandrine Cassini

Aun mois des élections européennes, Jean-Luc Mélenchon souffle plus que jamais sur les braises de la conflictualité. En ligne de mire, non pas le Rassemblement national (RN) ou le gouvernement d’Emmanuel Macron, mais ses anciens partenaires de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), les socialistes, en avance dans les sondages par rapport à la liste de La France insoumise (LFI).

Le 29 avril, le leader de LFI a publié une tribune dans L’Insoumission, l’un des sites de la galaxie insoumise, dans laquelle il cible son ancien camarade du Parti socialiste (PS) Jérôme Guedj, coupable, selon lui, d’ « un recul net » sur le conflit israélo-palestinien. Le député de l’Essonne plaiderait ainsi « pour un “entre-deux” entre génocideurs et prétendu partisans de “l’effacement d’Israël” ».

Dans ce texte alambiqué d’une grande violence, le septuagénaire met surtout en cause « l’ambiguïté du propos » qui serait « un signe dans son milieu de fanatisme ». Il poursuit en comparant M. Guedj à quelqu’un qui « s’agit[e] autour du piquet où le retient la laisse de ses adhésions ». Avec cette conclusion : l’élu aurait « renié les principes les plus constants de la gauche du judaïsme en France ».

Avant de lui répondre, Jérôme Guedj a pris le temps de réfléchir. « Evidemment, c’est un piège »,admet-il auprès du Monde. « Il veut que cette polémique envahisse le débat. En y répondant, j’y participe, en n’y répondant pas, je la banalise », détaille-t-il. Se taire, c’est aussi « ouvrir la fenêtre d’Overton »,en référence à un concept qui définit ce qui est acceptabledans le débat public. « Le coup d’après, ce sera pire », ajoute l’élu de l’Essonne.

C’est la deuxième fois en dix jours que le triple candidat à la présidentielle s’en prend à son ancien camarade de la Gauche socialiste, ce courant du PS auquel tous deux appartenaient jusqu’en 2008. A Lille, le 18 avril, après l’interdiction de la conférence qu’il devait tenir avec la juriste franco-palestinienne, Rima Hassan, Jean-Luc Mélenchon a traité Jérôme Guedj, sans le nommer, de « lâche » et de « délateur ». Ce dernier venait d’exprimer des réserves sur le logo de Libre Palestine, l’association organisatrice de la conférence, sur lequel figure une carte fondant dans un même territoire Israël, Gaza et la Cisjordanie.

Cettetribune « ciselée », selon Jérôme Guedj,le ramène à sa confession juive. « Tout pue dans les formulations. Pour la première fois dans ma vie politique, on me renvoie à mon judaïsme »,regrette le député PS. Selon lui, Jean-Luc Mélenchon « donne des bons points et des mauvais points aux juifs de gauche ».« Je ne suis pas un juif de gauche, je suis un universaliste », proclame l’élu biberonné à la laïcité, d’autant plus choqué que son ex-mentor le connaît parfaitement. Ancien élu de l’Essonne, M. Mélenchon a longtemps cheminé avec M. Guedj au PS. Quand il claque la porte du parti à la rose en 2008, le septuagénaire rompt aussi avec cet ancien fils spirituel qui révisait l’ENA dans son bureau.

Après quinze ans sans se parler, les deux hommes dînent ensemble en 2023. Mais actent d’un désaccord de fond sur la stratégie de conflictualité vantée par M. Mélenchon. « Le climat est prérévolutionnaire, il faut l’accentuer », professe ce dernier. « C’est un manque d’intelligence tactique », lui rétorque M. Guedj. Toutefois, ils se revoient aux universités d’été de LFI, alors que la Nupes est encore debout. Le communiqué de LFI publié le 7 octobre refusant de qualifier le Hamas de groupe terroriste scelle leur divorce.

« Diatribe abominable »

Sept mois plus tard, la tribune parue dans L’Insoumission creuse le fossé entre les deux hommes. Ce texte a suscité de nombreuses réactions et des marques de soutien à Jérôme Guedj, comme celle du sénateur communiste Pierre Ouzoulias : « Socialiste républicain, je partage avec lui de nombreux idéaux hérités de la Révolution française, autour desquels nous bâtirons le contrat social de demain. »

Certains ont perçu des poncifs antisémites. « L’idée, c’est qu’il serait mû par son identité juive, et non par son identité politique ou par l’intérêt général », relève l’historien Robert Hirsch, auteur de La Gauche et les Juifs (Le Bord de l’eau, 2022). Le Réseau d’action contre l’antisémitisme et tous les racismes, composé de citoyens de gauche, a condamné dans un communiqué « la dernière diatribe abominable de Jean-Luc Mélenchon ».

« Au bout d’un moment, trois points, ça fait une ligne, entre le communiqué du 7 octobre, le refus de participer àla marche contre l’antisémitisme[du 12 novembre] et ses cartes postales. Je ne veux pas être dans un silence complice », ajoute Jérôme Guedj, qui juge l’ancien sénateur « en perdition ».

A Roubaix, à Lille et à Sciences Po ces dernières semaines, Mélenchon s’était défendu de ce procès qui lui est fait, l’accusation d’antisémitisme étant proférée, croît-il, par les soutiens du régime de Benyamin Nétanyahou. « Pourquoi, à 70 ans, je suis devenu antisémite ? », s’était-il interrogé.

Sur Franceinfo, le 29 avril, la députée LFI de Seine-Maritime Alma Dufour a également accusé Jérôme Guedj d’avoir une « position qu’on peut qualifier de sioniste ». « Il n’ose pas, même avant le 7 octobre, condamner la politique colonisatrice du gouvernement Nétanyahou », a-t-elle précisé, réduisant le sionisme à la position de l’extrême droite israélienne. « Oui, je suis un sioniste propalestinien, c’est-à-dire un défenseur de la solution à deux Etats », tient à lui répondre le mis en cause.

Derrière ces attaques, Jérôme Guedj perçoit surtout la volonté de « taper [sur] le PS et Glucksmann ». Coïncidence des calendriers ou pas, le fondateur de Place publique et tête de liste du PS aux élections européennes a également été la cible des « insoumis ». A la manœuvre cette fois, Manon Aubry, la tête de liste LFI, qui a publié sur X un visuel intitulé « ces députés qui s’en mettent plein les poches », évoquant ceux qui, en plus de leurs indemnités d’élus, « sont payés par des lobbys, des entreprises ou des gouvernements ».

« Créer de l’irrémédiable »

Y apparaît notamment Raphaël Glucksmann, qui touche entre 12 000 et 60 000 euros supplémentaires par an. Ces sommes proviennent non pas de lobbys mais de droits d’auteur versés par la maison d’édition Allary, comme cette dernière l’a précisé sur X. Le montage trompeur a ulcéré les socialistes. « Il serait grand temps pour[LFI] de s’occuper de la droite et de l’extrême droite plutôt que de réserver ses boules puantes à Raphaël Glucksmann », s’est indigné sur X le patron du PS, Olivier Faure.

Interrogée par Le Monde, Manon Aubry botte en touche, renvoyant à sa tribune publiée dans Libération qui engage les parlementaires à « ne percevoir aucun euro » susceptible de créer des conflits d’intérêts. Pour des cadres à gauche, ces attaques n’ont qu’une ambition : « créer de l’irrémédiable » , empêcher toute réconciliation au lendemain des européennes et paver le chemin de Mélenchon pour 2027.

l'Humanité
mardi 7 mai 2024 777 mots, p. 6

Les extras des députés européens, un problème démocratique

Gaël de Santis

Transparence Un quart des eurodéputés perçoivent un revenu complémentaire à leur indemnité de mandat, jusqu'à trois millions d'euros par an. Les interpellations sur les conflits d'intérêts liés ne sont pas toujours prises au sérieux par la présidence du Parlement.

Rien n'empêche les députés européens de travailler à côté de leur activité de parlementaire. Ce qui, dans certains cas, peut poser de sérieux problèmes déontologiques. Ainsi, en 2023, l'eurodéputée CSU Angelika Niebler s'est mise à déposer des amendements pour torpiller la directive sur le devoir de vigilance des multinationales. Sauf que, selon l'ONG Transparency International, qui tient un registre des rémunérations complémentaires des députés, l'impétrante perçoit 4 500 euros mensuels du cabinet Gibson, spécialisé dans la défense des grands groupes. L'élue siège de plus au conseil d'administration de la fondation Tüv Süd, entreprise poursuivie pour son rôle dans l'effondrement du barrage Brumadinho, au Brésil, qui avait fait 200 victimes en 2019.

Une obligation de fournir une déclaration d'intérêts privés

Deux autres députés allemands attirent l'attention de ceux qui s'intéressent à la frontière poreuse entre le monde des affaires et le Parlement européen. Monika Hohlmeier (CDU) perçoit un salaire de 75 000 euros annuels de l'entreprise agricole BayWa, tout en déposant des amendements sur la politique agricole commune. Et Axel Voss (CDU) touche 9 000 euros par an de Deutsche Telekom, alors même qu'il a auditionné des représentants de cette même firme dans le cadre d'un rapport sur l'intelligence artificielle... Si les rémunérations complémentaires sont légales, les eurodéputés sont tenus de fournir une déclaration d'intérêts privés, qui est publique. Ils sont de plus censés s'abstenir de servir les lobbies et tenus de déclarer tout possible conflit d'intérêts. Reste que la présidence du Parlement européen n'est toujours pas intervenue dans le cas des députés Niebler et Voss.

C'est dans ce contexte que Manon Aubry, tête de liste FI aux européennes, a lancé une nouvelle polémique à gauche en ciblant la tête de liste du PS, Raphaël Glucksmann. « Un quart des députés européens sont payés par des lobbies, des entreprises ou des gouvernements en plus de leur indemnité d'élu ! À qui rendent-ils des comptes ? À leurs employeurs ou à leurs électeurs ? Je propose d'interdire ces rémunérations annexes pour tous les élus européens ! » a twitté l'insoumise. Raphaël Glucksmann figure dans le visuel qu'elle a partagé, titré « Ces députés qui s'en mettent plein les poches ». L'élu y est accusé d'avoir perçu entre « 12 000 et 60 000 euros ». Sauf que ni un lobby, ni une entreprise, ni un gouvernement ne lui ont versé cette somme. « L'avantage des fake news, c'est que les démentis sont moins lus que les mensonges. C'est la méthode de tous les ripoux comme Trump. Raphaël Glucksmann n'a jamais reçu d'argent des lobbies mais des droits d'auteur », a précisé Olivier Faure, premier secrétaire du PS. Une origine que l'insoumise ne pouvait ignorer : la déclaration d'intérêts de Glucksmann stipule bien que c'est son activité d'essayiste qui lui rapporte 4 000 euros mensuels. Il n'est pas seul. Anne-Sophie Pelletier, députée qui a siégé une grande partie de la législature dans la délégation insoumise, a elle aussi touché, et fort légitimement, 1 056 euros de droits d'auteur.

l'essentiel des grosses rémunérations sont celles d'élus de droite

En tout, 180 des 705 eurodéputés bénéficient d'une rémunération complémentaire, selon Transparency, qui a épluché leurs déclarations. Avec des cas extrêmes. Ainsi, Viktor Uspaskich déclare pas moins de 3 millions d'euros de revenus extérieurs au Parlement, versés par l'entreprise Edvervita. L'homme en question a été exclu du groupe macroniste Renew non pour ses juteuses activités, mais pour des propos homophobes. Il siège désormais avec les non-inscrits et a été condamné dans son pays, la Lettonie, pour corruption. L'ancien patron du groupe libéral et premier ministre belge Guy Verhofstadt émarge aux alentours de 60 000 euros annuels en tant que conseiller de Planet First Partners, un groupe d'investissement. Il complète ses revenus avec des conférences qui lui rapportent presque autant. En France, Jérôme Rivière, député d'extrême droite passé par le RN puis Reconquête, est en tête des députés français les mieux rémunérés en qualité de président du conseil de surveillance de la boîte FFED (15 000 euros) et d'actionnaire de JRH (187 248 euros), selon Transparency.

L'essentiel des grosses rémunérations sont celles de députés siégeant sur les bancs des libéraux, de la droite et de l'extrême droite. Sur les cent plus gros compléments de revenu (supérieurs à 12 000 euros), seuls 15 sont socialistes et trois écologistes. Pour leur part, les élus PCF qui siégeaient à Strasbourg jusqu'en 2019 reversaient à leur parti une grande part de leur indemnité au motif qu'aucun élu ne doit s'enrichir grâce à son mandat. 

Libération
mardi 7 mai 2024 1287 mots, p. 10,11

FRANCE EUROPÉENNES

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7 mai 2024 - Libération (site web)

Renaissance Valérie Hayer face à la démobilisation générale

Par JEAN-BAPTISTE DAOULAS et LAURE EQUY

Après avoir enfin dévoilé sa liste et son programme, la majorité compte sur un meeting ce mardi à Paris pour faire décoller une campagne enlisée. La candidate stagne autour de 17 % dans les sondages, loin derrière son rival du RN, Jordan Bardella.

Fin du début, ou début de la fin ? Entre l'officialisation des 30 premiers candidats de la liste de Valérie Hayer samedi, la présentation de son programme lundi et le grand meeting de la Mutualité, à Paris, ce mardi soir, les macronistes évoquent une campagne qui commence enfin, à un peu plus d'un mois des élections européennes du 9 juin. «C'est une nouvelle période qui s'ouvre. Ça va créer encore plus de dynamique sur le terrain», se réjouit l'eurodéputée Modem Marie-Pierre Vedrenne, numéro 3 sur la liste. «La période est bonne. On commence à faire infuser le débat dans le pays», veut croire le directeur de campagne, Pieyre- Alexandre Anglade. Bref, cette séquence-ci est censée être la bonne, après les résultats mitigés du meeting de Lille le 9 mars et du grand discours de la Sorbonne d'Emmanuel Macron le 25 avril, deux moments labellisés en leur temps comme des grands départs de la campagne de Valérie Hayer, sans enrayer son tassement dans les sondages autour de 16-17% des voix. «Dans la première partie de la campagne, Valérie a affronté tous les exercices pour la première fois, et seule. C'était la double peine. Maintenant elle a tout fait et elle a la force du collectif», espère un de ses colistiers. L'heure est à la (re)mobilisation générale. Le Président luimême s'est exposé en une de la Tribune dimanche, alertant sur un «moment grave, existentiel» et ciblant le Rassemblement national, en tête des intentions de vote : «Agréger les colères, ce n'est jamais proposer un programme ou dessiner un avenir.» Depuis des mois, les macronistes se sont convaincus que pour ce scrutin, traditionnellement marqué par une faible participation, il s'agissait moins de ratisser large que de se concentrer sur leur habituelle part de marché. Loin de pouvoir prétendre rattraper Jordan Bardella (RN), le camp présidentiel compte sur un retour aux urnes de ceux qui ont voté Macron au premier tour de la présidentielle de 2022 ou des plus motivés qui, malgré la crise des gilets jaunes, ont opté pour Nathalie Loiseau aux européennes de 2019. Pour les reconquérir, la majorité veut mettre les bouchées doubles sur le terrain en ciblant les bureaux de vote qui lui sont les plus favorables, et entend faire à nouveau vibrer la corde européenne de ses électeurs. Scrutant le détail du socle macroniste, Clément Beaune distingue un «phénomène, minoritaire, de transfert vers Raphaël Glucksmann (PS)» et un autre, «majoritaire» : «Une intention d'abstention faite de désapprobation et de distanciation, fait valoir le porteparole de campagne. Il faut leur dire qu'être pro-européen, c'est voter pour nous.» Sur fond de guerre en Ukraine et de percée des nationalistes partout en Europe, le tableau s'est obscurci. «Si on ne fait pas passer le message que l'Europe peut mourir, les électeurs ne vont pas se mobiliser. Ils peuvent se retrouver le 10 juin avec la gueule de bois», avertit le président des Jeunes avec Macron,

Ambroise Méjean, vingtième sur la liste Hayer.

«ÉLECTORAT UN PEU PAUMÉ» Mais la macronie a beau multiplier les réunions publiques - le parti en revendique 600 à ce jour- et ne pas lésiner sur les mises en garde anxiogènes, rien à faire. La courbe stagne et le fameux socle boude. «On n'a pas réussi à faire passer ce message aux gens, même si on en a fait des caisses sur le sujet ukrainien», se désole un colistier. Disséquant lui aussi les 17% prêts à voter Hayer, un député Renaissance s'affole : «Ce n'est pas d'être à ce niveau après sept ans de pouvoir qui m'inquiète, mais la structure électorale qui se dégage des études d'opinion, avec des pans entiers de sociologie qui nous échappent : les classes populaires, les classes moyennes, salariés et employés. Je ne parle même pas des ouvriers et de la jeunesse Et une grande faiblesse sur ce qui était nos points forts : les plus de 3000 euros de revenus par mois, les chefs d'entreprise, les personnes âgées. On perd énormément de terrain.» Après avoir tracté dans sa circonscription, le même conclut que «la campagne européenne n'existe pas, il n'y a pas de prise de température, les gens s'en foutent». Une ministre observe ce même assoupissement, y compris chez les sympathisants croisés dans les réunions publiques: «Ils sont apathiques et pas démesurément in- quiets, comme s'ils ne croyaient pas à Bardella à 32 %.» Qu'est-il arrivé au vivier de 9 millions de Français ayant porté leur voix sur Macron en 2022? «Le gouvernement met notre tête de liste dans la merde matin, midi et soir, avec ses propositions sur les HLM, le licenciement dans la fonction publique et la réforme de l'assurance chômage, s'agace un député de l'aile gauche. On a un électeur sur deux qui ne se mobilise pas, c'est peut-être notre ligne politique qui ne leur plaît pas.» Pas plus satisfait, un ministre juge son «électorat de centre droit un peu paumé, qui entend la petite musique du retour des impôts et nos atermoiements sur les finances publiques». Alimentés par les visiteurs de l'Elysée, les échos d'un Président agacé par ses troupes qui traîneraient la patte pour faire campagne ont un effet désastreux. «Les députés sont entre le marteau et l'enclume, ils se font réprimander en haut et engueuler par les citoyens sur le terrain», râle un parlementaire. Fliqués par le château qui tient le compte des actions de campagne, les membres du gouvernement se pressent dans des réunions publiques facilement accessibles depuis Paris: «En Ile-de-France, on croule sous les demandes de ministres qui se rappellent à notre bon souvenir», ironise un député Renaissance.

«ALLERGIE À MACRON» D'où la manie toute macronienne de reprendre les choses en main. «Je m'impliquerai», promet le chef de l'Etat dans la Tribune dimanche. Mais fait-il encore recette malgré son impopularité et une lassitude des électeurs après sept ans de pouvoir ? L'équipe Hayer vante une complémentarité entre le «leadership européen» de Macron et l'influence de ses troupes au Parlement européen. «La capacité à faire levier est chez nous. On ne va pas s'en cacher ou s'en excuser», revendique l'eurodéputée Horizons Nathalie Loiseau. «Evidemment que les gens qui ont développé une allergie à Emmanuel Macron n'aimeront pas. De toute façon, ils n'auraient pas voté pour notre liste, philosophe l'eurodéputé Renaissance Bernard Guetta. Pour d'autres, c'est un atout.» A la fois second rôle et en première ligne, Valérie Hayer jouit d'une drôle de sympathie en macronie. Ses difficultés sondagières lui valent peu de off assassins. «La pauvre n'y est pour rien», compatit une ex-ministre. «Elle ne fait pas d'erreurs», observe un cadre de la campagne. «Quand il n'y a pas de faux pas, il n'y a pas de papiers, on parle moins de vous», souligne Nathalie Loiseau, qui a eu son lot de polémiques lorsqu'elle menait la liste en 2019 - Mediapart avait notamment révélé qu'elle avait figuré sur une liste d'extrême droite lors d'élections étudiantes en 1984. Fait-on de bons scores avec de bons sentiments ? «Tous les jours, tu as un sondage où tu perds des points, grince un député Renaissance. Ce n'est plus une candidate, c'est un compte à rebours.» Au QG de Renaissance, le parti a accroché un minuteur décomptant le temps qui reste jusqu'au jour du vote. ?

«Le gouvernement met notre tête de liste dans la merde matin, midi et soir, avec ses propositions sur les HLM ou le licenciement dans la fonction publique.» Un député Renaissance

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_Économie, mardi 7 mai 2024 815 mots, p. AUJM11
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7 mai 2024 - Le Parisien

Le droit de grève divise la majorité

Après une proposition de loi adoptée au Sénat, c'est un député Renaissance qui souhaite mieux encadrer les mouvements sociaux dans les transports. Mais l'exécutif s'y oppose catégoriquement.

Vincent Vérier

Une proposition de loi pour encadrer le droit de grève dans les transports peut en cacher une autre. Après le Sénat, c'est au tour de l'Assemblée nationale de disposer d'un texte qui ambitionne de préciser l'application du droit de grève dans les transports en commun terrestres. Un sujet éminemment politique qui divise jusque dans les rangs de la majorité présidentielle. Écrite par Jean-Marc Zulesi, Marcheur de la première heure, aujourd'hui président de la commission Développement durable de l'Assemblée nationale, la proposition de loi n'a pas franchi l'arbitrage de l'exécutif.

À moins de trois mois des Jeux olympiques, alors que - sans surprise - les menaces de grève pour perturber l'événement planétaire se multiplient pour obtenir des augmentations de salaires, notamment dans les transports, le sujet a été jugé trop irritant, voire explosif, au plus haut sommet de l'État. « L'atmosphère est plutôt à trouver des thématiques qui retissent du lien avec les syndicats, des bonbons sucrés, plutôt que de repartir sur des sujets conflictuels comme un nouvel encadrement du droit de grève », résume un député Renaissance.

Pourtant, le sujet ultra-sensible d'interdire les grèves à certaines périodes de l'année, comme voté par le palais du Luxembourg, n'apparaît pas dans le texte proposé par le député des Bouches-du-Rhône. Et pour cause : « Avec tout le respect que j'ai pour le Sénat, ma proposition de loi respecte la Constitution, tacle Jean-Marc Zulesi. Celle du Sénat est une réponse politique à la colère des Français qui se retrouvent bloqués au moment de partir en vacances. Mais, sans réforme constitutionnelle, du point de vue du droit, son texte ne tient pas. »

Lutter contre celles qui durent 59 minutes

Dès lors, pourquoi légiférer à nouveau ? « Mon texte vise à lutter contre quelques pratiques qui contournent ou abusent des libertés données par le droit de grève, justifie Jean-Marc Zulesi. Je suis profondément attaché à ce droit, le rapport de force est parfois nécessaire. Mais quand on fait le choix de l'utiliser, on l'assume jusqu'au bout. C'est la condition de son acceptabilité. »

Dans son premier article, le texte veut lutter contre les grèves courtes de 59 minutes qui coûtent peu au salarié tout en désorganisant fortement le service de transport. En effet, difficile de réemployer, par exemple, un conducteur qui était prévu sur un train longue distance. Le texte prévoit ainsi que le salarié n'est plus en grève seulement lorsqu'il a repris effectivement le travail ou une fois qu'il a atteint l'heure de sa fin de service. Autrement dit, si au terme de son heure de grève, aucun train à conduire ne lui a été proposé, il perd une journée de salaire.

Le deuxième article vient mettre un terme aux préavis de grève dormants qui parfois, dans quelques entreprises, ont été déposés il y a plusieurs années. « Certains en profitent pour se mettre en grève parce qu'ils n'ont pas eu leur journée ou parce qu'ils ont atteint leur quota de congés, regrette Jean-Marc Zulesi. C'est une minorité qui jette le discrédit sur toute une profession. » Des préavis de longue durée qui permettent aussi à certains syndicats d'éviter la case négociation. Le texte prévoit ainsi qu'un préavis « qui ne donne pas lieu à une cessation concertée du travail d'au moins deux salariés pendant une période de vingt-quatre heures est caduc ».

Dans les deux derniers articles, il est notamment prévu d'allonger le délai de déclaration des grévistes de 48 heures à 72 heures, afin de faciliter la mise en place des plans de transports. « Toutes ces propositions de lois n'ont qu'un seul but, c'est de flatter une partie de l'électorat de droite, grince de son côté Fabien Villedieu, délégué syndical SUD-Rail. Le droit de grève des cheminots est déjà plus limité que pour le reste des Français. Aucun syndicat n'accepterait qu'il soit encore amputé. »

« Il faut apporter des correctifs à la loi de 2007 »

Contacté, le ministère des Transports renvoie à la prise de parole du ministre délégué chargé des Transports de France, Patrice Vergriete, lors du débat au Sénat sur la proposition de loi d'encadrer le droit de grève, début avril. L'ancien adhérent au Parti socialiste s'était opposé au texte, appelant plutôt à la « sagesse » et « au dialogue social ».

Si le ministre des Transports estime qu'il n'y a pas lieu de légiférer une nouvelle fois, ce n'est pas le cas de l'Union des transports publics et ferroviaires (UTP) qui réunit notamment la SNCF, la RATP ou encore Transdev. « On attend un texte qui permet de respecter les voyageurs, confie le syndicat patronal. Le droit de grève est un droit fondamental. Il n'est pas question de le remettre en cause. Mais il faut apporter des correctifs à la loi de 2007 pour éviter les détournements de ce droit. »

Le Monde
France, mardi 7 mai 2024 1263 mots, p. 8
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6 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Finances publiques : un procès en « incompétence »

Le déficit public est devenu source de vulnérabilité pour l’exécutif, qui défend sa stratégie de croissance

Elsa Conesa

Incompétence ». Le terme a été répété six fois lors du débat d’orientation et de programmation des finances publiques, organisé à l’Assemblée nationale, lundi 29 avril. Alors que l’exécutif affronte depuis deux mois une succession de mauvaises nouvelles sur le plan budgétaire, avec des chiffres inférieurs aux prévisions, les oppositions prennent un malin plaisir à contester la crédibilité économique du gouvernement, jusqu’ici l’un de ses principaux atouts politiques. Et ils devraient répéter l’exercice, lundi 6 mai, à l’occasion d’une nouvelle séance de questions consacrée au sujet.

« Nous ne pouvons que constater l’étendue des dégâts et de votre incompétence. Il n’y a pas de quoi être fier », s’est délecté le 29 avril le député socialiste des Landes Boris Vallaud, devant les ministres de l’économie et des comptes publics, Bruno Le Maire et Thomas Cazenave, assis devant lui. « Si ce n’est de l’insincérité, alors cela s’apparente à de l’incompétence » , a ajouté l’élu communiste du Cher, Nicolas Sansu.

Brandissant les « 2 500 courriers demandant toujours plus de dépenses » écrits par les oppositions depuis 2020, le ministre de l’économie a renvoyé ces dernières à leurs contradictions : « A l’excès d’indifférence a succédé l’excès d’alarmisme, l’un comme l’autre sont néfastes pour la France.»

Sujet de préoccupation

Malgré l’absence de sanction des agences de notation le 26 avril, les récentes données positives sur l’investissement étranger en France et la publication de chiffres de croissance encourageants au premier trimestre, la situation des comptes publics est devenue une source de vulnérabilité pour l’exécutif, qui avait, depuis 2017, fait de sa compétence en matière économique un élément de différenciation fort vis-à-vis des oppositions. Et en avait tiré un solide capital politique, constant au cours des dernières crises.

« On observe une fragilisation dans l’opinion sur ces questions de dette et de déficit pour l’exécutif, qui étaient des éléments correctement évalués au début du premier quinquennat », souligne Emmanuel Rivière, spécialiste de l’opinion et directeur associé de l’agence Grand Public.

La difficulté, poursuit-il, c’est que la promesse initiale de 2017 reposait en partie sur la capacité à revisiter le fonctionnement d’un système jugé coûteux, peu efficace et source de gaspillage. « Cela s’est produit sur le fonctionnement des partis politiques, qu’Emmanuel Macron a fait éclater, mais sur le reste, la situation des finances publiques accrédite l’idée qu’il n’est pas complètement au rendez-vous», note-t-il.

Les dernières études commencent ainsi à faire apparaître – modestement – le déficit et les impôts comme des sujets de préoccupation dans l’opinion, quoique loin derrière le pouvoir d’achat, l’immigration ou l’avenir du système de santé. Plus gênant pour la majorité : cette inquiétude est beaucoup plus présente dans l’électorat macroniste et dans celui de la droite, qu’elle convoite.

L’exécutif invoque, pour sa défense, les économies promises en 2024 – deux fois 10 milliards d’euros, dont une partie obtenue par des gels et des annulations de crédit. « Dans ces dix-sept dernières années, le déficit public de la France n’a été sous les 3 % qu’à une seule reprise », a ajouté le premier ministre, Gabriel Attal, le 27 mars sur TF1, c’était sous « la présidence d’Emmanuel Macron ».

En effet, en 2018 et 2019, le déficit public du pays est passé sous les 3 % du produit intérieur brut (PIB) pour la première fois depuis 2007, sortant la France d’une procédure pour déficit excessif que Bruxelles avait engagée contre elle en 2009. Et dans laquelle elle devrait selon toute probabilité retomber cette année. Ces bonnes performances, répond la gauche, sont le résultat des choix politiques et budgétaires décidés sous le quinquennat de François Hollande, et des premières mesures d’offre, comme le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi et les réformes du marché du travail.

A demi-mot, la majorité tente aussi de distinguer la compétence budgétaire de la compétence économique qui, elle, produit des résultats. « On est les premiers à avoir fait baisser le chômage de façon structurelle, on est en route vers le plein-emploi,s’agace le député Renaissance du Bas-Rhin Charles Sitzenstuhl, ancien collaborateur de Bruno Le Maire. On a des résultats sur l’industrie, sur les investissements étrangers que ni la droite ni la gauche n’ont obtenus. Les leçons de sérieux venant de ceux qui ont échoué lorsqu’ils étaient au gouvernement, cela m’exaspère ! »

Un sentiment confirmé par certains économistes. « Quelque chose s’est passé en France depuis dix ans,observe Stéphane Deo, gérant chez Eleva Capital, société qui gère 11 milliards d’euros d’actifs. Le taux de chômage a beaucoup baissé, notamment chez les jeunes, les réformes du marché de l’emploi ont produit des résultats, la France propose davantage de CDI que de CDD depuis quelques trimestres. »

L’Hexagone crée aujourd’hui plus d’emplois que par le passé à croissance égale, affirme-t-il. Au point que certaines banques américaines préfèrent la France à l’Allemagne, du fait d’un marché du travail plus flexible. Des résultats qui se font toutefois au prix d’une dépense publique très élevée, rappelle-t-il : « C’est difficile de justifier un tel soutien à l’économie et des déficits aussi élevés quand le taux de chômage est aussi bas et que l’économie est en croissance. »

« La bonne réponse »

Ce tableau dessine, en creux, la place accordée par le chef de l’Etat à ces questions budgétaires, qui n’ont jamais été à ses yeux une fin en soi. Les multiples initiatives lancées depuis 2017 pour réduire les dépenses publiques, depuis le chantier Cap22 jusqu’aux assises des finances publiques organisées en 2023, n’ont donné aucun résultat tangible. « Le plein-emploi, c’est-à-dire à la fois la baisse du chômage et la hausse de l’activité, est la bonne réponse à la question des finances publiques », répète ainsi le chef de l’Etat dans un entretien à LaTribune Dimanche, publié le 5 mai. A ses yeux, la dégradation des comptes n’est d’ailleurs pas son héritage, mais plutôt « le résultat de trente ans de désindustrialisation et de relances par la demande plutôt que par l’offre lorsqu’il y a eu des crises ».

La stratégie du président, « c’est la croissance et l’emploi,précise le député Renaissance de Paris et ancien ministre Clément Beaune. Les finances publiques sont pour lui un sujet d’exécution. Il veut le désenvenimer et piloter par la croissance plutôt que par le budget ». Il laissera donc Bercy passer le « rabot » sur la dépense publique, faute de mieux. Emmanuel Macron admet de fait avoir « décidé de répondre de manière conjoncturelle à un choc conjoncturel », avec « des économies sur le budget, sans changer les équilibres et nos priorités ». Jusqu’ici, les faits lui ont plutôt donné raison : la France se finance sans difficulté auprès des marchés, et les agences de notation jugent sa stratégie crédible.

Ce pari consistant à refuser d’équilibrer le budget par des impôts ou par des baisses de dépenses, mais plutôt en relevant le taux d’activité, « c’est un pari qui avait du sens, et dont j’étais partisan,décrypte l’économiste Jean Pisani-Ferry, aux côtés d’Emmanuel Macron en 2017 . Mais cette stratégie ne suffit plus au regard des nouveaux impératifs que sont la défense, l’éducation, la transition écologique, la santé, qui représentent deux points de PIB[60 milliards d’euros] ».

Le Figaro, no. 24790
Le Figaro, mardi 7 mai 2024 610 mots, p. 6

International

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6 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Merz fait de la CDU le « parti de l'amitié franco-allemande »

Ultrafavori des sondages pour les prochaines élections, le successeur d'Angela Merkel prend le contrepied du chancelier Olaf Scholz.

Avril, Pierre

Friedrich Merz sera-t-il le prochain chancelier allemand en 2025 ? L'hypothèse s'est renforcée lundi 6 mai au premier jour du congrès de la CDU, le parti chrétien-démocrate qui a conforté son président en le renommant à son poste à la quasi-unanimité. « Nous pouvons gagner les élections », a répété le député de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le Land de l'ouest du pays qui a déjà donné deux chanceliers à la République fédérale, dont Konrad Adenauer. Se démarquant de son adversaire, Olaf Scholz, dont les relations avec Paris se sont dégradées depuis son arrivée au pouvoir, Friedrich Merz a qualifié la CDU, favori des sondages nationaux, de parti de l ' « amitié franco-allemande ».

La formation conservatrice était sortie ébranlée du scrutin de 2021, remporté par les sociaux-démocrates au détriment d'Armin Laschet. Dans la déroute, ce dernier avait démissionné de son poste, comme Annegret Kramp-Karrenbauer avant lui, qui fut la protégée malheureuse d'Angela Merkel : une histoire révolue. Celle qui a régné sur l'Allemagne durant seize ans ne fera aucune apparition au congrès, preuve supplémentaire que le parti a tourné la page, au moins, dans les symboles, avec son ex-idole.

« La CDU est à nouveau là » ,s'est félicité Friedrich Merz, bénéficiant d'une interminable standing ovation. Crédité de 30 % dans les sondages, le parti profite de l'impopularité et des dysfonctions de l'actuel gouvernement, et des atermoiements de son chef Olaf Scholz. « Quatre ans de cette coalition, c'est bien assez. Le jour où ce spectacle cessera sera un bon jour pour l'Allemagne» , a lancé Friedrich Merz. Ce dernier a « redonné de la stabilité à la CDU » ,abonde Hendrik Wüst, le ministre-président du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, son principal concurrent potentiel.

Attaché à la relation transatlantique

Réputé plus tranchant et plus à droite qu'Angela Merkel, son successeur défend une ligne diplomatique affirmée face aux défis posés par la Russie et la Chine. En matière sécuritaire, il se montre proche des positions défendues par Emmanuel Macron, bien que fortement attaché à la relation transatlantique. « Ce sont les États-Unis qui nous ont libéré du nazisme » ,a rappelé lundi le député Johann Wadephul, responsable de la politique étrangère au Bundestag.

Dans la salle des congrès de la capitale allemande, Friedrich Merz a néanmoins rappelé les fondamentaux, notamment « chrétiens » , de son parti, dans un discours oecuménique et centriste, s'éloignant des positions de l'allié français Les Républicains. Les sondages font état d'une désaffection de l'électorat féminin à l'égard du parti, à la différence de l'ère Merkel.

L'ouverture des travaux, lundi matin, a été précédée d'une messe. La CDU est résolument « européenne » ,attachée à l' « économie sociale de marché », et, du fait de la mondialisation, « l'Allemagne est une terre d'immigration, et nous en avons besoin, de l'immigration » ,a insisté le dirigeant conservateur. Avant de préciser : «Encore faut-il réadapter notre politique aux nécessités et à nos capacités d'intégration. »

Ce thème devrait être le plus discuté d'un congrès qui a pour mission de redéfinir le programme à long terme du parti. Face à l'extrême droite (AfD), en chute dans les sondages, et qui accumule les scandales, Merz réaffirme la ligne du cordon sanitaire après des périodes de flottement. « Il est honteux que des partis comme l'AfD se fassent le relais de forces destructrices extérieures qui veulent détruire notre Europe de l'intérieur. Nous engageons le combat » ,a promis le leader d'une CDU revigorée.

Sa tête de liste aux élections européennes, Ursula von der Leyen, prendra la parole mercredi : la candidature de la présidente de la Commission européenne est rejetée par LR, membre du Parti populaire européen... tout comme la CDU.

Le Figaro, no. 24790
Le Figaro Économie, mardi 7 mai 2024 1178 mots, p. 28

Économie

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6 mai 2024 - Le Figaro (site web)

La France peine à installer le métier d'infirmier en pratique avancée

Il est pourtant poussé par les pouvoirs publics pour répondre aux déserts médicaux.

Renault, Marie-Cécile

Je t'aime, moi non plus... Le film a mal commencé entre les médecins et les infirmiers en pratique avancée (IPA), dont le gouvernement veut pourtant faire le couple d'avenir. Il y a tout juste un an, la loi Rist, du nom de la députée Renaissance Stéphanie Rist, enflammait les débats à l'Assemblée nationale en facilitant l'accès direct. Malgré l'hostilité des médecins, qui y voyaient une incursion dans leur pré carré, cette loi prévoyait un accès direct aux IPA - c'est-à-dire sans passer au préalable par un médecin - et élargissait leurs compétences en leur permettant de prescrire certains médicaments, par exemple pour le traitement du diabète ou de l'hypertension, réaliser des sutures (sauf visage et mains), ou demander certains examens.

Créé en France en 2016 par l'ex-ministre de la santé Agnès Buzyn dans un contexte de pénurie médicale, ce nouveau métier d'infirmier « expert » , titulaire d'un niveau master (bac + 5) avec deux années d'études supplémentaires par rapport à un infirmier classique (bac + 3), visait à décharger les médecins notamment dans le suivi des patients en affection longue durée (ALD). Après passage au Sénat, la loi avait été recadrée, limitant l'accès direct aux IPA exerçant au sein d'équipes soignantes structurées, comme les maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP), sous le contrôle d'un médecin jouant un rôle de « chef d'orchestre ».

«Mais dans les territoires où il n'y plus de chef d'orchestre, il n'y a pas de concert du tout» , se désole Daniel Guillerm, président de la Fédération nationale des infirmiers (FNI), dix mois après le vote de la loi, soulignant que les décrets d'application ne sont toujours pas sortis. «Contraindre les IPA à travailler dans des structures comme les MSP, qui représentent à peine 20% de l'offre de soins, ne les incitent pas à s'installer, car cela ne leur assure pas assez de travail pour vivre. Résultat, l'impact sur la réorganisation du système de santé va être nul» , déplore-t-il. Le maintien du protocole liant l'IPA à un médecin «ne repose sur aucune base légale. Et faute de médecin, les IPA ne peuvent pas se déployer correctement» , assure Grégory Caumes, expert en droit et politique de santé. «En outre, l'administration veut ajouter une formation complémentaire sur la prescription des vaccins alors que les IPA y sont déjà formés dans leur cursus», pointe-t-il.

Alors que l'objectif du gouvernement était d'atteindre 5 000 IPA en 2024, on en compte 2 329 déployées sur le territoire en février, et 1 736 en formation (936 en master 1, 800 en master 2), selon les chiffres de l'Union nationale des infirmiers en pratique avancée (Unipa). Un chiffre modeste comparé à la Grande-Bretagne, où ce statut existe depuis les années 1970. Un rapport de la Cour des comptes en juillet dernier soulignait déjà la mise en oeuvre «laborieuse» de cette profession, qui fait craindre à certains médecins une forme de concurrence. «On n'a pourtant pas vocation à remplacer les médecins qui ont fait dixans d'études. Mais on se heurte à un corporatisme éculé», regrette Daniel Guillerm.

De leur côté, les médecins mettent en garde contre une dégradation de la qualité des soins. «Se passer du diagnostic médical doit rester une exception» , rappelle l'Académie de médecine. «Des signes, d'apparence simple ou anodine, peuvent traduire l'existence d'une maladie complexe et grave réclamant un diagnostic médical précis» , précise-t-elle. «Et le temps passé dans une démarche thérapeutique inadaptée peut être équivalent à un retard de mise en route d'un traitement efficace» , ajoute l'Académie. Les médecins avancent aussi des arguments économiques : si tous les actes simples sont faits par l'IPA tandis que le généraliste ne conserve que les cas longs et complexes, l'équilibre économique des cabinets est remis en cause à 26,50 euros la consultation. D'autant que la consultation chez un IPA est facturée 60 euros (la première fois) puis 50 euros pour les suivantes, dans la limite de quatre par an. Enfin, les généralistes craignent un contournement du parcours de soins. «S'il s'agit d'étoffer les équipes de soins coordonnées autour de patients complexes, c'est un progrès, conclut le syndicat MG France. En revanche, le médecin généraliste traitant doit rester l'acteur responsable de la coordination des soins.»

Dans ce cadre, le modèle a de nombreuses vertus, estime le Dr Christian Batchy, directeur médical de la Fondation Chantepie Mancier, un hôpital gériatrique situé à L'Isle-Adam (Val-d'Oise). «J'ai toujours été convaincu qu'une IPA pouvait repérer les facteurs de fragilité chez les personnes âgées: troubles cognitifs, troubles de la marche, de l'alimentation, de l'état moral,etc.» , explique ce gériatre, qui a recruté deux IPA. Passée par l'hôpital, les soins à domicile, la coordination d'une équipe en Ehpad, Sabrina, 49 ans, a passé son diplôme d'IPA et rejoint l'unité de soins longue durée de Chantepie. «C'est un grand succès» ,se félicite le Dr Batchy, qui avait beaucoup de mal à recruter des médecins sur ce type d'unité. «Elle a une meilleure interaction avec les équipes soignantes, dont elle est plus proche. Les familles ont trouvé un interlocuteur direct plus disponible. Surtout, les patients n'ont pas besoin d'attendre, car l'IPA fait une première évaluation diagnostique et mobilise le médecin quand c'est nécessaire.» L'arrivée de Sabrina a aussi permis de reprendre tous les dossiers, pour estimer les risques médicamenteux, revoir les prescriptions et les adapter... «Un travail de fourmi que, nous, médecins, n'avons plus le temps de faire» , indique le Dr Batchy. Ancienne infirmière libérale, Laetitia, 41 ans, a également été recrutée comme IPA et consulte juste à côté de lui. «Elle me libère du temps et me fait gagner en efficacité dans mon suivi. Je m'astreins à voir les personnes âgées tous les 6mois, mais l'IPA fait des points intermédiaires qui évitent le développement de fragilités conduisant à la dépendance et au placement en Ehpad, poursuit le gériatre. Ça ne retire rien au médecin. Elle a un oeil sur d'autres choses, auxquelles on est moins attentifs car on n'a pas le temps, par exemple l'épuisement des aidants.» Laetitia propose ainsi des consultations aux aidants, prévues et remboursées par l'assurance-maladie.

Le secret de cette réussite ? Des infirmières avec des années d'expérience derrière elles, qui travaillent en étroite collaboration avec le médecin, dans un climat de confiance réciproque. «Ce sont des professionnelles expérimentées connaissant parfaitement leur champ d'action, qui n'empiètent pas sur celui du médecin. Notre coopération est fluide et complémentaire» , résume le Dr Batchy. En clair, pas de jeunes « IPA cow-boys » qui débarquent en pensant tout maîtriser. Les textes réclament d'ailleurs trois ans d'exercice minimum.

À l'hôpital Novo de Pontoise, où il est chef de pôle adjoint en médecine du vieillissement, le gériatre travaille également avec un IPA, Christophe, la trentaine. Là, comme partout en France, les urgences se heurtent au problème de patients âgés, qui reviennent quelques jours après avoir été renvoyés chez eux. Les urgentistes identifient désormais ces patients et les renvoient vers Christophe, qui les reçoit en consultation. Une prise en charge qui, là encore, a fait ses preuves et évite les retours intempestifs. M.-C. R.

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Notre Époque, mardi 7 mai 2024 750 mots, p. AUJM13
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7 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Les enfants placés sortent du silence

C'est une première. Plus de 200 anciens de l'ASE se mobilisent ce mardi, à l'occasion du lancement des travaux de la commission d'enquête parlementaire sur les dysfonctionnements de l'ex-Ddass.

Bérangère Lepetit

Ils s'appelaient Lily, Méline, Anthony, Nour, Amine, Jess, ou encore Myriam. Ils ont été confiés à l'Aide sociale à l'enfance (ASE) et sont décédés. Vers 18 heures ce mardi, leurs prénoms seront tirés de l'oubli. Le comité de vigilance des anciens enfants placés va les égrener sur la place Jacques-Bainville, près de l'Assemblée nationale, à Paris (VII e arrondissement). « Ces enfants, cela aurait pu être nous », assure Achraf, 29 ans, placé à 2 ans en pouponnière puis en famille d'accueil dans le Vaucluse.

Aux côtés de dizaines d'adultes qui s'en sont sortis comme lui, il osera pour la première fois prendre la parole. Et interpeller les pouvoirs publics qui vont plancher jusqu'en octobre sur les dysfonctionnements de l'ASE - plus connu sous son ancien nom, la Ddass -, dans le cadre d'une commission d'enquête parlementaire. « Est-ce que nos vies comptent pour vous ? C'est la question que nous allons poser », soutient Lyes Louffok, 29 ans, militant des droits de l'enfant et ancien enfant placé.

Tous ont connu un parcours chaotique

C'est une grande première. Dans ce comité de vigilance, qui grossit de jour en jour, près de 200 anciens de l'ASE se sont déjà fédérés. Ils comptent suivre les auditions menées à l'Assemblée nationale à l'initiative de la députée (PS) Isabelle Santiago. Ils viennent de toute la France. Le plus jeune a 17 ans, le plus âgé 70 ans passés, et tous ont connu un parcours chaotique, entre maltraitances, violences physiques, sexuelles, psychologiques.

Leurs histoires se répondent, leur combat est collectif. « Pour la première fois, nous nous positionnons comme des êtres politiques. Notre voix compte », martèle Achraf. Avec l'aide de l'association les Oubliés de la République, dont il est vice-président, Lyes Louffok a fait « du porte-à-porte » ces dernières semaines pour mobiliser partout en France ces adultes au passé cabossé qui se sont longtemps tus, par honte ou besoin de tourner la page.

« J'ai travaillé pendant quatorze ans dans une association sans dire que j'avais été placée. J'avais trop peur de ce qu'on allait me renvoyer », déplore Diodio, 44 ans. « C'est considéré comme une tare d'avoir été à l'ASE. Pour beaucoup, nous restons les cassos, les mômes à problèmes », soupire Nolwenn, 33 ans, éloignée dans le Morbihan d'un père violent. « Nous aussi, nous sommes des citoyens qui votent. Nous sommes devenus des adultes conscients, il ne faut pas l'oublier », proclame Nadia, 50 ans, placé de l'âge de 6 mois à 21 ans.

« Il y a trop de trous dans la raquette »

Ils seront parmi les premiers à être auditionnés, le 14 mai, dans les sous-sols de l'Assemblée nationale. Leur discours se rode. Les revendications abondent. Pêle-mêle, ils évoquent la nécessité pour l'État et les départements (qui gèrent la protection de l'enfance depuis 1983) de prendre leurs responsabilités, de faire appliquer la loi. Ils parlent du taux d'encadrement insuffisant qui « multiplie les risques » dans un contexte de pénurie de travailleurs sociaux et de baisse constante du nombre de familles d'accueil.

« Il y a trop de trous dans la raquette », regrettent ces adultes. Ils demandent aussi la présence d'un avocat qui serait un interlocuteur de confiance dans les procédures civiles pour relayer la parole de l'enfant. « Il n'est toujours pas considéré comme un sujet de droit », assure Achraf. Ils insistent aussi sur l'importance de mieux prendre en charge les mineurs en situation de handicap, de mieux suivre leur santé, physique et psychologique, de poursuivre l'accompagnement après la majorité : 70 % des jeunes sortent de l'ASE sans aucun diplôme.

Décisions prises « au détriment du bien-être »

Autre demande : enfin cesser d'imposer à l'enfant, lorsqu'il est maltraité, de rencontrer régulièrement son père ou sa mère. « Ces décisions sont prises au détriment de son bien-être », déplore Nolwenn. Leur certitude : mieux s'occuper des minots d'aujourd'hui permettra plus tard d'avoir des adultes moins abîmés. Aux membres de la commission d'enquête de se saisir de cette urgence.

« Il ne s'agit pas d'aboutir à un énième rapport [...]. Cette commission sera l'occasion de donner la parole aux premiers concernés : les anciens enfants accueillis à l'ASE », a prévenu Isabelle Santiago, rapporteuse de la commission. Ayda Hadizadeh, déléguée générale des Oubliés de la République, embraye : « Les enfants placés mettent un pied dans la porte. Il va désormais falloir compter avec eux ! »

Le Monde
France, mardi 7 mai 2024 1799 mots, p. 12
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6 mai 2024 - La Matinale du Monde

Affaire Ghosn : la défense tous azimuts de Dati

La ministre de la culture veut demander la prescription, mardi, devant la chambre de l’instruction

Rémi Dupré

Rachida Dati va abattre l’une de ses dernières cartes pour tenter d’échapper à un procès. Mise en examen depuis juillet 2021 pour « corruption passive », « trafic d’influence passif », « recel d’abus de pouvoir » et « recel d’abus de confiance », la ministre de la culture et maire du 7e arrondissement de Paris soumet un énième recours, mardi 7 mai, à l’examen de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris. Elle entend faire annuler les poursuites à son encontre dans l’affaire dite Carlos Ghosn, du nom de l’ex-PDG de Renault-Nissan, visé par deux mandats d’arrêt internationaux de la justice française et en fuite au Liban.

Dans le cadre de leur requête devant la chambre de l’instruction, les avocats de Mme Dati, Olivier Pardo et Olivier Baratelli, soutiendront que la prescription serait acquise dans ce dossier depuis 2015. Selon eux, « les missions d’avocat »de la ministre de 2010 à 2012 auprès de Renault-Nissan BV (RNBV), filiale néerlandaise de Renault-Nissan, n’auraient « jamais été dissimulées ».

Si une première requête de constatation de la prescription a été rejetée en décembre 2021 par la chambre de l’instruction, Mes Pardo et Baratelli assurent cette fois se fonder « sur la découverte d’éléments nouveaux attestant que plus d’une quarantaine de dirigeants de Renault, de Nissan et de l’Alliance Renault-Nissan »auraient été « totalement informés de la mission d’avocate de Mme Dati, de sa réalité, de ses prestations et du montant des honoraires ».

Les juges d’instruction se polarisent sur les honoraires (900 000 euros hors taxes pour prétendument neuf cents heures de travail) versés, de 2010 à 2012, par RNBV à Mme Dati. A cette époque, cette dernière était députée européenne, membre suppléante de la commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie, et les activités de lobbying étaient interdites au Parlement européen.

Sauf quelques notes générales, les juges n’ont guère trouvé de trace des prestations : absence de rapports annuels d’activité de Mme Dati, liée à Carlos Ghosn par une convention d’honoraires confidentielle et signée en octobre 2009 portant sur « la politique d’expansion internationale du groupe, notamment dans les pays du Moyen-Orient et du Maghreb »; absence de notes de frais pour d’éventuels déplacements à l’étranger ; rares rencontres entre Mme Dati et M. Ghosn ; « manque de documentation »susceptible de justifier les paiements, absence de « factures détaillées »de Mme Dati et de « résiliation écrite indiquant la fin de [s] a mission », selon un audit mené en 2019 sur la gestion de RNBV…

Feu de tout bois

Les magistrats doutent ainsi de la réalité des travaux de la ministre. En dehors de Carlos Ghosn, aucun responsable de pays potentiellement concerné par ce dossier au sein du groupe n’a été en mesure de pleinement confirmer, en audition, les prestations de Mme Dati comme avocate. Il apparaît que M. Ghosn, entendu au Liban au printemps 2021, s’est davantage appuyé sur les compétences diplomatiques et politiques de Mme Dati que sur ses qualités d’avocate. En substance, M. Ghosn a évoqué des missions de « diplomatie des affaires » dans le cadre de négociations supposées de contrats d’Etat.

Alors que les juges d’instruction ont considéré irrecevable la requête de Mme Dati sur l’acquisition de la prescription, notamment dans la mesure où les nouvelles attestations versées par ses avocats ont été communiquées plus de six mois après la mise en examen, une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) a été soulevée par la défense. Cette QPC pourrait être l’une des ultimes initiatives des avocats de Mme Dati, qui ont fait feu de tout bois pour obtenir, en vain, l’abandon des poursuites : des notes et des observations en pagaille, une quinzaine de demandes d’actes, une requête aux fins de « démise en examen »…

Cette stratégie vise-t-elle à repousser les délais et à jouer la montre, à allumer un contrefeu et ainsi à détourner l’attention de l’opinion publique du fond du dossier, alors que Mme Dati ne cache pas son souhait d’être de nouveau candidate à la Mairie de Paris en 2026 ? D’autant que le calendrier judiciaire s’accélère : les juges d’instruction ont notifié la fin de leurs investigations en septembre 2023 et le Parquet national financier est en train de rédiger son réquisitoire définitif en vue d’un éventuel renvoi devant le tribunal correctionnel. « Rachida Dati est la première à espérer que justice lui soit rendue au plus tôt », rétorquent les avocats de la ministre.

La nouvelle feuille de route de leur cliente consiste désormais à viser Jean-Dominique Senard, président du conseil d’administration de Renault SA depuis janvier 2019. Selon les conseils de Mme Dati, M. Senard ferait « obstacle à la manifestation de la vérité », « en ayant refusé de fournir les documents comptables et financiers[notamment des ordres de paiement] sur lesquels figure nommément Mme Dati en sa qualité d’avocate et en cachant toujours, jusqu’à ce jour, des éléments favorables à sa défense ».

En février 2023, la défense de Mme Dati avait ouvert un nouveau front en adressant, par huissier, une sommation à Jean-Dominique Senard de communiquer des documents prétendument de nature à établir la réalité des prestations de cette dernière. En mars 2023, la tension était montée d’un cran quand Mme Dati avait assigné M. Senard, Renault SA et Renault SAS devant le juge des référés.

« Les choses auraient été plus vite si les pièces que nous avons demandées dès le départ avaient été révélées par Renault », déclarent les avocats de la ministre. Même si M. Senard a été élu deux mois après le lancement par le conseil d’administration du processus de vérification des dérives de la gouvernance Ghosn, Mes Pardo et Baratelli dépeignent leur cliente comme « l’otage des conflits internes à Renault et Renault-Nissan et de l’hostilité entre M. Senard et M. Ghosn ».

Jusqu’à présent, les flèches de Rachida Dati n’ont pas atteint leur cible. En juillet 2023, dans une ordonnance de référé cinglante, le tribunal judiciaire de Nanterre l’avait déboutée de ses demandes et l’avait condamnée à verser 1 500 euros de frais de procédure au camp Renault. Pour la juridiction, Mme Dati « n’apporte aucun élément de nature à démontrer ou à faire présumer que lesdits documents soient en possession » de Jean-Dominique Senard, de Renault SA et de Renault SAS.

« Un peu de bon sens »

Un point de non-retour a été atteint lorsque Mme Dati a adressé à M. Senard, en mars 2024, une citation directe à comparaître devant le tribunal correctionnel de Nanterre pour « entrave à la justice » et pour « omission de témoigner en faveur d’un innocent », et lui a réclamé 1,5 million d’euros de dommages et intérêts. Une audience de fixation est prévue le 23 mai.

La riposte de M. Senard a été spectaculaire. Comme l’a révélé Le Nouvel Obs, le président du conseil d’administration de Renault a déposé plainte, le 15 avril, contre Mme Dati pour « dénonciation calomnieuse », déplorant l’ « activisme dilatoire »de la ministre, « son objectif d’allonger l’information judiciaire »et « une démarche d’intimidation et de menaces judiciaires à l’encontre des organes dirigeants de la société Renault, aux fins d’alimenter une stratégie de défense juridiquement infondée destinée à masquer artificiellement[son] incapacité à démontrer la substance des prestations réalisées ».

Cette charge n’a pas dissuadé Rachida Dati d’adresser, selon nos informations, une nouvelle sommation à Jean-Dominique Senard et une autre citation directe à comparaître devant le tribunal correctionnel de Paris pour « recel de violation du secret de l’instruction » et « complicité de diffamation envers un particulier ».

« Ce débat est tout à fait vain. M. Senard a pris la présidence de Renault six ans après les faits qui ont valu à Mme Dati d’être mise en examen, rappellent Mes Antonin Lévy et François Sureau, les avocats de M. Senard. L’entreprise a transmis tous les documents qu’elle possédait à la justice. Il n’y a pas un élément, pas une feuille, pas un fichier qui n’ait été transmis. Rappelons que le seul sujet est de savoir si Mme Dati a effectivement travaillé en contrepartie des 900 000 euros d’honoraires qu’elle a perçus de RNBV. »

« Faisons preuve d’un peu de bon sens : Mme Dati est mieux à même que quiconque de faire la preuve des travaux qu’elle dit avoir réalisés », estiment-ils encore, tout en raillant les « étonnantes initiatives judiciaires » de la ministre. Les avocats de Renault, partie civile dans la procédure Dati-Ghosn depuis novembre 2021, n’ont, eux, pas souhaité commenter.

Outre M. Senard, Mme Dati poursuit pour « diffamation » des médias enquêtant sur son dossier judiciaire. C’est d’abord Le Nouvel Obsqui a subi le courroux de la ministre après avoir dévoilé le versement de 300 000 euros à cette dernière, de 2012 à 2014, par la société londonienne AlphaOne Partners créée par un expert franco-libanais des marchés gazo-pétroliers, Nicolas Sarkis, dans le cadre d’une convention d’avocat. « Rien ne dit que Mme Dati maintiendra la procédure au risque de faire son propre procès avant la lettre, réagit Christophe Bigot, l’avocat du Nouvel Obs,alors que la ministre a déjà perdu un procès en diffamation contre l’hebdomadaire en 2022. Je pense que ce sont des postures. »

Scrutée par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique qui devrait publier, d’ici à juillet, ses déclarations d’intérêts et de patrimoine, la ministre de la culture a annoncé aussi poursuivre Libération.Le journal est coupable à ses yeux d’avoir révélé, sur la base de documents saisis par les enquêteurs, le versement de 800 000 euros à Mme Dati par Orange, de 2010 à 2018, en vertu d’un contrat d’avocat. Or, la liste des clients de la ministre a été retirée du dossier pénal dans la mesure où ces pièces ont été annulées par la chambre de l’instruction en avril 2022 au nom du « secret professionnel » des avocats.

Mes Pardo et Baratelli reprennent les attaques proférées par Mme Dati selon laquelle Libération se trouverait en « conflit d’intérêts »avec la Mairie de Paris, touchant une « subvention » de la collectivité. Le journal a depuis dénoncé des attaques « indignes de la fonction occupée » par Mme Dati.

En attendant la décision de la chambre de l’instruction, les contempteurs de Mme Dati ironisent sur son art de remuer ciel et terre pour « retarder » la tenue d’un éventuel procès, sa faculté à se « faire des ennemis » et à se poser en victime. Reste à savoir si la stratégie de la ministre se retournera ou non contre elle.

l'Humanité
mardi 7 mai 2024 527 mots, p. 7

Léon Deffontaines au chevet de l'industrie

Diego chauvet

PCF Aux côtés de Fabien Roussel, le candidat communiste aux européennes a retrouvé l'ancien ministre Arnaud Montebourg pour un débat avec des syndicalistes. Ils ont fait pression pour que le gouvernement « assume la conflictualité » avec les États-Unis dans l'affaire du rachat de General Electric.

Territoire de Belfort, envoyé spécial.

Léon Deffontaines, Fabien Roussel et Arnaud Montebourg se sont donné rendez-vous à Belfort pour défendre l'industrie française. Lors d'une table ronde organisée par les métallurgistes de la CFE-CGC, les trois responsables politiques se sont accordés sur les mesures à prendre pour enrayer le déclin industriel du pays. Sur place, le dossier de General Electric (GE) se retrouve au coeur d'un bras de fer entre la France et les États-Unis. « Cette affaire est cruciale pour notre souveraineté nationale et énergétique », résume le syndicaliste CGT Laurent Santoire, qui raconte que « les États-Unis avaient fait pression sur la direction d'Alstom pour racheter l'entreprise en 2014 ».

Désormais, la France voudrait faire l'opération dans l'autre sens, via l'achat de la branche nucléaire de GE par EDF. « Il est assez ironique de voir le pouvoir vouloir racheter ce qu'il a vendu », souligne l'ancien ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg. « Réjouissons-nous, mais ce n'est toujours pas fait », dit-il en appelant le gouvernement à « assumer et organiser la conflictualité avec les États-Unis ». Washington s'oppose à l'opération, avec en toile de fond le contrôle de la fabrication des turbines Arabelle, essentielles à la production d'électricité par les centrales. « Les Américains veulent tuer ces turbines pour vendre les leurs. L'Europe c'est le Far West, la France aussi. C'est la finance qui décide », dénonce Fabien Roussel.

« reprendre la main »

L'enjeu est de taille, pour le pays mais aussi pour le tissu local, alors que le « Territoire de Belfort reste le département le plus industriel du pays », souligne Léon Deffontaines. Le matin même, la tête de liste du PCF pour les européennes a déposé une gerbe de fleurs devant la centrale nucléaire de Fessenheim (Haut-Rhin). Sa fermeture, décidée par François Hollande, et rendue effective par Emmanuel Macron, n'a pas été sans conséquences, estiment élus et syndicalistes présents sur place : pertes de savoir-faire, suppressions d'emplois, ressource en énergie perdue pour les territoires voisins, fiscalité toujours pas compensée par l'État... De quoi inviter à suivre ses dossiers au plus près, et dans toutes leurs dimensions.

Et à ne pas se rater sur GE et les turbines Arabelle. Comment « reprendre la main » sur ce fleuron de l'industrie ? Devant le député européen Christophe Gudler du Modem, qui vante une « concurrence libre et non faussée qui nous protège », Fabien Roussel appelle à ce que « les États puissent subventionner l'industrie » directement auprès de la BCE. Avec Léon Deffontaines, ils insistent pour reprendre le contrôle de la tarification de l'électricité, via le rachat de la filière menacée de démantèlement par General Electric, et la création d'un service public. « Je suis d'accord », réagit Arnaud Montebourg devant les syndicalistes. L'ancien ministre, dont le parti l'Engagement soutient et participe à la liste de Léon Deffontaines pour les européennes, souligne ce terrible paradoxe : « Nous sommes en train de désindustrialiser la France à cause du prix de l'électricité que nous ne sommes pas capables de maîtriser. » 

l'Humanité
mardi 7 mai 2024 494 mots, p. 11

Plan Ecophyto : un imbroglio mathématique

léa petit scalogna

Environnement Dans le cadre de sa stratégie de réduction de l'usage des pesticides, l'exécutif a présenté un nouvel indicateur de mesure, qualifié de « trompeur » par les ONG.

Et si on changeait d'indicateur pour se rassurer sur notre usage des pesticides ? Tant pis pour les alertes des spécialistes sur la santé et les écosystèmes. « Le gouvernement change d'indice, de façon à nous faire croire que l'utilisation des pesticides a diminué », déplore Sylvie Colas, secrétaire nationale de la Confédération paysanne. C'est aussi ce que les associations de défense de l'environnement dénoncent à l'annonce de la nouvelle version du plan Ecophyto, ce lundi 6 mai. Mis en sommeil par la crise agricole, le gouvernement réveille ses « objectifs de réduction des risques et des usages de produits phytophar maceutiques », fixés à une diminution de moitié d'ici à 2030. Désormais, la période de référence est la moyenne des années 2011-2013, contre 2015-2017 auparavant.

Pas de casse-tête : la mesure phare tient plus à un changement de calcul qu'à un changement de modèle de production qui serait plus vertueux et moins polluant. L'indicateur Nodu (nombre de doses unités) disparaît au profit de l'HRI 1 (Harmonised Risk Indicator). Le premier est obtenu à l'aide d'une division des quantités de substances actives par leur dose de référence. Le second en multipliant ces mêmes volumes par des « coefficients » censés refléter la dangerosité des pesticides. « Ce risque et cette potentielle dangerosité sont actuellement très mal évalués », tempère Anna Cohen, cheffe de projet agriculture et alimentation au sein de l'association France Nature environnement.

un nivellement par le bas

Le Nodu omet donc la nocivité, tandis que l'autre ne prend pas en compte les doses d'application. « Le HRI 1 a un effet masquant sur la quantité. Ce changement n'est pas honnête et jette le trouble sur ce plan, estime Dominique Potier, député socialiste et rapporteur de la commission d'enquête sur le plan Ecophyto. Le gouvernement aurait pu commander un panel d'indicateurs complet et efficace. »

Et les résultats des deux indices induisent deux conclusions diamétralement opposées : le Nodu affichait une hausse des pesticides de 3 % entre 2011 et 2021 alors que le HRI 1, une baisse de 32 % pendant cette même période. L'ONG environnementale Générations futures y voit une baisse « trompeuse (...) qui ne mesure pas la consommation réelle ». Plusieurs membres du conseil scientifique du plan Ecophyto alertent de l'effet trompe-l'oeil de cet indicateur. Pour Anna Cohen, cette confusion mathématique a un intérêt : « Ce nouveau chiffre de 32 % (l'objectif de réduction des pesticides est fixé à 50 % - NDLR) est avantageux pour la communication du gouvernement. »

Ce dernier justifie l'utilisation de l'HRI 1 par le besoin de « cohérence » européenne et le fait d' « avoir, à terme, une comparaison effective avec les autres pays membres ». Ce qui, pour Sylvie Colas, de la Confédération paysanne, semble « scandaleux » et constitue « un nivellement par le bas des normes environnementales ». Cela dit, 250 millions d'euros seront alloués à la recherche de solutions alternatives, à l'instar des produits de biocontrôle.

Libération
mardi 7 mai 2024 711 mots, p. 10,11

FRANCE EUROPÉENNES

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6 mai 2024 - Libération (site web)

Une approche défensive dans une campagne poussive

J.-B.D. et L.Eq.

Muscler le budget «défense», «Frontex sanitaire», projets pour la jeunesse Le camp Macron a détaillé 48 propositions de campagne.

Beaucoup d'angoisse, un peu d'espoir. Présentant lundi au QG parisien de Renaissance ses 48 propositions de campagne, la tête de liste Valérie Hayer a vanté «un programme ambitieux pour faire que l'Europe ne meure pas» et pour «créer demain une Europe puissance». Des formules piochées dans le discours d'Emmanuel Macron, le 25 avril à la Sorbonne -le chef de l'Etat s'affiche d'ailleurs à côté de la candidate sur la couverture du livret qui doit être distribué durant le pont de l'Ascension par les militants -, et la même tonalité sombre reprise depuis deux mois par le camp présidentiel soucieux de dramatiser l'enjeu «existentiel» du scrutin du 9 juin, sur lequel plane évidemment l'invasion russe de l'Ukraine. «La construction européenne est menacée à la fois par des puissances extérieures et, de l'intérieur, par les nationalistes européens», résume ainsi Pascal Canfin, colistier de Valérie Hayer.

Champion. Pour contrer cette première menace et donner corps au souhait du Président de bâtir une «initiative européenne de défense», la liste Renew souhaite voir chaque Etat muscler son budget «défense» (pour le porter à 2 % du PIB en 2025 et à 3 % d'ici 2030) et propose d'investir, en la matière, 100 milliards d'euros au niveau européen. Favorable à un emprunt pour créer ce fonds de soutien aux industries de défense, Nathalie Loiseau, numéro 5 sur la liste Hayer, prône une «préférence européenne» sur les achats d'armement. Toujours dans l'idée de renforcer une capacité de défense propre à l'UE, les macronistes veulent instaurer une «force de réaction rapide européenne» apte à mener de concert des missions d'urgence, l'évacuation de ressortissants ou la protection des routes maritimes du continent. Afin de couper les ponts énergétiques avec Moscou, la majorité vise aussi une sortie des hydrocarbures russes l'an prochain.

L'approche des sujets économiques, sociaux et écologiques est tout aussi défensive. Hayer et ses colistiers proposent une batterie de mesures et de normes pour faire de l'Europe «un continent de production» respectant l'environnement. Il est notamment question de clauses «miroirs» pour vérifier que les produits importés respectent les mêmes règles que les productions euro- péennes. Un «Frontex sanitaire» s'assurerait du respect des normes sanitaires et environnementales dans les aéroports et les ports. Dans la droite ligne du discours de la Sorbonne,

Hayer vante un «Plan Europe 2030» reposant sur 1 000 milliards d'euros d'investissements et un «emprunt en commun de long terme», une proposition encore iconoclaste pour de nombreux partenaires de la France. Le but est de faire de l'UE un champion dans cinq domaines : l'énergie, les transports, le numérique, la recherche spatiale, et la santé. Sur ce dernier point, les macronistes ont marketé un «plan Marie Curie» promettant des investissements massifs pour la recherche sur le cancer, les maladies dégénératives et l'autisme. Vision d'une Europe assiégée, encore, sur les questions démocratiques et les droits individuels. La majorité présidentielle entend inscrire le recours à l'IVG dans la charte européenne des droits fondamentaux, interdire les thérapies de conversion visant les personnes LGBTQI +et instaurer une «majorité numérique» à 15 ans, avec contrôle parental et vérification «systématique» de l'âge pour l'accès aux sites interdits aux mineurs. Il est aussi question d'un «bouclier démocratique contre les ingérences étrangères» pour interdire les financements extra-européens pour les partis politiques.

«Optimisme». Dans ce tableau très anxiogène, les macronistes ont prévu quelques notes plus légères en matière de culture et d'éducation, avec le projet d'un «pass culture européen», un «pass rail illimité» pour les jeunes, la construction d'écoles et d'universités européennes et un programme Erasmus qui commencerait dès le primaire avec le jumelage numérique de toutes les écoles du continent. Un enthousiasme presque nostalgique, rappel d'une époque où construction européenne allait de pair avec l'enthousiasme pour l'ouverture des frontières et la création d'une monnaie unique. «Les pro-européens ont envie qu'on leur dise "Erasmus et l'Ukraine", pas l'un ou l'autre, diagnostique le porte-parole de la campagne, Clément Beaune. Il faut tenir à bout de bras cette gravité et cet enthousiasme.» C'est aussi sur le risque d'un message trop décourageant qu'alertent des cadres de la campagne. L'enjeu étant, selon un député Renaissance, de ne «pas laisser à Raphaël Glucksmann le monopole de l'optimisme européen».

La Croix, no. 42914
Monde, mardi 7 mai 2024 148 mots, p. 8

repères

Une base électorale solide pour Viktor Orban

La Hongrie, qui compte 9,6 millions d’habitants, va élire 21 députés au Parlement européen sur les 720 qui siégeront dans la prochaine assemblée. Le scrutin se déroule à la proportionnelle, avec un seuil de 5 % de voix pour être élu.

Actuellement, le parti de Viktor Orban, le Fidesz, compte 12 élus et siège avec les non-inscrits ; la Hongrie a également un autre non-inscrit issu du Jobbik (extrême droite) ; 5 députés siègent avec le groupe SD (social-démocrate) ; 2 avec les libéraux de Renew ; et 1 député hongrois siège au sein du PPE (droite).

Le Fidesz demeure en tête des intentions de vote, à 37 %, mais le parti de Péter Magyar est celui qui progresse le plus avec des scores qui vont, selon les sondages, de 15 à 25 %, suivi des socialistes (17 %), des Verts (7 %) et des libéraux (7 %).

Le Monde
International, mardi 7 mai 2024 1026 mots, p. 4
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6 mai 2024 - Le Monde (site web)

En Allemagne, mobilisation contre les violences visant des élus

Un eurodéputé social-démocrate a été agressé, vendredi, à Dresde. Les attaques contre les Verts ont aussi fortement progressé

Thomas Wieder

Berlin - correspondant - Depuis bientôt trois ans qu’elles sont à la retraite, Doris Funke et Bettina Schäfer se donnent rendez-vous, chaque dimanche après-midi, dans un cinéma de Berlin. Dimanche 5 mai, elles ont dérogé à leur rituel. Plutôt que d’aller voir un film, les deux amies ont préféré se retrouver devant la porte de Brandebourg pour participer à la manifestation organisée en l’honneur de l’eurodéputé du Parti social-démocrate (SPD) Matthias Ecke, victime, vendredi, d’une agression qui a provoqué un véritable choc.

« Etre ici est pour moi une évidence. Il n’est pas acceptable que, dans un pays comme l’Allemagne, un élu se fasse attaquer en pleine rue », explique Doris Funke, 66 ans, ancienne infirmière. « Normalement, manifester n’est pas mon truc mais, quand mon amie m’a proposé de l’accompagner, j’ai dit “oui” tout de suite car on est arrivé à un point où c’est l’existence même de notre démocratie qui est en jeu » , enchaîne Bettina Schäfer, 68 ans, ex-assistante sociale.

Comme Doris et Bettina, un gros millier de personnes se sont retrouvées, dimanche soir, devant la porte de Brandebourg. Un peu plus tôt, un rassemblement était organisé à Dresde, là où Matthias Ecke a été passé à tabac alors qu’il accrochait des affiches pour son parti, le SPD, en vue des élections européennes du 9 juin. Sur ce qu’il s’est précisément passé, les choses ne sont pas encore très claires. Dans la nuit de samedi à dimanche, un jeune homme de 17 ans s’est rendu à la police. Mais rien n’a filtré sur ses motivations et les trois autres personnes qui étaient à ses côtés sont toujours en cavale.

« Coup contre la démocratie »

Dimanche après-midi, les nouvelles concernant M. Ecke étaient rassurantes. Blessé au visage, l’eurodéputé de 41 ans a été opéré avec succès. Mais si son agression a tellement ému, c’est parce qu’elle est apparue comme le point d’orgue d’une longue série. Un peu plus tôt, un homme de 28 ans collant des affiches pour les Verts, dans la même rue, avait été frappé « à coups de poing et de pied », selon la police, qui soupçonne le même groupe d’agresseurs. Dans les jours précédents, d’autres agressions avaient eu lieu. Jeudi 2 mai au soir, le député écologiste Kai Gehring et l’un de ses camarades de parti, Rolf Fliss, ont été frappés au visage à Essen (Rhénanie-du-Nord-Westphalie).

Quelques jours auparavant, la vice-présidente écologiste du Bundestag, Katrin Göring-Eckardt, avait été prise à partie par des manifestants alors qu’elle se trouvait dans sa voiture, après une réunion dans une petite ville de l’est de l’Allemagne. Elle n’avait pu repartir qu’au bout de trois quarts d’heure après l’intervention de la police.

Ces cas ne sont que les derniers en date d’une liste qui, ces derniers mois, s’est allongée de façon impressionnante. Selon des chiffres provisoires de police, 2 790 délits ont été commis en 2023 sur des représentants politiques en Allemagne, contre 1 806 en 2022. Le fait le plus marquant, de ce point de vue, est la très forte augmentation du nombre d’agressions visant les Verts. En 2022, il y avait eu 575 actes délictueux recensés contre des membres du parti écologiste, 436 contre le SPD, 360 contre le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) et 218 contre les conservateurs de la CDU-CSU. En 2023, les écologistes en ont subi 1 219, contre 478 à l’encontre de l’AfD, 420 contre le SPD et 295 contre la CDU-CSU, selon des chiffres communiqués fin janvier par le gouvernement fédéral.

Qui est responsable de ce climat de plus en plus électrique ? Dimanche, lors du rassemblement organisé à Berlin, Lars Klingbeil, le président du SPD, n’a pas hésité à accuser l’AfD. « Les[Björn] Höcke,[Alexander] Gauland et[Alice] Weidel n’ont peut-être pas levé le poing ni frappé directement, mais ils ont contribué à créer un climat dans le pays qui pousse d’autres personnes à s’en prendre à des militants et des responsables politiques », a-t-il affirmé, en citant trois des figures emblématiques du parti d’extrême droite.

Dimanche, une centaine de responsables politiques, dont les principaux leaders du SPD, des Verts et du Parti libéral-démocrate (FDP) ont publié une déclaration appelant à « faire bloc contre les violences croissantes visant les citoyens qui s’engagent en politique ». « Sur le fond, nous n’avons pas grand-chose en commun sur le plan politique, parfois même rien du tout. Mais nous sommes unis sur ce sujet précis : le coup porté au visage de Matthias Ecke est un coup contre nous tous et contre la démocratie en tant que telle. »

Tout au long du week-end, les médias du pays ont largement donné la parole à nombre d’élus et de responsables locaux de différents partis qui ont dit à quel point le climat, ces derniers temps, s’était dégradé sur le terrain et combien il est devenu difficile de faire campagne sans se faire insulter ou malmener dans l’espace public. Plusieurs dirigeants politiques et quelques éditorialistes sont même allés jusqu’à dresser un parallèle avec le climat délétère de la République de Weimar, dans les années 1920, et à faire référence aux SA (les sections d’assaut), la milice paramilitaire du Parti national-socialiste d’Adolf Hitler, qui terrorisait le personnel politique républicain avant l’arrivée des nazis au pouvoir, en 1933.

Le gouvernement fédéral, en tout cas, entend montrer qu’il prend la question au sérieux. « Il faut davantage de présence policière visible pour protéger les démocrates sur les lieux où ils font campagne »,a déclaré la ministre de l’intérieur, Nancy Faeser, samedi, ajoutant que « le moment est venu de punir avec plus de fermeté les auteurs de violences contre les représentants de la démocratie ». Des mesures en ce sens sont attendues mardi, à l’issue d’une réunion rassemblant les ministres de l’intérieur des seize Länder.

La Croix, no. 42914
France, mardi 7 mai 2024 778 mots, p. 6
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6 mai 2024 - La Croix (site web)

Valérie Hayer, un mois pour déjouer les pronostics

Corinne Laurent

En quête d’une dynamique, la tête de liste de la majorité présidentielle Valérie Hayer a présenté lundi 6 mai son programme pour les élections européennes, avant de tenir un meeting à la Mutualité à Paris mardi.

Le discours sur l’Europe prononcé par Emmanuel Macron n’a pas produit les effets escomptés.

Une liste. Un programme, présenté lundi 6 mai. Un meeting à la Mutualité à Paris, en présence du premier ministre Gabriel Attal, mardi 7 mai. La tête de liste de la majorité présidentielle Valérie Hayer accélère sa campagne pour les élections européennes. « Cela n’est pas trop tard », relativise un ministre, malgré la lente mise en route du camp présidentiel et de la candidate, inconnue du grand public et privée de « points d’appui » tant que ses colistiers n’avaient pas été désignés. C’est chose faite depuis le dévoilement des 30 premiers noms, le 3 mai. La veille, Valérie Hayer avait été mise en difficulté dans un face-à-face télévisé contre le président du Rassemblement national Jordan Bardella, qui la devance d’une quinzaine de points dans les sondages.

« Il y a une courbe d’apprentissage », admet le même ministre à propos de la présidente du groupe Renew au Parlement européen, moins rompue que son principal adversaire aux confrontations médiatiques. « Il faut faire avec ses atouts », son « influence » à Bruxelles et sa « sincérité » dans la manière de faire de la politique. Et il faut faire avec le soutien d’Emmanuel Macron, qui met ses troupes sous pression. Décidé à s’impliquer, il se tient au côté de Valérie Hayer sur l’affiche de la campagne « Besoin d’Europe ». Le discours du président de la République sur l’Europe, à la Sorbonne, le 25 avril, n’a cependant pas produit les retombées escomptées dans les études d’opinion. « C’était un discours d’influence », tente-t-on d’expliquer au quartier général de la tête de liste. « La parole du président est incontournable pour poser les grands enjeux. Elle est complémentaire de la liste », estime un membre du gouvernement. Mais elle est à double tranchant, car la stratégie du RN consiste à sanctionner Emmanuel Macron sur son bilan, alors qu’il célèbre ce mardi 7 mai le septième anniversaire de son accession à l’Élysée. Lors d’un grand débat des principales têtes de liste sur RTL, dimanche 5 mai, Jordan Bardella a dénoncé « l’Europe de Macron avec une immigration imposée, l’écologie punitive, l’enfer fiscal pour nos chefs d’entreprise, la concurrence déloyale, la guerre de tous contre tous ».

Pour contrer l’extrême droite, le premier ministre a été prié par le chef de l’État de « s’engager au maximum dans la campagne en faisant des débats, des meetings, en allant sur le terrain », a déclaré Emmanuel Macron à La Tribune dimanche et La Provence. Jugé trop en retrait, Gabriel Attal devrait débattre avec Jordan Bardella dans les prochains jours. De son côté, le chef du gouvernement a appelé les ministres à faire chacun le 9 mai – Journée de l’Europe – un déplacement en rapport avec leur périmètre « pour valoriser le bilan européen ». Il n’y a « pas de jour férié quand on est en campagne », a prévenu Gabriel Attal.

Le directeur de campagne Pieyre-Alexandre Anglade attendait ce resserrement du dispositif pour « embarquer toute la majorité, le gouvernement, les poids lourds » car « c’est une élection de mobilisation ». « Il y a un vote utile qui se cristallise autour de Bardella, qui agglomère autour de lui des déçus, des mécontents. Nous, ce n’est pas un départ de nos électeurs, mais plutôt une non-mobilisation de celles et ceux qui nous ont fait confiance », décrypte le député Renaissance.

La majorité présidentielle « a un enjeu de réveil de cet électorat », en particulier « dans l’Ouest », relève un ministre. C’est dans cette région, plutôt acquise à Emmanuel Macron mais où le RN semble grimper, que le camp présidentiel veut mettre les gaz pour tenter de limiter la casse électorale. Mis au défi de faire mentir les sondages, Valérie Hayer et ses colistiers vont recentrer le débat sur les enjeux européens, leur bilan et le discours de la « Sorbonne 2 » d’Emmanuel Macron, dont les grands axes se retrouvent parmi les 48 propositions de leur projet détaillé lundi. « C’est un programme ambitieux pour que l’Europe ne meure pas », réunissant les « conditions pour créer demain une Europe puissante », a fait valoir la candidate, presque mot pour mot avec « l’Europe puissance » souhaitée par le chef de l’État.

La Croix, no. 42914
France, mardi 7 mai 2024 75 mots, p. 7

Politique Les communistes veulent inscrire la Sécurité sociale dans la Constitution

Les députés GDR (communistes et ultramarins) vont profiter de leur journée réservée à l’Assemblée nationale, le 30 mai, pour proposer l’entrée de la Sécurité sociale dans la Constitution. « Nous proposons d’affirmer que la Sécurité sociale est une institution fondamentale de la République française et que son principe fondateur a valeur constitutionnelle », a expliqué à l’AFP Pierre Dharréville, député des Bouches-du-Rhône.

l'Humanité
mardi 7 mai 2024 1641 mots, p. 12

La gauche sous le rouleau compresseur de Viktor Orban

Lina Sankari

HONGRIE À la veille des européennes, les progressistes, réduits à peau de chagrin, sont traités en criminels. Au coeur du continent, la résistance à l'autoritarisme et au nationalisme vire au « cauchemar ».

Budapest (Hongrie), envoyée spéciale.

Tous les dimanches matin, les halles de Klauzal tér accueillent une brocante prisée au coeur de l'ancien ghetto de Budapest. Érigé durant la vague de construction de la fin du XIXe siècle, et en partie détruit lors de la Seconde Guerre mondiale, le marché prête à la flânerie. Ce dimanche de septembre 2017, Attila Vajnai, président du Parti du travail 2006, s'y promène lui aussi avec sa compagne avant de tomber, horrifié, sur un stand où des photos d'Hitler sont proposées à la vente, dans ce quartier à propos duquel l'artisan de la machine de mort nazie Adolf Eichmann avait expliqué qu'aucun juif ne devait en sortir vivant. Attila Vajnai demande à la police d'intervenir. Elle fait dans un premier temps la sourde oreille. Il les défie alors, prêt à écrire « Stop au nazisme » sur le mur. Il est violemment plaqué au sol, menotté et arrêté. « Ici, la gauche est traitée en terroriste », explique celui qui avait déjà été appréhendé une première fois, en 2004, pour port de l'étoile rouge.

De retour au marché de Klauzal tér à ses côtés, l'ancien eurodéputé et fondateur du parti Oui solidarité pour un mouvement hongrois, Tibor Szanyi, dresse un portrait glaçant de la Hongrie du premier ministre nationaliste Viktor Orban, de retour au pouvoir en 2010 : « C'est un cauchemar, les gens de gauche sont considérés comme des criminels. Expliquer les valeurs que nous défendons, c'est devenir Staline en personne. » Ancien membre de l'aile gauche du Parti socialiste (MSzP), qui a joué un rôle pionnier dans la mise en place d'une politique de rigueur brutale lorsqu'il était au pouvoir dans le courant des années 2000, Tibor Szanyi reconnaît : « La gauche doit tout reprendre à zéro et expliquer qui elle est. » Difficile lorsque les sociaux-démocrates et les écologistes n'ont pas hésité, pour renverser Viktor Orban à l'occasion des législatives de 2022, à s'insérer dans une large coalition allant jusqu'au « diable », selon l'expression d'Attila Vajnai. Comprendre, les néonazis du Jobbik. Pendant ce temps, Viktor Orban a tout le loisir de s'en prendre aux travailleurs, comme il l'avait fait, en 2018, avec la « loi esclavagiste », qui autorisait le patronat à imposer jusqu'à 400 heures supplémentaires, l'équivalent de deux mois de travail, avec un délai de versement des salaires porté à trois ans. En parallèle, le chef du gouvernement a décidé d'un taux d'imposition de 9 % pour les entreprises, soit le niveau le plus bas de l'Union européenne.

Une crainte de projets irrédentistes dans les pays voisins

Vera Zalka n'est pas du genre à se laisser faire. Employée de bureau, elle a mis sa force de travail au service d'investisseurs étrangers qui ont profité de l'aubaine de la libéralisation postsoviétique et de l'intégration européenne pour exploiter une main-d'oeuvre bon marché. En conflit avec son employeur, elle est licenciée. Ses collègues prennent parti pour elle mais pensent que la militante pacifiste aurait mieux fait de se taire : « Aujourd'hui, c'est comme si les gens avaient perdu toute conscience politique et toute volonté d'agir. Ils attendent que les dirigeants fassent à leur place. » Celle qui donne également son temps à Attac - « des militants majoritairement âgés qui ne parviennent pas à intéresser les jeunes », de son propre aveu - confesse ne pas pouvoir militer pour la paix en Hongrie, seulement dans des actions européennes : « Orban est extrêmement malin. Il a créé sa propre organisation pacifiste (Magyar Békekör - NDLR), de la même manière que le syndicat Liga est noyauté par ses fidèles. Nous ne pouvons pas nous reconnaître dans sa prétendue position pacifiste. » Cette année, Vera Zalka a d'ailleurs renoncé à se rendre à la contre-manifestation s'opposant traditionnellement au défilé néonazi du « jour de l'honneur », qui commémore la défaite des soldats de la Wehrmacht et de ses collaborateurs magyars face à l'Armée rouge, en 1945. « En 2023, la police a laissé passer les groupuscules d'extrême droite et leur a permis de nous attaquer... avant de nous protéger », déplore la militante invétérée née dans l'immédiat après-guerre. Ce jour-là, les arrestations ont été nombreuses dans les rangs antifascistes. L'Italienne Ilaria Salis croupit toujours dans les prisons hongroises. Candidate sur une liste écologiste, elle pourrait obtenir l'immunité parlementaire si la justice magyare ne requiert pas la suspension de cette exemption.

Viktor Orban s'est également employé à construire un récit national et nationaliste englobant un destin collectif, y compris pour les 2,7 millions de Hongrois d'outre-frontières en position de minorité dans les pays voisins depuis le traité de Trianon en 1920. Une manière de laver l'humiliation qui avait fait perdre 70 % de son territoire à la Hongrie après la Première Guerre mondiale et fait aujourd'hui craindre à ses voisins des projets irrédentistes. En 2010, la loi sur la « naturalisation simplifiée » leur permet d'obtenir la nationalité. En 2012, ces derniers ont accès au droit de vote. En 2014, ils s'expriment massivement en faveur du Fidesz, le parti de Viktor Orban. Aron Rossman-Kiss, chargé des relations externes pour le jeune mouvement de gauche Szikra (« l'étincelle »), relie ainsi la désillusion qui frappe une partie des citoyens à l'incapacité de la gauche - même ultraminoritaire - à proposer un récit alternatif. « La droite est parvenue à construire un puissant sentiment d'appartenance. À nous de renouer avec une identité de gauche qui permette aux individus de s'inscrire dans un collectif émancipateur. L'engagement politique peut coûter très cher, les fonctionnaires peuvent perdre leur poste. On ne peut pas se contenter de leur proposer de coller des affiches. C'est pourquoi, au-delà du projet politique et de l'action directe, nous proposons des formations, des débats, des ateliers, du sport, des camps d'été afin de renouer avec ce sentiment d'appartenance. »

Dernier « messie » en date, Péter Magyar. Ancien cadre du Fidesz, il rassemblait 100 000 personnes dans les rues de Budapest ce 6 avril et 10 000 dans le bastion orbanien de Debrecen (est), dont des Hongrois venus de l'étranger pour voir le « phénomène », qui a rompu avec le pouvoir après le scandale de pédocriminalité qui a poussé la présidente Katalin Novák et l'ancienne ministre de la Justice, l'ex-épouse de Péter Magyar, Judit Varga, à la démission. Créateur du parti Tisza, le libéral et conservateur s'est mué en héros depuis qu'il dénonce la corruption du pouvoir. En ce qui concerne sa lutte, la Hongrie se positionne en bonne dernière du classement européen. Parmi les figures qui contrôlent de larges pans de l'économie, on trouve l'ami d'enfance du premier ministre Lorinc Meszaros et son gendre Istvan Tiborcz. À gauche, d'aucuns voient pourtant en l'opposant Péter Magyar « un missionnaire d'Orban envoyé pour diviser l'opposition », à l'instar de Tibor Szanyi. De fait, les médias libéraux lui déroulent le tapis rouge. Il ne serait pas le premier : ce fut un temps le cas de l'ancien entrepreneur Gordon Bajnai, premier ministre de 2009 à 2010, ou du député d'extrême droite Péter Jakab (Jobbik).

Les oligarques possèdent près de 500 médias, soit 80 % du paysage

Ces quatorze dernières années, Viktor Orban a mis en place un système particulièrement bien rodé qui laisse peu de place aux oppositions. Les oligarques proches du gouvernement ont racheté les uns après les autres les organes de presse jusqu'à posséder près de 500 médias, soit 80 % du paysage, à la tête duquel trône la Fondation de la presse et des médias d'Europe centrale, destinée à « mettre en valeur la conscience nationale hongroise ». Face à ces mouvements de concentration de la presse, « aucune rédaction n'est dotée d'un syndicat qui puisse être le lieu d'expression de la démocratie au travail », relève Viktoria Dobsi, journaliste au portail de gauche Merce, créé en 2018. Le site ne vit que du soutien de ses lecteurs, des campagnes de souscription biannuelles et de financements internationaux. « Il a existé des campagnes de fake news à notre encontre, des attaques massives de bots, qui nous obligent à renforcer notre sécurité mais nous privent d'une partie de nos lecteurs, et certaines formes de pressions qui créent un climat malsain voire anxiogène pour certains de nos journalistes », ajoute Viktoria Dobsi. Installée à la lisière de Budapest, sur un ancien site métallurgique, l'équipe de Merce se tient sur ses gardes : des groupes d'extrême droite se rappellent régulièrement à leur souvenir en organisant des expéditions pour enlever certains drapeaux ou inscriptions de ces lieux alternatifs.

À ce paysage, il faut ajouter les 3,5 milliards d'euros d'argent public dépensés dans des campagnes de propagande qui s'affichent sur les colonnes Morris de Budapest et mettent en scène les représentants de l'opposition en laquais de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, accompagnés des qualificatifs « migration, genre, guerre » pour chacun d'entre eux. L'investissement consacré aux réseaux sociaux et aux influenceurs pèse également de tout son poids. Pas une page YouTube ou Facebook où n'apparaisse une publicité pro-gouvernement. Comment faire le poids face à ces fonds quasi illimités ?

« Pour s'assurer des votes, d'énormes montants sont versés aux prêtres. En plus de leurs hauts salaires, ils vivent dans des palais dont personne ne pourrait rêver. Au bout de cinq ans, ils ont la possibilité de les vendre. Ce sont donc de vrais cadeaux en nature. En contrepartie, ils font de la politique pendant les messes et rendent certains services liés à la santé et à l'éducation à la population. Même si vous n'êtes pas d'accord avec Orban, il demeure difficile dans ces conditions de vous opposer à votre responsable religieux, surtout dans les villages où les rumeurs vont vite », explique en outre Tibor Szanyi. Selon une compagnie d'assurance-maladie, près de 40 000 Hongrois étaient dans l'attente d'une intervention chirurgicale en mars 2023. Quand il est question de vie ou de mort, le coup de pouce de l'Église devient difficile à refuser. Un système bien rodé. 

Le Figaro, no. 24790
Le Figaro, mardi 7 mai 2024 990 mots, p. 22

Débats

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6 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Le danger grandissant d'un antisémitisme décomplexé

Le triomphe d'un antisémitisme décomplexé et la relégation de la Shoah dans la mémoire collective montrent que les idées des deux hommes se sont imposées dans de larges franges de la population, y compris au sein de la gauche estudiantine, analyse le journaliste et essayiste*.

Menusier, Antoine

Ils sont proscrits, mais ils tiennent leur revanche. Soral et Dieudonné voient leur travail de sape récompensé. Peu importe que leurs noms soient ignorés des étudiants propalestiniens, seul le résultat compte. En France, la marginalisation des Juifs, la détestation d'Israël, pour beaucoup, c'est eux. Soral et Dieudonné : un duo apparu sur les listes Euro-Palestine des années 2000. À présent, la liste Palestine, c'est celle de LFI. Rien d'étonnant. Un continuum de ressentiment relie les années pré-attentats, marquées par un antisémitisme grandissant, à la période actuelle, où le ressentiment, mêlé d'espoir, a trouvé en Jean-Luc Mélenchon une légitimité politique que n'ont jamais eue Soral et Dieudonné, le penseur contrarié et l'amuseur empêché.

Il y a dix ans encore, le duo faisait un carton sur les planches de la proscription. Soral n'était plus invité à la télé, mais il se rattrapait sur sa chaîne Égalité & Réconciliation. Dieudonné avait «fait l'con» dans un sketch sur France 3, mais il remplissait son Théâtre de la Main d'Or. En eux, en l'un plus qu'en l'autre, selon les sensibilités, se reconnaissaient des descendants de l'immigration maghrébine et subsaharienne et pas mal des futurs « gilets jaunes » et antivax, acteurs de la convergence rêvée des luttes blanches et basanées.

Une conviction réunissait cette France d'à-côté en colère : les « Juifs » étaient la cause de sa condition inférieure ou marginale. Les vidéos d'Alain Soral et les pièces de Dieudonné étaient pleines d'accusations et allusions au rôle supposément néfaste des Juifs. L'antisémitisme de souche chrétienne faisait cause commune avec l'antisémitisme de souche islamique. Un « imposteur » tenait le haut du pavé, il fallait l'en déloger.

C'est à cette époque qu'Alain Soral proposa une alliance « islamo-chrétienne » pour contrer le « judéo-christianisme ». Un programme qui eut ses adeptes. Tel ce jeune homme de « banlieue » qui disait en 2014 en voyant passer à Paris une manifestation du Bloc identitaire contre l' « islamisation » : «Ce n'est pas contre les musulmans qu'ils devraient manifester, mais contre les Juifs.»

Comme dans le vieil antisémitisme, le Juif était affublé de toutes les tares : riche, fourbe, dépravé. Sur scène, Dieudonné parlait de Polanski comme du «pédophile juif». La partie disait certainement quelque chose du tout...

Quelques années plus tard, les dérives de #MeToo allaient produire l'un des moments les plus honteux - y en avait-il eu de ce type dans l'après-guerre ? - du cinéma français : Polanski conspué aux César 2020. La Shoah ne valait plus « totem d'immunité » , même pour ses rescapés. Une auteur féministe, bouffeuse de bourgeois vieux dégueulasses, n'avait-elle pas déclaré sa fascination pour les frères Kouachi, les tueurs de Charlie Hebdo ? Soral et Dieudonné, rebatteurs des cartes, étaient passés par-là.

La gauche, la presse de gauche, surtout, qui ne comprenait pas tout au film ou n'en voulait pas voir les images dérangeantes, continua de désigner l'extrême droite canal historique, l'extrême droite des Blancs, comme le plus grand danger. Quand bien même, les « minoritaires » ne sont-ils pas traversés de mauvaises pensées eux aussi ?

Pour sûr, certains spécialistes du terrorisme islamiste, dans cette même presse, qui est aussi la nôtre, sont très forts pour raconter dans leurs moindres détails les préparatifs des attentats, l'enfance des tueurs, leurs goûts sexuels et musicaux, mais ils font silence généralement sur l'essentiel : l'idéologie, la toute simple, la toute bête. Celle du coin de la rue et qui vient de loin, faite de récits recomposés, triturés, ruminés, avec, sous-jacente, l'idée de venger ses parents, comme d'autres déclarent vouloir venger leur « race ».

Les Juifs, adeptes de la méritocratie, chantres de l'assimilation, ces « arnaques » aux yeux de la pensée de gauche tournée vers les minorités, les vraies... La gauche estudiantine américaine participe du même abandon des Juifs, insupportables premiers de classe dans un monde où l'excellence vaut offense.

Rappel : l'extrême gauche était grandement d'extrême droite dans les années 2010 - pour rester dans le confort de l'association antisémitisme = extrême droite. Les « regrets » du député LFI David Guiraud, témoignant fin 2023, non sans courage, être venu à la cause palestinienne par Soral et Dieudonné, renvoient à la matrice antisémite de tout ou partie de l'engagement, sans que cela préjuge d'une permanence antisémite chez ceux qui y ont trempé un jour. Mais peut-être en reste-t-il un petit quelque chose.

Le 7 octobre ne fut pas perçu par les partisans de la cause palestinienne comme un massacre méritant la compassion pour les victimes, mais comme une Toussaint rouge, ce 1er novembre 1954 en Algérie, qui n'avait pas fait plus de 10 morts et qui donna le signal de départ de l'insurrection. Pour beaucoup, le Hamas est le prolongement du FLN : on n'obtient pas l'indépendance sans casser des oeufs. Raisonnement dangereux : la résolution de la crise israélo- palestinienne - il faudra bien qu'Israël accepte la création d'un État palestinien - ne peut pas être une resucée de la guerre de libération algérienne, avec exode final d'une des parties.

Infréquentables, mais victorieux. Soral et Dieudonné doivent sourire en entendant les nouvelles. Leur copain l'ayatollah Khamenei, qui peut continuer de réprimer sa jeunesse « vendue aux sionistes » sans faire couler les larmes des décoloniaux, félicite les étudiants engagés aux côtés des Palestiniens en Occident. Mais la plus grande victoire de nos duettistes de l'antisémitisme, c'est l'effacement de la Shoah, sa relégation, sa mort lente.

Dans une récente interview au média suisse Watson, le géopolitologue Dominique Moïsi observait : «Ce qui est notable dans la situation actuelle, c'est que tout le monde savait que, avec le temps, les émotions liées à la Shoah allaient s'atténuer, mais personne ne pensait que ce processus allait s'accélérer à ce point. C'est ça, si j'ose dire, le fait nouveau. »

*Antoine Menusier est journaliste et auteur de l'essai «Le Livre des indésirés: une histoire des Arabes en France» (Le Cerf, 2019).

Le Monde
France, lundi 6 mai 2024 1498 mots, p. 8
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4 mai 2024 - La Matinale du Monde

Quotas de HLM : une réforme contestée

Le projet d’assouplissement de la loi SRU, présenté au conseil des ministres, vise à séduire les classes moyennes

Claire Ané et Véronique Chocron Claire Ané et Véronique Chocron

Les nombreuses voix qui se sont élevées, jusque dans le camp présidentiel, contre la réforme de la loi Solidarité et renouvellement urbain (SRU) de 2000, n’y ont pas suffi. Le projet de loi sur le logement abordable, présenté vendredi 3 mai en conseil des ministres par Guillaume Kasbarian, le ministre délégué chargé du logement, va bel et bien assouplir ce texte emblématique, qui oblige deux milliers de communes en zone urbaine à proposer un taux minimal de 20 % ou 25 % logements sociaux, afin de favoriser la mixité sociale.

Face au tollé déclenché par cette décision, M. Kasbarian a toutefois édulcoré son texte et placé quelques garde-fous. Le principe reste certes de permettre aux villes qui ne remplissent pas leur objectif SRU d’intégrer à l’avenir du logement locatif intermédiaire, dévolu aux classes moyennes supérieures, dans leur quota obligatoire de logement social.

Toutefois, cette souplesse ne sera accordée qu’aux 650 communes qui atteignent déjà le seuil de 10 % ou 15 % de logements sociaux, et celles-ci ne pourront intégrer qu’un quart de logements intermédiaires dans les objectifs de construction neuve. Mais l’objectif final des 20 % ou 25 % de logements uniquement sociaux demeure. Il s’agit là de faire gagner du temps aux communes en retard, tout en réduisant leurs pénalités financières. « Finalement, ce projet intègre assez timidement le logement intermédiaire. Il s’agit surtout de toucher au symbole », estime Philippe Laurent, maire UDI de Sceaux, dans les Hauts-de-Seine.

C’est justement ce qui hérisse nombre d’élus et la famille du logement social. « Le rythme de rattrapage des communes en retard a déjà été revu à la baisse pour la période 2023-2025, via une loi votée début 2022. Et en revenant devant les parlementaires, le gouvernement ouvre la voie à un large détricotage, s’il se fait déborder par la droite et l’extrême droite, comme sur la loi “immigration” », alerte Thierry Repentin, maire PS de Chambéry, qui a présidé jusqu’à fin 2023 la commission nationale SRU, chargée de veiller à son application. Le Conseil national de l’habitat (CNH), rassemblant les nombreux acteurs du monde du logement (associations professionnelles, bailleurs sociaux, élus, associations de locataires…), s’est majoritairement prononcé contre le projet de loi.

Dans le secteur du logement, une question ne cesse d’interroger : pourquoi choisir de modifier une loi que les maires, hormis quelques exceptions, avaient fini bon an mal an par accepter ? L’Association des maires de France a pris soin de souligner dans un communiqué qu’elle n’était pas demandeuse.

« Nous avons tous été surpris, ce n’était pas du tout dans le scope, et nous n’avons jamais su d’où est venue l’idée », reconnaît une députée Renaissance, bonne connaisseuse des questions de logement. Le député Renaissance des Landes, Lionel Causse, précise quant à lui qu’ « aucun des rapports du Conseil national de l’habitat, que je préside, ne l’a préconisée. Cette réforme ne répond pas aux enjeux, qui seraient plutôt d’étendre la loi SRU à de nouveaux territoires où les gens n’ont plus les moyens de se loger ».

Cible électorale

C’est Gabriel Attal qui, dans son discours de politique générale devant les députés, le 30 janvier, s’est engagé à mener cette réforme de la loi SRU. Une annonce faite avant même la nomination d’un ministre du logement dans le nouveau gouvernement, et sans qu’aucune indiscrétion ait jamais filtré.

Dans la sphère des organismes de logement social, une conviction est largement partagée : le premier ministre s’est directement inspiré d’un rapport de l’Institut Montaigne, think tank libéral, publié en janvier 2024 et intitulé « Classes moyennes : l’équilibre perdu ? ». Le document affirme que « le logement social, initialement créé pour permettre aux classes populaires et moyennes de se loger plus décemment, ne répond désormais plus à sa promesse républicaine », les classes moyennes en ayant été « écartées ». « La généralisation des quotas » de 25 % de logements sociaux « et l’obligation de construction d’immeubles ont des effets particulièrement délétères pour les classes moyennes sur le marché libre », renchérit le rapport, qui regrette le nombre « malheureusement encore insuffisant » de logements intermédiaires.

Des conclusions que réfute Emmanuelle Cosse, la présidente de l’Union sociale pour l’habitat. « C’est faux, la classe moyenne habite dans le logement social »,dit-elle. Les locataires de HLM sont à 26 % des employés, à 23 % des ouvriers, à 12 % des professions intermédiaires et à 4 % des cadres ou des professions intellectuelles supérieures.

Depuis le début du deuxième quinquennat d’Emmanuel Macron, le sort des classes moyennes, présentées comme trop pauvres pour vivre correctement de leur travail, trop riches pour bénéficier réellement des aides publiques, concentre l’attention du gouvernement. Le chef du gouvernement en a fait une cible électorale prioritaire, et à un mois des élections européennes.

Paris vise les 30 % en 2035

Le député Lionel Causse penche, lui, pour un autre motif : « Il y a de longue date une demande de revoir la loi SRU, de la part de certains maires, comme celui de Nice, Christian Estrosi, qui ont jusqu’ici préféré payer des pénalités plutôt que de faire du logement social, et qui voient une opportunité de ne plus en payer »… Le maire de la cité azuréenne a ainsi été à l’initiative, fin février, d’une tribune dans le JDD, appelant à revoir une loi SRU qu’il juge « inapplicable ».

Cette tribune a été signée par 80 maires, sur près de 2 000 communes dans le périmètre de la loi SRU. Parmi elles, presque la moitié a atteint ou dépassé les 20 % ou 25 % de logements sociaux requis. L’autre millier, qui n’y est pas encore, a produit à lui seul, en deux décennies, un million de logements sociaux – tandis que les 34 000 autres communes françaises en réalisaient, à elles toutes, environ 800 000.

« Inapplicable », la loi SRU ? Des maires de la côte basque, où les prix des logements et des terrains ont flambé, sont convaincus du contraire. Emmanuel Alzuri et son équipe, sans étiquette, ont été élus en 2008 à Bidart, commune voisine de Biarritz réputée pour ses plages. Elle ne dépassait pas, à l’époque, 9,75 % de logements sociaux. Leur taux a été porté à presque 18 % des résidences principales. « Après avoir découvert la loi SRU, on a mené une politique très volontariste, d’autant que 70 % de notre population était éligible au logement social », se souvient le maire.

Le plan local d’urbanisme a été révisé : tout projet de quatre logements ou plus devait prévoir au moins un logement social (en location ou en accession). Les programmes plus importants devaient atteindre de 50 % à 70 % de ces logements « à prix maîtrisé ». Le front de mer n’a pas été exempté, ce qui permet d’avoir des habitants à l’année dans des immeubles qui, sinon, ne compteraient que des résidences secondaires. « On nous avait prédit que plus aucun promoteur ne viendrait. Cela n’a pas été le cas. Ils gagnent sans doute moins qu’avant, comme ceux qui leur vendent les terrains, mais est-ce un problème ? » L’équipe municipale vient de voter des règles plus contraignantes encore : un logement social au sein de chaque opération de trois logements ou plus.

Même en Ile-de-France, où la cherté et la rareté du foncier sont particulièrement marquées, les progrès enregistrés depuis la loi SRU sont spectaculaires. A 20 minutes de RER du cœur de Paris, Sceaux, connue pour son parc dessiné par Le Nôtre et ses coquets quartiers pavillonnaires, comptait 12 % de logements sociaux en 2002, un an après l’élection de Philippe Laurent. Cette ville des Hauts-de-Seine atteint désormais 27 %, sans se départir de son image bourgeoise, et sans que l’édile de centre droit en fasse étalage.

« Il n’est pas mauvais d’avoir de la mixité, à condition que cela soit bien fait, et cette politique est assez bien comprise : les habitants aisés souhaitent des services, notamment publics, des commerces et des établissements scolaires. Si ceux qui y travaillent peuvent vivre à côté et venir à pied, ils sont plus heureux, pour le bénéfice de tous », constate-t-il.

La Ville de Paris est quant à elle sur le point d’atteindre le quota fixé par la loi SRU, avec un taux de près de 24 %. Plus de 120 000 logements sociaux ont été financés entre 2001 et 2022, et la municipalité a décidé d’aller au-delà, en en visant 30 % en 2035, avec pour modèle Vienne, la capitale autrichienne, qui compte 45 % de logements subventionnés.

Pour la maire (PS), Anne Hidalgo, et son adjoint (PCF) au logement, Jacques Baudrier, le but affiché est de protéger les Parisiens les moins fortunés de la spéculation immobilière et de permettre à ceux qui travaillent dans la capitale d’y habiter, alors qu’elle perd chaque année des habitants qui n’ont plus les moyens d’y loger.

Le Monde
France, lundi 6 mai 2024 1125 mots, p. 11
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4 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Nouvelle-Calédonie : Matignon appelé en renfort

Manuel Valls, Edouard Philippe et Jean-Marc Ayrault plaident pour un changement de méthode de l’exécutif

Nathalie Guibert

Trois anciens premiers ministres, trois avis convergents : Matignon doit reprendre en main le dossier de la Nouvelle-Calédonie, dont la double crise politique et économique suscite des inquiétudes croissantes, ont indiqué à l’Assemblée nationale Manuel Valls, Jean-Marc Ayrault et Edouard Philippe. Mardi 30 avril et jeudi 2 mai, tous trois étaient auditionnés par Nicolas Metzdorf, figure de la droite loyaliste à Nouméa et député du groupe Renaissance, rapporteur du projet de loi constitutionnelle réformant le corps électoral calédonien.

Le texte sera soumis à la commission des lois mardi 7 mai, puis au vote en séance le 13, dans la perspective d’un Congrès scellant la révision constitutionnelle à la majorité des trois cinquièmes en juin. Mais les indépendantistes demandent le retrait de la réforme, portée par le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin.

Ils craignent de voir les Kanak mis en minorité, avec l’ajout envisagé de 25 000 électeurs, nés en Nouvelle-Calédonie depuis 1998 ou y résidant depuis dix ans, des citoyens jusque-là écartés des listes par dérogation au suffrage universel pour préserver le fragile équilibre politico-ethnique du territoire. De ces élections provinciales dépendent en effet tous les rapports de force entre les non-indépendantistes et les indépendantistes, qui dirigent le gouvernement calédonien depuis 2021.

« Une initiative » nécessaire

Edouard Philippe est le dernier premier ministre (2017-2020) à avoir pris en main le dossier, avant qu’il soit confié par Emmanuel Macron à Sébastien Lecornu au ministère des outre-mer, puis à Gérald Darmanin à l’intérieur. Jeudi 2 mai, M. Philippe s’est gardé de mettre directement en cause M. Darmanin, chargé depuis 2022 des consultations sur l’organisation du scrutin à venir, et sur le futur statut du territoire de la République appelé à la « pleine souveraineté ». Son propos était néanmoins clair : « Si l’on devait s’interroger sur le domaine réservé du premier ministre, la Nouvelle-Calédonie serait dedans », a-t-il exposé.

Le maire du Havre s’est rendu en mars sur le Caillou. Pour constater que si les deux camps souhaitent toujours un accord politique afin d’écrire la suite de l’accord de Nouméa de 1998, le consensus semble de moins en moins à leur portée dans le cadre de la méthode de l’exécutif. Selon lui, il faut donc « une initiative ».

« Je plaide pour que Matignon reprenne la main,a abondé le 30 avril Manuel Valls, premier ministre de 2014 à 2016. Les indépendantistes ont la mémoire du lien avec ce lieu où se sont élaborés les grands accords du passé, celui de Matignon en 1988 et celui de Nouméa en 1998. Et il n’est pas bon que le président soit sur tous les ballons. »

Son prédécesseur (2012-2014), Jean-Marc Ayrault, confie au Mondeavoir alerté Gabriel Attal, l’actuel locataire de Matignon, sur la nécessité de « prendre très au sérieux » les risques de violence qui émergent à nouveau – des loyalistes prêts à reformer des milices pour en découdre, des comités d’action kanak en passe de lancer des actions dures.

Jeudi, M. Ayrault a explicitement reproché au ministre de l’intérieur l’impasse actuelle : « Depuis Michel Rocard, c’est Matignon qui pilote, qui rassure, qui crée du lien. Dernier à l’avoir fait, Edouard Philippe avait pris les choses au sérieux,or, depuis, on a bifurqué vers le ministère de l’intérieur, on est entré dans un jeu tactique, on joue sur les divisions du camp indépendantiste. »

L’ancien maire de Nantes reproche à M. Darmanin de s’être trop appuyé sur son ancienne secrétaire d’Etat Sonia Backès, cheffe de file de la droite loyaliste à Nouméa, qui a aujourd’hui repris pleinement des fonctions de présidente de la province Sud : « Quand on voit Sonia Backès qui met en cause la légitimité du gouvernement calédonien et propose de fédéraliser la Nouvelle-Calédonie, on est mal parti », énonce-t-il.

Les deux manifestations d’ampleur concomitantes du 13 avril à Nouméa ont marqué. Elles ont rassemblé 35 000 indépendantistes et 20 000 loyalistes, selon les chiffres consolidés depuis – les autorités avaient communiqué sur une mobilisation égale des deux blocs.

« Aller jusqu’au bout »

Si le calme continue de tenir, dans une société échaudée par des affrontements binaires qui ne lui correspondent plus, d’autres signes de tension apparaissent. Sur l’île de Lifou, la cellule de coordination des actions de terrain, appendice radical du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), a réuni 2 000 personnes le 24 avril. Du jamais-vu. Visé par des menaces de mort, le député Metzdorf a saisi cette semaine le procureur. « Le temps qui s’est écoulé en vain ces derniers mois a replacé chacun dans sa tranchée », s’inquiète le député calédonien Philippe Dunoyer (Renaissance), élu local de la droite modérée.

« Pour trouver une porte de sortie », Jean-Marc Ayrault propose une « mission du dialogue », comme le soutient la délégation aux outre-mer de l’Assemblée nationale, et comme le demande le FLNKS. La référence est mai 1988, quand, juste après la réélection de François Mitterrand et l’assaut meurtrier de la grotte d’Ouvéa, dans lequel dix-neuf Kanak et deux militaires avaient été tués à l’acmé d’un cycle de violences terrible, le premier ministre, Michel Rocard, avait désigné six personnalités pour renouer le dialogue. Les accords de Matignon seront conclus le 26 juin 1988.

La mission, dans l’idée de M. Ayrault, suspendrait le processus constitutionnel jusqu’à la fin 2025 – c’est la date limite accordée par le Conseil d’Etat pour la tenue des élections provinciales calédoniennes, qui étaient prévues initialement en mai 2024. Manuel Valls, lui, préconise une adoption du texte constitutionnel d’abord, la mission du dialogue ensuite, pour définir le destin commun des Calédoniens « dans le cadre d’une très grande autonomie et d’un lien fort avec la métropole ».

Après les trois référendums sur « la pleine souveraineté » prévus par l’accord de Nouméa, et qui, entre 2018 et 2021, ont dit non à l’indépendance, même si le dernier fut boycotté par le FLNKS, « l’Etat était obligé de sortir de sa neutralité et ne pouvait laisser perdurer la situation »,argumente M. Valls.

« Maintenant,poursuit-il , il faut aller jusqu’au bout pour tenir le scrutin provincial.Mais pour inventer des choses nouvelles, il faut du temps, de l’écoute, avec un calendrier précis comme l’aurait établi Michel Rocard, et une date pour un référendum sur l’autodétermination. »

A l’Assemblée, le groupe socialiste a déposé une motion de rejet préalable du projet constitutionnel. « Les inquiétudes sont partagées, et la crise du nickel exige des décisions portées politiquement. Le gouvernement peut décider de retirer son texte, il n’est pas trop tard » , soutient le député socialiste du Calvados Arthur Delaporte.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, lundi 6 mai 2024 619 mots, p. AUJM6
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6 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Le Parti ouvrier indépendant, l'allié zélé de Mélenchon

La petite formation trotskiste est à la pointe des mobilisations propalestiniennes dans les universités. Certains Insoumis s'inquiètent de son influence grandissante.

Pierre Maurer

À Sciences-po comme à la Sorbonne, il était là. Un député pas comme les autres : Jérôme Legavre, élu du groupe LFI, mais aussi militant du Parti ouvrier indépendant (POI), l'un des héritiers trotskistes de l'Organisation communiste internationaliste (OCI), dont Jean-Luc Mélenchon fit partie dans sa jeunesse. Ces dernières semaines, Jérôme Legavre et son parti se sont placés à la pointe des revendications propalestiniennes dans les établissements universitaires. « Comme les étudiants américains, ils montrent l'exemple ! » a-t-il ainsi écrit sur X, après avoir été l'un des premiers à se rendre au blocus de Sciences-po Paris.

Ce dimanche, en clôture de l'assemblée du POI, à laquelle ont assisté plusieurs députés de la France insoumise, Jérôme Legavre s'est montré très clair : « Nous les soutenons à fond ! [...] J'y suis allé et nous allons continuer de le faire. C'est notre rôle et c'est notre place. Cette révolte est un signal formidable. [...] Je souhaite que cette mobilisation s'amplifie. »

Ces héritiers du courant lambertiste (du pseudo de leur fondateur Pierre Lambert), qui, autrefois, se tenaient à distance des protestations étudiantes contre la guerre du Viêt Nam - un mouvement déjà venu des campus américains -, observent cette fois de près l'évolution de la mobilisation dans les facultés outre-Atlantique. En témoigne la dernière une de l'hebdo de leur parti, qui agglomère trois photos de manifestations : l'une à Columbia, l'autre à Sciences-po et la dernière au Yémen, barré du mot d'ordre : « Cessez-le-feu ! »

« Une bonne implantation syndicale »

Lors de son assemblée, dimanche, le POI a ainsi invité Jana Silverman, représentante de Democratic Socialists of America (DSA). Ce parti américain de gauche avait affirmé dans un communiqué, le 7 octobre 2023, que l'attaque du Hamas était le « résultat direct du régime d'apartheid d'Israël », avant de condamner « sans équivoque le meurtre de tous les civils ». Depuis, DSA a activement participé aux mobilisations propalestiniennes aux États-Unis.

Des sources d'inspirations pour le POI ? « Jérôme (Legavre) était disponible pour aller dans les facs. Mais ces mouvements étudiants sont auto-organisés. Nous ne sommes pas cachés derrière eux », démine le député LFI Paul Vannier, l'un des lieutenants de Jean-Luc Mélenchon. Depuis la création de la Nupes, en 2022, les liens entre Jean-Luc Mélenchon et le POI, qui a longtemps préféré la discrétion, se sont renforcés. Jusqu'à voir les représentants de cette organisation intégrer les « groupes d'actions » (GA) locaux de la France insoumise. Un « entrisme » pratiqué par ces militants zélés acquis à la ligne de Jean-Luc Mélenchon, par exemple sur « l'affaire Adrien Quatennens », que dénoncent de plus en plus des Insoumis. « Ils sont installés dans les boucles départementales et ils interviennent pour faire monter des gens ou les écarter », déplore l'un d'eux. Une autre se disait, il y a quelques semaines, « très inquiète » du rapprochement entre Jean-Luc Mélenchon et le POI. « Dans mon groupe d'action, la situation s'est dégradée à cause de la ligne des militants du POI dans nos réunions, qui soutenaient mordicus la ligne de la direction de LFI », témoignait-elle. Une façon d'éteindre les débats.

« Le POI est utile à Mélenchon parce qu'il a une bonne implantation syndicale. Mais ça lui permet aussi d'avoir des troupes quand il fait un meeting, des déplacements et d'être défendu contre les frondeurs (Clémentine Autain, François Ruffin, Alexis Corbière, Raquel Garrido) en interne », estime un poids lourd de gauche qui a beaucoup côtoyé Mélenchon. « Ils cherchent toujours une personnalité en point d'appui à laquelle se rattacher. » Un ancien trotskiste résume : « Mélenchon fait exactement la même chose que François Mitterrand en 1980 : il s'appuie sur eux pour avoir une force de frappe de terrain structurée et ordonnée. »

Le Monde
France, lundi 6 mai 2024 948 mots, p. 11
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5 mai 2024 - Le Monde (site web)

Des indépendantistes ultramarins critiqués pour leurs liens avec Bakou

En Polynésie et en Nouvelle-Calédonie, des accords de coopération ont été signés, en avril, avec le régime autoritaire d’Azerbaïdjan

N. G.

L’Azerbaïdjan, nouveau caillou dans la chaussure de la France en outre-mer. En Nouvelle-Calédonie, en Polynésie ou en Guyane, les indépendantistes sont accusés par le gouvernement de céder aux soutiens de la riche dictature pétrolière d’Ilham Aliev. Parmi eux, le parti polynésien Tavini huiraatira, dont les responsables dirigent le territoire français du Pacifique depuis mai 2023, a signé, mardi 30 avril, un mémorandum avec un organisme créé par le régime azerbaïdjanais contre le « colonialisme français », le Groupe d’initiative de Bakou. Le communiqué évoque l’accord en des termes vagues : des « perspectives de développement des relations futures », des « résultats dans le sens de la décolonisation ».

Devant la commission des lois de l’Assemblée nationale, lundi 29 avril, le ministre de l’intérieur et des outre-mer, Gérald Darmanin, avait, par ailleurs, dénoncé des liens de l’Azerbaïdjian en Nouvelle-Calédonie « avec quelques courants, quelques personnalités indépendantistes ». Le 18 avril, une lettre d’intention pour des coopérations sportives ou culturelles avait été signée entre le Congrès de la Nouvelle-Calédonie, à majorité indépendantiste, et le Parlement azerbaïdjanais. Cette initiative non concertée, justifiée par le besoin de défendre la cause dans les instances internationales, a été qualifiée de « honte » par les loyalistes à Nouméa. Elle a suscité des critiques dans les rangs indépendantistes eux-mêmes.

Campagnes de dénigrement

« Nous avons une tradition d’ingérences étrangères en Nouvelle-Calédonie, a commenté le ministre de l’intérieur. Venues de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande[dans le passé] . Chinoises, sur les questions économiques et le nickel. Opportunistes[pour] l’Azerbaïdjan, dont on ne voit pas très bien les intérêts dans le Pacifique Sud et qui essaie d’utiliser le dossier calédonien au niveau international contre la France », alliée d’une Arménie honnie par Bakou.

Le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) entretient des liens internationaux historiques avec d’anciennes colonies, comme le Vietnam ou la Libye. Comme lui, d’autres indépendantistes ultramarins se sont depuis longtemps rapprochés de leurs homologues européens, comme les Catalans. Et tous assistent, dans des pays peu démocratiques comme le Venezuela, aux séminaires régionaux du comité spécial de la décolonisation de l’ONU. M. Darmanin a exposé deux fois la position de la France devant ce comité, à New York, en mai 2023 et en avril 2024.

Le député communiste de Guyane Jean-Victor Castor, membre du Mouvement de décolonisation et d’émancipation sociale, a été, lui aussi, critiqué, fin 2023, pour s’être rendu, tous frais payés, à Bakou, avec son collègue député martiniquais Marcellin Nadeau, fondateur du mouvement Péyi-A. « Je me suis rendu à la réunion des pays non alignés, en Azerbaïdjan puis en Ouganda. Je suis parfaitement à l’aise avec cela », répond M. Castor. Le parlementaire guyanais se réfère à Nelson Mandela pour affirmer : « Les petits peuples n’ont pas le choix des armes, ni de leurs alliances. »

Les ingérences de l’Azerbaïdjan en France, par des campagnes de dénigrement virulentes sur les réseaux sociaux, ont commencé en 2022, avant la dernière guerre du Haut-Karabakh, qui a vu la France se ranger aux côtés de l’Arménie contre l’épuration ethnique lancée par Bakou dans l’enclave. Dans un premier temps, l’arrivée de cet acteur dans le club déjà fourni des cyberassaillants de la France – Chine, Russie et Iran – fut une surprise, précise une source proche du dossier consultée par Le Monde.

A Paris, cette offensive a vite été jugée « cohérente » avec la position internationale de la France, rapporte cette même source. Elle est qualifiée d’ « agressive » depuis qu’en juillet 2023 a été créé le Groupe d’initiative de Bakou. Dans la grande tradition soviétique de soutien aux peuples opprimés, l’Azerbaïdjan s’est mis à tenir des réunions internationales, à Bakou ou à Vienne, en Autriche, en invitant Corses, Kanak ou Polynésiens.

Adversaire « très actif »

Lors de la visite du ministre des armées, Sébastien Lecornu, en Nouvelle-Calédonie, fin 2023, deux envoyées du régime d’Ilham Aliev ont été identifiées et arrêtées à Nouméa. Sur les réseaux sociaux, l’une a été présentée par Bakou comme une « journaliste » injustement « déportée » par la France. L’autre a brandi un drapeau azerbaïdjanais en marge d’une manifestation kanak, de quoi réaliser un cliché largement diffusé.

Le gouvernement français n’est pas exempt de contradictions dans l’affaire. Il ne voit pas d’inconvénient à compter une ministre, Rachida Dati, dont les liens avec la famille du dictateur Aliev sont notoires. Et la France participera à la COP29, prévue à Bakou en novembre. Mais l’Azerbaïdjan est considéré comme un adversaire « très actif »s’ajoutant à d’autres.

M. Darmanin a évoqué sans précision des « aspects financiers ». Toutefois, les sources du Monde indiquent qu’aucun cas de corruption n’a été enregistré au-delà des billets d’avion et des hôtels offerts aux indépendantistes – les Néo-Calédoniens ne contestent pas ce point – et jugent que ces actions d’influence ne sont pas de nature à changer la donne des territoires ultramarins.

« A chaque fois que surgit une crise dans nos pays, l’Etat met en avant l’ingérence étrangère plutôt que de balayer devant sa porte », dénonce M. Castor. Lors de la révolte lycéenne de 1996 en Guyane, « l’Etat parlait de l’influence de la Libye », souligne-t-il, et, à l’occasion de mouvements sociaux dans le secteur spatial, « les Etats-Unis ont été accusés de déstabilisation ». Dans le dossier néo-calédonien, le parlementaire conclut à une manœuvre de « petite politique, au moment où l’Etat avance dans une marche forcée irresponsable avec son projet de loi constitutionnelle sur le corps électoral ».

Le Figaro, no. 24789
Le Figaro, lundi 6 mai 2024 1462 mots, p. 7

Politique

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5 mai 2024 - Le Figaro (site web)

« Ça me fait mal au coeur » : les blocages propalestiniens vus par les politiques passés par Sciences Po

Les manifestations qui paralysent l'établissement depuis près de deux mois ne laissent personne de marbre parmi les anciens élèves.

Lagrave, Martin

Paris, 3 mai 1968. Dans la cour de la Sorbonne, plusieurs étudiants se relaient derrière le mégaphone. Parmi les orateurs haranguant la centaine d'étudiants qui occupent les lieux, Daniel Cohn-Bendit, dit « Dany le Rouge ». Alors que la rumeur d'un affrontement avec les militants du mouvement de droite radicale Occident se propage, le recteur de l'université de Paris ordonne l'évacuation de la cour par les forces de l'ordre. Voilà la première étincelle à l'origine de l'embrasement de la capitale. La contestation, jusqu'alors du fait de quelques étudiants, se propage. Quelques heures plus tard, le premier pavé vient s'écraser contre un fourgon de police.

Loin de l'agitation du Quartier latin, un étudiant de Sciences Po rédige une lettre à l'intention du général de Gaulle. « J'étais un gaulliste de gauche à ce moment-là, j'avais entamé des démarches pour tenter de faire prévaloir des solutions de dialogue et de négociation », se souvient Jean-Louis Bourlanges, aujourd'hui député MoDem et président de la commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale. Âgé de 22 ans à l'époque, le jeune homme se sent pourtant bien seul tant ses camarades sont révoltés. Le 14 mai marque le début de sept semaines d'occupation des lieux.

Une cinquantaine d'années plus tard, devant les images de Sciences Po qui défilent à la télévision, Jean-Louis Bourlanges manque de tomber de sa chaise. Les couloirs, qu'il connaît bien pour les avoir lui-même arpentés, sont à nouveau occupés, mais quelque chose a changé. Des drapeaux palestiniens ornent les fenêtres de l'établissement, bloqués par un mur de poubelles entassées. « J'ai été élève entre 1966 et 1969 ainsi que professeur associé de 2000 à 2017. Je n'ai jamais rencontré ça, ni de près, ni de loin », s'émeut-il, avant de s'interrompre : « En Mai 68, il y avait certes des bagarres, l'extrême droite était assez active, mais je ne pense pas qu'il y ait eu une telle atmosphère d'hostilité et d'intolérance. »Au sein de l'école, les slogans antigaullistes du siècle dernier ont laissé place aux chants propalestiniens. L'amphithéâtre « Che Guevara » répond désormais au nom de « Gaza ».

Depuis la soirée du jeudi 2 mai, entre 80 et 90 étudiants du Comité Palestine ont investi les locaux parisiens de la Rue Saint-Guillaume. Pour beaucoup enturbannés de keffiehs, les jeunes gens ont relayé sur les réseaux sociaux l'occupation des lieux. Un nouveau blocage pour protester contre le refus de l'administration de créer « un groupe de travail sur les partenariats de l'institution avec les universités israéliennes ». Vendredi, à la mi-journée, les forces de l'ordre ont finalement évacué « sans incident » les étudiants. Dans un message interne, l'administrateur provisoire de l'établissement, Jean Bassères, a dit mesurer « la portée de cette décision difficile et l'émotion qu'elle peut susciter. Je regrette vivement que les multiples tentatives de dialogue n'aient pas permis de l'éviter. »

L'activisme propalestinien qui s'est progressivement emparé de l'établissement ne laisse personne de marbre parmi les anciens élèves. Notamment chez ceux qui ont embrassé une carrière publique, à commencer par le chef de l'État lui-même. « Sciences Po, c'est l'école de la République. Elle doit le rester », confie Emmanuel Macron au Figaro, considérant que seules les valeurs d'universalisme, de raison et de savoir y ont leur place.

Passé lui aussi par les bancs de la prestigieuse école, Gabriel Attal ne cache pas sa colère devant « un spectacle navrant et choquant d'une minorité agitée par des forces politiques, et notamment La France insoumise ». Des exactions qui ont poussé la présidente LR d'Île-de-France, Valérie Pécresse, à suspendre les subventions de la région « tant que la sérénité et la sécurité ne seront pas rétablies dans l'école ».

Il faut dire que les récents événements entachent un peu plus la réputation de cette « fabrique des élites » , qui a formé six des huit présidents de la Ve République et pas moins de quinze premiers ministres. Une grande partie des ministres, des parlementaires ou de leurs collaborateurs ont aussi noirci leurs cahiers à l'IEP. Or, à mesure que passent les années et que défilent les promotions, beaucoup d'entre eux disent ne plus reconnaître ce lieu de pouvoir longtemps synonyme d'excellence.

«C'est un lieu où la gauche a toujours été extraordinairement présente. C'est une vieille histoire. Et d'ailleurs, pourquoi pas ?interroge l'eurodéputée macroniste Nathalie Loiseau, élève à Sciences Po en 1980, devenue ensuite directrice de l'ENA de 2012 à 2017, puis ministre chargée des Affaires européennes. Mais les blocages, c'est autre chose. Quand des étudiants juifs confient qu'ils sont mal à l'aise, ça me fait mal au coeur », abonde-t-elle, alors que des élèves « éviteraient » depuis plusieurs jours de se rendre en cours, selon le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif).

Les plus jeunes générations, celles qui ont été récemment diplômées, ont progressivement vu s'installer ces nouveaux modes de revendication, où le dialogue peine à exister. Mais elles déplorent une accélération et un durcissement ces dernières années. « On ne peut que constater la radicalisation. À mon époque, il y avait certes le Front de gauche de Sciences Po, mais ils n'avaient encore jamais rien bloqué », raconte Antoine Vermorel-Marques, 31 ans, député LR. Lors du tournoi annuel d'épreuves sportives et artistiques qui oppose les différents campus, à l'époque, les groupes d'étudiants se chambrent à coups de chants, sans s'invectiver, rapporte-t-il. « Quelqu'un à l'époque avait sorti un drapeau israélien pendant ce tournoi, mais c'était une tempête dans un verre d'eau,se rappelle le jeune parlementaire. C'était un débat d'idées, mais pas un blocage de campus. »

Passé quelques années avant lui sur les bancs de l'école, son collègue LR Pierre-Henri Dumont démontait les barricades installées par ses camarades. Au milieu des drapeaux palestiniens, la semaine dernière, l'ancien président de l'UMP-Sciences Po est même venu rencontrer ceux qui s'opposaient au blocage. « C'est quand même quelque chose qui est assez étonnant, et qui est dangereux pour le futur de l'institution. Ça a aussi une répercussion sur tous les anciens élèves, qui posent une question sur la valorisation des diplômes », s'inquiète-t-il.

Dans le viseur de ces anciens élèves : le double phénomène de l'introduction de la discrimination positive et de l'ouverture aux campus internationaux. Menées par les directions successives, ces décisions seraient à l'origine de la capitulation d'aujourd'hui face à une minorité d'étudiants. « La réaction a été quand même ambiguë », souffle Antoine Vermorel, alors que l'établissement a renoncé à sanctionner les bloqueurs. Comme lui, d'aucuns y voient le point d'orgue de l'évolution dite « à l'américaine » engagée par l'emblématique Richard Descoings, directeur de l'établissement de 1996 jusqu'à sa mort, en 2012. Des milliers d'étudiants étrangers, notamment venus des États-Unis, ont depuis investi les amphithéâtres de l'école.

« La cause principale est liée à l'internationalisation de la scolarité et à l'évolution en profondeur des enfants de la bourgeoisie française », professe Jean-Louis Bourlanges. Pierre-Henri Dumont va dans son sens : « Ces élèves importent ce qu'ils ont appris dans leurs universités, dont les théories woke. Un terreau fertile pour les extrémistes. »

Et pour cause : dans une enquête réalisée auprès des étudiants de l'établissement, les politologues Martial Foucault et Anne Muxel révèlent que 55 % d'entre eux ont voté Jean-Luc Mélenchon en 2022. Plébiscite que les Insoumis leur rendent bien. « Je voulais à tout prix vous adresser le salut le plus reconnaissant et le plus admiratif pour le travail que vous avez engagé. Vous êtes à cet instant, pour nous, l'honneur de notre pays, l'image la plus forte que nous puissions donner », a encensé le triple candidat à la présidentielle la semaine dernière.

Ancienne élève de l'école, la patronne des députés LFI, Mathilde Panot, ne disait pas autre chose, fin avril, au micro du « Grand Jury RTL-Le Figaro-M6-Paris Première » : « Je les soutiendrai autant de fois qu'ils le feront, et nous serons là à chaque fois que le peuple se mettra en mouvement pour soutenir l'égale dignité des êtres humains. »

Reste que des voix s'élèvent aussi pour tempérer les inquiétudes autour de cette mobilisation. C'est le cas d'Henri Guaino, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, également passé par les bancs de Sciences Po : « On ne peut pas dire qu'il ne se passe rien, mais il ne faut pas en faire un événement extraordinaire. Il ne faut pas non plus voir la moindre manifestation propalestinienne comme une manifestation de l'antisémitisme », relativise-t-il, avant de directement s'en prendre à son ancienne collègue de droite Valérie Pécresse : « Il n'y a rien de plus idiot que les gens qui se précipitent, en expliquant qu'il faut supprimer les financements. » Manière, sans doute, de souligner que les blocages ne sont le fait que d'une minorité agissante. Quitte à nier au passage le risque de contagion qui guette dans les facs et les lycées du pays. ML

Le Figaro, no. 24789
Le Figaro Économie, lundi 6 mai 2024 1732 mots, p. 26

Médias & Publicité

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5 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Maxime Saada : « MultiChoice sera l'acquisition la plus ambitieuse de l'histoire de Canal+ »

Le président du directoire détaille la stratégie de consolidation du groupe audiovisuel, qui entend dépasser d'ici 2027 les 60 millions d'abonnés dans le monde grâce à l'apport de l'opérateur sud-africain.

Sallé, Caroline

Pour la première fois de son histoire, le groupe Canal+ a franchi la barre des 6 milliards de revenus en 2023. Et son Ebitda dépasse à présent les 500 millions d'euros. Depuis l'arrivée il y a huit ans de Vincent Bolloré à la tête de Vivendi, sa maison mère, Canal+ a vu le nombre de ses abonnés progresser de 80 % pour atteindre aujourd'hui 26,4 millions de personnes dans plus de 50 pays. La profonde transformation opérée par Maxime Saada, le président du directoire du groupe audiovisuel français, est en train de porter ses fruits. Mais elle n'est pas achevée. Résolument tourné vers l'international, Canal+ s'est engagé dans une course à la taille et va continuer à se consolider dans les années à venir.

LE FIGARO. - Où en est l'acquisition de MultiChoice, le plus puissant acteur de la télévision payante en Afrique ?

MAXIME SAADA. - Canal+ détient à ce jour plus de 42 % du capital de MultiChoice. Nous avons obtenu l'appui du conseil d'administration et sommes désormais dans l'attente d'un vote formel de ses administrateurs indépendants d'ici fin mai. L'opération devra ensuite obtenir l'aval de l'antitrust. Nous nous efforçons d'avancer en nous attachant le soutien de toutes les parties prenantes : actionnaires, institutions, gouvernement sud-africain d'un côté, management et équipes de l'entreprise de l'autre. Nous sommes très volontaristes sur ce dossier, au regard du potentiel considérable que ce rapprochement représenterait.

Canal+ accélère sa mue pour devenir un géant mondialisé du divertissement ?

Il s'agit là de la prise de participation stratégique la plus ambitieuse de notre histoire qui, je l'espère, nous permettra de créer avec nos partenaires sud-africains un formidable ensemble, avec une base d'abonnés mondiale toute proche des 50 millions, dont 30 millions en Afrique, et de devenir le seul acteur non-américain dans le top mondial du secteur. Canal+ est désormais en situation de rivaliser avec les plus grands acteurs mondiaux du secteur. En Europe du Nord, nous sommes montés au capital de la plateforme Viaplay à hauteur de 30 %. En Asie, nous détenons aussi 30 % du capital de Viu, une plateforme de streaming qui compte 13 millions d'abonnés en Asie du Sud-Est. Et nous disposons d'une option pour en prendre le contrôle. Si tout se passe bien, fin 2026, début 2027, nous serons au-dessus des 60 millions d'abonnés. Nous avons un enjeu de taille critique. La consolidation de Canal+ va se poursuivre. Elle nous offrira la capacité d'investir encore davantage dans les contenus, puisque nous pourrons amortir nos investissements sur une base d'abonnés bien plus large. Nous dépensons déjà 3,5 milliards d'euros dans les contenus, quand TF1 et M6 dépensent 1,5 milliard d'euros à eux deux. MultiChoice investit de son côté 1,2 milliard d'euros. D'ici douze à dix-huit mois, nos investissements dans les contenus pourraient ainsi s'élever à près de 5 milliards d'euros.

StudioCanal va multiplier les projets cette année?

À mesure qu'il se développe, notre groupe doit être en capacité de mieux s'autoalimenter. Nous détenons 26 sociétés de production dans le monde. L'an dernier, nous avons pris une participation minoritaire dans le studio américain The Pictures Company, qui produit notamment les films de Liam Neeson. Le prochain enjeu de Canal+ sera autour de StudioCanal, qui produit déjà une cinquantaine de films et autant de séries par an. Cette année, StudioCanal sortira son film français le plus ambitieux, L'Amour oufde Gilles Lellouche et sa production internationale la plus ambitieuse, Paddington3. Nous créons également un nouveau label, StudioCanal Stories, inspiré par le rapprochement de Vivendi et du groupe Lagardère, qui intègre Hachette Livre, troisième éditeur mondial. Son premier projet sera l'adaptation de la franchise de bande dessinée Astérix, personnage français le plus populaire à travers le monde, dont StudioCanal développera le prochain film en live action.

Certains craignent une mainmise sur tous les droits d'adaptation chez Hachette...

Hachette sort 15 000 livres par an ! Que l'on réfléchisse à mieux travailler ensemble, évidemment. Mais nous allons chercher les meilleures oeuvres là où elles sont, et très souvent à l'extérieur du groupe. Pour preuve, la série à succès D'argent et de sang est tirée d'un livre qui n'est pas édité chez Hachette. Il est de surcroît écrit par le journaliste de Mediapart, Fabrice Arfi, dont on ne peut pas dire qu'il est un fervent admirateur de Vivendi...

Vivendi poursuit l'étude d'une éventuelle scission du groupe. Le projet d'introduction en Bourse du groupe Canal+ avance-t-il ?

L'étude se poursuit. La nouvelle entité regrouperait notamment Canal+, Dailymotion et GVA, opérateur télécoms spécialisé dans la fourniture d'accès internet à très haut débit en Afrique. L'opération pourrait intervenir entre le premier et le second trimestre 2025. Si elle aboutit, notre groupe sera probablement double coté, à Johannesburg en Afrique du Sud, et en Europe.

Après des années de pertes, Canal+ est-elle profitable en France ?

Il est vrai que la profitabilité du groupe Canal+ est tirée depuis des années par nos activités à l'international, mais nos équipes ont largement redressé nos activités françaises et celles-ci sont désormais proches de l'équilibre. En 2023, nous avons enregistré une huitième année de croissance consécutive. Et nous totalisons 10,6 millions d'abonnés. Nous avons conquis plus de 500 000 abonnés de moins de 26 ans et rajeuni notre audience. Nous sommes convaincus qu'il existe encore un potentiel de croissance en France. Pour l'adresser, nous lancerons d'ailleurs une nouvelle offre avant l'été.

Distribuer Warner et Amazon vous aiderait à consolider votre position de super-agrégateur. Où en sont les négociations ?

Cette stratégie de super-agrégateur opérée sur de nombreux territoires a changé la perception de Canal+ et accéléré notre croissance. À cet égard, l'intégration d'Apple TV+ à Canal+ a été particulièrement appréciée par nos abonnés. Nous sommes très avancés avec Warner. Quant à Amazon, ils se passent de nous et nous nous passons d'eux. Nous serions néanmoins très favorables à l'idée de les distribuer, comme les autres plateformes. Nous regardons également la possibilité d'intégrer d'autres offres de streaming, plus ciblées. En France et à l'international, nous allons continuer à agréger des offres, sur un modèle hybride et convergeant, mixant gratuit et payant. Nous voulons avoir un pied sur ces deux marchés. Cette stratégie pourrait aboutir potentiellement à l'intégration de Dailymotion avec Canal+.

La vente des droits TV de la Ligue 1 de football pour la période 2024-2029 est toujours en cours. Des rumeurs indiquent que vous pourriez revenir dans le jeu. C'est le cas ?

Sur la Ligue 1, à chaque jour sa rumeur. Une chose est certaine, celle-ci est totalement erronée. Nous n'avons pas participé à l'appel d'offres. Nous ne participons pas aux discussions de gré à gré. Nous n'avons pas d'accord avec DAZN ou beIN sur la suite. Lorsque le processus de vente des droits de la ligue sera finalisé, nous aviserons.

Si la Ligue 1 ne trouve pas preneur, Canal+ viendra-t-il à la rescousse ?

En 2018, lorsque le championnat de foot a été attribué à Mediapro, nous avons engagé une stratégie de diversification de nos contenus, afin de ne plus nous retrouver dans une situation de dépendance. Nous avons regagné un certain nombre de droits, comme la Premier League anglaise et la Champions League. Nous avons investi dans le MotoGP, renouvelé la Formule 1, le golf et signé une nouvelle fois le Top 14. La réalité, c'est que Canal+ a réinvesti les ressources historiquement disponibles pour la Ligue 1 dans d'autres droits et d'autres accords avec des plateformes comme Netflix, Disney+ ou Apple TV+. Il n'est pas question de racheter la Ligue 1 à la casse. Cela ne serait bon ni pour la compétition ni pour les clubs. Je veux être très clair sur ce point : Canal+ ne sera pas le fossoyeur du football français.

Le rugby a lancé son appel d'offres pour les droits 2027-2031 du Top 14. Canal+, le diffuseur historique, est-il sur les rangs ?

Canal+ et le rugby français ont noué une relation de confiance, qui s'inscrit dans la durée. Nous sommes candidat et comme pour les autres à l'appel d'offres, rien n'est jamais gagné d'avance.

Début 2023, vous avez proposé au cinéma français un accord de 1 milliard d'euros sur cinq ans. Où en êtes-vous ?

Je regrette le peu d'avancées. Je persiste malgré tout à penser que notre offre est une chance pour le cinéma français et qu'un accord est possible. Nous sommes les seuls à investir autant dans la filière, plus que tous les autres réunis. Les plateformes de vidéo à la demande, désormais soumises à des obligations d'investissement dans la création française, ont toutes adopté un régime qui flèche leurs dépenses à 80 % dans les séries et à 20 % seulement dans le cinéma. Permettez-moi de faire un parallèle avec le football. Amazon semble se détourner de la Ligue 1, car c'est un produit accessoire à ses yeux. Cela devrait servir d'indication au cinéma français. Avec tout le respect que j'ai pour lui, le cinéma français constitue, au même titre que la Ligue 1, un produit accessoire pour les géants américains et même pour certains acteurs français. Il ne faut pas se leurrer sur la capacité des films hexagonaux à séduire de larges audiences internationales, à l'égal du cinéma américain ou même coréen. Si nous ne parvenons pas à renouveler nos accords avec le cinéma français, Canal+ s'adaptera, comme il l'a toujours fait.

Une députée écologiste veut interdire C8 et CNews. Êtes-vous inquiet à l'idée de perdre leurs fréquences ?

Nous allons présenter les meilleurs dossiers possibles au régulateur de l'audiovisuel. C8 est leader des chaînes de la TNT et CNews se classe deuxième, voire certains jours première, des chaînes d'info. Ces deux antennes sont proches de l'équilibre, CNews est même rentable depuis quelques semaines. Certains veulent les interdire, mais manifestement, les Français adhèrent à ces deux chaînes.

Que vous inspire le rachat, par le milliardaire Rodolphe Saadé, de BFMTV, leader des chaînes d'info face à CNews ?

Je me réjouis toujours lorsque des acteurs français prospèrent. CNews a vu son audience progresser régulièrement et fait désormais jeu égal avec BFMTV. Cela dit, le changement probable d'actionnariat de BFMTV ne nous concerne pas. De notre côté, nous avons la chance d'avoir un actionnaire de référence de plus de 200 ans, qui nous permet de viser le très long terme. - C. S.

l'Humanité
lundi 6 mai 2024 792 mots, p. 9

À Perpignan, la grand-messe des agités de « l'antiwokisme »

Anthony Cortes

Extrême droite Organisé par le maire et vice-président du RN Louis Aliot, le premier « Printemps de la liberté d'expression » a vu défiler le gratin de l'arc conservateur.

Perpignan (Pyrénées-Orientales), envoyé spécial.

Dans les rues de toute la ville, sur tous les panneaux publicitaires, cette même affiche orange annonçant l'événement. Le premier « Printemps de la liberté d'expression ». Une « manifestation unique et inédite », selon la communication de la mairie de Perpignan, « visant à permettre l'expression de toutes les opinions ». Toutes ? Pas vraiment. Sur la scène du palais des congrès, ce vendredi 3 mai, Éric Naulleau ouvre le bal et affiche la couleur. L'ancien chroniqueur de Laurent Ruquier, qui affirme à qui y croit encore son appartenance à la « gauche républicaine », préside la série de conférences sous les yeux de Louis Aliot, maire d'extrême droite de la ville et vice-président du Rassemblement national. « Cette liberté est en danger, tonne l'homme de télévision.  Elle est menacée par différentes idéologies : le wokisme (mot-valise utilisé pour caricaturer le progressisme - NDLR), l'islamisme... J'appelle au réarmement intellectuel. En France, nous ne sommes plus un pays libre. L'heure est à la contre-attaque et elle commence aujourd'hui ! »

Appelés à intervenir au fil de ces trois jours, les « gens de bonne volonté unis sur l'essentiel » destinés à former une « union des patriotes pour que la France reste la France », comme le dira le président de l'événement plus tard dans la journée, penchent très clairement à droite. Parmi eux, d'anciens sarkozystes, comme Henri Guaino, des figures controversées, tel qu'Henri Joyeux, professeur interdit d'exercice par l'Ordre des médecins pour ses propos antivaccins, mais aussi des habitués des plateaux de CNews : Sabrina Medjebeur, essayiste cultivant une obsession sur le voile, ou l'ex-député LR Georges Fenech, inépuisable commentateur des questions touchant à l'insécurité. Soit autant de gens qui crient qu' « on ne peut plus rien dire », alors qu'ils ont une carte d'invité permanent sur de nombreuses antennes.

La volonté de faire taire tous les opposants

À commencer par celles de Vincent Bolloré. Le journaliste Jean Sévillia, auteur en 2004 du livre le Terrorisme intellectuel : de 1945 à nos jours (Perrin), salue le rôle du milliardaire dans la nécessaire « reconquête » des esprits, via son empire médiatique comme ses prises dans le milieu de l'édition. « Je tiens à saluer la dignité de Vincent Bolloré, lance-t-il sous les applaudissements de la salle.  Grâce à lui, il y a des éditeurs qui soutiennent de bons livres, des écrivains à contre-courant apparaissent. C'est assez impressionnant et très encourageant. C'est un grand espoir pour la France ! »

Pour atteindre l'hégémonie, les intervenants se retrouvent sur une autre priorité : faire taire leurs opposants. À ce titre, la phrase mise en exergue à l'intérieur du programme distribué à l'entrée et signée Éric Naulleau est particulièrement évocatrice : « Les censeurs seront à leur tour censurés. » « Les vrais fachos, ce sont ceux qui nous traitent de fachos, tente l'essayiste Daniel Salvatore Schiffer, avant d'enchaîner les ismes qui font peur : Les tenants du wokisme et de l'islamo-gauchisme mettent en danger notre civilisation. Les premiers par une dérive du déconstructivisme et les seconds par leur stalinisme. C'est pour cela que Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise sont des staliniens ! »

Françoise Claverie, présidente du Centre méditerranéen de littérature et missionnée pour « modérer » les débats, abonde : « Si on parle d'idéologie diversitaire et victimaire, de dérive islamo-gauchiste, de la montée de l'immigration, on devient facho et nazi. » À sa droite, Renée Fregosi, anciennement du Mouvement de libération des femmes (MLF) et qui s'est depuis distinguée pour sa dénonciation du Planning familial, y voyant un « refuge de militants transactivistes », ose alors : « On reproche à l'Occident la colonisation, l'esclavage, le patriarcat, l'homophobie... Et les Arabes, ont-ils été irréprochables ? On refuse de voir le positif spécifique à l'Occident. »

Qui est responsable ? « Mai 68 ! » répondra le lendemain le philosophe Michel Onfray, y voyant un « craquement civilisationnel » qui « détruit » mais « ne construit rien ». Une conférence interrompue à plusieurs reprises par des manifestants de gauche aux cris de « fachos, au cachot », rabroués par une foule éructant les mêmes quolibets à leur encontre.

Dans cette surenchère d'outrances et d'incidents, un autre spectateur ose prendre la parole, comme affolé, pour s'adresser à Henri Guaino : « Ne pensez-vous pas que l'on a déjà atteint le fond ? » L'ex-conseiller spécial de Nicolas Sarkozy inspire profondément. « Non, le fond, c'est quand la violence dévore le ventre des hommes et qu'arrive un besoin d'ordre, répond-il, comme pour calmer certaines ardeurs, même celles de son camp.  C'est pour cela que je pense qu'il faut s'interdire de penser que ce que l'on considère comme le bien est le bien. Il faut se méfier de l'absolu. Sinon, ça finira dans le sang et les larmes. Nous n'avons pas atteint le fond, mais nous progressons. Vers le fond. » À Perpignan, on creuse encore.

Le Figaro, no. 24789
Le Figaro, lundi 6 mai 2024 750 mots, p. 8

International

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5 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Les tories britanniques essuient une défaite de mauvais augure

À quelques mois des législatives, le Parti travailliste a largement remporté les élections partielles. Le maire de Londres, Sadiq Khan, est réélu.

Alexandre, Amandine

Le chef du gouvernement conservateur comptait sur le texte controversé qui autorise les expulsions de réfugiés clandestins vers le Rwanda pour doper sa popularité. Cependant, l'adoption aux forceps de la loi Safety of Rwanda, le 23 avril, par le Parlement de Westminster et l'envoi d'un premier demandeur d'asile au Rwanda au début de mois n'a pas eu l'effet miraculeux escompté. Rishi Sunak fait de nouveau l'objet de critiques très acerbes de la part de son camp.

À l'issue d'élections locales partielles qui se sont déroulées jeudi dernier en Angleterre, les conservateurs ont perdu 473 sièges d'élus locaux, soit la moitié de ceux qu'ils briguaient. Ce camouflet électoral correspond au pire scénario envisagé par les analystes à l'approche du scrutin. « L'ampleur de cette défaite a de quoi inquiéter les conservateurs » , juge John Curtice, professeur de science politique à l'université de Strathclyde.

Entre vendredi matin et samedi soir, au fur et à mesure du dépouillement, l'envergure de la débâcle est allée crescendo.

Vendredi, l'annonce de l'ample victoire des travaillistes lors de l'élection législative partielle de Blackpool East, la onzième élection partielle perdue par les conservateurs depuis décembre 2019, a constitué le premier d'une longue série de coups durs pour Rishi Sunak, à la tête du gouvernement britannique depuis dix-huit mois. Le même jour, il a dû encaisser la victoire du candidat travailliste au poste nouvellement créé de maire de York et du Yorkshire, une circonscription qui englobe son fief de Richmond, où il a été élu député en 2015 puis réélu en 2019. Quant à la réélection du maire conservateur de la Teeside Valley, dans le nord-est de l'Angleterre, confirmée vendredi, elle n'a apporté qu'une maigre consolation au chef de l'exécutif, forcé de reconnaître le caractère « décevant » de ces résultats électoraux.

Samedi, le climat politique s'est particulièrement assombri pour Rishi Sunak avec l'annonce de deux résultats cruciaux. L'après-midi a été marqué par l'annonce officielle de la réélection de Sadiq Khan à Londres, avec 43,8 % des voix, soit 11 points d'avance sur sa rivale conservatrice, Susan Hall.

Le maire travailliste, élu pour la première fois en 2016, a réussi l'exploit de convaincre les Londoniens de lui accorder un troisième mandat consécutif à la tête de la capitale, ce qui ne s'est jamais produit depuis la création du mandat de maire de Londres en 2000. En 2008, lorsque le travailliste Ken Livingstone avait brigué un troisième mandat, il avait été battu par un journaliste alors relativement peu connu du nom de Boris Johnson...

Enfin, samedi soir, la défaite d'Andy Street, le maire sortant de la région des Midlands de l'Ouest, qui englobe Birmingham, la deuxième ville d'Angleterre, a confirmé à quel point le Parti conservateur était devenu toxique aux yeux des électeurs. En dépit d'un effort très notable pour se démarquer de son parti, Andy Street, ancien PDG d'une chaîne de grands magasins, qui s'est toujours positionné au centre, a été battu de justesse par le candidat travailliste, Richard Parker, un ancien consultant inconnu du grand public.

À l'issue de ces scrutins locaux qui comptent parmi les plus désastreux de l'histoire du Parti conservateur, les élus ont commencé à tirer des leçons en vue des législatives qui doivent se tenir cette année à une date qui n'a pas encore été fixée par le premier ministre.

L'ex-ministre de l'Intérieur, Suella Braverman, renvoyée par Rishi Sunak, a jugé dimanche qu'à l'approche des élections législatives, il était trop tard pour trouver un remplaçant à l'actuel leader du Parti conservateur. Elle a sommé le premier ministre de mettre un nouveau coup de barre à droite, sous peine d'une annihilation quasi complète lors du scrutin législatif.

À l'inverse, Andy Street, le maire sortant des Midlands de l'Ouest, a encouragé le premier ministre à gouverner au centre. « La leçon à tirer de Birmingham et des Midlands de l'Ouest ce soir est que le conservatisme modéré, inclusif et tolérant (...) était à un cheveu de battre le Parti travailliste sur ce qu'ils considèrent comme leurs terres », a-t-il déclaré.

Quelle que soit la stratégie qu'adopte Rishi Sunak, sur la base de ces résultats et des précédents scrutins partiels qui se sont déroulés depuis octobre 2022, il semble hautement improbable que le premier ministre soit en mesure de maintenir son parti au pouvoir lors des prochaines élections législatives. Au terme de quatorze ans de gouvernement conservateur, les électeurs veulent tourner la page.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, lundi 6 mai 2024 1014 mots, p. AUJM2
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6 mai 2024 - Le Parisien

Les aiguilleurs, ces maîtres du ciel

Les contrôleurs aériens, coutumiers des menaces de grève, et leur syndicat tout-puissant usent et abusent du rapport de force pour parvenir à leurs fins. Plongée dans une profession incontournable et indispensable à la sécurité.

Dossier Réalisé Par Victor Tassel

Les contrôleurs aériens ne connaissent pas l'échec. Pour eux, les séances de négociations se suivent et se ressemblent. De manière récurrente, le Syndicat national des contrôleurs (SNCTA) arrive avec une liste de revendications et en ressort avec l'ensemble des points (ou presque) acceptés. Et si les discussions patinent, il suffit à l'organisation majoritaire d'agiter une menace de grève pour obtenir raison et tordre le bras à la Direction générale l'aviation civile (DGAC).

Comment cette profession, incontournable pour la sécurité aérienne et en charge du ballet de milliers d'avions au-dessus de nos têtes, a-t-elle acquis un tel poids dans les négociations ? Pourquoi le gouvernement se plie-t-il à ses exigences, sous peine de voir le ciel tricolore à l'arrêt ? Un scénario cauchemar redouté par tous les ministres des Transports.

« Quand le SNCTA appelle à la grève, il embarque avec lui au moins les deux tiers de la profession. C'est une arme de destruction massive », lance un fin connaisseur des arcanes des négociations. « Il s'agit d'une corporation à part, avec un pouvoir de nuisance inégalé, elle est donc traitée à part », résume un autre. Ces quelque 4 000 fonctionnaires font donc la pluie et le beau temps dans le ciel français.

Nouvelle illustration avec l'accord noué le 24 avril dernier. Grâce à la ribambelle d'avantages accordés à la demande du SNCTA - dont une augmentation de 1 500 € en moyenne -, la grève massive le lendemain et pendant les ponts de mai est évitée. « Le SNCTA est capable d'accepter des réformes difficiles, à condition de pouvoir apporter des réponses en échange », confie Clément Beaune, député (LREM) de Paris et ancien ministre des Transports (2022-2024).

Des chèques pour acheter la paix sociale

En clair, il est nécessaire de passer des deals. Les réformes structurelles se réalisent à travers un « protocole social », renouvelé tous les trois ans. « C'est une bizarrerie en soi. Dans quelle autre administration vous devez donner des contreparties pour réformer ? », interroge le sénateur centriste Vincent Capo-Canellas, auteur de deux rapports sur la profession. Le passage en force étant impossible, alors il faut passer à la caisse. « Le gouvernement signe des chèques pour acheter la paix sociale. Mais c'est toujours plus facile de tout accorder quand ce n'est pas vous qui payez », grince un spécialiste du transport aérien.

Les contrôleurs aériens, bien que fonctionnaires, sont indirectement payés par les compagnies aériennes. À la DGAC, autonome financièrement, les recettes couvrent l'ensemble des dépenses. L'autonomie passe par des redevances, acquittées par les transporteurs et reportées sur le coût des billets d'avion. « Quand des augmentations de salaires (aux contrôleurs) sont concédées, il suffit de relever le montant des redevances et c'est réglé », relève ce même spécialiste. Ce point est l'argument central du ministère des Transports pour justifier les concessions. « Ce n'est pas le contribuable qui paiera mais les compagnies aériennes », insiste-t-on dans l'entourage de l'actuel ministre, Patrice Vergriete.

En coulisses, les transporteurs eux-mêmes plaident pour que le gouvernement lâche du lest. Pour eux, le coût d'une grève oscille entre 30 et 40 millions d'euros par jour. « Est-ce qu'il vaut mieux perdre cette somme à travers les redevances sur plusieurs années ou à cause d'un mouvement social de 24 heures ? Le calcul est vite fait », tranche l'un d'eux. Ce raisonnement a conduit aux augmentations de salaires accordées en septembre 2023 pour éviter un mouvement social pendant la dernière Coupe du monde de rugby et les Jeux olympiques de l'été prochain. Quant aux mouvements contre la réforme des retraites, les contrôleurs en sont restés à l'écart. Et pour cause, parvenant à préserver leur régime avec un départ à 59 ans.

De gros salaires et 32 heures par semaine

En moyenne, les contrôleurs perçoivent 5 000 € net et dépassent les 9 000 € net en fin de carrière. Une précision quand même : les traitements sont légèrement moindres que dans les grands centres de contrôle européens. 60 % de ces rémunérations sont constituées de « primes ». Une composition justifiée par les contraintes de leur métier, entre les horaires de nuit, le travail les week-ends, les qualifications nécessaires mais aussi le centre de contrôle au sein duquel ils évoluent.

Pour avoir un tableau complet, il faut enfin s'arrêter sur le temps de travail des aiguilleurs du ciel. Un rythme qu'on pourrait résumer ainsi : gros salaires et temps de travail réduit. Car ils travaillent seulement 32 heures par semaine. Et encore... En réalité, les spécialistes estiment que 25 % du temps de travail n'est pas réalisé à cause des fameuses « clairances » (lire ci-contre). Une pratique consistant à permettre à un contrôleur de rester chez soi, même s'il est inscrit au planning, quand l'activité aérienne est faible. Une absence de son poste qui ne le dispense pas d'être rémunéré et lui permet même de ne pas poser de RTT. Le système perdure ainsi sans que personne ne trouve rien à y redire.

Une très grande discrétion médiatique

Les « clairances » sont accordées par les chefs de quart, eux-mêmes contrôleurs. Aucun organisme indépendant n'est chargé d'évaluer leurs missions. Tous les services, comme la Direction nationale de la sécurité aérienne (DNSA), dépendent de la DGAC où, de l'aveu même d'un agent, « tout le monde se connaît ». La plupart des agents ou cadres de l'administration chargés de surveiller le travail des aiguilleurs du ciel sont aussi... d'anciens contrôleurs. Bref, dans la profession, où l'esprit corporatiste est déjà très fort, « l'omerta règne et ils se couvrent entre eux », résume ce connaisseur.

Ils se protègent, aussi, des foudres du grand public et prennent soin de rester à l'écart des polémiques et des plateaux télé. « À quoi bon s'exposer ? De toute façon, notre image auprès de l'opinion publique est irrécupérable, lance ce contrôleur aérien, membre du SNCTA. L'essentiel, c'est qu'on obtienne ce qu'on veut. Le reste... »

Le Monde
Economie & Entreprise, lundi 6 mai 2024 1234 mots, p. 13
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4 mai 2024 - Le Monde (site web)

Reportage

La Roumanie fait appel aux travailleurs asiatiques

Longtemps fermé à l’immigration, le pays s’ouvre depuis peu aux étrangers, sous la pression du patronat se plaignant du manque de main-d’œuvre

Jean-Baptiste Chastand

Bucarest - envoyé spécial - Avec ses 1 100 lits répartis sur trois bâtiments, le foyer de travailleurs Komitat Bucarest-Sud est un vrai bouillon de cultures. Népalais, Indiens, Bangladais, Sri-Lankais… Les immigrés venus d’Asie entrent et sortent en continu, en cette mi-mars, des dortoirs avec caméras et service d’ordre, installés dans un faubourg résidentiel de la capitale roumaine. « Je suis arrivé il y a six mois pour travailler pour[le livreur à vélo] Glovo », raconte Naresh Chaudhary, Népalais de 38 ans, entre deux coups de fil à sa mère restée au pays, depuis la chambre qu’il partage avec trois autres Népalais.

Ce père de famille assure gagner deux fois plus qu’au Népal pour livrer des plats chauds aux Bucarestois, qui ont pris l’habitude de ces livreurs qui ne parlent pas un mot de roumain. « C’est la première fois que je viens ici », explique ainsi M. Chaudhary, passé auparavant par la Malaisie et l’Arabie saoudite. Comme ses voisins, il a atterri « grâce à un cabinet de recrutement » dans ce pays d’Europe de l’Est qui fait face à un manque de main-d’œuvre criant, en raison du départ de millions de ses propres habitants vers l’Europe de l’Ouest depuis son accession à l’Union européenne, en 2007.

A ses côtés, un autre Népalais, Sherpa Pemba, 32 ans, avoue lui aussi n’avoir jamais entendu parler de la Roumanie avant d’arriver, mais affirme trouver les « Roumains sympas ».Même s’il a vite déchanté sur ses conditions de travail. Alors même qu’il travaille plus de onze heures par jour pour Glovo, il affirme ne jamais arriver à décrocher suffisamment de livraisons pour dépasser le minimum de revenu exigé par son employeur. « Je n’ai toujours pas pu envoyer d’argent à ma famille », se plaint-il, en dépit d’un contrat qui lui avait garanti 550 euros de salaire mensuel.

Société de dortoirs

« Ils devraient passer davantage de temps dans le centre-ville pour recevoir plus de commandes », avance Valeriu Nicolae, le directeur du foyer, pour justifier ces complaintes qui seraient « des cas isolés »au sein des plus de 120 000 étrangers non européens qui résident désormais en Roumanie. Cet ancien diplomate a eu le nez creux en fondant, en 2016, sa société privée de dortoirs, qui propose aux entreprises roumaines d’héberger leurs travailleurs pour seulement 6 euros par nuit. Komitat assure désormais l’hébergement de plus de 4 000 travailleurs, en grande partie asiatiques, qui travaillent notamment « dans les Hôtels Marriott, chez McDonald’s ou dans les supermarchés Delhaize ».

Longtemps totalement hermétique à toute forme d’immigration, la Roumanie, comme la plupart des autres pays d’Europe centrale et orientale, s’est en effet ouverte depuis quelques années aux étrangers, sous la pression d’un patronat se plaignant de difficultés de recrutement historiques, encore plus depuis le rebond économique post-Covid-19. « Avec 6 millions de Roumains qui travaillent à l’étranger et une natalité qui baisse, nous avons un grave problème de population active pour notre économie », rappelle Romulus Badea, associé de Soter, un cabinet fiscal qui a développé une foisonnante activité de recrutement international pour répondre à leurs besoins.

Ce juriste parcourt constamment l’Asie à la recherche de travailleurs « réputés pour leur flexibilité et pour comprendre[leur] culture de travail »et qui peuvent espérer gagner quatre à cinq fois plus en émigrant dans son pays – même si le salaire minimum local ne dépasse pas 660 euros brut. « La crise du recrutement est telle que j’ai même fait venir trois Népalais prêts à travailler comme bergers pour surveiller des troupeaux de moutons », raconte-t-il. « On entre dans un processus qui a eu lieu en Europe de l’Ouest il y a plusieurs décennies », assume aussi Sorin-Mihai Grindeanu, vice-président du Parti social-démocrate au pouvoir et ministre des transports, qui estime que « les entreprises de construction sont pour la plupart très contentes » de cette main-d’œuvre.

Plus loin vers l’ouest

Même si le pays ne comptait jusqu’ici quasiment aucun étranger extra-européen sur son sol, le sujet de l’immigration ne fait d’ailleurs pas trop de vagues dans la société, au-delà de quelques actes de racisme isolés. « Dans les grandes villes, les Roumains sont prêts », estime le ministre. Porte-parole du parti de droite nationaliste Alliance pour l’unité des Roumains, le député Dan Tanasa dénonce certes auprès du Monde« l’immigration incontrôlée qui arrive en Roumanie ». Mais le rejet des immigrés est loin d’être le principal message de campagne de ce parti en vue des élections européennes du 9 juin.

Derrière les messages de façade appelant les Roumains de la diaspora à rentrer, la plupart de la classe politique semble en effet s’être faite à l’idée que cela ne se produira jamais. « Quand j’ai rencontré des Roumains habitant en Italie, je leur ai demandé pourquoi ils ne revenaient pas, alors que les salaires sont désormais quasiment les mêmes entre nos deux pays dans le secteur de la construction. Ils m’ont répondu qu’ils étaient partis il y a vingt ans, et que leurs enfants étaient désormais devenus des petits Italiens », raconte M. Grindeanu, qui n’exclut pas que le même processus se produise, un jour, pour les Sri-Lankais et les Népalais fraîchement arrivés.

Cette immigration nouvelle a d’ailleurs subitement permis au pays de renouer, en 2022, avec la croissance démographique pour la première fois depuis la fin du communisme. Toutefois, pour l’instant, très peu d’Asiatiques osent s’installer vraiment, en faisant par exemple venir leur famille. Une partie non négligeable d’entre eux rêvent par ailleurs ouvertement de pousser un peu plus loin vers l’ouest. « On a perdu beaucoup de Sri-Lankais et de Vietnamiens, qui ont préféré partir illégalement, notamment au Portugal », déplore ainsi Radu Dimitrescu, patron d’un groupe de restaurants de luxe de la capitale, qui n’emploie plus qu’une vingtaine d’étrangers, car beaucoup d’entre eux ont fini par s’évaporer dans la nature pour aller travailler au noir ailleurs dans l’Union européenne. L’entrée de la Roumanie dans l’espace Schengen, le 31 mars, pourrait encore renforcer cette tendance, en supprimant tous les contrôles aux frontières.

Mais, malgré toutes ces limites, une petite communauté d’Asiatiques est bel et bien en train de s’installer durablement. Sam Fernando, par exemple, est arrivé du Sri Lanka en 2019 pour travailler comme barman, avant de se reconvertir dans la mécanique automobile en raison de la crise liée au Covid-19. Désormais employé d’un garage, ce jovial mécano gagne jusqu’à 4 000 lei (800 euros) par mois, et a pris l’habitude « de participer aux parties de pêche » avec ses collègues roumains, une langue qu’il commence à bien maîtriser.

« Bien sûr, il y a des pays où l’on gagne mieux sa vie, mais j’aime bien celui-ci » , défend le trentenaire, qui a même convaincu deux autres concitoyens de le suivre. L’un de ceux-ci pratique la musique sur son temps libre. En septembre 2023, son groupe, nommé « RO94 » – pour « Roumanie » et le code téléphonique du Sri Lanka (+94) –, a joué le premier concert de musique sri-lankaise de toute l’histoire de la Roumanie, dans une salle de Bucarest bondée de compatriotes.

Le Monde
France, lundi 6 mai 2024 1097 mots, p. 10
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4 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Portrait

Au PS, Emma Rafowicz, combative malgré les attaques antisémites

A la huitième place sur la liste de Raphaël Glucksmann, la présidente des Jeunes socialistes, en campagne, continue de sillonner la France

Sandrine Cassini

Une pluie fine tombe sur Paris ce samedi 9 mars. Entre la place de la République et les Grands Boulevards, une foule épaisse est venue braver les intempéries pour soutenir la cause palestinienne au sixième mois de la guerre déclenchée par les massacres du Hamas en Israël, le 7 octobre 2023, et la riposte sanglante du gouvernement de Benyamin Nétanyahou. Au milieu des drapeaux palestiniens, les slogans fusent : « Cessez le feu », « Stop génocide », « Boycott Israël, Etat criminel ».

En tête de cortège, le leader de La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon, qui a fait de Gaza l’axe majeur de sa campagne des élections européennes, et la juriste franco-palestinienne Rima Hassan. Pour apercevoir le Parti socialiste (PS), il faut remonter le long défilé de manifestants. Derrière la banderole ornée d’une rose rouge, la présidente des Jeunes Socialistes (JS), Emma Rafowicz.

Numéro huit sur la liste menée par Raphaël Glucksmann pour le PS et Place publique aux élections européennes, la militante de 28 ans ne ménage pas sa peine pour convaincre les électeurs. Ce jour-là, sa présence étonne jusque dans les rangs « insoumis ». Dans le petit milieu de la gauche parisienne, tout le monde sait que la jeune femme est la nièce d’Olivier Rafowicz, l’un des porte-parole de Tsahal, qui fait depuis le 7 octobre la tournée des chaînes d’information, CNews en tête, pour porter la voix du gouvernement israélien.

Comment la socialiste pourrait-elle dès lors défendre Gaza ? « Les gens ne comprennent pas. Ça n’entre pas dans leur logiciel essentialiste », commente, quelques semaines plus tard, la jeune femme, attablée dans un café de l’Est parisien. Depuis la manifestation, elle a sillonné la France, de Bourges à Bordeaux en passant par Caen ou Cherbourg (Manche). Le 1er mai, elle a rendu hommage à Léon Blum (1872-1950), figure du Front populaire en 1936, et se rendra bientôt à Guérande (Loire-Atlantique), à Quimper et en Savoie. Si les sondages se confirment, elle sera élue eurodéputée, le 9 juin.

« Universaliste »

Un accomplissement après une campagne ardue. Son patronyme et son lien de parenté avec cet oncle établi en Israël, qu’elle connaît mal, ont fait d’elle la cible d’attaques antisémites. Pendant des mois, des trolls anonymes l’ont traité de « catin sioniste », de « tueuse d’enfants palestiniens », de « youpine ». En mars, elle a porté plainte et rendu l’affaire publique dans Libération. Depuis, le flot de haine s’est un peu tari.

Cheveux lâchés, cigarette électronique posée sur la table, la jeune femme s’est toujours vue comme une « femme de gauche antiraciste », « républicaine », « universaliste ». Un vocabulaire de gauche qu’elle a appris à maîtriser grâce à la formation interne du PS. En 2011, elle est lycéenne quand elle commence à militer au Mouvement des jeunes socialistes (l’ancien nom des JS) dans l’Essonne. Elle ne connaît ni Léon Blum, ni Jean Jaurès, ni Jacques Delors. Son père, professeur d’arts plastiques, et sa mère, fonctionnaire, sont loin de la politique.

Elle attrape rapidement le virus et gagne ses lettres de noblesse, à partir de 2020, en redressant les Jeunes Socialistes, en lambeaux après la défection de ses anciens dirigeants, partis chez Génération.s, le parti fondé par Benoît Hamon en 2017. Au PS, elle teste sa combativité et sa résilience. Adjointe au maire du 11e arrondissement de Paris, où elle a été élue conseillère en 2020, la jeune femme fait partie des « bébés Hidalgo » .La maire de Paris ne tarit pas d’éloges sur son jeune espoir. La carrière dans la capitale de la jeune femme paraît toute tracée.

Messages anonymes

Mais leur belle relation se fracasse sur les accords de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale. Anne Hidalgo voit rouge quand elle comprend que, à Paris, ce sont essentiellement des candidats « insoumis », et non des socialistes, qui sont choisis pour se présenter aux élections législatives de 2022. Emma Rafowicz est obligée de renoncer à son investiture,. Mais elle ravale sa déception pour faire la promotion de l’union de la gauche, une idée « géniale ».

« Anne Hidalgo aurait voulu que je prenne une autre position. Mais je n’avais pas envie d’être dans un rapport de compromission avec mes idées », justifie la militante. Au congrès du PS à Marseille, en 2023, elle achève sa mise au banc en soutenant le premier secrétaire du parti, Olivier Faure, devenu l’ennemi public d’Anne Hidalgo. Depuis, les deux femmes ne se parlent plus.

Ce qu’elle perd d’un côté, Emma Rafowicz le gagne de l’autre. Dès les universités d’été à Blois en août 2023, le chef de file du PS et sa garde rapprochée souhaitent la propulser aux européennes. L’idée circule de la placer en numéro deux de la liste. Une façon de contrebalancer le profil de Raphaël Glucksmann, opposé à Jean-Luc Mélenchon. Mais, en interne, certains grincent des dents, alors que les places éligibles sont chères. Dieynaba Diop, conseillère régionale d’Ile-de-France, se plaint auprès d’Olivier Faure de la multiplication des profils de jeunes femmes diplômées des centres-villes, Emma Rafowicz en tête. Le chef de file des socialistes se justifie mollement.

Une inquiétude émerge par ailleurs, celle des attaques antisémites dont Emma Rafowicz sera immanquablement la cible. « Assez vite, on s’est dit qu’il y allait y avoir un problème, mais j’avais sous-estimé que les digues allaient lâcher comme ça », se souvient le député socialiste de l’Essonne Jérôme Guedj. Dans les centaines de messages anonymes reçus, Emma Rafowicz a vu la signature de l’extrême droite, mais aussi celle de militants de LFI, identifiables par des tortues, le symbole phi ou un triangle rouge inversé, arborés par certains députés du mouvement.

Elle a donc envoyé au coordinateur de LFI, Manuel Bompard, des captures d’écran, espérant un geste de sa part. « J’attendais un “oui, on te croit” », justifie-t-elle. Loin de s’excuser, le premier lieutenant de Jean-Luc Mélenchon lui a reproché de « jeter l’anathème » sur le parti, ajoutant qu’il n’avait « pas de leçon à recevoir ».

Eric Benzekri a, lui, été touché par le témoignagede la jeune femme. « J’ai écritLa Fièvre pour les mêmes raisons » , lui a dit le réalisateur de cette série à succès centrée autour des fractures identitaires. Tortillant son sachet de thé, Emma Rafowicz appelle toujours à l’union de la gauche. Un rêve qu’elle sait utopique alors le climat politique se polarise.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_ActuD, dimanche 5 mai 2024 721 mots, p. AUJM9
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5 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Mineurs délinquants, la fermeté réclamée

31 % des sondés se prononcent pour la méthode forte face à la montée de la violence chez les plus jeunes.

Valérie Hacot

Du tout répressif, c'est en substance le message que font passer les Français dans la cinquième vague de notre baromètre Opinionway pour « le Parisien » - « Aujourd'hui en France ». Interrogés sur leurs solutions pour lutter contre la violence des mineurs, ils sont 31 % à se prononcer pour la méthode forte : juger les jeunes de 16 ans et plus comme des majeurs. Un sacré coin dans l'ordonnance de 1945, maintes fois réformée, avant d'être remplacée par le Code de la justice pénale des mineurs, entré en vigueur le 30 septembre 2021... Et qui semble désormais être dans le viseur du gouvernement.

La suppression des allocations pour les parents de jeunes délinquants (27 %) est l'autre remède corsé préconisé par les sondés. Une vieille rengaine de la droite et de l'extrême droite. L'instauration d'un couvre-feu pour les moins de 13 ans, défendu par le maire de Béziers, Robert Ménard, ou encore celui de Nice, Christian Estrosi, séduit 15 % des personnes interrogées.

Un projet de loi en gestation

Quant aux annonces dévoilées le 22 avril dernier par le Premier ministre, Gabriel Attal, à savoir l'internat pour les mineurs risquant de basculer dans la délinquance ou l'accueil des jeunes de 8 heures à 18 heures au collège, elles ne suscitent pas d'enthousiasme (respectivement 12 % et 4 % des sondés estiment qu'il s'agit là de solutions efficaces).

« Les solutions de long terme qui touchent à l'éducation sont jugées moins efficaces. Mais ce n'est pas pour autant un désaveu pour Gabriel Attal, souligne Frédéric Micheau, le directeur général adjoint d'Opinionway. Le Premier ministre a bien senti le besoin de fermeté. Il n'est pas en décalage par rapport à l'opinion ». Il est vrai qu'au diapason des attentes des Français, l'hôte de Matignon avait fait savoir début avril qu'il envisageait de revenir sur « l'excuse de minorité ».

Un projet de loi sur les mineurs délinquants est ainsi en gestation, même si aucun calendrier n'a encore été fixé. « On décidera en fonction de la consultation (en cours, avec notamment les responsables politiques de l'opposition) et des annonces qui seront faites dans les prochaines semaines », précise Matignon.

Objectif ? Faire la démonstration que l'exécutif prend le sujet à bras-le-corps. « Il y a une attente des Français de mesures plus fortes pour régler un problème difficilement soluble », insiste Frédéric Micheau. À tel point que le sujet de la sécurité n'est plus seulement au centre des préoccupations des seniors et des classes populaires. Les jeunes et les plus aisés y sont désormais sensibles. Les faits divers à répétition, comme le meurtre de Matisse à Châteauroux (Indre) par un garçon de 15 ans, celui de Philippe, 22 ans, à Grande-Synthe (Nord), battu à mort par deux ados de 14 et 15 ans, ou encore l'agression au couteau en plein cours d'une lycéenne ce vendredi à Toulouse (Haute-Garonne), ont marqué les esprits.

« Les émeutes urbaines en juin - qui ont pourtant été bien gérées - ont également infusé fortement dans l'opinion », constate le député Renaissance Florent Boudié. Des émeutes qui, de surcroît, font écho à celles de 2005 : « Cette nouvelle crise sécuritaire a donné le sentiment que les choses n'évoluaient pas », abonde Frédéric Micheau.

« Immobilisme », fustige la droite

Le sujet est en tout cas devenu éminemment politique. Comme l'illustre la sortie au vitriol de Christian Estrosi contre « l'immobilisme » du gouvernement en la matière : « Nous en sommes encore à ce que le Premier ministre dresse des constats, se donne encore huit semaines pour réfléchir alors qu'il y a urgence. Cette force d'inertie m'inquiète au plus haut point, a fustigé dans le Figaro ce jeudi le numéro deux d'Horizons, le parti d'Édouard Philippe. Pendant que le gouvernement se regarde, les caïds gagnent du terrain, la spirale de la violence s'accélère. »

Dans la ligne de mire du maire de Nice : les annonces de Gabriel Attal le 22 avril dernier lors de sa visite dans un internat niçois. Même si certains relativisent ces critiques. « Si Estrosi est agacé, c'est parce que le Premier ministre l'a prévenu tardivement de sa visite et que, surtout, il avait d'abord averti le conseiller départemental des Alpes-Maritimes... Éric Ciotti (le rival d'Estrosi) », démine un ténor de la majorité. Même si, pour une fois, les deux rivaux niçois partagent un même constat politique.

Libération
samedi 4 mai 2024 1433 mots, p. 12,13

FRANCE

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4 mai 2024 - Libération (site web)

A Renaissance, Elisabeth Borne se remet en zèle

Par JEAN-BAPTISTE DAOULAS et LAURE EQUY

Désormais simple députée du Calvados, l'ancienne Première ministre se montre très active pendant la campagne des européennes, sur le terrain aussi bien que dans les instances de son parti. Au point que certains la voient candidate à la tête de ce dernier.

Et dire que certains l'imaginent aigrie ou déprimée sous prétexte de s'être fait virer de Matignon et d'avoir un bras en écharpe après une mauvaise chute. Dans les couloirs de l'Assemblée nationale, où elle est revenue sur la pointe des pieds en février comme simple députée du Calvados, Elisabeth Borne affiche une bonne humeur en tungstène. A l'interrogation d'un de ses nouveaux collègues sur l'origine de sa blessure, elle désigne du doigt Olivier Dussopt : «C'est lui qui m'a poussée dans l'escalier!» Et son exministre du Travail, lui aussi éconduit du gouvernement en janvier, de renchérir : «Pas assez fort, je l'ai ratée.» Vu les tensions entre ces deux-là pendant la réforme des retraites, il est permis de prendre la blague à plusieurs degrés. Dans les couloirs du Palais-Bourbon, on se raconte la répartie de Borne à son médecin, apprenant que son bras devrait rester immobilisé pour six semaines: «Quinze jours pourraient faire l'affaire!» Qu'on se le dise, l'ex-«PM» n'est pas femme à se laisser abattre ni à ronger son frein.

Celle qui se désolait des réunions à la chaîne l'enfermant de longues journées rue de Varenne, sans pouvoir tâter le terrain, multiplie les rencontres publiques pour les européennes. Ici à Brest, là dans la Sarthe ou à Villefranche-sur-Saône (Rhône). Quelques casseroles tintent à La Broque (Bas-Rhin), des «49.3» fusent à Caen (Calvados), mais elle remet le nez dehors sans encombre. La voilà dans le trio de tête des personnalités de la majorité «surmobilisées», avec l'ancien ministre des Transports Clément Beaune, redevenu député également, et la ministre déléguée auprès du ministre de l'Agriculture, Agnès Pannier-Runacher, selon un de ceux qui tiennent le compte des actions de campagne. L'ancienne cheffe du gouvernement a encore sept déplacements prévus d'ici le 9 juin, dont une estrade commune à la mi-mai avec Gérald Darmanin, le titulaire de l'Intérieur qui a tant lorgné son poste.

En la voyant mettre tant d'énergie dans une campagne européenne mal barrée pour la majorité présidentielle, les macronistes spéculent. A quoi joue Borne? «Elle veut peser politiquement, aller au contact des gens, faire de la politique. Etre députée, ça lui plaît, répond une de ses proches. Elle est tendue vers un seul but: avoir le meilleur résultat possible pour la majorité.» Pour l'instant.

«PAS AIGRIE NI CONVALESCENTE» Mardi soir, au comité de campagne convoqué autour de Gabriel Attal au siège de Renaissance, elle a encore émis en public un avis différent de son successeur. Attal, revenu de la foire aux bulots de Pirou (Manche), jugeait les rencontres directes avec les électeurs sur les marchés plus utiles que des réunions publiques où l'on ne trouve que des convaincus. Borne plaidait pour les maintenir. «Ce n'est pas une perte de temps, bien au contraire», a-t-elle argué, jugeant «important» que les figures de la majorité viennent encourager les troupes et leur donner des arguments dans une campagne difficile. «C'était un message très tourné vers les militants», pointe un témoin de la scène.

«Je ne suis pas sûr qu'il y ait une stratégie perverse derrière tout ça», minimise un député Renaissance. Le tour de France de Borne peut aussi se voir comme une séquence feel-good après vingt mois de calvaire à Matignon. «Elle vit un contact beaucoup plus direct avec les Français, ça lui plaît énormément, témoigne le président des Jeunes avec Macron, Ambroise Méjean, qui l'a invitée dans le

Beaujolais en avril et accompagnée, de boutique en boutique, à la rencontre de commerçants. C'est un peu la Elisabeth Borne qu'on disait techno qui désormais fait matcher la compétence et la proximité avec les citoyens.» Qu'un viticulteur finisse par lui poser une question compatissante - «Et vous, c'était comment Matignon? Comment vous avez fait pour tenir ?» - a un côté réconfortant après des mois à enchaîner les passages en force face à une Assemblée hostile. Non contente d'avaler des kilomètres pour soutenir Valérie Hayer, la tête de liste Renaissance, Elisabeth Borne s'efforce aussi d'entretenir son réseau auprès de ses collègues du groupe. Ceux-là sont les premiers surpris de voir l'ancienne Première ministre, qui avait tant de mal à rameuter ses troupes et à maintenir le lien, leur ouvrir en grand les portes de son bureau de l'hôtel de Broglie. Celle-ci avait prévu le coup. Peu avant son arrivée à l'Assemblée, elle a glissé une seule exigence au président de groupe, Sylvain Maillard : avoir de l'espace pour recevoir du monde. Elle s'y emploie méthodiquement. A ses nombreux interlocuteurs, elle distille ses remarques et ses étonnements sur le fonctionnement de la majorité et le passage de l'autre côté du décor, de l'exécutif au législatif, narre quelques coulisses de son passage à Matignon. «Elle en parle de manière assez décomplexée, elle n'est pas aigrie ni convalescente», raconte l'un de ses hôtes. Ses réflexions sur le fonctionnement des institutions seront l'objet d'un livre prévu pour la fin de l'été.

Agréablement surpris, les parlementaires lui reconnaissent sa volonté de s'investir dans son mandat, elle qui pourrait attendre là, comme au purgatoire, que le chef de l'Etat la recase pour services rendus à un poste prestigieux. Encore discrète en commission des affaires étrangères, comme dans l'hémicycle où elle prend souvent place à côté d'un de ses anciens ministres, Borne ne loupe jamais la réunion de groupe du mardi. Elle y a parfois pris la parole, par exemple pour se dire favorable à l'introduction d'une dose de proportionnelle aux législatives. L'ancienne ministre du Travail reste en contact avec certains leaders syndicaux et confie qu'elle entend s'investir sur le thème du travail. Si elle se garde en public de juger l'action du nouveau gouvernement, elle n'a pas manqué, en privé, de faire savoir ses réserves sur le nouveau tour de vis de l'assurance chômage envisagée par Gabriel Attal ou de déplorer qu'il ne s'empare pas davantage de la planification écologique qu'elle avait mise sur pied.

«ELLE EST RESTÉE

TRÈS JOSPINIENNE» «Elle a vécu comme une injustice son remplacement par Gabriel mais ne cherche ni le contact ni l'affrontement», relate un de ses confidents. Toujours prudente, Borne n'a pas rejoint le petit groupe de députés Renaissance estampillé «aile gauche», qui se réunit chaque semaine pour tenter d'infléchir la ligne droitière du gouvernement Attal. «Mais elle en épouse les combats», jure une de ses figures. «Elisabeth est restée au fond très jospinienne, tant dans son positionnement que dans son comportement : l'austère qui se marre, c'est tout elle», sourit un autre. «Elle veut rester en politique, si certains avaient des doutes», estime Clément Beaune, restée proche d'elle. Mais pour faire quoi ? Déjà, à Matignon, ses interlocuteurs peinaient à décoder ses intentions. La députée du Calvados demeure tout aussi insondable. Avec son collègue de la Manche, Stéphane Travert, qui avait tricoté un réseau d'élus locaux Macron-compatibles avant de se faire couper les vivres, elle envisage de reprendre l'ouvrage pour structurer à nouveau un tel maillage. De là à imaginer l'ex- Première ministre, assidue aux réunions du bureau exécutif de Renaissance, vouloir prendre le parti à l'automne ? «Elle est très intéressée, elle en parle spontanément : "On ne peut pas laisser le parti comme ça, il faut que ça travaille !"» rapporte un député. Une de ses proches pointe que l'ex-PM, par principe, ne se ferme aucune porte. D'autres, qui voient davantage en elle une «autorité morale», soucieuse de continuer à exister politiquement, qu'un profil de cheffe d'équipe, s'étranglent. Et voient mal le président de la République confier les rênes de Renaissance à un(e) autre que son fidèle Stéphane Séjourné, qui cumule actuellement ce rôle avec celui de ministre des Affaires étrangères.

«Elle est déterminée à n'être ni muette ni inactive. Mais je ne suis pas sûr qu'il y ait dans sa tête l'esquisse d'un projet très défini, reconnaît un député Renaissance. Sa constance, c'est l'idée de ne pas abandonner la politique. Elle veut trouver la manière dont elle pourrait valoriser son capital politique qui est quand même maigre. Elisabeth, aujourd'hui dans l'opinion, ce n'est pas énorme.» Une opinion pas forcément prête à passer l'éponge sur son intransigeante défense de la réforme des retraites, passée au forceps au printemps 2023, ou son acharnement à faire adopter en décembre la loi sur l'immigration coécrite avec une droite en roue libre et votée par le RN. ?

Le Monde
France, samedi 4 mai 2024 1242 mots, p. 7
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3 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

La laborieuse campagne du camp Macron

Sans stratégie claire pour les élections européennes, la majorité est distancée dans les sondages par le RN

Claire Gatinois et Nathalie Segaunes

Emmanuel Macron se saisit de son portable. Ce dimanche 28 avril, depuis le pavillon de la Lanterne, à Versailles, le chef de l’Etat compose le numéro de son premier ministre, Gabriel Attal, pour parler de la campagne des élections européennes. Le temps est printanier, mais le président de la République est soucieux. Les sondages pour le scrutin du 9 juin présagent une bérézina pour son camp. La liste du Rassemblement national (RN), guidée par Jordan Bardella, caracole en tête, distançant largement celle du camp présidentiel, conduite par Valérie Hayer.

L’écart dans les intentions de vote est désormais de 15 points (32 % contre 17 %), selon l’enquête Ipsos-Cevipof pour Le Monde. La candidate choisie par le chef de l’Etat est aussi talonnée par la liste de Raphaël Glucksmann (14 %), porte-voix d’une gauche modérée. L’Elysée s’inquiète de « l’esprit de défaite » qui se diffuse au sein des troupes macronistes.

Sur demande présidentielle, Gabriel Attal est sommé d’accepter de débattre face à Jordan Bardella. Il faut, explique en substance Emmanuel Macron, « débusquer » ce candidat d’extrême droite de 28 ans, « fuyard », qui ne sait faire « que des selfies et des culs secs ». Le locataire de l’Elysée anticipe déjà que le débat télévisé entre la discrète Valérie Hayer et le patron du RN, jeudi 2 mai, sur BFM-TV, ne changera pas la donne.

Depuis Matignon, les équipes de Gabriel Attal décrivent un premier ministre ravi d’affronter le favori de l’élection. « Ça le démange », assure-t-on Rue de Varenne.Le 17 avril, le chef du gouvernement expliquait pourtant devant des journalistes : « Il y a très peu de Français qui se lèvent le matin en considérant que la majeure partie du temps du premier ministre, ça doit être de faire campagne. » « Le président l’a rattrapé par le col », observe un cadre de l’équipe de campagne.

« Money time »

Une volte-face tactique. Jusqu’à mi-avril, la stratégie définie au sommet de l’Etat préconisait de ne pas mêler l’exécutif à un éventuel échec. Tout a changé avec la dégringolade sondagière : il a été jugé indispensable de jeter toutes les forces macronistes dans la bataille, façon branle-bas de combat. « Pas de jour férié quand on est en campagne », lance le premier ministre devant les membres de la majorité mardi 30 avril, lors d’une réunion au siège de Renaissance. Avant de montrer l’exemple dès le lendemain, mercredi 1er mai, en déambulant à la foire de Beaugency (Loiret).

Emmanuel Macron fait aussi savoir à ses ministres qui craignent d’endosser une part du fiasco que si naufrage il y a, il sera « collectif ». « J’ai la liste des ministres qui tiennent des réunions publiques » à travers le pays pour faire campagne, a-t-il récemment rappelé aux ténors du gouvernement. « On rentre dans le “money time” », ce moment où tout se joue, explique-t-on à l’Elysée. Le chef de l’Etat s’investira lui-même, dit-on dans son entourage, où l’on revisite la théorie de l’historien Ernst Kantorowicz : « Il y a deux corps du roi : celui du président », en surplomb, « et celui du militant », en campagne.

Une bascule est-elle encore possible ? La mise en scène d’un duel entre « nationalistes » et « progressistes », que la majorité présidentielle a tenté d’installer au démarrage de la campagne, pensant rejouer le scénario qui avait permis de limiter la casse en 2019, n’a pas stoppé l’envolée du RN. Et Raphaël Glucksmann est venu troubler ce face-à-face. Devant des patrons de think tanks, deux jours avant son discours sur l’Europe à la Sorbonne, le 25 avril, le président de la République semblait anticiper la défaite, minimisant l’effet du scrutin, des « “midterms” sans conséquences », disait-il.

« La question pour le pouvoir en place, c’est de savoir s’il s’agira d’une grosse défaite ou d’une grosse déroute », commente Gilles Finchelstein, à la tête de la Fondation Jean Jaurès.Gageant que le scrutin des européennes est une élection « défouloir », l’Elysée revoit ses ambitions, espérant simplement franchir la barre des 20 % en réveillant les macronistes assoupis. « On doit lutter contre un “phénomène canapé” : “Je ne me lève pas car j’ai le sentiment qu’il n’y a pas de danger” »,théorise Clément Beaune, porte-parole de la campagne pour le parti présidentiel.

Pour y parvenir, l’arme la plus efficace reste, aux yeux de l’Elysée, la peur. Quoi de mieux que de parler d’une Europe en « danger de mort », comme l’a fait Emmanuel Macron deux heures durant depuis le grand amphithéâtre de la Sorbonne, pour mobiliser les électeurs proeuropéens ? « J’ai fait le job, allez-y maintenant », glisse ce jour-là le chef de l’Etat à l’un des cadres de la majorité. Mais l’acte présidentiel, présenté comme le coup d’envoi de la campagne, n’a pas été ce « moment de bascule » que prédisait Gabriel Attal.

Matière aride

Et, l’air désabusé, les poids lourds du gouvernement font campagne sans y croire. Il est vrai que la matière est aride. « Le problème du débat sur l’Europe, c’est que les gens n’y comprennent rien,témoigne le député MoDem Jean-Louis Bourlanges. Quand j’étais député européen, je faisais 350 interventions publiques par an, mais c’était comme si j’avais labouré la mer. »

Sans programme, sans liste, les troupes de la coalition présidentielle ont laissé les oppositions faire de ce scrutin, au fil des mois, un référendum « anti-Macron ». Suspendus au discours sur l’Europe du chef de l’Etat, annoncé dès l’automne 2023, les macronistes se sont dispensés de réfléchir. « La stratégie de 2019, c’était un discours sur l’Europe, une entrée en campagne tardive et une idée forte : “les Européens, c’est nous”, rappelle la députée Renaissance Astrid Panosyan. Mais ça ne fonctionne plus comme ça. D’autres peuvent se prévaloir d’être européens. Le changement de configuration politique implique une autre stratégie. »

Le temps presse, désormais. A cinq semaines du jour J, la campagne de la majorité prend les allures d’un parcours d’obstacles. Le 2 mai, l’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel, a annoncé que les deux heures du discours d’Emmanuel Macron à la Sorbonne sur l’Europe seraient décomptées du temps de parole du camp présidentiel pour la campagne des européennes. Une déconvenue pour le chef de l’Etat, qui, en conviant tout ce que le pays compte de personnalités officielles (des anciens présidents aux vingt-six ambassadeurs de l’Union européenne), espérait se placer au-dessus de la mêlée. Mais seuls ses alliés ont répondu présent le 25 avril.

Nicolas Sarkozy, habituellement bienveillant envers M. Macron, n’est pas venu l’écouter. L’ex-chef de l’Etat avait jugé discourtois de recevoir l’invitation la veille pour le lendemain, et l’a fait savoir au Tout-Paris. Même le calendrier chrétien, avec le jeudi de l’Ascension, et celui de la Ligue des champions de football jouent des tours au camp présidentiel : alors que Valérie Hayer a prévu de tenir un grand meeting à la Mutualité, à Paris, le 7 mai, afin de réunir l’ensemble des figures de la majorité autour d’elle, le chef de file des sénateurs macronistes, François Patriat, s’inquiète déjà de l’affluence lors de ce rassemblement. « C’est un soir de match du PSG » , soupire l’élu de Bourgogne.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, samedi 4 mai 2024 602 mots, p. AUJM7
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4 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Quand des députés Insoumis veulent s'attaquer aux JO

Certains élus LFI fourbissent déjà leurs armes contre l'événement qu'ils jugent réservé à une élite. Le budget des Jeux ou encore les éventuelles dérives sécuritaires vont être scrutés à la loupe.

Julien Duffé et Pierre Maurer

La tête plongée dans la campagne des élections européennes, qui se concluront le 9 juin, certains députés LFI n'oublient pas pour autant que la période estivale sera animée. Outre les différentes universités d'été, qui devraient tourner autour de l'avenir de la gauche, l'actualité sportive sera à l'honneur. « Après les européennes, il y aura une grosse séquence politique sur les Jeux olympiques », imagine déjà une dirigeante Insoumise.

Un événement international que des mélenchonistes suivront à la télévision tandis que d'autres comptent bien rester en alerte. La présidente de leur groupe de députés, Mathilde Panot, avait d'ailleurs, dès le mois de février, encouragé les mouvements de grève avant et pendant la compétition, qui se déroulera du 26 juillet au 11 août. Quand « le gouvernement n'entend que le rapport de force, eh bien il faut utiliser le rapport de force au maximum », avait-elle jugé sur BFMTV.

À la recherche de conflits d'intérêts

Certains élus LFI, principalement issus de la Seine-Saint-Denis, planchent donc déjà sur les Jeux olympiques. Selon nos informations, la députée Aurélie Trouvé entame un travail avec son équipe parlementaire sur le budget des JO. L'ancienne porte-parole d'Attac, docteure en sciences économiques, veut tenter de déceler ceux « qui profitent » des JO, ou a contrario ceux qui en pâtissent. Elle commence donc à « investiguer » et compte passer en revue les différents marchés publics, à la recherche, entre autres, de potentiels conflits d'intérêts.

Elle n'est pas la seule. Depuis plusieurs semaines, le président de la commission des Finances, Éric Coquerel, s'inquiète de « l'aspect sécuritaire » des JO. À tel point qu'il a récemment demandé « l'annulation de la cérémonie d'ouverture sur la Seine au profit du Stade de France, au vu des mesures sécuritaires et policières disproportionnées qu'elle impliquerait ». « Je comprends la volonté de prestige mais le jeu n'en vaut pas la chandelle. Un Big Brother géant, c'est un drôle de podium pour les JO », ironise-t-il auprès du « Parisien ».

Les critères des contrôles administratifs dénoncés

Le député de la Seine-Saint-Denis pointe également le « flou » des critères des « contrôles administratifs », annoncés par Gérald Darmanin. « Sans compter qu'on nous parle également de reconnaissance vidéo algorithmique. Tout cela fait un cocktail dangereux », estime-t-il. « Compte tenu de l'implantation spécifique des sites des Jeux dans des milieux urbains très denses, j'ai assez peur de confrontations possibles entre les forces de l'ordre et les gens de nos quartiers », explique encore Éric Coquerel.

« Dans ce contexte, j'ai demandé récemment au préfet de police de Paris des formations spécifiques pour les forces de police et les agents de sécurité qui vont intervenir pendant les Jeux », dévoile-t-il. Le préfet lui a répondu « qu'il allait donner des consignes de bonhomie », insuffisantes aux yeux de l'Insoumis.

Plus globalement, les Insoumis dénoncent des Jeux réservés à une petite « élite ». « On est pour le sport, mais la manière dont le sport populaire a été mis à l'écart est scandaleuse », critique l'un d'eux.

Ce que vient tempérer un grand élu PS, sans être « JO béat ». « Certes, les JO ne vont pas régler la situation de nos écoles ou des logements, note ce socialiste du 93. Mais quand il va y avoir des médailles et 180 000 billets distribués aux habitants de la Seine-Saint-Denis, des fêtes dans les parcs, j'ai envie que les habitants en profitent et disent : j'y étais. »

Le Monde
France, samedi 4 mai 2024 985 mots, p. 9
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3 mai 2024 - Le Monde (site web)

La droite exploite la polémique pour attaquer LFI et l’exécutif

A l’approche des élections européennes, les dirigeants de LR fustigent la « capitulation » du gouvernement face aux étudiants de Sciences Po

Alexandre Pedro

Comme Jacques Chirac, Dominique de Villepin ou Alain Juppé avant lui, Bruno Retailleau est un ancien de Sciences Po Paris (promotion 1985). Aujourd’hui, le chef de file des sénateurs Les Républicains (LR) dit ne plus reconnaître une école devenue, à ses yeux, « la fabrique de la bêtise idéologique ».A l’image de l’élu de Vendée, la droite n’a pas de mots assez durs pour commenter les événements récents de la rue Saint-Guillaume.

Après plusieurs semaines de tension, la direction avait annoncé, vendredi 26 avril, un accord avec ses étudiants mobilisés pour la cause palestinienne, par lequel elle s’engageait à organiser un débat interne et à suspendre des procédures disciplinaires lancées contre des manifestants. Avant même la tenue de ce débat, qualifié de « town hall » – terme utilisé aux Etats-Unis pour une grande réunion publique –, organisé jeudi 2 mai par la direction à la demande du comité Palestine de l’école, LR a dénoncé une « capitulation » du gouvernement et de la direction face aux élèves à l’origine des blocages. « En annulant les poursuites disciplinaires à leur encontre, la direction donne blanc-seing aux revendications antisémites » , accuse même sur X Eric Ciotti, président du parti de droite, lui-même diplômé de Sciences Po en 1988.

« La main rouge de LFI »

Si l’extrême droite fustige aussi l’attitude des étudiants propalestiniens à l’origine des blocages, ce sont bien Les Républicains qui donnent le ton et ont fait de l’occupation de l’école un sujet politique. A entendre le député LR du Pas-de-Calais Pierre-Henri Dumont, « l’électorat de droite est peut-être plus sensible à ce qui se passe à Sciences Po que celui du Rassemblement national, qui est plus populaire ». Ces derniers jours, cet autre ancien élève de l’établissement parisien (promotion 2011) enchaîne les interventions médiatiques pour dénoncer « la dérive politique et idéologique » qui serait à l’œuvre, selon lui, ces dernières années, à Sciences Po Paris.

L’internationalisation de l’école, lancée sous la direction de Richard Descoings dans les années 2000, aurait « transformé la démographie scolaire ». M. Dumont voit dans les actions en soutien à Gaza les conséquences de « l’alliance »entre plusieurs groupes : « des étudiants étrangers principalement venus des Etats-Unis et du Moyen-Orient », « des fils à papa qui veulent s’offrir un frisson révolutionnaire »et « une partie des étudiants boursiers de banlieue ». Sans oublier, bien sûr, « l’entrisme de La France insoumise[LFI] ».

A entendre la droite, Sciences Po aurait viré en bastion mélenchoniste. M. Dumont – favorable à une mise sous tutelle de l’établissement – cite une étude réalisée par les politologues Martial Foucault et Anne Muxel, selon laquelle 55 % des élèves de Sciences Po auraient voté en faveur de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle en 2022. « Derrière les violences des derniers jours, je vois surtout la main rouge de LFI », accuse à son tour le porte-parole de LR, Vincent Jeanbrun.

Le sénateur LR des Alpes-Maritimes Henri Leroy va jusqu’à plaider pour une commission d’enquête sur l’ « islamo-gauchisme ». L’idée fait aussi son chemin à l’Assemblée nationale. « “L’islamo-gauchisme” est devenu une vraie problématique dans l’enseignement supérieur et nous sommes quelques-uns dans le groupe à travailler sur une proposition », avance Patrick Hetzel, député LR du Bas-Rhin.

Présidente LR d’Ile-de-France, Valérie Pécresse n’a pas attendu la conclusion d’une future enquête pour annoncer, le 29 avril, l’arrêt de la subvention de la région à Sciences Po Paris (1 million d’euros par an, sur un budget annuel global de 200 millions d’euros). « Une minorité de radicalisés, appelant à la haine antisémite et instrumentalisés par LFI et ses alliés “islamo-gauchistes”, ne peuvent pas dicter leur loi à l’ensemble de la communauté éducative », justifie la présidente de région sur X. L’administrateur provisoire de Sciences Po, Jean Bassères, dit « regretter » cette annonce, dans un entretien au  Monde,le 30 avril. « L’action de quelques dizaines de personnes ne doit pas pénaliser une institution tout entière », affirme-t-il, en disant « souhaite[r] maintenir un dialogue sur la position exprimée par Mme Pécresse ».

« Une forme de lente dérive »

Vice-président de la région et proche de l’ancienne candidate à la présidentielle, Vincent Jeanbrun voit dans sa décision « un acte fort et courageux » et appelle le gouvernement à s’en inspirer. « Derrière ce blocage, il y a un enjeu d’autorité. La direction de Sciences Po a cédé face à la pression d’une minorité d’étudiants et le gouvernement a laissé faire sans évoquer des sanctions. »La droite profite de l’épisode de Sciences Po pour attaquer un autre ancien de la rue Saint-Guillaume : Gabriel Attal. Le premier ministre est accusé de professer l’autorité dans les mots sans chercher à l’appliquer. Le 14 mars, il dénonçait pourtant « une forme de lente dérive »de l’école parisienne, « liée à une minorité agissante », après une première manifestation propalestinienne pendant laquelle des propos antisémites auraient été prononcés .

« Gabriel Attal a évoqué le premier la question du financement d’une institution qui ne garantirait plus à “200 % les principes républicains”. Mais qu’a-t-il fait depuis ? Rien », dénonce François-Xavier Bellamy . « Lors de son discours de politique générale, il disait “tu casses, tu payes”. A Sciences Po, c’est plutôt “tu bloques, tu gagnes” »,accuse la tête de liste LR aux européennes, favorable à l’arrêt des subventions pour une école « devenue le lieu d’un entrisme, mélange de gauchisme et d’islamisme », qui, selon lui, « légitime des propos antisémites ». Au moment où le mouvement de mobilisation en faveur d’un cessez-le-feu à Gaza s’étend dans d’autres écoles et universités françaises, la droite espère que cette bataille politique et culturelle puisse être l’étincelle d’une campagne européenne qui ne décolle toujours pas.

Le Figaro, no. 24788
Le Figaro, samedi 4 mai 2024 771 mots, p. 6

Société

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3 mai 2024 - Le Figaro Étudiant (site web)

Après Sciences Po, la crainte d'une vague de blocages propalestiniens

Les rassemblements se multiplient dans les universités et les grandes écoles. Les lycées devraient prendre part à la mobilisation la semaine prochaine.

Paturaud, Jeanne, Ferrand, Emma

Il n'y aura pas eu un jour cette semaine sans que les yeux ne se tournent vers Sciences Po. Vendredi, la mobilisation des étudiants propalestiniens a atteint son paroxysme avec l'intervention des forces de l'ordre dans une rue Saint-Guillaume entièrement bloquée. La veille au soir, une centaine de militants avaient investi le campus pour y passer la nuit. Mais il n'y a pas que dans le prestigieux Institut d'études politiques (IEP) que les propalestiniens agitent leur drapeau. Ce vendredi, au moins cinq autres établissements d'enseignement supérieur ont été bloqués. «Nous en avons recensé une vingtaine depuis le début de la semaine», résume le syndicat de droite UNI au Figaro.

À commencer par les IEP, où les étudiants ne tardent jamais à se mobiliser. Celui de Lyon a été bloqué par un groupe d'une centaine d'étudiants durant toute une nuit, avant que la police n'intervienne le lendemain matin. Les jeunes ont même reçu la visite de la députée LFI Mathilde Panot, venue «apporter son soutien» après un meeting à Vénissieux. Les cours et les examens ont donc dû être reportés. Ce vendredi, la direction a indiqué que l'établissement resterait fermé jusqu'au 12 mai. À Sciences Po Reims aussi, quelques étudiants ont passé la nuit dans leur école. Ce vendredi, environ 80 militants occupaient encore cette antenne de l'IEP de Paris destinée aux étudiants qui s'intéressent à l'Amérique du Nord et à l'Afrique.

La mobilisation se poursuit aussi à Lille. L'École supérieure de journalisme (ESJ), d'ordinaire très calme, a été contrainte de fermer ses portes ce vendredi pour la deuxième journée consécutive. «La direction dénonce ce blocage qui entrave le droit à l'enseignement et qui ne permet pas le débat», a fait savoir l'établissement dans un communiqué, précisant que les personnes mobilisées étaient «très majoritairement extérieures à l'école». Dans la même rue, Sciences Po Lille avait aussi été bloqué jeudi. Ses portes ont pu ouvrir à nouveau le lendemain, surveillées par les forces de l'ordre. Un peu plus tôt dans la semaine, les IEP de Strasbourg, Rennes, Menton et Saint-Germain-en-Laye étaient eux aussi occupés par quelques dizaines d'étudiants.

Sans surprise, les universités n'ont pas été épargnées. Après l'occupation de la cour d'honneur de la Sorbonne lundi, où une cinquantaine d'étudiants avait disposé des tentes, plusieurs facultés ont suivi le mouvement. La police est intervenue à trois reprises à l'université Jean-Monnet à Saint-Étienne, où les cours et les examens y étaient reportés depuis mardi. Des tentes ont également été installées à l'université Paris 8 (Vincennes et Saint-Denis), indique l'UNI. Vendredi après-midi, un mouvement interuniversités parisien s'est également tenu place du Panthéon.

« Un climat de peur »

«Nous constatons une vague d'occupation qui pourrait mener à un vrai tsunami si rien n'est fait, déplore Yvenn Le Coz, délégué national du syndicat UNI. Les personnes qui bloquent les établissements doivent être arrêtées et sanctionnées. Sans sanction disciplinaire, rien ne les dissuadera et ils recommenceront dès le lendemain.»L'étudiant regrette que les bloqueurs de Sciences Po Paris aient obtenu gain de cause auprès de leur direction, qui a accepté de suspendre les procédures disciplinaires lancées à leur encontre.

La ministre de l'Enseignement supérieur, Sylvie Retailleau, a pourtant réitéré son appel au maintien de l'ordre auprès des présidents d'universités jeudi. «Les blocages et les intimidations, c'est non», a-t-elle insisté. «Au-delà des revendications, ce sont surtout les modes d'action qui ont connu une escalade, ce que je condamne fermement. Une petite minorité d'étudiants ne peut pas bloquer une majorité d'étudiants et faire régner un climat de peur, voire de violence», a précisé la ministre. Sylvie Retailleau a également rappelé aux présidents d'user des sanctions disciplinaires dont ils disposent, sans oublier le recours aux forces de l'ordre.

Plus discrets qu'à l'accoutumée, les lycéens peinent à entrer dans le mouvement. L'Union syndicale lycéenne (USL), qui fédère d'anciens syndicats comme la FIDL ou encore La Voix lycéenne, assure pourtant que «beaucoup de lycéens se sont joints aux mouvements organisés devant les universités et IEP». «Les élèves organisent en ce moment des assemblées générales dans leur établissement afin de déterminer la marche à suivre», développe Manès Nadel, vice-président de l'USL. Et de prévenir : «Nous appelons aux blocages dans tout le pays et nous pouvons déjà affirmer qu'une dizaine d'établissements seront bloqués la semaine prochaine en région parisienne. Si tout va bien, les mobilisations devraient se poursuivre à Rennes, Besançon et Lyon. Nous préférons rester discrets pour organiser un vrai mouvement lycéen.» J.P. ET E.F.

Libération
samedi 4 mai 2024 856 mots, p. 14

Expresso

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3 mai 2024 - Libération (site web)

Espionnés par la Chine, des élus français prennent le sujet hackeur

Par Arnaud Vaulerin

L'histoire du jour

Après la révélation par les autorités américaines d'attaques massives par des pirates chinois, des élus ont déposé plainte tandis que d'autres préparent une investigation.

L'

affaire s'invitera-t-elle dans les discussions entre Emmanuel Macron et Xi Jinping? Alors que le président chinois arrive en visite d'Etat en France dès dimanche soir, au moins sept parlementaires français visés ou victimes de cyberattaques ou de tentatives d'infiltration par des hackeurs chinois entendent alerter sur les risques réels d'ingérence et de déstabilisation. Ils espèrent en savoir plus sur cette vague massive de cyberattaques qui a frappé, à partir de janvier 2021, «plus de 400 comptes uniques de personnes associées à l'Alliance interparlementaire sur la Chine» (Ipac, un groupe international de parlementaires multipartis mobilisés du face à la menace chinoise), comme l'indiquait, le 25 mars, un acte d'accusation de la justice américaine. «Cette campagne a permis aux conspirateurs de suivre les paramètres de livraison des courriels et de recevoir des données de la part des victimes qui ont ouvert les courriels», précisait le document accusant sept personnes du groupe de pirates informa- tiques chinois APT31, piloté par le puissant ministère chinois de la Sécurité de l'Etat (MSE) et localisé dans la ville de Wuhan.

jour

Depuis, trois élus français ont porté plainte. Bernard Jomier, sénateur écologiste d'Ile-de-France, est l'un d'eux. «C'est grave et inacceptable, on s'attaque à des parlementaires pour leurs actions et leurs positions politiques, cela exige une réponse des autorités françaises, explique l'élu, qui s'interroge par ailleurs sur l'origine de deux piratages de son compte bancaire. Je n'ai pas été prévenu, ni informé par le Sénat ou d'autres services sur les démarches à entreprendre.» Membre de l'Ipac, Jomier était en 2021 rappor- teur d'une commission d'enquête sur le Covid pour laquelle il avait fait auditionner l'ambassadeur de Taiwan au Palais du Luxembourg. Tibet. L'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (Anssi) était informée en 2021 d'une vaste campagne d'attaques à l'encontre d'intérêts français menée par l'APT31. «Si les Etats-Unis ne nous avaient pas donné les infos, on ne savait rien», se désole André Gattolin, ancien sénateur et membre de l'Ipac, victime d'une cyberattaque en janvier 2021 par APT31, puis infiltré par Storm-0558, un groupe de hackeurs chinois vraisemblablement étatique, l'été 2023. En 2021, l'élu est en train de boucler un rapport sénatorial sur les «influences étatiques extra-euro-péennes dans le monde universitaire et académique français et leurs incidences». Il travaille depuis longtemps sur des questions liées au Tibet, à Taiwan et à la démocratie au Cambodge. Après avoir lancé les accusations contre des hackeurs d'APT31 et révélé la cyber- attaque contre au moins 400 comptes, les autorités américaines ont pris contact avec l'Ipac. «La semaine dernière, le FBI a confirmé la présence sur ses listes de sept cas de parlementaires à partir d'une liste que nous lui avons soumise, poursuit André Gattolin, qui a porté plainte. Le FBI dit avoir communiqué ces informations aux services en 2022. Mais, il ne s'est rien passé. On n'a pas été informés.» Les sénateurs Isabelle

Florennes, Bernard Jomier, Olivier Cadic, les anciens sénateurs André Vallini et André Gattolin; la députée Anne Genetet - qui elle aussi a déposé plainte - et l'eurodéputé François-Xavier Bellamy étaient bien visés par les hackeurs chinois, sans que l'on sache en détail si l'attaque a été effective ou bien déjouée. La semaine prochaine, une visioconférence doit se tenir entre le FBI et les personnes visées par les hackeurs chinois. Olivier Cadic a «mal pris» d'avoir été laissé dans l'ignorance de l'attaque. Sénateur représentant les Français établis hors de France (groupe union centriste), il a lui aussi été victime d'APT31. «Le Parlement est attaqué, il doit se défendre, réagit Cadic, qui n'envisage pas une action en justice. Il appartient aux parlementaires de lancer leur investigation. Vu que le gouvernement ne m'a pas averti, j'entends aller au bout pour comprendre ce qui s'est passé, pourquoi l'information a-telle été tue, et répondre à ceux qui nous attaquent.» «Pas au niveau». Lundi, lors des questions au gou- vernement, le sénateur Cadic, également membre de l'Ipac, a posé une série de questions au ministre des Armées. «Face à un acte de cyberguerre commis par une dictature 2.0, [ ] quelles sont les mesures mises en place pour contrer les attaques d'APT31?» La porte-parole du gouvernement, Prisca Thevenot, n'a pas épilogué au-delà du «suivi particulier d'APT31 par l'Anssi et les investigations sur le plan national». Bernard Jomier: «Cette réponse n'est pas du tout au niveau de l'importance de l'attaque. Est-ce parce qu'il ne faut pas faire de vague avant la venue de Xi Jinping ?» Cette cyberattaque n'est pas un cas isolé. Des parlementaires britanniques, belges, allemands ont été victimes d'espionnages ces derniers mois. Fin avril, quatre personnes en Allemagne et deux au Royaume-Uni ont été emprisonnées. L'ingérence de la Chine est tous azimuts : Envoyé spécial révélait mercredi les opérations clandestines de la police chinoise en France. Un autre bon sujet de discussion entre Xi et Macron. ?

Le Figaro, no. 24788
Le Figaro, samedi 4 mai 2024 790 mots, p. 4

Politique

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3 mai 2024 - Le Figaro (site web)

La difficile campagne de Manon Aubry, éclipsée par l'activisme propalestinien de LFI

Flurin, Richard

L'opération a été rondement menée. En meeting à Grenoble, mardi soir, Manon Aubry ne s'est pas contentée de faire salle comble. Pour installer le millier de sympathisants venus écouter la tête de liste de La France insoumise (LFI) aux élections européennes, il a fallu ouvrir deux petites pièces attenantes à la salle principale. Un excellent moyen de scénariser l'affluence... Même si la foule était composée en partie de militants lyonnais acheminés par des cars affrétés pour l'occasion. Qu'importe, avant de prononcer son discours, la candidate a soigneusement parcouru chacune des trois salles, se félicitant du monde.

«Votre nombre nous donne la force pour envoyer un message à toutes les forces politiques et à tous les commentateurs qui se disent: « les Insoumis, ils ne se passent rien dans leur campagne »», a harangué Manon Aubry. Une référence explicite aux critiques essuyées par le parti mélenchoniste. Y compris venant de leurs anciens partenaires de la Nupes. «Désormais, c'est Rima Hassan la tête de liste aux européennes, c'est avec elle que Jean-Luc Mélenchon se balade, elle a complètement éclipsé Manon Aubry», déclarait récemment Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste. La tête de liste communiste Léon Deffontaines va jusqu'à plaindre son homologue Insoumise, qu'il juge «totalement invisibilisée» dans «une campagne qui ressemble à un référendum sur Gaza».

Des commentaires qui exaspèrent Manon Aubry et son équipe de campagne. «Je suis fière que l'on parle autant de mes candidats, a-t-elle déclaré en début de semaine. Moi, je ne fais pas de la politique pour faire des bisbilles de « qui est le plus visible »?» N'empêche. Qui retiendra ses deux propositions «chocs» formulées au meeting de Grenoble ? L'ancienne militante d'Oxfam entend ramener les écarts de salaire de 1 à 20 dans l'ensemble de l'Union européenne et éviter que quiconque ne meure sur son lieu de travail. Vastes tâches. Mais plutôt que d'évoquer les combats sociaux portés par Manon Aubry, la cadre Insoumise Mathilde Panot, qui a pris la parole juste avant la tête de liste à Grenoble, a préféré s'appesantir sur la «censure» qui frappe LFI en raison de ses positions sur la Palestine.

Dans la campagne à plusieurs voix imaginée par les stratèges, les chefs de choeur et de pupitres, comme Mathilde Panot ou Jean-Luc Mélenchon, se concentrent davantage sur les diatribes contre Israël initiées par Rima Hassan - septième sur la liste - que sur les plaidoyers sociaux de Manon Aubry. Il n'y a qu'à voir la fulgurance avec laquelle l'activiste propalestinienne est apparue sur le devant de la scène médiatico-politique. Cette novice en politique, recrutée il y a seulement quelques semaines par LFI, suscite une ferveur militante considérable grâce au soutien appuyé des cadres et son omniprésence sur les réseaux sociaux. Jusqu'à remporter l'applaudimètre à chacune de ses apparitions publiques.

Au point de devoir souligner lors de ses prises de parole son attachement à Manon Aubry. Comme à Roubaix, où elle l'a encensée au début de son discours, la présentant comme une «leadeuse» qui «fait un travail incroyable». Comme si cela n'allait pas de soi. La tête de liste a beau se démultiplier, de plateau en plateau, de manifestation en manifestation, de meeting en réunion publique, elle qui dit vouloir «mettre les sujets sociaux à l'agenda de cette campagne» n'y parvient pas. Même le 1er Mai, journée internationale des travailleurs, s'est finalement soldé par une guerre de tweets entre Jean-Luc Mélenchon et Raphaël Glucksmann, alors que Manon Aubry misait beaucoup sur cette date.

Ce n'était pas la première fois que l'Insoumis en chef se montrait encombrant dans cette campagne. Un député LFI raconte, par exemple, que Jean-Luc Mélenchon s'est rendu en Arménie, en fin de semaine dernière, pour «ne pas focaliser l'attention médiatique sur lui», mais qu'il n'a pas pu s'empêcher de faire savoir son soutien aux étudiants de Sciences Po qui ont bloqué leur établissement en solidarité avec Gaza. Un message vocal enregistré depuis Erevan a ainsi été diffusé rue Saint-Guillaume, permettant à Jean-Luc Mélenchon de braquer une nouvelle fois les projecteurs sur la question palestinienne.

«Jean-Luc fait bouger des gens aux élections que Manon ne mobilise pas, comme les moins de 25ans et les quartiers populaires» , estime un élu mélenchoniste. Mettre en concurrence ces deux voix, qui s'adresseraient chacune à un public différent, serait dès lors une erreur, affirme-t-on de même source. Sans préciser que l'électorat sensible au discours social de Manon Aubry, si tant est qu'il l'entende, ne souscrit pas nécessairement aux positions internationales de Jean-Luc Mélenchon. Et pourrait en fin de compte se reporter sur des listes concurrentes à gauche le jour du scrutin. Entre les communistes, les socialistes et les écologistes, ils disposeront d'au moins trois autres bulletins pour le faire. R.F.

Libération
samedi 4 mai 2024 650 mots, p. 21

Idées/

Laisserons-nous des robots tuer des humains ?

Par Aurélien Saintoul

Après la conférence qui s'est tenue à Vienne fin avril sur les armes autonomes, il est impératif de soutenir la proposition d'António Guterres d'ouvrir des négociations spécifiques sur le sujet à New York.

Quelque chose bouge. Le monde feutré de l'arms control, c'est-à-dire les spécialistes en tout genre de la régulation internationale de la production et de l'utilisation des armes, a connu en début de semaine un petit événement à Vienne (Autriche). A l'invitation du gouvernement autrichien, luimême surpris par le succès de son initiative, pas moins de 140 pays et plus de 900 personnes - diplomates, élus, universitaires, ingénieurs, activistes et ONG - se sont retrouvées les 29 et 30 avril pour deux jours de travaux en faveur de l'interdiction des systèmes d'armes autonomes, communément qualifiés de «robots tueurs». Les vétérans du sujet estiment que c'est environ trois fois plus de participants que d'ordinaire. Une telle affluence dit beaucoup. Un problème éthique Alors que la guerre en Ukraine et les massacres à Gaza donnent un aperçu de la place prise par l'IA dans la guerre contemporaine et des désastres qu'elle nous promet si son développement n'est pas encadré, la communauté internationale a montré sa préoccupation et sa disponibilité pour agir. A Vienne, beaucoup parlent d'un «moment Oppenheimer» en référence au «créateur» de la bombe atomique, de crainte qu'avec les armes autonomes l'humanité n'ouvre une nouvelle boîte de Pandore. L'enjeu de la conférence ? Sortir de l'ornière les discussions sur le sujet, désormais enlisées au sein du «groupe d'experts gouvernementaux» (GGE) de la Convention sur certaines armes classiques (CCAC) à Genève, où toute tentative d'avancer est torpillée par la Russie. Cette mauvaise volonté criante offre un argument confortable aux autres grands producteurs d'armes comme la France, les Etats-Unis, la Chine ou Israël pour déplorer le statu quo sans rien faire concrètement pour le remettre en cause. La délégation française a affirmé à Vienne que, certes, la France voulait «un instrument contraignant», comprendre un traité d'interdiction, mais qu'elle voulait que la négociation genevoise se poursuive. Une sorte de «en même temps» macroniste aussi intenable dans ce domaine qu'en politique intérieure. Assumer les choix De fait, une autre solution existe : appuyer les tentatives d'António Guterres, le secrétaire général des Nations unies, d'ouvrir des négociations spécifiques sur le sujet à New York, où chaque Etat devrait bien finir par assumer ses choix sans attendre le bon vouloir de la Russie. Les opposants soutiennent que ce serait se lier les mains et permettre aux Etats qui ne signeraient pas un traité d'interdiction de prendre un ascendant décisif dans les guerres à venir. Le raisonnement est contestable d'un point de vue militaire (les massacres de masse ne font pas gagner la guerre ni a fortiori gagner la paix) et totalement spécieux d'un point de vue moral et diplomatique. Lors de la signature de la convention sur les armes chimiques à Paris le 13 janvier 1993, seuls 130 Etats signaient. Ils sont désormais 193.

Lors de la signature de la convention d'Oslo sur les armes à sousmunition en 2008, les Etats-Unis refusaient de signer ; récemment leur dernier fabricant cessait sa production faute de clients En avril 2018, la campagne internationale «Stop Killer Robots», regroupant des dizaines d'ONG dont Amnesty International et le Comité international de la Croix- Rouge recueillait l'assentiment de 26 pays seulement. Depuis, ils sont 117 à se prononcer en faveur d'un traité contraignant. La France ne peut pas se cacher. Justement fière de son statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, elle doit en assumer la responsabilité et marcher en tête pour soutenir l'ouverture de négociations en vue d'un traité. Dans un contexte de destruction avancée du droit international, lutter contre le cauchemar des «robots tueurs» pourrait bien être le premier pas décisif en faveur de la reconstruction d'un système mondial moins chaotique. Les insoumis feront tout pour y aider. ?

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, samedi 4 mai 2024 283 mots, p. AUJM2
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4 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

Le symbole derrière la corvée L'impôt sur

Le symbole derrière la corvée

L'impôt sur le revenu représente à peine un treizième des recettes de l'État, de la Sécu et des collectivités, bien loin derrière les cotisations sociales, la TVA ou la CSG. Et, même si l'administration fiscale facilite un peu la tâche à coups d'applications et de préremplissage, entendons-nous bien : déclarer ses revenus reste au mieux une corvée, au pire un casse-tête.

Il n'empêche. C'est l'un des rares moments où le citoyen touche encore du doigt une réalité : l'argent public ne tombe pas du ciel. Il ne pousse pas sur les arbres. L'impôt - surtout celui sur le revenu, progressif - incarne la solidarité nationale. Et quand un ministre annonce qu'il va « débloquer une enveloppe » après une catastrophe naturelle, des émeutes ou à l'approche d'une grève, « revaloriser » une prestation sociale, « mettre en place un bouclier tarifaire », « offrir » ici un passe culture ou là une gratuité des transports, il ne le paie pas de sa poche ! Le contribuable est à l'autre bout de la chaîne.

La piqûre de rappel de la déclaration de revenus est d'autant plus utile que le prélèvement à la source a rendu cet impôt invisible. Que moins d'un ménage sur deux le paie. Et que d'autres contributions directes, comme la redevance audiovisuelle ou la taxe d'habitation sur les résidences principales, ont disparu. D'où la proposition, régulièrement ressortie par des élus de gauche comme de droite, de faire payer à chaque foyer un impôt, même symbolique, dès le premier euro de revenu. Car, soulignait il y a bientôt dix ans Razzy Hammadi, alors député PS, en déposant un amendement en ce sens, « la République et la nation sont faites de symboles ».

Le Monde
France, samedi 4 mai 2024 1357 mots, p. 12
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3 mai 2024 - Le Monde (site web) La Matinale du Monde

Le Maire embarrassé par un accord signé à la SNCF

Le ministre de l’économie dit n’avoir « pas été averti » d’un dispositif sur les fins de carrière, dénoncé par LR

Elsa Conesa et Sophie Fay

Sauver les ponts du mois de mai et les Jeux olympiques (JO), cela a un coût, et pas seulement financier. L’accord sur les fins de carrière à la SNCF, signé le 22 avril par les quatre syndicats représentatifs, est en train de devenir un boulet politique pour le gouvernement. Depuis que ce dispositif a été rendu public par la presse à la mi-avril, Bercy, Matignon et l’Elysée se renvoient la balle, jurant n’avoir pas été informés, ni n’avoir validé l’accord. Et se défaussent sur le dirigeant de l’entreprise publique, Jean-Pierre Farandou, ainsi que sur le ministre délégué chargé des transports, Patrice Vergriete, qui suivait, lui, les négociations.

L’accord prévoit, entre autres, une amélioration du dispositif de retraite anticipée, en particulier pour les cheminots ayant occupé des postes à la pénibilité avérée. Alors qu’il a permis d’éloigner la menace d’une nouvelle grève des contrôleurs lors des ponts du mois de mai, la droite y voit un contournement de la réforme des retraites de 2023. Le sujet tombe d’autant plus mal que le gouvernement souhaite renforcer le travail des seniors, moins représentés dans le salariat en France qu’ailleurs en Europe, pour tenir son objectif de plein-emploi en 2027.

Bruno Le Maire a manifesté son exaspération, jeudi. « Un accord est signé qui engage effectivement les équilibres de la réforme des retraites et les équilibres financiers de la SNCF. Je n’ai pas été averti », a affirmé le ministre de l’économie sur BFM-TV, en jugeant cet accord « pas satisfaisant ». A ses yeux, « il y a eu un dysfonctionnement ». « Le ministre n’a pas l’habitude d’être informé par la presse », s’agace son entourage.

« S’exonérer d’une réforme

Le numéro deux du gouvernement a annoncé avoir « convoqué » Jean-Pierre Farandou, le PDG de l’entreprise publique, dont Bercy a en partie la tutelle par le biais de l’agence des participations de l’Etat, pour qu’il lui « rende des comptes ». Cet accord est « provocant pour beaucoup de nos compatriotes »et « donne le sentiment d’un deux poids deux mesures », a insisté le locataire de Bercy. Le PDG devra aussi s’expliquer devant les sénateurs le 7 mai.

Les oppositions n’avaient pas attendu les explications de l’exécutif pour s’emparer du sujet, lors de la séance de questions au gouvernement, à l’Assemblée nationale, le 30 avril. « De quel droit une entreprise publique permet-elle à ses employés de s’exonérer d’une réforme qui s’applique à tous les Français, a réagi le député (Horizons) du Rhône Alexandre Vincendet, alors que l’Etat a repris à son compte la dette de la SNCF à hauteur de 35 milliards d’euros entre 2020 et 2021 ? »

Le ministre délégué chargé des transports, Patrice Vergriete, qui dit tenir à la bonne réussite des JO et à un dialogue social apaisé, se montre plus compréhensif. « Comme toutes les entreprises de France, la SNCF a le droit de signer des accords, ou plutôt, comme c’est le cas ici, de renégocier un accord datant de 2008. La seule question qui compte, c’est qui va payer ? Et là,(…) Le contribuable n’a pas à verser un centime pour financer cet accord », a-t-il argumenté sous le regard de Gabriel Attal.

Formellement, rien n’obligeait le PDG à valider l’accord avec sa tutelle avant de le signer. Celui-ci n’a pas été examiné au conseil d’administration, où l’Etat est représenté, et n’avait pas à l’être. Matignon relativise l’enjeu au regard du coût modeste de l’accord : 35 millions d’euros par an, financés sur les bénéfices du groupe.

Pour les dirigeants de la SNCF, l’étonnement et le courroux de Bruno Le Maire sont avant tout « politiques ». Ils rappellent que c’est le gouvernement qui a demandé à la direction d’ouvrir une négociation avec les organisations syndicales sur l’aménagement des fins de carrière et la pénibilité, le plus vite possible après le vote du report de l’âge légal de la retraite à 64 ans. « La réforme des retraites prévoyait ces négociations d’application. La SNCF n’a fait que s’y conformer », confirme Stéphane Itier, expert du ferroviaire et directeur régional du cabinet Secafi, qui conseille les comités sociaux et économiques des entreprises.

Les syndicats de la SNCF n’étaient guère enthousiastes, refusant d’entériner la réforme en participant à ces discussions. Mais tout s’est accéléré après la grève des contrôleurs de février. Comme il l’a annoncé dans un entretien au Monde en février, M. Farandou a proposé aux syndicats une « plate-forme de progrès social », et a accéléré les discussions sur le volet « consacré aux fins de carrière et à la cessation progressive d’activité », pour éviter une nouvelle grève des contrôleurs pendant les ponts de mai. « Matignon préférait éviter un débat sur la réforme du droit de grève », précise une source interne.

Si M. Le Maire n’a pas été mis dans la boucle, c’est qu’il ne s’occupe généralement pas des sujets sociaux, grèves ou augmentations de salaires, fait-on valoir encore. « Lorsque nous négocions les augmentations annuelles – soit 500 millions d’euros cette année –, Bercyne les valide pas. Là, il s’agit d’un accord qui coûte 35 millions d’euros, pour une masse salariale de 10 milliards d’euros », note l’entourage de Jean-Pierre Farandou.

L’accord n’effacera pas intégralement l’effet de la réforme des retraites, précise le transporteur. Il a vocation à accompagner l’allongement des carrières, dans le droit-fil de la réforme gouvernementale. La grille des salaires, conçue pour une entreprise que l’on quittait à 55 ans, est revue, avec un échelon d’ancienneté de plus (pour les plus de 60 ans) et deux positions de rémunération supplémentaires.

Métiers en tension

Les salariés âgés, qui ne pourront plus occuper des postes pénibles ou liés à la sécurité, seront accompagnés dans leur reconversion. « Ce volet représente 20 millions d’euros sur les 35 millions », explique la SNCF. L’autre volet, celui qui organise les cessations d’activité anticipées, porte donc sur 15 millions d’euros par an et « 0,15 % de la masse salariale », précise la SNCF. L’entreprise paiera 75 % du salaire (hors prime) des contrôleurs pendant dix-huit mois, des conducteurs pendant quinze mois et des salariés en situation de pénibilité pendant un an. Elle n’aura plus, comme dans l’accord de 2008, l’obligation de remplacer un départ par une embauche.

La direction y voit une double opportunité : rajeunir les effectifs et les réduire pour gagner en productivité. Elle espère aussi éviter l’augmentation de l’absentéisme, deux à trois fois supérieur chez les plus de 60 ans. Et accélérer la transformation de l’entreprise, puisque partiront surtout les cheminots au statut.

La SNCF n’est pas la seule entreprise à adapter sa politique de gestion des fins de carrière depuis la réforme. Chez Michelin, par exemple, un accord signé à l’automne 2023 facilite les rachats de trimestres et accorde jusqu’à cent quarante-six jours supplémentaires sur le compte épargne-temps des salariés qui occupent des postes pénibles. Cela leur permet de partir six mois plus tôt. Chez Stellantis et Renault, deux entreprises dont l’Etat est actionnaire, les accords signés fin 2023 prévoient, comme à la SNCF, des temps partiels de fin de carrière, mais aussi des ruptures conventionnelles collectives, y compris pour les seniors.

A la SNCF, les départs anticipés touchent toutefois des métiers en tension, où il n’y a pas de sureffectifs. Ce qui explique aussi la colère de M. Le Maire. Elle tombe au mauvais moment pour M. Farandou, 66 ans, dont le mandat à la tête du groupe arrive à échéance le 13 mai. Il devrait toutefois être prolongé, au moins le temps des Jeux olympiques. « On verra ça en son temps, indique-t-on à Matignon. On ne va pas créer de perturbation alors que l’on s’approche des JO. »

Le Figaro, no. 24787
Le Figaro, vendredi 3 mai 2024 784 mots, p. 2

Politique

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3 mai 2024 - Le Figaro (site web)

Après une année survoltée, baisse de tension à l'Assemblée nationale

Bordas, Wally

Il n'y a encore pas si longtemps, le sujet aurait probablement créé un tumulte assourdissant dans l'hémicycle. Lundi après-midi, pourtant, il n'en fut rien. À l'Assemblée, le débat sans vote sur les finances publiques - annoncé comme éruptif depuis le dérapage de la dette et du déficit de la France - a accouché d'une souris. Bruno Le Maire a boxé dans le vide. Sans adversaire. Dans un hémicycle quasiment vide, où même Éric Ciotti, le patron des Républicains, qui tance régulièrement le gouvernement pour sa gestion des comptes, avait laissé chaise vide.

Au Palais Bourbon, depuis janvier, les éclats de voix ont fait place aux murmures. Après une année 2023 jalonnée par la réforme des retraites et la loi immigration, la flamme de la discorde s'est éteinte. Et les discussions n'ont presque jamais été aussi sereines. «On est tous hypercalmes. Tout le monde est sur les rotules, on a beaucoup donné sur la fin d'année dernière et, pour l'instant, il n'y a pas de texte qui permette de faire remonter la fièvre», admet la députée Renaissance des Yvelines Nadia Hai. «Il y a peut-être un essoufflement, une fatigue, abonde sa collègue LR, Valérie Bazin-Malgras. C'est difficile, nous avons enchaîné une présidentielle, des législatives, plusieurs gros textes au Parlement et une actualité internationale très lourde.»

Petits textes

Surtout, depuis le début de l'année, aucun texte d'envergure n'a fait son apparition à l'Assemblée. La faute au gouvernement, qui assume, depuis l'arrivée de Gabriel Attal à Matignon, de recourir le plus possible à la voie réglementaire pour agir. Et éviter ainsi le Parlement, où le contexte de majorité relative place l'exécutif en position de faiblesse. En attendant les projets de loi sur l'agriculture et la fin de vie, les députés sont donc contraints de «subir», comme le disent certains, un agenda saupoudré de petits textes.

«Les textes qui nous sont proposés sont presque indigents. On nous demande de voter sur les moniteurs de ski ou sur les formations en danse. Est-ce à nous de nous saisir de ces sujets?» ,interroge, désabusé, le député RN Aurélien Lopez-Liguori. «On siège moins, c'est une réalité. Et on nous dépossède d'un certain nombre de textes fondamentaux, comme la loi de programmation énergétique. Le gouvernement va se mettre en situation d'illégalité au niveau européen», critique quant à elle l'écologiste Marie Pochon. La macroniste Céline Calvez analyse aussi ce phénomène par la «plus faible présence» des parlementaires à Paris ces dernières semaines. «Arithmétiquement, il y a moins de textes et moins de monde, donc moins de couacs et d'incidents», juge-t-elle. Avant de reprendre : «Il y a aussi eu pas mal de sanctions données aux députés en 2023, donc les partis d'opposition qui avaient tendance à s'enflammer facilement se sont calmés. Ils ont aussi constaté que l'image donnée auprès des citoyens ne les servait pas forcément.»

« Ensuite, ça va swinguer »

Les élections européennes, qui auront lieu au début du mois de juin, sont aussi pour beaucoup dans cette période de moindre intensité parlementaire. «On attend les résultats! Nous encore plus que les autres avec le coup de semonce que l'on va se prendre dans la figure», anticipe un député LR. «Tout le monde se planque en attendant le naufrage. Après, on verra», reconnaît aussi un soutien d'Emmanuel Macron. «Le Parlement va être soigneusement évité avant les européennes. Mais ensuite, ça va swinguer, on en est tous conscients. L'Assemblée sera à n'en pas douter le théâtre politique du deuxième semestre», anticipe de son côté le député Liot Benjamin Saint-Huile. Un avis que partage le député LR Julien Dive : «Le calme précède toujours la tempête. L'Assemblée est toujours une espèce de tas de braise qui n'attend qu'une bûchette pour s'enflammer.»

En attendant, les députés s'occupent. «On a du temps pour faire d'autres choses inhérentes à notre mandat. Lorsqu'il n'y a pas la pression de l'hémicycle en permanence, c'est aussi intéressant, cela permet de rencontrer les acteurs des sujets qui nous intéressent, de faire du contrôle, du fond», décrit la présidente Horizons de la commission des affaires culturelles, Isabelle Rauch.

Nombreux sont ceux qui en profitent aussi pour réfléchir à la suite. Avec en ligne de mire, notamment, la perspective d'une motion de censure à l'automne, pendant les lois budgétaires. «Il est à peu près certain que tout le monde essayera de faire tomber le gouvernement à ce moment-là. Le RN en rêve, les LR n'auront plus rien à perdre et la gauche n'aura pas le choix», prévient un habitué du Palais Bourbon. Un député LR conclut, de cette phrase pleine de sous-entendus : «Beaucoup de choses se joueront à la rentrée. En attendant, tout se passe dans des dîners loin de l'Hémicycle.» W B

l'Humanité
vendredi 3 mai 2024 1353 mots, p. 2

[(Lead PP) La guerre à Gaza exacerbe les...]

(Lead PP) La guerre à Gaza exacerbe les tensions à gauche

Mot-clé La situation au Proche-Orient secoue le camp progressiste. Éclatement de la Nupes, désaccords de vocabulaire et de fond... Les défilés du 1 er Mai ont été une nouvelle illustration des différences qui l'agitent, amplifiées par le contexte électoral, à un mois des européennes.

La gauche aurait eu de quoi retrouver le sourire, ce 1 er Mai. 200 000 personnes ont défilé dans les rues de tout le pays, selon la CGT. Dans le gris du ciel, au-dessus des cortèges, les couleurs syndicales, rouge, rose, vert. Mais aussi, la bannière tricolore de la Palestine, souvent brandie par les manifestants. Preuve de l'attachement du peuple de gauche pour la paix au Proche-Orient. C'est pourtant une image de division qui a envahi les écrans : celle de l'exfiltration de Raphaël Glucksmann, tête de liste du PS aux européennes, poussé hors du défilé stéphanois aux cris de « Palestine vivra », par des manifestants lui reprochant sa mollesse sur la situation à Gaza. Une scène qui ranime l'éternelle confrontation entre des gauches prétendues irréconciliables. Avec, cette fois, au centre des débats, la question palestinienne. Contexte international oblige.

Pourtant, ces derniers jours, les formations de gauche ont parfois serré les rangs. Alors que les voix pour la Palestine sont de plus en plus mises sous l'étouffoir - en témoignent les interdictions de manifester ou l'annulation d'interventions de la FI dans des campus universitaires -, la gauche, dans son ensemble, s'est indignée de la multiplication des atteintes aux libertés publiques. Et la convocation de deux figures de la FI par la police judiciaire, Rima Hassan, candidate aux européennes, et Mathilde Panot, cheffe de file des députés FI, pour « faits d'apologie publique d'un acte de terrorisme », a donné naissance à un front commun pour dénoncer la criminalisation de la solidarité avec Gaza.

« Le délit d'apologie du terrorisme, d'une extrême gravité, doit être établi sur des bases solides et ne pas être détourné pour entraver la liberté d'expression qui doit être pleinement respectée ! » a déploré Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. L'écologiste Marine Tondelier a de concert pointé du doigt « la loi Cazeneuve de 2014, qui a permis de limiter l'expression politique sous prétexte d'apologie du terrorisme ». Et le socialiste Olivier Faure de fustiger « une atteinte grave à la démocratie ». Sauf que, malgré ce bloc uni face aux coups portés aux libertés, les divergences de fond et de discours entre les formations ont limité les possibilités d'union pérenne en soutien à Gaza. D'autant plus dans le contexte de la campagne des européennes.

« Malgré les désaccords, malgré ce que je juge comme une faute morale et politique de la part de la FI le 7 octobre (référence au communiqué du groupe parlementaire de la FI qui avait provoqué l'éclatement de la Nupes, le texte ne qualifiant pas l'attaque du Hamas de »terroriste« , mais d' »offensive armée des forces palestiniennes« - NDLR), il fallait une expression publique de la gauche et elle a eu lieu, estime Jérôme Guedj, député PS de l'Essonne. Mais je reste lucide sur la logique de surenchère, de fuite en avant et d'instrumentalisation du sujet par la direction des insoumis à des fins électorales, qui enfonce le clou de la rupture avec la Nupes. »

Un point de vue partagé dans les rangs socialistes, qui voient une « implication insoumise » autour des blocages de campus étudiants en défense de la cause palestinienne. « Leur objectif, c'est de mener une politique de conflictualisation pour occuper un espace politique plus grand que le leur », analyse-t-on dans l'entourage d'Olivier Faure. Constat partagé par Léon Deffontaines. S'il s'est dit choqué par la convocation de Mathilde Panot, arguant qu'il ne « doit pas y avoir de délit d'opinion politique », la tête de liste du PCF aux européennes a taclé les buts selon lui poursuivis par la formation de Jean-Luc Mélenchon : « La FI est en train de souiller et piétiner le combat palestinien à des fins électorales. Je ne leur pardonnerai jamais. » Dans le camp insoumis, on ne nie pas avoir voulu faire de la Palestine un « sujet européen », bien au contraire, avec, à l'esprit, le vote des jeunes et des quartiers populaires. « Dans cette campagne, il existe des sillons de mobilisation, observe Manuel Bompard, coordinateur national de la FI. Le clivage entre camp de la paix et camp de la guerre en est un. Et il est particulièrement mobilisateur pour notre électorat. »

C'est d'ailleurs dans ce sens que Rima Hassan, juriste mobilisée de longue date pour la cause palestinienne, est érigée en symbole de l'engagement insoumis pour capitaliser sur ce sujet. Tant pis si, entre la formation de Jean-Luc Mélenchon et la militante franco-palestinienne, des différences de fond subsistent autour de la solution politique à privilégier. Deux États ou un État binational ? « La FI m'a permis de conserver mes deux casquettes : celle de Palestinienne et celle de citoyenne française et européenne, répond l'intéressée. La première me permet de continuer à dire que j'aimerais vivre dans un État binational, parce que j'aspire à voir cohabiter Israéliens et Palestiniens sans frontière entre eux. Et la deuxième m'oblige à considérer les réalités diplomatiques, donc la solution à deux États, qui est la position officielle de la FI, même si elle ne représente pour moi qu'une étape. » Une ligne flottante qui n'est pas du goût des autres formations de gauche qui défendent, chacune dans son couloir, leur constance sur la question.

« Notre cap n'a jamais bougé, estime, pour sa part, Léon Deffontaines. C'est celui d'une paix juste et durable entre Israéliens et Palestiniens, qui passe par la reconnaissance de deux États sur les frontières de 1967, telle que la préconise le droit international. » Un engagement communiste qui se traduit par la campagne pour la libération de Marwan Barghouti, et, à l'Assemblée nationale, par des propositions de résolution pour la reconnaissance de l'État palestinien, ou celle, plus récente, condamnant « l'institutionnalisation par l'État d'Israël d'un régime d'apartheid ». Ce qui n'empêche pas Rima Hassan d'estimer que « la posture du PCF trahit les revendications du peuple palestinien ». Fabien Roussel est pourtant le seul dirigeant de gauche à s'être rendu en Palestine depuis le début des bombardements sur Gaza. « La politique de Netanyahou et de son gouvernement suprémaciste d'extrême droite débouche sur des crimes terribles en Cisjordanie et à Gaza dont ils devront répondre devant la justice internationale. Les mots que nous avons entendus sont les mots de génocide, de nettoyage ethnique, d'apartheid. Des mots employés par des ONG, par des habitants, par des élus palestiniens. C'est donc d'une extrême gravité. Il faut mettre fin à cette barbarie », avait-il déclaré après sa visite dans des camps de réfugiés.

Cet investissement constant, la députée PCF Elsa Faucillon espère le voir prolongé avec un appel qu'elle adresse à sa formation comme à toutes les autres : éviter les pièges de la division. « Il ne faut pas chercher, même en période électorale, à affirmer une position particulière en visant la distinction. La Palestine a besoin de mobilisation et d'unité », martèle-t-elle. Un horizon auquel se joignent les écologistes par la voix de Mounir Satouri, eurodéputé Verts : « Il faut pousser pour répondre aux besoins urgents : cessez-le-feu et entrée de l'aide humanitaire. Il y a des gens qui meurent. Le sujet, aujourd'hui, c'est celui-là. »

Au PS, on défend cependant fermement un « droit à la nuance ». Raphaël Glucksmann refuse, par exemple, d'employer le mot « génocide » pour qualifier le carnage en cours à Gaza, à l'inverse des insoumis qui en ont profité pour souligner avec ardeur sa tiédeur, selon eux, sur la question. « Ce qui tue la gauche, en général, c'est d'être dans l'obsession de flatter ceux qui la suivent », confie l'eurodéputé en privé.

Malgré ces nuances, un point rassemble toute la gauche : l'appel à un cessez-le-feu immédiat et la volonté de voir l'État palestinien reconnu. Le président de la République, Emmanuel Macron, a d'ailleurs déclaré, mi-février, que cet objectif ne constituait « pas un tabou pour la France ». « Nous le devons aux Palestiniens », a-t-il même poursuivi. Et pourtant, aujourd'hui, toujours rien. Le gouvernement ne bouge plus, et la gauche ne s'est pas engouffrée dans la porte ouverte, affichant davantage ses divisions. Le combat au service du peuple palestinien mériterait pourtant d'être mené en rangs serrés.

Anthony Cortes

l'Humanité
vendredi 3 mai 2024 416 mots, p. 9

Feu vert pour la commission « Godrèche »

Théo Bourrieau, avec Alexandre Fache

Violences sexuelles Les députés ont approuvé la création d'une commission d'enquête sur « la situation des mineurs dans les industries » du secteur culturel.

C'est avec des larmes que Judith Godrèche, présente au balcon de l'Assemblée nationale, a accueilli, jeudi 2 mai au matin, le vote à l'unanimité créant une commission d'enquête sur « les violences commises dans les secteurs du cinéma, de l'audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité ». Lancée à l'initiative de la députée écologiste Francesca Pasquini et soutenue par 75 de ses collègues issus de neuf groupes différents, cette commission s'est donné pour objectif d' « identifier les mécanismes et les défaillances permettant d'éventuels abus et violences » sur ces mineurs, mais aussi sur les majeurs, la commission des Affaires culturelles ayant étendu le champ d'investigation envisagé initialement.

« Les mécanismes de prédation, d'isolement et d'omerta sont les mêmes partout, mais ils semblent s'épanouir d'autant plus dans (les) industries (du cinéma, de l'audiovisuel, de la publicité, de la mode et du spectacle vivant) qui fonctionnent en vase clos, comme une grande famille », a justifié Francesca Pasquini. Après ce feu vert, la commission doit être officiellement formée le 13 mai et commencera ses auditions le 20 mai. Ses conclusions sont attendues six mois plus tard.

Comme l'indique son intitulé, le cinéma ne sera pas le seul secteur étudié. L'industrie culturelle dans son ensemble est concernée. La place de l'enfant, le rapport à l'image et à son corps, ainsi que le rapport entre l'enfant et les adultes « sont des caractéristiques communes à l'ensemble de ces industries où les enfants peuvent être exposés aux mêmes dangers », précise la résolution de la députée écologiste.

« Un enfant ne doit jamais être laissé seul sur un tournage », avait insisté la comédienne Judith Godrèche le 29 février, quand elle avait été auditionnée au Sénat. Devant la délégation aux droits des enfants et aux droits des femmes de l'Assemblée nationale, le 14 mars, elle avait plaidé devant les élus pour la création de cette commission d'enquête sur le droit du travail dans le monde du cinéma, pour mettre fin au « déni sociétal collectif qui assure l'impunité des agresseurs ».

Le lancement de cette commission intervient au lendemain de la parution du livre de l'actrice Isild Le Besco, Dire vrai (Denoël), dans lequel elle revient notamment sur sa relation avec Benoît Jacquot, entamée quand elle avait 16 ans. Comme Judith Godrèche, elle accuse le réalisateur de l'avoir violée, mais indique ne pas être prête à porter plainte contre lui.

l'Humanité
vendredi 3 mai 2024 568 mots, p. 11

Contre la fraude fiscale, l'union fait la force

Stéphane Guérard

Parlement Une proposition de loi, présentée ce jeudi, vise à mettre fin à deux combines permettant d'échapper à la taxe sur les dividendes. Elle est soutenue par tous les groupes sauf celui de la majorité présidentielle.

Q uestion pour un champion : je suis un ministre d'État, à la peine pour boucler son budget, qui vient de couper 10 milliards dans les dépenses publiques et s'apprête à sabrer une vingtaine de milliards en 2025, et qui n'a jamais donné suite à des parlementaires de tous bords lui proposant de récupérer 3 milliards d'euros chaque année en mettant fin à une fraude fiscale ayant coûté 33 milliards d'euros à la France entre 2000 et 2020... Je suis... Je suis...

Il est possible que le ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, puisqu'il s'agit de lui, prête finalement attention à la proposition de loi (PPL) présentée ce jeudi par Nathalie Goulet (sénatrice Union centriste) et Charlotte Leduc (députée insoumise). Ce texte pèse lourd : 72 parlementaires de presque tous les groupes l'ont déjà signé et plusieurs de leurs homologues de la majorité présidentielle comptent franchir le pas.

« CumCum » et « CumEx »

Dans le viseur de cette PPL : « l'arbitrage des dividendes ». Soit deux jeux de bonneteau préférés des banques françaises, permettant à leurs clients et actionnaires étrangers d'une entreprise en France d'éviter de s'acquitter de la retenue de 30 % sur les dividendes.

La première combine, appelée « CumCum », est à la frontière de la légalité. Il s'agit d'une sorte de ping-pong entre l'actionnaire indélicat et un correspondant complice (souvent une banque) basé en France ou dans un pays disposant d'une convention fiscale favorable avec l'Hexagone. Le premier envoie ses titres au second juste avant le versement des dividendes. Ce dernier, qui ne paye pas la taxe, récupère les sous et les renvoie dans un troisième temps à son correspondant avec les actions.

La seconde, « CumEx », est une fraude avérée. Dans ce ping-pong multijoueur, les actionnaires multiplient les échanges d'actions juste avant le versement des dividendes afin d'embrumer le fisc. Tous ces larrons demandent ensuite au fisc le remboursement de la taxe qui n'a donné lieu qu'à une seule retenue d'impôt.

Ces combines mises au jour en 2018 ont donné lieu à une enquête du Parquet national financier et à des perquisitions aux sièges de BNP, Exane, de la Société générale, Natixis et HSBC. Elles auraient fait perdre 140 milliards d'euros aux États européens de 2000 à 2020, dont 33 milliards à la France. Depuis, la Fédération bancaire française est parvenue à fragiliser l'enquête en gagnant un recours devant le Conseil d'État.

« Un lobbying très actif »

Contre les « CumCum », l'article 1 de la PPL instaure une retenue à la source. À charge aux personnes établies dans des pays fiscalement accommodants de prouver qu'elles sont bien propriétaires des actions afin de récupérer la retenue. Contre les « CumEx », l'article 2 empêche qu'un remboursement puisse intervenir sans que le fisc ait pu vérifier que la retenue à la source a effectivement eu lieu. Les deux mesures pourraient faire récupérer 3 milliards d'euros au Trésor.

« Le ministre est ouvert à la discussion. Mais le lobbying de la Fédération bancaire française est très actif », relève la députée Charlotte Leduc. « On prend l'argent dans la poche des voleurs et pas dans celle du contribuable », fait valoir la sénatrice Nathalie Goulet, qui espère que ces propositions anti-fraude ne seront cette fois plus rejetées par le gouvernement.

Le Monde
Idées, vendredi 3 mai 2024 880 mots, p. 24
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1 mai 2024 - Le Monde (site web)

Vincent Filhol et Raphaël Gauvain Donnons enfin une véritable impulsion politique à la lutte contre la corruption

Alors que le coût de la corruption en France est estimé à 120 milliards d’euros par an selon l’association Anticor, l’ancien vice-procureur au Parquet national financier et l’ancien député proposent la création d’un comité interministériel dévolu à cet « enjeu démocratique majeur »

L’Agence française anticorruption (AFA) est sur le point de rendre public son nouveau plan national pluriannuel de lutte contre la corruption pour la période 2024-2027. Ce plan doit fixer les objectifs à atteindre, en les assortissant de mesures concrètes et d’indicateurs permettant d’en suivre l’évolution. Quels que soient ses qualités et le volontarisme dont elle fait preuve aujourd’hui, l’AFA ne peut porter, à elle seule, la stratégie de la France en matière de lutte contre la corruption. Les organisations internationales et la société civile demandent à notre pays depuis de nombreuses années que la lutte contre la corruption soit portée comme une politique publique à part entière, relevant de la responsabilité du gouvernement.

L’Organisation de coopération et de développement économiques et le Groupe d’Etats contre la corruption (Greco) l’ont très récemment rappelé, à l’occasion de deux nouveaux rapports sévères publiés ces dernières semaines demandant à la France de donner une impulsion politique plus forte à ce sujet, à travers une approche globale. A cette fin, l’une des premières mesures à prendre est de mettre en place un comité interministériel consacré à la lutte contre la corruption, ainsi que le proposait le rapport parlementaire de 2021 sur l’évaluation de la loi Sapin 2. Il devra être présidé par le premier ministre, et réunir les différents ministres, directeurs d’administration et autorités administratives concernées. Outre le portage politique, le comité interministériel permettra une meilleure coordination administrative et un partage régulier d’informations entre les principaux acteurs publics.

Actuellement, l’AFA a un champ d’action strictement défini, tandis que d’autres administrations sont chargées de lutter contre la corruption dans le cadre de leurs compétences respectives. Ce maillage administratif complexe nuit à l’efficacité de l’action publique, et empêche l’identification de la lutte contre la corruption comme une politique publique à part entière, mise en œuvre par le gouvernement, et dont il doit rendre compte devant le Parlement.

Que l’on observe les stratégies déployées par des pays affichant une ambition similaire en la matière : le sujet de la lutte contre la corruption est porté au plus haut niveau politique, et coordonné au niveau national indépendamment des contingences internes propres à chaque Etat.

Cette nouvelle impulsion politique est d’autant plus indispensable à l’heure actuelle que la priorité doit désormais être donnée au renforcement des obligations des acteurs publics, tout particulièrement pour le gouvernement, le Parlement et les collectivités locales.

Attitude passive

L’évaluation parlementaire de la loi Sapin 2 de 2021 avait tiré la sonnette d’alarme sur ce point, faisant le constat que la corruption constituait toujours un sujet très sensible pour les acteurs publics (parfois de l’ordre du tabou) avec une faible mise en œuvre des mesures de prévention, perçues comme une surcharge administrative inutile.

Cette attitude passive, qui s’accompagne d’affaires largement médiatisées et judiciarisées, est un terreau favorable aux formations extrémistes et populistes. Elle nourrit leurs discours de rejet d’une classe dirigeante qui serait corrompue et abreuvée d’avantages indus. Maire, conseiller départemental ou régional, député ou sénateur, tous sont touchés et interpellés quotidiennement.

La corruption est un cancer qui ronge la confiance des citoyens dans l’action publique. Elle nuit aux plus fragiles, réduisant l’accès aux services essentiels. Il faut y mettre un terme, et enfin donner une véritable impulsion politique au plus haut niveau de l’Etat à la lutte contre la corruption.

Le coût de la corruption en France serait de 120 milliards d’euros par an, selon l’association Anticor. Si des progrès considérables ont été réalisés en dix ans avec la création du Parquet national financier et de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, puis l’adoption de la loi Sapin 2, ils ne sont pas suffisants. La France n’a guère progressé depuis, demeurant àla 20e place de l’indice de perception de la corruption de Transparency International.

La création de ce comité interministériel spécifique devra nécessairement s’accompagner de nouvelles mesures législatives renforçant les obligations de transparence et de conformité du secteur public. Un effort budgétaire significatif au profit de la justice financière est également indispensable. Enquêteurs et magistrats l’ont récemment légitimement réclamé. Il y a urgence. L’affermissement de la probité constitue un enjeu démocratique majeur pour notre pays. Sans incarnation politique forte dans une stratégie ambitieuse et cohérente, cet affermissement proclamé restera lettre morte.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 3 mai 2024 611 mots, p. AUJM7
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3 mai 2024 - Le Parisien

La motion de censure, ce piège du RN à LR

Marine Le Pen dénonce le déficit public et menace de déposer un projet de loi de finances rectificative. Avec l'objectif avoué à demi-mot de créer des remous avant les européennes.

Quentin Laurent

Tic-tac, tic-tac. Le groupe des députés du Rassemblement national a fait savoir lundi qu'il donnait un ultimatum au gouvernement. Le sujet : tenant l'exécutif pour responsable du « dérapage historique du déficit pour 2023 et de l'effondrement de la trajectoire de redressement des finances publiques », le RN « exige » la présentation d'un projet de loi de finances rectificative (PLFR) avec débat et vote final. Sinon ? « Faute de PLFR sous trente jours, le groupe RN déposera une motion de censure », a promis le parti dans un communiqué. Et prenant soin de rappeler que « les oppositions étant majoritaires pour faire tomber le gouvernement, chaque député devra alors prendre ses responsabilités devant les Français ».

Les contestataires le savent pourtant parfaitement : le gouvernement a d'ores et déjà acté qu'il n'y aurait pas de PLFR avant l'été. Ils savent tout autant que si le RN peut dégainer cette arme, celle-ci n'a quasiment aucune chance d'être votée par une majorité.

Alors à quoi bon ? Depuis le début de la législature, le RN s'est à plusieurs reprises illustré par ses coups de bluff ou de billard à trois bandes. Forts de 88 élus et dans un contexte de majorité relative, Marine Le Pen et les siens sont conscients d'être des acteurs centraux de la vie du Palais-Bourbon. Et en jouent pour déstabiliser leurs adversaires politiques.

L'envie de récupérer des voix à droite

Ici, promettre de déposer une motion de censure à seulement quelques jours du vote des européennes (le 9 juin) montre que c'est surtout cette échéance que Marine Le Pen a en tête. « Si on avait déposé cette motion lundi, elle aurait été discutée le jeudi 2 mai. Super... » résumait un cadre du groupe RN en début de semaine. Coup d'épée dans l'eau. Dans ce cadre, dégainer une motion de censure a deux objectifs : mettre encore une fois en scène l'opposition des lepénistes au pouvoir en place. Et surtout obliger la droite, qui navigue entre opposition dure et pragmatisme, à se positionner dans ce débat strictement binaire. « Ça va servir de révélateur. L'objectif, c'est de les piéger », reconnaît sans ciller un membre du premier cercle de Marine Le Pen, qui a acté que la droite ne déposerait pas sa propre motion.

« S'ils refusent de la voter, ça participera à les associer à la liste Renaissance (aux européennes). Au moins, on espère que leurs électeurs diront d'eux : Purée, quelle bande de lâches », confie un autre député. Invité dimanche sur France Inter, Aurélien Pradié, député (LR) du Lot, n'a pas complètement fermé cette porte. Mais la majorité des élus du groupe présidé par Olivier Marleix s'y refuseront.

Avec cette manoeuvre, le RN espère en tout cas que les Républicains s'afficheront divisés. L'objectif est que cela participe à coûter des voix à la droite aux européennes, alors que la liste conduite par François-Xavier Bellamy est actuellement donnée autour de 7-8 % d'intentions de vote. Et le rêve du RN est que LR ne dépasse pas 5 %, ce qui affaiblirait considérablement une droite dont Jordan Bardella veut aspirer les électeurs.

En attendant, rien ne dit qu'un débat parlementaire sur une motion de censure ne ferait chavirer des voix dans les urnes le 9 juin. Et la droite n'a pas encore la tête sous l'eau. Mais le RN, lui, semble bien décidé à maintenir la pression.

Le Monde
France, vendredi 3 mai 2024 510 mots, p. 8
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1 mai 2024 - Le Monde (site web)
2 mai 2024 - La Matinale du Monde

Entre Glucksmann et Mélenchon, le « remake des gauches irréconciliables »

Pris pour cible en marge d’une manifestation du 1er -Mai, le candidat socialiste aux européennes a fustigé La France insoumise

Sandrine Cassini

Raphaël Glucksmann avait jusque-là décidé de ne pas répondre. Mais après un 1er-Mai chahuté, l’eurodéputé a décidé de contre-attaquer. Alors qu’il devait rejoindre à Saint-Etienne le cortège de la fête du travail, la tête de liste du Parti socialiste (PS) et de sa formation, Place publique, aux élections européennes de juin, a été prise pour cible par une cinquantaine de personnes lui hurlant « Casse-toi ! », « Palestine vivra », « PS salaud », et lui jetant projectiles et peintures.

Interrogé à chaud, M. Glucksmann a commencé par accuser « les Jeunes Communistes, Révolution permanente et La France insoumise [LFI] ». Le groupuscule trotskiste et le mouvement de Jean-Luc Mélenchon ont immédiatement démenti toute implication, même si des témoins ont bien identifié des drapeaux et des militants de LFI. Sur LCI, un manifestant, équipé d’un drapeau aux couleurs du mouvement, assumait « faire partie des gens qui l’ont expulsé ». « Les imposteurs ne doivent pas faire partie de nos rangs » , ajoutait-il, sans donner son nom.Les Jeunes Communistes de la Loire ont, de leur côté, admis avoir orchestré l’opération.

« Je ne suis pas d’accord avec l’expulsion organisée de M. Glucksmann à Saint-Etienne par le groupe qui le revendique, la Jeunesse Communiste, mais je note qu’il aurait dû réfléchir avant de parler et d’accuser LFI », a proclamé Jean-Luc Mélenchon, depuis la place de la République, à Paris, où il manifestait. Tout en réprouvant les violences qui ont visé M. Glucksmann, Manon Aubry, tête de liste LFI aux européennes, a, elle, fustigé les « mensonges contre LFI », qui « ne font pas honneur à la démocratie ».

« Campagnes de calomnie »

Raphaël Glucksmann est ensuite revenu sur l’incident lors d’une conférence de presse organisée en amont d’un meeting qui se tenait mercredi après-midi à Villeurbanne (Rhône). Voilà des mois qu’il est la cible des « insoumis ». La Franco-Palestinienne Rima Hassan, en septième position sur la liste LFI, et la députée de Seine-Maritime Alma Dufour multiplient, par exemple, les attaques à son endroit, l’accusant de complaisance vis-à-vis d’Israël et faisant comme s’il ne demandait pas, lui aussi, le cessez-le-feu.

Loin de dédouaner le mouvement de gauche, l’eurodéputé a donc expliqué que ces violences étaient « le résultat de campagnes de calomnie, orchestrées sur les réseaux sociaux par certains partis et dirigeants politiques », qui « ont décidé de cibler, non pas l’extrême droite, mais notre campagne », a-t-il poursuivi, révélant aussi qu’il recevait une avalanche de « messages de haine, très souvent à connotation antisémite ».

Pour M. Glucksmann, Jean-Luc Mélenchon n’est pas étranger à la polarisation du climat politique. Le leader de LFI doit, selon son rival, « arrêter la brutalisation du débat public» et cesser «d’utiliser la violence verbale », qui finit toujours par se « traduire par de la violence physique ». Sur X, l’eurodéputé écologiste David Cormand s’est désolé de cette passe d’armes en forme de « remake des gauches irréconciliables ».

Le Monde
France, vendredi 3 mai 2024 934 mots, p. 9
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1 mai 2024 - Le Monde (site web)

Au meeting de Jordan Bardella, 2027 dans toutes les têtes

Le candidat du RN a consacré son discours du 1er -Mai, à Perpignan, à la course pour l’Elysée plutôt qu’au scrutin de juin

Corentin Lesueur

Perpignan – envoyé spécial - Jordan Bardella caracole en tête des sondages, mais il voit des ennemis partout autour de lui. Abstention, dispersion des voix, obsession présumée d’Emmanuel Macron pour l’extrême droite, audiovisuel public soucieux d’enquêter sur un parti cerné par les affaires judiciaires : le président du Rassemblement national (RN) a consacré une bonne partie de son discours du 1er-Mai, délocalisé à Perpignan, à cibler les obstacles à l’accession au pouvoir de l’extrême droite. Avec, à l’esprit et dans les mots, 2027 et l’Elysée en ligne de mire, bien plus que le mois de juin et l’hémicycle de Strasbourg.

L’élection européenne approche et Jordan Bardella préfère désormais parler de tout sauf d’Union européenne. Le dauphin de Marine Le Pen n’a jamais disserté sur les équilibres subtils qui gouvernent au Parlement européen. Mais au moins prenait-il soin, en début de campagne, de s’étendre sur l’avènement rêvé d’une « Europe des nations », à rebours d’un modèle personnifié par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, accusée « d’organiser l’effacement des peuples et des nations ».

A moins de quarante jours du scrutin, les enjeux communautaires ont définitivement été relégués en arrière-plan par la tête de liste du Rassemblement national, obsédée par la « mobilisation générale » de ses troupes dans une élection qu’il considère avant tout comme un marchepied décisif vers la prochaine présidentielle.

« Pour tout patriote français, la participation à ce scrutin est un devoir, un commandement », a lancé l’eurodéputé, craignant que les bons augures des sondages – 32 %, selon la quatrième vague de l’enquête électorale conduite par Ipsos, en partenariat avec le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), l’Institut Montaigne, la Fondation Jean Jaurès et  Le Monde – ne démobilisent certains électeurs. Pour ceux-là, a-t-il estimé, « ne pas voter, c’est voter Macron ».

Deux promesses

Jordan Bardella a surtout tendu la main à la quasi-totalité du spectre politique français. Aux électeurs d’Eric Zemmour, le président de Reconquête ! : « La France n’a plus le temps de regarder ses voix patriotes se disperser. Vous craignez la submersion migratoire, alors votez pour ceux qui peuvent l’arrêter. » Aux sympathisants de droite : « Vous êtes attachés au travail, au mérite, à l’autorité, à l’ordre, à une certaine idée de la France : regardez qui a repris le flambeau. »

Le patron du RN en a même appelé aux « Français qui ont eu le cœur à gauche pendant longtemps et qui désespèrent de voir la gauche perdre sa boussole républicaine », dépeignant Jean-Luc Mélenchon en « ingénieur des chaos ». Une reprise incongrue du titre de l’ouvrage de Giuliano da Empoli (JC Lattès, 2019), dans lequel l’écrivain italo-suisse analyse les divers profils – informaticiens, activistes politiques, communicants, blogueurs, polémistes – à l’œuvre pour surfer sur les colères des électeurs et porter au pouvoir quelques-uns des amis ou modèles du RN, en Hongrie (Viktor Orban), aux Etats-Unis (Donald Trump) ou en Italie (Matteo Salvini).

Au Palais des congrès de Perpignan, personne, parmi les milliers de présents, n’avait vraiment besoin d’être convaincu. Pour raviver leur enthousiasme, Jordan Bardella a rappelé deux promesses sans lien avec la prochaine élection : réserver les prestations sociales aux Français et renvoyer automatiquement les bateaux qui accosteraient illégalement. Puis il s’est fait un plaisir de raconter les « coulisses » d’une scène politique qui intriguerait contre son camp.

Plutôt qu’une percée dans les lieux de pouvoir, le conseiller régional d’Ile-de-France a offert aux sifflets l’ « équipe de militants » de l’émission de France 2 « Complément d’enquête », qui a eu l’outrecuidance d’envisager une deuxième enquête sur son parti, et les « associations promigrants d’extrême gauche » – en fait la Ligue des droits de l’homme et Utopia 56 – qui ont déposé plainte pour complicité de crime contre l’humanité et complicité de crime de torture contre Fabrice Leggeri, troisième de la liste du Rassemblement national et ancien directeur de l’Agence européenne de gardes-frontières et de gardes-côtes.

« Emblèmes »

Pour entendre parler d’Europe, les près de 3 000 spectateurs ont dû attendre le discours de Marine Le Pen. La triple candidate à la présidentielle a tancé Emmanuel Macron et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, architectes désignés d’une Union qui « sacrifierait les ménages français », Bruxelles étant coupable à ses yeux de tous les déboires économiques et sociaux du pays.

« L’Union européenne, ce n’est pas l’Europe ; l’Union européenne est un marché quand l’Europe est une civilisation, a insisté la députée du Pas-de-Calais. Il n’y a pas de nation européenne, car il n’y a pas de peuple européen. » Une affirmation qui déplaira aux identitaires présents sur la liste, son plus proche conseiller (Philippe Olivier) ou celui de Jordan Bardella (Pierre-Romain Thionnet) en tête.

Une liste que clôturera symboliquement l’hôte du jour et maire de la ville, Louis Aliot. « Perpignan est devenue, grâce à toi, l’un des emblèmes d’une gestion municipale RN(…) , une gestion saine de l’argent public », l’a félicité son président de parti.

Jordan Bardella compte-t-il Fréjus parmi ces « emblèmes » ? L’absence, de nouveau, de son ami et maire de la commune du Var, David Rachline, visé par une enquête du parquet de Draguignan pour des soupçons d’« attributions de marchés publics » irrégulières, de « prises illégales d’intérêts » et de « favoritisme », lui a évité un hommage plus délicat à rendre.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 3 mai 2024 292 mots, p. AUJM6
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2 mai 2024 - Le Parisien (site web)
3 mai 2024 - Le Parisien

À l'aveugle Il y a cinq ans,

À l'aveugle

Il y a cinq ans, deux candidats avaient marqué les esprits pendant la campagne des européennes : François-Xavier Bellamy, qui affichait complet à ses meetings, enregistrait un score à deux chiffres dans les sondages et redonnait de l'espoir à la droite. Et Ian Brossat, le jeune communiste qui avait crevé l'écran lors des débats télé. On louait la « Brossat touch » dans les journaux. Sauf que ces prétendants avaient sombré dans les urnes : 8,4 % pour le premier, 2,5 % pour le second. Soit presque autant que la liste animaliste, laquelle n'avait pas eu accès aux médias. À l'inverse, le Vert Yannick Jadot avait fait mentir les pronostics.

Dans un scrutin à la mobilisation très basse, les prédictions sont périlleuses. C'est ce que se répètent en ce moment, en mode méthode Coué, les Insoumis. Au fil des polémiques, les amis de Jean-Luc Mélenchon ont perdu l'hégémonie sur la Nupes. Ils espèrent voir l'embellie sondagière de Raphaël Glucksmann rapidement démentie. « Il n'est pas en dynamique, assène le député (LFI) Paul Vannier. Il bénéficie de l'effondrement de la candidate Renaissance Valérie Hayer, c'est tout. Ses salles ne sont pas pleines. Nous, on réunit des milliers de personnes et notre tournée dans les facs est un succès. »

Les derniers jours seront cruciaux pour convaincre les indécis et abstentionnistes. Chaque camp s'apprête à jeter toutes ses forces dans le sprint final. Jean-Luc Mélenchon sera en meeting dans les quartiers Nord de Marseille le 27 mai. Et les macronistes préparent une démonstration de force, le week-end du 1 er juin. Juste avant les cérémonies pour le 80 e anniversaire du Débarquement, suivies d'une possible visite de Joe Biden. Le 9 juin, le couperet tombera sur une épreuve électorale à l'aveugle.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, vendredi 3 mai 2024 770 mots, p. AUJM6
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2 mai 2024 - Le Parisien (site web)
3 mai 2024 - Le Parisien

À gauche, Mélenchon et LFI plus isolés que jamais

À la suite de l'éviction de Raphaël Glucksmann (PS) du cortège du 1er Mai, le fossé s'est un peu plus creusé entre les Insoumis et leurs anciens alliés.

Pierre Maurer et Julien Duffé

Mercredi après-midi, le visage d'Olivier Faure reste impassible mais les mots employés traduisent son exaspération. À Villeurbanne (Rhône), où il partage l'estrade avec Raphaël Glucksmann, il évoque « la post-vérité et les fake news » chères à Trump. « Nous ne pouvons pas accepter qu'à gauche nous ayons les mêmes arguments, les mêmes méthodes qui renvoient toujours, toujours vers le mensonge », s'alarme le premier secrétaire du PS. S'il ne les nomme pas, tout le monde a compris que les Insoumis sont ciblés.

Car en ce jour symbolique du 1 er Mai, la cocotte de la gauche, sous pression, a fini par exploser. Dans la matinée, la tête de liste du Parti socialiste et de Place publique a été empêchée de rejoindre le cortège des manifestants à Saint-Étienne (Loire), obligée de rebrousser chemin sous les insultes, les jets d'oeufs et de peinture. Dans la foulée, l'essayiste a mis en cause LFI et son chef, Jean-Luc Mélenchon, accusés de « brutaliser » le débat public et d'« orchestrer » les attaques contre lui.

Débute une longue journée de passe d'armes entre socialistes et Insoumis. Jean-Luc Mélenchon, s'il commence par « désapprouve(r) totalement » l'éviction de Glucksmann, finit la journée en lui réclamant des excuses, l'accusant d'avoir rejeté la faute sur son camp alors que l'action a été revendiquée par les Jeunes communistes de la Loire. Dans la soirée, les proches de Glucksmann contre-attaquent en relayant les images de Lionel Jamon, un militant Insoumis, ancien suppléant d'une candidate aux législatives, qui a affirmé sur LCI avoir fait partie « des gens qui l'ont expulsé ».

Un « zigoto », balaye-t-on à la direction du parti mélenchoniste, où il n'est pas question de reconnaître une quelconque responsabilité dans l'incident. Sur Franceinfo, ce jeudi, la patronne des députés LFI, Mathilde Panot, dénonce « la manoeuvre politicienne » de Raphaël Glucksmann après « un incident qu'il monte lui-même en épingle pour accuser les Insoumis ».

Dialogue de sourds

L'entourage de l'eurodéputé y voit une attitude révélatrice. « Cela montre l'hypocrisie de LFI qui a un attachement à la démocratie à géométrie variable, critique un proche. Ils hurlent à la censure et à l'entrave à la liberté de manifester, mais là, ils ne prennent aucune sanction contre un ancien candidat aux législatives qui revendique d'avoir participé à l'expulsion. Si ça avait été un militant RN, on aurait crié au risque fasciste. » Dialogue de sourds.

Plus de six mois après la dislocation de la Nupes, cet épisode montre, s'il en était besoin, le fossé grandissant entre les Insoumis et le reste de la gauche. Mardi, la tête de liste écologiste Marie Toussaint, pourtant peu adepte des anathèmes, avait déjà condamné « les propos absolument inacceptables » de Jean-Luc Mélenchon, en référence au parallèle qu'il avait dressé il y a quelques jours entre le président de l'université de Lille (Nord), qui avait annulé sa conférence sur Gaza, et le dignitaire nazi Adolf Eichmann.

Se dirige-t-on vers le retour des « gauches irréconciliables », expression popularisée par l'ancien Premier ministre socialiste Manuel Valls ? « C'est une formule piégée, estime-t-on dans l'entourage de Raphaël Glucksmann. Ce qui est sûr, c'est que cette séquence et celle sur Gaza démontrent que nous avons un rapport à la démocratie et à la violence difficilement compatible avec LFI. »

Chez les mélenchonistes, on charge le camp PS. « Glucksmann incarne le néo-vallsisme. Sa mission politique est de fracturer le bloc de la Nupes. Il s'empare de la ligne des gauches irréconciliables », cogne ainsi le député Paul Vannier, au moment où les Insoumis apparaissent plus isolés que jamais. « Politiquement, nous le sommes plus qu'en juin 2022, mais pas dans le pays, au contraire », veut croire ce dernier.

En intensifiant sa stratégie de conflictualisation et en plaçant la Palestine au coeur de la campagne des européennes, Jean-Luc Mélenchon s'est un peu plus éloigné de ses ex-partenaires. Un choix contesté, y compris au sein de ses troupes. « LFI porte un projet très fort, mais comme c'est radical, il nous faut des porte-parole qui soient rassurants », estime un parlementaire Insoumis. « La direction de LFI a commis des erreurs. Ils se gourent de stratégie depuis un an et demi, poursuit le même. Les paroles sont trop âpres, vindicatives. Le programme est tellement fort qu'on n'a pas besoin d'en rajouter dans la forme. » Il est peu probable, néanmoins, que le tribun et ses proches prennent en compte ces réserves. Un Insoumis résume la situation : « Notre stratégie est à double tranchant, mais on ne sait pas faire autre chose. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Le Fait du jour, vendredi 3 mai 2024 623 mots, p. AUJM4
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2 mai 2024 - Le Parisien (site web)
3 mai 2024 - Le Parisien

Le gouvernement change de braquet

L'exécutif dévoile sa première grande loi sur le logement depuis 2018, alors que l'immobilier traverse une crise sans précédent. Sans générer l'enthousiasme des professionnels.

Marcelo Wesfreid Et delphine Denuit

Dès son accession à Matignon, Gabriel Attal avait promis « un choc de l'offre » pour relancer le secteur du logement, en pleine crise. Et nommé un nouveau ministre du Logement : le député Renaissance d'Eure-et-Loir Guillaume Kasbarian. Un élu de 37 ans, étiqueté libéral. Ancien président de la commission des Affaires économiques de l'Assemblée, il s'est fait connaître par une proposition de loi contre les squatteurs. Ce vendredi, il dégaine en Conseil des ministres son projet de loi censé rendre les logements « plus abordables ».

Celui-ci sera débattu en juin au Sénat et à la rentrée à l'Assemblée. C'est la première grande loi sur le sujet depuis 2018. Le texte veut favoriser la création de logements intermédiaires, destinés à la classe moyenne, en assouplissant la fameuse loi SRU, qui contraint les communes à disposer de 25 % de logements sociaux. Le gouvernement fait le pari que cette modification suscitera plus d'allant chez les maires et qu'elle rendra les projets plus attractifs pour les promoteurs. Les délais de recours gracieux seront par ailleurs nettement réduits.

Accélérer la rotation dans le parc HLM

L'exécutif compte également accélérer la rotation dans le parc HLM, aujourd'hui quasiment inexistante. Pour ce faire, Guillaume Kasbarian préconise la résiliation automatique du bail au bout de deux ans, si les revenus du ménage dépassent 20 % du plafond de ressources. Ou si le patrimoine du locataire a bondi, après qu'il a hérité d'une résidence secondaire. Les bailleurs pourront bénéficier d'informations, issues de l'administration fiscale. Des possibilités de résiliation existent mais ne sont guère utilisées par les bailleurs. Selon l'étude d'impact du ministère, 131 000 nouveaux ménages seraient concernés par la réforme du surloyer et « environ 30 000 » verraient leur bail résilié. En France, 1,8 million de personnes sont demandeuses d'un logement social. Et plus de 700 000 locataires du parc social souhaiteraient y rester mais changer pour un appartement plus grand.

Le projet de loi déroule, enfin, le tapis rouge aux maires : ces derniers présideront les commissions d'attribution, pourront mettre leur veto à une attribution de logement social, au risque, diront les détracteurs du projet, de réinjecter du clientélisme. Ils pourront préempter davantage de foncier, autoriser plusieurs permis de construire en une seule fois... Des prérogatives décentralisatrices qui devraient séduire les maires mais qui ne sont pas du goût de tous (lire ci-contre).

Un signal politique

Certains analystes estiment que ce texte ne préfigure en rien un plan de relance. « On reste très loin du choc de l'offre annoncé, analyse l'économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) Pierre Madec. Le secteur traverse une crise grave et l'accès des Français au logement est largement entravé, donc ce qu'il faudrait, au moins ponctuellement, c'est un soutien financier fort de la part de l'État pour sortir de la crise. » Problème : l'État cherche à faire des économies et serre la vis dans tous les secteurs.

L'économiste s'étonne par ailleurs de la possibilité offerte aux bailleurs sociaux d'augmenter davantage leurs loyers, prévue dans le texte. Il pointe « un désengagement de l'État qui a ponctionné pendant des années les bailleurs sociaux et les autoriserait maintenant à se rattraper sur les loyers de leurs locataires ». Présenté à un mois des européennes, ce projet de loi porte-t-il aussi un message électoral subliminal ?

« C'est du libéralisme débridé, une volonté de privatiser le parc social pour s'adresser à certains électeurs », estime Eddie Jacquemart, président national de la Confédération nationale du logement. Une interprétation que balaie Guillaume Kasbarian : « Les Français ayant un revenu modeste, qui travaillent, méritent autant que les autres d'avoir accès au logement. N'opposons pas les Français entre eux. »

Libération
vendredi 3 mai 2024 837 mots, p. 8,9

FRANCE

Incidents, retards, vétusté entre Paris et Clermont, le train rame

SONIA REYNE

Sur cet axe sans TGV, les infrastructures vieillissantes et le manque d'équipes de maintenance font se multiplier les retards et les suppressions de trains. Les nouvelles rames, à l'origine promises pour 2026, vont se faire attendre.

«Mon train de dimanche vient d'être annulé!» Ce samedi soir, Jeanne, 25 ans, navigue sur le site de la SNCF pour trouver fissa une place dans le train de 5 h 33 et arriver lundi à l'heure à son bureau. Nouvelle illustration des galères que connaissent les usagers du Paris-Clermont. Le 19 janvier, un train a mis onze heures pour rejoindre l'Auvergne. La Croix-Rouge a dû venir au secours de 700 voyageurs sans chauffage, toilettes ni nourriture. «En 2017, j'ai mis douze heures pour rejoindre Paris en partant de Vichy. Maintenant, je pars la veille», raconte Pablo, cadre dans les collectivités locales. Avec un retard de plus de trois heures tous les quinze jours et de plus d'une heure tous les trois jours (pour des trajets censés durer entre trois et quatre heures et demie), les 1,8 million de passagers annuels de la ligne désespèrent. «Pour beaucoup, ce train-là c'est notre métro, explique Stéphanie Picard, porte-parole du collectif des usagers. On l'utilise pour aller travailler, pour un rendez-vous professionnel, administratif, parfois médical.»

«Sangliers». Clermont-Ferrand est de ces grandes villes françaises non desservies par un TGV. Orléans, Limoges, Brive, ou encore les transversales Nantes-Lyon sont confrontées à la même vétusté des rames Corail et des locomotives.

«On a beaucoup investi sur le TGV, mais moins sur le réseau capillaire, pointe Anthony Prat, secrétaire régional adjoint de la CGT Cheminots Auvergne-Nivernais. Sur un parc de matériel tendu, avec un personnel restreint, tant au niveau des contrôleurs, des conducteurs que de la maintenance, on est confrontés à une accélération des problèmes.» Avant, une équipe basée à Nevers intervenait lors des pannes. «Au gré des réorganisations et des conventions, Bourgogne-Franche-Comté entretient les TER mais ne dépanne plus l'Intercités Clermont-Paris», ajoute le syndicaliste. Le député communiste du Puyde-Dôme André Chassaigne interroge la SNCF: «N'auriez-vous pas supprimé trop d'emplois au niveau des ateliers qui faisaient l'entretien des voitures et des locomotives ?» Le gouvernement semble partager ce constat. En février, le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, est venu cajoler les Auvergnats, regrettant que «depuis trente ans, la ligne [soit] sous-dotée». «On se retrouve avec quelqu'un qui n'aurait pas entretenu sa maison pendant plusieurs dizaines d'années et qui s'inquiéterait d'avoir des fuites ou un trou dans le toit, a-t-il affirmé. Nous sommes restés pendant des années sur un budget de régénération de 1 euro du kilomètre, qui était le plus bas d'Europe.» Etat et SNCF ont promis 890 millions d'euros d'infrastructures et 350 millions d'euros de matériel roulant, soit une équipe de maintenance et une locomotive de secours stationnée à Nevers, auxquels s'ajouteraient 20 kilomètres de grillage et 220 kilomètres de débroussaillage pour améliorer l'état des voix et limiter les accidents avec la faune sauvage. «Un collaborateur de la SNCF, canadien, m'a dit à la fin d'une réunion : "Je ne comprends pas, on peut traverser le Grand Nord canadien sans qu'il y ait des élans qui percutent les trains, mais chez vous il y a des sangliers tous les 20 kilomètres"», relate le maire socialiste de Clermont-Ferrand, Olivier Bianchi. Il en faudra sûrement davantage pour convaincre les usagers de la ligne. «Le grillage est utile, mais ne réglera pas le fond du problème, ajoute Olivier Bianchi. Des mesures structurelles de long terme sont nécessaires.»

«Urgence». «La locomotive de secours a été livrée à Nevers en avance sur le planning», salue tout de même, côté usagers, Stéphanie Picard. Mais la promesse de livraison de douze nouveaux trains Oxygène en 2026 ne sera pas tenue. En fin de semaine dernière, la branche française du fabricant espagnol CAF a confirmé qu'un seul nouveau train serait livré cette année à la SNCF avant d'échelonner la livraison jusqu'en 2027. Avec 420 places, ces rames neuves sont censées pouvoir circuler à 200 km/h. «Nous comprenons qu'il va donc falloir tenir un an et demi de plus avec le vieux matériel», s'indigne Stéphanie Picard, qui se demande d'ailleurs si douze rames seront suffisantes puisque, aujourd'hui, une vingtaine de locomotives assurent la fréquence du Clermont-Paris.

Robert Mathevet, coordinateur du Groupe SNCF pour les lignes Clermont-Paris et Paris-Limoges-Toulouse, veut rassurer : «En parallèle du plan d'action d'urgence que nous mènerons au bout dans les mois à venir, l'achèvement des travaux de modernisation de la ligne en 2027, notamment le renforcement de l'alimentation électrique sur le nord de la ligne, permettra aux nouvelles rames Oxygène de donner leur pleine puissance pour un gain de temps de dix minutes: trois heures quinze entre Clermont et Paris pour les trains avec quatre arrêts intermédiaires, versus trois heures vingt-cinq actuellement, et une grande fiabilité de l'exploitation de la ligne.» Depuis janvier 2023, une pétition demande un train en deux heures et demie entre la capitale et l'Auvergne. Elle a dépassé les 12 000 signatures.

SONIA REYNE Correspondante à Clermont-Ferrand

Le Figaro, no. 24787
Le Figaro, vendredi 3 mai 2024 545 mots, p. 2

Politique

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2 mai 2024 - Le Figaro (site web)

À gauche, le 1er Mai de la désunion finale

Tabard, Guillaume

Il faut voir comme ils se parlent ! Plus encore que l'expulsion de Raphaël Glucksmann du cortège du 1er Mai à Saint-Étienne, les échanges qui ont suivi entre la tête de liste du PS et les Insoumis en disent long sur le divorce à gauche. Voilà dix ans que, le premier, Manuel Valls, avait théorisé l'existence de deux gauches «irréconciliables». Le premier ministre d'alors avait été accusé de prédire ce qu'il souhaitait. Ce que montre cette campagne européenne va au-delà de ce constat.

Très vite après l'interdiction faite à Raphaël Glucksmann de participer à une manifestation ayant, en principe, un mot d'ordre social, Jean-Luc Mélenchon avait pourtant «désapprouvé totalement» cette expulsion. Mais, d'une part, le choix des mots compte - désapprouver ce n'est pas tout à fait condamner. D'autre part, il faut lire jusqu'au bout la position du triple candidat à l'Élysée : «Cette action fournit un rôle de victime à Glucksmann qui en profite pour nous accuser.» C'est donc moins la méthode en soi qui le choque que le fait qu'elle victimise, donc valorise, son concurrent.

Et, du 1er au 2 mai, les mélenchonistes ont procédé à un renversement complet de la lecture de l'événement. Il ne s'agit plus de défendre un candidat physiquement empêché de manifester, mais de le dénoncer pour avoir évoqué une participation de LFI à son éviction. La victime devient le coupable. On était bien obligé de le soutenir du bout des lèvres, on peut à nouveau l'attaquer sans retenue.

Et de quoi Glucksmann est-il coupable ? D'avoir signalé la présence de militants LFI parmi ceux qui l'ont chassé. Un drapeau du parti porté par l'un d'eux, identifié comme candidat suppléant aux législatives n'en est-il pas la preuve ? Peu importe, les Insoumis ont décrété que ce n'était pas eux, c'est donc eux qui ont raison. D'ailleurs, les Jeunes communistes n'ont-ils pas revendiqué la paternité de cette exfiltration ? La traçabilité partisane de ce sectarisme n'est pourtant pas la question première.

Ceux qui scandaient «casse-toi!» portaient le drapeau palestinien. Or qui, depuis des semaines, fait de la situation à Gaza le centre du débat politique français ? Et qui, depuis le 7 octobre, assimile ceux qui s'offusquent de leur discours à des alliés du gouvernement Netanyahou ? Glucksmann a souligné que des semaines d'anathèmes verbaux pouvaient conduire à ces rejets physiques. Et il est vrai que cet impromptu du 1er Mai illustre le climat interne à la gauche qui va au-delà des rivalités de campagne internes à un camp.

Et dire qu'il y a moins de deux ans, tous allaient à la bataille sous le label copain de la Nupes, LFI proclamant urbi et orbi que ce cartel avait pour finalité de conduire Jean-Luc Mélenchon à Matignon. Sauver un siège de député valait alors bien de se rallier au panache de celui qui n'était pas si différent de ce qu'il est aujourd'hui. Les européennes n'expriment pas uniquement une différence de stratégie à gauche ; elles interdisent toute reconstruction commune au lendemain de ce scrutin. Plus un pôle social-démocrate tentera de s'affirmer et plus les Insoumis tenteront de le bloquer, en jouant plus encore de la demande de radicalité d'un électorat jeune. À gauche, l'union n'est pas un combat ; c'est le combat qui interdit l'union. G. T.

Le Monde
France, vendredi 3 mai 2024 862 mots, p. 10

La mobilisation pour un cessez-le-feu à Gaza s’étend dans les IEP

Alors qu’une majorité des instituts d’études politiques ont été touchés par des actions d’étudiants, Sciences Po Paris organise un débat, jeudi

Soazig Le Nevé et Alexandre Pedro

De Columbia à Sciences Po, et partout en France, les étudiants se mobilisent en solidarité ! » Le slogan, inscrit en lettres rouges et vertes sur le compte Instagram du Comité Palestine Sciences Po, encadre une carte de France où sont épinglées les actions en cours dans l’enseignement supérieur français. Dans les cortèges du 1er-Mai, de nombreux jeunes ont défilé à l’appel des « comités Palestine » de Sciences Po et des instituts d’études politiques (IEP). Ces collectifs, qui revendiquent des centaines de membres, se sont constitués en novembre 2023 lors de l’intensification de l’offensive d’Israël sur Gaza à la suite de l’attaque du Hamas du 7 octobre.

Depuis l’installation du premier campement à Sciences Po Paris le 24 avril − évacué dans la nuit suivante par les CRS − et en écho à l’occupation de l’université Columbia (New York), le mouvement a pris de l’ampleur. Mardi 30 avril, les IEP sont entrés dans l’action, de Rennes à Toulouse en passant par Strasbourg, Lyon et Saint-Germain-en-Laye (Yvelines). Avec quelques universités (à Paris, Grenoble et Saint-Etienne), ils ont été le théâtre de rassemblements, voire de blocus, dans le sillage des mobilisations, la veille, à la Sorbonne. A la demande du premier ministre, Gabriel Attal, qui souhaitait « une réaction rapide », les forces de l’ordre étaient intervenues pour déloger les étudiants.

En une semaine, la police est entrée à plusieurs reprises dans des enceintes universitaires. La tradition de « franchise universitaire », selon laquelle le maintien de l’ordre est de la compétence de l’autorité universitaire à moins d’un danger imminent, n’avait pas connu pareille remise en cause depuis longtemps.

Pour éviter de recourir une nouvelle fois à la force en vue de lever un deuxième blocage, l’administrateur provisoire de Sciences Po, Jean Bassères, avait négocié un accord avec eux dans le 26 avril. Il avait annoncé la tenue d’un débat sur la question israélo-palestinienne, jeudi 2 mai, au cours duquel « toutes les questions pourront être posées » en présence de « l’ensemble des parties prenantes de l’institution », étudiants, chercheurs, enseignants ou salariés.

« Capitulation » pour la droite

L’événement, intitulé « town hall » – un grand débat tel que ceux pratiqués dans les établissements anglo-saxons –, correspondait à une demande du Comité Palestine Sciences Po. En revanche, M. Bassères n’avait pas accédé à une autre requête : mettre fin aux partenariats académiques avec les universités israéliennes. Cette « voie étroite »du compromis, selon ses mots dans un entretien au Monde, mardi, va être scrutée, car de son issue pourrait dépendre la suite du mouvement, notamment au sein des IEP et des campus délocalisés de Sciences Po, au nombre de sept.

La direction a indiqué que la délégation de Menton (Alpes-Maritimes) n’était finalement plus conviée.En cause : une rupture de l’accord due à une nouvelle occupation du site, spécialisé sur la Méditerranée et le Moyen-Orient, par une trentaine d’étudiants.

Pour tenter de renouer le dialogue sur les campus, l’Union des étudiants juifs de France a donné pour sa part rendez-vous vendredi 3 mai place de la Sorbonne.

Syndicat étudiant classé à droite, l’UNI estime qu’on assiste à « l’embrasement des universités françaises ». « Ces actions ne sont pas spontanées, elles se font à l’appel des différentes organisations d’extrême gauche : l’Union étudiante, Le Poing levé et, évidemment, La France insoumise (LFI) », affirme-t-il dans un communiqué. Le coordinateur de LFI, Manuel Bompard, a bien déclaré, lundi : « Je souhaite que prennent de l’ampleur toutes les mobilisations qui vont permettre de faire pression sur le pouvoir en place », afin que le « drame humain qui se joue à Gaza s’arrête le plus rapidement possible ». Mais il affirme que « les étudiants ne sont pas manipulés ni instrumentalisés »,quand bien même élus et candidats LFI aux élections européennes participent à ces rassemblements, à l’image de Rima Hassan, présente vendredi à Sciences Po.

Pour Les Républicains (LR) aussi, la campagne des européennes passe par la rue Saint-Guillaume. « Capitulation », la droite n’a que ce mot pour dénoncer l’accord entre la direction et les étudiants propalestiniens. « On donne une légitimité à des gens qui détournent l’enceinte universitaire pour défendre des politiques extrémistes,accuse la tête de liste LR, François-Xavier Bellamy. Et puis c’est quoi ce “town hall” ? On est en France, pas dans un campus américain. » Il exhorte même le gouvernement à arrêter de subventionner l’école, tandis que Valérie Pécresse, présidente LR d’Ile-de-France, a annoncé la suspension des aides de la région, dénonçant « une minorité radicalisée appelant à la haine antisémite et instrumentalisée par LFI ».

L’ennemi, LFI, est tout désigné : « La stratégie de LFI est de faire campagne sur Gaza pour capter les voix des Français musulmans dans la perspective de la prochaine présidentielle pour Jean-Luc Mélenchon », accuse Pierre-Henri Dumont. Passé par Sciences Po Paris en 2006 et 2011, le député LR du Pas-de-Calais appelle le gouvernement à mettre « sous tutelle »son ancienne école .

Libération
jeudi 2 mai 2024 1136 mots, p. 10,11

FRANCE

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1 mai 2024 - Libération (site web)

LFI s'inscrit à la fac

Par CHARLOTTE BELAÏCH

SOUTIEN AUX ÉTUDIANTS PROPALESTINIENS

En organisant, ou a minima en se rangeant derrière celles et ceux qui tentent de bloquer les universités en soutien aux Palestiniens, et en mettant le sujet de Gaza au coeur des européennes, les insoumis espèrent obtenir le vote des jeunes. Au risque d'exacerber les tensions.

Jean-Luc Mélenchon observe avec une fierté appuyée les rangées de l'amphithéâtre Boutmy. Invité à Sciences-Po après l'interdiction de son intervention à la fac de Lille, l'insoumis comble les étudiants venus l'acclamer. «Ils ont l'officialité, nous avons l'underground. Nous faire taire, jamais! On ne peut pas nous faire reculer, ce n'est pas possible. Je sais que nous serons punis par la bonne société pour avoir résisté. Mais quand vous vous rebellez, le système commence à se bloquer.» Quatre jours plus tard, alors que les étudiants entament un blocage de l'école en soutien aux Palestiniens, Mélenchon, en déplacement en Arménie, leur adresse une vidéo : «Vous êtes l'honneur de notre pays.» Toute la journée, ce 26 avril, des figures insoumises défileront rue Saint-Guillaume. «Est-ce que ça aura le même effet que les campus américains pendant la guerre du Vietnam?» s'interroge le député LFI Hadrien Clouet ce jour-là, avant de se rendre à son tour dans cette fabrique de l'élite. «A l'époque aussi, ça commence à Berkeley. La question c'est : quel effet de contamination ?» Le lundi, la mobilisation s'étend à la Sorbonne, évacuée le soir même, avant de toucher Tolbiac mardi. De nouvelles mobilisations sont prévues ce jeudi.

Depuis 2017, le socle électoral de Mélenchon s'est solidifié autour de deux pôles: les quartiers populaires et la jeunesse. En 2022, les 25-34 ans qui se sont exprimés ont voté à 34% pour le candidat de gauche. Pour gagner, l'ancien socialiste pense qu'il doit entretenir cette base, persuadé que l'électorat social-démocrate s'agrège ensuite à la présidentielle sous l'effet du vote utile. Mais les stratèges insoumis savent aussi que ces électeurs se mobilisent peu aux européennes. A moins que la situation en Palestine ne fasse effet de levier. «Ce qu'on fait sur Gaza marque une génération, comme l'apartheid, s'enorgueillait Louis Boyard cet hiver. On a obtenu le respect dans la jeunesse et les quartiers, c'est comme ça qu'on prend des voix chez les abstentionnistes.» «La question palestinienne mobilise à mort. On a conforté le lien avec nos électeurs de 2022», se félicite aussi le député Paul Vannier. A l'image du candidat écolo Yannick Jadot, qui avait bénéficié du contexte des marches climat en 2019, les insoumis espèrent être le débouché électoral des mobilisations étudiantes en soutien à la Palestine. «L'enjeu, c'est de fixer l'agenda», affirme Hadrien

Clouet.

«MON NEVEU EST FAN DE BOYARD» Depuis des semaines, ils arpentent les universités françaises sur le modèle de la «tournée des facs» entamée par Louis Boyard en 2022 pour défendre son allocation d'autonomie étudiante et entretenir le lien avec la jeunesse. En deux ans, le député de 23 ans, passé chez Hanouna après avoir été leader d'un syndicat lycéen, est devenu une figure reconnue. «Mon neveu est fan de Boyard, il me pose des questions sur lui, alors que moi, il s'en fout complètement», s'amuse une députée de gauche.

Les insoumis peuvent aussi s'appuyer sur un syndicat, l'Union étudiante, qui trouve son origine dans les scissions et les départs de l'Unef, historiquement proche du Parti socialiste, dans lequel cohabitent plusieurs familles de gauche plutôt radicales. Majoritaire dans de nombreuses facs depuis les élections étudiantes de février, l'Union étudiante fait souvent office de relais pour l'organisation des conférences insoumises. «C'est l'Unef et la Fage qui font tourner cette petite musique qui tend à dire que LFI instrumen- talise l'Union étudiante. Il n'est pas question de faire ce que faisaient le PS et l'Unef à l'époque, se défend Louis Boyard. Ce genre de système où les partis politiques imposent les collaborateurs aux dirigeants étudiants dégoûte de la politique.» Jean-Luc Mélenchon lui-même s'investit aussi, au point de donner l'impression d'une campagne parallèle à celle de Manon Aubry, la tête de liste LFI. «Jean-Luc et Manon parviennent à atteindre des milieux différents, justifie Hadrien Clouet. Elle parle à des gens qui savent qu'il y a une élection européenne le 9 juin, Mélenchon à des gens qui votent Mélenchon, dans les quartiers populaires et la jeunesse.» Avant sa conférence à Sciences-Po et les interdictions dans les universités de Lille et de Rennes, le triple candidat à la présidentielle est passé à la fac de Nantes ou de Clermont. Celui qui est devenu une star des amphis a toujours veillé à s'entourer de plus jeunes, effrayé par l'idée de ne plus comprendre le monde qui advient. Mais pendant des années, c'est Julien Dray, son binôme au Parti socialiste, qui a géré les mouvements étudiants. «Il y avait une espèce de partition du travail : à Julien la jeunesse et le mouvement social, à Jean-Luc l'appareil socialiste», se souvient un ancien de la bande de l'Essonne. A l'époque, le jeune sénateur, marqué par la contestation anti-Devaquet de 1986 dont il est un des représentants au Parlement, est autant effrayé que fasciné par les mouvements de masse, qu'il sait essentiels mais difficilement canalisables, lui qui aime tant l'ordre et l'organisation. «Il est absolument convaincu que c'est la jeunesse qui fait la différence dans une élection et qu'elle est radicale, donc qu'il faut lui donner de la radicalité», explique ce même ancien de la Gauche socialiste.

«RENVERSEMENT EN COURS» «C'est toujours la même question: pour faire la révolution, on s'appuie sur un front large ou sur un petit noyau? interroge un élu de gauche.

Alain Krivine remplissait les facs, c'était impressionnant, mais en 1969, juste après, il fait 1 % à la présidentielle.» C'est tout le paradoxe: celui qui, sur une ligne populiste, voulait renouer avec les classes populaires, semble se rétracter sur une forme d'avantgarde. «Ils se replient sur une jeunesse ultraconnectée et conscientisée», observe un proche de Raphaël Glucksmann. Alors que la tête de liste du PS récupère l'électorat social-démocrate qui a voté utile en 2022 en choisissant Mélenchon, les insoumis ne retiennent plus leurs coups. «Qu'est-ce qu'il choisit entre les libertés publiques et le Likoud ?» attaquait un insoumis alors que le fondateur de Place publique, interrogé sur l'évacuation de Sciences-Po, estimait que s'il était «digne» de dénoncer les crimes commis à Gaza, les débats devaient pouvoir se tenir dans une atmosphère «inclusive», «avec ceux qui ne partagent pas le même point de vue». Le camp de l'eurodéputé ignore et observe avec satisfaction le «renversement en cours» : «Lundi, Raphaël était dans une fonderie à Grenoble avant des meetings à Villeurbanne, Limoges, Amiens, pour parler social, social, social, alors qu'au même moment, LFI fait le choix de faire campagne à Sciences-Po et à Paris. Ils nous laissent un boulevard pour qu'on reprenne le drapeau.» ?

l'Humanité
jeudi 2 mai 2024 767 mots, p. 4

La Macronie cajole les secrets des entreprises

Grégory Marin

L'Assemblée nationale a adopté, mardi, un projet de loi garantissant la « confidentialité des consultations juridiques ». La gauche dénonce une nouvelle attaque contre la démocratie économique et sociale.

Si le texte de loi adopté mardi soir, en première lecture, à l'Assemblée nationale était appliqué, jamais les documents cités à l'appui de notre révélation des pages précédentes n'auraient pu être dévoilés. La proposition de loi « relative à la confidentialité des consultations des juristes d'entreprise », votée par 38 voix contre 34, donne encore plus de poids au « secret des affaires » mis en place en 2018. En cas d'adoption définitive, le texte pourra priver les salariés « de la possibilité de prouver une fraude en matière de licenciement économique » ou encore « une faute inexcusable en matière d'accident ou de maladie professionnelle ». Il empêchera de fait des consommateurs d' « établir la connaissance par le fabricant du danger de leurs produits ». Et il viendra stopper les démarches d'associations et de syndicats visant à faire « la preuve d'un désastre écologique » connu de l'entreprise, s'indigne le Syndicat des avocats de France (SAF). Enfin, les lanceurs d'alerte, et, avec eux, les journalistes, ne pourraient publier des éléments de dossiers classés confidentiels, dans l'intérêt du public, sans se retrouver criminalisés.

Un sentiment d'impunité chez les employeurs

Ce texte particulièrement nocif a recueilli les suffrages de la majorité (Renaissance, Modem et Horizons), ici appuyée par « Les Républicains ». Les communistes, insoumis, socialistes et écologistes ont voté contre, tout comme Liot et le RN. Mais rien ne semble pouvoir enrayer pour le moment la démarche de la Macronie. C'est elle qui a impulsé cette loi, déjà votée en avril au Sénat, à l'initiative de l'élu Renaissance Louis Vogel. Le texte de la Chambre haute prévoit que la correspondance des juristes d'entreprise, les avis et consultations juridiques réalisés au bénéfice de l'employeur soient « couverts par une confidentialité rejoignant le secret professionnel de l'avocat », déplore le SAF. Celui de l'Assemblée amène à ce que « les consultations couvertes par la confidentialité (...) ne peuvent, dans le cadre d'une procédure ou d'un litige en matière civile, commerciale ou administrative, faire l'objet d'une saisie ou d'une obligation de remise à un tiers, y compris à une autorité administrative française ou étrangère ».

Ce qui revient à imposer un « legal privilege » pour les juristes d'entreprise. Une « demande impérieuse de nos entreprises », affirme le député macroniste et rapporteur de la commission des Lois, Jean Terlier. Seules les procédures pénales et fiscales sont officiellement exclues de ce « secret ». Mais le texte vise à étouffer dans l'oeuf la transmission d'informations potentiellement primordiales pour notre société. Il risque de nourrir une forme de sentiment d'impunité chez les dirigeants d'entreprise. Les autorités de contrôle françaises et européennes (Autorité des marchés financiers, inspection du travail, etc.) ne pourront même plus intervenir dans leurs domaines respectifs.

Cette loi, rédigée sur mesure pour des entreprises qui auraient quelque chose à se reprocher, a été vivement dénoncée par la gauche dans l'Hémicycle, qui y voit une nouvelle attaque contre la démocratie économique et sociale. Et ce d'autant plus que les juristes d'entreprise sont subordonnés à leurs employeurs, donc « ni libres ni indépendants », contrairement à ce que doit être la justice, rappelle Émeline K/Bidi, députée GDR de La Réunion. On ne peut croire que les « garde-fous déontologiques » avancés par le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, soient dans ce cas un tant soit peu respectés.

« Tous les bâtonniers sont contre sauf celui de Paris »

Le ban et l'arrière-ban de la Macronie, épaulés par la droite, s'appuient, entre autres, sur le fait que, selon eux, « de nombreuses directions juridiques choisissent de s'établir dans des pays qui bénéficient de cette protection ». D'autres, qui restent en France, feraient « le choix de ne pas recruter de juristes d'entreprise français et se tournent vers des lawyers anglo-saxons ». Pourtant, selon le baromètre EY de l'attractivité, la France se classait, en 2023, au premier rang des pays les plus attrayants d'Europe. L'argument selon lequel ce texte de loi est rédigé au nom de la compétitivité de la France tombe donc à l'eau. À qui profite-t-il en réalité, alors même qu'il a été proposé « sans étude d'impact, ni avis du Conseil d'État », comme l'a rappelé le député FI du Nord, Ugo Bernalicis ? Ni à la justice, ni aux avocats (« Tous les bâtonniers sont contre sauf celui de Paris », souligne le député Liot Paul Molac), « ni à l'intérêt général », avance la socialiste Cécile Untermaier. D'ailleurs, « sur le terrain, je n'ai jamais entendu parler d'un tel besoin », insiste-t-elle, après avoir rappelé qu'en 2015, elle s'était déjà mobilisée contre un même projet aux côtés du ministre de l'Économie d'alors, un certain Emmanuel Macron. 

Le Monde
France, jeudi 2 mai 2024 700 mots, p. 9
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29 avril 2024 - Le Monde (site web)

Déficit public : le RN et LFI confirment le dépôt d’une motion de censure

Un débat d’orientation budgétaire, sans vote, s’est tenu lundi à l’Assemblée nationale

Mariama Darame

Le soulagement du gouvernement sur le dossier des finances publiques n’aura été que de courte durée. Le maintien de la signature française par les agences de notation, Moody’s et Fitch, vendredi 26 avril, n’a pas étouffé la véhémence des oppositions à l’endroit de l’exécutif.

Lors du débat sans vote sur les finances publiques, organisé lundi 29 avril à l’Assemblée nationale, la gauche, la droite et l’extrême droite ont ciblé l’incurie budgétaire du pouvoir macroniste après le dérapage du déficit public à 5,5 % du produit intérieur brut pour 2023, contre les 4,9 % escomptés.

« Oui, il y a eu un accident de recettes en 2023, je le reconnais bien volontiers. Oui, il ne doit pas se renouveler. Mais n’essayons pas de confondre un accident sur une année avec les années durant lesquelles nous avons tenu nos objectifs de déficit et nos objectifs de croissance », s’est justifié le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, devant une petite cinquantaine de députés présents dans l’Hémicycle à cette occasion.

« La cote d’alerte est atteinte »

Le numéro deux du gouvernement a déclaré vouloir « tendre la main à tous les parlementaires de l’opposition qui ont la volonté, comme nous, de revenir sous les 3 % de déficit public. » Un objectif maintenu à l’horizon 2027, alors que plusieurs organismes indépendants, à l’instar du Haut Conseil des finances publiques, s’inquiètent du manque de « crédibilité » et de « cohérence »des prévisions de croissance présentées dans le cadre du programme de stabilité du gouvernement.

Des arguments repris par les détracteurs du gouvernement au Palais-Bourbon. « L’année 2023 restera d’ailleurs comme une année noire pour nos finances(…). Ressaisissez-vous, car la cote d’alerte est atteinte en ce qui nous concerne », a mis en garde Véronique Louwagie, députée (Les Républicains) de l’Orne. « Vos orientations budgétaires ne disent qu’une chose : à l’incompétence et au mensonge, vous ajoutez désormais la brutalité sociale, l’inefficacité économique et l’impasse financière », a fustigé le président du groupe socialiste, Boris Vallaud, demandant le programme national de réforme pour 2024, un document annexe au programme de stabilité et transmis à Bruxelles, obtenu au cours de la discussion après plusieurs suspensions de séance.

De ces deux heures de débat sans grand enjeu pour le gouvernement restera un ultimatum. Celui du Rassemblement national (RN) puis de La France insoumise (LFI) , qui ont confirmé leur volonté de vouloir renverser le gouvernement par le biais d’une motion de censure. Et ce, avant les élections européennes du 9 juin.

Sous le regard de Marine Le Pen, le député de la Somme Jean-Philippe Tanguy a demandé « qu’un projet de loi de finances rectificative soit soumis au Parlement d’ici trente jours et que la discussion budgétaire arrive à son terme sans 49.3. ». « Si, au terme de ces trente jours, le gouvernement persiste à ignorer le Parlement, le groupe RN déposera alors une motion de censure », a détaillé l’élu, exhortant les LR « à prendre, enfin, leurs responsabilités ».

« Il n’y a pas besoin d’un projet de loi de finances rectificatives », lui a rétorqué le ministre du budget, Thomas Cazenave, accusant le RN de se soucier davantage du gain politique qu’il pourrait engendrer à la suite d’une motion de censure que des comptes publics. La députée « insoumise » de Seine-Saint-Denis Aurélie Trouvé a brandi la même menace, sans avancer de date butoir, dénonçant « la politique économique la plus bête du monde »menée depuis 2017 sous l’impulsion d’Emmanuel Macron.

Sous le feu des critiques, Bruno Le Maire a délaissé quelques instants les promesses d’ouverture et de compromis pour attaquer « le laisser-aller généralisé que propose LFI, qui se soucie comme d’une guigne de la dette publique »et « l’hypocrisie du RN qui, sous les habits de la rigueur, présente un programme communiste de dépenses généralisées ».Il s’est dit convaincu qu’ « une majorité de parlementaires » ferait le choix de la « responsabilité », plutôt que celui « de la censure et du chaos ».

Le Monde
France, jeudi 2 mai 2024 1241 mots, p. 8

Européennes : l’intérêt inattendu des Français

Avec un taux d’abstention en baisse depuis 2014, le scrutin européen se distingue des autres élections

Benoît Floc'h

Les élections européennes sont souvent surprenantes. Et le 9 juin, que l’abstention augmente ou qu’elle baisse, ce sera une surprise. Si moins d’électeurs qu’en 2019 votent, ce sera une rupture. Depuis le pic de 2009 (59,37 %), l’abstention ne cesse de diminuer : peu en 2014 (57,57 %), franchement en 2019 (49,88 %). Et si elle baisse encore, cela ne manquera pas non plus d’impressionner, confirmant l’étrange destin de ce scrutin singulier.

Unique élection à la proportionnelle en France, les européennes sont aussi les seules à attirer davantage de votants ces dernières années. Longtemps considérées comme « mal aimées », elles se situent aujourd’hui dans une situation plutôt enviable par rapport aux autres, négligées pour la plupart. Même si la présidentielle attire encore trois quarts des citoyens.

En 2021, les élections régionales et départementales ont été boudées par sept Français sur dix. Les municipales (longtemps choyées) sont passées d’une abstention de 37,9 % au second tour de 2014 à 58,4 % en 2020 – en pleine crise liée au Covid-19, il est vrai. Quant aux législatives, elles n’attirent même plus la moitié des électeurs. Mais, note Pierre Bréchon, professeur émérite de science politique à Sciences Po Grenoble et chercheur au laboratoire Pacte (CNRS, université Grenoble-Alpes et de Sciences Po Grenoble), « depuis 2002, les législatives suivent toujours la présidentielle et les gens considèrent donc qu’ils ont déjà fait le choix fondamental ».

« L’Europe peut mourir »

La quatrième vague de l’enquête électorale réalisée par Ipsos, en partenariat avec le Centre de recherches politiques de Sciences Po, l’Institut Montaigne, la Fondation Jean Jaurès et Le Monde, publiée le 29 avril, situe aujourd’hui la participation à 45 %. L’augmentation est régulière depuis novembre 2023. « C’est dans la veine de ce qui s’est produit depuis 2000, à l’exception de 2019. Mais cela devrait monter encore un peu a priori », explique le directeur général délégué d’Ipsos, Brice Teinturier.

De La France insoumise (LFI) au Rassemblement national (RN), tout le monde l’espère. « Si vous vous abstenez, vous votez Macron et Le Pen », a prévenu le leader de LFI, Jean-Luc Mélenchon, dans un meeting, le 16 mars, ajoutant : « Vous votez contre vous-même. » A l’autre bout de l’échiquier, le député européen RN sortant Philippe Olivier assume : « On a un adversaire, Macron. Et un ennemi, l’abstention.Si nos électeurs votent, on fait un carton. D’où nos appels au vote pressants. »

Dans un entretien publié le 27 avril par les quotidiens régionaux du groupe Ebra, le président de la République considère que « l’abstention en général, celle des jeunes en particulier, est préoccupante ». « Il y a un risque à ne pas voter », met en garde Emmanuel Macron, évoquant l’exemple du Brexit : « Les jeunes ne se sont pas déplacés alors que le Brexit décidait de leur avenir. Il y a eu plus de brexiteurs chez les plus âgés. »

La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE), votée en 2016 et réalisée en 2020, a provoqué un électrochoc sur le continent, explique le chercheur Pierre Bréchon. Dès lors, souligne-t-il, les questions européennes se sont imposées partout : « Veut-on sortir de l’UE ? Et si non, rester dans quelle Europe ? Cela a réveillé les pro comme les antieuropéens. Et cela a fait fortement baisser l’abstention partout. Une prise de conscience s’est produite. Elle a des chances de se prolonger. »

Ancien ministre délégué chargé de l’Europe et porte-parole de Renaissance aux élections européennes, Clément Beaune pense, lui aussi, que, ces dernières années, « deux tabous européens ont sauté ». Depuis le Brexit, note le député de Paris, « on sait qu’il est possible de sortir de l’Union. Donc, il ne faut pas rigoler avec ça ». Par ailleurs, dit-il, « l’idée que la paix serait acquise n’est plus aussi évidente. Les gens se rendent compte que la guerre peut éclater sur le continent. Ça secoue ». Lors de son discours à la Sorbonne, le 25 avril, le chef de l’Etat n’a d’ailleurs pas manqué de dramatiser l’enjeu, martelant : « L’Europe peut mourir. »

Les enquêtes d’opinion invitent cependant à la prudence. Le baromètre publié par Le Monde le 29 avril montre que ce sont les questions nationales qui déterminent le choix des électeurs. C’est le choix de 57,4 %des sondés (ils étaient 53 % en mars). Tête de liste du RN, Jordan Bardella privilégie d’ailleurs les questions domestiques. En ciblant le chef de l’Etat, il peut espérer mobiliser son camp, invité à sanctionner le pouvoir en place.

Les questions européennes inciteraient-elles à moins s’intéresser au scrutin ? « Après les déclarations d’Emmanuel Macron, en mars, sur l’envoi éventuel de troupes en Ukraine, il s’est produit un regain d’intérêt pour la campagne, mais cela n’a pas tenu », constate Bruno Jeanbart, vice-président de l’institut de sondages OpinionWay. Les thèmes, nationaux ou européens, sont cependant de plus en plus imbriqués.

Car l’idée européenne s’est peu à peu enracinée. L’UE est une réalité et elle intervient dans des domaines aujourd’hui nombreux. « Elle s’invite dans votre assiette, à la pompe à essence ou chez vous quand vous faites des travaux…, rappelle l’eurodéputé RN Philippe Olivier . Elle prend des décisions qui concernent la vie des gens. Alors, quoi qu’on en pense sur le fond, ce qui se décide là est extrêmement important. »

« Victoire idéologique »

Contre ou pour l’Europe, c’est « un débat dépassé », estime la tête de liste du parti Les Républicains (LR), François-Xavier Bellamy. L’enjeu est devenu : de quelle Europe veut-on ? « Il faut devenir adulte. Plus aucun parti ne demande à sortir de l’UE officiellement, relève M. Bellamy. Quand on vote aux municipales, on ne demande pas si on est pour ou contre la commune. » Côté Renaissance, on y voit d’ailleurs « une victoire idéologique, confie Clément Beaune : les antieuropéens ne veulent plus sortir de l’Union, de l’OTAN, du marché de l’électricité ou de l’euro ». Même si, soupire l’ancien ministre, un opposant qui se dissimule « est un animal difficile à débusquer ».

Certes, cela ne signifie pas que les Français se satisfont de l’Union européenne. Au contraire. Tant que l’UE était une entité distante, les élections ont pu paraître négligeables et l’abstention s’accroître. « Ils laissaient faire les élites », analyse Pierre Bréchon. Aujourd’hui, poursuit le chercheur grenoblois, « il y a une envie d’Europe, même si elle est jugée inefficace par les Français », qui seraient poussés à prendre part à la discussion électorale.

Un autre élément a peut-être changé la donne au niveau national, incitant là encore à une plus large participation. L’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, en 2017, a clarifié le débat européen en France. Alors que les partis traditionnels – LR et le Parti socialiste – étaient traversés de fractures sur ce sujet, un camp clairement favorable à l’Union européenne s’oppose aujourd’hui à un autre qui la rejette. Exit, les vieux partis ? « L’Europe est ce qu’on en fait, rappelle Aurore Lalucq, députée européenne sortante et porte-parole de Raphaël Glucksmann, tête de la liste du Parti socialiste et de Place publique . Les sociaux-démocrates sont le deuxième groupe du Parlement européen. Et sans eux, pas de réformes sociales… »

Le Monde
International, jeudi 2 mai 2024 962 mots, p. 3
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29 avril 2024 - Le Monde (site web)

Ecosse : le premier ministre indépendantiste démissionne

En fonctions depuis à peine un an, Humza Yousaf a lui-même provoqué sa chute en mettant fin à la coalition de son parti avec les Verts

C. Du.

Londres - correspondante - La politique écossaise est dans la tourmente. Humza Yousaf, le premier ministre de cette nation du Royaume-Uni, a annoncé sa démission, lundi 29 avril, depuis Bute House, la résidence des dirigeants écossais à Edimbourg. A 39 ans, le député de Glasgow quitte aussi la tête du parti indépendantiste SNP.

En fonctions depuis à peine un an, en remplacement de la très charismatique Nicola Sturgeon, Humza Yousaf était à court d’options : il faisait face à deux votes de confiance, l’un contre son gouvernement, l’autre contre lui-même, qu’il était quasiment sûr de perdre.

Le départ de cet homme affable, premier dirigeant d’une nation européenne de religion musulmane, aggrave la crise interne au SNP provoquée par les ennuis judiciaires de Mme Sturgeon et de son mari, Peter Murrell – ce dernier vient d’être inculpé pour détournements de fonds. Il pourrait même conduire à des élections écossaises anticipées, si le mouvement nationaliste ne parvient pas à trouver dans les jours qui viennent de chef de file à même de rassembler une majorité à Holyrood, le Parlement régional écossais.

Humza Yousaf est en grande partie responsable de sa propre chute. Il l’a provoquée en mettant fin unilatéralement, le 25 avril, à la coalition que formait le SNP avec les Verts depuis 2021 – de peur peut-être que ces derniers le prennent de court en y renonçant avant lui. Le contentieux entre les deux mouvements s’était aggravé depuis que le premier ministre avait publiquement renoncé, mi-avril, à l’objectif très ambitieux d’une réduction de 75 % des émissions de gaz à effet de serre en Ecosse d’ici à 2030, par rapport au niveau de 1990.

Evincés sans ménagement du gouvernement, les ministres Verts Patrick Harvie et Lorna Slater se sont ralliés à la motion de censure déposée contre M. Yousaf par les conservateurs écossais et soutenue par tous les autres partis d’opposition. Il restait bien un joker à Humza Yousaf : convaincre Ash Regan de le soutenir. L’ex-députée SNP était passée au petit parti Alba créé par l’ancien premier ministre Alex Salmond, mentor de Nicola Sturgeon devenu son plus féroce ennemi. Mais l’élue demandait un prix jugé probablement inacceptable pour son ralliement : remettre notamment la « protection des femmes » au cœur des priorités du gouvernement écossais, Alba reprochant au SNP une politique trop en défense des droits des personnes transgenres.

Après avoir mis fin à la coalition avec les Verts, « mon souhait était de continuer à travailler de manière informelle avec eux, mais j’ai clairement sous-estimé le mal que je leur ai fait », a déclaré Humza Yousaf, lundi, avouant avec humilité son erreur de jugement. Les questions sur le sens politique du dirigeant se posaient depuis déjà quelques années. Apprécié pour ses qualités d’orateur et le symbole d’intégration qu’il représentait, il a enchaîné les maladresses. Au poste de ministre de la justice de Nicola Sturgeon, il a notamment défendu une loi sur les crimes haineux (entrée en vigueur le 1er avril) décriée comme une menace à la liberté d’expression.

Le Labour veut en profiter

En 2023, après la démission de Nicola Sturgeon, il a fait campagne en se présentant comme le candidat de la continuité, ce qui l’a empêché par la suite de se distancier de l’ancienne dirigeante quand l’enquête de police sur les finances du SNP s’est rapprochée du couple Sturgeon/Murrell.

Humza Yousaf a dû assumer un bilan en demi-teinte du SNP, au pouvoir en Ecosse depuis dix-sept ans. Les listes d’attente pour recevoir des soins à l’hôpital public (NHS Scotland) sont tout aussi longues qu’en Angleterre, les morts par overdose dans les rues de Glasgow sont toujours aussi alarmantes, les performances scolaires des jeunes Ecossais sont moindres qu’ailleurs au Royaume-Uni…

Quant aux perspectives d’indépendance, raison d’être du SNP, elles se sont considérablement éloignées après que la Cour suprême britannique a déclaré en novembre 2022 que le gouvernement régional écossais ne pouvait pas organiser de référendum sur l’indépendance de la nation sans l’aval du gouvernement britannique. La volonté d’indépendance reste élevée dans les sondages : entre 40 % et 45 % des Ecossais la soutiennent, mais ils ne la considèrent pas comme pressante.

Le SNP voudrait éviter des élections régionales anticipées en trouvant rapidement un nouveau leader qui puisse être adoubé premier ministre par une majorité des députés écossais à Holyrood (où il manque deux voix au parti pour avoir la majorité absolue). Deux noms reviennent avec insistance : ceux de Kate Forbes et de John Swinney.

La première est arrivée numéro deux dans la course à la succession de Nicola Sturgeon en 2023. A 34 ans, l’ex-ministre des finances de la dirigeante vient de la droite du parti et a des vues sociales très conservatrices (antiavortement, pas de sexe avant le mariage). Le second, 60 ans, est un proche de Nicola Sturgeon, qui fut son adjoint pendant presque dix ans. Très expérimenté, considéré lundi comme le favori, il avait refusé de lui succéder en 2023, mais il ne l’exclut plus : il « considère activement »sa candidature, a-t-il confié à Sky News, lundi.

Le Labour compte en tout cas tirer profit des déboires du SNP en élargissant sa majorité aux élections générales britanniques (probablement cet automne), grâce aux postes de députés à Westminster gagnés aux dépens du parti indépendantiste. Le mouvement de la gauche britannique espère aussi regagner sa prééminence en Ecosse, perdue au profit du SNP en 2007, lors des élections régionales, qu’elles soient anticipées ou qu’elles se tiennent à la date prévue, en 2026.p

Le Figaro, no. 24786
Le Figaro, jeudi 2 mai 2024 2215 mots, p. 4

Politique

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28 avril 2024 - Le Figaro (site web)

Politiques et militaires : des retrouvailles dans l'ombre de la guerre

Loin de l'indifférence qui régissait parfois leurs relations, ces deux mondes s'observent désormais avec des yeux nouveaux.

Barotte, Nicolas

Les élèves de l'Institut national du service public (INSP), l'ancien ENA, ont revêtu la « frag » et le treillis, le gilet pare-balles et la tenue de camouflage. Sur le plateau de Canjuers, dans le Var, où l'armée de terre s'entraîne avant de partir en opération, la future élite administrative et politique de la France s'est frottée mi-avril à des exercices inédits : bivouac, tir, secourisme de combat, prise de décision tactique... Ce n'est ni la guerre ni le retour du service militaire, mais une plongée dans une autre réalité qui s'est prolongée, la semaine suivante, par une série de visites au sein des armées, d'une présentation du programme Scorpion, à la découverte d'un sous-marin nucléaire d'attaque... Leurs prédécesseurs sur les bancs de l'ENA se contentaient de trois journées de sensibilisation aux questions de défense, de dissuasion et d'une rencontre avec la gendarmerie. Mais les temps ont changé, durablement, avec le retour «de sujets qu'on pensait derrière nous», souligne Maryvonne Le Brignonen, la directrice de l'institut. «Nos élèves sont très conscients que la France et l'Europe font face à des menaces accrues» , dit-elle. Ces élèves seront dans quelques années aux commandes de l'État. Certains franchiront peut-être le pas de la politique.

Avec la multiplication des crises et des menaces, les mondes civils, politiques et militaires s'observent avec des yeux nouveaux. Ils réapprennent à se connaître. Après la fin de la guerre froide, les responsables gouvernementaux avaient pu considérer l'armée comme un couteau suisse diplomatico-militaire utile en cas de crise ou comme une variable d'ajustement budgétaire en période d'économies. Le reste de la société observait ce petit milieu comme un monde à part. Le général Lecointre, ancien chef d'état-major des armées, raconte cette incompréhension persistante dans son livre Entre guerres. «Nous allions à la guerre dans l'indifférence générale», raconte-t-il à propos des opérations extérieures auxquelles il a participé dans les années 1990.

Depuis l'invasion de l'Ukraine et la perspective, désormais possible, d'un affrontement majeur, les questions de sécurité ont ressurgi au premier plan. «Le général Burkhard, le chef d'état-major des armées, a lui-même parlé de la fin d'une parenthèse stratégique lorsqu'il est intervenu à l'INSP», poursuit Maryvonne Le Brignonen. «Dans l'environnement stratégique actuel, il est important que les futurs dirigeants civils se familiarisent avec les questions de souveraineté stratégique», dit-elle, comme s'il existait une suite logique implicite entre le stage en immersion à Canjuers et la géopolitique globale. Dans leur cursus, les élèves consacrent plusieurs dizaines d'heures aux questions de défense et de sécurité. En se confrontant aux problématiques d'une opération militaire, «ils pourront aussi développer des compétences en matière de prise de décision dans une situation complexe», décrit-elle.

L'armée n'a pas hésité à accueillir ces stagiaires qui décideront peut-être demain de son budget. Au sein de l'institution, la RGPP - la révision générale des politiques publiques lancée en 2007 - a été vécue comme une humiliation, dont on parle encore la mâchoire serrée, et comme une erreur historique qui a affaibli le pays. Mais l'intérêt des militaires ne s'arrête pas aux politiques financières. Certains étudiants rejoindront peut-être la réserve militaire, précieux relais de compétences si une crise advenait. Le ministère des Armées s'est fixé comme objectif de doubler le nombre des réservistes à 80 000 personnes en 2030 et d'atteindre le seuil de 100 000 en 2035. Pour y arriver, l'armée doit repenser sa place dans la société. Étendre son influence pour être mieux comprise. Le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, s'est aussi donné pour ambition de réformer la journée de défense et de citoyenneté pour les jeunes de 16 à 25 ans qui s'est «démilitarisée» avec le temps, a-t-il regretté. « Je souhaite la redurcir militairement » , a-t-il expliqué sur LCI récemment.

Les militaires applaudissent en secret, eux qui n'ont pas le droit de faire de politique au nom du devoir de réserve. Quand ils reprennent une liberté de parole, ils tirent un signal d'alarme. Dans son livre de mémoires Un marin à l'Élysée, l'ancien chef d'état-major particulier du président de la République, l'amiral Bernard Rogel s'inquiète d'une «dilution des valeurs» dans la société française : «Il y a d'abord une dilution de notre histoire», confiait-il il y a quelques mois. «Je suis frappé de voir comment on réécrit l'histoire pour se culpabiliser. Deuxième problème: la révolution numérique nous a fait rentrer dans le règne de l'individualité. Les gens pensent leur rapport à la société en termes de droits vis-à-vis de l'État plutôt que de devoirs vis-à-vis de la nation, or c'est la nation qui fait la force du collectif», disait-il avant d'insister sur un troisième danger, plus préoccupant encore, «la dilution des responsabilités». «Dans ma carrière j'ai vu trop de gens expliquer d'abord que rien n'était possible avant même de chercher à agir», racontait cet officier qui a été plongé durant des années au coeur des relations politico-militaires. «Entre temps de paix et temps de crise, il faut savoir changer de logiciel. Et le temps de guerre est en train de revenir.»

Avec le déclenchement du conflit en Ukraine, la parenthèse des dividendes de la paix s'est refermée. Résilience, économie de guerre, défense nationale... Les politiques s'inquiètent de la préparation de la société française - comme de la leur - au risque de guerre. Rien de neuf dans cette angoisse... «L'inquiétude sur l'esprit de défense (des Français) existe depuis les années 1960», assure l'historienne Bénédicte Chéron, spécialiste des relations politico-militaires à l'Institut catholique de Paris, en rappelant que durant la guerre froide le spectre de la guerre existait aussi. Mais aujourd'hui, celui-ci déborde sur d'autres champs, comme le cyber, les manipulations de l'information ou « l'arsenalisation » de tout moyen d'influence. On a vu la Russie user des flux migratoires pour provoquer le chaos chez ses voisins. «Nous sommes dans un contexte où se cumulent plusieurs types de menaces politico-militaires», poursuit-elle. Le pouvoir politique «se demande comment maîtriser tous les scénarios d'adversité», dit-elle. «Nous sommes aussi dans une situation où le pouvoir politique se sent plus faible parce que la défiance envers lui est plus grande. Toute parole verticale induit plus de défiance que d'adhésion», analyse-t-elle. Toutes, sauf peut-être celle des militaires qui jouissent d'une aura particulière dans une société traumatisée par le terrorisme et en quête de valeur.

Tous les sondages indiquent l'extrême popularité de l'armée. Les regards changent. Pas assez vite, selon certains. Lancée le mois dernier par une poignée d'écrivains et d'artistes, l'initiative du « mois de mars » rêve d'enclencher un mouvement de «remerciements envers les militaires sur le modèle de ce qui existe déjà dans le monde anglo-saxon», explique Élodie, une artiste à l'origine de l'idée. «Si les Français aiment commenter les décisions stratégiques, les opérations, les problèmes d'armement, d'innovation, de budget, la vie personnelle des militaires reste abstraite», dit-elle. «Par effet miroir avec l'Ukraine, les Français craignent pour leur vie propre. Ils voient là-bas des civils enrôlés. Il y a une prise de conscience», croit-elle.

Si les civils commencent à retrouver de la curiosité pour leur armée, les militaires sont préoccupés par les fragilités de la société. «On a tous des problèmes», grince un haut gradé en évoquant les manifestations sociales ou catégorielles en France. «Mais il ne faut pas que cela nous détourne des vrais sujets», prévient-il. Avec l'aggravation de la situation géopolitique, les militaires ont haussé la voix pour alerter leurs interlocuteurs. «Je vais commencer par un cri: nous sommes en train de changer d'ère», a tonné début avril d'une voix grave le chef d'état-major de l'armée de terre, le général Schill, dans l'amphithéâtre Foch de l'École militaire, devant un parterre d'industriels. «Nous sommes dans une bascule pour une décennie, peut-être de trois décennies voire même de 80ans, si on pense à l'ordre bâti après la Seconde Guerre mondiale», a-t-il insisté comme en écho au « réveillez-vous » lancé il y a quelques mois par le chef de l'État Emmanuel Macron.

La discussion irrigue tous les milieux. Elle commence à l'Assemblée et au Sénat, où les questions militaires ne sont maîtrisées que par une poignée d'élus. Signe des temps, le président de la commission de la défense, le député Thomas Gassilloud, a lancé un cycle d'audition sur la «défense globale et l'esprit de défense». Pierre Bellanger, président du groupe Skyrock qui diffuse une radio pour les militaires a été auditionné ou encore Alex Berger, le producteur du Bureau des légendes. En matière de défense, le rôle de l'Assemblée est réduit à la portion congrue. Dans le système de la Ve République, «l'équilibre des relations civilo-militaires est structurellement instable», écrit Olivier Schmitt, chercheur au Center for War Studies, dans son livre Préparer la guerre. Le poids du chef de l'État, chef des armées capable de décider d'opérations militaires sans l'aval du Parlement, marginalise par définition le pouvoir législatif.

La guerre s'est faufilée dans l'agenda politique. L'Ukraine accapare le chef de l'État. En déclarant en février qu'il n'excluait pas l'envoi de troupes sur place, Emmanuel Macron a surpris et déstabilisé. Son camp, à l'Assemblée nationale, a dû s'adapter à l'équation sans en maîtriser toutes les inconnues. «En tant que député, nous sommes au contact direct de nos concitoyens. Leur première réaction a mêlé inquiétude et incompréhension», raconte Lionel Royer-Perreaut, député des Bouches-du-Rhône. «Le président s'était présenté en père protecteur de la nation mais aujourd'hui il fait cette analyse en fonction du renseignement dont il dispose...», poursuit-il. Sans pouvoir en dire plus : les élus, même ceux de la commission de la défense, n'ont pas été tenus au courant par l'Élysée ou le ministère des Armées des enjeux du propos. «Certaines oppositions ont complaisamment relayé l'idée que la France pourrait envoyer ses enfants au front», déplore l'élu.

À quelques semaines des élections européennes, le chef de l'État a aussi placé le Rassemblement national et La France insoumise devant leurs contradictions. L'extrême droite et l'extrême gauche s'étaient illustrées avant la guerre par leurs positions hostiles à l'Otan et empathiques avec la Russie. «Le président a une vision à 360° des enjeux. Le contexte électoral est aussi dans son équation», poursuit Lionel Royer-Perreaut. «Ce débat avait déjà été posé lors de l'examen de la loi de programmation militaire», relativise le député du Morbihan Jean-Michel Jacques, ancien rapporteur de la LPM. «Le président veut amener les Français à comprendre les enjeux d'une guerre qui se déroule aux portes de l'Europe», dit-il.

Dans le débat politique, les questions de défense trouvent une place qui n'était pas la leur auparavant. Le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon s'est emparé de la question de Gaza, qu'il évoque à chaque intervention. Au Rassemblement national, les lignes ont bougé. La sortie du commandement intégré n'est plus d'actualité tant que la guerre est en cours... «Marine LePen s'est saisie du sujet», assure un de ceux qui la conseillent sur les questions militaires. Le RN comme LFI pâtissent encore d'un manque de crédibilité en matière de sujets de défense.

Parfois, lors des élections, un visage incarne le retour du militaire dans le paysage politique cherchant à capitaliser sur le crédit des armées. Lors de la dernière élection présidentielle, la rumeur a couru d'une candidature de l'ancien chef d'état-major Pierre de Villiers. La même année, Marine Le Pen a repris à son compte les déclarations alarmistes d'une poignée d'anciens officiers. Cette année, l'ancien patron des forces spéciales et du renseignement militaire, le général Gomart s'est engagé sur la liste LR.

Paradoxalement, malgré la gravité des enjeux, les militaires en retraite sont peu nombreux à franchir le pas de la politique, comme si le réflexe de loyauté se prolongeait au-delà de l'engagement. L'institution est reconnaissante de l'effort financier engagé dès la loi de programmation militaire 2019-2023. Mais en privé, loin des oreilles indiscrètes, les officiers ne sont pas moins désabusés que leurs concitoyens. Ils sont tiraillés. Politiquement, le monde militaire penche à droite voire vers la droite radicale, mais les positions anti-atlantistes du RN les refroidissent. Une fraction d'entre eux déplorent la ligne dure suivie par le président contre la Russie. D'autres protestent avec véhémence contre toute forme de faiblesse vis-à-vis du Kremlin. «Ça me fiche les abeilles d'entendre ce genre de choses», s'indigne un officier. Mais personne ne conteste l'idée de suivre les ordres, le jour où ils seront donnés. Les militaires proposent des options. Les gouvernants prennent les décisions. C'est la règle qui régit leurs relations.

Militaires et politiques doivent se préparer au pire. Les premiers s'y attellent avec un pessimisme zélé. Les seconds sont poussés à reporter les décisions impopulaires. Tous espèrent que le moment fatidique n'arrivera pas. «La guerre est un moment de friction entre le politique et le militaire», note un haut gradé au ministère des Armées, en observant les tensions en Ukraine entre le président Volodymyr Zelensky et son état-major. Il évoque aussi le bras de fer qui avait conduit à l'éviction du général Joffre en 1916. En temps de guerre, «qui décide de la production et des priorités industrielles?», poursuit l'officier. «Le politique doit garder la main mais accepter que tous les efforts soient dédiés à la guerre», dit-il. Pour parvenir à cet équilibre, mieux vaut que les uns et les autres aient appris à se parler auparavant. N. B.

Le Monde
France, jeudi 2 mai 2024 1576 mots, p. 7

Enquête

Au Parlement européen, l’inaction du RN

Durant cinq ans, les élus lepénistes ont laissé l’extrême droite italienne tenter de briser le « cordon sanitaire »

Clément Guillou

Strasbourg - envoyé spécial - Un jeudi par mois, les rames en première classe du Strasbourg-Paris de 14 h 49 réunissent les eurodéputés français, les influents et les marginaux, les fédéralistes et les europhobes. Dans celui du 25 avril, après l’ultime session plénière du mandat, voyagent certains dont c’est, sans doute, le dernier 14 h 49.

A l’extrême droite, certains roupillent. Jean-Lin Lacapelle, écarté par Jordan Bardella, qui lui devait son premier salaire au parti, en 2014. André Rougé, responsable de l’outre-mer et du cercle de réflexion officieux du RN (« les Horaces »), fort caractère dont l’utilité était contestée en interne. Tous deux figurent parmi les deux tiers de 23 députés sortants, qui ne seront pas dans les 30 premiers de la liste que le parti révélera le 1er mai. A Strasbourg et à Bruxelles, ils auront pourtant appliqué la consigne à la lettre : ne pas trop en faire.

Depuis 2019, le Rassemblement national (RN) n’a pas dévié de la ligne suivie par le Front national de Jean-Marie Le Pen, puis de sa fille Marine. Il y a trois manières de considérer l’inaction lepéniste. La première argue du « cordon sanitaire » imposé par le reste des groupes parlementaires et prive de responsabilités le groupe européen du RN (Identité et démocratie, ID). La deuxième : c’est un choix stratégique, consistant à refuser la participation à la mécanique décrite comme « européiste » et à ne pas être associé aux décisions de Bruxelles. La troisième est susurrée par certains collaborateurs du parti : un mélange de « flemme » et de « nullité ». La vérité est au croisement des trois, analysent les sources interrogées par Le Monde, fonctionnaires du Parlement européen, cadres des groupes majoritaires et membres passés et présents de la délégation RN.

« Vous plaisantez ! ? » Philippe Olivier, conseiller spécial de Marine Le Pen et député européen en passe d’être reconduit, n’adhère pas à la thèse de l’inaction volontaire. « Nous sommes interdits de tout, on n’a pas droit à un rapport, à une commission, et les rares fois où l’on nous fait participer, on nous dit que l’on nous tolère. On ne peut pas organiser tout le système pour qu’on ne participe pas et ensuite nous le reprocher », plaide le beau-frère de Marine Le Pen. Avant de reconnaître une part de stratégie. « Nous, on fait de la politique, on ne rentre pas dans leur jeu. Ces mecs qui font les importants, ce ne sont que des ombres. Quoi qu’ils fassent, c’est la Commission qui décide. »

« Fonction tribunicienne »

Le RN utilise sa présence au Parlement européen non pour modifier les textes, mais pour influencer les opinions, explique-t-il : « On a une fonction tribunicienne, une fonction d’alerte, et au bout de quatre ans, ça imprègne au Parlement européen et par la pression électorale. »De fait, depuis dix-huit mois, les majorités se resserrent. La pression des droites radicales a provoqué un premier détricotage du pacte vert et un durcissement de certaines mesures du pacte sur la migration et l’asile. S’il se décrit comme « un aiguillon », le RN n’a rien fait pour la transcription de cette pression politique, laissant le travail à ses partenaires italiens de la Ligue.

Dans la délégation française, on explique l’effet très supérieur des députés de Matteo Salvini par l’habitude du compromis propre au système électoral italien, leurs liens avec les milieux économiques et leur participation au gouvernement de coalition depuis 2019 – avec une interruption. Les Allemands de l’AfD, pestiférés des couloirs du Parlement, parviennent parfois à peser grâce à leur bagage socioculturel et linguistique. A contrario, le niveau moyen des députés RN, sur les plans techniques, juridiques et jusque dans les capacités d’expression orale, est décrit comme très insuffisant par leurs propres collaborateurs. Ce qui n’est pas forcément un handicap politique le devient à l’épreuve du travail parlementaire.

Selon plusieurs témoins de la création du groupe ID, Marine Le Pen a organisé sa propre impuissance en abandonnant tous les postes-clés à ses partenaires. La présidence du groupe est laissée à Marco Zanni, élu de la Ligue, première par le nombre d’élus. Comme le confirme au Monde M. Zanni, le RN, malgré son ancienneté au Parlement européen et la figure de Marine Le Pen, ne demande pas de coprésidence. Pas plus que les autres postes-clés, confiés aux Flamands du Vlaams Belang : secrétaire général, trésorier et présidence du parti politique européen.

Aucun « rapport fictif »

Reste au RN la fondation, une structure généreusement financée par l’Union européenne pour chaque mouvement européen et censée nourrir un travail intellectuel ou des colloques. Elle servira surtout à Virginie Joron, l’une des critiques les plus audibles de la stratégie vaccinale de l’Union européenne, à offrir une tribune aux figures de la désinformation sur le vaccin contre le Covid-19 ; ou à rémunérer des contributeurs radicaux, issus des sphères identitaires, monarchistes ou associés à des publications antisémites, comme l’a constaté L’Express.

Ayant laissé l’organisation du groupe à d’autres, le RN n’a pas non plus obtenu le contrôle des commissions-clés du mandat, celles qui allaient traiter les dossiers législatifs majeurs de la commission Von der Leyen. Basé sur une recherche du compromis, dans un Hémicycle éclaté entre mouvements politiques et intérêts nationaux divergents, le Parlement européen prévoit la coconstruction de ses « rapports ». Ils doivent déterminer la position de l’institution face au Conseil européen et à la Commission européenne. Pour les influencer, les groupes politiques nomment un « rapporteur fictif », qui pourra suivre et tenter de faire évoluer le rapport. L’enjeu est donc de représenter son groupe sur ces textes-clés afin de pouvoir obtenir des avancées, mais aussi de se tenir informé des pistes explorées par la majorité.

Sur l’ensemble des dix rapports constituant le pacte sur la migration et l’asile, le RN n’a pris en charge aucun « rapport fictif ». Le groupe ID était représenté par des députés italiens, allemands ou belges. Il en a été de même sur les textes majeurs du pacte vert, contre lequel le RN fait désormais campagne sans avoir saisi l’opportunité de l’influencer. Ou encore dans la réforme du marché européen de l’électricité, sur laquelle Jordan Bardella reproche à la France d’avoir insuffisamment défendu ses intérêts face à l’Allemagne.

L’influence se mesure aussi au nombre de rapports confiés par le Parlement européen. Les trois députés RN qui en ont obtenu – sans forcément les faire adopter – sont aussi décrits comme les plus assidus à Strasbourg : Gilles Lebreton, Virginie Joron et Thierry Mariani, ex-ministre de Nicolas Sarkozy, en commission des affaires étrangères. Ces deux derniers sont aussi les très rares à parler l’anglais, la langue de travail du Parlement européen. « Je fais beaucoup rire Philippe Olivier car je veux transformer l’Europe de l’intérieur et j’y arrive ! », dit Gilles Lebreton, dont la majorité parlementaire reconnaît qu’il a fait bouger des lignes dans la dernière refonte de la politique agricole commune. Hélas pour lui : en jouant le jeu, le professeur de droit amoindrit l’alibi du « cordon sanitaire » et est amené à voter certains textes de compromis, ce qui peut coûter politiquement.

Le député le plus actif de la délégation n’a donc pas été reconduit. « Il y a des degrés de subtilité que le parti n’est pas prêt à accepter », explique un cadre du groupe, qui perçoit toutefois un changement de posture depuis l’élection de Jordan Bardella à la tête du parti. Elu sous les couleurs du RN avant d’être écarté du groupe ID en 2022, Hervé Juvin corrobore cette évolution : « L’état d’esprit, en 2019, était de ne pas apporter de l’eau au moulin de la bureaucratie bruxelloise. Vers la fin du mandat, ils sentent qu’ils peuvent agir de l’intérieur. »

Gages de sévérité

Après cinq ans d’ethnographie auprès du groupe RN dans les mandats précédents – recensés dans son ouvrage A l’extrême droite de l’hémicycle (Raisons d’agir, 2023) –, la sociologue de l’université Rennes-II Estelle Delaine est ressortie avec la certitude que son exclusion du jeu parlementaire ne relève « pas de l’incompétence, qui est palliée par les conseillers, ni d’une organisation assez lâche ; mais surtout parce qu’il y a une manière spécifique d’être un élu eurosceptique d’extrême droite, qui inclut le fait de ne rien faire alors qu’on aurait les ressources pour ».

A preuve, cette manœuvre de M. Olivier et M. Bardella. Le 10 avril, le RN vote contre le « filtrage » des demandeurs d’asile aux frontières européennes, l’un des volets du pacte sur la migration et l’asile, après avoir fait l’inverse en commission. Un coup politique visant à donner des gages de sévérité à son électorat et à celui de Reconquête !, dont l’unique élu européen, Nicolas Bay, vote « pour ». M. Olivier s’emporte alors contre le conseiller ayant argué que le texte permettrait de mieux lutter contre l’immigration : « De toute façon, moi, les textes, je ne les ai pas lus ! Le pacte des migrations [pas encore appliqué] , je l’ai vu à l’œuvre à Lampedusa. » Un aveu qui a fait s’étouffer certains lepénistes : voilà trois ans que M. Olivier organise des dîners-débats dans les fédérations du parti autour d’un pacte qu’il dit n’avoir pas lu.

Libération
jeudi 2 mai 2024 958 mots, p. 16

Expresso

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1 mai 2024 - Libération (site web)

Glucksmann ciblé, la gauche divisée

Par Charlotte Belaïch

L'histoire du jour

Après l'attaque visant le candidat PS-Place publique, exfiltré d'un défilé du 1er Mai à Saint-Etienne, Jean-Luc Mélenchon dénonce des accusations hâtives contre LFI.

Sous les huées, le manteau taché de jets de peinture, Raphaël Glucksmann s'éloigne du cortège du 1er Mai. La tête de liste du PS et de Place publique aux élections européennes a été prise à partie par quelques dizaines de militants mercredi à Saint-Etienne. Il a dû être exfiltré du rassemblement qu'il voulait rejoindre sous les cris de «Palestine vivra» ou «Glucksmann cassetoi». «Ce qui est sûr, c'est qu'il y avait des drapeaux de partis politiques. Il y avait des drapeaux de Révolution permanente [un mouvement trotskiste, ndlr] et de la France insoumise», a-t-il affirmé juste après l'incident, auquel les mis en cause contestent avoir participé. «Ces attaques sont le résultat de mois de haine et de calomnies savamment orchestrées par les insoumis et d'autres», a-t-il ensuite dénoncé sur X, alors qu'il prenait soin d'ignorer les coups qui pleuvent sur lui depuis des semaines. Faisant état de «messages de haine reçus par milliers -très souvent à connotation antisémite» -, l'essayiste a déploré une agression «symptomatique de la brutalisation de la vie publique dans notre pays ces derniers temps», des «méthodes écoeurantes et dangereuses pour la démocratie». Un «climat de violence», selon lui «entretenu par des politiques reconvertis en ingénieurs du chaos», référence au livre de Giuliano da Empoli, qui décortique la montée des populismes.

L'histoire du

Les condamnations politiques n'ont pas tardé. «Tous les diviseurs jouent contre leur camp et montrent qu'ils partagent la même conception du débat que ceux qui le musellent à coups d'interdictions», a déploré Olivier Faure, le Premier secrétaire du PS. Son homologue communiste, Fabien Roussel, a pour sa part affirmé que «rien ne justifie que Raphaël Glucksmann ait été exclu», quand le Premier ministre, Gabriel Attal, a rappelé que «la politique, ça peut être parfois un combat au sens noble du terme, mais ça doit toujours se faire dans jour le respect de l'intégrité des personnes». Jean-Luc Mélenchon a également réagi, affirmant «désapprouver totalement» cette expulsion, tout en attaquant: «Cette action fournit [ ] un rôle de victime à Glucksmann qui en profite pour nous accuser.» Un peu plus tard, le leader insoumis a ajouté: «Ra- phaël Glucksmann, excusezvous! Vous avez accusé LFI de votre expulsion de la manif du 1er Mai. Nous avons récusé. Vous et vos chefs du PS ont continué sur la base de vos accusations. Les JC du 42 ont revendiqué cette action.» Le compte twitter des Jeunes Communistes de la Loire a en effet publié la photo d'une banderole «Glucksmann dégage JC 42», malgré les condamnations des instances nationales.

«Rwanda». L'entourage de Glucksmann tient cependant la galaxie insoumise pour responsable. «Ce n'est pas surprenant, compte tenu de la campagne de mensonges et de calomnies orchestrées par LFI sur les positions de Raphaël sur Gaza», dénonce un collaborateur. Depuis le début de la campagne, les insoumis ciblent l'eurodéputé, l'accusant d'un deux poids deux mesures entre la guerre en Ukraine et à Gaza. La tête de liste socialiste s'inscrit pourtant dans la position classique de la gauche: condamnation du massacre à Gaza, appel à la libération des otages, défense de la solution à deux Etats. Contrairement aux insoumis, il refuse le terme de «génocide», qui fait débat dans le droit international, préférant parler de «carnage». «Leurs attaques ne prennent pas, les gens voient bien que le deux poids deux mesures, il est du côté des insoumis, contre-attaquait un proche il y a quelques jours, évoquant le communiqué publié par LFI juste après l'attaque terroriste du 7 octobre, qui évoquait une «offensive armée de forces palestiniennes». «Sur Gaza, Glucksmann a été cohérent du début jusqu'à la fin, poursuivait le même. Il se refuse à parler de génocide, parce qu'il a travaillé sur le Rwanda, ça l'a marqué, il sait ce que c'est, il a vu des charniers de ses propres yeux.» «Je sens que certains veulent m'attaquer sur mes origines», confiait en janvier le fils du philosophe André Glucksmann, orphelin de la Shoah. A mesure qu'il grimpait dans les sondages, désormais quelques points derrière Valérie Hayer, la candidate Renaissance, les attaques se sont étendues, notamment à ses années en Géorgie. Entre 2000 et 2012, l'essayiste a été «conseiller spécial» du président géorgien

Mikhaïl Saakachvili, condamné pour «abus de pouvoir» et considéré comme un «prisonnier politique» par le Conseil de l'Europe. «Glucksmann était salarié d'un mini-dictateur», attaquait ainsi un député insoumis il y a quelques jours. «Délateurs».

Au fil des jours, le climat entre socialistes et insoumis est devenu de plus en plus tendu. Mi-avril, après l'interdiction d'une conférence de Jean-Luc Mélenchon et Rima Hassan sur la Palestine à l'université de Lille, l'ex-candidat à la présidentielle avait déjà ciblé le député Jérôme Guedj, après que ce dernier a pointé le logo de l'association à l'origine de l'événement. «Ça veut dire quoi de l'avenir d'Israël?» avait interrogé le socialiste à propos de cette carte qui ne délimitait pas la Cisjordanie, Gaza et Israël, sans pour autant appeler à une annulation de la conférence. Mélenchon, qui a formé le jeune socialiste dans l'Essonne et partagé une vie politique avec lui, avait alors dépeint «un lâche de cette variété humaine que l'on connaît tous, les délateurs, ceux qui aiment aller susurrer à l'oreille du maître». Les socialistes veulent voir dans cette violence le signe de la fébrilité de leurs anciens alliés, qui plafonnent à 7 % dans les sondages. Un insoumis évacue : «Je l'ai toujours dit aux partenaires de la Nupes : si on ne fait pas campagne ensemble, je vous défonce, c'est comme ça, c'est pas la zone coréenne démilitarisée.» ?

l'Humanité
jeudi 2 mai 2024 846 mots, p. 6

Bardella annonce une liste de faux-semblants

Anthony Cortes

Européennes En meeting à Perpignan, le chef de file du RN aux élections du 9 juin a annoncé les 35 premiers noms de sa liste. Le parti d'extrême droite se flatte d'avoir attiré des hauts fonctionnaires et des personnes de la société civile. En ciblant, encore et toujours, l'immigration et les normes sociales.

Perpignan (Pyrénées-Orientales), envoyé spécial.

E lle affiche ses couleurs et elle en est fière. Sur la tête de Christelle Crouzat, 49 ans, employée en restauration collective et ex-agricultrice, une casquette bleue « Vivement le 9 juin ». Et sur ses épaules, un tee-shirt de la même couleur, floqué de la flamme du RN et du nom de son candidat aux européennes : Jordan Bardella. Jusqu'ici, la politique, ce n'était pas son choix. « Plutôt de droite », mais votant peu, longtemps « concentrée sur le boulot », Christelle a aujourd'hui une « envie de s'engager », d'où les kilomètres avalés pour arriver jusqu'à Perpignan et son palais des congrès. Pourquoi ? Parce que « trompée », jure-t-elle, par un travail qui ne paie pas et une société qui ne protège plus. « On est dans un monde de fous, à un moment où il faut choisir son camp : Macron, qui détruit tout, FI et son bazar, ou Marine et Jordan ? Regardez tous ces gens qui les rejoignent, je ne suis pas seule à me dire que c'est le moment de se bouger, de tout changer. »

Mais qui sont « ces gens » qui rejoignent le RN ? C'était tout l'enjeu de ce mercredi 1er mai. L'annonce devant 2 000 partisans des 35 premiers noms de la liste du RN, baptisée « l'Union pour la France ». À la tribune, Jordan Bardella insiste : « La France nous convoque. Quand tout bascule, qu'un pays fait face à des épreuves insurmontables. Il y a toujours eu des Français pour se lever et se battre. Des anonymes venus des profondeurs de toute la France, et des personnalités engagées qui refusent l'à-quoi-bon. » Le RN dévoile alors 35 noms et, résultat des courses, énormément de symboles creux. Il y a bien sûr des figures du parti, comme le maire de Beaucaire, Julien Sanchez, celui de Perpignan et hôte du jour, Louis Aliot, censé incarner une « ville qui relève la tête ». Il y a aussi quatre eurodéputés sortants. Et puis le RN a plongé sa main dans le panier de la société civile à la recherche de candidats à mettre en scène pour leur prétendue représentativité.

Pas une once de social dans le discours

Ainsi, en sixième position, Mélanie Disdier, bien qu'élue RN du Nord, plante le rôle de la commerçante. Deux places plus loin, Anne-Sophie Frigout, pourtant ex-députée, est présentée en professeure d'histoire et géographie. Quatre places après, Marie-Luce Brasier-Clain prend les habits de l'infirmière-urgentiste retraitée. Des profils grâce auxquels le RN assure représenter une « France qui souffre », selon les mots de Louis Aliot. Mais de quoi ? Principalement de l'immigration et de la bureaucratie européenne à en croire Jordan Bardella, qui n'a pas mis une once de social dans son discours. Les obsessions et la haine du RN vis-à-vis de l'altérité restent les mêmes.

Séverine Werbrouck, cheffe d'entreprise qui représente le rapprochement à l'oeuvre entre les milieux patronaux et le parti d'extrême droite, est ensuite présentée sur la liste pour combattre une France prétendument étouffée par les normes, surtout, selon le RN, quand elles sont sociales et environnementales. D'autres candidats sont de purs produits de l'extrême droite. Pierre-Romain Thionnet, par exemple, en 32e position, directeur national du Rassemblement national de la jeunesse. Un ancien de la Cocarde étudiante, syndicat étudiant identitaire qui a plusieurs fois apporté son soutien à des groupuscules violents.

Le fantasme de la « submersion migratoire »

Parmi les nouvelles têtes, Pierre Pimpie figure en 25e position. Haut fonctionnaire, directeur général adjoint de l'Établissement public de sécurité ferroviaire, il n'est pas réellement une prise de guerre, étant membre des « Horaces », groupe d'experts conseillant dans l'ombre Marine Le Pen. Mais celui qui a travaillé pendant seize ans au ministère du Travail est célébré, avec Christophe Bay (préfet qui a rejoint le cercle mariniste en 2017) et Fabrice Leggeri (ancien patron de Frontex), pour souligner le ralliement récent de certaines « élites » à l'extrême droite. Avec cet objectif pour le clan Le Pen : clamer que le RN est prêt à arriver au pouvoir.

À ce titre, Fabrice Leggeri est particulièrement mis en avant, tel un martyr de la cause antimigratoire. Bien que visé par une plainte pour complicité de crime contre l'humanité pour avoir facilité le refoulement d'embarcations de migrants vers la Turquie ou la Libye, il est dépeint en résistant, symbole de ceux qui refusent de jouer le jeu de la « submersion migratoire » : « Son crime, c'est d'être un patriote, de s'être levé contre une immigration massive qui menace notre sécurité, notre art de vivre », ose Jordan Bardella. Autant de noms qui sont, à en croire son discours, dans les pas de Jeanne d'Arc, « humble fille de France qui s'est levée contre la fatalité », autrefois célébrée par Jean-Marie Le Pen à cette même date. Un autre symbole de rattachement historique. Le temps des envahisseurs et des guerres médiévales est pourtant révolu depuis belle lurette.

l'Humanité
jeudi 2 mai 2024 777 mots, p. 24

Michelle Gonzalez, des soins et des roses

Christophe Deroubaix

Aux États-Unis, cette infirmière dans un hôpital du Bronx et syndicaliste participe à un projet de formation de socialistes dans le monde du travail.

New York (États-Unis), envoyé spécial.

Infirmière, syndicaliste et socialiste : Michelle Gonzalez ne change pas de casquette (plutôt de charlotte) en fonction des moments. À l'hôpital Montefiore, dans le Bronx, elle est tout à la fois, tout le temps. Comme trois étages d'une même fusée.

D'abord, infirmière (actuellement à l'unité de soins intensifs). « Je le suis devenue un peu de manière naïve. J'aime bien aider les gens. Je travaille avec une population qui est principalement composée de Noirs et de Latinos, d'immigrés et de personnes privées de leurs droits. Et puis je me suis rendu compte que le système se moquait des patients autant que de nous. C'est ma pratique professionnelle qui m'a radicalisée. »

Ensuite, syndicaliste. Il y avait déjà une bonne base : un père salarié du MTA, le système de transport métropolitain de New York, et un souvenir de grève. « Je devais avoir 12 ou 13 ans, j'étais allée sur le piquet de grève, ça m'avait impressionnée. »

Principes de vie

Dès son embauche comme infirmière, le syndicalisme l'attire. « Des gens m'ont dit que si je voulais aider à résoudre les problèmes, je devais travailler avec le syndicat (New York State Nurses Association, Nysna) », se souvient-elle. Ni une ni deux, elle suit une formation de déléguée syndicale. « J'étais contente d'avoir appris plein de choses, mais je pensais qu'ensuite, j'allais revenir au travail comme avant. » Pour autant, le retour au statu quo ante ne correspond pas vraiment à son caractère. N'est-elle pas adepte du roller, où c'est le mouvement qui assure l'équilibre et l'arrêt qui fragilise les appuis ?

« J'ai commencé à faire des enquêtes, à aider et à conseiller les infirmières lorsqu'elles avaient besoin d'être représentées. » Le syndicat a besoin de sang neuf. Il traîne de vieilles habitudes de cogestion, comme de nombreuses organisations aux États-Unis. Jusqu'en 2011-2012, les manageuses des hôpitaux pouvaient faire partie du syndicat des infirmières sur lesquelles elles avaient une autorité hiérarchique dans l'enceinte de l'hôpital. « Il y avait même une sorte de pipeline qui faisait que des membres du syndicats devenaient responsables de celui-ci et ensuite intégraient le management de l'hôpital », raconte Michelle, qui en écarquille encore les yeux. La jeune femme s'impose par son énergie débordante.

Étape de sa formation, l'organisation l'envoie à la conférence de Labor Notes, le grand rendez-vous annuel du mouvement syndical, organisée par le site spécialisé éponyme. Elle refait le film : « J'étais dans un débat et on parle de l'accès à l'eau, qui devrait être universel, puis des soins de santé, qui devraient être accessibles à tous et gratuits. À 25 ans, je n'avais jamais vraiment réfléchi à tout ça. Et à la fin, on me dit : " Ces concepts sont considérés comme du socialisme." Et je me suis dit : "Oh, non, je ne peux pas." J'étais horrifiée. J'ai grandi dans un foyer où la peur du communisme était forte. Puis, j'ai réfléchi, et je me suis rendu compte que tous mes principes de vie soutenaient le socialisme. »

Enfin, socialiste, donc. Depuis 2017, elle est membre du DSA (Democratic Socialists of America). « À jour de cotisations », précise-t-elle. Mais pas à l'aise : « Je suis très frustrée par le manque de représentation des personnes de couleur au sein du DSA. » Cette diversité, elle la retrouve dans un projet, Rank & File Project, dont l'objet est de « recruter, éduquer et soutenir une nouvelle génération de militants qui vont rejoindre le combat pour le pouvoir de la classe ouvrière en ayant des emplois syndiqués » avec l'objectif à long terme que « les travailleurs s'organisant par eux-mêmes puissent bâtir un mouvement pour le socialisme ».

Agent recruteur

Michelle en est une sorte d'agent recruteur à visage découvert, aucune infiltration à l'oeuvre ici. « Pour l'instant, nous avons environ huit ou neuf infirmières et étudiants en soins infirmiers dans le projet. J'essaie toujours de voir s'il y a une cohorte dans laquelle quelqu'un pourrait s'intégrer. Après avoir participé à la conférence de Labor Notes, j'ai réalisé l'importance pour les travailleurs de se parler entre eux. »

Cette « radicalisation » des jeunes salariés se constate aussi dans la pratique syndicale. En janvier 2023, plus de 7 000 infirmières des hôpitaux Montefiore, dans le Bronx, et Mount Sinai, à Manhattan, ont déclenché une grève portant sur la dotation en personnel, couronnée de succès. Désormais membre du comité exécutif de Nysna, Michelle en a été l'une des chevilles ouvrières, bonnet rouge sur la tête et mégaphone toujours à portée de main. Avec le soutien d'une autre femme d'origine portoricaine, née la même année qu'elle, également socialiste : la députée de sa circonscription, Alexandria Ocasio-Cortez.

Libération
jeudi 2 mai 2024 714 mots, p. 10,11

FRANCE

A Sciences-Po Menton, «censure» d'un côté, «ostracisme» de l'autre

MATHILDE FRÉNOIS Envoyée spéciale à Menton

Dans l'antenne de l'Institut d'études politiques, les tensions entre étudiants juifs et propalestiniens sur la guerre Hamas-Israël ont atteint un paroxysme avec l'occupation du bâtiment lundi. Le campus est resté fermé le lendemain.

Un grand drapeau palestinien déroulé contre la façade de Sciences-Po Menton. Lundi après-midi, la bâtisse a été occupée par une petite centaine d'étudiants. Comme leurs camarades parisiens, ils réclament le cessez-le-feu à Gaza, une «enquête sur les partenariats académiques» et «l'utilisation d'un lexique approprié». Dans cette antenne de l'Institut d'études politiques (IEP), le conflit israélo-palestinien se cogne aux murs du campus. La géopolitique au Moyen-Orient est le principal sujet d'étude. Et aussi le principal sujet de discorde. Des étudiants juifs dénoncent un «ostracisme». Des étudiants propalestiniens se plaignent de «pression». Entre eux, le désaccord grippe les discussions. Le campus est resté fermé mardi et la direction de l'établissement a indiqué que les cours se tiendraient en visio cette semaine, avant une série d'examens.

ALPESDE HAUTE PROVENCE

VAR 10 «Antisémitisme». Alexia (1) n'est pas présente sur le campus. L'étudiante juive est en arrêt maladie. Elle est absente depuis deux mois. «C'est pour vous dire comme c'est infernal. C'est du harcèlement.» Selon elle, «le climat a toujours été problématique pour un étudiant juif». Il y aurait eu un «tournant» après le 7 Octobre, jour des attaques du Hamas en Israël. «Le matin même, énormément d'étudiants ont posté des drapeaux palestiniens sur les réseaux. Une vraie animosité s'est développée.» Ce n'est pas en classe que les propos s'enflamment. «C'est dans les discussions entre étudiants, dans les groupes WhatsApp», dit Alexia. Elle relate des propos qui relèvent du «complotisme». Devant la grille de l'établissement, d'autres élèves se souviennent de messages «niant le génocide» d'un côté, de posts soutenant que «90 % des Palestiniens soutiennent le Hamas» de l'autre. Camille (1) aussi a entendu «des atrocités»: «C'est une aberration, expose-t-elle. Comme nous évoluons dans une institution politique, on pense politique en premier. On oublie qu'on parle à une per- sonne. Alors qu'on est face à des élèves qui souffrent déjà.» Thylia est la seule à ne pas s'exprimer anonymement. Elle est membre du groupe d'étudiants à l'origine de l'occupation. «Il faut arrêter de se mentir : oui, il y a eu de l'antisémitisme sur ce campus. Même si je ne l'ai ni vu ni vécu, formule-t-elle, un keffieh sur les épaules. Des étudiants se sentent à l'écart. Certains propos leur sont restés en travers de la gorge.»

Menaces de mort. Le sommet de la tension tient en une story Instagram. Le 8 octobre, au lendemain de l'attaque, le compte SciencesPalestine, géré par des étudiants de l'IEP, publie : «Hier, des résistants pales- tiniens de Gaza ont lancé une attaque contre Israël.» Pour ce message, les auteurs sont menacés de sanctions académiques.

«Le post qui a créé la controverse a été supprimé, soutient Thylia.

ITALIE

ALPES MARITIMES

Menton

Nice

Mer Méditerranée

On est désolés. On s'est rendu compte que le message était inadapté. Ce n'était pas le moment.» Des étudiants ont été reçus par la direction, qui indique à France 3: «Tout propos relevant de l'apologie du terrorisme, de l'incitation à la haine, à la violence ou à la discrimination sont interdits par la loi et seront bien évidemment sanctionnés.» Découlent du message des menaces de mort et de viol sur les réseaux sociaux pour les auteurs. Et, selon ces étudiants propalestiniens, des «pressions» et de la «censure» de la part de la direction sur les futurs posts. C'est la raison du premier blocus du campus mi-novembre. Très vite, syndicats et politiques s'en mêlent. Christian Estrosi dit se réserver «la possibilité de suspendre les financements de la région». La députée RN Alexandra Masson demande «la fermeture» du campus. SciencesPalestine dénonce, de son côté, une «instrumentalisation». Le climat semble s'améliorer. Il y a quelques jours, une conférence sur l'antisémitisme a rassemblé 120 étudiants sur les 300 que compte le campus. Sept ont témoigné. «On entame un processus de réconciliation, expose Thylia. Ça va prendre du temps mais il y a une réelle amélioration.» Elle rapporte que des étudiants juifs ont pris part au blocage de lundi. Pour Camille, il est temps de «sortir de la crise» : «Sciences-Po existe depuis 1872. On a peur pour notre institution.»

(1) Le prénom a été changé.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 2 mai 2024 278 mots, p. AUJM4
Aussi paru dans
1 mai 2024 - Le Parisien (site web)
2 mai 2024 - Le Parisien

Borne court les meetings Une mauvaise chute

Borne court les meetings

Une mauvaise chute dans un escalier, début avril, lui a causé une blessure à l'épaule gauche avec luxation et fracture. Mais Élisabeth Borne, écharpe au bras, n'a pas ralenti le rythme pour autant. Jeudi dernier, l'ancienne Première ministre était aperçue dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne pour écouter le discours d'Emmanuel Macron sur l'Europe. Mardi soir, c'est au QG de campagne de Renaissance qu'elle a fait une apparition, pour participer au côté de Gabriel Attal à l'appel à la mobilisation pour les européennes. Remontée comme un coucou, selon plusieurs participants, jusqu'à s'offrir devant les troupes une petite passe d'armes avec son successeur à Matignon sur l'intérêt de tenir ou non des réunions publiques.

Pour Attal, il serait plus utile d'aller sur le terrain, dans les marchés et les foires de province à la rencontre des électeurs plutôt que de réunir des militants déjà acquis. « Mais, moi, je pense qu'il faut faire des réunions publiques, c'est utile », a rétorqué Borne. Commentaire amusé d'un témoin : « Bah, elle est en forme, Babeth ! » Et pour cause, depuis un mois et le début officiel de la campagne, la députée mouille le maillot et se démultiplie pour soutenir la tête de liste, Valérie Hayer : déjà huit réunions dans huit régions différentes, soit deux par semaine.

Et sept sont programmées d'ici au 9 juin, dont une sur ses terres du Calvados, le 16 mai, avec Gérald Darmanin. Résultat, Élisabeth Borne figure parmi les cadres de la majorité qui se déplacent le plus dans cette campagne. Seulement dépassée d'un cheveu, à ce stade, par l'ancien ministre des Transports Clément Beaune, qui en compte neuf.

Le Figaro, no. 24786
Le Figaro, jeudi 2 mai 2024 794 mots, p. 6

Politique

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1 mai 2024 - Le Figaro (site web)

À Domrémy-la-Pucelle, Marion Maréchal renoue avec l'hommage à Jeanne d'Arc

Laubacher, Paul

Retrouver son identité, politique et personnelle. Dans les Vosges, mercredi 1er mai, Marion Maréchal est venue chercher l'inspiration auprès d'une de ses figures - historique et théologique - préférées : Jeanne d'Arc. Tandis que son champion Éric Zemmour était à Marseille pour un meeting, et alors que le Rassemblement national organisait un grand raout autour de Marine Le Pen et Jordan Bardella à Perpignan, la tête de liste Reconquête pour les européennes a, au passage, profité de son déplacement pour conjurer la malchance.

Venue une seule fois à Domrémy-la-Pucelle, pour un voyage privé il y a quelques années, elle n'avait pas pu visiter la maison de naissance de la Pucelle d'Orléans à l'époque. Alors, après avoir franchi la petite porte de sa demeure, elle a, cette fois-ci, pris le temps de contempler ce qu'il en reste. L'occasion pour l'ex-députée Front national - même si elle s'en défend - de se rappeler au bon souvenir des électeurs nostalgiques du FN, alors que son grand-père, Jean-Marie Le Pen, a longtemps célébré le 1er Mai.

Ici, Marion Maréchal n'est pas venue seule. Elle a emmené l'ancien sarkozyste, Guillaume Peltier, ancien numéro deux des Républicains aujourd'hui numéro deux de la liste Reconquête ; Nicolas Bay, transfuge du RN désormais quatrième de liste ; ou encore Stanislas Rigault, patron des jeunes zemmouristes tout juste propulsé à la sixième place. Flanquée de ses colistiers, la candidate a acheté une petite statue blanche de Jeanne d'Arc, agenouillée, ainsi qu'un aimant à accrocher sur le réfrigérateur et quelques cartes postales. En espérant que ce déplacement soit synonyme de bons souvenirs pour elle.

Car dans cette longue et lente campagne des européennes, tout ne se passe pas exactement comme prévu pour Marion Maréchal. « C'est sa première campagne nationale. Il y a forcément des joies et des chagrins » , dit l'un de ses proches, sobrement. Les chagrins ? Celui d'abord de n'être mesurée, pour l'instant, qu'autour des 6,5 % des voix, selon le sondage quotidien Ifop-Fiducial pour Le Figaro. Un score qui, eu égard à la marge d'erreur, l'expose à la côte d'alerte des 5 %, seuil fatidique en dessous duquel Reconquête n'obtiendrait aucun eurodéputé. Vient ensuite le fait de ne pas pouvoir développer les thèmes de campagne qu'elle souhaite. L'ancienne frontiste, plutôt libérale, a bien vu que ses tentatives de parler d'économie, pour capter ce qu'il reste de l'électorat de droite, n'avaient pas eu d'impact dans la campagne. De même que sa cible initiale, le candidat LR François-Xavier Bellamy, est toujours dans la course, entre 7,5 % et 8,5 % d'intentions de vote.

Et puis enfin, ou plutôt surtout, la hache de guerre déterrée par son ancienne famille politique, dont le président Jordan Bardella ne retient plus ses coups contre elle depuis quelques semaines. Ultrafavori du scrutin, le candidat RN répète à qui veut l'entendre que les voix d'électeurs qui se porteront sur la nièce de Marine Le Pen sont des « voix perdues ». Quand l'intéressée continue d'affirmer qu'elle pourrait travailler avec ses rivaux nationalistes.

Il y a bien des « joies » , selon les proches de Marion Maréchal, mais il faudra attendre le 9 juin au soir du scrutin pour pouvoir éventuellement les célébrer. En attendant, l'équipe de campagne voit tout de même quelques lueurs d'espoirs. Comme les sondages, qu'ils ne trouvent pas si mauvais que cela. Il y aurait même selon eux un frémissement, avec un point gagné en deux jours par Marion Maréchal, selon la dernière vague du « rolling » du Figaro. Quand d'autres enquêtes, qui la donnent parfois à 8 %, sont largement citées par ses proches.

« C'est l'effet de la polémique sur la GPA qui porte ses fruits » , juge un cadre de la campagne. Lequel savoure que sa candidate ait joué de spontanéité sur X (ex-Twitter), en demandant « Où est la maman? » en réponse à une photo d'un célèbre couple homosexuel annonçant l'arrivée de ses enfants. Un autre assure : « Je l'ai toujours su - et cela se vérifie -, dès qu'elle est plus présente dans les médias, les sondages augmentent. » D'autres estiment enfin que c'est l'entrée en campagne de Sarah Knafo, révélée dans une interview au Figaro, qui a enclenché le mouvement de retour des électeurs d'Éric Zemmour de 2022, séduits jusqu'ici par le discours de Jordan Bardella.

Symbole oblige, Marion Maréchal ne pouvait pas quitter Domrémy-la-Pucelle sans faire entendre sa voix. Plusieurs centaines de sympathisants l'attendaient devant la statue de Jeanne d'Arc, placée devant la basilique Sainte-Jeanne-d'Arc. Là, elle a prononcé son éloge sous le son des cloches. « Elle interroge par la dimension miraculeuse d'une vie aussi fugace et lumineuse qu'une étoile filante. Elle console de toute la médiocrité et la petitesse humaine par sa pureté et par son innocence » , dit-elle de la Pucelle, la « plus humble » et la « plus éblouissante des héroïnes ». P. L.

Le Figaro, no. 24786
Le Figaro, jeudi 2 mai 2024 788 mots, p. 7

Politique

Aussi paru dans
1 mai 2024 - Le Figaro (site web)

La liste des Républicains provoque des turbulences dans la maison Ciotti

Conruyt, Claire, Galiero, Emmanuel

Àla lumière des derniers sondages, les places éligibles sur la liste des Républicains pour les élections européennes sont très chères. Avec entre 7,5 % et 8,5 % d'intentions de vote, selon le « rolling » quotidien Ifop-Fiducial pour Le Figaro, la droite peut tabler pour l'instant sur l'élection de 8 eurodéputés. Alors, en dévoilant ses choix mardi matin, Éric Ciotti n'a pas échappé aux inévitables déceptions des uns et frustrations des autres. Il faut dire que l'équation est infernale : comment conjuguer renouvellement et expérience sans prendre le risque de provoquer un mécontentement général ?

Réunie le 30 avril matin, dès 8 h 15, la commission nationale d'investiture (CNI) du parti arrête une liste de 31 noms. Autour de la table, sur les 88 membres que compte la CNI, 73 sont enregistrés en début de réunion et 13 abstentions sont décomptées, à la fin. Parmi les candidats désignés, deux « rescapés » , sarkozystes historiques, peuvent se réjouir : les sortants Nadine Morano et Brice Hortefeux sont respectivement investis en 6e et 7e places. «Increvable, n'est-ce pas, le Hortefeux!», grince-t-on. Quant à sa collègue, qui a régulièrement fait monter les enchères, rappelant opportunément que le RN l'aurait accueillie à bras ouverts, «ils ont craint qu'elle soit une grenade dégoupillée». «Elle a fonctionné à la peur, pas à la loyauté. Ciotti ne voulait pas gérer une Morano en colère», lâche un parlementaire. Plusieurs témoins rapportent un esclandre spectaculaire dans les bureaux du siège, quelques jours plus tôt, en l'absence du président LR. «Elle a poussé une gueulante qui a résonné jusqu'au dernier étage.» Au Sénat, l'on souffle : «Hortefeux et Morano, ça agace car ils représentent le passé et ne se sont pas montrés super actifs. Beaucoup auraient bien aimé que cette élection soit l'occasion de solder les comptes.» Solder les comptes ? «Passer à autre chose, et marquer la rupture avec le sarkozysme.»

« On joue gros »

De petites surprises sont à noter, comme la présence en 4e place d'Isabelle Le Callennec, élue filloniste de l'Ouest et ancienne députée LR, suivie par Laurent Castillo, élu niçois et professeur de médecine. «À la place d'un médecin ORL, il eût été préférable de mettre un réanimateur sur la liste LR», siffle-t-on. Un parlementaire ajoute : «Ciotti a pris un élu de chez lui, inconnu au bataillon, pour préparer sa campagne municipale de Nice.» Sortantes, la centriste Nathalie Colin-Oesterlé, proche d'Hervé Morin, et Anne Sander, héritent, elles, des 8e et 10e places. Quand le président des Jeunes LR, Guilhem Carayon, obtient la 9e, devant l'élu sortant Geoffroy Didier qui tombe quant à lui à la 11e place. «Honnêtement, c'est stupéfiant», lâche-t-on au parti. «Ciotti, qui lui a confié les états généraux, lui avait promis une très bonne place et lui tire dans le dos.» Contacté, l'intéressé balaie : «Je ne veux pas faire de commentaires pour ne pas gêner la campagne.» Membre de la CNI, il était absent mardi matin. Emmanuelle Mignon, ex-directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy, figure à la 12e place.

Dans ce contexte, la présidente de la CNI, Michèle Tabarot, n'a pas voulu jouer les chefs d'orchestre, mardi matin. Nadine Morano est restée fort silencieuse. Et François-Xavier Bellamy, tête de liste en retrait, s'est contenté de remercier l'équipe élargie. Enfin, le président de la Chambre haute, Gérard Larcher, et le patron des sénateurs LR, Bruno Retailleau, se sont abstenus. Dans la foulée de la CNI, ce dernier a réuni son groupe et exprimé sa réticence, comme il l'avait fait dès le lundi soir, lors de la préparation de la liste. Auprès de ses élus, il a néanmoins insisté sur l'enjeu «décisif» de ces européennes. Considérant Céline Imart comme une révélation et une «vraie femme politique», il a ensuite affirmé : «Nous avons une bonne tête de liste. Je vais continuer à me battre pour la liste et à faire campagne. Je vous demande de faire campagne. Si vous baissez les bras, nous risquons de tous avoir la gueule de bois le 10juin. On joue gros.» Mercredi, du côté des parlementaires, on assure que certains «ténors» insatisfaits ont demandé la réunion d'un bureau politique, ce que le parti n'a pas confirmé.

Des corrections sur la liste sont-elles encore possibles ? Juridiquement, sans compter les contraintes logistiques, le dépôt officiel reste possible durant une période comprise le 7 mai et le 17 mai. «Très compliqué de faire des heureux avec cette liste dans laquelle chacun défend ses propres intérêts mais quand Éric Ciotti demande publiquement qui il faut supprimer, tout le monde regarde ses pieds. En réalité, sur les 8places éligibles, 4 sont des sortants, ce qui fait un renouvellement à hauteur de 50%» , souffle un cadre LR, à quarante jours du scrutin. ET E.G.

Libération
jeudi 2 mai 2024 877 mots, p. 8,9

FRANCE EUROPÉENNES

De Lacapelle à Rougé, des sortants eurodépités

NICOLAS MASSOL

Jugés incompétents, déloyaux ou pas du goût des patrons du parti, certains élus européens exclus de la nouvelle liste du RN se préparent, résignés, à quitter leur poste.

Autour de la table, quatorze eurodéputés Rassemblement national (RN) allongent des gueules de toutes les tailles. La faute au menu unique, sans doute, 45 euros réglés de leur poche, souris de veau, tiramisu et vin moyen. Les serveurs n'ont permis que de mauvaise grâce aux végétariens de choisir leur plat. La faute à l'absence de Jordan Bardella, aussi : pour le dernier repas commun de la délégation frontiste, le patron du parti d'extrême droite s'est fait porter pâle. Un opportun rendez-vous avec Roberta Metsola, présidente du Parlement européen, l'a libéré de ses obligations envers un groupe dans lequel il ne s'est jamais investi. La faute à tous les déçus, enfin, ceux qui ne sont pas reconduits sur des places éligibles pour la liste RN des élections du 9 juin et qui tirent des faces de trois pieds de long. C'est le 24 avril à Strasbourg: les élus frontistes vivent leur dernière cène, en marge de l'ultime plénière du Parlement, qui délocalise une fois par mois son activité en Alsace. La prochaine se tiendra en juillet. Un nouveau monde et une équipe presque entièrement renouvelée.

Repêché. C'est le moment de tirer le maigre bilan de leur mandature. Qu'ont-ils fait de leur talent, ces quelques apôtres, reliquat des 22 élus de 2019 ? Si peu, conviennent les plus lucides. Un rapport, peut-être, de Gilles Lebreton, eurodéputé havrais qui en deux mandats a quelques fois entaillé, sur des textes techniques, le cordon sanitaire qui enserre le groupe Identité et Démocratie, où siègent les frontistes. Il est là, en bout de table, à ronchonner dans son coin parce que le vin n'est pas bon et qu'il n'est pas reconduit pour le prochain lustre. En réunion de délégation, la veille, il a laissé cours à son dépit: le RN européen s'amollirait. Effrayé par les médias, le groupe s'abstiendrait trop souvent quand il faudrait voter contre, renoncerait à faire de la politique.

Il n'a pas tort : depuis deux ans, ses comparses ne prennent plus aucun risque. Un doute? Abstention. Partant du principe que les commentateurs ne lisent que les intitulés des textes votés, Bardella et les siens préfèrent ne pas se prononcer lorsqu'une position trop marquée pourrait susciter la polémique. Illustration dès le lendemain : le RN refusera de censurer un texte condamnant clairement les ingérences russes notamment en lien avec le financement du parti de Marine Le Pen par une banque tchéco-russe. Lebreton a prévenu: tel Cincinnatus, il s'en retournera bêcher son champ, le temps que les ingrats le rappellent aux affaires. Elus et collaborateurs s'amusent de cet infatué personnage, persuadé d'être irremplaçable.

Ils devraient pourtant tous se l'être gravée au fond du crâne, cette maxime frontiste: en dehors des Le Pen, personne n'est irremplaçable! Autre fidèle entre les fidèles, Jean-Lin Lacapelle, un ami de vingt ans de Marine Le Pen qui a paterné Bardella lors de la présidentielle 2017 et depuis lors, le sait. Ejecté de la liste. Il a préféré sécher le repas pour un dernier débat au Parlement. Pas plus mal, il l'a mauvaise, évidemment. Il sera repêché au sein du parti, où il pourrait prendre plus ou moins la place de Gilles Pennelle, le directeur général, installé lui en position éligible.

Rétrogradé. Continuons le tour de table. Voici un autre poids lourd du groupe, un fidèle mariniste, qui boude aussi. André Rougé, coordinateur des Horaces, groupe occulte de hauts fonctionnaires qui a concocté le programme de Marine Le Pen à la dernière présidentielle, remplissait aussi jusque-là l'office de Monsieur Outre-Mer du parti. Il traîne une réputation d'incapable qui a réussi l'exploit de faire fuir en six mois un brillant énarque, essence si rare dans les sous-bois frontistes, ce que le reste du groupe et des collaborateurs n'ont pas pardonné. Ces mérites lui ont valu d'être rétrogradé à la 31e place de la liste, quasi inéligible, malgré le reste d'affection de la grande patronne qui est copine avec sa femme, la députée Florence Goulet. Récemment, le délégué départemental de Mayotte, Saidali Boina Hamissi, choisi par Rougé et annoncé en position non éligible sur le ticket du 9 juin par Le Pen en personne, s'est fait épingler par Libé pour des propos racistes, complotistes et misogynes, et a été fissa éjecté de la liste. A un autre bout de la table, Aurélia Beigneux grignote son plat végétarien. Pour elle aussi, comment ne pas l'avoir mauvaise? Ancienne adjointe d'Hénin- Beaumont, elle avait été placée sur la liste de 2019 par ses protecteurs, son maire, Steeve Briois, et Bruno Bilde. D'aucuns murmuraient qu'ils la tenaient. Las, ces derniers ont roulé pour Louis Aliot lors de la campagne interne pour la présidence du parti qui l'opposait à l'ultra favori Jordan Bardella, à l'automne 2022. Elle a choisi le dauphin et a tout perdu: le nouveau patron du RN ne lui a en pas su gré et le clan héninois a juré sa perte. «On veut sa mort politique», auraient-ils promis en interne. L'époux de Beigneux, ancien adjoint à la sécurité de la ville minière, a perdu l'année dernière toutes ses délégations. Depuis, Bilde et Bardella se sont réconciliés. Fermez le ban.

Le Figaro, no. 24786
Le Figaro, jeudi 2 mai 2024 529 mots, p. 7

Politique

1er Mai : exfiltré d'un cortège, Glucksmann cible Mélenchon

Lagrave, Martin

Ce mercredi matin, Raphaël Glucksmann a été empêché de rejoindre le cortège du 1er Mai à Saint-Étienne. Aux abords de la manifestation, la tête de liste PS-Place publique et son entourage ont été accueillis par des jets de peinture et des invectives de quelques dizaines de militants des jeunes communistes de la Loire. Rapidement exfiltré du cortège, l'essayiste a quitté les lieux sous les cris : « Glucksmann casse-toi » ou encore « Palestine vivra ».

Quelques minutes après l'incident, Raphaël Glucksmann a mis en cause les troupes de La France insoumise : « On va voir qui c'est. Ce qui est sûr, c'est qu'il y avait des drapeaux de partis politiques. Il y avait des drapeaux de Révolution permanente et de La France insoumise. C'est leur conception du débat démocratique. Ce n'est pas la nôtre », a-t-il fustigé. Après un premier message publié sur les réseaux sociaux, depuis la manifestation parisienne, Jean-Luc Mélenchon a condamné « l'expulsion » du candidat tout dénonçant les accusations de ce dernier : « Il aurait dû réfléchir avant de parler et d'accuser La France insoumise. » Des journalistes attestent de la présence de militants LFI parmi la cinquantaine de personnes qui ont poursuivi Glucksmann sur plusieurs centaines de mètres dans le but de l'exclure du cortège stéphanois.

Presque en simultané, avant de monter sur la scène de son meeting à Villeurbanne, Raphaël Glucksmann revenait sur l'incident du matin même. « Nous voulions marquer notre soutien à la lutte des travailleurs de Casino. Mais des groupuscules violents nous ont pris à partie. » Le candidat des socialistes a ensuite établi un lien entre cet épisode violent et « les campagnes de calomnies orchestrées sur les réseaux sociaux par certains partis politiques et certains dirigeants politiques ». Interrogé par une journaliste sur la responsabilité de Jean-Luc Mélenchon, l'eurodéputé a demandé à l'Insoumis en chef « d'arrêter cette brutalisation du débat public. D'arrêter d'utiliser la violence verbale. (...) Quand on utilise la violence verbale, cela se traduit toujours par de la violence physique ».

ML

« Culte de l'outrance »

Poursuivant sa critique à peine voilée du triple candidat à la présidentielle, Raphaël Glucksmann a déclaré être inquiet « du phénomène de brutalisation des moeurs en France, de l'outrance en permanence dans le discours public ». Pour lui, « ce rapport ambigu à la violence, ce culte de l'outrance dessert non seulement la gauche française mais la démocratie dans son ensemble ».

Celui qui porte les couleurs des socialistes a conclu sa prise de parole en désignant son « adversaire principal : l'extrême en droite à 40 % dans les sondages ». Déplorant que « certains partis de gauche aient décidé de cibler » non pas « l'extrême droite mais sa campagne », Raphaël Glucksmann s'est montré offensif : « Personne ne nous fera dévier de ce cap. Personne ne nous fera baisser la tête. Personne ne nous empêchera de nous battre pour plus de solidarité dans notre démocratie », a-t-il martelé.

Une chose est sûre : entre ces anciens partenaires de la Nupes, la fin de campagne s'annonce très tendue. Mardi 30 avril, en meeting à Grenoble, la tête de liste mélenchoniste Manon Aubry avait critiqué « la troïka » formée par « Macron, Glucksmann et Bellamy ». Dans cette optique, la députée insoumise Élisa Martin avait érigé l'essayiste en « coqueluche bobo parisienne des médias ».

l'Humanité
jeudi 2 mai 2024 123 mots, p. 5

[Niort (79) Réunion publique de la liste Gauche...]

Niort (79) Réunion publique de la liste Gauche unie emmenée par le communiste Léon Deffontaines, vendredi 3 mai, à 19 heures, salle 1 (amphithéâtre) du centre Du Guesclin sur la question d'une véritable politique agroécologique et de la démocratie alimentaire, en présence de Patrick Le Hyaric, ancien député européen, directeur du magazine la Terre, et d'Élisabeth Jutel, candidate des Deux-Sèvres sur la liste Deffontaines.

Bagnolet (93) Les Amis  de l'Humanité vous invitent, vendredi 3 mai, à 18 heures, à une rencontre-débat sur le thème « La montée de l'extrême droite n'est pas une fatalité », à la librairie De beaux lendemains (8, allée Rosa-Parks). Avec la participation d'Alexandre Courban, historien, auteur du roman Passage de l'avenir 1934, et de Florent Le Du, journaliste de l'Humanité.

Le Figaro, no. 24786
Le Figaro, jeudi 2 mai 2024 1067 mots, p. 7

Politique

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1 mai 2024 - Le Figaro (site web)

À Perpignan, le RN lance la dernière ligne droite de sa campagne

Devant près de 2 000 personnes chauffées à blanc, Marine Le Pen et Jordan Bardella se sont offert une démonstration de force avant le scrutin du 9 juin.

Mollaret, Guillaume

Les résultats promis par les sondages permettent de tenter des « coups » et s'offrir quelques surprises. Donné à plus de 30 % d'intentions de vote selon le « rolling » quotidien Ifop-Fiducial pour Le Figaro, Jordan Bardella a profité du 1 er Mai pour présenter une liste renouvelée de candidats aux européennes.

Si une dizaine de noms étaient déjà connus - parmi lesquels notamment les deuxième et troisième de la liste, Malika Sorel et Fabrice Leggeri -, il est une présence inattendue en 17e position. Il s'agit du maire RN de Beaucaire (Gard), Julien Sanchez, propulsé en place éligible, après avoir été symboliquement investi en dernière position lors du précédent scrutin. Loi sur le non-cumul des mandats oblige, s'il devient eurodéputé le 9 juin prochain, l'intéressé devra renoncer au fauteuil d'édile qu'il a décroché en 2014. Ce qui serait une première au RN. « Je l'ai fait avec l'accord de ma majorité. Après dix ans, il est temps d'écrire une nouvelle page. J'ouvrirai ma permanence de député européen dans ma ville » , explique-t-il. Celui qui est aussi conseiller régional d'Occitanie va donc désormais battre la campagne au côté des sortants qui sont reconduits - comme Thierry Mariani, Jean-Paul Garraud, Catherine Griset, ou encore France Jamet -, ainsi qu'un panachage d'autres personnalités issues de la société civile - dont une infirmière en retraite, une avocate et une magistrate -, et enfin des élus territoriaux ou responsables locaux du RN en France métropolitaine et ultramarine.

Clos par la présentation des 35 premiers noms qui figureront sur la liste européenne du Rassemblement national, le meeting organisé mercredi au palais des congrès s'est déroulé dans une ambiance de boîte de nuit. Loin d'être un thé dansant, cette entrée dans la dernière ligne droite a rugi de musique techno pour chauffer la salle. Le tout dans la plus grande ville tenue par le parti, depuis la victoire de Louis Aliot aux municipales de 2020. Une ambiance de feria, donc, l'alcool en moins. Résultat, exit la solennité des dépôts de gerbe de naguère au pied de la statue de Jeanne d'Arc, dont il a toutefois été question. Exit le caractère institutionnel de cette salle installée en centre-ville. Plus de 2 000 personnes se sont donné rendez-vous, dont beaucoup de jeunes.

Quatre lycéens - dont trois voteront pour la première fois le 9 juin -, ne voulaient surtout pas manquer ce rendez-vous. « Bardella, il nous parle. Il dépoussière l'image de la politique. Les autres partis, ils oublient les jeunes » , affirment-ils, accompagnés d'un cinquième camarade de 22 ans qui a « toujours voté RN ». « On en a marre des gens qui profitent du système français. C'est toujours les mêmes qui casquent » , abonde Mathis, en chemisette blanche. « Il y a la délinquance aussi. J'ai été harcelée quand j'étais au collège et il ne s'est rien passé de plus après mon dépôt de plainte. Il n'y a que des mots. Ça sert à rien de coller des affiches dans les écoles si derrière les mots, il n'y a pas d'actes » , ajoute Wladislawa, drapeau français en main. Pas encore majeure, Alicia, elle, ne pourra pas voter. Ce qui ne l'a pas empêchée de prendre sa carte au RN en janvier : « Vu comme la France est en train de tourner, je me prépare pour 2027. »

Devant ce public enthousiaste, Louis Aliot, qui figure en 81e et dernière position - donc non-éligible - partage son expérience : « Ne croyez pas que tout est joué d'avance et que la partie est gagnée. Nos adversaires sont peut-être avachis mais ils sont encore venimeux, prêts à tout pour sauver leur système! » Après lui, c'est à Marine Le Pen d'enchaîner. En préambule de son discours, la « candidate naturelle » du RN pour 2027 replace la date du meeting dans le contexte d'un 1er Mai, « fête de Jeanne d'Arc et fête du travail ». Dans un coup de pied au parti macroniste, la double finaliste de la présidentielle a souhaité à ses ouailles la bienvenue à Perpignan, « ville renaissante ». « Pas de dispersion » , avertit-elle à l'adresse des militants qui pourraient être tentés par un autre vote nationaliste. « L'ennemi, c'est la dispersion et l'abstention » , enfonce ensuite Jordan Bardella, encore hanté par le souvenir des régionales de 2021. Signe que l'avertissement ne relève pas uniquement de la rhétorique, une famille venue de Millas - ville voisine de Perpignan - se dit certes « déçue par Macron » et en quête « de politiques qui aiment vraiment la France » mais ne sait pas encore si elle votera Bardella pour autant : « Il passe à côté de la maison, alors on vient voir. Il y a d'autres candidats. On verra après le meeting. C'est le premier auquel on assiste. »

Alors que le RN a rompu avec les rassemblements du 1er Mai façon Jean-Marie Le Pen, qui les consacraient entièrement à « la Pucelle d'Orléans » , Jordan Bardella a malgré tout adressé un message aux nostalgiques de cette époque. Surtout à l'heure où sa rivale de Reconquête, Marion Maréchal, venait faire entendre sa voix à Domrémy-la-Pucelle, ville natale de Jeanne d'Arc. Le président du RN a ainsi affirmé : « Il y a 600ans, une humble fille de France s'est levée. Cette humble fille de France s'appelait Jeanne. L'une des plus belles figures de notre histoire. » Puis il est revenu à des considérations plus immédiates : « Rien n'est acquis, rien n'est gagné. Nous avons besoin par-dessus tout de votre patriotisme (...) Nous avons besoin de votre mobilisation pour préparer l'alternance ».

À l'exception de quelques habituels couplets sur Bruxelles - « Nous simplifierons les normes et allégerons les directives(européennes) . C'est ainsi que nous retrouverons la prospérité » -, c'est en fait surtout « l'alternance » qui a, au moins en creux, occupé le discours du président du RN. Même lorsqu'il parlait des élections européennes à venir, le patron du RN semblait avoir la présidentielle de 2027 en tête. « Si nous n'avions pas fait du défi migratoire, le grand défi de cette élection, qui l'aurait fait? » , a-t-il par exemple interrogé. Avant de redire son souhait de « restreindre les aides sociales aux seules familles françaises ». Une volonté qui ne relève guère de la prérogative des eurodéputés, mais qu'importe : le public applaudit. Puis vient offrir un bain de foule à son champion, qui ne se fait pas prier pour multiplier les selfies. G. M.

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 2 mai 2024 878 mots, p. AUJM4,AUJM5
Aussi paru dans
2 mai 2024 - Le Parisien MSN (France) (site web réf.) Le Parisien (site web)

Premier duel au sommet

Valérie Hayer (Renaissance) et Jordan Bardella (Rassemblement national) s'affrontent directement, ce jeudi, dans le cadre de la campagne des européennes.

Ludwig Gallet, Quentin Laurent et Alexandre Sulzer

Accusé de fuir les débats, Jordan Bardella attend la grande confrontation avec une impatience non dissimulée. La tête de liste RN, archifavorite pour ces élections européennes, donnée autour de 31 % dans les sondages, affronte, ce jeudi, Valérie Hayer sur BFMTV. Une adversaire de la majorité bien plus à la peine (autour de 17 %), qui voit revenir dans son dos la menace Raphaël Glucksmann, en dynamique dans les sondages.

Ce débat est « un rendez-vous important », a confié ce mercredi Bardella à Perpignan, avant son grand meeting. Raison simple : il incarne peu ou prou ce que le jeune patron du RN essaie de raconter depuis le début de sa campagne, en septembre dernier, une « élection de mi-mandat » qui permettrait au RN de se sentir pousser des ailes en prévision de 2027. Alors, le patron frontiste a décidé de prendre les choses au sérieux. Il s'est entouré de ceux qui comptent, lundi matin, au siège parisien du RN, pour trois heures d'une réunion dédiée principalement à ce match.

Autour de lui : son directeur de campagne Alexandre Loubet, le secrétaire général du groupe RN à l'Assemblée, Renaud Labaye, et son président délégué, Jean-Philippe Tanguy, Philippe Olivier, eurodéputé et beau-frère et conseiller de Marine Le Pen. Et la patronne elle-même, évidemment. En bonus : deux membres des Horaces, ce cabinet secret composé d'experts en tous genres (hauts fonctionnaires, cadres d'entreprise...), pour blinder Bardella sur les questions de fond.

Le fond, voilà justement ce que les équipes de Valérie Hayer vont tenter de mettre en avant jeudi soir. « Ce n'est pas un bilan qu'il a, c'est un dépôt de bilan », lance une figure de la majorité. « Ça ne sera pas projet contre projet, mais bilan contre projet », ripostait Jordan Bardella devant une trentaine de journalistes, ce mercredi, avant son meeting. Pour les départager, BFMTV a prévu plusieurs séquences. Quelques questions d'actualité. Puis des échanges sur quatre thématiques : l'Ukraine et la défense, l'agriculture et l'écologie, le pouvoir d'achat, l'énergie et l'Europe sociale. Et, enfin, l'immigration. Les deux candidats concluront en utilisant une carte blanche, chacun des deux adversaires pouvant choisir son thème de prédilection.

« Elle n'a aucune leçon à recevoir »

Encore largement méconnue du grand public, Valérie Hayer l'est aussi du Rassemblement national. Plusieurs cadres RN ont revisionné son débat face à Marion Maréchal, le 8 avril. « Je voulais observer sa posture, l'écouter. Est-elle plus technique ou politique ? », confie un participant. Ce sera, en effet, l'un des enjeux de ce débat. Une opposition de style entre la bête télévisuelle et la technicienne. Outsider, une position pas forcément si délicate à l'approche d'un tel débat. « Les attentes concernant notre candidate sont faibles, estime un acteur de la campagne. Il suffit d'un uppercut qui fasse chanceler Bardella... »

Valérie Hayer, qui arpente les plateaux télé depuis peu de temps, peut-elle y parvenir ? Beaucoup se disent que sa maîtrise des dossiers pourrait grandement l'aider. « Elle fait ce qu'elle peut avec l'expérience médiatique qui est la sienne, glisse un député. Vu le nombre de cadors ayant refusé d'y aller et le concours de planqués depuis le début de la campagne, elle n'a aucune leçon à recevoir. »

Son entourage rêve de la voir démontrer « l'incompétence et la superficialité » de Jordan Bardella. Parmi les angles d'attaque identifiés, bien entendu, la très grande discrétion de la tête de liste au Parlement européen, mais aussi les votes de ses troupes. « Comment être crédible quand vous ne votez pas le plan de relance, quand vous dites être contre l'immigration mais que vous votez contre le pacte migratoire ? », interroge un dirigeant de la majorité.

Le favori y va « tranquillement »

Mais, jurent-ils, la préparation de ce rendez-vous n'a pas accaparé l'activité des derniers jours. « On travaille le moment sérieusement. Mais on ne va pas non plus arrêter de faire campagne pour un débat d'une heure. »

Au sein de l'équipe Bardella, on se dit qu'il ne faudra sans doute pas se montrer trop agressif. « Elle n'est pas irritante, pas arrogante. Donc, ça ne sert à rien de lui rentrer dedans. Il faut y aller tranquillement, en restant sur le fond », analyse notre participant à la session de vidéo. « On veut déjouer ses arguments sur le fait que Jordan ne travaille pas, montrer qu'il est solide sur le fond de ses dossiers », appuie un cadre RN, présent à la préparation de lundi. « Il faut faire attention aux mots choisis... », avait d'ailleurs glissé Bardella devant la petite assistance, ce jour-là. Histoire d'éviter tout procès en sexisme.

Mais le débat que le président du Rassemblement national attend le plus, c'est bien celui qui l'opposera au Premier ministre, Gabriel Attal. Réticent au départ, le Premier ministre a décidé de passer la seconde dans une campagne qui ne décolle pas. Certains cadres de la majorité craignent déjà le pire. « Les Français aiment les duels électoraux, assure l'un d'eux. C'est un enjeu de ne pas se faire doubler par Glucksmann. Dans un match à trois, le troisième finit toujours par disparaître. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 2 mai 2024 435 mots, p. AUJM6
Aussi paru dans
2 mai 2024 - Le Parisien

Le PS et les Insoumis à couteaux tirés

Raphaël Glucksmann s'en est pris aux « calomnies orchestrées » par le parti de Jean-Luc Mélenchon.

Julien Duffé

« Dans cette campagne, nous n'avons pas d'adversaires à gauche », ne cessent de répéter les stratèges de la campagne de Raphaël Glucksmann. Pourtant, ce mercredi, la tête de liste du Parti socialiste et de Place publique aux européennes a dénoncé nommément les Insoumis et leur leader, Jean-Luc Mélenchon, après avoir été empêchée de rejoindre le cortège du 1 er Mai à Saint-Étienne (Loire), où il était venu soutenir les salariés de Casino. Une éviction qui lui a valu le soutien de la patronne de la CGT et du Premier ministre Gabriel Attal, qui a appelé au « respect de l'intégrité des personnes » dans le combat politique.

Accueilli aux cris de « Glucksmann, casse-toi », « PS salaud » ou encore « Palestine vivra » par plusieurs dizaines de personnes, et visé par des jets de peinture, l'eurodéputé a dû renoncer à rejoindre la manifestation. « Ces gens-là ne sont pas des démocrates », a réagi à chaud l'essayiste, qui a assuré avoir aperçu parmi les militants des drapeaux de la France insoumise et du mouvement trotskiste Révolution permanente. « C'est une réaction de frustration car la dynamique est chez nous », a-t-il ajouté, en référence aux sondages dont plusieurs le placent à 14 %, loin devant ses concurrents de gauche.

Glucksmann dénonce des messages antisémites

Un peu plus tard, sur le réseau social X, Glucksmann a publié un long fil de messages plutôt inhabituels chez lui. « Ces attaques sont le résultat de mois de haine et de calomnies orchestrées par les Insoumis et par d'autres », a dénoncé le candidat, évoquant « des messages de haine reçus par milliers - très souvent à connotation antisémite », qui se multiplient. « Il est temps de remettre le tabou de la violence sur les personnes à l'ordre du jour. Temps d'arrêter de jouer avec le feu comme le font Jean-Luc Mélenchon et d'autres chaque jour », explique le candidat, s'inquiétant d'une « brutalisation de la vie publique ».

Après un premier message sur X où il expliquait « désapprouve[r] totalement l'expulsion de Raphaël Glucksmann », le triple candidat à la présidentielle lui a répondu qu'il « aurait dû réfléchir avant de parler et d'accuser la France insoumise », attribuant son éviction aux Jeunes Communistes, lors d'une allocution en marge du cortège parisien. Plus vindicatif, le coordinateur de la France insoumise, Manuel Bompard, a accusé Glucksmann de mensonges, également sur X. « Les Insoumis n'ont jamais utilisé ces méthodes. Vos accusations mensongères sont malhonnêtes et révoltantes. Faites campagne autrement », a exhorté le député LFI. La bataille entre Glucksmann et les Insoumis est bien lancée.

Libération
jeudi 2 mai 2024 799 mots, p. 6,7

MONDE

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2 mai 2024 - Libération (site web)

Elections locales au Royaume-Uni Dernier test- match avant les législatives

Par JULIETTE DÉMAS Correspondante à Londres

L'Angleterre et le pays de Galles renouvellent ce jeudi leurs exécutifs municipaux, à quelques mois des élections générales. Selon les sondages, les conservateurs sont largement distancés par les travaillistes.

Dans le système complexe des élections au Royaume-Uni, les Anglais et Gallois sont appelés ce jeudi aux urnes pour élire, selon le lieu où ils habitent, leur maire, leurs conseillers municipaux ou les fonctionnaires chargés de superviser les forces de police.

Alors que le Parti conservateur est toujours 20 points derrière l'opposition dans les sondages, les résultats de ce scrutin seront un dernier test de son impopularité après quatorze ans au pouvoir.

«Les gens ne votent pas de la même manière aux élections locales qu'aux élections législatives : les plus petits partis, comme les Verts ou les Libéraux-Démocrates, ont tendance à y enregistrer de meilleures performances», remarque John Curtice, politologue à l'université de Strathclyde. Pour autant, ces résultats seront perçus comme un indicateur de l'humeur générale des Britanniques. En effet, depuis l'arrivée de Rishi Sunak au poste de Premier ministre en novembre 2022, toutes les élections anticipées (c'est-à-dire celles organisées à l'échelle d'une circonscription pour remplacer un député) se sont soldées par des pertes majeures pour les conservateurs, qui ont tout juste réussi à préserver l'ancien fief de Boris Johnson, la circonscription d'Uxbridge et South Ruislip, dans le Grand Londres.

Océan Atlantique

IRL. DU N.

Les sièges en jeu ce jeudi l'ont été pour la dernière fois en 2021. «Ça paraît lointain, mais Boris Johnson était alors Premier ministre, et le gouvernement avait réussi un bon coup de communication en persuadant le public que le déploiement rapide du vaccin contre le coronavirus était un exemple de liberté gagnée par le Brexit - un point vivement débattu, rappelle John Curtice. Le gouvernement était alors en train de vivre une sorte de rebond lié au vaccin.» Au même moment, les travaillistes peinaient à trouver leur rythme sous la direction de leur nouveau chef, Keir Starmer, perçu comme peu charismatique. Les conservateurs avaient donc enregistré de bons résultats.

IRLANDE

PAYS DE GALLES

Les conservateurs pénalisés par la montée de l'extrême droite Trois ans plus tard, la situation est bien différente. Keir Starmer est désormais considéré comme le prochain Premier ministre. Le mandat de Boris Johnson s'est terminé en catastrophe après un ultime scandale, et celui-ci a été accusé d'avoir menti au Parlement au sujet de fêtes illégales organisées en plein confinement. Sa successeuse, Liz Truss, n'a tenu que 49 jours, avant que Rishi Sunak ne reprenne la tête d'un gouvernement qui apparaît, plus que jamais, en bout de course. «La question n'est pas "vont-ils perdre ?" mais "combien vont-ils perdre ?"» analyse John Curtice, qui a récemment stupéfait les commentateurs en annonçant que les conservateurs avaient 99 % de chances de perdre les prochaines législatives, qui doivent avoir lieu au plus tard en janvier 2025.

Mer du Nord

ROYAUMEUNI

ANGLETERRE

Londres

Manche km

Un élément peut toutefois jouer en leur faveur : le fait que le parti d'extrême droite Reform UK ne présente qu'un nombre limité de candidats. Autrefois appelée Brexit Party, la formation europhobe et antiimmigration de Nigel Farage est venue diviser l'électorat de droite au cours des derniers scrutins, et enregistre jusqu'à 13 % des intentions de vote (contre 3% en avril 2021). Il remplit une fonction d'agitateur et attire les partisans d'une ligne toujours plus dure.

Les résultats les plus attendus sont ceux des dix «maires métropolitains», dont celui de Londres, des maires directement élus qui se voient confier certains pouvoirs et fonctions dévolues par le gouvernement de Westminster. Certains, comme le maire travailliste du Grand Manchester, Andy Burnham, sont devenus de petites célébrités pendant la pandémie, et ne devraient pas être délogés de sitôt. Seuls quatre sièges (dont deux nouvellement créés) sont véritablement en jeu.

Le précédent de la victoire travailliste de 1997 Une victoire totale du Labour laisserait pré- sager un raz-de-marée aux prochaines législatives. A l'inverse, si les conservateurs défendent leurs sièges et en gagnent deux de plus, cela indiquerait que leurs gains passés dans les bastions travaillistes du Nord ne sont pas tout à fait perdus. S'il est un parallèle à tirer de ces prévisions, c'est avec le Parlement de 1992 à 1997, sous le gouvernement conservateur de John Major, souligne John Curtice. «Et tout le monde se souvient de ce qu'il s'est passé en 1997 [lorsque le Labour de Tony Blair avait enregistré une victoire éclatante, ndlr]. A l'époque, la confiance du public dans le gouvernement était détruite, et le parti était sérieusement divisé sur la question de l'Europe. Cette fois, on a eu Liz Truss, et le parti est divisé sur la question de l'immigration. Tout cela est terriblement similaire.» ?

Libération
jeudi 2 mai 2024 993 mots, p. 8,9

FRANCE EUROPÉENNES

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1 mai 2024 - Libération (site web)

La triste liste du Rassemblement national

Par NICOLAS MASSOL Envoyé spécial à Perpignan Photos THÉO COMBES

Mercredi, le parti a présenté à Perpignan ses candidats pour le scrutin du 9 juin, mêlant sans surprise fidèles de Le Pen, sortants indéboulonnables et rares nouveaux. Une sélection d'infréquentables entre plainte pour «crime contre l'humanité», complotiste et policier blâmé.

Elle était gardée comme un coin à champignons et on se demande bien pourquoi. Mercredi à Perpignan, Jordan Bardella a dévoilé les 35 premiers noms de sa liste aux européennes. La recette a le même goût qu'en 2019 : une pincée de ralliements médiatiques, censés donner une impression de rassemblement, un zeste de sortants reconduits par nécessité et une grosse poignée d'apparatchiks récompensés de leur fidélité. Sans oublier les erreurs de castings qui se profilent à l'horizon pour pimenter le bouillon. De quoi faire saliver quand même les 2000 soutiens réunis dans le Palais des congrès de la ville de Louis Aliot, bunkérisé pour éviter tout frottement avec les 2 000 manifestants du cortège syndical du 1er Mai. Drapeaux français, «on est chez nous» scandés par la foule, musique de bar dansant et discours convenus de Marine Le Pen et Jordan Bardella (de type: l'UE affaiblit la France, il faut se mobiliser le 9 juin, gare à l'abstention).

CASSEROLES La liste offre quelques places à des candidats d'ouverture. Pas d'ancien ministre de Nicolas Sarkozy comme la dernière fois, mais une exmembre du Haut Conseil à l'intégration, Malika Sorel, qui a gonflé son CV comme la grenouille de la fable. Plusieurs cadres frontistes croisés confessent avec crainte redouter le moment où elle explosera. Un ancien patron de Frontex, Fabrice Leggeri, visé par une plainte pour complicité de crime contre l'humanité

pour son action à la tête de l'agence européenne. Un ex-député européen villiériste, Alexandre Varaut, présenté comme une recrue mais qui officie comme avocat du RN depuis des années. Et un syndicaliste policier, Matthieu Valet, qui trimballe quelques casseroles (blâme de sa hiérarchie pour détournement de bons SNCF, crash d'un véhicule de service sur ses jours de repos).

Parmi les sortants insortables, on trouve donc Jean-Paul Garraud, l'efficace chef de la délégation RN à Bruxelles, mais aussi Virginie Joron, que ses 100 000 abonnés Twitter et son aura dans les milieux complotistes rendent indéboulonnable, malgré sa proximité avec les antivax les plus radicaux (Alexandra Henrion-Caude, Christian Perronne) qu'elle a invités au Parlement européen. Thierry Mariani dont les positions pro-russes et pro- Azerbaïdjan font pourtant l'objet d'un désaccord avec Bardella. Et Catherine Griset, copine de Marine Le Pen, mise en cause dans l'affaire des assistants parlementaires du RN, qu'il s'agit de ne pas se mettre à dos à six mois du procès.

Le reste de la liste récompense les cadres fidèles et fait monter des proches de Bardella. Parmi eux, deux anciens patrons du mouvement jeune du parti (Gaëtan Dussausaye et Aleksandar Nikolic) et l'actuel: Pierre-Romain Thionnet, ancien assistant parlementaire du grand chef, à l'idéologie identitaire assumée. Le directeur général du RN, Gilles Pennelle, fait partie des happy few. Cette bande-là va constituer le carré des très proches de Bardella qui a donc eu, en partie au moins, la main sur la composition de sa liste, quand les mauvaises langues annonçaient que Marine Le Pen ne lui laisserait aucune latitude. Même si cette dernière lui a mis dans les pattes quelques recrues que le jeune dauphin va devoir gérer lui-même.

Plusieurs cadres régionaux, moins connus, grimpent en position éligible. Un signal envoyé aux militants: croyez dans la méritocratie frontiste. Julie Rechagneux, par exemple, proche d'Edwige Diaz, élue d'Aquitaine, qui travaille depuis longtemps pour e-politic, la boîte de communication satellite de la galaxie gudarde, où fraient cadres frontistes et militants ultra-radicaux. Julien Leonardelli, proche de Louis Aliot. Deux recrues qui ont aussi l'avantage d'avoir un pied dans des métropoles, Bordeaux et Toulouse, où l'extrême peine à se développer. Passé la trentième place, peu de chance d'être élus. Raison pour laquelle, sans doute, Christophe

Bay, l'ancien directeur de campagne de Le Pen, fauché au décollage par des enquêtes de presse révélant ses frasques du temps qu'il était préfet, figure en 33e position. Ou qu'Andréa Kotarac hérite de la place 35. Le Lyonnais cultive une fibre écolo qui n'est plus franchement de saison au RN. En 2019, la mode était au «localisme»: l'écologiste identitaire Hervé Juvin était alors numéro 5. Exclu du groupe après sa condamnation pour violences conjugales, il n'est reconduit, ni remplacé par un profil semblable. Voilà pour le RN.

ANECDOTE Mais Bardella aura aussi à composer avec les listes de ses alliés. A commencer par celle de l'AfD, dont le numéro 1, Maximilian Krah, fait l'objet de deux enquêtes préliminaires pour des soupçons de corruption en provenance de la Russie et de la Chine. Son propre assistant parlementaire est lui carrément arrêté pour espionnage pour le compte de la Chine. Les mauvaises nouvelles viennent également de l'autre côté des Alpes. La semaine dernière, l'ami italien de la Lega, Matteo Salvini, a annoncé la candidature du général Roberto Vannacci. Une perle. Visé par une procédure judiciaire pour malversations, le militaire est aussi l'auteur d'un best-seller, Il mondo al contrario (non traduit), dans lequel il écrit notamment: «Chers homosexuels, vous n'êtes pas normaux, remettez-vous en!» relevait le Grand Continent en 2023. Ou cette anecdote, trouvée par le Monde dans ses écrits : alors qu'il prenait les transports parisiens, le général aurait fait semblant de perdre l'équilibre pour se raccrocher à une personne noire dans le but de toucher sa peau et de sentir la différence avec la sienne Vannacci en pince aussi pour Mussolini - «un homme d'Etat» - et trouve que les «traits somatiques» d'une personne noire ne représenteraient pas «l'italianité». Le matin même, à Perpignan, les militants de SOS Racisme ont collé des affiches rouges, frappées d'une tête de mort : «RN, Reconquête : danger, programmes toxiques.» Le genre de champignon qu'on ne mettrait pas dans son assiette. ?

Le Monde
Economie & Entreprise, jeudi 2 mai 2024 529 mots, p. 16
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29 avril 2024 - Le Monde (site web)

Jean-François Achilli licencié de Franceinfo

L’éditorialiste était suspendu de l’antenne après la révélation d’une collaboration avec le président du RN, Jordan Bardella

Brice Laemle

Après avoir admis devant sa hiérarchie avoir joué un rôle dans le livre (écrit à la première personne) de Jordan Bardella, le président du Rassemblement national (RN), le journaliste Jean-François Achilli a été licencié par Radio France pour « manquements répétés aux obligations déontologiques relatives aux collaborations extérieures », a appris Le Monde, lundi 29 avril. L’éditorialiste politique interrogeait tous les jours pour Franceinfo une personnalité politique et coprésentait « Les Informés », un talk-show d’actualité.

A la suite de la publication de l’article du Monde le 13 mars rapportant la genèse du livre de l’eurodéputé d’extrême droite et dévoilant leur collaboration, depuis l’été, sur Jordan, ce dernier avait été suspendu de l’antenne à titre conservatoire en attendant un entretien préalable à une éventuelle procédure disciplinaire, entretien qui s’est tenu début avril. Devant sa direction, l’ancien journaliste de France Inter et de BFM-TV avait réfuté le 14 mars tout conflit d’intérêts avec le président du RN et reconnu seulement avoir fait des « retours » et émis des « avis »sur le manuscrit, indiquait au Mondeun cadre de Radio France.Le texte, dont seule une grosse moitié est achevée, s’intitulait Jordan , a reconnu M. Bardella sur France 5.

« Dans cette affaire, le conflit d’intérêts est manifeste et a été dissimulé. (…) Quand un journaliste corrige les épreuves du futur livre d’un politique, c’est une collaboration », a justifié le directeur de Franceinfo, Jean-Philippe Baille, dans une interview au Parisien le 29 avril. « Quand cette collaboration se fait dans une période électorale, cela revient à participer à une stratégie de conquête du pouvoir », estime encore M. Baille. « Le dossier est malheureusement conséquent. C’est une série de conflits d’intérêts qui nous a fait aboutir à cette décision de licenciement », argue-t-il par ailleurs.

Règles « très strictes »

Selon une enquête de Libération publiée le 17 avril M. Achilli multiplie depuis plusieurs années les média trainings pour une société de conseil en communication, Tilder. Il a par ailleurs créé sa propre société, Pantanu, pour facturer des activités, rapporte Télérama le 18 avril. Devant la direction de Radio France, le 14 mars, il a expliqué qu’il avait l’habitude de discuter de projets de livres avec des personnalités politiques, indiquait au Mondeun cadre de l’entreprise.

Dans un courriel envoyé aux salariés le 21 mars, la direction de Franceinfo avait rappelé les règles de Radio France, précisant que « toute collaboration extérieure, dès qu’elle est envisagée, doit faire l’objet d’une information à la hiérarchie et de son autorisation expresse et préalable ». Le non-respect de ces règles « peut constituer une faute professionnelle ».

Le cas de M. Achilli avait été évoqué jusqu’à l’Assemblée nationale. Le 20 mars, répondant à la question d’un député, la ministre de la culture, Rachida Dati, avait rappelé les règles « très strictes »de Radio France. « En amont de toute collaboration (…) il suffisait qu’il informe sa direction pour dire s’il y avait une collaboration envisagée. Ça n’a pas été le cas. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Politique, jeudi 2 mai 2024 817 mots, p. AUJM6
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2 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

La sécurité s'invite au coeur de la campagne des européennes

De nombreux faits divers ont marqué l'opinion publique, faisant du thème de la violence des mineurs un sujet omniprésent dans le débat. Pas simple pour l'exécutif, qui veut élargir à d'autres sujets.

Pauline Théveniaud

Le constat émane d'un proche d'Emmanuel Macron : « En 2002, l'affaire papy Voise avait bousculé la présidentielle. Vingt-deux ans plus tard, on a l'impression qu'il y a un papy Voise par jour. » La référence est marquée - l'agression de Paul Voise avait fait la une à trois jours du vote, qui avait placé pour la première fois le Front national (FN) au second tour de la présidentielle. Et lourde de sens, alors que le chef de file du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, fait quasiment deux fois le score de Valérie Hayer (Renaissance) dans les sondages pour les européennes. En filigrane, cette question : les drames qui assombrissent l'actualité risquent-ils de plomber encore un peu plus la campagne de la majorité ?

Plusieurs faits récents de violences ou de meurtres entre jeunes ont fortement marqué l'opinion. Comme, samedi dernier, la mort de Matisse, 15 ans, poignardé à Châteauroux (Indre). Ces drames n'ont aucun lien entre eux. Mais l'effet cumulatif est là. « Qu'est-ce que les européennes ont à voir avec cela ? Rien ! Mais ça a un impact sur la campagne. Les chaînes d'info en continu ne font que ça, ça sape le moral des gens qui finissent par devenir ulcérés », se désole le patron des sénateurs Renaissance, François Patriat. Le directeur de campagne, Pieyre-Alexandre Anglade, abonde : « Oui, le débat européen est malheureusement relégué au second plan. »

Selon les sondeurs, il est trop tôt pour dire si cela aura un impact sur le résultat. Pour autant... « Il y a deux sujets de récriminations contre le gouvernement : la dette et l'insécurité, observe le directeur général de l'Ifop, Frédéric Dabi. On ne sait pas si cela va jouer. Mais ça prête le flanc à sanctionner le gouvernement. »

Le retour de « l'ensauvagement »

D'autant que les statistiques du ministère de l'Intérieur ont révélé une hausse de la majorité des crimes et délits entre 2022 et 2023. « En 2019, le président incarnait l'ordre et la sécurité après les Gilets jaunes, d'où son succès auprès de l'électorat de droite. On n'est plus dans ce contexte-là du tout », ajoute Dabi.

En somme, estime un député Renaissance, « cela fait une ambiance très fertile pour le RN ». Qui ne se prive pas, tout à sa stratégie de nationalisation du scrutin, de faire de la politique sur cette macabre actualité. « L'ensauvagement de notre nation n'est pas une fatalité », a clamé sa tête de liste, Jordan Bardella, déroulant son programme dans une vidéo diffusée en réaction au meurtre de Matisse. François Patriat, excédé : « Un enfant est mort dans une attaque au sabre en Angleterre. Il peut le récupérer aussi ! »

Au sommet de l'État, on a bien identifié l'enjeu. Et le danger. « Sans caricaturer, il faut considérer que, oui, cette banalisation de l'ultraviolence est un fait de société auquel l'État doit apporter des réponses », appuie la ministre Aurore Bergé. Rien d'un hasard si l'exécutif a multiplié les annonces ces dernières semaines.

À commencer par Gabriel Attal, prônant « un sursaut d'autorité », dans un discours à Viry-Chatillon (Essonne), où Shemseddine, 15 ans, venait d'être tabassé à mort. Depuis, le Premier ministre communique tous azimuts, revendiquant la publication de circulaires sur « le motif du non-respect d'un précepte religieux » comme « circonstance aggravante » d'une agression ou sur les « mesures d'intérêt éducatif ». Lundi, le chef du gouvernement, qui a notamment ouvert la porte à une atténuation de « l'excuse de minorité », a par ailleurs lancé les consultations des groupes politiques sur ses propositions pour endiguer la violence chez les jeunes.

Attal envoyé au charbon

« Le problème, quand vous dites On va taper, on va taper, c'est que lorsque ça recommence, vous êtes tenu pour responsable », alerte un cadre de la majorité, inquiet de se retrouver pris dans un emballement et de « perdre encore des voix à gauche ». « Le Tu casses, tu répares, c'est nécessaire, mais il faut traiter le fond : les écrans, l'école, la famille, l'immigration et l'intégration, embraye un proche du président. C'est une action de temps long. » Peu compatible avec le rythme d'une campagne...

Alors, Macron a demandé à Attal - qui s'y refusait - de débattre avec Bardella et commandé la mobilisation générale. « On va enfin parler de nous-mêmes, de notre projet, d'Europe », a relayé le chef du gouvernement devant les cadres de la majorité, mardi soir. « Il n'y a pas 50 thèmes à mettre en avant », a-t-il ajouté, sans citer... la sécurité. Dans l'espoir de ne pas passer la campagne sur le terrain de l'adversaire ? Un participant rêve d'une stratégie radicale : « Il faut neutraliser les sujets gouvernementaux. »

Aujourd'hui en France
Edition Principale
_Économie, jeudi 2 mai 2024 593 mots, p. AUJM10
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2 mai 2024 - Le Parisien Le Parisien (site web)

BéarniLe géant japonais Toray Industries a de grands projets

Le groupe japonais Toray Industries, leader mondial de la fibre de carbone, a annoncé à la fin de l'année 2023 la mise en service d'une nouvelle ligne de production dans son usine d'Abidos (Pyrénées-Atlantiques), construite en 1985.

Denis Granjou, Correspondant À Abidos (pyrénées-Atlantiques)

Le nouveau chapitre d'une histoire de plus de quarante ans. La multinationale japonaise Toray Industries, arrivée en Béarn en 1982 à la suite d'appels du pied de Valéry Giscard d'Estaing puis de François Mitterrand, a annoncé fin 2023 un investissement colossal : 125 millions d'euros pour construire une sixième ligne de production de fibre carbone sur son site d'Abidos (Pyrénées-Atlantiques), qui a réalisé 295 millions d'euros de chiffre d'affaires l'an dernier.

D'abord associée aux groupes Elf et Pechiney, l'entreprise japonaise est restée seule aux commandes de l'usine avec une règle immuable : toujours laisser un Français à la barre. « Le groupe est 100 % japonais mais cette usine est 100 % française. Seuls deux Japonais sont intégrés à l'organisation globale. Aucun poste à responsabilité n'est doublé et le conseil d'administration est exclusivement français », confie Jean-Claude Guilhempey, PDG de Toray Carbon Fibers Europe, présent dans l'entreprise depuis trente-neuf ans.

Ce dernier en connaît tous les rouages mais aussi la philosophie importée directement du pays du Soleil levant. « Les valeurs de Toray sont simples et immuables : la fidélité et la loyauté. Il faut aussi y ajouter bien sûr la réussite industrielle. Nous travaillons ici sur l'unité de production de fibres de carbone la plus performante du monde. »

Le site industriel béarnais du groupe japonais s'est positionné sur les marchés de l'énergie, de l'automobile et de l'aéronautique. « Toutes les décisions stratégiques de notre entreprise sont longuement discutées. Parfois, si je ne suis pas d'accord avec une position de mes supérieurs, je peux m'y opposer. Oui, on peut dire non à un Japonais ! On pourrait penser que, quand un groupe étranger s'installe en France, il a tendance à considérer les responsables locaux comme des marionnettes, mais ici, ce n'est pas du tout le cas. Deux fois par an, je me rends au siège du groupe à Tokyo pour faire entendre ma voix, et il semble qu'elle soit écoutée », confie le patron français.

Une cinquantaine de recrutements

Il avoue devoir aussi combattre parfois les images négatives de la France au Japon. « Ils ont du mal à comprendre la multiplicité de mouvements sociaux dans notre pays, mais si vous atteignez les objectifs fixés, ils oublient notre réputation de râleurs ! glisse-t-il. La preuve, Toray a investi plus de 1 milliard d'euros ici en Béarn depuis son arrivée, c'est le signe que tout ne va pas si mal en France ! »

David Habib, député non inscrit du coin, se réjouit du nouvel investissement financier annoncé par le groupe. « L'histoire industrielle de Toray est étroitement liée à celle de notre territoire. Ici, tout le monde connaît les célèbres murs orange des ateliers de l'usine. Toray est une vraie institution, source importante d'emplois mais aussi d'un savoir-faire incroyable, avoue-t-il. On comprend pourquoi ils sont les leaders mondiaux du secteur et également pourquoi les autorités françaises, par le biais des préfets qui se sont succédé depuis l'origine dans le département, ont toujours été proactives avec cette société japonaise de premier plan. »

Le recrutement d'une cinquantaine de personnes a débuté pour la nouvelle ligne de production prévue en octobre 2025. « Nous allons passer de 430 à 480 emplois, et on peut imaginer que d'autres suivront au rythme des investissements de Toray en France », poursuit Jean-Claude Guilhempey. Entre le groupe japonais et la France, l'histoire est loin d'être finie.

Libération
jeudi 2 mai 2024 831 mots, p. 6,7

MONDE

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2 mai 2024 - Libération (site web)

A Londres, Sadiq Khan vers un troisième mandat historique

.Dé. Correspondante à Londres

Le maire travailliste, élu en 2016 puis réélu en 2021, est donné favori des sondages. Apprécié pour sa politique de transports publics, il souffre en revanche de la crise du logement.

En 2016, sa victoire marquait un tournant: Sadiq Khan, élu avec 56,8% des voix, devenait le premier maire musulman d'une capitale européenne. Ancien ministre du gouvernement travailliste de Gordon Brown, député de la circonscription dans laquelle il a grandi: son CV est alors irréprochable pour un candidat du Labour. Là où son prédécesseur conservateur, Boris Johnson, incarnait le privilège et l'élite britannique, Khan, 45 ans à l'époque et 53 aujourd'hui, est le fils d'un chauffeur de bus pakistanais et d'une couturière, élevé dans une cité HLM du sud de la capitale dont il a conservé un soupçon d'accent. Marié, père de deux filles et avocat spécialiste des droits humains, il s'affiche du côté des minorités, participe à la Gay Pride, et laisse entendre qu'il aurait courtisé sa future femme autour d'un filet-o-fish de McDonald's.

Air pur. Huit ans plus tard, Khan devrait à nouveau marquer l'histoire, en devenant cette fois le premier maire de Londres à être élu pour un troisième mandat. Entretemps, l'eau a coulé sous les ponts : il a fallu accepter le Brexit, dans une métropole internationale qui avait voté à 59,9 % pour rester dans l'Union européenne, et gérer les crises successives de la pandémie et du coût de la vie. «Les Londoniens estiment que Sadiq Khan a rendu Londres plus divers, multiculturel et tolérant, et a protégé les espaces verts, résume Antonia Jennings, directrice du think tank Centre for London. Et s'il venait à perdre, les gens se souviendraient de lui comme du maire des transports.» En effet, Khan a inauguré en 2022 la ligne Elizabeth du métro, un réseau express moderne qui traverse la ville d'est en ouest, et a tenté de négocier des fonds pour le groupe public qui gère les transports en commun de la capitale. Mais son plus grand projet dans ce secteur est aussi celui qui risque de lui coûter le plus de voix : la zone à ultra-faibles émissions ULEZ, qui force les véhicules les plus polluants à s'acquitter d'une taxe de 12,5 livres par jour (14,65 €) pour circuler dans la ville. Etendue à l'intégralité du Grand Londres depuis l'été 2023, elle a fait l'objet de manifestations et de vives critiques.

Khan ne s'est intéressé à l'environnement que sur le tard : il admet avoir voté pour la construction d'une troisième piste à l'aéroport d'Heathrow, et a longtemps roulé en Land Rover. Ce n'est qu'en développant de l'asthme, alors qu'il s'entraînait pour courir le Marathon de Londres, qu'il a commencé à se pencher sur le sujet. L'activiste Rosamund Adoo-Kissi-Debrah, dont la fille Ella a été la première Britannique officiellement décédée en raison de la «pollution de l'air», s'est chargée de finir de le convaincre. Désormais, Khan répète à qui veut l'entendre que respirer de l'air non pollué est «un droit humain».

Attaques racistes. Selon la dernière enquête menée par Centre for London et le cabinet de conseil Savanta, les Londoniens lui reprochent en revanche de ne pas avoir résolu la crise du logement. «Il n'a cependant pas le contrôle complet de la construction», rappelle Antonia Jennings, qui souligne qu'une maison coûte en moyenne onze années de salaire moyen à Londres. Il n'a pas réussi non plus à limiter les crimes à l'arme blanche. A nouveau, la responsabilité est partagée: «Depuis 2010, le Royaume-Uni a subi un programme d'austérité imposé par le gouvernement national, et des réductions de budget dans les services publics.» En quatorze ans, près de la moitié des centres pour jeunes ont fermé dans la capitale. Menaces de mort obligent, Sadiq Khan ne se déplace plus sans un protocole de sécurité digne d'un Premier ministre. Les intimidations fusent de toutes parts, contradictoires au possible. Il y a la fatwa des islamistes qui lui en veulent d'avoir voté pour le mariage gay, face à ceux qui l'accusent d'être lui-même un islamiste. Le racisme n'est d'ailleurs jamais loin: en 2016, son adversaire conservateur Zac Goldsmith avait mené une campagne unanimement dénoncée comme odieuse. Cette fois, Susan Hall, la conservatrice qui arrive deuxième dans les sondages, affirme qu'il est maire du «Londonistan». S'il obtient un troisième mandat -le dernier sondage Savanta pour le Mile End Institute de l'université Queen Mary de Londres lui prédit 46 % des voix contre 33 % pour Susan Hall- Khan devra défendre une dévolution de pouvoirs plus importante pour Londres et s'attaquer sérieusement à la crise du logement. Il prévoit aussi de prolonger l'accès à la cantine gratuite pour tous les élèves de la ville. Et si les prochaines législatives confirment les pronostics, il pourrait bientôt se retrouver pour la première fois en tandem avec un gouvernement national du même bord que lui.

«Les Londoniens estiment qu'il a rendu Londres plus divers, tolérante et a protégé les espaces verts.» Antonia Jennings Directrice du think tank Centre for London

Le Monde
International, jeudi 2 mai 2024 1429 mots, p. 5

Reportage

Rosario, laboratoire sécuritaire de l’Argentine

La troisième ville du pays fait l’objet d’un déploiement inédit des forces de l’ordre contre le narcotrafic

Anaïs Dubois

Rosario (Argentine) -envoyée spéciale - L’élégante Rosario, située à 300 kilomètres au nord-ouest de Buenos Aires, avec ses airs de ville paisible bordée par le fleuve Parana, a perdu sa sérénité. Depuis une dizaine d’années, des règlements de comptes entre « narcos » y défrayent régulièrement la chronique. Centre névralgique vers lequel convergent les routes terrestres et fluviales en provenance de la Bolivie, du Paraguay et du Brésil, la troisième ville d’Argentine (près de 1,3 million d’habitants), d’où part 80 % de la production céréalière du pays, est un territoire au positionnement géographique idéal pour les trafics illicites.

Mais ce qui s’est passé début mars a dépassé tout ce que les habitants s’étaient habitués à vivre jusqu’ici : en cinq jours, quatre personnes sans lien avec le trafic de drogue y ont froidement été abattues par des sicarios (tueurs à gages), en pleine rue.

Rosario bascule alors dans la peur. Les transports publics sont interrompus après 22 heures. En dehors des heures de travail, les habitants se confinent pendant près de dix jours avant que le quotidien ne reprenne timidement ses droits.Pourtant rompue aux statistiques vertigineuses pour le pays – avec 257 assassinats en 2023, Rosario affiche un taux d’homicide (22 pour 100 000 habitants) cinq fois supérieur à la moyenne nationale –, la classe moyenne de la ville argentine sent que quelque chose a changé. Les balles des bandes des quartiers sifflent désormais bien trop près. « Avant, ils se tuaient entre eux. Maintenant, ça peut être n’importe qui », résume une commerçante du centre-ville.

Paradoxalement, les données officielles indiquent une chute de 58,33 % des homicides début 2024, comparé au premier trimestre de 2023. Pour Maximiliano Pullaro (Union civique radicale, centre droit), le nouveau gouverneur de la province de Santa Fe, dont fait partie Rosario, c’est la « mano dura »(« main de fer ») appliquée depuis son arrivée au pouvoir, le 10 décembre 2023, qui montre ses premiers résultats.

Dans les prisons, le gouvernement local a, en effet, multiplié les fouilles de grande ampleur. Il se targue d’avoir confisqué plus de 1 800 portables en quelques mois, et a limité les visites. Lors de la journée qui a précédé le premier assassinat de la série, le 5 mars, le gouverneur a publié des photos de détenus assis au sol les mains dans le dos, torse nu et crâne rasé, dans le style des actions spectaculaires entreprises par le président du Salvador, Nayib Bukele, accompagnées du message : « Cela va être de pire en pire. »

Un « effort de guerre »

Mais la série d’assassinats sonne comme des représailles à cette politique sécuritaire. « Les détenus les plus influents, tous condamnés, continuent de commander leurs troupes depuis les cellules », assure Omar Pereira, secrétaire chargé de la sécurité publique pour la province. Sur les lieux du dernier homicide, le 9 mars, un message inscrit sur un petit bout de papier est retrouvé. « Ce n’est pas une guerre de territoire, elle est dirigée contre Pullaroet [Pablo] Cococcioni[ministre de la sécurité de la province] (…) Nous allons tuer plus d’innocents(…) Nous réclamons nos droits[en prison], voir nos enfants et nos familles », menace la missive, signée « quartier nord, quartier sud, quartier ouest, unis ».

En réponse,le présidentJavier Milei, sa ministre de la sécurité, Patricia Bullrich, et le ministre de la défense, Luis Petri, ont annoncé, le 11 mars, la mise en place d’un comité de crise et le déploiement de renforts de la police fédérale et de l’armée, pour le soutien logistique. L’exécutif argentin parle de « narcoterrorisme ». Les provinces voisines participent, elles aussi, à cet « effort de guerre »contre le narcotrafic.

Depuis, des véhicules, toutes forces confondues, sillonnent les rues alors que le bruit de l’hélicoptère qui survole la ville rythme la vie des habitants, majoritairement rassurés par cette présence. Des dispositifs spéciaux sont déployés et un contrôle accru de la population a lieu « dans des zones à haut risque ».

A Empalme Graneros, l’un des quartiers les plus meurtris, il est un peu plus de 16 heures ce 11 avril. Une unité de gendarmerie lourdement armée est postée devant la chapelle Santiago Apostol. Elle doit garantir un « corredor seguro »(« couloir sûr ») aux enfants de l’école voisine après qu’un garçon de 6 ans a été victime d’une fusillade à la sortie des classes, mi-2023. « Ils sont là depuis environ deux mois », explique Sandra, 49 ans, qui refuse de donner son nom. Cette habitante du quartier est convaincue qu’il « faut faire quelque chose, mais ça[le déploiement des forces de l’ordre], ça ne marche pas. Ils n’arrêtent personne. Quand il y a une fusillade, ils ne sont jamais là. »

Située face à l’école, à quelques mètres des gendarmes, sa maison est entourée de deux « bunkers », ces abris qui servent de points de vente de stupéfiants où sont postés des « soldaditos » (petits soldats), les revendeurs, souvent mineurs. Tandis qu’elle nous conseille de partir rapidement, Sandra montre discrètement l’impact de la balle venue s’écraser sur le mur de sa maison il y a quelques mois.

Non loin, à Luduena, autre quartier où le sang coule fréquemment, Erica Pereyra déplore une « violence à tous les niveaux : économique, sociale, politique ». Le centre culturel Casa de Pocho, où elle milite, et le travail communautaire lui paraissent bien plus opportuns pour combattre la violence en « recréant un lien social qui se délite ces dernières années ». « La présence policière aux portes des établissements scolaires est un problème. Certains élèves n’osent plus aller à l’école de peur de se faire arrêter », avertit-elle, rappelant que « c’est la onzième fois en dix ans que des renforts fédéraux sont envoyés dans la province, sans aucun résultat ».

« La police de Santa Fe est cooptée par ces groupes criminels. Dans les deux principaux dossiers que nous avons portés devant la justice, il a été démontré que les policiers détenus travaillaient au service des narcotrafiquants », explique le juge d’instruction Luis Schiappa Pietra, chargé de plusieurs enquêtes qui ont conduit à l’incarcération des principaux leaders criminels de Rosario.

Alors qu’ils effectuent leur tournée nocturne, les officiers du Groupe tactique multitâches, une unité spéciale, évoquent des conditions de travail difficiles : fatigue, danger, éloignement de leur famille. A la question de leur rémunération, le sous-officier Gomez Marcelo sort une fiche de paie de sa poche. Son salaire dépasse à peine les 500 dollars (soit 467 euros).

« Fort contrôle social »

« Pourtant, le marché de la drogue de Rosario n’a aucun lien avec le trafic international, même s’il passe par le quartier, assure Marcelo Sain, expert en sûreté et ancien ministre de la sécurité de la province de Santa Fe (2019-2021). Il est alimenté par des groupes locaux très violents, en majorité des clans familiaux, qui, avant que le trafic de drogue ne prenne le dessus vers 2010, se consacraient à d’autres activités illicites. » Une typologie bien éloignée de celle des puissants cartels transnationaux mexicains ou colombiens.

Un rapport de la Fondation de recherches en intelligence financière d’Argentine, paru en mars, recense l’existence d’au moins de 14 bandes criminelles se disputant la ville. Marcelo Sain explique la situation par la multiplication des acteurs, conséquence de la détention des chefs, des complicités politiques et de la place financière locale, conjugués à un « Etat qui a perdu sa capacité à réguler ces territoires, légalement ou illégalement ».

Carlos Del Frade, journaliste, auteur du livre enquête Ciudad blanca, cronica negra (« Ville blanche, chronique noire » , Letra Libre, 2000, non traduit), et désormais député de l’opposition, craint que Rosario se convertisse en « laboratoire sécuritaire » de l’Argentine. « Le discours du gouvernement vise à justifier la mise en place du plan habituel soutenu par les Etats-Unis, qui a déjà été mis en place au Mexique, en Colombie et au Brésil,qui consiste à permettre à l’armée d’endosser le rôle de la police, de contrôler cette zone stratégique et, au passage, d’appliquer un fort contrôle social sur la population »,explique-t-il.

L’intention de l’exécutif de modifier la loi pour permettre à l’armée d’étendre son champ d’action à des « tâches de sécurité intérieure » et la signature, le 7 mars, d’un mémorandum d’entente entre l’Autorité générale des ports et les Etats-Unis, qui permettraient notamment leur présence militaire le long du Parana, semblent lui donner raison. Deux projets hautement sensibles dans un pays encore marqué par la dictature (1976-1983).